Notes pour faire quelque chose dans le style héroïque-fantaisiste (suite)

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SCANDALE ARISTOPHIL

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ARISTOPHIL, qui est le grand héraut actuel de la mode Sadienne, se trouverait être un escroc de très haute volée. Pas de hasard ! Rien de tout cela ne m’étonne, venant de glorificateurs de DE SADE !

Bien sûr que De Sade est choquant ! Il faut avoir la sensibilité, les nerfs et le sens moral singulièrement émoussés pour ne pas être choqué par ce maniaque ! – Je trouve honteux qu’il n’y ait plus personne pour dire que la m* est de la m*.

J’ai quelques citations des Goncourt à propos de De Sade. Ils remettent bien la baudruche à sa place, ma foi !

Sade, de l’imagination ? – Lu « Justine » : c’est répétitif en diable ! – Quoi de plus stéréotypé que la perversion ?

Je crois que les élites actuelles n’ont pas compris que De Sade était un auteur mineur qu’on avait gonflé comme une baudruche parce qu’il avait posé les bases d’une théo-logique catholicoïde (a.k.a la glorification du sacrifié via le sacrificateur) adaptable au monde moderne désenchanté et consumériste.

« Je te consomme, tu me consommes, et tout est bien », – le voilà le pseudo génie de Sade. On comprend qu’il plaise…

En réalité c’est une hérésie vieille comme le monde. Ce type d’hérésie a existé (notamment chez les gnostiques) dès l’aube de la chrétienté. Rien de nouveau sous le soleil.
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PARADOXE VERITABLEMENT CHRETIEN DE LA « LAÏCITE SACREE »
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Oui, la laïcité c’est sacré. Hélas, les politiques qui nous la servent à toutes les sauces, comme un consommable, pour donner l’impression qu’ils ont une idée de ce qu’elle recouvre, sont du genre de ceux qui se lavent les mains dans le sacré.
Quand les dépositaires du sacré, dans une société donnée, sont les plus blasphémateurs d’entre tous, alors Dieu, s’il existe, se range forcément du côté des athées. #axiome
Qui sont les idolâtres ? Qui sont les respectueux ?
Quand on ne respecte plus rien, pas même le sens des mots, et qu’on s’en dit fier… alors le problème qui se pose, c’est qu’on perd-là par ailleurs toute matière à … – matière à irrespecter/à parler/à se dire/à éprouver de la fierté … etc.
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IMPUISSANCE ET HUMILIATION DU VIVANT DANS LA SOCIETE DU REGNE DES CHOSES
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« Seuls conspirent efficacement contre le monde actuel ceux qui propagent en secret l’admiration de la beauté. »

Nicolas G. Davila

Nous vivons dans un monde où – mis à part quelque cas rares et lumineux qui confirment la règle de par la persécution médiatique dont ils sont la cible – celui qui n’a ni argent ni entregent, ne peut accéder à la reconnaissance, donc ne peut s’exprimer. Quant à la caste de ceux qui ont tout cela, parce qu’elle est une caste de repus et de contents, – parce que le fait-même d’être « intégré » socialement suppose qu’on joue le jeu social, donc qu’on souscrive à ses mille et une tyrannies sans récriminer… – cette caste-là n’a dans l’écrasante majorité des cas rien à dire (et pour cause!)… or les membres d’une telle caste sont pourtant les seuls (ou presque) à accéder encore aujourd’hui aux moyens techniques d’être écoutés, et du coup ils demeurent (sauf exception remarquable) les seuls que – par défaut – le « populo » écoute !
Dès lors, c’est encore et toujours la même éternelle question qui se pose pour le populo impuissant : A quoi bon aimer la beauté quand on n’a ni les moyens de satisfaire ses goûts, ni même ceux de les faire valoir ?
Jusqu’à quel point « Monsieur Popu » (ou Madame Popu) qui n’a devant lui aucune « issue de secours » – ni diplôme, ni métier d’art entre les mains, ni « smala », ni mafia pour le soutenir dans la dèche – et doit vivre comme un esclave – pire qu’un esclave antique – lorsqu’il se risque à haïr la laideur, ne va-t-il pas tout droit au bûcher, – ne courre-t-il pas au martyr le plus silencieux et incompris qui soit ?
– Juste une question parmi cent mille : que penseront de lui ses collègues de chagrin ? un patron un tant soit peu vaniteux tolèrera-t-il d’avoir un vrai philosophe – un veilleur – une lumière dans la nuit – recroquevillé sous lui, dans une position aussi douloureuse ?
L’Eglise elle-même – c’est-à-dire l’intelligence, souvent limitée hélas, des gens pieux – le trouvera-t-il là où il ira ? Y aura-t-il une conscience seulement pour avoir su qu’il était un martyr, et de quoi il était martyr ?
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. LE PEUPLE SAIT TROP BIEN TOUT ET NE PEUT RIEN FAIRE
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Contrairement à ce que croient les naïfs qui en sont encore à souhaiter éduquer le peuple, afin qu’ait lieu une vaste « prise de conscience », le peuple a aujourd’hui parfaitement conscience de son impuissance devant l’Argent, cependant cette conscience-là n’est nullement une source de pouvoir pour lui, car il ne peut strictement rien en faire.
En sorte qu’en l’occurrence, posséder la conscience intellectuelle de son aliénation ne signifie nullement qu’il soit en mesure de la détruire. Pensée magique que la pensée contraire !
C’est l’impuissance objective des masses populeuses soumises du monde (et non pas seulement un /sentiment de/ qu’elles auraient de celle-ci), qui les fait se résigner à l’inintelligence !
Le règne de l’argent est arrivé à un tel paroxysme que les mots sont devenus parfaitement impuissants devant Ploutos lorsqu’ils ne le célèbrent pas ! – Les Bobos et autres alternatifs, qui croient véhiculer une tradition antilibérale, ne font jamais entendre leur voix que dans la mesure où ils pactisent avec lui – avec le consumérisme.
Etre Hipster est facile lorsqu’on a les moyens de « consommer Hipster ». Etre antilibéral est facile lorsqu’on a sa carte à un parti reconnu d’utilité publique par les puissances en place, et qu’on soumet son esprit critique à la ligne idéologique du parti. Tenir un discours cohérent contre le monde marchand et ne pas porter avec soi, comme un gage d’inocuité, la panoplie coûteuse du Hipster ou le bardas idéologique de l’enrégimenté lambda, est quasi suicidaire. Dès lors, à quoi bon conserver un esprit vaillant quand cela ne rapporte plus qu’une infinité de souffrance sans contrepartie ? .
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L’EMPIRE DU COEUR AUX ABOIS .

Pourquoi glissons-nous chaque jour davantage sur la vaste pente de l’indifférence générale ? Pourquoi le commun des mortels a-t-il de moins en moins de solidarité à l’égard des gens qui souffrent ? Parce que les travailleurs-consommateurs souffrent tous déjà bien trop eux-mêmes en leur noyau sacré, en le tabernacle précieux qui leur insufle la vie, pour pouvoir se permettre pareil luxe de charité à l’égard d’un hypothétique autrui inconnu !

Le cœur est aujourd’hui bien trop humilié pour que les gens continuent de faire valoir ouvertement son empire… Où est-il au demeurant, cet empire ? Qui achète encore les bonnes actions ? Le cœur, en lui-même et pour lui-même, a bien trop été dévalué dans le monde marchand pour qu’on se vante encore d’en posséder un !

La valeur, c’est la puissance. Or le cœur n’est plus qu’un luxe auxquels seuls ont désormais accès ceux qui ont accédé à la puissance par de tout autres moyens ! Le cœur n’est plus un moyen de parvenir en soi, ce qui veut dire que le cœur est totalement dévalué.

On me dira que la joie du coeur, le bonheur, est un but en soi ! Mais quand le bonheur n’est plus qu’une carotte mensongère, vendue par les publicitaires et l’entertainment, à la clef d’un océan de compromission… cela veut dire qu’on ne l’utilise plus que comme un piège à crétins. Excusez-moi du peu.

Que peut-on faire de beau aujourd’hui dans notre monde lorsqu’on n’a que l’amour ? Strictement rien. Les hommes riches se privent et se corsètent, ils sont avares de bienfaits. Il n’y a que les faibles et les pigeons, réduits à faire la base humiliée et moquée de la chaîne alimentaire, qui donnent encore et encore d’eux-même sans compter : c’est leur matière qui passe dont se nourrissent ceux qui capitalisent et demeurent.

Soyons honnêtes, il n’est plus raisonnable (ni même autorisé socialement) d’aimer aujourd’hui que lorsqu’on a subvenu auparavant à tous les autres besoins. Impériosité absolue de la (mensongère) pyramide de Maslow.

Mort morale et civilisationnelle en la demeure. .

