Test

A la tombée du jour, je regarde par la fenêtre et je vois. Le même arbre aux feuilles de sang, le même ciel aux couleurs vives, le même soleil qui descend, les nuages à la dérive, et ce qui me choque c’est que je ne les reconnais pas. Je me souviens un automne, je tirais le rêve par la queue. Je faisais semblant d’écrire un roman à la table d’un café vert, derrière les hautes vitres serties de fer, et je me prenais pour une perle enchâssée. Que de luxe de mépris n’ai-je pas rêvé ! Je voyais de là-haut un paysage sublime, et chaque côté du promontoire où je me tenais, il y avait un vrai fleuve qui abouchait une vraie ville. Ce paysage, je ne l’ai pas rêvé, ce paysage est celui de la ville de Lyon, qui est une grande cité double, rouge de tuiles romaines, baignée par deux fleuves, aux nombreux clochers.

Un chaos de sombres pavés, englués ici et là de bitume, écaillait le dos de cette butte. On eût dit le cuir calciné de quelque monstre fossile. Une femme en talon n’eût pu franchir cet espace sans se tordre une cheville. En ce temps-là ces choses m’importaient peu : qu’il pleuve ou qu’il neige, je n’en portais jamais… je préférais de petits chaussons qui me donnaient l’impression d’aller pieds nus. La table en terrasse où je tâchais d’engendrer un chef-d’œuvre, comme elle était posée à même les écailles noires du dragon, au moindre mouvement incontrôlé de ma part, basculait. Nerveuse que j’étais, je trouvais là au moins une raison matérielle de me tenir un peu tranquille.

En attendant de mourir crevée, blindée, pétrie de cette Connaissance triste – à ce que les adultes laissaient paraître, la seule qui vaille – cette Connaissance par la déception dont le commun des enseignants font miroiter aux jeunes impatients le cynique secret, je me disais qu’on pouvait encore jouer un peu à être en vie. J’avais déjà remarqué que l’idée de la possibilité d’un génie heureux, du génie puissant qui exulte, plein de sa propre santé, ce concept fou qu’il y aurait eu une gloire immense à créer, se satisfaisant pleinement d’elle-même, j’avais bien cru comprendre, à entendre la sourde plainte de mes aînés, humble résidu sonore de leurs espoirs meurtris par la pratique du terrible siècle vingtième, que ce délire n’était réservé qu’aux jeunes cons immatures qui ne connaissaient rien à la vie… à ceux qui auraient voulu avoir du talent précisément parce qu’ils n’en avaient pas. Du moins, c’était l’image qu’on me renvoyait habituellement de moi à cette époque, lorsque, manquant de maîtres de qualité, je me prenais naïvement à développer auprès de ceux dont je croyais à tort qu’ils m’avaient été donnés pour m’instruire, un tel projet de vie.

Il y a une cinémathèque de la littérature qui est vraiment grandiose dans le secret du système nerveux des impuissants et des ratés. Les vrais ne se racontent pas tant d’histoires : ils en écrivent, ce qui est très différent. Comme je me grisai à corps perdu à mes imaginations folles, on eût dit à ma fébrilité intense, à la chaleur qui bouillait dans mes veines, que j’avais trouvé le moyen de chevaucher quelque féérie, que j’avais dompté pour en faire ma monture on ne sait quel cheval ailé. J’étais en passe d’incarner personnellement ce qu’il me manquait d’avoir connu pour pouvoir enfin me mettre à écrire.

C’est fou ce visage de cire qu’a la jeune personne enfermée dans les fumigènes de ses fantasmes, les saignements de nez qui s’ensuivent parfois, lorsqu’une émotion est particulièrement forte. Peut-être agissent-ils comme des purgations médiévales, peut-être contribuent-ils à la formation du teint romantique anémié. Plus le front est chaud et plus les mains sont froides. Tout se passe dans la tête. Cependant, le corps est devenu un médium qui ressent à un niveau qui n’est plus vraiment celui de sa propre matérialité. La douleur physique ne fait plus vraiment mal mais la moindre indélicatesse subie est cuisante : un vrai choc dans la poitrine. Il semble que l’être tout-en-désir d’être, acquière sous le ventre de son être moral une sensibilité comparable à celle d’un reptile que charmerait une certaine musique universelle chantée à voix basse depuis les hautes sphères… On vibre alors de je ne sais quelle communion mystique avec la nature, les idées, les lois, les tragédies, la fatalité, l’histoire et les choses, dont il est seulement possible au contact d’une autre paire d’yeux qui brillent, sous le feu de la caresse d’une autre intelligence incarnée, de s’assurer qu’elle relève d’un culte qui existe bel et bien… et qui est même connu universellement, jusque dans les corps simples.

