Notes pour faire quelque chose dans le style héroïque-fantaisiste (II)

Ce qui vient est la suite de l’article « Mégalo menthe-à-l’eau » :
https://raiponces.wordpress.com/2014/12/29/megalo-menthe-a-leau/

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Avez-vous déjà eu des hamsters dans une boite ? Que disent les gens qui ont des hamsters à qui l’on offre un hamster supplémentaire ?

_ Oh ! Formidable ! Ca va leur faire un nouveau petit copain !

Avez-vous déjà pensé à ce qu’il se passe dans la tête des Dieux lorsqu’ils foutent un nouveau locataire dans votre immeuble, un fou dangereux par exemple, ou une vieille sorcière, là juste à côté sur le même palier que vous ?

Exactement la même chose. Ils se disent qu’ils vont bien s’amuser, et ils se disent que ce qui les amuse, forcément, vous amuse.

Les Dieux adorent quand ça bouge. Ce sont des hystériques. Tout ce qui ne fait pas péter les plombs des immeubles les ennuie.

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Est-ce que vous connaissez le Club Dorothée, AB Productions ? Si vous vouliez vous faire une idée réaliste de ce à quoi ressemble la société des Dieux, il faudrait que vous vous les représentiez un peu comme ça. Une troupe de jeunes gens sympatoches qui passent leur temps à rejouer la même pièce dans différents décors.

Si vous zappez d’une pièce à l’autre, d’une histoire à l’autre, il vous semble que vous pouvez continuer à suivre comme si de rien n’était : tout simplement parce que ce sont toujours les mêmes acteurs, et que la personnalité des acteurs prend le pas sur les rôles qu’ils jouent. Toujours le même nombre d’acteurs ou presque, en tout cas il n’y a jamais aucune déperdition de contenu, peut-être parce qu’il n’y a aucun contenu, juste des interactions.

Amour gloire et beauté, Annette aime le père de Julien, dont elle voudrait qu’il soit son propre père. Julien et Justine sont frères et sœur, le père de Julien a donc déjà une fille, mais cette fille est toujours en guerre contre son père. Julien quant à lui est amoureux de Julie, qu’il voit un peu comme la sœur qu’il n’a pas eue et qu’il aurait voulu avoir. Annette hésite : elle ne sait pas si elle veut ressembler à Justine ou bien à Julie. Le père de Justine, en secret, préfère Annette, mais il ne le dit pas. Car Annette ressemble à sa femme qui est morte, elle ressemble donc à la mère de Julien, mais Julien et Annette ne le savent pas. Justine et Julie ont une chose en commun – c’est la seule chose qu’elles aient en commun : elles méprisent Annette. Le jour où la vérité de la nature d’Annette, qui est d’être la réincarnation de la mère de Julien, se révèle (le père le leur laisse comprendre), de gentilles qu’elles avaient été jusque-là, elles passent brusquement méchantes. Julien et son père défendent Annette contre ses deux ennemies. Mais Annette sait qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et qu’elle ne peut pas demeurer auprès de ces deux hommes dont elle a déjà été dans une vie précédente la mère et l’épouse, elle s’en va donc ailleurs, chercher une autre compagnie : elle va chercher à se frotter à des gens qui lui sont moins familiers. Elle s’éprend de Philippe, dont le visage a l’avantage de ne rien lui rappeler de connu. Philippe est écrivain : il écrit son fantasme de voir un jour Julie et Julien amoureux, en couple. Il en fait, par son imagination, un couple idéal. Annette se dit : « Pourquoi pas? », et elle lui donne son aval. Mais Julie n’aime pas Julien.

C’est toujours la même comédie, le décor change, le scénario est différent, mais c’est toujours les mêmes acteurs, et quand un personnage disparaît, c’est qu’un autre va naître : on se contente de redistribuer les rôles, pour que chacun conserve son emploi.

En toge dans un théâtre antique, en jean imprimé dans une imitation de bar, avec la nature en fond d’écran, une montagne magnifique, avec un faux juke-box sans aucune chanson dedans, un décor en contre-plaqué, tantôt le ton est à la blague, tantôt cela vibre et se répand dans la vallée en résonance magnifique, pathos qui se réverbère à l’infinie. Mais c’est encore et toujours la même comédie.

Tableau numéro 201658497871 : Julien aime Julie, mais Julie n’aime pas Julien. Un jour elle préfère Arnaud, le jour suivant son cœur bascule du côté d’Audran. Julien est mécontent, de son mécontentement naissent des péripétie pour Arnaud et Audran, qu’il jalouse et méprise à la fois.. etc.

Toujours la même comédie, ou presque, suivant toujours le même canevas. Le moindre changement dans les habitudes, et c’est le drame… Du moindre déséquilibre (par exemple : Julie embrasse Julien) naît une agitation. Mais cette agitation n’est que la résultante du désir général de revenir à la « normale ».

Dans la « normale », Julie n’aime pas Julien, mais Julien est amoureux, alors Julien soupire. Le meilleur ami de Julien qui est Philippe, raconte une histoire où Julie et Julien s’aiment.

Il y a par ailleurs Nadir et Nadia qui lisent les histoires de Philippe, et s’identifient aux héros de ses histoires. Mais, contrairement au couple idéal « Julie-Julien », qui est un couple impossible, Nadir et Nadia s’aiment pour de vrai.

Quand le couple Nadir-Nadia se brise, c’est le drame : leur rupture est une chose que l’on croyait pourtant impossible ! Alors, une réaction en chaîne va se produire qui est la résultante, dans la mentalité du groupe, d’une inversion des pôles réel/virtuel.

De cette réaction en chaîne naît, par répercussion, une autre aberration alchimique : Julien et Julie s’embrassent.

Audran et Arnaud se retrouvent conséquemment totalement dépossédés de la possibilité de « serrer » Julie. Audran et Arnaud se sentent de trop : ils se battent. Une foule s’assemble autour de leur combat. Audran est tué. Arnaud capte l’énergie/la « vertu » d’Audran, il devient une sorte d’Arnaud-Audran.

L’entité Arnaud-Audran est fascinante de force pour Julie : elle en tombe follement amoureuse.

Julien se retrouve à nouveau irrémédiablement dépossédé de Julie : retour à la normal. Equilibre.

Le couple Nadir-Nadia contemplant l’échec du « couple idéal virtuel » (tel que représenté dans l’œuvre de Philippe), sa vertu-propre de couple non-virtuel (donc non idéal) est retrouvée. Ils se ré-assemblent d’office.

Via la disparition d’Audran en tant qu’entité distincte d’Arnaud, la « normale » a été retrouvée. Par contre il va falloir que naisse une nouvelle divinité pour compenser la perte de l’entité « Audran » : c’est l’enfant de Nadir et Nadia qui va naître. Quelles vont être ses spécificités ? Tout dépend du contexte. Une chose est sûre il ne ressemblera pas à Audran. Audran est mort et son charme-propre, (son âme ou sa force), ont été captés par Arnaud, et Julie ne le désire que sous cette forme-là de lui-même, amplifiée.

L’enfant à naître sera constitué des scories de leur personnalité que les autres membres du groupe ont dû abandonner dans l’opération précédemment narrée. Quel nom lui donnera-t-on ? Le nom de la victoire de Nadir et Nadia… quelque chose comme : « Nourrit ».

Toujours la même histoire. C’est le jeu des chaises musicales. Rien ne se perd, tout se transforme. Et personne ne meurt jamais pour de vrai : ce sont juste en quelque sorte des acteurs qui rejouent encore et encore la même pièce, le même combat, qui radotent et travaillent leurs réflexes, sans fin.

Dans le monde des Dieux rien n’a vraiment d’importance et les enjeux nous échappent.

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C’est ainsi, dit-on, que Zarathoustra fut d’abord élevé (comme Candide) dans l’idée absurde que les hommes n’étaient pas mortels. Il développa, raconte-t-on, durant le temps de cette ignorance, une grande sagesse, qu’il lui fallut ensuite exposer à la terrible épreuve de la vie. C’est de n’avoir pas perdu la sagesse qu’il avait acquise lorsqu’il pensait comme un immortel, au moment où il aborda les problématiques déprimantes de la vie d’adulte, qui lui permit d’éclairer le réel sous un jour plus perçant.

Chez à peu près tout le monde, je crois que la nature veille à ce que l’esprit de justice s’implante de lui-même très tôt, sans qu’on n’ait besoin d’intervenir outre mesure. Mais la vie étant en elle-même une immense injustice en soi, puisqu’elle s’achève par la mort, il semble qu’en prenant conscience de sa condition mortelle, l’homme en vienne à chercher une justice cachée dans ce qui est injuste, pour atténuer sa douleur de voir le non-sens vers lequel il va. L’homme véritablement grand serait celui qui, tout en n’ignorant pas qu’il va mourir, continuerait à agir et penser comme un Dieu, avec un grand mépris pour le néant.

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pythie

Aujourd’hui, chers amis, je vais vous apprendre rapidement comment rouler les noirs oiseaux de mauvais augure dans la farine, comment vous affranchir de la loi du Fatum, comment faire ce que vous voulez avec votre destin.

Tout le monde sait qu’il ne faut pas prendre les divinités bille-en-tête. Dites : « Non » à Aphrodite si vous voulez qu’elle vous martyrise. Non, le truc ce n’est pas de faire la sourde oreille aux péroraisons des oracles. Ca attire le guignon : les oreilles entendent même lorsqu’elles n’écoutent pas, en somme elles sont toujours ouvertes ; contrairement aux yeux, à la bouche, on ne sait jamais vraiment comment tout-à-fait les fermer. Un oracle qui vous tombe dans le coin du ciel bleu y fait un nuage et même si vous ne lui donnez pas le droit de cité, il le prend. Voilà pourquoi ma leçon ne consistera pas à vous demander de jouer les athées.

Rien n’est moins sûr que l’existence de la magie, à part sa non-existence. Alors comme disait le juif d’une histoire drôle, comme nous ne savons pas si Dieu existe, dans le doute, autant ne pas le froisser. Il y aurait tout à perdre, n’est-ce pas, s’il y avait un vie après la mort ? Tandis que dans le cas inverse il n’y aurait de toute façon, dans l’absolu, rien à gagner.

Ceci étant posé, je vais vous apprendre à faire dire ce que vous voulez aux horoscopes en tout genre et à tous les mauvais yeux qui vous surveillent. La solution ultime aux pièges inhérents aux visions mystiques n’est jamais de changer les mots sur lesquelles elle s’appuient pour nous causer, elle consiste seulement à en changer le sens desdits mots.

Une illustration romanesque vaut mieux que mille péroraisons.

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Il y avait dans le passé un certain monsieur Alphonse Durand qui avait échappé de justesse à une destinée terrible non moins que tragique.

On parle beaucoup de comment la plus jeune des fées-marraine de Blanche-Neige s’y prit pour alléger la peine de mort à laquelle l’avait cruellement condamné la plus vieille. On ne parle pas suffisamment de comment Alphonse Durant s’est tiré d’affaire avec encore plus de facilité et de brio.

C’est pourquoi nous allons aujourd’hui vous compter son histoire. L’histoire d’Alphonse Durant, ou comment un jeune homme excessivement ordinaire se délivra d’une épée de Damoclès qui lui pendait au nez… – et comment il fit cela le plus désinvoltement du monde !

Le mauvais sort s’était abattu sur lui à l’époque où il avait dix ans, et qu’il était en vacances avec ses parents en Grèce. De passage à Delphes, et comme il visitait avec sa famille la fontaine sacrée de la déesse, il avait demandé secrètement une babiole qui lui faisait envie. On lui avait posé des conditions terribles, qu’il avait eu la bêtise d’accepter.

Voici retranscrit l’échange secret entre Alphonse et la puissance céleste :

_ Pour obtenir cette figurine Transformers, tu ne connaîtras jamais l’amour et tu mourras à trente-trois ans.

_ D’accord ! – avait-il répondu. L’amour c’est pour les filles, et je n’ai pas envie de vieillir pour devenir comme mes parents.

_ Marché conclu ! – avait répondu la divinité.

Au retour de Grèce, Alphonse Durant avait obtenu sa figurine. Il en avait été très heureux parce qu’à l’époque il était déjà athée – c’est-à-dire que la divinité ne lui faisait pas peur -, qu’il avait par ailleurs parfaitement confiance en son avenir, et qu’enfin il était très bête.

De temps à autre, au cours des années qui suivirent, le souvenir lui revint parfois de son échange avec la divinité au bord de la fontaine delphique, mais ce fut toujours un souvenir heureux. Il repensait avec plaisir au beau soleil grec et aux glaces italiennes industrielles qu’il avait mangé dans la soirée.

Cependant, la divinité, qui n’avait que ça à faire, continuait de tenir ses comptes à jour. Elle escomptait le surprendre à l’aube de sa vingtième année, quand tous les garçons et les filles de son âge iraient main dans la main deux par deux. Là, il finirait bien par se rappeler que  quelque chose clochait.

A l’avant-veille de sa vingtième année, quand il venait juste d’avoir 18 ans, Alphonse Durant avait obtenu son BAC avec mention. C’était un élève très appliqué. Toute son adolescence durant, il n’avait jamais songé une seule minute sérieusement à l’amour. Il avait des amis et des amies qui étaient exactement comme lui : sérieux avec leurs babioles et ricanants avec les joies véritables et nobles de ce bas-monde. Ainsi il ne pouvait pas encore s’apercevoir que quelque chose clochait.

« Tu ne perds rien pour attendre ! » – se réjouissait d’avance la divinité.

Durant les dix ans que durèrent ses « vingt ans« , Alphonse Durant continua de bien travailler. Il avait intégré une Prépa, puis était entré dans une grande école, et enfin il avait obtenu un emploi rémunéré. Au terme de cette première carrière, il s’assit une minute pour souffler. Et il se dit qu’il prendrait volontiers quelques vacances. Avec une amie, il se rendit en Grèce.

L’amie d’Alphonse Durant était très jolie et elle était comme la divinité (et pour cause : c’était la divinité qui la lui avait choisie – en pensant l’exposer à la tentation, pour le voir souffrir) : elle était fascinée par le fait qu’Alphonse Durant soit si étranger aux choses de l’amour. Cela semblait lui en toucher une sans faire bouger l’autre. Elle redoublait d’effort pour le séduire (le séduire dans un premier temps, et dans un second faire saigner son cœur), mais elle ne parvenait qu’à obtenir de lui des rendez-vous à la plage. Pas même un petit tripotage dans les douches du camping. Rien.

La fille envoyée par la divinité enrageait. Elle en tomba malade. Alphonse Durant se sentit obligé de lui apporter des chocolats et des oranges. Au bout de quelques temps, toute jaune d’amertume, elle lui avoua qu’elle était mordue pour lui, au cœur, d’un amour irrémédiable. Alphonse Durant se sentit aussitôt obligé de l’épouser.

La divinité faillit à son tour en faire une jaunisse. Elle se dit : « Quel con celui-là. Même pas trente ans et le voilà déjà marié à la Belle Hélène. Son cœur est si sec qu’il ne s’est aperçu de rien. Elle lui parle d’amour et lui n’entend que de la musique. S’il mourrait à trente-trois ans, on prendrait cela pour un accident de la route, une tuile, ou que sais-je… Je passerais pour le hasard, pour une bêtise, ou pire pour une causalité. La gamine en serait encore davantage mortifiée. Et lui ne serait même pas mort, puisqu’il n’a jamais vécu. A quoi bon ? »

Et c’est ainsi qu’Alphonse Durant fut sauvé, et mourut en bon bourgeois heureux, centenaire, des petits-enfants lui grimpant aux genoux.

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REVOIR ANTAN _ [trou normand]

La suite existe, mais elle ne concerne plus aussi directement l’éducation des enfants ; elle parle de la Loi (et accessoirement elle vous initie à la divination par les runes – lol!). Seulement elle n’est pas encore rédigée.

Soit je vous copie bêtement mes notes, soit je prends la peine de faire du style. Ce style qui vous fatigue les nerfs, oui.

Vous préfèreriez mes notes brutes, je le sais. Et cependant je suis bien bête : je me livrerai tout de même à cette inutile passion-mienne qui est de faire des phrases. Estimez-vous déjà heureux que je n’aie pas davantage de temps à moi pour retravailler mes textes : vous ne verriez jamais le bout de ce que j’ai à dire.

La mala educaciòn – deuxième moitié _ [REVOIR ANTAN]

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DESTRUCTION MÉTHODIQUE D’UN IMAGINAIRE ANCIEN

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Les pédagogues. Ces gens sont très sérieux et pleins de bonnes intentions. Il considèrent par exemple que, plus important que d’appendre à un enfant à ne pas se curer le nez en public, il faut que le parent dépasse ses propres préjugés, et laisse l’enfant découvrir son corps.

Ils cherchent à « développer l’imaginaire, la créativité et l’intelligence sociale » de l’enfant. Plus encore, ils cherchent à aider l’enfant à développer lui-même son imaginaire, sa créativité, son intelligence sociale. De sorte que leur but n’est pas d’apprendre quelque chose en particulier à l’enfant, mais de lui apprendre à apprendre ce qu’il veut.

Je me suis toujours demandée comment on faisait pour développer l’imaginaire des enfants autrement qu’en leur faisant voir des images… Je pense que l’imaginaire est comparable à une petite machine plus ou moins compliquée, une machine comme un algorithme : vous lui donnez à manger un certain nombre de valeurs, et, suivant les tribulations infinies d’un jeu de nombres, de fractales, elle en recrache d’autres, ou plutôt elle recrache ces mêmes valeurs, mais in-reconnaissables, totalement transfigurées. Ainsi, le kaléidoscope, qui n’est qu’une pincée de petits cailloux de couleur enfermée dans un jeu de miroirs (un prisme), nous donne à voir une infinité de dessins géométriques, jolis comme des vitraux. A la place des cailloux, vous pouvez mettre des petits morceaux de plastique, pourvu qu’il y ait quelque chose de coloré à agiter à l’intérieur, cela fonctionnera.

