« REVOIR ANTAN » _ Petite mise-en-bouche GONCOURT _ (sélection politique, t. 1)

Paris, octobre 1857

[…] Me meublant ces jours-ci, je vois de plus en plus que les gains du commerce ne sont pas des gains, mais une suite de fraudes, qui me fait penser quel sommet d’un peuple ce sera, voleur, mensonger.. etc., dans un siècle à peu près, quand toute l’aristocratie de la France sortira du comptoir. […]

Année 1858

[…] Pour les HOMMES DE LETTRES. – Dans ce temps d’appétit matériel, une ambition toute nouvelle de la littérature : une carrière, un métier. L’argent, mobile tout nouveau des lettres au XIXe siècle : Scribe, etc.
Voyez au XVIIIe siècle, Voltaire, Diderot, etc., bien plus préoccupés du gouvernement de l’opinion – et c’est pourquoi ils l’avaient. […]

24 juin 1859

[…] La France est révolutionnaire d’instinct et de fait. Et le curieux est qu’elle est ainsi par esprit d’aristocratie. Point de peuple plus amoureux, plus jaloux des distinctions, plus amateur de noblesse, de titres, de galons, de toutes les surélévations individuelles. C’est pour cela même que nous disons et que nous croyons tant aimer l’égalité, quelque chose que le Français veut toujours pour les autres, jamais pour lui. […]

26 juin

[…] Nous dînons une douzaine à table, en plein air. Oh ! Qu’en ce monde, même en ce monde de la pensée, en pays de lettres, la pensée est peu individuelle, personnelle et, pour ainsi dire, autochtone chez l’homme ! Elle vient des livres, des préjugés. Elle est faite d’alluvions, comme la cervelle de Prudhomme. C’est Voltaire dont on cause et auquel toute la table croit une âme qui embrassait l’humanité dans ses bras, une âme qui était la charité magnifique des idées, un cœur dévoré de la soif de la justice… Voltaire ! Ce cœur sec, cet esprit furieux d’égoïsme, un avocat, non un apôtre ! Voltaire, le squelette du moi !

[…]

Allons, rentrons dans notre coin, allons nous enterrer dans notre famille ! Quittons ce monde sec et plat, où il n’y a ni un dévouement ni un caractère, rien qui dure, rien qui résiste, rien qui aime, souffre, se révolte, rien qui soit fraternité, idéalité, sacrifice ! Monde bourgeois au fond, mais sans éducation et qui ne voile même pas du mensonge mondain des façons, des paroles et des hypocrisies la sécheresse et le sans-cœur profond, horrible, féroce de l’égoïsme humain !

Il y a en nous du dégoût de Caton pour les dieux, du dégoût de Chamfort pour les hommes. Ce temps nous lève le cœur. Il nous semble que nous soyons exilés chez nos contemporains… Les faits nous blessent, la Providence nous répugne, la Chance est impie, la Fortune joue des farces, les pantins sont laids. Cet autre enfant pourri de la Victoire(1) entre tout botté dans l’Histoire et tout vivant dans la Postérité : c’est l’An Mille(2) des illusions et des croyances de l’honnête homme, de la religion de l’honneur. […]

(1)La victoire de Solférino, qui est du 24 juin.
(2)Un synonyme pour : la fin des temps, l’Apocalypse.

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… QUELQUES CITATIONS SUBSIDIAIRES POUR RAMENER UN PEU DE L’AMBIANCE DU JOURNAL DANS TOUTES CES POLITICAILLERIES ….

29 au 7 juin (1859)

[…]
Le soir et le matin, j’entends chanter : Et flon flon flon et zon zon zon… C’est la grosse voix de mon cousin Léonidas, qui chante du Béranger. Cela est régulier, bi-quotidien et long ; enfin, tous les caractères des litanies. Ce sont véritablement pour lui des offices ; véritablement , la gaudriole lui sert de religion. Béranger lui est un dogme.