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Ha ha ! Excellent Andersen ! 8)

Trouvé le texte : ici

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[Les tragédies dont Copenhague a été le théâtre, récemment, et surtout les recherches et enquêtes qui s’en sont suivies, ont fait remonter à la surface un conte inédit de Christian Andersen. L’auteur, apparemment, avait l’intention d’appeler ce conte Ørop, la première lettre étant un O barré en oblique, à la danoise, qui se prononce plus ou moins eu.]
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Il y avait au bout d’un continent, sur une péninsule aux contours échancrés, avec ses propres péninsules, ses îles, ses golfes, ses détroits, un empire populeux qui se nommait Ørop.
Ørop avait connu, du temps que ses vieillards étaient enfants, des malheurs et des crimes effroyables : des guerres, des massacres, des exterminations, même, et des destructions inouïes. De ces abominations il y avait eu des victimes et des coupables bien distincts, évidemment, mais l’empire lui-même, comme beaucoup de ses citoyens, se sentait appartenir successivement, ou en même temps, à ces deux catégories. Il ne savait pas bien laquelle était la plus désagréable à vivre.
« Plus jamais ça ! » : telle était en tout cas la ferme résolution d’Ørop. Pour un empire on ne vivrait à nouveau ce qu’on avait déjà vécu.
Or, afin d’être tout à fait sûrs que l’horreur ne se reproduirait pas, que les heures les plus sombres ne seraient pas revécues, que l’éternel retour serait enrayé à jamais, les maîtres d’Ørop n’avait trouvé qu’un moyen : il fallait sortir de l’histoire. On prétendrait que plus rien n’arrivait, pas même le temps. On serait vivant, mais on serait mort. Ainsi, pour arracher radicalement à un malade le mal qui le ronge, lui enlève-t-on au bistouri non seulement ce mal-là, mais toutes les fonctions vitales. Il est guéri, mais il n’a plus d’existence. Plus de cerveau, plus de regard, plus de cœur, plus de colère, plus de ventre, plus d’ambition, plus de rien.
Dans Ørop on parlait de choses et d’autres, mais seulement pour tuer le temps. Ainsi on se souciait beaucoup des retraites, et de savoir qui les paierait, la retraite étant considérée, en tant que féminin du retrait, comme le moment øropéen par excellence. Disparaître, c’était l’idéal. Ne prendre aucune part aux affaires du monde. Tuer le temps.
On faisait des lois pour que les hommes puissent se marier avec les hommes, les femmes épouser les femmes, les fils faire des enfants avec leur mère. On bien on réformait l’école. Tous les ans, ponctuellement, on réformait l’école de fond en comble. Il s’agissait d’assurer qu’elle serait de moins en moins l’école. C’était d’ailleurs, dans tous les domaines, le but à atteindre : garantir que les êtres et les choses seraient de moins en moins ce qu’ils étaient. La paix était à ce prix, pensait-on.
Ainsi l’école ne serait plus l’école, le mariage ne serait plus le mariage, la famille ne serait plus la famille, les enfants ne seraient plus des enfants, les hommes ne seraient plus des hommes, les femmes ne seraient plus des femmes, les fruits et les légumes n’auraient plus aucun goût. Et comme tout le monde parlerait tout seul, dans les rues, on ne reconnaîtrait plus les fous. Il n’y aurait plus de campagne, car la banlieue en avalerait tous les ans des pans entiers. Et comme elle avalerait aussi les villes, bientôt tout deviendrait banlieue : un interminable à-côté de la vie, quelque chose d’indéfinissable et fade, qui ne serait ni la chose ni son contraire.
Les Français bien sûr ne seraient plus des Français, les Allemands ne seraient plus des Allemands, même les Danois ne seraient plus des Danois. Entre être ou ne pas être, Ørop avait fait son choix. Attention, vivre peut tuer, était-il rappelé à tous les carrefours, et sur l’emballage des paquets. Être est le commencement de tous les périls. Même les mots ne voulaient plus rien dire, et le sens coulait de lui-même à la façon d’un fromage. Mais comme les fromages qui coulent étaient interdits, les Øropéens ne se doutaient de rien.
Si je dis qu’on faisait des lois pour tuer le temps, il faut l’entendre au pied de la lettre. Puisqu’il s’agissait de sortir de l’histoire, tous les nouveaux règlements avaient en commun d’attaquer la durée, l’héritage, l’épaisseur de temps ; de saper cette façon qu’il a d’être dressé, debout comme un géant dont on ne peut voir à la fois les pieds, le torse et le visage. Dans Ørop le temps était étendu bien à plat, au contraire, comme Gulliver chez les Lilliputiens. On pouvait même monter sur lui et faire sur son ventre plat des pique-niques en famille.
Cependant les familles aussi avaient été mises bien à plat. Les générations se distinguaient de moins en moins et toutes les lois s’étaient fait un devoir de saper l’autorité des pères, la lignée, les aïeux, les ancêtres. D’ailleurs les noms de famille sortaient peu à peu de l’usage, comme étant justement liés aux pères, c’est-à-dire au temps aboli, à l’histoire à jamais répudiée. Les habitants d’Ørop se désignaient de plus en plus par leur seul prénom, qui avait commencé avec eux et finirait en même temps qu’eux : de sorte que les individus sortaient de l’histoire eux aussi, comme l’empire, et s’installaient avec lui dans un présent perpétuel et suspendu, à tout moment renouvelé comme par miracle.
Ayant de moins en moins de nom et de plus en plus de prénom, ou de pseudonyme, ils avaient de moins en moins d’identité et donc de moins en moins de responsabilité. Faute de nom, de lignée, de race, il n’y avait plus d’honneur ni de honte ; les engagements n’engageaient plus, les signatures ne signaient pas, la parole était dévaluée comme une vieille monnaie qui n’a de garantie nulle part.
La grande affaire de l’école était l’enseignement de l’oubli. Les enfants s’y rendaient pour qu’il soit vérifié qu’ils ne savaient pas d’histoire, qu’ils ne soupçonnaient rien de la littérature, de la musique et des arts de leur pays, qu’ils maîtrisaient de moins en moins les règles de sa langue et que, surtout, ils ne tenaient pas de leurs parents ou de leurs grands-parents, en secret, des connaissances, des souvenirs, des soupçons, des regrets, des manières, qui auraient fait d’eux un danger pour l’empire et qui eussent risqué de le ramener à lui-même, au cours du temps, à cette histoire dont il ne voulait plus entendre parler.
Pour effacer tout héritage, instaurer le présent perpétuel et garantir que l’histoire ne reviendrait pas car il n’y aurait plus d’histoire, plus de passé, plus de siècles, l’idéal d’égalité s’était révélé d’une efficacité sans égal. Les pédagogues dans leur langage disaient que l’enfant était au centre du système. Et en effet, à partir de ce centre, la pédagogie et l’enfance rayonnaient sur toute la société d’Ørop. Les aventures et mésaventures de jeux d’enfants occupaient plusieurs jours de suite la plus grande part des nouvelles, dans les journaux officiels. Les vieillards apprenaient avec gravité des danses adolescentes. Les chanteurs qui se vautraient par terre en vouant l’empire aux gémonies étaient aussitôt invités au palais de l’empereur, qui se flattait de son intimité avec eux, et ils étaient priés de bien vouloir tenir des séminaires dans les plus prestigieuses universités du pays. On ne mettait plus d’application et de sérieux qu’aux enfantillages. La réalité du divertissement se substituait à l’autre, et non seulement tous les citoyens étaient traités comme des enfants mais ils le devenaient en effet. C’est si vrai que s’ils s’avisaient de ne pas penser comme on souhaitait en haut lieu qu’ils pensassent, s’ils pensaient, en somme, c’est la pédagogie qu’on brandissait devant eux comme une menace, toujours plus de pédagogie, comme s’ils avaient huit ans et demi. Les poursuites judiciaires ne venaient qu’après, s’ils avaient refusé d’apprendre leurs leçons, et s’obstinaient à dire que le temps passait, que bientôt il serait trop tard.
Quant aux véritables enfants, les plus égaux parmi eux et même les seuls à l’être, ceux qui servaient de modèle et de référence, étaient ceux qui ne savaient rien et ne voulaient rien savoir, ou ne le pouvaient. Tout le cursus scolaire avait pour fonction d’assurer que les autres, à la fin, seraient alignés sur ceux-là.
D’ailleurs c’est le goût des arts lui-même, de la littérature, de la connaissance, de la vie avec la pensée, qui était devenu très suspect, avec le temps. À cause des liens qu’on le soupçonnait d’entretenir avec l’héritage, avec les lignées, avec le lent travail des familles pour s’en faire une fréquentation familière, avec le passé, donc, et donc avec l’histoire honnie, on accusait ce goût d’être un défi à l’égalité, un privilège abusif, une marque de mépris des anciens favorisés du sort pour les prétendants nouveaux à sa faveur. Ainsi l’hébétude s’avançait parée de tous les masques de la justice et de la vertu. Elle commençait par imposer ses musiques, son langage, ses façons d’être et de voir, ses habitudes de loisir, et elle exigeait, au nom de l’égalité, qu’ils fussent présents partout, que nul recoin ne leur échappe, qu’aucun sanctuaire ne leur soit opposé, et qu’en tous lieux ils fussent reçus sur un pied de stricte parité avec les formes les plus hautes et les plus éprouvées de la réflexion des penseurs et de la création des artistes. Bientôt les genres triviaux et les soucis vulgaires s’emparaient de tout l’espace où ils avaient été introduits comme de nouveaux venus très encouragés, et ils en chassaient les curiosités plus épurées, incessamment soupçonnées de liaisons coupables avec le temps, et qui d’ailleurs n’avaient plus de public.
Ce que l’empire avait assuré jadis, en ses périodes les plus heureuses, c’est que l’éducation permette à certains de s’élever vers plus de connaissance et d’aisance, de conscience de soi et de liberté. Mais la sortie de l’histoire et le refus de l’héritage avaient renversé ce mouvement. Il ne s’agissait plus pour les meilleurs ou les plus appliqués de rejoindre les nantis du savoir ou de l’esprit, il s’agissait pour ces derniers, au contraire, d’abdiquer tout ce qu’ils devaient au labeur du temps, au leur et à celui de leurs pères. Puisque l’histoire était abolie, la vie et ses leçons reprenaient tous les matins à la première ligne de la première page, premier volume. L’idéal des Øropéens — et ils ne désespéraient pas que la science et les lois ne leur en permissent bientôt l’accomplissement —, c’était de s’engendrer eux-mêmes, de ne plus rien devoir à ce qui les avait précédés.
L’accord général, respecté de tous au point d’être devenu pour chacun une seconde nature, était que rien n’arrivait, qu’il ne se passait rien : rien en tout cas qui relevât de la grande politique ou a fortiori de la grande histoire, des annales des peuples, du destin des empires. Seul avait droit de cité comme sujet de débat public le sexe des anges, et accessoirement l’économie, qui avait fini par remplacer la politique. Pour le reste c’était à qui se tairait le mieux, fût-ce en prononçant de grands discours. Voulût-on faire carrière en politique ou dans la presse, il fallait adopter pour devise : Je dirais même moins. Et quelque charge qu’on briguât dans Ørop, il fallait offrir la garantie qu’on ne verrait rien de ce qui arrivait, qu’on n’entendrait rien de ce qui survenait et surtout, surtout, qu’on ne dirait rien, que jamais on ne poserait de mots sur les choses, et sur les maux bien moins encore. Si quelque chose se faisait entendre néanmoins, malgré toutes les précautions prises, si de terribles craquements ébranlaient le pays sans qu’il fût tout à pait possible aux autorités de les étouffer ou d’en effacer immédiatement la trace, les ambitieux et les prudents, les véritables hommes d’État, ceux qui allaient faire de grandes carrières dans la hiérarchie officielle ou dans les organismes de contrôle et de formation de l’opinion, ceux-là se reconnaissaient à leur talent pour traduire en néant balsamique ce bruit déplaisant qui avait percé le silence, à le réduire en colonnes de chiffres, en alibis tarabiscotés.