Enfance

I

     Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.
A la lisière de la forêt, – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.
Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés, – jeunes mères et grandes soeurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costumes tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses.
Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher coeur ».
II
C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. – La jeune maman trépassée descend le perron. – La calèche du cousin crie sur le sable. – Le petit frère – (il est aux Indes!) là, devant le couchant, sur le pré d’oeillets, – les vieux qu’on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.
L’essaim des feuilles d’or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. – On suit la route rouge pour arriver à l’auberge vide. Le château est à vendre; les persiennes sont détachées. – Le curé aura emporté la clef de l’église. – Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. D’ailleurs il n’y a rien à voir là dedans.
Les prés remontent au hameaux sans coqs, sans enclumes. L’écluse est levée. O les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules!
Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.
III
     Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
     Il y a une horloge qui ne sonne pas.
     Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
     Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
     Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
     Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
     Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.
[Arthur Rimbaud]

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Je ne dis pas qu’il faut laisser les gosses, la bave aux lèvres, se gaver de télé, comme des oies grasses gavées à l’entonnoir… Mais je dis que la hantise absolue, catégorique – sans aucune discussion possible – qu’ont les pédagogues de l’état de passivité dans lesquels les mômes se plongent spontanément lorsqu’ils reçoivent des images – et par extension du savoir – derrière un écran, (ou par extension dans le cadre d’un cours magistral), a de quoi interroger malgré tout.

En effet, il ne faut évidemment pas que les gosses mettent leur cervelle « en veille » en cédant l’empire que leur conscience est destinée de toute éternité à avoir sur eux-mêmes, lorsqu’ils s’abreuvent de paroles, de lumière, de couleurs et de chansons. Mais jusqu’à quel point doit-on désirer qu’un petit enfant soit rempli de la conscience de lui-même ? La joie de l’enfance consiste précisément en une part d’inconscience, toutes les nounous d’extraction populaires le savent.

Je connais trop bien les enfants trop vites grandis, graves et soucieux qu’engendrent les intellectuels, et je sais trop bien ce qu’ils deviennent par la suite, pour ne pas me méfier. Les psys ont une terminologie à eux qui n’est pas dénuée d’intérêt à ce sujet (même si à mon avis elle est en partie fautive parce que ses ultimes tenants et aboutissants sont absurdes – j’y reviendrai) : ils disent que les enfants qui sont « névrosés » trop tôt sont ceux qui lorsqu’ils arrivent à l’âge adulte deviennent des psychotiques. Car la névrose précoce est un peu comparable à une construction HLM de mauvaise qualité : c’est un être qui se construit trop vite et pour cela ne se construit pas solidement. La construction dont nous parlons ici est bien sûr d’ordre moral : nous parlons des enfants que leurs parents (en général des intellectuels ou des religieux puritains) pressent tant et si bien, dès qu’ils savent parler et même avant, de se montrer en toute chose responsables, conscients, attentifs à leurs propres gestes, à leurs propres pensées, et aux conséquences potentiellement dangereuses de ceux-ci, qu’ils ne profitent pas comme il faudrait des joies éphémères de leur enfance, et qu’une fois devenus adultes ils sont comme de hauts châteaux de cartes très fragiles, que tenaille le désir d’une nouvelle donne.

Il y a par exemple une haine toute particulière des éducateurs à l’égard des cours magistraux. Parce qu’il n’y a que l’interactivité qui vaille, ils détestent les « histoires édifiantes ». Soit-disant, parler au cœur des enfants plutôt qu’à leur tête, en utilisant des moyens de persuasion spectaculaires plutôt que de froids arguments, ne les aiderait pas à se forger un esprit critique. Ils ont enfin une peur bleue des « cours de morale » parce qu’un homme libre ne doit soit-disant pas accepter qu’on lui dise ce qui est bien et qui est mal ; il doit pouvoir tout remettre en question, afin de le trouver lui-même.

Certes, l’être humain n’est pas fait, les pédagogues et les prêtres ont raison, pour vivre constamment connecté à son environnement, sans aucune conscience de lui-même, sans retour critique, comme est la fourmi dans la fourmilière ou le poisson dans l’eau… Certes, l’évolution du tout-jeune être, cet amphibien juste sorti de l’eau de la matrice, qu’on appelle le nourrisson, vers le stade supérieur qu’est celui de la petite-enfance, consiste à passer par une sorte de sas, qui est comparable à un miroir, en ce qu’il consiste en la prise de conscience de soi-même : l’individuation. Néanmoins, permettez-moi de penser comme les antiques que l’excès est mauvais en tout, et qu’à trop vouloir favoriser trop tôt, dans les modalités de transmissions du savoir, tout ce qui relève de la conscience de soi et du souci de l’autre, on oublie qu’il y a un temps pour tout. Un temps pour connaître la chaleur du troupeau et un temps pour parler du troupeau et du Berger bibliques ; un temps pour vivre et un temps pour regarder la vie ; un temps pour manger des images et un temps pour les digérer.

Cependant, les pédagogues persistent à déconseiller « d’imposer » à l’enfant un imaginaire précis. Pourquoi transmettre une culture plutôt qu’une autre ? Ce serait discriminant, après tout. Ah les braves sots ! Ils ont lu Lévy Strauss expliquer en long et en large qu’il n’y a rien de plus enraciné qu’un Papou, que c’est le principe même de « l’exotique » que d’être enraciné, et qu’il n’y a plus d’exotisme – c’est-à-dire plus aucune raison de voyager – pour les gens qui ne sont de nulle part. Mais ils ne comprennent pas. L’enfant doit avoir envie de nouveaux horizons. Je me suis toujours demandée dans quelle mesure il pouvait y avoir un « horizon nouveau » pour quelqu’un qui, venant de naître ou presque, n’a jamais eu ne serait-ce qu’une entrevue de ce que ses éducateurs considèrent comme « l’horizon ancien ».

Dans quelle mesure la destruction méthodique d’un imaginaire ancien qui était l’imaginaire commun, ne détruit pas aussi ce que les gauchistes appellent (sans le connaître) le « Vivre-ensemble » ?

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GENESE
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J’ai grandi entourée de pédagogues : mes parents sont des pédagogues qui avaient, quand j’étais petite, cette particularité d’être entourés de toute une compagnie de jeunes gens d’origine campagnarde… Ils les avaient rencontrés à l’époque où ils étaient les instituteurs de leur petit village, et ces gens avaient donc en commun d’avoir tous été auparavant leurs élèves. Avec eux, ils avaient fondé à l’origine une petite troupe de théâtre : tout le village avait d’abord participé, puis seuls les plus jeunes, les plus enthousiastes étaient restés… et lorsque mes parents étaient venus habiter à la ville, ces grands enfants avec qui ils avaient pris l’habitude de créer des pièces, de programmer des répétitions et de monter sur les planches, les avaient pour ainsi dire tout-naturellement suivis. Cette compagnie avait pris un nom, s’était constituée en association loi 1901, avait noué des contacts avec les responsables de la petite localité où elle était enregistrée, était rapidement devenue une compagnie de théâtre amateur connue dans la région. La maison de mes parents – une belle petite « maison de maître » qu’ils habitaient gratuitement, car elle leur avait été attribuée comme logement de fonction (privilège de l’ancien « maître d’école ») par la municipalité – faisait office de second logis pour leurs anciens élèves… Mon père était un peu pour tout ce beau monde une sorte de père de substitution – du moins, il était le metteur en scène, l’auteur et le maître-à-penser, – ce qui est beaucoup en soi. Il imposait dans son cercle sa doxa, sa façon de voir, et ses idées politiques… Il représentait donc potentiellement une figure d’autorité assez tyrannique… mais tout le monde avait par ailleurs – et pour cause ! – l’habitude de tempêter et de récriminer contre lui. Une telle centralisation arbitraire de tous les pouvoirs moraux en sa seule personne ne pouvait pas ne pas générer des conflits – notamment vis-à-vis des autres mâles de la troupe. Seulement, il fallait bien rester dans son giron si l’on voulait continuer « d’en être ». Certains, ceux qui sans doute avaient le plus de personnalité, préférèrent partir : du jour au lendemain je voyais alors (douleur secrète) disparaître de mon entourage des gens qui en avaient toujours été. Enfant je passais avec les membres de la troupe de théâtre bien plus de temps que je n’en passais avec mes grand-parents, par exemple, et au-delà de mes grands-parents je ne connaissais quasiment pas ma famille. Devenus pour ainsi dire pour moi une seconde famille, une famille à la place de la famille, ces grands ados que je vis passer à l’âge adulte, puis glisser insensiblement de l’âge adulte dans celui de la maturité, sans que, pour les plus fidèles d’entre eux, leur mode de vie ne prit aucun tournant nouveau entre vingt et quarante ans, se sont énormément occupés de moi. Ils ont joué les nourrices, ils m’ont appris leurs jeux, transmis bien des choses : j’étais pour ainsi dire au centre du cocon social créé par mon père, j’étais à mi-chemin entre l’idole païenne et la mascotte… Et comme c’étaient eux-même encore de grands enfants, qui n’avaient pas encore construit de vie à eux, et ne semblaient pas prévoir de le faire, et qu’on dispensait de le faire, ils étaient insouciants, ils ne pensaient pas à leur avenir, ils ne me comptaient ni leur temps ni leur amour… Ils étaient simplement « bien » dans l’instant présent, comme le sont les hippies.

Certains partirent finalement faire leur vie – en général très loin, dans un autre coin de la France -… et de suite, dès leur départ, je compris que je ne les reverrais plus jamais comme avant …qu’à partir de cet instant-là où ils fonderaient une « vraie » famille, ils ne feraient plus réellement partie de la mienne… car alors ce serait un peu comme si ma famille à moi, qui était la compagnie qui m’avait vu naître, n’avait jamais été qu’un château de fumée. De suite, je compris que cette famille d’élection que m’avait donné mon père, parce qu’elle niait le besoin vital des autres de fonder une famille enracinée dans le réel de leur hérédité, de ne pas situer le centre du monde au même endroit que mon père (à savoir : son nombril), de développer des centres d’intérêts nouveaux et inconnus de lui, d’intégrer un monde du travail où il faut parfois être capable d’affronter (donc de reconnaître l’existence) de certaines réalités difficile devant lesquelles mon père a l’habitude de fuir en usant de ruses rhétoriques, je compris que cette famille – qui était pourtant réellement la mienne – leur prenait le meilleur d’eux-mêmes contre une dose de rêve qui n’était pas une option d’avenir… Je compris alors qu’elle était faite pour être considérée un jour comme si elle n’avait jamais existé.

Quand les membres de ce que j’avais été éduquée pour croire être « ma famille » partaient « faire leur vie », je me sentais comme si j’avais été l’enfant d’une chimère, et alors il y avait en moi du feu – un feu plus puissant peut-être que celui qui avait brûlé en mon père et ma mère -, c’était comme si je découvrais les arcanes du monde, j’entrais dans le royaume des ombres les yeux ouverts… et la lecture d’un savoir ancestral, dont la substance était toute faite de l’amertume infinie qui est propre à la condition des mortels, m’était accordée. En un mot, ce qui avait constitué mon réel basculait pan à pan dans le domaine de l’imaginaire et, comme par rebond, une inspiration douloureuse, une nostalgie, un romantisme, par a-coups déchirants, en moi s’éveillait.

C’est à partir de ces grands moments de perte que j’ai commencé à rencontrer dans certains témoignages du passés, dans certains auteurs, des voix qui me semblaient familières – plus familières du moins que ne l’étaient les voix du présent.

Ils avaient furieusement envie de vivre, les ados qui se sont occupé de moi quand j’étais petit enfant, et ils se moquaient bien des modalités de la vie [- les modalités, ou le « nerfs de la guerre », qui rend possible la paix dont les hippies jouissent, leur satiété, leurs loisirs…] Mon père les exhortait à demeurer dans cet état de grâce, qui est aussi un état d’irresponsabilité. Faisait-il bien ou non ? Interrogation primordiale.

Mon enfance établie dans un palais de fumée, sur un trésor d’imprévoyance, ressemble au paradis en ce que les gens qui m’ont entourée quand j’étais petite ne se conduisaient absolument pas comme se conduisent les gens sérieux, les gens soucieux du lendemain, en somme les gens qui savent qu’ils vont vieillir et mourir. C’est seulement par la suite, après s’être vaillamment occupées de moi par amour de moi et par amour de la petite enfance en général, que les deux plus proches amies et anciennes élèves de mon pères – celles que j’ai considéré longtemps comme mes deux secondes maman -, celles à qui il avait pu entièrement transmettre son idéologie pédagogique et qui ne s’étaient jamais rebellées, sont eux-mêmes devenues des pédagogues… Elles n’avaient rien de prévu à faire, il fallait bien qu’elles gagnent leur vie, et dans cette carrière mon père était un appui de par ses relations, et son bon conseil… c’était à la fois la solution d’évidence et la solution de facilité. Je me souviens de m’être amusée à croire à l’époque, en les entendant me dire des choses qui signifiaient que jamais elles ne pourraient aimer un autre enfant plus que moi, que je leur avais donné la vocation. En réalité je savais bien que les choses s’étaient goupillées plus simplement que ça : comme le savon glisse sur la pente.

J’eus pu être simplement mégalomane… c’est-à-dire un enfant-roi. En réalité, le poids de leur amour – de leur sacrifice joyeux, spontané et inconscient – avait été bien trop réel, bien trop dénué de mise-en-scène de lui-même, pour ne pas avoir fait de moi un petit enfant angoissé. En entrant à la petite école j’eus le sentiment d’être une étrangère sur la terre… les autres enfants ne me ressemblaient pas… Ils exprimaient des besoins quand moi je pouvais bien me passer de tout ce qui leur faisait plaisir, car cela ne me faisait pas tant plaisir, car j’avais connu des joies plus fortes, des satiétés plus grandes, qu’ils ne connaîtraient jamais. Tout, absolument tout, autour de moi, à partir de là, dégagea à mon odorat trop précieux, une odeur de misère. J’avais le goût non pas des grandes choses, mais d’une sorte de sublime qui ferait rendre Fanny Ardant humblement ridicule. Je lorgnais du côté de l’Egypte antique, et la royauté de Cléopâtre ne me semblait qu’une ébauche de ce à quoi mon cœur, s’il n’avait pas été mis définitivement en deuil de l’objet impossible de ses vœux, aurait pu éventuellement aspirer. Devant le constat de l’absence criante, cet hiver profond, de ma Totalité rêvée, j’étais triste et remplie d’à quoi bon. J’étais munie d’une échelle de valeur dont les millimètres étaient les lieux des autres. Certaines nuances dans le malheur des gens, qu’ils appelaient bonheur, m’échappaient. Enfin, je sortais d’une sorte de paradis dans lequel il m’allait être de toute évidence à jamais impossible de regrimper. A partir de là, quand j’eus des velléités de retrouver un jour la félicité d’antan, de la recréer quelque part, de reprendre ailleurs l’œuvre, le salon, de mon père, je ne pus les avoir qu’en niant l’évidence : le fait que je n’étais pas mon père, que je n’étais pas un « leader », que je ne réussirais jamais à rassembler quiconque autour de ma tristesse, que je resterais toujours solidaire, incomprise, abandonnée. « Tout est possible » était ma devise d’enfant : parce que je savais que cette promesse était la plus fausse de toutes et pourtant celle qui m’était la plus nécessaire.

Je n’étais pas un enfant-roi, j’étais un enfant-Dieu… Et quand ma pensée se posa la première fois sur le Christ des églises, j’eus l’intuition glacée que mon devoir et ma destinée allaient être de souffrir beaucoup pour « regrimper »… il allait falloir, pour cela, rendre tout qui m’avait été donné par la douce ironie sadique du sort, et encore davantage, à défaut de quoi, le « paradis » serait perdu de vue, même intellectuellement, pour toujours, car j’en aurais démérité.

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TOUT LE MONDE AU REGIME POUR AUTISTES !

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De temps en temps, parce que comme toutes les mères je suis une mère qui doute, je révise mes vieux cours de pédagogie…  En cherchant sur le net et dans les ouvrages spécialisés de ma bibliothèque des solutions pratiques aux mille et un petits soucis que rencontre dans la vie de tous les jours celui ou celle qui est chargé(e) d’un enfant, je me remets en tête ce que les pédiatres, les psychologues de la petite enfance et les éducateurs de tout poils ont coutume de penser qu’il est totalement nuisible de faire pour rendre un enfant intelligent, et ce qu’est censé être le comportement optimum.

A chaque fois, parce que j’ai l’esprit de contradiction chevillé au corps, je ne peux m’empêcher de visualiser en songe la bonne grosse face souffrante de Carlos (le chanteur) qui se trouve être par ailleurs la progéniture de Françoise Dolto, et de me dire que ces gens sont bien présomptueux, tout de même, pour prétendre savoir pour la première fois de toute l’Histoire comment il faut faire ce que toutes les mères humaines ont fait depuis que le monde est monde…

Dans certains cas, c’est vraiment la Science de Molière à bec de corbeau, qui prend de haut l’expérience millénaire des nourrices, les biographies des grands hommes, l’intuition des civilisations, Darwin, la nature, le bon-sens populaire et la charité… – parfois seulement en pente douce, – parfois dans des proportions qui atteignent le sublime du comique… Mais passons. Et rentrons si vous le voulez bien dans le détail des prescriptions de ces éducateurs et médecins de l’enfance qui traitent de la basse mécanique du développement humain sans vains sentimentalismes ni atermoiement chrétiens.

Quelles sont les grandes lignes de la doxa pédagogiste, aujourd’hui ? Pour que nous nous entendions sur les bases, je vais vous faire un court résumé :

_Il faut stimuler l’enfant par l’interaction directe, favoriser le contact physique, lui faire dire ce qu’il ressent, préférer l’échange humain aux écrans et à tout ce qui pourrait relever du cour magistral, prendre la peine parfois de justifier ses choix auprès de lui, préférer l’échange dialectique aux remontrances, enfin éviter tout ce qui éloigne l’adulte de l’enfant.

Je pose juste une question : est-ce qu’on pose ici pour acquis qu’il faut « traiter » tous les enfants a priori comme s’ils étaient autistes ?

Comme s’ils étaient autistes, c’est-à-dire comme s’ils n’allaient pas rechercher spontanément le contact humain ou comme s’ils ne l’avaient jamais connu. – Comme s’ils étaient des enfants sauvages s’étant développés en marge du monde des hommes, n’ayant pas eu de mère. – Comme des enfants endurcis, mal-aimés, qu’on n’a jamais embrassé, auxquels on ne s’adresse jamais comme à des êtres humains à part entière, qu’on traite comme des objets ou des animaux, avec un excès de dureté, qu’on pose là en s’en allant ailleurs, des souffrances desquels personne ne s’inquiète sérieusement.. etc.

Je pose la question : les conseils d’éducations des éducateurs et des pédopsychiatres sont-ils faits pour le bien de tous les enfants – de toutes les sortes d’enfants – ou sont-il plutôt un traitement à l’origine réservé aux enfants renfermés en eux-mêmes comme des escargots dans leur coquille, qu’on a généralisé par mesure de sécurité, de peur que ce genre d’enfants (le genre pas sentimental & pas créatif) ne continue d’exister, et même ne prolifère ?