Pour moi, la philosophie est l’algèbre du pathos.

Un Ancien a mieux défini l’amour que Chamfort. C’est Marc Aurèle : « L’amour ? Une petite convulsion. »
[…]

Les deux grandes mélancolies du siècle, Byron et Chateaubriant, appartiennent à l’aristocratie.

Il y a ici un vieux chat qui ne joue plus, qui ne fait plus le gros dos et qui se sauve, quand il voit un enfant : voilà l’expérience.
[…]

La pensée est une maladie. L’être heureux, c’est l’idiot, le gâteux. – Non, l’être heureux par excellence serait celui qui aurait juste assez d’intelligence pour apprécier ses jouissances matérielles, être heureux de digérer.

Il est des natures populaires, qui semblent endimanchées dans la fortune. Pourquoi deux fois millionnaire, un homme qui, en fait de femmes, aime les bonnes – en fait de vin, le râpé – en fait de lumière, la chandelle – en fait de sièges, les chaises de paille – en fait d’eau-de-vie, l’eau-de-vie de picton – en fait de pain, le pain de ménage – un homme enfin en qui les sens sont peuples ?
[…]

Ma petite cousine est… une femme – peut-être la femme. Un zéro avec une crinoline. C’est le plus grand néant que j’aie encore vu. Une poupée d’où sort une jacasserie d’oiseau et de petites cascades d’éclats de rire. Elle mange et elle dort, et elle lit pour dormir. C’est dans l’ordre humain, un ordre particulier : ça rattache le zoophyte à l’espèce humaine.
[…]

Ce soir, un ouvrier disait à mon cousin : « Moi, je ne suis pas religionnaire… J’aime la religion pour les enfants ; mais moi, je suis trop vieux pour la comprendre. »
[;..]

A l’heure qu’il est, la société est divisée en deux partis, en deux passions : cléricale et républicaine, l’hypocrisie et l’envie.

L’homme, ce rien créé, a une manie de création.

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Août 1859

[…] C’est une grande misère de tout homme qui ne reçoit pas le pouvoir d’héritage, qu’il y grimpe et s’y maintient par toutes sortes de roueries grossières, de saltimbanqueries, d’attrape-peuple. Toute l’histoire de Napoléon, depuis l’époque où, pour me servir de l’expression antique, il affecte la tyrannie, jusqu’à celle où il la possède et l’épuise, est pleine de ces habiletés, de ces mouvements médités et à effet, de ces parades et de ces boniments aux badauds. De la lettre que Premier Consul, il envoie avec un sabre d’honneur à un caporal, en l’appelant « mon camarade », au décret sur le Théâtre-Français, daté, pour donner le change, de ce tombeau de ses destins insolents, Moscou, tout est coup de théâtre. Tout est apprêté, tout est mensonge, tout est réclame chez cet homme, admirable comédien qui n’eut pas, dit Ségur, une passion gratuite(1). Lisez sa correspondance avec Joseph… Il vous laisse hésitant entre l’admiration pour sa campagne de France et l’admiration pour la façon dont il organise la publicité à Paris, entre deux coups de canon. Lisez surtout les deux lettres (PRESSE, 2 août) pour l’entrée triomphale de la Garde : quel metteur en scène n’oubliant rien et descendant jusqu’au détail des couplets à chanter au dessert des repas militaires !(2) Bilboquet de la victoire, Mercadet de génie! C’est le mot de M. de Pradt.(3)

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(1) Cf. Philippe de Ségur, HISTOIRE DE NAPOLEON ET DE LA GRANDE ARMEE PENDANT L’ANNEE 1812.
Ségur, rapportant l’attitude de Napoléon à l’égard de deux prisonniers de marque, le général Wintzingerode, qu’il accable de sa colère, et le prince Narischkine, qu’il flatte, ajoute : « Ce qui prouve qu’il y avait eu du calcul jusque dans sa colère. » (loc. cit., t. I, p. 1157)
(2) Ces deux lettres de Napoléon, communiquées d’abord à l’INDEPENDANCE BELGE, puis reproduites dans LA PRESSE du 2 août 1859 et fidèlement analysées par les Goncourt, datent du 31 octobre et du 17 septembe 1808