Les malheureux qui ne maîtrisaient pas cet art, le précieux talent de ne pas dire et de ne pas voir, et qui, oubliant l’oubli, essayaient de dire comme ils pouvaient que l’empire sombrait, que son territoire était envahi, que son peuple était remplacé par d’autres peuples, ceux-là étaient traînés dans la boue et devant les tribunaux, persécutés, traités de tous les noms les plus honteux et les plus à même de leur faire perdre tous leurs amis et tous leurs soutiens — bref, exclus de la communauté des vivants.
Certes il existait une complète liberté d’opinion et d’expression, dans Ørop. Mais ses bénéficiaires naturels, les représentants de la Presse et la Librairie, rappelant que c’était à leur profit que cette liberté avait été inventée, éprouvaient à son égard un si fort sentiment de propriété, et tant d’amour, qu’ils se chargeaient eux-mêmes de son administration et qu’ils tenaient avec un zèle amoureux, féroce, tous les emplois de cette fonction : juge, procureur, avocat général, commissaire de police, agents de la force publique, dénonciateur, provocateur, indicateur, mouchard. Les journalistes organisaient de grandes battues contre les imprudents qui s’étaient demandé tout haut s’il était bien vrai qu’il n’arrivait rien, et les libraires chassaient de leurs librairies les lecteurs audacieux qui leur avait demandé si par hasard ils n’auraient rien sur la vérité.
« Nous ne vendons pas ce genre d’ouvrages ! », criaient-ils bien fort, pour être sûrs d’être entendu des folliculaires, des policiers, des mouchards et des magistrats. Ou bien :
« Nous ne suivons pas ce genre d’auteurs ! »
Il arrivait bien quelquefois qu’ils proposassent de commander l’ouvrage, mais leur client se dérobait, de peur d’être aussitôt fiché.
L’ennui pour ce vaste empire, qui avait été riche et puissant, c’est que le reste du monde, lui, n’ayant pas les mêmes raisons de sortir de l’histoire, n’avait pas la moindre intention d’imiter son retrait ; et jugeait bien ridicule qu’il s’y livrât, s’étant délibérément ôté tout moyen de droit ou de force de protéger ses frontières, puisque rien selon lui ne pouvait arriver. Ørop n’avait en effet plus d’armée, pour ainsi dire ; et le peu qu’il lui en restait, le vieil empire en réduisait tous les jours les effectifs et l’armement, comme inutile et coûteux. Il s’en remettait de sa protection à d’autres, qui se souciaient de moins en moins d’elle et de lui, exploitaient sa faiblesse, profitaient de sa fatigue, s’entendaient avec ses ennemis, et ne voyaient pas trop pourquoi ils auraient dû assurer à grands frais, éternellement, le salut d’une péninsule bien décidée à ne pas lever le petit doigt pour sa propre survie.
Or, l’histoire, mes petits enfants, est une vieille dame toujours jeune, énergique et fantasque, romanesque en diable, qui s’ennuie facilement et ne rêve qu’aventures, plaies et bosses, coups d’éclats, sombres drames. Elle ne déteste rien tant que la dérobade et le retrait, surtout lorsqu’elle pressent qu’ils sont organisés contre elle, par défiance à son endroit, pour se soustraire à son emprise. Ørop, donc, était bel et bien envahi. Et comment aurait-il pu en aller autrement ? Les autres nations et les autres peuples auraient jugé trop bête de ne pas profiter de leur chance et de ne conquérir point cet empire vacant, qui leur avait résisté pendant des siècles, qui souvent les avait soumis et qui maintenant les invitait à le soumettre, par son absence inexplicable à lui-même.
L’invasion, car c’en était une, s’opérait suivant deux procédés — ou plutôt trois.
Le premier était tout à fait placide : les envahisseurs se contentaient d’arriver en masse, par un flux continu, mais sans cesse croissant, sur de vieux rafiots chargés à ras bord d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants, ou par de longues cohortes à travers les déserts, qui se précipitaient sur de très hauts grillages. Dans les deux cas leur traversée était périlleuse. Cependant, une fois qu’ils avaient touché fût-ce d’un orteil le territoire d’Ørop, tout se passait comme en ces jeux d’enfants dont les Øropéens étaient si friands, et qu’ils confondaient avec la réalité. À peine les adversaires ont-ils atteint certain périmètre magique, dans ces jeux, ils changent de camp, ils deviennent tout à fait intouchables. Une avalanche de privilèges et de droits s’abat sur eux. De fait, bien loin de chasser les conquérants comme au temps détesté où l’histoire existait, on leur versait une pension, on les priait d’excuser les insuffisances de l’accueil, on les installait à l’hôtel si l’on ne trouvait pas à les loger suivant leurs convenances. Il s’était même trouvé un pasteur pour recommander — mais je passerai rapidement sur ce point devant vous, mes petits enfants — qu’on leur envoyât des demoiselles de compagnie, afin de les distraire et de les occuper, et pour éviter qu’ils ne traînassent dans les rues, au risque de s’y rendre importuns. Ils y traînaient fort néanmoins, et sur les seuils des maisons, n’ayant rien d’autre à faire pour conquérir que d’être là, de plus en plus là, de plus en plus nombreux, comme ces grands oiseaux noirs dont beaucoup de leurs femmes revêtaient l’apparence, et qui attendent côte à côte, en rangs serrés sur les barrières, en grappes sur les arbres morts, la fin d’une bataille, sachant bien qu’ils en profiteront seuls quoi qu’il arrive.
Le deuxième mode de la conquête était plus classique : pour imposer sa loi elle procédait par le meurtre, la terreur et l’assassinat.
Quant au troisième, c’était une combinaison instable des deux autres : une importunité aux mille visages, allant de la simple façon d’imposer son bruit, ou son plaisir de nuire, jusqu’à la violence exacerbée dans le crime. Ces agressions petites et grandes relevaient des problèmes de voisinage, des incertitudes du voyage, des fait divers, de la criminalité profane, séculière, civile. Mais ils étaient une passerelle entre les deux autre modes de s’approprier le pays, l’un par le nombre, l’autre par la terreur : les incivilités, les délits et les crimes servaient d’école d’apprentissage à la conquête par le fer et le feu.
De toute façon, on l’a compris, en vertu des règles étranges qui régissaient l’empire, rien de tout cela ne devait être dit, rien de tout cela ne devait être seulement vu, bien que ces phénomènes se déroulassent en pleine lumière, et dans la simplicité tranchante comme du verre de l’évidence. Ne voulant ni d’histoire ni d’histoires, l’empire ne se voulait pas non plus d’ennemis. Ses conquérants, Ørop les baptisait øropéens et croyait ainsi les conquérir. Eux étaient beaucoup plus honnêtes et sensés, et, sauf à de certains moments, où ils devaient entrer dans la folie ambiante pour obtenir ce qu’ils voulaient, ils énonçaient très simplement la vérité : à savoir qu’ils n’étaient pas du tout øropéens, ni ne tenaient à l’être, mais qu’en revanche Ørop serait bientôt ce qu’ils étaient, et leur appartiendrait. Toutefois il eût fallu plus que cette belle franchise pour tirer de leur hébétude les citoyens de l’empire.
Cette hébétude avait un nom, les poètes de la cour impériale l’avaient baptisée vivre ensemble. Le vivre ensemble avait une idole, un petit dieu très exigeant et très cruel, qui se nommait Padamalgam. Chaque fois que des secousses de vérité ébranlaient à l’excès le vivre ensemble, et que le sang coulait à flot, des foules énormes se précipitaient dans les rues afin d’y promener l’idole propitiatoire, et le peuple entier criait d’une seule voix, sur son passage, Padamalgam !, Padamalgam ! — ce qui en fait voulait dire :
« À bas la vérité ! La vérité ne passera pas ! »
On savait que le petit dieu, en effet, était contre elle d’un effet souverain. La théologie d’Ørop était un peu contradictoire, il est vrai, car la discrimination y était tenue en horreur, alors qu’elle eût semblé indispensable, vu de Sirius, au culte de Padamalgam. Mais l’horreur de l’histoire et l’habitude ancrée de nier l’évidence avaient depuis longtemps étouffé toute logique, comme en témoignaient ces banderoles où l’on pouvait lire, dans les grandes manifestations qui suivaient les massacres :
« À bas les effets ! Vivent les causes ! »
ou bien :
« À mort les conséquences ! Les raisons au pouvoir ! »
Les envahisseurs se pressaient toujours plus nombreux, sans rencontrer la moindre résistance, puisque officiellement il n’y avait pas d’invasion. Comment aurait-il pu y en avoir, puisqu’on était sorti de l’histoire ? Le seul usage de mots pareils, invasion, envahisseurs, conquérants, pouvait vous conduire en prison ou vous valoir, à défaut, les plus lourdes amendes. Et pour bien montrer combien était absurde ce que suggéraient de tels termes, on chargeait d’élaborer la politique à suivre, face aux débarquements de masse — que par antiphrase on nommait clandestins —, une femme elle-même débarquée dans les mêmes conditions, quelques années plus tôt, et devenue ministre entre temps. C’était dire aux semblables de cette clandestine en pleine lumière :
« Accourez, venez tous, voyez ce que nous pouvons faire de vous ! »
Au peuple indigène on ne disait rien du tout, car la règle était de lui cacher tout. D’ailleurs la nouvelle promue se nommait Mme Cache-tout. D’aucuns assuraient même, dans les hautes sphères impériales, que telle était la raison qui l’avait fait choisir. Si s’était présentée à ses frontières une armée véritable, Ørop n’eût pas manqué de prier le général ennemi de bien vouloir être aussi le sien, surtout s’il s’était appelé Riennarive, ou Fermay-Laizieu. Il est vrai qu’Ørop n’avait point d’armée.
On eût juré que cet empire n’avait point de peuple non plus, car les chefs qu’il s’était donnés annonçaient à grands effets de menton, pour mieux assurer l’étalement régulier des flots incessants de nouveaux venus sur toute l’étendue du territoire impérial, une politique de peuplement.
« Mais nous sommes déjà là ! auraient pu dire les indigènes. Voyez-nous, voyez-nous, rappelez-vous que nous existons aussi !
Cependant ils ne disaient rien du tout, habitués qu’ils étaient à être invisibles, à se taire, à se serrer, à faire de la place, tout nom même leur étant interdit, crainte qu’ils ne songeassent à se mêler d’être, d’exister, de se souvenir, si latitude leur était laissée de se désigner. Seuls les nouveaux arrivants, les visibles, avaient le droit de dire ce qu’ils étaient, l’histoire ne leur étant pas interdite, à eux, puisqu’ils n’avaient eu aucune responsabilité dans celle d’Ørop, et n’en avaient point connu les heures sombres.
Or il se produisit qu’un enfant parut. On sut plus tard qu’il avait été gravement malade, que sa mauvaise santé l’avait empêché de se rendre à l’école, qu’il n’avait pas suivi le moindre cours d’oubli. Ses parents étaient morts, ses grands-parents étaient morts, il avait été élevé par ses arrière-grands-parents, qui étaient sourds et muets, de sorte que personne n’avait pu leur apprendre qu’il n’y avait plus d’histoire, que le temps commençait désormais tous les matins, et que ce qui arrivait n’arrivait pas. Ils étaient aussi très pauvres, ne pouvaient acheter ni livres ni journaux, et n’avaient dans leur pauvre maison que de vieux manuels scolaires, serrés entre de vieux volumes reliés et dorés aux fers, qu’on offrait jadis aux bons élèves en guise de prix. L’enfant en avait fait son unique lecture. Tira-t-il d’eux son inspiration ? Toujours est-il qu’un beau jour, au milieu d’une foule et d’une ville d’Ørop, il monta sur une chaise et s’écria :
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http://www.canalplus.fr/c-infos-documentaires/c-salut-les-terriens/pid7531-gaspard-proust.html?vid=1219819

