Balzac !

 XIR346538Illusions_perdues_-_Houssiaux,_tome_VIII,_p150

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Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l’abbé Roze, se cacha dans le petit castel d’Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé l’hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l’éducation de sa fille, Anaïs, nommée Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l’abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l’italien et l’allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d’une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l’indépendance par la vie champêtre. L’abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l’esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s’élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l’étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu’il inspire. L’abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l’exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L’abbé Niollant communiqua sa hardiesse d’examen et sa facilité de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d’une mère de famille. Quoique l’abbé recommandât continuellement à son élève d’être d’autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d’elle-même, et conçut un robuste mépris pour l’humanité. Ne voyant autour d’elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s’admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l’aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l’habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l’esprit. N’étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, mais qui ne sied qu’aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à monsieur de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu’il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L’abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu’il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l’abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l’esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s’en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu’elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir.

[…]

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d’autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l’enfant. Quoique leur fortune n’excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l’héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d’habiter Angoulême, où les brillantes qualités d’esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d’une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu’il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n’est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s’y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu’à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s’enflammait d’ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s’enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d’une sœur grise et l’exécution des frères Faucher, pour l’Ipsiboé de monsieur d’Arlincourt comme pour l’Anaconda de Lewis, pour l’évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s’animait, se courrouçait, s’abattait sur elle-même, s’élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d’étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l’eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d’aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c’était là une grande, une noble destinée ! Enfin, elle avait soif de tout ce qui n’était pas l’eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l’Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d’une auréole, et croyait qu’ils vivaient de parfums et de lumière. À beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d’un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les restes d’une Jérusalem céleste, enfin l’amour sans l’amant. Et c’était vrai.

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