(3) Cf. HISTOIRE DE L’AMBASSADE DANS LE GRAND-DUCHE DE VARSOVIE EN 1812, par M. de Pradt, 1815, Préface, p. XIII : « L’esprit de l’homme qui unissant dans sa bizarrerie tout ce qu’il y a de plus élevé et de plus vil parmi les mortels… présente une espèce de Jupiter-Scapin qui n’avait pas encore paru sur la scène du monde. »

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Chose étrange : le despotisme moderne, hier comme aujourd’hui, a une base nouvelle et anti-naturelle, l’opinion publique. C’est à elle qu’il semble toujours parler. Force muselée qu’il caresse et flatte. Toutes les courtisaneries du premier Empereur sont pour l’opinion, toutes ses peurs aussi. Les salons le font trembler, il les hait. L’encre est le sang de l’opinion publique, il la hait ; et cependant que d’actes, que de paroles, que de faussetés pour la séduire et lui plaire ! Par tout son personnage, par le costume même, la redingote grise, il lui parle. C’est comme une femme légitime, qui lui impose assez pour qu’il la trompe avec des égards ou plutôt, c’est une princesse enchaînée et ensorcelée par un mauvais génie, qui lui fait la cour à travers la porte.
L’homme dans César et l’homme dans Napoléon devaient se ressembler. Même mépris de l’humanité, etc. Mais que l’autre est plus sympathique ! Il a des élégances, des aristocraties ; il y a de l’Alcibiade en lui : c’est un génie patricien. Celui-ci, quoique gentilhomme, est peuple. Il n’a de nobles goûts que quand ils sont nécessaires à son rôle. Il prend le goût, ou plutôt la patience de la musique et de la chasse seulement dans son manteau d’empereur. Derrière l’homme de génie, il y a toujours le parvenu, le fils de la Révolution, l’officier d’artillerie, quelque chose de la caserne et de la République. […]

L’ESPRIT DES LOIS, livre vide : les codes des peuples découpés aux ciseaux par un Lapalisse-Machiavel […]

30 Août

Toutes les professions qui impliquent pour l’homme un niveau au-dessus de l’humanité, tel que le prêtre, le juge, le critique, sont des professions infâmes, parce qu’on n’est pas parfait et qu’on remplit des fonctions qui commandent de l’être. […]

L’idolâtrie humaine va aux hommes qui méprisent l’humanité et la représentent en laid, Voltaire et Napoléon. C’est l’histoire des femmes qui aiment les mauvais sujets. […]