Goncourt le retour

« Ce qui me dégoûte dans ce que je vois et qui sera de l’histoire un jour, c’est que les évènements ne sont pas imprévus, les hommes sont raisonnables. Il n’y a point quelque grand toqué, quelque visionnaire, un Barberousse, un Saint Louis, qui brouille tout et dérange les destins avec quelque grand coup d’épée. Il n’y a pas, dans les rois, un homme à qui ce qui se passe fasse mal aux nerfs et qui, coûte que coûte, se lance dans une résolution enragée. Non, tous est soumis à un bon sens bourgeois. Les rois, avec la Révolution, m’ont l’air de Prudhommes volés par un filou et qui ne font pas de bruit, parce qu’il faudrait donner ou recevoir une claque. Les trônes fouillent leur poche pour savoir s’il peuvent faire la guerre. L’empereur d’Autriche a peur de la banqueroute ; et ils sont tous à se tâter. Pas un caractère ! Pas un fou! – ce qui est la même chose !… Pas même un bilieux ! »

Voilà ce que m’évoque la volonté de nos élites pédagogues actuelles d’ « horizontaliser » les rapports des parents avec leurs enfants. J’ai l’impression qu’on ne veut plus prendre le risque d’engendrer des êtres imprévisibles. Et puis aussi, c’est une façon ingénieuse de détruire la dernière interaction forte inter-humaine de notre société : l’attachement familial. Décourager les parents de faire preuve de la moindre passion dans leur gestion de l’autorité, c’est détruire le lien affectif… c’est détruire le sentiment. Or comme j’aime souvent à l’expliquer et à le démontrer, le sentiment n’est pas un luxe, c’est la boussole de l’intelligence. D’aucuns prétendront qu’indiquer le Nord c’est discriminer le Sud, et il vaut mieux pour vous que vous ne les écoutiez pas.

[… Quelques extraits supplémentaires dès que je trouve le temps … ]

La suite du monologue et quelques aphorismes

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A l’époque où je travaillais comme serveuse (payée au noir à moins de 80% dans le meilleur des cas) dans les brasseries à Paris, il m’est arrivée d’être employée par un établissement possédé par un auvergnat très avare. Tout était automatisé dans les arrières-cuisines : pour tirer une simple bière à la pression, vous deviez taper sur un clavier numérique prévu à cet effet, le numéro personnel de serveur qui vous avait été assigné, ainsi que le code de la boisson augmenté de la quantité, de façon à ce que le prix de ce que vous aviez pris à la maison soit crédité sur votre compte. Si la boisson ne vous était pas payée – dans les cas où par exemple vous vous étiez trompé de bouton, où vous aviez été distrait au moment de poser le verre sous le robinet, où les clients étaient partis à force d’attendre car le système ne facilitait pas la tâche des employés quand la brasserie était pleine de monde, ou bien s’ils avaient renvoyé leur consommation parce qu’elle ne leur convenait pas (en effet, la radinerie du propriétaire impliquait que certaines consommations n’étaient pas de bonne qualité – notamment le jus d’oranges pressées avait toujours un goût de pourri) -, alors vous en étiez de votre poche !! Oui, nous nous comprenons bien : l’employé devait rembourser sur sa paye le montant des consommations qui n’avaient pas été dûment payées par les clients ! A la fin de mon premier jour de service, alors que je n’avais pas du tout réussi à me familiariser avec ce système automatique compliqué (je suis quelqu’un de très maladroit lorsqu’on me traite mal et qu’on me stresse), non seulement je n’ai rien gagné du tout, mais je me suis retrouvé en dette vis-à-vis de mon employeur. Le jour suivant j’ai juste rattrapé ma dette et bossé pour rien. Au terme de cette initiation coûteuse, la sous-chef qui m’avait prise sous son aile me confia que ce que je faisais convenait fort bien à la brasserie, mais que si je n’arrivais pas à gagner ma vie, il ne fallait pas que je continue à travailler pour rien. Comme cela se passait dans une saison assez creuse pour l’emploi dans la restauration et que c’était la seule place que j’avais trouvée dans ce domaine où l’on voulait bien me « déclarer », c’est-à-dire me fournir une fiche de paye, je décidais malgré tout de persévérer un peu ; je me disais que si j’acquérais beaucoup de skill, je pouvait finir par gagner ma vie. Or je me faisais des illusions : il était quasiment impossible pour une serveuse maladroite et douillette dans mon genre d’obtenir le paiement d’une journée normale.

A cette époque mon ex. et son frère m’hébergeaient gracieusement dans leur appartement commun. Eux non plus, au demeurant, ne payaient pas leur loyer (ou du moins, quand ils ne le faisaient pas, ils ne risquaient pas les huissiers), l’appartement appartenant à leur père. Ces deux personnes sont des caractères bien trop complexes pour que je vous les résume ici. Tout ce que vous devez savoir pour comprendre mon histoire, c’est que leur tempérament était suffisamment généreux et fiable (et idéaliste, et immature, et naïf), pour que je n’aie eu aucune crainte à l’époque d’être jetée « à la rue » par eux. Cependant il était clair que je n’habitais pas là-bas « pour la vie », ma situation sentimentale était par trop délicate et douloureuse pour durer, de plus je payais à ma façon un tribut pour ma dépendance financière : l’aîné me tourmentait beaucoup à l’époque avec ses idées ultra-libérales. Il m’avait même fait pleurer une fois durant des heures, en défendant âprement contre moi la logique inique de mon patron auvergnat (et partant, de tous les patrons ignobles de la terre).

Cependant, il y avait encore – en dépit des apparences – bien plus à plaindre que moi. Dans le pire des cas je serais retournée vivre chez mes parents. C’était ce que je faisais de toute façon, à l’époque, de temps en temps, pour me ressourcer : tant que mes séjours ici ou là ne duraient pas trop, cela restait encore vivable – c’est un peu plus tard que j’ai dû faire une croix aussi sur l’asile que mes parents m’offraient. Avec « mes » deux frères, je dois avouer aujourd’hui, au fond, qu’entre deux crises de larmes, je m’amusais bien – la grande jeunesse et la grande santé trouvent le moyen de s’exalter dans des situations profondément instables et périlleuses, qui feraient peut-être se suicider rapidement une vieille âme rabougrie, un pied moins alerte, ou n’importe quel homme prudent et sérieux. L’ironie de la chose est que mes parents, ainsi que les parents des garçons qui m’hébergeaient gracieusement, habitaient eux-mêmes l’Auvergne (nous étions tous les trois originaires de la même ville de province)… et que nous avions donc également du sang auvergnat. Si je vous confie tout cela, ça n’est que pour le côté anecdotique croustillant de la chose, pour complaire aux essentialistes, aux racialistes et aux tempéraments romanesques : le propriétaire de la brasserie (que je n’ai pas dû croiser plus de deux fois) était un fieffé enculé, et cela indépendamment de son origine. Je me défends bec et ongle d’être de la même espèce que les gens de cet acabit.

J’expliquais donc que je n’étais pas « à la rue », et que je n’étais pas tant à plaindre qu’on aurait pu le croire… C’était pour mettre en relief le sort véritablement cruel d’une autre serveuse, qui n’avait pas la chance d’avoir comme moi, (dans la région parisienne et dans sa famille), au moins deux solutions, même temporaires et inconfortables, de repli, et qui devait financer elle-même son logement. C’était une fille originaire de je ne sais plus quel pays de l’Est – une jeune et faible femme isolée dans la grande ville. J’ai aussi oublié son nom. Nous ne sommes pas devenues amies, n’avons pas parlé ensemble plus d’une seule fois à ce sujet, elle n’était pas très liante et moi non plus : c’est ainsi, hélas, le plus souvent, quand on a des ennuis par-dessus le cou et qu’on a ce que j’appelle « la tête dans le guidon ».