A-t-on des raisons de croire que ce genre-là, le genre indifférent, est amené à proliférer ? Hum… peut-être.

Mais revenons, si vous le voulez bien, aux prescriptions des docteurs :

_ Ne pas être trop prescriptif en matière d’images et de morale ; de préférence réagir à ce qu’apporte l’enfant sur ces plans-là : être attentif à ses envies et à ses bêtises au jour le jour comme elles viennent, plutôt que de les anticiper…

Traduction en langage historique :

Les images d’Epinal et les cours de morale, c’est le mal – d’ailleurs ça rime.

L’enfant a l’intuition du bien, devant cette intuition du bien, l’adulte doit se découvrir et chanter « Il est né le divin enfant ».

L’adulte a perdu l’intuition du bien donc il n’a rien à apprendre à l’enfant en matière de morale. L’adulte a été corrompu par la société, c’est Jean-Jacques Rousseau qui l’a dit (- JJ Rousseau, qui a été un enfant gâté, puis qui a abandonné tous ses enfants pour leur propre bien).

_ Lui donner l’envie d’avoir envie (l’enviiie d’avouaare-enviiiie !!! ♪), plutôt que de lui enseigner des tas de choses… [« Le parent n’est pas un enseignant !! Chacun tient son rôle et les moutons seront bien gardés »]… En ayant des réactions positives à tout ce qu’il fait de positif… Car il ne faut pas se contenter d’interagir avec l’enfant seulement de façon négative, quand celui-ci fait des conneries ! Une telle attitude pourrait lui donner l’envie de faire des conneries !

[Rien qu’un exemple : Audiard et Romy Schneider, abandonnés par leurs parents aux bons soins de leurs grands-parents, qui les laissaient gambader dans les prés et pratiquaient l’autorité à l’ancienne : s’ils avaient été moins livrés à eux-mêmes, ils auraient moins ressenti le besoin d’attirer sur eux le regard des adultes en faisant des bêtises, et donc ils n’auraient pas été ce qu’ils étaient : des enfants turbulents, farouchement têtus et pleins de coquinerie. _ Les enfants des suédois ne sont pas des polissons, eux. Ils ne se marrent pas souvent, mais au moins ils sont sages !]

_ Lui montrer qu’on s’intéresse à ce qu’il produit, à ses imaginations, afin de le pousser à produire… Encourager l’enfant à exprimer ses sentiments par tous les moyens créatifs possibles en le remerciant pour ce qu’il donne, plutôt que de l’attacher avec une corde de piano à son piano comme faisait le père de Mozart.

[On serait bien emmerdé, hein, si l’on n’avait plus que des petits Mozarts ! lol  … Un Benjamin Biolay, ça suffit.]

_ Malgré tout, l’encourager à enrichir son univers intérieur en suscitant sa curiosité par des propositions de livres, d’images et de musiques adaptées à son âge, mais ne pas trop « pousser » l’enfant, ne pas forcément encourager ses tendances compétitives…

[Il faut vous débarrasser des livres trop jolis parce que promouvoir la beauté c’est has-been… Après, on ne sait pas, après il pourrait devenir élitiste, voire fasciste… la société n’a pas besoin de gens comme cela.]

_ Favoriser ses bons comportements en les félicitant, mais ne pas réserver les effusions au strict cadre des bons comportements, de façon à ce qu’il n’ait pas l’impression qu’on n’est affectueux avec lui que lorsqu’il se comporte bien… Et répondre à ses erreurs également par la bienveillance – l’explication, le calme, la sérénité – plutôt que par l’interdit et le conflit, pour qu’il ne croie pas que le conflit et la violence sont des modes de communication comme les autres, susceptibles d’être recherchés au même titre qu’un câlin.

[Le mieux au final c’est de toujours réagir de la même manière… comme un robot. Mais un robot compatissant ! Et plutôt que de vous énerver, changez de pièce ou tout simplement abandonnez-le à des professionnels (crèche ou DDASS) : eux ils savent.]

_ Enfin, encourager le papa à faire la maman et la maman à faire le papa, parce qu’il n’y a aucune différence.

[Ce dernier point devrait rester une joke.]

Lorsque je parcours d’un œil distrait cet ensemble cohérent de recommandations pédagogiques, voilà la réflexion que je me fais : il ne s’agit pas ici réellement de conseils d’éducation… mais d’un traitement. Les pédagogues et les pédiatres ne voient pas l’enfance comme un geyser de vie, une beauté pure et désordonnée à laquelle on va essayer de donner forme. Non. Ils considèrent a-priori les enfants comme des malades, des malades d’une maladie qui est l’indifférence et l’absence d’élan vital, ou de capacité à le manifester dans le réel.

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ECONOMIE PEDAGOGIQUE DE CRISE ?

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Mais, après tout, qu’en sais-je ?… peut-être bien les pédagogue luttent-ils pied à pied contre une tendance réelle de la société qui est de déshumaniser sensitivement ses hôtes…

Quand je vois ces jeunes enfants qu’on abandonne à la collectivité – qu’on « met en crèche », pour reprendre l’expression consacrée – à partir de 2 mois [DEUX MOIS!]… ou qu’on laisse à la merci de ces grosses femmes apathiques qu’on appelle les nounous, – la plupart du temps de parfaites inconnues, qu’on a strictement aucune raison de croire être attachées aux enfants qu’elles gardent ou à leur famille… – des femmes en général stupides à l’extrême, et laides, qui font nounous par défaut, comme si elles avaient été punies, parce qu’elles n’ont pu trouver mieux, et qui ont pour leur propre travail le mépris des grands seigneurs pour la valetaille… – des femmes dont on a donc toutes les raison objectives de croire qu’elles sont viles, négligentes et méchantes…  Quand je vois ces parents empressés de « tout bien faire comme il faut », qui ont choisi leur partenaire suivant les recommandations coquines de Elle et Lui Magazine, qui ont pour parvenir à ce but socialement révéré, dûment accumulé à la sueur de leur âme le capital supposé nécessaire à la fondation matérielle d’une famille… qui alors transbahutent fièrement leurs niards de la crèche à la nounou, de la nounou chez le pédiatre, du pédiatre aux bébés nageurs, des bébés nageurs aux cours de yoga, du yoga à la grand’mère, de la grand’mère à la nounou… qui s’en débarrassent le Week-End pour pouvoir profiter de leur Week-End, qui les délaissent encore une fois au milieu des étrangers quand ils sont en vacances…. de gentils animateurs s’en chargent, tandis que les parents se délassent… Quand je vois ces parents qui laissent toute la journée leur progéniture aux bons soins de l’Etat et de parfaits étrangers, et qui rentrent trop tard tous les soirs pour pouvoir faire autre chose que les embrasser sur le front et leur dire sur un ton dramatique qu’ils les aiment…

Quand je vois tout cela, je me dis… Je pense à la maman de Jésus, jetée à la pauvreté, sur les routes à dos d’âne, avec son seul mari pour tout confident, condamnée par l’exil à rester en tête-à-tête avec son bébé jusqu’à ce qu’il parle et qu’il marche, sans intervention possible de la smala, sans aide extérieure, parce qu’il a fallu quitter en catastrophe la ville natale, le pays d’origine, Bethléem… Quand je vois tout cela, je me dis… Marie, pourquoi pas ?

La nourrice de bonne famille à l’ancienne dormait à côté de l’enfant, vivait avec le nouveau-né H24, en symbiose totale avec ses besoins. Plus tard, il n’était pas rare que le précepteur ou la préceptrice particulière (comme c’est le cas de Jane Eyre dans le roman éponyme) continue cette veille de la nourrice jusque durant la nuit, dans la chambre de l’enfant, et partage à son tour absolument tous les instants de la vie du petit maître ou de la petite maîtresse.

Une mère comme celle du Christ fut isolée dans un monde peuplé d’inconnus avec son enfant. Si pour notre société elle est LA mère, peut-être y a-t-il une raison à cela ?

Je me souviens, enfant, au moment d’entrer à l’école maternelle, combien j’avais envié les petits princes d’autrefois chez lesquels venaient enseigner des professeur particulier… Qui connaîtra à nouveau pareil luxe ? C’est que ce n’est pas pareil, d’avoir un précepteur choisi pour soi, venant à domicile, ou d’être envoyé à l’école avec tout le monde et n’importe qui, à la merci de la brutalité du nombre, dans la classe d’un maître que les parents ne connaissent parfois même pas – un parfait inconnu. Dans le premier cas l’enfant possède un interlocuteur qui s’adresse à lui, à lui seul, et la transmission se fait d’homme à homme. Dans le second cas il y a un grand abreuvoir auquel on mène les veaux boire, et parfois les veaux se battent. Il me semble que l’amour vrai se doit d’être exclusif, et non « en libre service » comme chez la prostituée, dans l’antichambre de laquelle les rixes sont monnaie courante… Il serait curieux de constater que le savoir puisse se transmettre autrement que l’amour.

Les serviteurs qui appartenaient une maison, n’avaient pas d’autre choix autrefois que de projeter sur l’enfant du maître tous les sentiments mêlés que leur condition servile leur inspirait à l’égard de la puissance du Père. Et cependant, il ne faut pas croire que ces sentiments étaient uniquement négatifs : les membres d’une « maison », avaient la rage de défendre leur « maison » contre celle du voisin. Car la « maison du maître », à l’ancienne, était comme une patrie en petit : même si la vie y était parfois dure et que les rapports y étaient parfois violents entre ceux qui y vivaient, on était « de chez Untel » comme on était d’un village, ou d’un pays. Il régnait à l’intérieur de la maison un chauvinisme autour du nom du maître, éventuellement de son blason, de sa légende familiale, qui était comparable à celui qui règne autour d’une équipe de football. Et la nourrice aimait forcément l’enfant du maître, comme la femme aime le pouvoir : du plus près s’y frotte-t-elle, du mieux elle éprouve la sensation de le dominer, et se l’approprie. L’enfant du maître, cet innocent qui n’avait pas choisi non plus son destin, il n’était pas coupable des fautes éventuelles de sa race, mais, s’il était bien-aimé, bien-nourri, il allait peut-être avoir bon-cœur, et ainsi pouvoir les racheter.

Manifestement, le problème de ces autistes, ou plutôt de ces insensibles, que traitent les pédagogues, et qui sont apparemment nos contemporains… ces êtres à peine réels au milieu desquels nous vivons à présent notre réalité postmoderne déréalisée… manifestement leur problème, à ces petits êtres fragiles dont il faut dès l’enfance solliciter chaudement la pulsion de vie, tient à ce qu’ils ne parviennent pas à digérer toute l’information qu’ils reçoivent. Oh les petits estomacs !

Je revois Victor Hugo, ce fantastique mangeur… quel est son génie ? Son génie est la définition-même du génie : il est celui qui par excellence jette des ponts, il est le réfléchissant multiple et infini, le kaléidoscope géant qui avec trois billes de couleur vous refait le plan de la construction d’une étoile. Vous lui donnez deux rien, et il vous rend une correspondance gigantesque, une amitié de quinze an entre deux atomes, ceci durant l’espace de temps d’un battement de cil. Victor Hugo, c’est un gouffre dont l’écho ne finit pas. C’est la démultiplication du réel jusqu’à re-création. Un simple craquement d’allumettes entré dans la machine et vous entendez brailler des forêts.

Je crois que Victor Hugo s’empare du monde car il a l’habitude de prendre chaque information qui lui parvient comme si elle lui était personnellement adressée. Il a été habitué, sans doute, à ce que le monde, le savoir, l’existence, s’adresse à lui comme un précepteur à l’ancienne mode, les yeux dans les yeux, d’homme à homme.

Et je crois que les petits estomacs sont petits précisément parce qu’ils ont été habitués à aller boire à l’abreuvoir à idées toujours avec les autres, comme des veaux. Je crois qu’ils sont petits face au surcroit d’information simplement parce qu’ils ont été trop habitués à penser que les informations n’étaient pas là juste pour eux, mais qu’elles étaient là pour tout le monde, ni plus ni moins pour eux que pour les autres, et ceci sans aucun souci vital de priorité.

Si cela n’était pas ainsi, pourquoi les enfants de profs resteraient-ils, comme c’est le cas dans 99% des cas, les seuls à véritablement recevoir le message des profs ?

Aussi, au lieu de les interroger eux, et de se rebondir en images multiples, à l’intérieur des profondeurs insondables de toutes les virtualités de leur être, comme en un second monde, en une seconde Création tout aussi importante que la première, les informations demeurent en surface des petits-estomacs, et tout, absolument toute réalité, demeure autour d’eux en surface, comme si rien ne les concernait. Ce que je pense au fond de moi, c’est qu’ils ont été habitués comme cela à ne pas faire passer leur sensibilité-propre avant celle des autres par des mères et des nourrices et des instituteurs qui les ont habitués à ne pas s’offusquer de que les adultes ne soient jamais là juste pour eux, pour le bienfait de leur petite personne enfantine à eux, pour leur enseignement, et le partage de leur savoir avec eux… Et qu’ils ont eu à accepter crument, et ce bien trop tôt, que les personnes humaines qui avaient la charge de les introduire sur la terre dans la familiarité avec les choses de la vie, soient toujours à moitié ailleurs en même temps, avec d’autres qu’eux, et toujours pour-les-autres-aussi en toute circonstance, parce qu’ils avaient leur propre narcissisme en ligne de mire, – le narcissisme des adultes brisant tout -, et parce qu’ils étaient partance pour d’autres intérêts qu’eux dans la vie et que ça allait de soi.

REVOIR ANTAN – (La mala educaciòn, première moitié)

Les anciens considéraient donc qu’il était bien plus important de se soucier des enfants une fois qu’ils étaient devenus matures et intelligents, c’est-à-dire une fois leur personnalité formée, que de mettre le nez dans ce qu’il se passait avant.

Or, en effet, quand on est parent soi-même, il est difficile de ne pas songer parfois que le regard d’un homme intelligent ne peut objectivement se poser sur certains grands mystères de la vie, (qui sont aussi des mystères liés à la mort et à l’absurdité de l’existence), sans encourir de se perdre. Il faut être singulièrement armé contre l’Absurde, pour aller chercher des enseignements philosophiques du côté de l’enfance, c’est-à-dire pour prendre les enfants pour maîtres.

Car ce que les enfants nous apprennent la plupart du temps c’est qu’ils préfèrent se développer en réaction à. Comme s’ils se sentaient davantage libres, ou plutôt comme s’ils se sentaient davantage d’appétence à exercer leur liberté, lorsqu’ils avaient été élevés « dans les fers », c’est-à-dire sous la tutelle implacable d’une autorité s’assumant pleinement comme telle, avec une certaine désinhibition, et susceptible de dispenser joies et peines sans trop s’inquiéter de cela.

Il faut au moins l’indifférence toute-puissante d’une femme dominée par ses humeurs, cette capacité qu’ont les mères, aveuglées par leurs hormones, d’être d’autant plus versatiles et impérieuses qu’elles sont aimantes, pour endosser pareille responsabilité envers un autre individu. Les pères en général ont plus de scrupules que les mères à se comporter aussi « naturellement », avec l’implacabilité d’un Dieu.

Voici quelques exemple dûment observés par moi, et tiré d’anecdotes biographiques rapportées par plusieurs hommes célèbres :

_C’est l’injustice des adultes qui donne quasiment toujours aux enfants le goût de la Justice…

_La tendresse des adultes, leur compréhension, leur humanité, n’a, au palais inexpérimenté des enfants, bien souvent aucune saveur lorsqu’elle est dispensée trop gratuitement, sans parcimonie, avec trop d’indifférente largesse… Que savent-ils de son prix, eux qui ne connaissent pas la dureté du monde ?

_C’est-à-dire que la gentillesse, lorsque les enfants n’ont jamais connu qu’elle, et indifféremment, c’est-à-dire lorsqu’ils ne la connaissent pas comme une émanation spécifique aux êtres bons et clairvoyants, à laquelle on les reconnaît, et qui permet de les distinguer des autres, mais comme une tartine de confiture journalière qui écœure, qu’on reçoit de tout le monde et de n’importe qui, « par principe », « parce que les enfants sont formidables »… la gentillesse alors ne fait pas forcément les enfants gentils…

_Il semble parfois que la bonté des parents doivent être administrée à la façon d’un miracle pour que l’enfant l’apprécie à sa juste valeur… Un peu comme une pluie serait bienfaisante si elle venait rafraîchir un sol auparavant séché par les rayons du soleil, mais ferait pourrir les plantes si elle détrempait tout… Attention, ceci est tout sauf un éloge de l’aridité ! [Ceci rejoint plutôt la sagesse antique, qui prônait la modération – c’est-à-dire la compensation – en toute chose.] Il est possible aussi que certaines terres soient davantage faites que les autres – une question de nature – pour accepter un climat aride ou un climat humide.

_Il semble que la mansuétude doive toujours – avec certaines nuances liées au degré de fragilité naturelle de l’enfant – être exercée à l’égard des jeunes par un adulte puissant, – un adulte dont ils aient toujours lieu de craindre intuitivement qu’il puisse manquer un jour de compréhension et de bienveillance à leur égard…

_Et il semble aussi que l’excès des violences des passions contraires exercées sur les enfants par l’intempérance des adultes ait tendance à les rendre démesurément émotifs et sensibles, quand le contraire (un excès de maîtrise émotionnelle) les rendrait plutôt apathiques et indifférents – ces deux sortes d’influences étant à titre égal potentiellement génératrices d’une tristesse profonde, dangereuse pour l’équilibre psychique de l’enfant.

_Cependant il est aussi à observer que les enfants dont les mères font si bien leur travail de mère qu’ils sont initiés aux paradoxes tragiques de l’existence comme on serait initié à un jeu hilarant et facile, et qui se retrouvent en situation d’accepter l’autorité parentale avec tant d’aisance que même lorsqu’ils sont punis ils ne lui trouvent jamais rien à redire, ces enfants à la fois sages et joyeux, hélas, dont tous les manuels d’éducation nous vantent peu ou prou l’exemple, il est à observer aussi qu’ils donnent souvent des adultes insensibles, conquérants, au cœur dur. Attila avait une bonne mère, apparemment. Sa biographie réelle, du moins, s’en fait l’écho. :)

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####En dépit de tout cela, les pédagos persistent à prétendre avoir appris tout ce qu’ils savent des enfants eux-mêmes… La question que je me pose est donc la suivante : ont-il bien tout suivi ? n’ont-il manqué aucun cours ? ont-ils compris la consigne ? n’ont-il pas oublié une partie de leurs leçons ?

####Quand Nietzche prétend (lui aussi!) apprendre des enfants, cela donne de tout autres résultats, pourtant.