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AMBIANCE…

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3 septembre

Ma maîtresse est là, à côté, couchée et saoule d’absinthe. Je l’ai grisée et elle dort. Elle dort et elle parle. J’écoute, retenant mon souffle… C’est une voix singulière et qui fait une émotion étrange, presque peur, que cette voix involontaire et qui s’échappe, la parole sans la volonté, la voix du sommeil – une voix lente et qui a la coupe, l’accent et le poignant des voix de drame au Boulevard. Et d’abord, peu à peu, mot à mot et souvenir à souvenir, comme si avec les yeux du souvenir, elle regardait dans sa jeunesse, voyant les choses et la figure des gens sortir, sous la fixité de son attention, de la nuit où le passé dort : « Oh ! Il l’aimait bien !… Oui, on disait que sa mère avait eu un regard… Il avait des cheveux blonds… Mais ça ne se pouvait pas… Nous serions bien riches à présent, n’est-ce pas ? … Si mon père n’avait pas fait ça… Mais c’est fait, tant pis… Je ne veux pas le dire… »
Oui, il y a comme une terreur à être penché sur ce corps, où tout semble éteint et où la vie animale seule semble veiller, et à entendre ainsi le passé y revenir, comme un revenant dans quelque chose d’abandonné ! Et puis, ces secrets prêts à jaillir et qui s’arrêtent machinalement, ce mystère d’une pensée sans conscience, cette voix dans cette chambre noire, c’est quelque chose d’effrayant, comme un cadavre possédé par un rêve…
Puis ce fut l’impression du jour même, le retour à des paroles dites il y avait quelques heures et toutes chaudes dans la mémoire. La scène avec un monsieur pour lui faire reconnaître son enfant (1), l’enfant d’une femme qu’elle avait accouchée. Et chose étrange, cette femme, si peuple de langue et de ton, eut dans tout son récit non seulement une langue orthographiée, mais encore la diction d’une admirable comédienne. Tantôt elle parlait au cœur de cet homme ; mais surtout, c’était l’ironie qu’elle lui jetait, une ironie sourde et vibrante, qui se terminait presque toujours en un rire nerveux. C’était une verve, des arguments, une éloquence, une science de dire merveilleuse et qui me confondait et par laquelle j’étais ravi comme par la plus étonnante scène de théâtre. Je n’ai connu que Rachel (2) pour dire certains mots, pour jeter certaines phrases comme elle les jetait. Quelque chose aussi, par moments, de la voix poitrinaire de Mlle Thuillier. Car sa voix était changée, transposée je ne sais comment, amère et douloureuse.
Quand je l’éveillai, elle avait encore les yeux pleins de larmes, des souvenirs qu’elle avait évoqués d’abord ; et bientôt sans que je l’y poussasse, elle alla d’elle-même, suivant dans l’éveil le cours de son rêve, à son enfance, à sa jeunesse, à son amant.

(1)Maria, la maitresse des frères Goncourt, est sage-femme.
(2)Rachel Félix, la grande comédienne.

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Gisors, du 6 au 24 septembre

[…] Deux forces balancent l’homme et pondèrent sa volonté : le changement et l’habitude.

La liberté n’a rien à reprocher à la religion : la Terreur et la Saint-Barthélemy. On avait trouvé des soldats, on trouva des juges pour tuer : voilà le progrès. […]

29 octobre

[…] Etre dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n’avoir que les maigres satisfactions – qui vous touchent de si loin et dont vous avez si peu conscience – de cette chose dont le succès n’est jamais au présent et est toujours à l’avenir : un livre. Etre méconnu de ses ennemis, inconnu de ses amis par le sérieux de son œuvre et le peu de bruit qu’on fait autour de soi-même – il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde. […]

1er novembre

[…] Un très singulier symptôme, dans les arts et amateurs d’art, contre Gavarni. Il y a dans cette prodigalité, dans cette variété et dans cette constance de production merveilleuse, dans ce flot de comédies et de tableaux qui lui jaillissent de la main et de la tête, dans l’insolence de l’originalité en art quelque chose d’humiliant par la confusion qu’elle donne aux autres et la conscience de l’impossibilité d’y atteindre. Humiliation que les autres ont fait habilement partager aux amateurs avec les théories des pointus. Ils leur ont persuadé que Gavarni était vieilli, qu’il n’y avait que ses premières lithographies, si maigres, de bonnes.

Et c’est au moment où ce génie est dans sa plénitude, où il a acquis la couleur qu’il n’avait pas, où ce dessin anguleux de modes est devenu le dessin carré, où le moins de gaîté, la verve moins polissonnante de l’esprit sont sauvés par la hauteur philosophique – c’est le moment où il baisse ! Ce qui est concevable dans le public, ce qui est inconcevable dans le monde des artistes et des soi-disant amateurs ! Il y a de l’ostracisme dans la République des Arts contre lui.