Je ne me suis de toute façon pas éternisée – contrairement à elle, la pauvre – dans ce lieu d’esclavage et de malheur. A sa place je ne sais pas si j’aurais pu faire ce qu’elle faisait : je ne sais pas si, même poussée aux extrémités de la misère, j’aurais trouvé les ressources physiques et mentales pour continuer là-dedans. Je me souviens juste qu’elle était constamment malade – bronchite, rhumes, maux de dos, courbatures – à force de travailler toujours dans les courants-d’air, jusqu’à point d’heure, et très tôt dès le matin, sans pouvoir jamais récupérer ses forces. Elle avait un teint d’une pâleur macabre, la vitalité de ses cheveux étaient tout-aussi épuisée qu’elle… Elle faisait ce qu’on appelait là-bas un « plein-temps », c’est-à-dire qu’elle avait, payée 35H/semaine, des matinées de cinq ou six heures de travail suivies du service de midi qui n’est pas le moins éprouvant, et qu’elle enchaînait sur des après-midi qui duraient couramment jusqu’à la fermeture la plus tardive. Moi-même, à cette époque, j’avais des bandages aux deux poignets à cause des élongations que me causait le port en équilibre du plateau couvert de verres pleins, d’assiettes remplies, de bouteilles, ainsi qu’aux deux chevilles à cause des demi-tours incessants sur des souliers à talons. Tout le monde ne rencontre pas ce problème dans pareil cas mais il se trouve que j’ai les articulations fragiles. Je n’étais pourtant déclarée qu’à mi-temps ! Et, en effet, je ne faisais que les huit ou neuf heures par jour du service midi-minuit. Je prends la peine de vous narrer tous ces petits détails, car, excusez-moi du peu, ils comptent si l’on veut se faire une juste vision du tableau d’ensemble.

Car, voilà où je voulais en venir… Un jour est venu travailler dans notre équipe un jeune homme avec des bonnes manières. A ses gestes larges de Narcisse, à son parler bien français, à sa confiance écrasante en lui-même, à sa stature d’enfant bien nourri, on voyait clairement qu’il était d’extraction bourgeoise, et d’ailleurs, sans doute pour augmenter son courage, il semblait mettre un petit point d’honneur à ce que cela se voie. C’était l’archétype du garçon dynamique, diplômé d’une école de commerce, plein d’avenir, soutenu par papa-maman, typé jeunesse UMP-Sarkoziste, à qui l’on avait dû répéter depuis l’enfance que les riches ne sont pas riches par héritage, mais parce qu’ils le méritent. Il est en effet nécessaire et bon que les lois sociales favorisent les plus forts et les plus courageux comme la nature le fait pour les lions dans la théorie darwinienne : il est difficile de contredire cela, et un cerveau d’enfant reçoit toujours favorablement les flatteries mêlées d’exhortations à la grandeur. C’est ainsi qu’il était parmi nous comme en formation pour toucher du doigt « le terrain » (et accessoirement se faire un peu d’argent de poche) avant de se lancer dans les plus hautes sphères. On a les services militaires qu’on peut.

Le plus troublant pour moi fut de l’entendre exprimer haut et fort son envie d’en découdre, sa joie de travailler, son plaisir à faire le ménage, à ranger à toute vitesse des tables en fer forgé et marbre, lourdes comme des hommes, au beau milieu de la nuit, et à me prendre ce travail des mains comme si de rien n’était. Il était bien sûr galant : des détails me reviennent quand j’y pense, à petites touches. Mais je ne suis pas partie pour écrire un roman, aussi je vous passe les descriptions de menus gestes significatifs. Surtout, il fallait voir la somme d’énergie monumentale qu’il parvenait à investir dans son boulot de serveur… et cette énergie, bien sûr, le rendait infiniment plus fort, plus habile, plus précis, plus rapide, que la fille de l’Est malade – qui bossait pourtant pour sa vie ! – et que moi-même (qui, mis à part l’absence totale de rouerie et le sourire aimable, étais sans doute la plus déplorable, la plus maladroite, la moins robuste physiquement des serveuses de toute la capitale).

Quand je le regardais travailler et agir – à l’entendre tout était simple, et bouffer le monde était une histoire d’appétit -, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était là non réellement pour de l’argent de poche, mais pour se prouver à ses propres yeux (ainsi sans doute qu’aux yeux de sa caste, si ce n’était plus précisément à ceux de sa mère) qu’il allait réussir non parce qu’il était riche et protégé, mais parce qu’il le méritait plus que n’importe qui. Sur le moment, je me suis bien posé quelques questions. J’ai pensé que ce qu’il se payait-là le luxe de faire, c’était de gagner encore un peu davantage de cette confiance-en-lui dont il avait déjà tellement plus que nous, et grâce à laquelle il trouvait déjà les ressources morales infinies qui lui permettaient de nous surpasser et de nous écraser… J’ai pensé qu’un vrai trésor sonnant et trébuchant résulterait peut-être entre ses pognes du sentiment profond de son bon-droit à gagner du pognon qu’il acquérerait au contact de pauvres aussi piteux que nous. Mais contrairement à d’autres qui auraient eu quelque mal à la vue d’un tel spectacle à sortir de certaines absurdités dans le style pyramidal indou/indien, j’ai eu tôt fait de réfugier ma petite douleur aigre dans le secret de moi-même que je ne pouvais alors encore montrer à personne, ni communiquer.

Ce qui en toi est beau et que tu n’as pas encore les moyens de comprendre et d’honorer, ne le saccage pas pour autant, protège-le. Cet animal effarouché qui se blottit dans les coins est peut-être bien ton âme, et même si un jour il est chétif et ne fait que te mordre au sein, un autre jour, quand il aura repris du poil de la bête, il peut aussi te donner le plus fameux des rires solaires.

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Lorsque vous admirez une personne riche, un enfant gâté, qui a toujours pour tout le monde des richesses de cœur insoupçonnées… une dégoulinante largesse… lorsque vous le voyez aller et venir, ébahi par tant d’énergie, en train de se mouvoir en toute circonstance, même lorsqu’il se livre aux tâches les plus ingrates qui soient, avec un mélange de grâce et d’aisance que vous n’avez pas… et lorsqu’il vous répond plus poliment que ne l’a jamais fait aucun de vos pauvres camarades de chagrin, n’oubliez jamais une chose. Dans son monde, une telle façon-d’être représente aussi un luxe – un luxe que tout homme d’esprit, à un certain niveau de standing, a non seulement les moyens, mais a tout intérêt à se payer.

Là où le riche, en se mettant à l’épreuve, se donne l’occasion de jouir encore mieux du confort qu’il retrouvera immanquablement au terme de cette expérience… là où en s’épuisant volontairement dans des travaux difficiles, il s’offre le plaisir d’utiliser pleinement sa santé et sa jeunesse et d’en sentir la toute-puissance… le pauvre, s’il adopte la même attitude, courre probablement au martyr. Car, faire contre mauvaise fortune bon cœur quand on en a gros sur la patate ou qu’on est malade, avec une certaine somme de souffrances immense à cacher, ça n’est pas la même chose ! Garder les moutons quand on est née fille de berger et qu’on n’a aucun moyen de faire autre chose de sa vie, ça n’est quand même pas la même chose que de jouer à la bergère quand on est Marie-Antoinette !

Je veux bien qu’il soit courtois et agréable à autrui que les gens qui souffrent sachent un peu se dominer, et cacher au monde les affres de leur condition, ne serait-ce que pour ne pas susciter constamment la pitié, et ainsi peut-être se donner les moyen de faire autre chose dans la vie que souffrir et penser à leur propre souffrance… si l’on donne beaucoup aux gens sur leur bonne-mine, alors pourquoi ne pas se maquiller un peu ? Mais le problème c’est que si l’on achetait argent comptant les simagrées de tous les gens qui se maquillent pour avoir l’air « propres », ça se saurait. Puis je n’aime pas le mensonge. C’est comme ça. Pas négociable. Ensuite, je vois un nombre incalculable de gens à qui souffrir en silence en faisant les mignons n’apporte strictement rien : ils crèvent simplement sans qu’on ne sache jamais qu’ils ont existé, ou bien ils finissent cancéreux sous antidépresseurs. D’autre part j’ai bien cru remarquer que l’un des ressors principaux des tragédies antiques (et moins antiques) consistait à exploiter à la défaveur des gens pudiques et dignes, les quiproquo engendrés par leur absence de communication ou leur communication défaillante entre eux.

Ceci dit j’aurais toute même l’air un peu putain si je m’en prenais exclusivement à la pudeur et à la dignité des êtres nobles : ce n’est pas tant la pudeur des gens qui souffrent qui est responsable de ce qu’on les voit pas, c’est l’insensibilité commune. Car ce que mon expérience de la brasserie me dit, c’est qu’il est en réalité impossible de cacher sa souffrance à quelqu’un de sensible rien qu’en se taisant et en paradant. Quand bien même la fille de l’Est malade aurait voulu essayer de jouer comme l’autre aux employés d’élite pour épater la galerie, elle n’aurait pas pu. D’ailleurs, il est certain qu’elle aurait voulu pouvoir faire cela ; ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Seulement la souffrance, comme la maladie, comme la tristesse, nous brûlent et nous dévorent dans un feu intérieur toute la bonne énergie dont nous aurions tant besoin précisément pour nous en sortir. On entre bien souvent dans les cercles vicieux comme dans les cercles vertueux sans avoir choisi.

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Une façon différente – mais pas moins parlante – d’illustrer un tel paradigme est d’observer quel rapport ont les hommes d’age mûr et fortunés aux très belles femmes : ils adoptent en les abordant un visage ouvert et souriant, n’hésitent pas à abuser auprès d’elles de la plus exquise galanterie, font preuve à l’égard de leurs petits défauts d’une exceptionnelle tolérance, ils écoutent leurs désirs et aiment leurs désirs… Jamais vous ne trouverez une telle attitude chez un jeune étudiant sans le sou ! Même et surtout en la présence d’une femme aimée. Or la dulcinée d’un pauvre étudiant, en la présence de laquelle celui-ci est constamment empêché par toutes sortes d’inhibitions et de complexes de se montrer à son avantage, est sans doute infiniment plus aimée que ne pourra jamais l’être une belle plante choyée par un représentant de commerce. (1)

Que l’homme qui est « à l’aise » financièrement, qui a les coudées franches, que l’homme qui a l’assurance de son autorité, et qui ne voit pas sur son avenir peser des nuages noir, soit dispos, patient et poli quand il en va de son intérêt le plus immédiat, ne me semble pas une chose si merveilleuse.