#### Quand les psychologues-cliniciens de l’enfance parlent de « stade sadique-anal » et autres grossièretés, quand ils cherchent ainsi à percer le mystère de l’enfance par-delà le Bien et le Mal, sans ornières ni (vaines?) pudeurs… n’ont-ils jamais peur, en quelque sorte, de s’attaquer au « code source » de l’humanité ? Pensent-ils réellement pouvoir ainsi décoder la mécanique du vivant sans remuer la merde ? [Excusez-moi, ce n’est pas très poli, mais cela recouvre bien mon sentiment à leur sujet.] Et quand bien même accèderaient-ils vraiment à la mécanique vivante de l’esprit, qu’est-ce qui leur permet de croire qu’ils sont à même de pouvoir la faire fonctionner ? Je trouve curieux que les apprentis-sorciers qui pratiquent cette (pseudo-)science ne ressentent jamais la peur bien naturelle qu’avaient les anciens de pénétrer dans les arcanes du gynécées et des fondations du monde…

Juste une image : vous avez un ordinateur entre les mains avec lequel jusqu’à présent vous n’aviez fait que surfer sur le net, jouer à des jeux vidéos et utiliser un logiciel de traitement de texte, vous savez que les informations inscrites sur l’écran ne sont que la face émergée de l’iceberg, on vous a appris qu’elles sont codées à l’origine en langage binaire. Vous accédez un jour au code source et vous vous avisez de le bricoler « à l’instinct ». Cela fait-il de vous un programmeur ? Combien allez-vous casser de machines, muni simplement de votre cher instinct, avant de devenir programmeur ?

Autant je comprend la curiosité bien naturelle des pédagogues des origines, qui désirèrent un jour mieux se soucier des petits enfants. Je comprends en effet une telle curiosité venant de personnes qui aiment les enfants : jamais vraiment sûrs d’eux-mêmes quant à la bonne conduite à tenir, ils cherchent des indications claires relativement à ce qui est mauvais pour les petits et à ce qui est bon. Autant, disais-je, je comprends le désemparement des gens qui aiment les enfants, face à ce grand mystère qu’est l’origine de la personnalité morale chez l’homme… autant je ne comprends pas qu’une foultitude de docteurs et de savants qui prétendent aimer les enfants et ne vouloir que leur bien, n’aient jamais, lorsqu’ils ont été mis en présence, par la psychologie, de certains termes choquants, lorsqu’ils sont entrés dans des investigations sur l’homme qui aurait normalement dû choquer leur pudeur et leur sensibilité  – (à ce point que Freud lui-même n’aurait pas conseillé d’en exposer les ressors inquiétants et le vocabulaire très crus (à la limite du pornographique) à des enfants et à des femmes… Je ne comprends pas, dis-je, que toutes ces bonnes gens n’aient jamais eu le réflexe antique de fermer les yeux.

Quand vous voyez une folle dans la rue qui court à poil en criant des insanités, la prenez-vous en photo, la montrez-vous à votre petit enfant qui vous accompagne… ou bien vous empressez-vous de la couvrir avec votre manteau et d’appeler les flics/un professionnel de santé ? – Ainsi en va-t-il de cet espèce de délire freudien remplis de mots crus effrayants : quand bien même ce langage dirait-il la vérité (une folle aussi peut fort bien dire la vérité!) sur ce qu’est l’enfance et ce qu’est l’enfantement, n’y a-t-il pas un problème en soi, à l’exposer ainsi sur la voie publique à la vue de tous les passants, et plus grave encore, à le laisser ouïr à des enfants ? – On a là des auto-proclamés scientifiques qui jouent a-priori avec des arcanes secrètes (du moins en sont-ils persuadés)… n’ont-ils jamais peur d’angoisser encore davantage les angoissés avec leurs trouvailles ? … de traumatiser encore davantage leur patients qui sont déjà des gens fragilisés ? … n’ont-il jamais peur, enfin, de souiller les enfants en se mêlant de tripoter ce qu’ils ont de plus caché, en entrant dans un domaine secret de l’intériorité des gens dans lequel jusqu’à Freud personne n’avait censément songé à s’immiscer ? … Enfin, n’ont-ils pas peur, si leurs découvertes sont susceptibles de traumatiser les plus sensibles, que cela les salisse eux-mêmes ? … Se conçoivent-ils eux-mêmes à ce point comme des êtres insensibles ? – On conseille, par exemple, de ne pas donner de cigarettes aux enfants. Cela pour autant signifie-t-il que la cigarette soit bonne pour les adultes ?

Je dis tout cela dans l’éventualité-même que les freuderies recouvriraient une certaine vérité – ici je ne m’attaque même pas à la démolition de tout cela comme à des préjugés -, voyez comme je suis bonne ! Et bien vous le constaterez par vous-même, même (et surtout!) dans cette éventualité-là, il faut bien convenir de ce que les freuderies sont potentiellement dangereuses pour l’humanité qui est dans l’homme  !

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Les spécialistes de la petite enfance cherchent à « développer l’imaginaire, la créativité et l’intelligence sociale du sujet ». Mais parvient-on jamais à un tel résultat lorsque, mu par une haine viscérales des imageries traditionnelles et de la morale qu’elles véhiculent, on ruine par l’exercice tout azimut d’un cynisme gauchiste parfaitement déplacé, toutes les images d’Epinal et autres naïvetés kitsch qui pourraient nourrir les rêves de l’enfant ? Et que penser de ceux qui confrontent constamment les enfants à des problèmes d’adultes sous prétexte de dialoguer avec eux à la mode de Dolto ?
Ceux que les pédagogues n’aiment pas, sont contrariés dans leurs instincts : goût de l’effort.
Les autres sont sociables et communiquent leurs émotions : on ne leur demande rien de plus.
Finalement l’école des pédagogues profite mieux aux enfants de réacs, qui sont mieux structurés. L’éducation reste le fait de mettre un tuteur à une plante.
J’enviais les fils et les filles de bourgeois.

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Peut-être est-ce pour cela qu’aujourd’hui les enfants beaux, liants, imaginatifs et pleins de charme sont, en grande majorité, les plus fainéants : plus personne ne les pousse. Il n’y a plus de Don Juan, il n’y a plus que des mollassons.

Le Moyen-Âge, les âges obscurs, ont toujours eu une prévention contre les caractères sensuels, les belles filles, les gens aptes à jouir, ouverts d’esprit, avec le cœur facile. C’est parce qu’ils sont, enfants, toujours les plus adorés de leurs mères, ce pourquoi personne ne juge jamais bon de leur implanter dans leur « code source » le goût de l’effort. Ils se construisent dans l’idée qu’ils sont parfaits tels qu’ils sont, à l’état de nature. Or l’homme purement naturel ne sera jamais un homme, il sera tôt ou tard rattrapé par sa bestialité. Celui qui a ignoré trop longtemps cela car il était, étant enfant , »caressé comme une belle bête », se retrouvera, une fois adulte, confronté à une société où ceux qui réussissent sont paradoxalement ceux qui se battent depuis toujours contre/avec leur imperfection originelle – ou du moins contre/avec un trait de leur caractère que la société leur a toujours présenté comme étant une imperfection, et qu’ils ressentent pour cela le besoin, où de contrecarrer ou d’affirmer (ce qui en définitive a toujours peu ou prou le même résultat).

Les gens naturellement épanouis, à moins qu’on leur fassent valoir la nécessité de combattre au nom de ce qu’ils portent en eux de Lumière pour le monde, ont rarement en eux l’aiguillon moteur qui pousse les autres à se surpasser. Du moins, cela se passe comme ça lorsque l’éducation desdits gens considérés comme épanouis par les « mamans » des petites classes, est laissée lorsqu’ils mûrissent à la faveur de leur bonne nature, et qu’à cause de cela elle n’est pas cultivée.

Autrefois les maîtres d’école qui avaient hérités de la vieille tradition morale catholique (qu’ils fussent factuellement des clercs ou non), avaient tendance à traiter les « bonnes natures » à égalité avec les supposées mauvaises – voire même, ils avaient ce qu’on pourrait appeler un « réflexe sacré », (excessivement productif sur le long terme et avec cela très contagieux), qui consistait à davantage maltraiter les « bonnes natures », et cela pour une raison qui peut se justifier très doctement. Pour qu’une nature donne des fruits, il faut la cultiver, n’est-ce pas ?… Or, cultiver la nature, c’est toujours, dans une certaine mesure, aller à l’encontre de la nature, ou du moins savamment la contrarier… Une bonne nature donnera de bons fruits (c’est l’Evangile qui le dit), d’où l’intérêt de la cultiver plus encore qu’une autre… Mais, comment révéler à une bonne nature quelle est sa nature, et par là-même lui transmettre l’envie impérieuse de se perpétuer et de se multiplier dans l’excellence de son être ? En la contrariant juste ce qu’il faut pour qu’elle se révolte, et comprenne la nécessité absolue dans laquelle elle est de s’affirmer haut et fort comme telle ! J’appelle cela : faire dire au Christ son propre nom. Mais rassurez-vous, c’est chez moi un terme conceptuel qui ne vous demande aucune adhésion de foi aveugle – en l’état, ce n’est pas un culte, c’est juste une habitude de pensée.

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Histoire de l’enfant qui dessinait mal et qui avait les pieds plats.

Mes parents pédagos m’avaient laissé entendre que certaines qualités étaient visibles dans l’enfant, qui laissaient présager des capacités et des qualités de l’homme futur. Ainsi ils avaient toutes sortes de préventions intimes contre certaines caractéristiques de personnalité – et même certaines caractéristiques physiques. Ils ne les auraient pas confiées à un étranger, mais je n’étais pas un étranger. Quand j’étais petite, ma mère me parlait comme elle aurait parlé à sa propre conscience. Heureusement que ma mère était, – femme simple et bonne, ayant un rapport au corps pour ainsi dire archaïque -, à peu près dépourvue de vices sérieux, car elle n’a jamais eu vis-à-vis de moi aucune pudeur. Quant à mon père, c’était sous couvert d’humour qu’il disait toujours la vérité de son âme terriblement froide. Quand il riait avec vous, vous pouviez être certain qu’il riait aussi de vous, et que vous alliez entrevoir des abîmes : votre caractère allait être passé au scanner de son inconsciente méchanceté.

Il y avait ainsi chez moi – et en toute innocence, finalement, pourrait-on dire -, une réelle mise-en-valeur de certaines qualités (qui se trouvaient par rebond être devenues les miennes : chacun veut plaire à ses parents)… C’était essentiellement des qualités de communication, et puis l’instinct du dessin, (dans les dernières années de sa carrière de professeur, mon père s’était spécialisé dans les arts plastiques), l’instinct du bon-goût, l’amour des couleurs et de la danse, l’instinct du jeu d’acteur (mes parents faisaient aussi du théâtre, et donnaient des cours de comédie), l’instinct de la mise-en-valeur de soi, l’aisance dans le mouvement, une certaine capacité à se poser là et à manger l’espace, sans vains piétinements ni gestes parasites, – il fallait de la souplesse et de la sociabilité, enfin, ce qui supposait en tout, et même vis-à-vis des choses intellectuelles, un certain détachement supérieur.

Cela engendrait chez eux des intolérances curieuses : à l’occasion, il m’a été donné de remarquer que ma mère avait des a-priori viscéraux – de ces a-priori pour ainsi dire religieux, qu’on appuyait volontiers de théories New-age – à l’égard des enfants qui étaient daltoniens, ou qui avaient les pieds plats. Mon père, lui, ne cachait pas sa colère à l’égard des enfants dont la colonne vertébrale était raide, et qui ne savaient pas se détendre. Mais le pire, le plus récurrent, parmi ces critiques, je crois que je l’ai toujours entendu à propos des enfants qui dessinaient mal : étant donné qu’on pratiquait volontiers la divination psychologique dans les dessins d’enfants, je n’ose dire ce qui était pensé chez moi de celui qui faisait encore ce qu’on appelait des « hommes têtards » à l’age de 6 ans.

L’ironie du sort les a jugés. Bien des années après, quand j’étais devenue trop différente d’eux, et ma parole parfaitement incompatible avec leurs théories, et que leur amour supposément inconditionnel pour moi en souffrait, la seule personne auprès de qui j’ai trouvé une tolérance et un intérêt qui surpassait le leur me concernant, fut un garçon au maintien particulièrement raide. Elevé dans un puritanisme moral protestant qui était diamétralement opposé au puritanisme hippie dans lequel j’avais moi-même grandi, il avait le regard glacé, les pieds plats, était daltonien, gaucher, et dessinait excessivement mal. Ce fut le seul qui parmi tant de gens de prime abord plus « sympas », voulut bien me tendre véritablement la main, et me parler le langage qui convenait à mon âme. Cela alors même que j’étais devenue une curiosité psychologique telle que j’évitais à l’époque spontanément de regarder les enfants dans les yeux, tant, de par la profondeur fatale de mon jugement, je craignais superstitieusement de les corrompre. [J’arrête ici cette histoire pour l’instant.]

 

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Quand l’école a une mentalité de mère poule, quand elle en vient à vouloir que les enfants apprennent à lui confier leurs émotions et sensations… comme si les émotions et les sensations étaient toujours bonnes… comme si c’était de l’or en barre, des perles… mais qu’elle ne se hasarde plus jamais à contrarier chez les enfants le produit de leur intuition, alors il ne faut pas s’étonner de ce que les nouvelles générations qui sont passées entre ses mains adoptent par la suite de leur évolution dans le monde, une tournure d’esprit violente et « moyennâgeuse » !

En effet, ceux qui ont été maltraités par l’école parce qu’on les disait pas suffisamment émotifs (alors qu’ils étaient peut-être seulement plus pudiques), ceux que l’école a jugé inférieurs parce qu’ils étaient tout simplement peu imaginatifs, peu fantaisistes, peu affectueux ou peu empressés de plaire, ceux-là qui sont les sévères et les avares, seront récompensés par la suite, car ils auront appris à ne pas se laisser berner par les chants des sirènes… et plus encore, ils seront vengés des autres – qui étaient pourtant à l’origine hélas souvent effectivement les « meilleures natures » – en ce que ces autres n’auront eux jamais reçus de l’école les clefs du savoir qui permettre de se battre, de s’affirmer, enfin de s’élever.

Quand les sévères sont vengés des beaux, oui j’appelle cela le Moyen-Âge. C’est l’Ecclésiaste contre Jésus. C’est le ressouvenir de la Loi des Pères sévères contre la tentation que les âmes avides d’absolu ont de s’incarner.

Dans un pays paysan, où la tentation protestante se fait sentir, où le labeur et l’humilité sont bien plus valorisés que la beauté physique, une handicapée (atteinte d’un type d’acrocéphalosyndactylie, une absence de croissance des os qui, si pas traitée, comprime le cerveau chez l’enfant lorsqu’il grandit) – dotée d’un bon mental, ayant acquis un bon niveau scolaire – a toute son enfance durant été corsetée, sciée, coupée, recollée, on lui a mis la tête dans des boites, et elle a manqué plusieurs fois d’être aveugle… Elle désire malgré tout avoir un enfant, en dépit du risque accru d’engendrer quelqu’un comme elle, et elle engendre effectivement un garçon porteur de la même maladie : sa résolution se comprend dans la seule mesure où l’on peut effectivement voir une source d’enseignement dans la torture du « corsetage » aggravé, et où la culture de cette femme ne valorise pas le « naturel ».

La chose a ses pour et ses contres… Mais je crois que si cette femme rencontrait Aphrodite, elles n’auraient pas grand’chose à se dire, et seraient toutes deux très gênées.

REVOIR ANTAN _ (entrée en matière)


Revoir antan,

_ ou de l’importance de savoir vivre avec les ancêtres quand on ne peut souffrir ses contemporains

[Première partie]

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LA NOURRICE ET LA RES PUBLICA

_ un autre regard sur la pédagogie

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Les anciens pensaient la petite enfance à peu près comme nous le faisons aujourd’hui (dans les pays développés) de la condition animale. Sauf cas particulier, il ne semble pas que nos sociétés antiques européennes aient particulièrement maltraité les enfants – du moins il ne semble pas que nos ancêtres aient jamais recommandé de le faire. L’archéologie a retrouvé des restes de jouets, des poupées, des balles, des morceaux de cerceaux et de berceaux, qui remontent au moins à la proto-histoire. On sait des grecs, des romains, au moins en ce qui concernait leurs enfants qu’ils voulaient bien laisser vivre, qu’ils les traitaient avec une certaine humanité : on ne faisait pas que nourrir les enfants, on les cajolait aussi, on les protégeait, on leur enseignait les coutumes, on leur racontait des histoires… Les légendes homériques, après tout, ne se font-elle pas écho de la matière qui constituait à l’époque les contes des nourrices ? Sinon pour quelle raison les athéniens, avant même de se rendre au théâtre, auraient-ils d’ors et déjà connu par cœur toutes les dramatiques aventures des grandes famille mythiques des Atrides, des Labdacides.. &Co. ? Ces aventures constituaient de toute évidence une culture collective transmise aux citoyens durant leur petite-enfance par les femmes qui les élevaient. Cela étant, il apparait bien évident que la tâche de parler aux enfants (pour leur apprendre à parler) était laissée à des êtres considérés comme subalternes : la nourrice était appréciée pour son caractère utile, l’enfant lui était attaché, elle avait sur lui, durant la durée légale de son enfance, une certaine autorité nécessaire au bon exercice de sa tâche, mais son pouvoir s’arrêtait là : elle n’avait de toute évidence aucun ordre à donner aux maîtres de la maison qui l’employait, eussent-ils même personnellement tété le lait de son sein, et par extension à la société toute entière.

Les anciens ne s’intéressaient véritablement aux individus – ne les considéraient comme tels – que lorsqu’ils étaient entrés dans l’âge de raison. Avant qu’il n’aient atteint ce stade, on considérait que les « petits d’homme » n’avaient peu ou prou que des besoins d’ordre matériel. Le spirituel et le décisionnel leur était heureusement épargnés. Aussi, il allait de soi que leur place était non sur l’Agora politique, mais parmi les femmes, les serviteurs, avec les autres animaux domestiques, dans la chaude intimité des chambres et des étables, dans la poussière d’une basse-cour, entre les quatre murs d’un jardin, dans l’obscurité d’une arrière-cuisines, dans le tabou du gynécée… enfin partout ailleurs qu’au centre de la « res publica » – (traduisez littéralement : chose publique).