Si, dans ces phases singulières où les extrêmes nous appellent par défaut, nous ne dégagions pas certaines phéromones aptes à avertir le monde de notre très-animale disponibilité à l’émerveillement – s’il n’y avait pas notamment, disséminés à tous les niveaux de la jungle sociale, de ces prédateurs aux aguets qui reconnaissent une proie à de tels signaux -, l’intensité spirituelle inouïe de ce que nous ressentons quand le feu de Dieu s’empare ainsi du cerveau, de la mémoire, et vient transformer à peu près toutes les facultés cognitives, les plus doctes savoirs eux-mêmes, en humanités érotiques… cet état, où la folie est proche, pourrait alors nous amener à croire que nous sommes seuls au monde dans un tel état de conscience. C’est cela qui nous pousse sans doute alors irrésistiblement vers les autres : nos nerfs irrités par le feu d’une passion qui ne demande qu’à s’accomplir, se comportent comme une terre qui a soif. D’où que vienne l’apaisement, il est bon à prendre. Et puis il faut sans doute à celui qui regorge de pareilles richesses de cœur, verser en autrui un peu de son trop-plein, pour que la douleur qui procède à force d’un excès de joie si aiguë, s’apaise. Le fait de se sentir perchés en quelque sorte sur le sommet du monde, en plein dans le Coeur battant du Seigneur dont on dit dans les livres qu’Il nous aime avec une puissance infinie, cela ne peut être étranger à une prégnante sensation de solitude. Il est naturel que le cœur alors veuille la panser avec un peu de compagnie…

Sans ces phases de chaleur, qui semblent tellement inutiles aux avares, nos grands sentiments auraient tendance à nous faire croire qu’ils n’existent que pour nous convertir au mal et nous apprendre dominer le monde en les corsetant.

Je n’aurais sans doute point exulté si fort si j’avais déjà à l’époque trouvé le champ de bataille sur lequel je devais finalement faire mes preuves – et peut-être mourir. Ramenée à la nécessité de mener à bien des affaires tangible, j’aurais eu peur, sans doute, de les faire achopper par trop de précipitation. Hélas, celui qui se sent le héros d’une histoire qui ne vient pas, ne peut avoir peur que celle-ci finisse mal. Sa terrible impatience n’a rien, pas même une belle chute, à gâter. Le fond de ma joie profonde, c’était le désir de vivre à l’état pur que ressent celui qui a été jeté sur la terre avec une foultitude d’images dans la tête, mais qui, désespéré au dernier degré, ne se voit laissé aucune place nulle part pour exercer un destin. Enfin, il faut bien emprunter un peu au bonheur qui nous est dû, lorsqu’on s’aperçoit qu’il tardera sans doute pour l’éternité à trouver un objet. En vrai je rejouais de vieilles pièces dans ma tête. Je revoyais mes grands sujets de honte enfantins – je n’avais rien d’autre encore à moudre – et je façonnais des réponses idéales à des ennemis du passé, déjà disparus, auxquels faute d’esprit je n’avais su répondre à temps. Non, je ne tenais pas encore le boss de mon jeu vidéo mais ça n’allait pas tarder. Faute de moulins à vent on se rabattrait sur des pigeonniers, on filerait des coup de pied aux pigeons pour de faux, comme dans la chanson, en sachant très bien qu’eux s’envolent… Tandis que nous, on reste sur le pavé, là, avec l’envie de vivre au ventre, et jamais le moindre camarade avec qui jouer à ce petit jeu.

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