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A ceux qui pourraient me répondre sur l’air connu de la beauté des belles manières, je ne répondrai certainement pas contre les bonnes manières, car je n’ai rien contre dans l’absolu. Bien au contraire, j’aime tout ce qui est apte à fluidifier et rendre aimables les relations entre les êtres. Je ferai simplement remarquer que chez les gens de bonne éducation, la politesse, lorsqu’elle est excessive, n’est jamais totalement un signe de respect ou de confiance. Au contraire, à un certain degré, c’est leur façon de marquer la distance qui vous sépare d’eux, et de faire en sorte qu’elle ne s’atténue pas. En sorte que la politesse n’est pas exclusivement un moyen de facilitation des relations sociales comme certaines personnes gentilles aiment à le prétendre.

Dans le beau monde, les gens du même monde se tutoient, parfois même se rudoient un peu, enfin osent des familiarités. C’est d’ailleurs leur façon de se montrer qu’ils sont du même monde… et de le montrer au monde. En langue française, on parle alors de : « sans-façon ». Le « sans façon » est une certaine forme de relâchement contrôlé destiné notamment à honorer un hôte. Il est inutile de dire qu’il ne faut pas le confondre avec un véritable relâchement, et qu’il est susceptible d’être retiré à toute personne dont on estime qu’elle ne le mérite pas.

Attention à ne pas confondre le rudoiement léger (et bon enfant) qui détend l’ambiance et le bizutage dégradant. Même entre eux, les gens chics et de bon goût ont clairement du mal à mettre des limites entre ces deux choses. Moi je suis du parti de foutre un poing dans la gueule à celui qui se permet d’infliger constamment les pire blessures d’amour-propre à ses amis « parce que c’est sa façon d’aimer ». Mais comment juger sévèrement ceux qui se laissent faire ? C’est sans doute à cause d’une telle incorruptibilité foncière que j’ai si peu d’amis. Hum.

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(1) Il faut mettre un bémol toutefois à ce constat : il y a de pauvres gars exténués, de pauvres bêtes de somme, qui se saignent constamment aux quatre veines pour plaire à une femme. On leur a appris qu’il fallait être galant, alors ils le sont éperdument, même s’ils n’ont pas les moyens de se la jouer « grands princes »… il font cela davantage par habitude d’ailleurs, que par calcul ou à cause d’un véritable sentiment de supériorité. Mais ces gens-là sont toujours au final des idiots assez nuisibles : leur pauvre cœur se plaint constamment d’être lâchement maltraité par des femmes que pour ainsi dire ils ont « acheté aux enchères », en les encourageant à faire monter les prix. Leur façon-même de faire leur cour – qui tient du masochisme – est un appel tonitruant lancé à l’avidité, à la perversité et au sans-gêne. Ce sont en général des brutes qui manquent beaucoup de délicatesse et qui marchent sur les scrupules des femmes qui en ont : ils se mettraient en rage si par exemple une jeune fille leur disait que leur attitude est vulgaire et qu’il lui serait personnellement impossible d’accepter leurs cadeaux sans se sentir devenue une espèce de putain.

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Lorsque vous vous demanderez comment telle personne fait pour parvenir toujours à ses fins, même et surtout en prétendant servir les autres… même si vous n’arrivez pas toujours très bien à cerner ses plans, même si ses actions vous semblent suffisamment folles pour ressembler à des actions désintéressées de poète… ne vous creusez donc pas tant la tête ! Souvenez-vous seulement de ceci : la personne en question n’utilise pas tant son intelligence que vous. Pareille au prédateur qui s’oublie lui-même en reniflant des traces, elle suit avant-tout un instinct. Chez une personne de la sorte, l’instinct de survie est si prégnant qu’il peut l’entrainer à sauver la veuve et l’orphelin ou le cas échéant à se dévouer à Dieu – mais sans jamais perdre de vue son intérêt-propre… son intérêt le plus prosaïque et le mieux compris qui soit.

La difficulté consistera sans doute toujours à distinguer ceux chez lesquels l’art de parvenir à leurs fins est inné, de ceux chez qui il résulte d’un véritable travail contre le déclassement ou la misère. Les premiers ne sont pas sensibles à la raison, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout des interlocuteurs pour leurs victimes éventuelles (quoi qu’ils en disent), quand les seconds ont encore besoin d’avoir recours à des raisonnements pour avancer leurs pions, ce qui d’un côté les fragilise mais de l’autre les rend plus humains.

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La possibilité d’une rédemption, même chez les cruels et les égoïstes, n’est jamais totalement impossible, et il faudrait toujours agir dans l’espoir de cette possibilité. Ne serait-ce que pour se sauver soi. Mais gare aux espoirs fous des masochistes qui espèrent tout des êtres les plus désespérants ! Ils autorisent aux méchants toutes les impudences – et même, selon une logique perverse, il les justifient supérieurement !

En cela se trouve la grande limite de toute logique sadienne : ce n’est pas parce que certains masochistes parviennent à jouir de leurs humiliations qu’ils doivent par l’exercice honteux d’une telle jouissance faire les méchants se croire autorisés à le demeurer éternellement sans risque. D’une part, il est toujours moins dangereux d’être le complice d’un individu cruel qui a les moyens d’exercer sa cruauté que de se mettre en travers de son chemin. D’autre part celui qui fait se sentir confortable moralement un tel individu parce qu’il est parvenu à domestiquer son propre rapport à la douleur et à modifier son sens de la dignité, ne travaille pas pour le bien commun.

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La mentalité du phynancier résumée en un mot : capitaliser sur ce que les autres donnent gratis.

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Je suis une grenouille déjà de la taille d’un bœuf dans le cul de laquelle un démon souffle pour la faire exploser.

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Les avares ont ceci de commun avec les vaniteux qu’ils ne conçoivent pas de devoir quelque chose à autrui. Dépendre d’autrui les épouvante. En cela, il ne peuvent être amoureux.

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« Plutôt mourir que d’être débiteur… même et surtout de quelqu’un de plus généreux que moi » – c’est aussi la devise du kamikaze islamiste.

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Un bourgeois peut ignorer qu’il en est un. En revanche un anti-bourgeois ne peut pas ignorer la définition de ce qu’est la bourgeoisie.

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La famille n’est certes pas le lieu de toutes les libertés. C’est la Cité des hommes en petit. On y rencontre dès l’aube de la vie tous les maux qui procèdent du fait d’être soumis au bon-vouloir d’autrui, à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique. Cependant, et pour cette raison-même, celui qui n’aime pas la famille est par excellence anti-social. Le noyau familial représente la forme la plus élémentaire de l’interaction sociale – mais pour cette raison c’est une interaction forte. Quoiqu’en disent les libéraux américains qui célèbrent les valeurs de la famille, celui qui voudrait les définir politiquement devrait admettre qu’elles sont celles du protectionnisme le plus poussé qui soit. Les idéologues libéraux ne se raccrocheraient pas ainsi éperdument aux valeurs de la famille, si elles n’étaient pas le dernier rempart un peu solide avant le chaos du chacun-pour-soi dont ils ont semé le mauvais grain. C’est eux qui nous font pendre au nez un retour de l’espèce humaine à l’état de nature, (avec tout ce que cet état suppose de violence relationnelle débridée), en détruisant toutes les systèmes sociaux fondés sur l’entraide et la protection du faible qui étaient plus évolués que la famille. Or qui dit plus évolué dit certes plus fragile, mais qui dit plus fragile suppose aussi moins contraignant.

Non, la protection sociale ne doit bien sûr pas remplacer les valeurs de la famille – c’est hélas la tendance contraire dans laquelle versent la plupart des idéologues gauchistes, qui sont de puérils égoïstes et ne s’occupent pas du devenir de leurs enfants. La solidarité aveugle d’une nation à l’égard de ses déshérités ne vaudra jamais un héritage financier et culturel en bonne et due forme – ce serait faire croire que l’assistance publique peut remplacer une mère et un père. Cependant, il faut bien voir aussi que la pérennisation de systèmes de protection sociale et d’ascenseurs sociaux étrangers aux liens internes à la famille est aussi le seul moyen de tempérer la tyrannie de celle-ci. En effet, un homme qui ne peut pas espérer trouver de soutien en cas de coup dur /pour réaliser ses projets / et pour financer son éducation, en-dehors de la smala au sein de laquelle il est né, est un homme qui encourt le danger de rester éternellement à la merci de ses parents, tel un indien aliéné à sa caste ou un éternel mineur.

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On n’est jamais libre dans l’absolu, mais libéré de quelque chose. L’intelligence-même est une chose infiniment structurée. Elle suppose d’avoir intériorisé la contrainte sociale au plus haut degré. Si je suis une personne intelligente, je ne suis pas autre chose moi-même qu’une cité morale constituée, avec ses tabous et ses institutions.

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L’esprit de tolérance est comme celui de liberté : s’il veut n’être pas qu’une abstraction, il doit cultiver ses propres limites.
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Il est extrêmement dangereux de se proclamer « tolérant ». Car alors les gens qui nous aiment ne peuvent pas ne pas nous demander l’impossible.
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Tout amour, comme toute générosité vraie, est par nature exigeant. Qui n’a pas d’exigence pour son prochain le méprise.
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L’avarice est une chose si mesquine qu’elle infuse par prédilection dans les actes de charité. Voyez à cet égard la condescendance extrême des dames patronnesses et des nordiques à l’égard de leurs petits protégés.

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Il est tellement « ridicule » d’expliquer pédagogiquement à ses contemporains ce que tout le monde est supposé déjà savoir… n’est-ce pas ?

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Il n’y aura bientôt plus en lieu et place de profs, que des gardiens empêchant les pauvres de cesser d’être niais, féroces et manipulables.

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On ne prête véritablement plus rien qu’à ceux qui ont déjà. Et ce dans des proportions jamais vues auparavant.