####Que vaut-il mieux, c’est cela que je me demande :

_apprendre dans un premier temps à parler, à obéir, à observer les règles élémentaires de la propreté et de la politesse, à lire une liste de courses, à compter sur ses doigts, et ne rencontrer véritablement l’intelligence parentale qu’à un âge où l’on est en mesure de comprendre les rudiments de la Morale ?
_ou bien être élevé, comme ç’a été mon cas, depuis le berceau jusqu’à un âge trop avancé, par des pédagogues (des spécialistes de la petite enfance), qui ambitionnent pour vous un monde meilleur… puis, sous prétexte de respecter votre liberté, être livré brusquement à soi-même, jeté dans l’arène, au moment où l’on acquière le droit de vote et la majorité sexuelle, et qu’il est déjà l’heure d’avoir un plan de carrière ?

Ayant été admis autrefois que les animaux, les femmes et les enfants avaient en commun un besoin plus prégnant de vivre en meute, de façon routinière, dans la chaleur du troupeau, on leur accordait aussi moins de responsabilité que les hommes vis-à-vis de leur prochain et de la marche de la société, en cela on ne leur demandait pas d’être des « Consciences »… ce qui suppose tacitement que la société traditionnelle portait, dans sa structure-même, une certaine méfiance à l’égard de la grégarité que la société moderne a perdu.

#### Parmi les grandes sources des horreurs du XXe : pourquoi oublie-t-on constamment par les temps qui courent de parler de la GREGARITE ?
[— Dans l’histoire du nazisme, une part doit être attribuée à la grégarité native incurable des peuples de type germanique : tous les auteurs d’antan en riaient. C’est cela le fond originel qui fait qu’on blague les belges en France : trop grégaires, pas assez « personnels », pour des français.
— Les moutons de Panurge (de souche, beaufs) unis contre la brebis égarée, seule aimée du Seigneur… C’est cela qui a pourtant toujours été le grand point fort de la rhétorique philosémite, ne l’oublions pas ! – Pourquoi étais-je devenue philosémite, autrefois ? sinon parce que j’espérais trouver en eux des défenseurs contre mes oppresseurs, que j’identifiais à des nazis ?
— René Girard et le problème du phénomène de masse dans l’Evangile : personne parmi les juifs ne se met en travers des desseins des prêtres, des dignitaires, des Pharisiens, par grégarité… résultat : le Messie change de camp ! C’est quand même cela, le grand contenu du Nouveau Testament !
— Au procès Dreyfus, c’est encore une fois la grégarité des français qui a été mise en accusation, et pas autre chose.. etc.]

En ce qui concernait les femmes, l’usage était de croire qu’il en allait de leur santé physique et mentale de végéter dans un état de soumission intellectuelle permanent, c’est-à-dire qu’elles étaient les gardiennes du préjugé et de la coutume et que, par un juste retour des choses, la coutume les protégeait.

#### On en a déjà parlé ici mais dans quelle mesure la conduite de la majorité des femmes modernes fait-elle mentir les anciens qui les pensaient grégaires d’instinct ?

[Magazine Elle – Tendance psycho : « Comment être à la fois bonne mère et sexy? » – « Comment concilier : beauté et travail?/romance et travail?/indépendance et romance?/ ». – Des questionnements vieux comme le monde chez les femmes, qui ne permettent nullement de déterminer si elles ont oui ou non, en fin de compte, réussi à accéder massivement aux standards universels de ce qu’est un Homme – au sens noble.]

On reprochera peut-être aux anciens d’avoir un peu déprécié les femmes et les enfants, mais d’un autre côté, en cloisonnant leur domaine, on remarquera qu’ils n’interféraient pas comme certains apprenti-sorciers d’aujourd’hui, avec les origines obscures de la vie. Et, contrairement à nous, cette organisation méthodique des choses avait pour résultat qu’on s’occupait de l’homme, qu’on lui attribuait une place dans la société (et au sein du cosmos), tout au long de sa vie… une place qu’il avait par ailleurs tout loisir de refuser par la suite, s’il en avait la force et le courage, pour éventuellement créer quelque chose de nouveau, ou partir à l’aventure. Au lieu de cela, aujourd’hui en France, nous ne nous soucions plus de la santé morale (au sens ancien, plein, du terme) des gens que durant leurs première années, puis une fois les gosses sortis d’un système scolaire civilisant à l’extrême, ceux-ci sont pour ainsi dire rejetés brutalement comme des poissons hors de l’eau, dans la nature – dans ce monde qu’on appelle « actif », où en définitive aucune civilisation ne les attend.  Le souci des anciens à l’égard d’un être observait des étapes, des hiérarchisations, et l’on peut ajouter à leur crédit que ce souci grandissait avec le temps. Au lieu de diminuer une fois les enfants devenus adultes et supposément « libres » de leurs choix, comme c’est le cas à présent.

[La suite de cette réflexion à l’article suivant.]

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UN PEU DE NOSTALGIE CHAMPETRE

_avoir le choix de /ne pas aimer les gens/

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Aujourd’hui chez nous on pose pour acquis qu’un adulte est un être libre et qu’un être libre est un être seul. Ce qui fait que les adultes sont solitaires et abandonnés. A moins d’être suffisamment riche ou puissant pour vous entourer d’une cour, suffisamment courtisan pour vous cramponner à l’une des castes professionnelles ou politiques ayant de l’influence sur la place publique française, à moins d’intégrer une communauté de la société communautariste, à moins de joindre un club de pétanque ou la Franc-Maçonnerie, vivre en société n’est plus possible. La sociabilité n’est plus donnée à la naissance à l’homme qui vit. Elle est vendue, elle est négociée, elle est dépendante de votre statut, de vos activités, elle demande qu’on se cantonne à un rôle, donc qu’on se diminue : elle est conquise. L’homme occidental qui n’a pas « cultivé son réseau », à moins de bénéficier de quelque rare et heureux hasard, d’un caractère tout-particulièrement sociable, de posséder quelque mystérieux charme puissant, est mélancolique par défaut, et vit normalement isolé comme un moine.

Quand on est né à l’intérieur du système, on prend cet ordre des choses aliénant qu’est le système pour une évidence et une fatalité pour ainsi dire philosophique. On se dit alors que l’homme qui n’aime pas les gens, s’il n’est pas en mesure d’instrumentaliser ces gens qu’il se représente pourtant comme des inférieurs, doit rester seul et abandonné. Tout le monde ou presque trouve aujourd’hui une telle configuration normale – il y en a même pour croire que réside dans un tel état des choses une forme de justice immanente :

« Il faut être méchant pour ne pas aimer les gens, comment alors un type qui n’aime pas les gens peut-il prétendre leur faire la morale ? » _ « Si ce type était vraiment tellement meilleur, alors il serait aimé… s’il ne parvient pas à se faire aimer, c’est bien qu’il n’est pas si supérieur qu’il croit. » _ « Toi qui te crois trop bien pour le monde, tu n’as qu’à le quitter ! »

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_ Aparté en mode messianique _

On pourrait très bien envisager – dans le grand théâtre des idées – de sortir ces répliques à Jésus… – ce personnage arrogant qui du haut de son caractère exceptionnel, a pointé du doigt tant de gens ordinaires, et n’a pas même pris la peine de laisser à la postérité un éloge en bonne et due forme de ses propres apôtres ! Mais, contrairement à ce que s’imaginent certains demi-malins, ce ne serait pas faire preuve d’un grand sens de l’humour ni d’un véritable amour de la vérité. Mettez-vous un instant à sa place et comprenez qu’il s’agit en fait de pures injures :

« Toi qui es trop bien pour le monde, tu n’as qu’à le quitter ! »
« Si tu es un sage, tu dois savoir ce que valent les gens, alors pourquoi être déçu? »

« Si ta vertu en était vraiment, elle te donnerait la force d’aimer le monde tel qu’il est. »
« Si tu crois en toi, qu’as-tu à prouver aux autres ? »
« Si tu ne crois pas en les autres, qu’as-tu à leur prouver ? »
« Si tu crois en Dieu, pourquoi chercher à prouver qu’il existe ? »
« Si tu ne crois pas en Dieu, pourquoi chercher à prouver qu’il n’existe pas ?« 

C’est à cause d’une pareille tournure d’esprit – tellement répandue de nos jours – qu’on ne se donne plus la peine de tailler la société sur mesure pour l’Homme – à mesure humaine -, mais qu’on ravale au contraire l’individu, (sous prétexte de l’inviter à se dominer), au niveau de la bête, en le contraignant à se transformer en une sorte de vache qui accepte tout – l’ordre immuablement impitoyable des choses – sans jamais maudire personne, ni se récrier, ni rien interroger – quand bien même au bout du compte il y aurait l’abattoir.
Une société régie par les demi-malins n’est pas faite pour accueillir les grands hommes. Elle demande aux gens honnêtes de retrancher de leur envergure en rentrant dans des costumes étriqués, aux belles espérances de ruser et de se contorsionner pour rentrer dans des places qui ne sont plus accessibles qu’aux très-petits, elle porte enfin au pinacle les mentalités pitoyables et impitoyable des mandarins impassibles et des sacrificateurs Aztèques.

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Je disais que le raisonnement de ceux que j’appelle les « demi-malins » paraît aujourd’hui à grand nombre de gens être un raisonnement normal, en ce sens qu’on ne pourrait selon l’opinion commune pas échapper aux évidences qu’il suggère sans avoir recours à des jeux de langue habiles, à des sophismes. Pourtant, cette représentation du monde est bel et bien un artefact intellectuel – et qui plus est un artefact récent.

Voyez le Papou ou l’homme africain ou n’importe quel villageois du monde… A-t-il besoin de « cultiver son réseau » pour être entouré ? Non, et cela pour une raison tout simple : qu’il apprécie ou non d’être un Papou, qu’il corrobore ou non les préjugés de ses congénères, qu’il s’attache à complaire à son entourage, qu’il se contente de mener son petit train-train quotidien comme les autres dans une totale indifférence, ou bien même qu’il considère toutes les lois qui régissent son monde comme des lois parfaitement absurdes et arbitraires, le Papou, le primitif, le villageois lambda, est un homme qui, (à moins peut-être de commettre une faute excessivement grave, passible d’exil), parce qu’il est né quelque part, parce qu’il porte un nom de famille, mourra entouré. Quoi qu’il en soit, il laissera un souvenir de lui dans les mémoires de son peuple. De sorte que, contrairement à l’homme 2.0, il appartient à un système sans aucunement avoir besoin de désirer appartenir à ce système. En cela, l’homme primitif reste le plus libre du point de vue intellectuel : au moins, lui, personne ne lui a jamais demandé de dire que la vie était cool, il se contente juste de vivre… il n’a conclu aucun pacte avec la fatalité, il s’y soumet forcément (comme tout le monde), mais personne ne lui fera dire qu’il l’aime… il n’est pas même coupable du système hiérarchique dans lequel sa société est figée, il est né dedans sans aucun recours légal possible, il n’a donc souscrit à rien en la matière. Car la coutume porte seule la responsabilité des injustices subies en son nom – et en décharge l’homme.

Alors, bien sûr, l’esprit villageois suppose le contrôle social et un certain nivellement par le tripal, la rengaine, le on-dit, l’envie, la raillerie, la misère, enfin le très-bas… Bien sûr, l’esprit villageois essaye toujours tant bien que mal de faire payer un tribut au malheureux original, à l’infortuné esprit indépendant, à celui ou celle qui ne fait pas comme tout le monde, en lui rendant la vie dure. Mais enfin celui qui, né quelque part où la coutume veut qu’on ait des idées étriquées, ne veut ni sacrifier à la coutume, ni payer prix coûtant son non-sacrifice, celui-là n’en cessera pas moins d’être un enfant du pays ! Il sera malgré tout enterré avec ses pères et mères sous son clocher ! Et on parlera peut-être encore de lui – et de ses idées non-étriquées – au coin du feu plusieurs siècles après sa mort ! L’homme d’esprit né parmi des gens simples, aura simplement passé sa vie à troubler, à taquiner, à révolutionner son monde ! – c’est loin d’être le pire des destin.

La contrainte grégaire de la « société traditionnelle », bien qu’impressionnante de prime abord, parce qu’elle est bête et arbitraire, n’est au final qu’une illusion : elle vous prend le pire et vous laisse le meilleur (le pire : la fatalité du troupeau, la contrainte verticale du préjugé faisant office de loi ; le meilleur : la liberté de s’en moquer).  Car, dans les faits, ce sont toujours les êtres les plus faibles et grégaires, c’est-à-dire ceux qui veulent être aimés des brutes, qui souffrent le plus au sein d’un troupeau… Et il FAUT absolument – paradoxe heureux – être un tant soit peu indépendant d’esprit et emmerder souverainement le monde, pour vivre dans un village en inspirant du respect à son voisin, c’est-à-dire sans s’en faire emmerder.

Je ne connais pas tous les terroirs de la terre, et je me doute bien qu’il y a des cultures où la chaleur du troupeau est plus aliénante, plus mortellement accueillante pour ses enfants, et plus empressée de moissonner le grain qu’elle leur a donné, que ne l’est la nôtre… Mais ce que je sais c’est qu’en France profonde au moins, celui qui emmerde le monde et qui se moque des ragots, est aussi celui qui parvient en derniers recours à s’imposer lui, et à imposer sa manière de voir. Celui qui sera le moins dépendant des regards d’autrui, est celui qui prendra possession de ces regards, et que l’on saluera au final avec respect. En France, la province, sous ses dehors paisibles, est paradoxalement peuplée de tempéraments de feu… et c’est curieusement à Paris que l’on trouve aujourd’hui – par comparaison – le plus grand nombre d’ectoplasmes mous, de petites natures à sang de navet, d’insipides et tatillonnes chochottes.
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PAPA CORBEAU

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Dans le tréfonds méconnu de nos campagnes aujourd’hui dépeuplées, dont la presse reçoit si peu de bruit qu’elle ne nous en transmet pour ainsi dire rien, au point où celui qui n’est pas provincial parvient à douter que la province existe, vous avez des gens qui peuvent vivre dans une maison en équilibre sur un pic de roche, des corbeaux pour tout ravitaillement, les deux pieds dans le crottin de bourri, et cela comme si c’était un rêve… en ne pensant jamais qu’aux aspects de la vie les plus délicatement inutiles, en n’ayant jamais souci que de grandes causes qui ne sont justement pas les leurs, avec les expressions langagières les plus finement relevées… cela tout en écrasant le réel, et son contingent de nuisances matérielles et humaines, du plus souverain des mépris. Ces gens aux caractères extrêmes, difficiles, égoïstes, invivables et bizarre, ont en commun – et cela étonne, je le sais, les étrangers qui nous croisent lorsque nous nous expatrions – de ne rien tant détester au monde que d’être aliénés à autrui. Seulement, il faut savoir que Darwin est passé par là, et que c’est grâce à cette adroite disposition d’esprit que la race des insociables a toujours chez nous aliéné les autres ! Ce qui fait que les caractères narcissiques, indépendants, absurdes, irréalistes, aveugles et même teigneux peuvent être perçus chez nous comme les centres d’attraction traditionnels de toute sociabilité : à la fois socles et soleils, ils dispensent aux autres, en leur fournissant matière à réagir, à défendre, à se battre, à s’allier, la force gravitationnelle qui leur aurait peut-être manqué sans cela pour s’agréger entre eux.

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Comme quoi, on peut parfaitement envisager une société restée fidèle à ses structures traditionnelles, composée en bonne partie d’individus ayant des mentalités puissamment modernes. Les individus nés par exemple dans la tradition chrétienne, élevés selon elle, et qui y retourneront quoi qu’ils aient fait leur vie durant pour s’en extraire, à l’ombre d’une croix, une fois leur heure venue… Comment ne pas voir qu’ils naissent avec pour héritage toutes les meilleures raisons intellectuelles du monde d’être en butte à cette tradition ? … et comment ne craindraient-ils pas par-dessus tout la pesanteur mentale du restant du troupeau, en ce qu’elle est en correspondance symbolique avec la tombe alignée sur les autres qui les attend ?

De même, on peut parfaitement concevoir qu’une société ayant perdu toute notion de ses propres traditions, des suites d’un souci de modernité poussé à l’extrême, ait par là-même perdu toute notion de ses traditions culturelles anti-traditionnelles, – c’est-à-dire perdu sa culture moderne -, et par-là même que cette dernière sorte de société, prétendument moderne, en réalité déréalisée car déconstruite, n’engendre plus que des esprits nés-vieux, dotés de mentalités d’exilés, donc foncièrement réactionnaires – plus réactionnaires que les auto-proclamés réactionnaires – sous des dehors de façade « modernes&tolérants »… des exilés en grand deuil de chaleur animale et de références traditionnelles… des esprits mous, et non pas « tolérants » mais coulants, fluides, soumis… dépourvus du nécessaire ressort de révolte que doit absolument posséder tout esprit vraiment moderne à l’encontre de la pesanteur intellectuelle du troupeau.

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TERRE, EAU, LUMIÈRE, CHALEUR, SALONS, CONVERSATION

_une petite synthèse qui vole pour bien montrer que je sais ce que je dis

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On ne peut nier que l’homme soit un animal social et qu’il ait besoin de chaleur humaine, au moins durant sa jeunesse, pour bien se développer. Il en a besoin, ne serait-ce que pour se développer en réaction à la société : cela veut dire qu’il n’a pas à payer pour cela, c’est chez lui un besoin élémentaire, comme l’air, l’eau, le soleil. [J’ai déjà développé cette idée dans un précédent billet sur la Pyramide de Maslow qui a fait croire à certains esprits à la jambe lourde que j’étais une sorte de communiste.]

Il en a besoin : cela ne veut pas dire qu’il doive forcément aimer ce besoin, le vénérer, se sacrifier à lui corps et âme, et au nom de ce besoin accepter tout et n’importe quoi. On mange pour vivre, on ne vit pas pour manger. De la même manière, si l’on recherche la société des autres hommes, c’est pour avoir des amis, des frères, des âmes-sœurs et des gens empathiques autour de soi… Mais l’on n’a pas pour autant à accepter de souffrir toutes les agressions, tous les irrespects possibles et imaginables venant de son voisin, pour pouvoir dire qu’on est comme tout le monde, qu’on fait partie d’un groupe parce qu’on a un voisin. Il faut savoir poser ses conditions, et il faut pouvoir poser ses conditions. En toutes chose, le kilo de pain n’est jamais bon quand on le paye au prix du litre de sang.

Les sociétés agréables à vivre sont forcément composées d’esprits indépendants. Ne laisser vivre ensemble que les sots, les têtes de poules, les moutons, les grégaires, c’est se condamner à n’avoir plus de société intelligente en ce bas-monde, c’est-à-dire à voir mourir la civilisation et fleurir les ermitages, comme du temps des grandes invasions. La civilisation et le troupeau animal qui se dirige à l’abattoir sont deux options antagonistes, quoi que les commerçants tentent de nous faire croire.