Il a aussi, surtout, contre lui cette puissance du parti républicain, si puissant dans la réclame et dans la démolition des gens. Ils ne lui pardonnent pas ses caricatures ou plutôt cette MENIPPEE contre 1848. (1)

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(1) De même que la SATIRE MENIPPEE met en scène les discussions politiques des Etats-Généraux de 1593, de même Gavarni ridiculise les conciliabules d’ouvriers démocrates au cabaret – notamment dans HISTOIRE DE POLITIQUER, série parue dns le PARIS en 1852-1853.

—> http://museums.fivecolleges.edu/info.php?page=2&v=1&s=gavarni&type=exact&t=objects&f=&d=

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Lundi, 21 novembre

[…]

Il paraît que tous les mariages maintenant se font sous le régime dotal. Encore un symptôme du temps et de notre bourgeoisie. Le père et la mère moderne veulent bien livrer à un homme le corps, la santé, le bonheur d’une fille, mais ils sauvent la caisse.

Au reste, sans exagération, la pièce de cent sous est bien le Dieu de ce temps. Et il y a un symptôme bien frappant. Ouvrez le théâtre des divers siècles et des divers peuples : vous y trouverez des drames, des passions, des sentiments, des ridicules. Vous n’y trouverez ni drame ni passion sur une question d’argent. Aujourd’hui, il n’y a qu’une pièce : l’argent. Et il n’y a plus d’autre coup de théâtre sur toutes nos scènes, depuis l’Odéon jusqu’aux Français, que des coups de théâtre d’argent : le contrat de mariage et le testament. Une société, un peuple où la masse des sentiments moraux, des passions mêmes de la jeunesse ont été domptés par la souveraineté absolue de l’argent, cette société, ce peuple ne sont-ils pas menacés d’une révolution de l’argent ? […]

29 novembre

La librairie Amyot me rend mon livre des HOMMES DE LETTRES, en me disant que sa librairie est une librairie tranquille.

Les gens qui ne croient pas à la puissance du Petit Journal me semblent se tromper. Il serait curieux de ne pas trouver à Paris un éditeur pour un livre où ces messieurs croient trouver la ressemblance ou la personnalité de M. de Villemessant. Peut-être enfin qu’en ce moment, le Petit Journal est une chose plus sacrée que le bon Dieu !

J’envoie ce pauvre brave livre à Dentu, dans le courage d’éditeur duquel je n’ai pas grande confiance. A dix, nous ferons une croix. […]

22 décembre (toujours 1859)

[…] Toute œuvre haute est suspecte : elle est fouillée, elle est retournée comme une malle annoncée à la police douanière. Mettez du cru dans un livre philosophique, le livre est saisi. Tandis que dans toute œuvre basse et courante, il y a le bénéfice de toutes les licences et de toutes les tolérances. Les équivoques les plus ignobles du vaudeville et de la farce ont libre cours et le laissez-passer des censeurs de théâtre. Alphonsine peut dire dans une revue : « Vous me piquez le Magenta » ; mais faites une MADAME BOVARY, par exemple, il y aura des juges à Paris.

25 décembre

Je sors de dîner chez mon oncle, qui est tout guilleret et épanoui [d’une] brochure contre le pape. Il y a un vieux sang voltairien dans le bourgeois, quand même ce bourgeois a un père mort sur l’échafaud – quelque chose comme une haine personnelle contre la papauté. Niais qui ne comprennent point que la papauté n’est pas le pape, mais la clef de voûte de l’ancienne société, la sanction de l’ordre social, de la propriété, quelque chose comme un îlot d’autorité que la Révolution va dévorer. Vieille race en France, cette race de magistrats à tête étroite, de badauds libéraux. Cette opposition du bourgeois riche, de l’abonné du CONSTITUTIONNEL, du parlementaire ou du boutiquier – peut-être le plus grand élément de dissolution de la France – mon oncle en est le type.