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Voulez-vous savoir ce que c’est que la définition de la faiblesse ? C’est avoir besoin d’autrui.

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Ceux qui n’ont pas besoin des autres, ce sont les riches et les morts. Voilà pourquoi la mort est à la mode aujourd’hui.

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La force de la laïcité, c’est d’établir des barrières entre les domaines du privé et du public. Point.

La laïcité est un système législatif à la romaine, ni + ni – .

Les barrières névrotiques sont des barrières arbitraires. Quand la loi des hommes ne se prend pas pour la loi divine, elle conçoit l’arbitraire. #desbarrièrescontrelapsychose

Balzac, la « haute », la #valeur infinie (TM) … monologue

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Putain, je n’avais pas lu Balzac.

On commence à 15 piges par Dostoïevski en pensant qu’on cherchera toute la vie à atteindre un tel niveau, à comprendre d’où ça vient le génie, comment ça pousse… On se dit qu’il n’y a rien au-dessus du russkov… Que c’est ça un roman, que c’est cet objet-là qu’il faut créer, qu’on en tient-là la définition suprême… Et puis chemin faisant, 15 ans plus tard (!), parce qu’on n’avait été jusque-là qu’un putain de cancre, une grande flemme, on s’aperçoit que le maître de Dosto était en France, que le maître véritable c’était Balzac, et que Balzac était tellement plus humble, tellement profondément plus familier, tellement plus proche de soi, de race comme de cœur, et encore tellement plus profondément moral

/Absolument retrouver la citation de Céline ou ce satané couillon, en vrai prophète, annonce les temps stupides où des gens comme moi – mal culturés, poussés dans les décombres du XXe – liront les russkov – qui sont nos élèves, les élèves de la France – comme s’ils étaient nos maîtres./

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Il fait c**** ce mot interdit : la morale. On n’a plus le droit de parler de morale sans que les gauchos ne pensent aux curés auxquels ils veulent tordre le cou et sans que les culs-bénits ne se l’approprient, ne se croient concernés tout de suite par tout ce que vous placez sous le saint patronage de la Morale, et ne plaquent sur votre discours le contenu sordide, débilitant, stérile, (ou mal compris), de leurs missels.

Nos contemporains les plus éminents ont cru qu’il leur suffirait désormais de dire qu’ils ne jugeaient pas les gens pour que leur jugement sur les gens s’en trouve magiquement ennobli. Le jugement moral, rendu, par une sainte prévention contre l’idée de « jugement », ainsi que contre celle de « morale », rendu obligatoirement juste et équilibré ! – Cette dinguerie, quand on y pense… Les nordiques sont encore actuellement engagé corps et âme dans cette impasse… et on les dit intelligents !

Le problème avec la façon dont ceux qui employaient autrefois le mot « morale » sans rougir, faisaient la morale, c’est qu’ils la faisaient imparfaitement. J’aimerais bien à l’occasion développer cette idée. Une récente relecture des contes de Perrault m’en a donné le germe. (1)

Le problème avec ceux qui aujourd’hui rougiraient d’employer le mot « morale » et pour cause ne l’emploient jamais, c’est qu’ils nous font encore et toujours la morale. Ce qu’il ont en plus, c’est qu’ils pratiquent une morale qui ne veut pas dire son nom. Une morale malhonnête, c’est un comble, vous ne trouvez pas ?

L’homme nouveau démocratique ne doit plus prétendre faire de morale… cela, afin de devenir (secrètement, dans le plus grand des silences, parce que la pensée-même d’une telle chose est tabou) une personne plus parfaitement morale que jamais on n’a vu de personne morale sur la terre par le passé. C’est cela le mirifique projet des gens qui raisonnent comme les gauchistes suédois. [Dites-moi le tabou de votre idéologie, je vous dirai ce qu’elle est.] On cherche encore et toujours a engendrer le surhomme… Ce surhomme, c’est celui qui est incapable de supporter une tyrannie, c’est l’homme démocratique par excellence, c’est-à-dire celui qui est incapable de bâtir des camps de concentration – tout le monde aura compris. On est donc paradoxalement en train d’essayer de faire naître le Surhomme Moral … et on le fait en passant par des impasses, évidemment. Parce qu’au surhomme l’impossible est possible, – par définition. #foliefurieuse

Moi, je persiste à me définir comme une moraliste et j’emmerde le monde.

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J’ai tout de même fini, à la croisée de mes chemins, par rencontrer ce milieu qu’on appelle la Haute, ou ce qu’il en reste. [Des réflexions drôlatiques sont à suivre dans un prochain billet à ce sujet.] Même si ça n’a pas duré longtemps, j’ai tout de même pu voir ce que c’étaient que ces gens. Il fallait absolument que je touche du doigt les « maladies morales » particulières à ce milieu si je voulais ne serait-ce que comprendre le sens de ce qu’on disait d’eux. Et puis, comment voulez-vous écrire la société si vous n’avez jamais de votre vie ne serait-ce qu’approché les castes supérieures ? Elles sont hélas plus difficiles à fréquenter que jamais aujourd’hui. Avant les grandes maisons étaient des employeurs, par leur domesticité elles donnaient sur la rue. Aujourd’hui tout est plus cloisonné que jamais. On est fainéant partout au dernier degré. On se complait dans la soue de son héritage. Plus personne ne se mélange.

Débectant, tout-de-même, l’esprit Marie-Antoinette… vraiment débectant ! Comment ce monstre froid de D.K. a-t-il pu croire autrefois que je pouvais être monarchiste ? –  sachez qu’il a voulu un jour, on ne sait pourquoi, m’employer (moi qui ne suis pourtant pas historienne) à écrire un livre sur Louis XVI.  Oui, j’ai un côté vieille France, oui par comparaison à ce qu’on voit courir les rues d’aujourd’hui, oui quand on voit l’impudence et l’impuissance les gens qui se réclament aveuglément de tout et n’importe quoi, des petits marquis vulgaires à crever et banals plus encore, oui je comprends que des miteux aient pu me prendre pour la Marquise de Carrabas. Mais enfin, je sais tout de même d’où je viens ! Comme disent les Goncourt, je ne vais pas envier une autre identité que la mienne – j’ai quand même un peu d’orgueil de ce que je suis ! Il paraît que je suis fidéiste. Oh, c’est peut-être ça, je ne sais pas…

Oui, j’aime les histoires de chevaleries – et plus encore l’esprit chevaleresque quand il n’est pas que des histoires. Mais il y a un fossé entre l’esprit de la chevalerie idéale – qui est une chimère romantique, cela soit dit au moins une fois, et non quelque chose qu’il faille forcément considérer comme ayant eu lieu un jour – et ce qu’était réellement la vie de cour. Tous les déchets que j’ai pu croiser de cette galaxie-là des particules défuntes, m’ont tant révoltée au plus profond du cœur qu’elles m’ont permis, à rebours, de comprendre enfin ce que mes parents gauchistes n’avaient nullement réussi à me faire comprendre enfant : la nécessité absolue dans laquelle on a été à un moment donné de couper la tête à tous ces prétentieux et cruels imbéciles.

Je n’ai pas pu les souffrir, moi, ces grossiers hypocrites. Il n’y a rien de pire que cette engeance-là. Ils sont horriblement viciés et vicieux, c’est stricte la vérité. Il y a du sang d’assassins, de psycho’, qui circule dans cet univers consanguin de la haute. Ces gens sont désinhibés dans le cynisme et la méchanceté, que c’en fait peur. C’est cela qu’on appelait autrefois, sans doute, une race dégénérée. Ceux qui restent aujourd’hui ne sont pas le dessus du panier non plus. Il est certain que leurs glorieuses références ont connu un âge d’or, et que les salons des duchesses étaient fréquentées par un monde qui n’avait rien à voir avec celui que forment leurs piteuses émules éloignées. Là-aussi, on a étêté les cimes ! Les élites actuelles qui s’accaparent la France, bien qu’elles n’aient pas plus de titres de noblesse que moi, de par la façon quasi mafieuse dont elles s’entretiennent dans leur complaisance pour elles-mêmes et leur médiocrité consanguine, arrivent à ressembler comme deux gouttes d’eau à ces bas courtisans des rois dont ils prétendent qu’ils auraient en d’autres temps combattu la tyrannie oligarchique. Il y a une égale dégénérescence vicieuse fin-de-race chez les gauchistes parisiens – j’en conviens sans polémiquer.

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A présent, tournez-vous vers Balzac et Hugo. Voilà des hommes qui incarnent à mon sens l’idée de ce que doit être un homme. Étaient-ce des élus par héritage, que ces phénomènes-là ? Non bien sûr ! Les Grands véritables, les génies, n’ont de parenté avec personne – ou seulement des parentés intellectuelles qui sautent par-dessus les siècles -, et même s’ils honorent toujours secrètement leur devoir sacré de piété filiale, ils n’ont pas besoin de décliner leur identité civile jusqu’à la huitième génération pour être ce qu’ils sont. Ils viennent aux yeux du monde ex-nihilo comme notre Univers le fit à sa création, et c’est bien mieux comme ça.

En vrai, c’étaient des hommes d’extraction populaire que ces deux-là – certains de leurs égaux dans le ciel des belles lettres furent des nobles, bien sûr, mais parce que c’étaient des nobles qui tranchaient forcément tout-autant avec leur milieu, il faut bien vous dire qu’ils ne durent pas davantage leur génie à leur pedigree. Balzac et Hugo ont eu honte tous les deux en leur temps de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter – car une telle chose les aurait sans doute davantage autorisés au yeux de la société (ainsi qu’à leurs propres yeux) à être ce qu’ils étaient. Il n’en demeure pas moins qu’ils édictèrent eux-mêmes leurs propres critères d’élection – on n’eut point besoin de leur apprendre ce qui était « bien », ce qui était « vrai » et ce qui était de bon goût – ce n’étaient point des « suiveurs » – et qu’il n’y a très-certainement aucune autre façon d’être honnêtement « un élu » que cette façon prométhéenne-là. A mon avis, il faut laisser les autres « façons » – celles qui reposent sur des idées de castes – aux primitifs et aux sauvages. La prise en compte du milieu d’extraction d’un joyau est nécessaire, je n’en disconvient pas… Je ne suis pas comme Brassens l’ennemie de l’esprit de clocher, car il faut bien venir de quelque part – et si possible il faut revenir de loin – pour porter en soi une vraie différence qui tranche avec le « lieu commun » où grenouillent les autres… mais enfin, une fois pour toute, l’extraction n’est nécessaire que dans la mesure où l’on s’en extrait.