Tout le problème tient aux modalités d’organisation d’une société de qualité ; supprimer la société n’est pas une solution. Ne plus fabriquer que des hommes occidentaux qui sont des loups solitaires, ce n’est pas résoudre le problème précédemment posé par la bêtise des grégaires, c’est le nier. En effet, si les hommes et les femmes pouvaient réellement vivre solitaires du début à la fin de leur vie, si c’était dans leur nature profonde, il n’y aurait jamais eu aucun problème, donc on n’aurait jamais eu à proposer aucune solution. Or le modèle proposé de l’occidental solitaire est systématiquement posé comme la soit-disant seule solution possible – la seule solution « moderne » – au modèle traditionnel. Mais ce n’est pas le cas. La modernité c’est la période qui commence à la Renaissance et qui finit au XXe siècle. C’est une période qui commence à la Cour des Grands, qui se continue dans les Salons, puis qui finit dans les Assemblées Générales des idéologues. La modernité n’est pas liée à la solitude, elle est liée au partage des idées. La solitude de l’être c’est ce qui vient après : elle vient chez l’être post-historique, le Postmoderne.

Pour enfoncer le clou, je dirai que pour 99% des femmes la solitude profonde de l’ermite est tout-simplement une option de torture – elle est puissamment contre-nature pour les femmes. Or la société post-moderne prétend faire faire aux femmes tout ce que font les hommes. On agit donc comme si l’on torturait les occidentaux – en particulier via leurs femmes – pour leur faire regretter la grégarité traditionnelle… Comme s’il n’y avait aucun échappatoire possible au final – comme si de toute éternité il n’y avait jamais eu aucun échappatoire… Comme si l’occident, avec sa modernité, était forcément un cul-de-sac qui menait à la solitude  – la société historique, un accident de l’histoire ? – … Comme si la grégarité aveugle et bête des moutons gouvernés aveuglément par un berger omniscient, était pour la vitalité des hommes la seule et unique solution. Autrefois l’Occident savait prouver par a+b que les gens qui tiennent ces discours sont faux et mal-intentionnés, mais ça c’était autrefois.

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Ici je vous parle du bien-fondé intrinsèque qu’il y a à pouvoir choisir de vivre « dans le monde » sans pour autant être une merde ou un crétin. Mais pour comprendre cela, en quoi c’est bon de vivre « dans le monde », il faut avoir un jour au moins dans sa vie su ce que c’était que de faire innocemment partie d’un groupe, d’un village, d’un clan – sans pour autant avoir sucé des bites ou donné de l’argent. Cette expérience n’est plus le cas de beaucoup de monde en Occident, hélas… Or, et voilà ce qui est grave, pour parler des hommes et de leurs préjugés, pour parler de l’esprit critique en sachant ce qu’est l’esprit critique, de la grégarité en sachant ce qu’est la grégarité, et donc par extension de la liberté en sachant ce qu’est la liberté, il faut avoir connu le monde des hommes ! Qui connaît le monde des hommes parmi ceux qui vivent aujourd’hui comme des bêtes sauvages, plus malheureux que des animaux domestiques ?

Celui qui ne connait pas le « vivre en société » ne peut pas penser la société.

« REVOIR ANTAN » _ Petite mise-en-bouche GONCOURT _ (sélection politique, t. 1)

Paris, octobre 1857

[…] Me meublant ces jours-ci, je vois de plus en plus que les gains du commerce ne sont pas des gains, mais une suite de fraudes, qui me fait penser quel sommet d’un peuple ce sera, voleur, mensonger.. etc., dans un siècle à peu près, quand toute l’aristocratie de la France sortira du comptoir. […]

Année 1858

[…] Pour les HOMMES DE LETTRES. – Dans ce temps d’appétit matériel, une ambition toute nouvelle de la littérature : une carrière, un métier. L’argent, mobile tout nouveau des lettres au XIXe siècle : Scribe, etc.
Voyez au XVIIIe siècle, Voltaire, Diderot, etc., bien plus préoccupés du gouvernement de l’opinion – et c’est pourquoi ils l’avaient. […]

24 juin 1859

[…] La France est révolutionnaire d’instinct et de fait. Et le curieux est qu’elle est ainsi par esprit d’aristocratie. Point de peuple plus amoureux, plus jaloux des distinctions, plus amateur de noblesse, de titres, de galons, de toutes les surélévations individuelles. C’est pour cela même que nous disons et que nous croyons tant aimer l’égalité, quelque chose que le Français veut toujours pour les autres, jamais pour lui. […]

26 juin

[…] Nous dînons une douzaine à table, en plein air. Oh ! Qu’en ce monde, même en ce monde de la pensée, en pays de lettres, la pensée est peu individuelle, personnelle et, pour ainsi dire, autochtone chez l’homme ! Elle vient des livres, des préjugés. Elle est faite d’alluvions, comme la cervelle de Prudhomme. C’est Voltaire dont on cause et auquel toute la table croit une âme qui embrassait l’humanité dans ses bras, une âme qui était la charité magnifique des idées, un cœur dévoré de la soif de la justice… Voltaire ! Ce cœur sec, cet esprit furieux d’égoïsme, un avocat, non un apôtre ! Voltaire, le squelette du moi !

[…]

Allons, rentrons dans notre coin, allons nous enterrer dans notre famille ! Quittons ce monde sec et plat, où il n’y a ni un dévouement ni un caractère, rien qui dure, rien qui résiste, rien qui aime, souffre, se révolte, rien qui soit fraternité, idéalité, sacrifice ! Monde bourgeois au fond, mais sans éducation et qui ne voile même pas du mensonge mondain des façons, des paroles et des hypocrisies la sécheresse et le sans-cœur profond, horrible, féroce de l’égoïsme humain !

Il y a en nous du dégoût de Caton pour les dieux, du dégoût de Chamfort pour les hommes. Ce temps nous lève le cœur. Il nous semble que nous soyons exilés chez nos contemporains… Les faits nous blessent, la Providence nous répugne, la Chance est impie, la Fortune joue des farces, les pantins sont laids. Cet autre enfant pourri de la Victoire(1) entre tout botté dans l’Histoire et tout vivant dans la Postérité : c’est l’An Mille(2) des illusions et des croyances de l’honnête homme, de la religion de l’honneur. […]

(1)La victoire de Solférino, qui est du 24 juin.
(2)Un synonyme pour : la fin des temps, l’Apocalypse.

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… QUELQUES CITATIONS SUBSIDIAIRES POUR RAMENER UN PEU DE L’AMBIANCE DU JOURNAL DANS TOUTES CES POLITICAILLERIES ….

29 au 7 juin (1859)

[…]
Le soir et le matin, j’entends chanter : Et flon flon flon et zon zon zon… C’est la grosse voix de mon cousin Léonidas, qui chante du Béranger. Cela est régulier, bi-quotidien et long ; enfin, tous les caractères des litanies. Ce sont véritablement pour lui des offices ; véritablement , la gaudriole lui sert de religion. Béranger lui est un dogme.

Pour moi, la philosophie est l’algèbre du pathos.

Un Ancien a mieux défini l’amour que Chamfort. C’est Marc Aurèle : « L’amour ? Une petite convulsion. »
[…]

Les deux grandes mélancolies du siècle, Byron et Chateaubriant, appartiennent à l’aristocratie.

Il y a ici un vieux chat qui ne joue plus, qui ne fait plus le gros dos et qui se sauve, quand il voit un enfant : voilà l’expérience.
[…]

La pensée est une maladie. L’être heureux, c’est l’idiot, le gâteux. – Non, l’être heureux par excellence serait celui qui aurait juste assez d’intelligence pour apprécier ses jouissances matérielles, être heureux de digérer.

Il est des natures populaires, qui semblent endimanchées dans la fortune. Pourquoi deux fois millionnaire, un homme qui, en fait de femmes, aime les bonnes – en fait de vin, le râpé – en fait de lumière, la chandelle – en fait de sièges, les chaises de paille – en fait d’eau-de-vie, l’eau-de-vie de picton – en fait de pain, le pain de ménage – un homme enfin en qui les sens sont peuples ?
[…]

Ma petite cousine est… une femme – peut-être la femme. Un zéro avec une crinoline. C’est le plus grand néant que j’aie encore vu. Une poupée d’où sort une jacasserie d’oiseau et de petites cascades d’éclats de rire. Elle mange et elle dort, et elle lit pour dormir. C’est dans l’ordre humain, un ordre particulier : ça rattache le zoophyte à l’espèce humaine.
[…]

Ce soir, un ouvrier disait à mon cousin : « Moi, je ne suis pas religionnaire… J’aime la religion pour les enfants ; mais moi, je suis trop vieux pour la comprendre. »
[;..]

A l’heure qu’il est, la société est divisée en deux partis, en deux passions : cléricale et républicaine, l’hypocrisie et l’envie.

L’homme, ce rien créé, a une manie de création.

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Août 1859

[…] C’est une grande misère de tout homme qui ne reçoit pas le pouvoir d’héritage, qu’il y grimpe et s’y maintient par toutes sortes de roueries grossières, de saltimbanqueries, d’attrape-peuple. Toute l’histoire de Napoléon, depuis l’époque où, pour me servir de l’expression antique, il affecte la tyrannie, jusqu’à celle où il la possède et l’épuise, est pleine de ces habiletés, de ces mouvements médités et à effet, de ces parades et de ces boniments aux badauds. De la lettre que Premier Consul, il envoie avec un sabre d’honneur à un caporal, en l’appelant « mon camarade », au décret sur le Théâtre-Français, daté, pour donner le change, de ce tombeau de ses destins insolents, Moscou, tout est coup de théâtre. Tout est apprêté, tout est mensonge, tout est réclame chez cet homme, admirable comédien qui n’eut pas, dit Ségur, une passion gratuite(1). Lisez sa correspondance avec Joseph… Il vous laisse hésitant entre l’admiration pour sa campagne de France et l’admiration pour la façon dont il organise la publicité à Paris, entre deux coups de canon. Lisez surtout les deux lettres (PRESSE, 2 août) pour l’entrée triomphale de la Garde : quel metteur en scène n’oubliant rien et descendant jusqu’au détail des couplets à chanter au dessert des repas militaires !(2) Bilboquet de la victoire, Mercadet de génie! C’est le mot de M. de Pradt.(3)

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(1) Cf. Philippe de Ségur, HISTOIRE DE NAPOLEON ET DE LA GRANDE ARMEE PENDANT L’ANNEE 1812.
Ségur, rapportant l’attitude de Napoléon à l’égard de deux prisonniers de marque, le général Wintzingerode, qu’il accable de sa colère, et le prince Narischkine, qu’il flatte, ajoute : « Ce qui prouve qu’il y avait eu du calcul jusque dans sa colère. » (loc. cit., t. I, p. 1157)
(2) Ces deux lettres de Napoléon, communiquées d’abord à l’INDEPENDANCE BELGE, puis reproduites dans LA PRESSE du 2 août 1859 et fidèlement analysées par les Goncourt, datent du 31 octobre et du 17 septembe 1808

(3) Cf. HISTOIRE DE L’AMBASSADE DANS LE GRAND-DUCHE DE VARSOVIE EN 1812, par M. de Pradt, 1815, Préface, p. XIII : « L’esprit de l’homme qui unissant dans sa bizarrerie tout ce qu’il y a de plus élevé et de plus vil parmi les mortels… présente une espèce de Jupiter-Scapin qui n’avait pas encore paru sur la scène du monde. »

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Chose étrange : le despotisme moderne, hier comme aujourd’hui, a une base nouvelle et anti-naturelle, l’opinion publique. C’est à elle qu’il semble toujours parler. Force muselée qu’il caresse et flatte. Toutes les courtisaneries du premier Empereur sont pour l’opinion, toutes ses peurs aussi. Les salons le font trembler, il les hait. L’encre est le sang de l’opinion publique, il la hait ; et cependant que d’actes, que de paroles, que de faussetés pour la séduire et lui plaire ! Par tout son personnage, par le costume même, la redingote grise, il lui parle. C’est comme une femme légitime, qui lui impose assez pour qu’il la trompe avec des égards ou plutôt, c’est une princesse enchaînée et ensorcelée par un mauvais génie, qui lui fait la cour à travers la porte.
L’homme dans César et l’homme dans Napoléon devaient se ressembler. Même mépris de l’humanité, etc. Mais que l’autre est plus sympathique ! Il a des élégances, des aristocraties ; il y a de l’Alcibiade en lui : c’est un génie patricien. Celui-ci, quoique gentilhomme, est peuple. Il n’a de nobles goûts que quand ils sont nécessaires à son rôle. Il prend le goût, ou plutôt la patience de la musique et de la chasse seulement dans son manteau d’empereur. Derrière l’homme de génie, il y a toujours le parvenu, le fils de la Révolution, l’officier d’artillerie, quelque chose de la caserne et de la République. […]

L’ESPRIT DES LOIS, livre vide : les codes des peuples découpés aux ciseaux par un Lapalisse-Machiavel […]

30 Août

Toutes les professions qui impliquent pour l’homme un niveau au-dessus de l’humanité, tel que le prêtre, le juge, le critique, sont des professions infâmes, parce qu’on n’est pas parfait et qu’on remplit des fonctions qui commandent de l’être. […]

L’idolâtrie humaine va aux hommes qui méprisent l’humanité et la représentent en laid, Voltaire et Napoléon. C’est l’histoire des femmes qui aiment les mauvais sujets. […]

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AMBIANCE…

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3 septembre

Ma maîtresse est là, à côté, couchée et saoule d’absinthe. Je l’ai grisée et elle dort. Elle dort et elle parle. J’écoute, retenant mon souffle… C’est une voix singulière et qui fait une émotion étrange, presque peur, que cette voix involontaire et qui s’échappe, la parole sans la volonté, la voix du sommeil – une voix lente et qui a la coupe, l’accent et le poignant des voix de drame au Boulevard. Et d’abord, peu à peu, mot à mot et souvenir à souvenir, comme si avec les yeux du souvenir, elle regardait dans sa jeunesse, voyant les choses et la figure des gens sortir, sous la fixité de son attention, de la nuit où le passé dort : « Oh ! Il l’aimait bien !… Oui, on disait que sa mère avait eu un regard… Il avait des cheveux blonds… Mais ça ne se pouvait pas… Nous serions bien riches à présent, n’est-ce pas ? … Si mon père n’avait pas fait ça… Mais c’est fait, tant pis… Je ne veux pas le dire… »
Oui, il y a comme une terreur à être penché sur ce corps, où tout semble éteint et où la vie animale seule semble veiller, et à entendre ainsi le passé y revenir, comme un revenant dans quelque chose d’abandonné ! Et puis, ces secrets prêts à jaillir et qui s’arrêtent machinalement, ce mystère d’une pensée sans conscience, cette voix dans cette chambre noire, c’est quelque chose d’effrayant, comme un cadavre possédé par un rêve…
Puis ce fut l’impression du jour même, le retour à des paroles dites il y avait quelques heures et toutes chaudes dans la mémoire. La scène avec un monsieur pour lui faire reconnaître son enfant (1), l’enfant d’une femme qu’elle avait accouchée. Et chose étrange, cette femme, si peuple de langue et de ton, eut dans tout son récit non seulement une langue orthographiée, mais encore la diction d’une admirable comédienne. Tantôt elle parlait au cœur de cet homme ; mais surtout, c’était l’ironie qu’elle lui jetait, une ironie sourde et vibrante, qui se terminait presque toujours en un rire nerveux. C’était une verve, des arguments, une éloquence, une science de dire merveilleuse et qui me confondait et par laquelle j’étais ravi comme par la plus étonnante scène de théâtre. Je n’ai connu que Rachel (2) pour dire certains mots, pour jeter certaines phrases comme elle les jetait. Quelque chose aussi, par moments, de la voix poitrinaire de Mlle Thuillier. Car sa voix était changée, transposée je ne sais comment, amère et douloureuse.
Quand je l’éveillai, elle avait encore les yeux pleins de larmes, des souvenirs qu’elle avait évoqués d’abord ; et bientôt sans que je l’y poussasse, elle alla d’elle-même, suivant dans l’éveil le cours de son rêve, à son enfance, à sa jeunesse, à son amant.

(1)Maria, la maitresse des frères Goncourt, est sage-femme.
(2)Rachel Félix, la grande comédienne.

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Gisors, du 6 au 24 septembre

[…] Deux forces balancent l’homme et pondèrent sa volonté : le changement et l’habitude.

La liberté n’a rien à reprocher à la religion : la Terreur et la Saint-Barthélemy. On avait trouvé des soldats, on trouva des juges pour tuer : voilà le progrès. […]

29 octobre

[…] Etre dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n’avoir que les maigres satisfactions – qui vous touchent de si loin et dont vous avez si peu conscience – de cette chose dont le succès n’est jamais au présent et est toujours à l’avenir : un livre. Etre méconnu de ses ennemis, inconnu de ses amis par le sérieux de son œuvre et le peu de bruit qu’on fait autour de soi-même – il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde. […]

1er novembre

[…] Un très singulier symptôme, dans les arts et amateurs d’art, contre Gavarni. Il y a dans cette prodigalité, dans cette variété et dans cette constance de production merveilleuse, dans ce flot de comédies et de tableaux qui lui jaillissent de la main et de la tête, dans l’insolence de l’originalité en art quelque chose d’humiliant par la confusion qu’elle donne aux autres et la conscience de l’impossibilité d’y atteindre. Humiliation que les autres ont fait habilement partager aux amateurs avec les théories des pointus. Ils leur ont persuadé que Gavarni était vieilli, qu’il n’y avait que ses premières lithographies, si maigres, de bonnes.

Et c’est au moment où ce génie est dans sa plénitude, où il a acquis la couleur qu’il n’avait pas, où ce dessin anguleux de modes est devenu le dessin carré, où le moins de gaîté, la verve moins polissonnante de l’esprit sont sauvés par la hauteur philosophique – c’est le moment où il baisse ! Ce qui est concevable dans le public, ce qui est inconcevable dans le monde des artistes et des soi-disant amateurs ! Il y a de l’ostracisme dans la République des Arts contre lui.

Il a aussi, surtout, contre lui cette puissance du parti républicain, si puissant dans la réclame et dans la démolition des gens. Ils ne lui pardonnent pas ses caricatures ou plutôt cette MENIPPEE contre 1848. (1)

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(1) De même que la SATIRE MENIPPEE met en scène les discussions politiques des Etats-Généraux de 1593, de même Gavarni ridiculise les conciliabules d’ouvriers démocrates au cabaret – notamment dans HISTOIRE DE POLITIQUER, série parue dns le PARIS en 1852-1853.