Hier il criait : « Vive la réforme! » il envoyait sur les finances du gouvernement de Juillet des notes secrètes au NATIONAL et il a fait ainsi, selon ses forces, cette révolution de 48, qui a brûlé les propriétaires en effigie, descendu les loyers – lui, propriétaire dans la rue Saint-Antoine ! Mais Guizot du moins était tombé!… Le voilà aujourd’hui déclamant contre le pape, applaudissant des deux mains à la menace révolutionnaire, jusqu’à ce qu’il tombe dans un chaos social, l’impôt progressif, l’impôt sur les riches du 15 mai 1848, à la suite de cette autre expédition de Pologne décrétée par Barbès, la guerre d’Italie… Et il a été à la messe ce matin ! … Voilà le bourgeois ! […]

31 décembre

Mon autre petit cousin me récite ce qu’il appelle des vers, sur son pion. A-t-on remarqué que l’enfant commence toujours à jouer à la littérature par la poésie, c’est-à-dire par la rime, par l’assonance des mots ? C’est un moyen pour lui de se passer d’idées. Un terrible argument contre la poésie, qu’on a oublié.

3 janvier, année 1860

Si nous avions besoin de scandale pour avoir du talent, nous ferions une brochure intitulée : DE L’UTILITE DE DIEU DANS LE CIEL ET DU PAPE SUR LA TERRE.
Après tout, la religion demande la foi à des mystères, sa Trinité, etc. : si j’étais forcé d’opter, je crois, ma parole d’honneur, que j’aimerais mieux encore ça que la foi demandée par la religion républicaine, la foi à l’amour de l’humanité de Voltaire, au cœur de Robespierre, etc.

7 janvier

Soirée de la signature de contrat du mariage d’Edouard avec la fille d’un avoué (1). J’ai passé mon temps à inspecter les attitudes. Jeunes gens de la diplomatie, dont le genre est de marcher sur la pointe du pied, les épaules relevées, le dos bossu, le bras en anse et riant à chaque phrase qu’ils disent ou entendent, la tête penchée.
Puis des conseillers d’Etat, de vieux avoués, bref des bourgeois. Tous ces hommes, dont le physique dit la fortune bourgeoise, la fortune moderne, qu’on ne peut remonter à plus d’une génération sans la trouver faite par des grapillages en grand sur les armées, les retours de bâton d’une recette générale, d’une étude achalandée, des gains de commerce ou de Bourse, je ne sais quoi d’impur et de bas : généralement des carrures de marchand de bœufs, des faces tourmentées d’usuriers de campagne, parfois grotesques, un col farnésien, une massive envergure d’épaules, de petits avant-bras, du ventre. Oh ! que Daumier leur a été suscité justement ! Quels portraits de la race, quelle vengeance ! – signalement physique à ne pas oublier dans la BOURGEOISIE.

(1) Edouard Lefebvre de Béhaine épouse Louise Masson.
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EN TÊTE A TÊTE AVEC FLAUBERT

PARENTHÈSE LITTERAIRE
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Puis nous somme seuls, lui et nous, dans le salon tout plein de fumée de cigares ; lui arpentant le tapis, cognant de sa tête la boule du lustre, débordant, se livrant comme avec des frères de son esprit.
Il nous dit sa vie retirée, sauvage, même à Paris, enfermée et fermée. Détestant le théâtre, point d’autre distraction que le dimanche, au dîner de Mme Sabatier, la Présidente, comme on l’appelle dans le monde Gautier ; ayant horreur de la campagne. Travaillant dix heures par jour, mais grand perdeur de temps, s’oubliant en lectures et tout prêt à faire un tas d’écoles buissonnières autour de son œuvre. Ne s’échauffant que vers les cinq heures du soir, quand il s’y met à midi ; ne pouvant écrire sur du papier blanc, ayant besoin de le couvrir d’idées posées comme par un peintre qui place ses premiers tons.