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Balzac était très humain, comme homme. Il était très français, et d’une façon qui aujourd’hui ne passerait plus, qui n’est plus du tout du tout à la mode. On se moquerait bien méchamment de nos jours de quelqu’un qui professerait l’idée toute pure, toute extrême, et toute courageuse, que cet homme avait de la grandeur d’âme. On ne le trouverait pas suffisamment « réaliste »! Ce qui est un paradoxe amusant.

Il faudra tout le même un jour révéler ceci à ceux qui ne trouvent pas les vertueux suffisamment réalistes :
La grandeur d’âme n’a pas à être « pragmatique » ou « adaptée », la grandeur d’âme c’est la fidélité de principe, à des principes que l’on ne peut contrarier sans se corrompre. Oublier que la vertu n’a pas à être « réaliste », – dans l’acception impropre qu’on les sots de ce terme -, c’est oublier qu’un principe moral est comparable à une graduation sur la grande échelle des valeurs morales, et qu’effacer les graduations n’a jamais été un bon moyen pour apprendre à compter. Oui, il faudrait toujours, pour tenir ses comptes proprement, compter la vraie valeur des choses sans faire abstraction de la valeur « infini » !…

#valeur infinie

Voici une illustration de ce difficile paradigme qu’il y a longtemps que je macère en moi-même, et dont je voudrais que vous n’ayez pas fini d’entendre parler :

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Si tu es mon ami et que je veux te faire un don, comme ma propre richesse n’est pas infinie, et comme aucun être dans le besoin n’est dénué d’orgueil, si je veux évaluer le prix de ce que je te donne, je ne peux ignorer par ailleurs de quelle ampleur est ton besoin, ce pourquoi il va falloir que je me demande si notre amitié est suffisamment forte pour impliquer que ce qui est à moi soit à toi (auquel cas le montant de ma propre richesse comme celui de ta pauvreté n’importe plus –> 1ère occurrence de la « valeur infini »), ou s’il y a un risque que nous nous brouillons un jour et qu’alors tu te rappelles ce que tu me dois avec amertume. Je peux aussi te faire comprendre clairement que quoi qu’il arrive j’aime offrir des choses à mes amis, et que ma bonté à ton égard sera toujours sans limite (2ème occurrence de la « valeur infini »), mais dans ce cas je dois tout de même me demander si tu mérites une telle confiance, car un méchant ou un imbécile en abuseraient forcément, cependant il est également possible que j’aie admis la possibilité que tu abuses de ma confiance et que je t’aie déjà pardonné par avance, car une parole donnée est une parole donnée et cochon qui s’en dédit (3ème occurrence de la « valeur infini »). Il se peut aussi qu’en abusant de générosité à ton égard, je te force à accepter sans conditions quelque chose que tu préfèrerais peut-être accepter sous conditions, car tu n’aimes pas être lié à moi par des liens aussi forts et intangibles. Il se peut que ma générosité débridée te fasse honte et t’angoisse, car tu aurais peut-être été incapable d’en faire autant pour autrui, auquel cas je dois aussi respecter ta sensibilité si je veux être réellement généreuse à ton égard, et non pas comme cela profiter de ta situation  pour t’aliéner à moi moralement. (Il y a là une 4ème occurrence de la « valeur infini » : une sorte de dette morale infinie, très difficile à solder, que la « belle âme » qui abuse de sa « belle âme » contracte à l’égard de ceux qui ne sont pas des « belles âmes », qu’elle choie contre leur volonté, car ils ne peuvent de toute façon pas lui rendre sa mansuétude).
Il va falloir donc, pour comprendre la nature de mon cadeau, que j’ajoute ou que je retranche à la valeur sonnante et trébuchante de mon cadeau, toutes sortes de valeurs d’un autre ordre : l’ordre moral. Il faut inclure un nombre très important de paramètres pour approcher, avec le regard perçant du romancier réaliste, la nature véritable de ce qu’un cadeau coûte à celui qui l’offre, ainsi qu’à celui qui le reçoit, de même que ce que le fait de l’offrir lui apporte éventuellement de valeur ajoutée – aux yeux de son bénéficiaire comme à celui de son auteur… et ainsi de suite.

Cachée derrière toute affaire un peu sérieuse qui concerne l’appauvrissement ou l’enrichissement des personnes sur les diverses échelles de valeur financières et sociales, il y a toujours une infinité de données invisibles, à minutieusement inscrire sur le grand tableau secret des gains-et-pertes de l’Idéal et de la grandeur d’âme, qui loin d’exister parallèlement à la soit-disant « valeur réelle » des choses et sans interagir avec, a pour vocation suprême de déterminer la valeur du réel, en déterminant les actions et les ressentis de ceux qui l’habitent… – Pour vous donner encore une image  : les sentiments, les passions, les aigreurs, les pudeurs, les rancœurs, les obsessions, les promesses, les choix, sont un peu comme le mouvement des fils de nylon qui sont attachés aux mains et aux pieds des pantins d’un théâtre de marionnettes : ils sont les seuls vecteurs possibles de toutes les actions vues par le public sur la scène.

Je dois dire que la lecture du Père Goriot a été une véritable révélation pour moi. C’est elle qui me permet sans doute de verbaliser aujourd’hui ces idées avec une telle assurance de mon bon droit et de mon utilité. Il s’agit d’ailleurs d’une œuvre qui illustre à merveille mon propos.

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Le romancier « réaliste » ne s’est jamais proposé, comme le croient les publiés de l’édition actuelle, de présenter à nos yeux un monde fruste, terrien, grinçant et décevant. Le romancier dit « réaliste », à la base, a juste pour passion d’observer avec réalisme comment le monde fonctionne. Il ne prive pas le réel de sa part d’idéal, il observe seulement avec exactitude ce que donne l’idéal, ce qu’il engendre, et en quels autres principes il se détériore, lorsqu’il est plongée dans le bain d’acide de la société. On ne peut comprendre les hommes – on ne peut comprendre le caractère décevant des hommes – lorsqu’on fait comme si l’idéal n’existait pas. C’est parce qu’il existe, parce qu’il est une donnée du réel qu’on ne peut pas impunément supprimer, que l’animal humain est un animal mélancolique, et que les négationnistes de la valeur : « grandeur d’âme », échafaudent des plans qui se révèlent toujours à terme 100% désastreux, quelles que soient les bonnes intentions qu’ils y infusent.

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Balzac me donne l’impression rassurante de quelqu’un qui ne parle pas aux instincts, aux mythomanie, à l’idée que les gens veulent se faire d’eux-mêmes, aux chimères et aux Ubris. Il me donne l’impression prégnante d’être un frère qui ne chante pas pour me faire danser, mais qui me parle simplement parce qu’il me connait bien, qui me regarde dans les yeux sans mépris mais sans faire de cérémonies non plus, qui me rappelle à ma matérialité au lieu de m’entretenir dangereusement, comme font ceux qui racolent, dans la stérile folie des grandeurs… Enfin, j’ai plaisir à ne le sentir pas si éloigné de moi.

Beaucoup de gens sont comme certains prophètes d’antan : il ne daignent écouter que ce qui leur parle d’en-haut. Moi je suis du parti de regarder tout le monde dans les yeux. Personne n’est assez bas pour qu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est. On ne demande pas à un pauvre hère d’être autre chose qu’un pauvre hère. Et d’ailleurs il y a des vertus accessibles aux pauvres hères, qu’on peut se proposer à croire digne d’eux si l’on a un peu de bienveillance à leur égard, et qui sont pas celles qu’on attend des richards ou des enfants gâtés. Plutôt, il faudrait dire que ces vertus sont les mêmes, mais que chez les uns et chez les autres, en fonction de leur condition, elles ne se présentent nullement sous la même forme. Par exemple, allez-vous demander à un pauvre homme qui n’a rien, de faire preuve de charité à la façon de Saint-Martin qui coupa sa chemise en deux avec une épée ? Non bien sûr. La charité chez le pauvre est encore possible, mais ce n’est pas la même. A lui, ce qu’on lui demande avant toute chose, ce n’est pas une charité d’argent.

(1) C’est sous cet aspect notamment que la morale chrétienne traditionnelle telle qu’on la lit dans les contes de Perrault est parfois un peu imparfaite : elle demande trop souvent aux uns et aux autres les mêmes choses, sans se soucier de ce qui est plus facile pour l’un que pour l’autre. Je ne légitime pas ici la « culture de l’excuse » des gauchistes – attention ! -, qui est une autre impasse. Ce que je dis, c’est que tant qu’à demander à tout le monde de faire des efforts, il faudrait parfois un peu mieux se renseigner sur ce qui pour chacun constitue précisément un effort. Il y a des gens, certes, qui ont bon cœur… mais je ne crois pas pour autant qu’il existe de vraie bonté qui soit simple ou facile.

Chacun a un certain nombre de devoirs à accomplir qui est en rapport avec la position qui l’occupe au moment de les accomplir. L’homme n’est pas sa propre position sociale, l’homme ne se résume pas à la nature des relations qu’il entretient avec les autres, mais s’il veut se montrer digne, il doit se montrer digne avant toute chose de lui-même, ce pourquoi il doit accepter les défis que sa vie lui proposent, ceux que sa position et ses relations lui demandent de relever chaque jour, et sans rechigner. Toute contrainte mérite un courage – ne serait-ce que celui, en dernier recours, de l’envoyer balader. La vie est un combat contre le mal dont on ne choisit pas les champs de bataille. On ne répond pas par de l’esprit à rebours à une offense mortelle, et cela par contre vaut pour n’importe qui.

On a tué le monde en tuant ces mots : noblesse de cœur, vertu, fidélité, largesse, gratitude, honneur, piété filiale.

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…La suite au prochain billet…