—> http://museums.fivecolleges.edu/info.php?page=2&v=1&s=gavarni&type=exact&t=objects&f=&d=

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Lundi, 21 novembre

[…]

Il paraît que tous les mariages maintenant se font sous le régime dotal. Encore un symptôme du temps et de notre bourgeoisie. Le père et la mère moderne veulent bien livrer à un homme le corps, la santé, le bonheur d’une fille, mais ils sauvent la caisse.

Au reste, sans exagération, la pièce de cent sous est bien le Dieu de ce temps. Et il y a un symptôme bien frappant. Ouvrez le théâtre des divers siècles et des divers peuples : vous y trouverez des drames, des passions, des sentiments, des ridicules. Vous n’y trouverez ni drame ni passion sur une question d’argent. Aujourd’hui, il n’y a qu’une pièce : l’argent. Et il n’y a plus d’autre coup de théâtre sur toutes nos scènes, depuis l’Odéon jusqu’aux Français, que des coups de théâtre d’argent : le contrat de mariage et le testament. Une société, un peuple où la masse des sentiments moraux, des passions mêmes de la jeunesse ont été domptés par la souveraineté absolue de l’argent, cette société, ce peuple ne sont-ils pas menacés d’une révolution de l’argent ? […]

29 novembre

La librairie Amyot me rend mon livre des HOMMES DE LETTRES, en me disant que sa librairie est une librairie tranquille.

Les gens qui ne croient pas à la puissance du Petit Journal me semblent se tromper. Il serait curieux de ne pas trouver à Paris un éditeur pour un livre où ces messieurs croient trouver la ressemblance ou la personnalité de M. de Villemessant. Peut-être enfin qu’en ce moment, le Petit Journal est une chose plus sacrée que le bon Dieu !

J’envoie ce pauvre brave livre à Dentu, dans le courage d’éditeur duquel je n’ai pas grande confiance. A dix, nous ferons une croix. […]

22 décembre (toujours 1859)

[…] Toute œuvre haute est suspecte : elle est fouillée, elle est retournée comme une malle annoncée à la police douanière. Mettez du cru dans un livre philosophique, le livre est saisi. Tandis que dans toute œuvre basse et courante, il y a le bénéfice de toutes les licences et de toutes les tolérances. Les équivoques les plus ignobles du vaudeville et de la farce ont libre cours et le laissez-passer des censeurs de théâtre. Alphonsine peut dire dans une revue : « Vous me piquez le Magenta » ; mais faites une MADAME BOVARY, par exemple, il y aura des juges à Paris.

25 décembre

Je sors de dîner chez mon oncle, qui est tout guilleret et épanoui [d’une] brochure contre le pape. Il y a un vieux sang voltairien dans le bourgeois, quand même ce bourgeois a un père mort sur l’échafaud – quelque chose comme une haine personnelle contre la papauté. Niais qui ne comprennent point que la papauté n’est pas le pape, mais la clef de voûte de l’ancienne société, la sanction de l’ordre social, de la propriété, quelque chose comme un îlot d’autorité que la Révolution va dévorer. Vieille race en France, cette race de magistrats à tête étroite, de badauds libéraux. Cette opposition du bourgeois riche, de l’abonné du CONSTITUTIONNEL, du parlementaire ou du boutiquier – peut-être le plus grand élément de dissolution de la France – mon oncle en est le type.

Hier il criait : « Vive la réforme! » il envoyait sur les finances du gouvernement de Juillet des notes secrètes au NATIONAL et il a fait ainsi, selon ses forces, cette révolution de 48, qui a brûlé les propriétaires en effigie, descendu les loyers – lui, propriétaire dans la rue Saint-Antoine ! Mais Guizot du moins était tombé!… Le voilà aujourd’hui déclamant contre le pape, applaudissant des deux mains à la menace révolutionnaire, jusqu’à ce qu’il tombe dans un chaos social, l’impôt progressif, l’impôt sur les riches du 15 mai 1848, à la suite de cette autre expédition de Pologne décrétée par Barbès, la guerre d’Italie… Et il a été à la messe ce matin ! … Voilà le bourgeois ! […]

31 décembre

Mon autre petit cousin me récite ce qu’il appelle des vers, sur son pion. A-t-on remarqué que l’enfant commence toujours à jouer à la littérature par la poésie, c’est-à-dire par la rime, par l’assonance des mots ? C’est un moyen pour lui de se passer d’idées. Un terrible argument contre la poésie, qu’on a oublié.

3 janvier, année 1860

Si nous avions besoin de scandale pour avoir du talent, nous ferions une brochure intitulée : DE L’UTILITE DE DIEU DANS LE CIEL ET DU PAPE SUR LA TERRE.
Après tout, la religion demande la foi à des mystères, sa Trinité, etc. : si j’étais forcé d’opter, je crois, ma parole d’honneur, que j’aimerais mieux encore ça que la foi demandée par la religion républicaine, la foi à l’amour de l’humanité de Voltaire, au cœur de Robespierre, etc.

7 janvier

Soirée de la signature de contrat du mariage d’Edouard avec la fille d’un avoué (1). J’ai passé mon temps à inspecter les attitudes. Jeunes gens de la diplomatie, dont le genre est de marcher sur la pointe du pied, les épaules relevées, le dos bossu, le bras en anse et riant à chaque phrase qu’ils disent ou entendent, la tête penchée.
Puis des conseillers d’Etat, de vieux avoués, bref des bourgeois. Tous ces hommes, dont le physique dit la fortune bourgeoise, la fortune moderne, qu’on ne peut remonter à plus d’une génération sans la trouver faite par des grapillages en grand sur les armées, les retours de bâton d’une recette générale, d’une étude achalandée, des gains de commerce ou de Bourse, je ne sais quoi d’impur et de bas : généralement des carrures de marchand de bœufs, des faces tourmentées d’usuriers de campagne, parfois grotesques, un col farnésien, une massive envergure d’épaules, de petits avant-bras, du ventre. Oh ! que Daumier leur a été suscité justement ! Quels portraits de la race, quelle vengeance ! – signalement physique à ne pas oublier dans la BOURGEOISIE.

(1) Edouard Lefebvre de Béhaine épouse Louise Masson.
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EN TÊTE A TÊTE AVEC FLAUBERT

PARENTHÈSE LITTERAIRE
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Puis nous somme seuls, lui et nous, dans le salon tout plein de fumée de cigares ; lui arpentant le tapis, cognant de sa tête la boule du lustre, débordant, se livrant comme avec des frères de son esprit.
Il nous dit sa vie retirée, sauvage, même à Paris, enfermée et fermée. Détestant le théâtre, point d’autre distraction que le dimanche, au dîner de Mme Sabatier, la Présidente, comme on l’appelle dans le monde Gautier ; ayant horreur de la campagne. Travaillant dix heures par jour, mais grand perdeur de temps, s’oubliant en lectures et tout prêt à faire un tas d’écoles buissonnières autour de son œuvre. Ne s’échauffant que vers les cinq heures du soir, quand il s’y met à midi ; ne pouvant écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir d’idées posées comme par un peintre qui place ses premiers tons.

Puis, nous causons du petit nombre de gens qui s’intéressent au bien fait d’une chose, au rythme d’une phrase, à une chose belle en soi :

Comprenez-vous l’imbécilité de travailler à ôter les assonances d’une phrase ou les répétitions d’une page ? Pour qui ? … Et puis, jamais, même quand l’œuvre réussit, ce n’est le succès que vous avez voulu, qui vous vient. Ce sont les côtés de vaudeville de MADAME BOVARY qui lui ont valu son succès. Le succès est toujours à côté… Oui, la forme, qu’est-ce qui dans le public est réjouit et satisfait par la forme ? Et notez que la forme est ce qui vous rend suspect à la justice, aux tribunaux, qui sont classiques… Mais personne n’a lu les classiques ! Il n’y a pas huit hommes de lettres qui aient lu Voltaire, j’entends lu. Pas cinq qui sachent les titres des pièces de Thomas Corneille… Mais l’image, les classiques en sont pleins ! La tragédie n’est qu’images. Jamais Pétrus Borel n’aurait osé cette image insensée :

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai (1).

L’art pour l’art ? Jamais il n’a eu sa consécration comme dans le discours à l’Académie d’un classique, de Buffon : « La manière dont une vérité est énoncée est plus utile à l’humanité que cette vérité même (2). » J’espère que c’est l’art pour l’art, cela ! Et La Bruyère, qui dit : « L’art d’écrire est l’art de définir et de peindre (3). »

Puis il nous dit ses trois bréviaires de style, La Bruyère, quelques pages de Montesquieu, quelques chapitres de Châteaubriand ; et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés comme pour des embrassements de drame, dans une envergure d’Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des fragments du DIALOGUE DE SYLLA et D’EUCRATE, dont il nous jette le bruit d’airain, qui semble un rauquement de lion.
Flaubert nous cite cette critique sublime de Limayrac [dans le CONSTITUTIONNEL] sur MADAME BOVARY, dont le dernier mot : « Comment se permettre un style aussi ignoble, quand il y a, sur le trône, le premier écrivain de la langue française, l’empereur (4) ? »

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(1) Racine, ANDROMAQUE, acte I, sc. 4.
(2) Buffon dit exactement : « Un beau style n’est tel que par le nombre infini des vérités qu’il renferme. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet. » (DISCOURS DE RECEPTION A LACADEMIE FRANCAISE, 1753.)
(3) La Bruyère, CARACTERES, I, 14 : « Tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. »

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Dimanche 29 janvier (TOUJOURS AVEC FLAUBERT)

[…] Puis causerie sur de Sade, auquel revient toujours, comme fasciné, l’esprit de Flaubert : « C’est le dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m’explique : c’est l’esprit de l’Inquisition, l’esprit de torture, l’esprit de l’Eglise du Moyen Age, l’horreur de la nature. Il n’y a pas un arbre dans de Sade, ni un animal. »

4 mars

Parcouru les LEGENDES DES SIECLES de Hugo. Ce qui me frappe d’abord, c’est l’analogie des tableaux d’Hugo avec les tableaux de Decamps. On pourrait suivre, presque pas à pas, l’épopée tronçonnée et cyclique du poète dans l’œuvre du peintre. Le porcs du Sultan, n’est-ce pas le BOUCHER TURC ? Les paysages d’Evangile ne sont-ils pas les paysages si grandement lignés du SAMSON ? Oui, de la poésie peinte, empâtée… Et n’est-ce pas faire la plume petite que de la faire rivaliser avec le pinceau ? Une merveille tombée de la Bible, BOOZ. Mais bien de l’effort, des caricatures de force, du titanesque factice, la recherche puérile des mots sonores qui grisent la rime. Je ne sais pourquoi, ces dernier vers d’Hugo m’ont fait songer aux étalages des parfumeurs, qui s’ouvrent et laissent voir un petit flacon entouré de feuilles d’or estampées, dans lequel est scellé un parfum de musc capable de faire avorter un dromadaire.

Nous en causons avec Flaubert, que nous allons voir. Ce qu’il a surtout remarqué dans Hugo, c’est l’absence de pensée, lui qui veut se poser en penseur. Et c’est pourquoi il aime ça :

Hugo, ce n’est pas un penseur, c’est un naturaliste ! Il est dans la nature à moitié corps. Il a de la sève des arbres dans le sang.

Puis la conversation va à la comédie vengeresse, que notre temps appelle et que notre public ne supporterait pas : quelque chose comme une pièce intitulée LA BLAGUE. Et tous trois de convenir que c’est la plus sale des prostitutions actuelles de la famille, ce Ma Mère qui est un refrain des gens, des pauvres, des saltimbanques : dédicaces A ma mère, etc.
[…]

Le libéralisme, un parti qui sera toujours bien fort. C’est grand comme la bêtise et l’hypocrisie humaines.

[…]

Après tout, nous sommes fiers, entre nous, de notre livre qui restera, quoi qu’on fasse et malgré le silence que veut faire le journalisme. Nous dirions avec l’accent de Maury, si l’on nous demandait : « Vous vous estimez donc beaucoup ? – Très peu quand je me considère, beaucoup quand je me compare. »

Il est bon d’être deux pour se soutenir devant de pareilles indifférences et de pareils dénis de succès, il est bon d’être deux pour se promettre de vaincre la fortune, quand on la voit violer par tant d’impuissants.
Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans désespoir, apprendront-elles le courage à des travailleurs d’un autre siècle. Qu’ils sachent donc qu’après dix ans de travail, quinze volumes, tant de veilles, une si longue conscience, des succès, une oeuvre historique qui a eu sa place en Europe, après ce roman, où les attaques même reconnaissent une force magistrale, il n’y a pas une revue, pas un journal, petit ou grand, qui est venu à nous, et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne serons pas obligés de le publier à nos frais. Et cela quand les plus petits fureteurs d’érudition et les plus minces écrivailleurs de nouvelles sont édités, payés, réimprimés ! Mais si on n’avait encore à se défendre dans ce siècle que contre les imbéciles, les gens sans talent, qui ne font ombrage à personne ! Il faut encore lutter, désarmés, contre la blague, contre ces succès des Houssaye et des Feydeau, volés à coup de réclame, contre ces succès qu’on fait par traités – traités où l’auteur s’engage à faire six mille francs d’annonces avant de toucher à ses bénéfices.

26 mars

Il est des jours où je me demande si ces monstrueux succès, les Thiers et les Scribe, cela n’est pas fait avec la conviction intime d’un chacun, de moyenne intelligence, qui les lit ou les écoute, que s’il se mettait à faire une pièce ou à écrire l’histoire, il ferait la pièce de M. Scribe, il écrirait l’histoire comme M. Thiers. Ne pas humilier le public, voilà le grand secret de ces médiocrités fortunées et comblées. C’est l’histoire de ces deux portières, qui étaient assises à côté de Flaubert dans un théâtre du Boulevard et qui prédisaient, scène par scène, ce qui allait arriver à chaque acte : elles trouvaient beaucoup de talent à M. Dennery, qui les avait devinées.

Carle Vernet éclate avec la Révolution. L’avènement de la bourgeoisie est l’avènement de la caricature. Ce plaisir bas de la dérision plastique, cette récréation de la laideur, cet art qui est à l’art ce que la gaudriole est à l’amour, est un plaisir de famille bourgeoise ; elle y prend tant de joie qu’elle a ri même de Daumier.

***

Il y a, ces temps-ci, dans cette société, une grande affectation de paternité. L’enfant n’est plus, avec la femme, relégué dans le gynécée des autres siècles. On le montre tout bambin. On est fier de la nourrice qu’on affiche. C’est comme un spectacle qu’on donne de soi et une ostentation de production. Bref, on est père de famille comme on était, il y a près d’un siècle, citoyen – avec beaucoup de parade. […]

8 avril

[…] L’homme qui, passé un certain âge, après une certaine expérience de la vie, croit à la justice des hommes, à la justice des choses : un fier coquin, à moins qu’il ne soit un imbécile plus grand encore !

9 avril

Je rencontre Morère qui, à ma vue, se hâte de boutonner, avec un bouton blanc sur les coutures, sa redingote sur la chemise dont il rougit. Il me raconte qu’il va quitter l’ILLUSTRATION, vendue au gouvernement. C’est son pain auquel il renonce : « Mais que voulez-vous? nous dit-il, je n’ai pas d’opinions, mais j’ai des antipathies… » Combien y en a-t-il comme celui-là ?

18 avril

Nous allons rendre visite à une vieille bonne, mariée ici à un coutelier et qui a deux enfants. Cette excellente mère n’a trouvé façon de prouver son cœur à ses enfants qu’en en faisant des monstres : je n’ai jamais vu faces porcines pareilles. La maternité au village ressemble à l’élève des bestiaux.
[…]
Le service est dur, presque cruel en province. La servante n’est point traitée en femme ni en être humain. Elle ne sait jamais ce que c’est que la desserte d’une table. On la nourrit de fromage et de potée et on exige d’elle, même malade, un labeur d’animal. Je crois que si le luxe amollit l’âme, il attendrit bien aussi le cœur.

20 avril

L’homme éclairé, vraiment sage, ne doit pas même être athée. Il ne doit pas même avoir la conviction de cette religion négative.

26 avril

Ni un homme ni une société ne peuvent se passer de religion ou, si l’on veut, de superstition.

Point de pire condition que d’être le fils d’un philanthrope, d’un républicain. Voyez le fils de Mirabeau, l’Ami des hommes ; voyez les enfants de Rousseau – et enfin, le fils naturel de Béranger, qu’il déporta aux colonies !

[…]

Dans les romans du XVIIEe siècle, l’amour : un libertinage d’esprit et comme une débauche de curiosité, mais jamais de passion. Je ne vois même pas de tempérament. A noter ce caractère de méchanceté qui est dans tout le siècle, la méchanceté dans la nuit, charmante dans Crébillon, infernale dans Laclos. Tous les hommes-types du temps, Louis XV, Choiseul : méchants.

L’autre nuit, on a manqué d’assassiner une femme sur mon carré. Cette femme sort d’un bordel. C’est une chose curieuse, qu’il n’y ait que ces femmes qui inspirent assez d’amour pour qu’on les tue.

7 juin

[…] Que parle-t-on de la difficulté de croire avec sa raison aux dogmes religieux ? Croyez donc avec l’expérience à tous les dogmes sociaux, au dogme de la justice ! Croyez qu’il y a des juges pour juger selon leur conscience et non selon leur carrière !… N’est-ce pas un beau mystère, qu’un homme, revêtu d’une robe, dépouille immédiatement toutes les passions et toutes les bassesses de l’homme ? […]

Une lorette, une actrice fera toujours moins pour avoir un homme, qu’elle veut avoir, qu’une femme du monde, parce qu’elle a des distractions.

[…] C’est une bien jeune illusion d’un homme qui n’a guère lu l’histoire que de croire que l’humanité arrive par la république à une forme définitive de gouvernement et par cette forme définitive et supérieure aux autres, à une somme pus grande de bien-être et de moralité. Une génération serait donc élue pour avoir, elle seule, le paradis sur terre ? Il y a compensation dans tout progrès social. Le quelque bien matériel qui a pu être acquis par les générations présentes est compensé par mille maladies morales, qui me font comparer le progrès à la guérison des dartres, qu’on ne guérit qu’en ne donnant aux malades des affections de poitrine ou de vessie.

La seule marque, qui ne trompe point, de l’intelligence de l’homme, c’est la personnalité de ses idées, c’est-à-dire l’antagonisme des idées reçues.

Plus nous allons et plus rien ne nous lie aux autres, que l’intelligence. La moralité même, sur laquelle autrefois nous étions si sévères, aussi sévères pour autrui que nous le sommes et le serons toujours pour nous, ne passe qu’après. […]

15 juillet

[…] Les maçons qui travaillent au château de mon oncle gagnent 5 francs 75 centimes par jour. Mais ces gens-là sont le peuple : le gouvernement fera toujours pour eux, les déclamateurs bâtiront toujours des utopies sur leurs misères. Ils ne penseront jamais à la classe des petits employés et des petits rentiers, à ces malheureux qui ont une position à soutenir, un fils à envoyer au collège, une robe décente à donner à leur femme, un dîner convenable à rendre, besoin d’un habit de gala, de gants pour aller dans le monde. Jamais, sur ceux-là, on ne s’apitoiera, jamais on ne s’en occupera. Et cependant, peut-être, ne sommes-nous pas loin, avec la hausse des salaires et des objets de première et de seconde nécessité, d’un temps où entre des banquiers crevant d’argent et des ouvriers pleins d’argent de poche, il y aura une classe moyenne, une bourgeoisie, crevant de détresse et de misère.

Décidément, la femme est un animal religieux et bourgeois.

29 juillet

[…] Il pleut des petits livres, des Rigolbochades, tolérées, autorisées, encouragées par le gouvernement, qui se garde bien de les poursuivre. Il réserve la police correctionnelle pour les gens comme Flaubert et comme nous. Je viens d’en lire un, intitulé CES DAMES (1), où le mot miché est imprimé en toutes lettres, ce qui peut donner l’idée du reste ! La littérature pornographique va bien à un Bas-Empire, elle le sert. Je me suis rappelé un couplet intercalé dans le JUIF ERRANT par M. Mocquard, que j’ai entendu l’autre soir à l’Ambigu : le sens en était qu’il ne fallait plus faire de politique, mais s’amuser, gaudrioler et jouir. On dompte les peuples comme les lions, par la masturbation. Je ne sais vraiment, en ce moment, qui occupe le plus Paris, de Rigolboche (2), de Garibaldi ou de Léotard (3).

(1) /CES DAMES ! physionomies parisiennes, ornées de portraits photographique par Petit et Trinquard./ Portraits de mesdames Malakoff, Zouzou, Risette…
(2) Marguerite Bédel de son vrai nom, venue de Lorraine chercher fortune à Paris, danseuse légère.
(3) Léotard, « l’homme volant ».

12 octobre

[…] Tous les sentiments généreux, chevaleresques, idéaux, en dehors du bon sens et de l’intérêt, disparaissant de ce monde par la spéculation et la monomanie d’enrichissement, il ne restera plus pour levier aux volontés que des sentiments matériels de bon sens et de positivisme. Cela est impossible. C’est une rupture d’équilibre entre le physique et le moral d’une société, qui doit la mener à la culbute.

On n’a pas remarqué que la théorie du succès dans la vie sociale correspond précisément au principe du fait accompli dans la politique. […]

25 octobre

[…] C’est une chose triste à penser, que peut-être, il n’y a de véritablement aimés en ce monde que les maquereaux. Car ils reçoivent la plus grande preuve d’affection de la créature sociale : de l’argent ! […]

18 décembre

[…] La visite commence. Nous nous raidissons, nous suivons M. Velpeau avec ses internes ; mais nous nous sentons les jambes comme si nous étions ivres, avec un sentiment de l’existence de la rotule dans nos genoux et comme de froid dans la moelle de nos tibias… Quand on voit cela, et ces pancartes, où il y a au chevet du lit ces seuls mots disant : Opérée le…, il vous vient l’idée de trouver la providence abominable et d’appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause de l’existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, quelque chose qu’il nous semble avoir rêvé, plutôt que vu. Et, chose étrange, tant l’horreur qui est là-dessous est voilée sous les draps blancs, la propreté, l’ordre, le silence – il nous reste de ce souvenir quelque chose de presque voluptueux, de mystérieusement irritant. Il nous reste de ces femmes pâles, entrevues sur ces oreilles, presque bleuâtres et transfigurées par la souffrance et l’immobilité, une image qui nous chatouille l’âme et qui nous attire comme quelque chose de voilé, qui fait peur. Chose plus étrange, nous qui avons horreur de la douleur des autres comme de la nôtre, nous à qui le de Sade et les excitations au sang sont nauséabondes, nous nous sentons plus qu’à l’ordinaire en veine d’amour et plus privés qu’à l’ordinaire de notre maîtresse, qui nous écrit qu’elle ne peut venir. J’ai lu quelque part que les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées à l’amour que les autres. Quel abîme, tout cela !

C’est une chose, je crois, toute particulière à la bourgeoisie que la lâcheté dans les relations sociales. J’entends par lâcheté le talent de ménagement et d’accommodement bas, qui empêche les gens qui se détestent de se fâcher. Il y a dans les familles bourgeoises, souvent, un train de refroidissement et de replâtrages intéressés, presque aussi ignoble et sans cœur que dans les collages de femme à homme. On se déteste, mais on se craint et chacun met les pouces, parce qu’on pense à mille circonstances où il serait fâcheux d’être brouillés. Les plus hauts ménagent les plus petits, parce que celui-ci peut servir de parrain dans une circonstance, celui-là peut dire du mal de vous pour un mariage. Je crois que ces abaissements hypocrites n’étaient pas jadis dans la noblesse. Il y avait des haines, droites et tirées du fourreau. Les parents se désunissaient plus brutalement, mais plus loyalement. Il y avait un reste de chevalerie dans les querelles, dans les jalousies, même de famille.

Dimanche 23 décembre

[…] Elle a soulevé la couverture, a jeté au garçon une alèse pour voiler le bas-ventre du malade, a relevé les draps, qui ont fait un paquet au pied du lit, et prenant le malade, elle l’a retourné sur le dos. J’ai vu ce dos, un dos talé, déformé par le lit, où la chair n’a plus de forme, un peu comme un dos d’enfant serré par les langes. Puis elle l’a retourné pour enlever le drap du dessous. Les jambes raides du malade ont tourné, maigres et tout en os, comme des jambes de Christ. Et toujours lui parlant, sans cesser de le caresser de la voix et sans s’arrêter à ses résistances, elle lui a dit qu’on allait lui donner à boire. Et cela a fini par le bassin.

En vérité, cela vous arrache l’admiration du cœur. Cela est simple et d’une grandeur qui épouvante. Elle nous regardait, elle ne nous voyait pas. Point de type ailleurs de pareille charité. C’est l’excuse d’une religion qu’une pareille institution. Amener une femme – une faiblesse, un appareil nerveux -, à cela, et un cœur, à être tout entier aux autres qui souffrent ! Allons, il sera encore assez difficile de bâtir une foi quelconque, qui arrive à ce résultat-là ! Et puis j’ai pensé, devant cette femme, avec dégoût, comme on penserait à un goujat en goguette, à cette bête et impure chanson de Béranger sur la sœur de charité et la putain de l’Opéra, arrivant ensemble au paradis par la charité.  Il y a toujours eu, dans les ennemis du catholicisme, un certain sens  respectueux de la femme qui leur a manqué et qui les marque à l’âme comme des gens de mauvaise compagnie ; le chef de la famille, par exemple, Voltaire, qui, voulant faire un poème ordurier, s’en va choisir Jeanne d’Arc, une sainte de la patrie.

25 décembre

[…] J’ai été dimanche prendre des notes à la messe. Je crois qu’on a dit que la messe était l’opéra des servantes : non, c’est l’opéra de la femme !

Une main humaine, souvent une main de femme, une aumônière tendue : c’est la quête dans l’église catholique. Une espèce de filet à papillons au bout d’un bâton de bois qu’on allonge : c’est la quête dans la chapelle protestante. C’est un peu là les deux religions.

Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie et dans des positions subalternes sont effacés et comme usés d’aspect et de manières ; et même sur les choses qui arrivent, sur ce qu’ils voient, sur ce qu’ils entendent, ils ont l’air d’avoir les sens de l’âme usés et leur jugement n’a plus ni vivacité ni indignation ni colère. Ils sont affectés des choses comme de loin.

On a démenti l’autre jour qu’un homme était mort de faim à Paris. Si, un homme est mort de faim sur le carreau. Il avait deux manches à balai croisés sous la tête comme oreiller ; et ses enfants couchés, qui avaient froid, appuyaient la tête sur leur père encore chaud.

Il semble que dans la création du monde et des choses, Dieu n’ait pas été libre ni tout-puissant ; on dirait qu’il a été lié par un cahier des charges. Tout ce qu’il fait, il le fait par réaction : il a été obligé de faire l’hiver pour faire l’été.

Rien n’est curieux, au musée d’Artillerie, comme l’aspect sous lequel se présentent à vous la guerre ancienne et la guerre moderne. La guerre ancienne vous apparaît personnelle, brutale, herculéenne, un homme dans une forteresse, à cheval. La guerre moderne vous semble une machination, une machine infernale. On voit un vieux savant, qui est dans son cabinet et qui invente quelque chose comme le fulmi-coton.

26 décembre

Nous allons à la Charité. Nous partons dans la neige, par un jour d’hiver qui se lève, avec, au bas du ciel, comme une réverbération rousse d’incendie. La pierre, sous les tons froids de la gelée, a les tons, chauffés par dessous, de la rouille.
Nous assistons à la visite et nous voyons mettre dans la boîte à chocolat un paquet noué aux deux bouts, qui est une morte.

.. ETC.

27 décembre

C’est affreux, cette odeur d’hôpital qui vous poursuit. Je ne sais si c’est réel ou une imagination des sens ; mais sans cesse, il faut se laver les mains. Et les odeurs qu’on s’y met, échauffées et s’éteignant, ont cette vague fadeur de cérat.
Il faut nous arracher de là, demain, au plus tôt, par quelque distraction violente, qui nous relance dans notre ancien monde d’idées et de pensées préoccupantes. Ah ! lorsqu’on est pris ainsi, lorsqu’on sent tout ce dramatique vous palpiter dans la tête et les matériaux de votre œuvre vous donner ce singulier sentiment de peur, que le petit succès du jour présent vous est inférieur ! Et comme ce n’est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que vous sentez, ce que vous avez vu avec l’âme et les yeux !

Je tombe, en feuilletant un livre, sur ce mot sublime, à noter dans notre pièce de la Révolution. Le peuple criant : « A la guillotine ! à la guillotine ! – On y va, canaille ! » dit une marquise.

La femme excelle à ne pas paraître stupide.

Peut-être n’y a-t-il de véritable liberté que dans l’état sauvage. A mesure que de l’isolement, la civilisation marche à la centralisation – marche fatale et croissante de vitesse -, l’individualité est plus absorbée. L’Etat, surtout depuis 89, est d’un absorbant prodigieux ! L’avenir, ne sera-ce pas l’Etat absorbant tout, assurant tout, tenant à ferme la propriété de chacun ? On n’aura plus le despotisme dans un homme, dans une volonté ; mais il y aura, étendu sur tout, le réseau d’une réglementation omnipotente, la tyrannie de la bureaucratie, en un mot le gouvernement absolu de l’Etat, administrant tout au nom de tous.

Toutes les carrières qui ont pour but autre chose que de soutirer de l’argent au public ou d’en demander au Budget sont d’horribles carrières. La poursuite de l’argent fait l’homme rond, le bourgeois carré, qui meurt de pléthore, avec des petits enfants qui lui grimpent aux jambes, des idées épanouies au cœur. On meurt des autres poursuites, de la poursuite des choses qui ont des ailes : voyez Gros, voyez Nourrit, et tant d’autres (1).

(1) Le baron Gros, après avoir été l’un des grands peintres officiels de l’Empire, se voyant tenu à l’écart sous la Monarchie de Juillet, sombra dans la neurasthénie et se suicida en se jetant dans la Seine, le 25 juin 1835. Le ténor Adolphe Nourrit ayant craint, à la suite d’une défaillance passagère, que sa voix ne fût compromise, se précipita, une nuit, de la fenêtre de son appartement sur le trottoir (7 août 1839).

[…]

Il y a un critique littéraire, nommé Pelletan, qui n’a jamais nommé un roman qui ne fût pas écrit par un homme de son parti. C’est là ce qui fait ce parti républicain si fort : c’est la première coterie de France.

Robespierre, Proudhon, Manin, Cavour, républicains à lunettes.

Je crois que vraiment, à aucun temps de l’humanité, dans les plus grandes décadences de l’âme humaine, l’exemple de la vie n’a été aussi démoralisant. C’est une véritable apothéose des canailles. L’insolence, la facilité des fortunes de ces gens se dressent de tous côtés sur le chemin de l’honnête homme, comme pour lui dire : « Tu es une foutue bête! »

3 avril

Le gandin en herbe : voilà l’enfant moderne. Une génération s’élève à l’heure qu’il est, qui ne sera que cela : une génération de gandins. Ces enfants, qui seront des hommes demain, sont déjà plus vieux que leurs pères. Ils n’auront pas d’autre passion que le bien-être, point d’autre règle que la convenance. Ils seront les Parisiens de la décadence, les Parisiens du Jockey-Club. Leur cervelle tournera entre la danseuse de l’Opéra, le cheval de course et la distinction des crus. A vingt ans, ils auront arrangé leur vie jusqu’à la vieillesse. Ils se seront défendus toute folie.

Quelle histoire fera cette portée d’hommes-là ? Où ira ce monde de bas-empire ? Et que fera-t-on de cette chose qui battait en France, le cœur, ce qui jette l’esprit aux aventures, les peuples à l’enthousiasme, les nations aux grandes choses, ce qui met l’honneur dans l’honneur de tous et dans la conscience publique ?

Le 7 avril, avec Saint-Victor

[…] Puis parlant du cercle étroit où roulent toutes ces cervelles du Jockey, « les vins, les danseuses d’Opéra et les chevaux ». Parlant du monde où il n’y a pas de race, où les grands noms de femmes ont des types de cuisinières, de revendeuses à la toilette, il nous remet en mémoire ce mots d’un Isaïe : « J’ai vu les maîtres à pied et les esclaves à cheval. »

Et nous pensons avec lui à ce passage de La Bruyère où il dit : « Ce que j’envie aux riches, ce n’est pas leur opulence, leurs jouissances ; c’est d’avoir dans leur service des gens qui leur sont si supérieurs. » […]

Mardi 9 avril

Visite de Flaubert. – Il y a vraiment chez Flaubert une obsession de de Sade. Il se creuse la cervelle pour trouver un sens à ce fou. Il en fait l’incarnation de l’Antiphysis et va jusqu’à dire, dans ses plus beaux paradoxes, qu’il est le dernier mot du catholicisme, la haine du corps. Il faut que chaque homme ait sa toquade… A examiner si de Sade n’est pas, comme Marat, un produit de 93 ? Est-il vrai que ses livres aient été écrits avant le sang de la Terreur ? […]

30 mai

[…] Je viens de lire un livre légitimiste, SOUVENIRS D’UNE DAME DE MADAME LA DAUPHINE : histoire d’un parti bête ! Ce n’est pas Marie-Antoinette qui est la femme de ce parti-là : la duchesse d’Angoulême, voilà leur sainte orthodoxe. Et puis, c’est écrit dans le style de la chapelle expiatoire !
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UN MANIFESTE

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   A faire, comme préface de notre ETAT AU XVIIIe SIECLE, un grand manifeste contre le libéralisme, le testament des aristocraties. Avouer nos idées et tout ce que nous pensons intus et in cute (1), proclamer notre conscience historique brutalement, insolemment, sans peur. Nier radicalement tous les fameux bienfaits de 89.
Montrer l’énormité de l’enflure, de la blague, du dénaturement de la presse, des journaux, des livres libéraux, à propos des idées, des principes, des faits mêmes de la Révolution. Tout cela a été jugé, même par les plus intelligents, avec des préjugés, des rengaines, des conventions, la stupidité populaire du Pitt et Cobourg, depuis la prise de la Bastille, où pas un homme du monde, pas un lecteur de la REVUE DES DEUX MONDES ne sait combien il y a eu de prisonniers délivrés : deux ! Et ainsi de suite, à plus forte raison, des idées ! La dîme, par exemple, cette fameuse dîme ? Voyez Young : cent et quelques millions. Et qu’est-ce qui pense aux quatre cents millions de la guerre ?
L’hérédité détruite ? Mais elle est partout ! Nous avons le fils de M. Guizot, au lieu du fils de M. de Montmorency, voilà ! L’hérédité dans les académies, dans les places, à la Cour des comptes… L’égalité de l’impôt, avec tous ces millions de rnetes qui ne paient pas l’impôt ?
Et penser que ce sont des hommes d lettres qui éreintent ce temps-là… Quelle position alors, auprès de celles qu’ils ont aujourd’hui ! Comptez les princes montant chez Marmontel, les maisons de duchesses où il était reçu, et comment ! Y a-t-il, à l’heure qu’il est, un homme de lettres allant dans le monde ? A peine s’il est reçu aux bals d’un agent de change !
Tout cela, comme toutes les révolutions, révolution d’envie ! La bourgeoisie a mangé la noblesse. Mais patience, écrivains qui frappez sur ce vieux régime ! Il y a en dessous des gens qui n’ont pas de bottes. Générations qui maudissez les privilèges du passé, l’heure viendra pour vos privilèges. Et l’on ne vous verra pas, bourgeoisie, laisser dans l’histoire, comme l’aristocratie française, la trace d’un grand souvenir et d’une belle mort. On ne vous guillotinera pas, vous ne méritez pas Sanson ; mais on vous rognera vos fortunes. On vous frappera au cœur par des impôts sur le revenu. Et le privilège de l’argent sera mangé comme le privilège de la noblesse. Et une autre presse viendra, qui parlera des grands principes de 1889 et détestera l’Ancien Régime de la bourgeoisie.
Un seul homme a touché à l’histoire de l’ancienne société avec quelque impartialité, M. de Tocqueville. Mais il était trop près des passions d’alors, engagé dans le libéralisme d’alors, prévenu même dans sa bonne foi. Nous, libres de toutes choses, n’étant point journalistes, point engagés dans un parti, indépendants même de l’avenir et d’ambitions de places. Grand-père : savonnette à vilains ; notre père, voilà d’où nous descendons. Tout le monde ne peut pas avoir un père ressaveteur de culottes.
Faire cela très vif, très personnel, très actuel, et risquer la poursuite même. Idée générale : point de progrès, des évolutions seulement dans l’humanité.

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(1) intus et in cute : « au dedans et sous la peau ».

Chaud devant !

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Grosses publications en perspective… Ceux qui me suivent encore ne vont pas le regretter ! ^^

Si après cela, il me reste encore des choses à dire, je veux bien me faire nonne…