Puis, nous causons du petit nombre de gens qui s’intéressent au bien fait d’une chose, au rythme d’une phrase, à une chose belle en soi :

Comprenez-vous l’imbécilité de travailler à ôter les assonances d’une phrase ou les répétitions d’une page ? Pour qui ? … Et puis, jamais, même quand l’œuvre réussit, ce n’est le succès que vous avez voulu, qui vous vient. Ce sont les côtés de vaudeville de MADAME BOVARY qui lui ont valu son succès. Le succès est toujours à côté… Oui, la forme, qu’est-ce qui dans le public est réjouit et satisfait par la forme ? Et notez que la forme est ce qui vous rend suspect à la justice, aux tribunaux, qui sont classiques… Mais personne n’a lu les classiques ! Il n’y a pas huit hommes de lettres qui aient lu Voltaire, j’entends lu. Pas cinq qui sachent les titres des pièces de Thomas Corneille… Mais l’image, les classiques en sont pleins ! La tragédie n’est qu’images. Jamais Pétrus Borel n’aurait osé cette image insensée :

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai (1).

L’art pour l’art ? Jamais il n’a eu sa consécration comme dans le discours à l’Académie d’un classique, de Buffon : « La manière dont une vérité est énoncée est plus utile à l’humanité que cette vérité même (2). » J’espère que c’est l’art pour l’art, cela ! Et La Bruyère, qui dit : « L’art d’écrire est l’art de définir et de peindre (3). »

Puis il nous dit ses trois bréviaires de style, La Bruyère, quelques pages de Montesquieu, quelques chapitres de Châteaubriand ; et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés comme pour des embrassements de drame, dans une envergure d’Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des fragments du DIALOGUE DE SYLLA et D’EUCRATE, dont il nous jette le bruit d’airain, qui semble un rauquement de lion.
Flaubert nous cite cette critique sublime de Limayrac [dans le CONSTITUTIONNEL] sur MADAME BOVARY, dont le dernier mot : « Comment se permettre un style aussi ignoble, quand il y a, sur le trône, le premier écrivain de la langue française, l’empereur (4) ? »

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(1) Racine, ANDROMAQUE, acte I, sc. 4.
(2) Buffon dit exactement : « Un beau style n’est tel que par le nombre infini des vérités qu’il renferme. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet. » (DISCOURS DE RECEPTION A LACADEMIE FRANCAISE, 1753.)
(3) La Bruyère, CARACTERES, I, 14 : « Tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. »

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Dimanche 29 janvier (TOUJOURS AVEC FLAUBERT)

[…] Puis causerie sur de Sade, auquel revient toujours, comme fasciné, l’esprit de Flaubert : « C’est le dernier mot du catholicisme, dit-il. Je m’explique : c’est l’esprit de l’Inquisition, l’esprit de torture, l’esprit de l’Eglise du Moyen Age, l’horreur de la nature. Il n’y a pas un arbre dans de Sade, ni un animal. »

4 mars

Parcouru les LEGENDES DES SIECLES de Hugo. Ce qui me frappe d’abord, c’est l’analogie des tableaux d’Hugo avec les tableaux de Decamps. On pourrait suivre, presque pas à pas, l’épopée tronçonnée et cyclique du poète dans l’œuvre du peintre. Le porcs du Sultan, n’est-ce pas le BOUCHER TURC ? Les paysages d’Evangile ne sont-ils pas les paysages si grandement lignés du SAMSON ? Oui, de la poésie peinte, empâtée… Et n’est-ce pas faire la plume petite que de la faire rivaliser avec le pinceau ? Une merveille tombée de la Bible, BOOZ. Mais bien de l’effort, des caricatures de force, du titanesque factice, la recherche puérile des mots sonores qui grisent la rime. Je ne sais pourquoi, ces dernier vers d’Hugo m’ont fait songer aux étalages des parfumeurs, qui s’ouvrent et laissent voir un petit flacon entouré de feuilles d’or estampées, dans lequel est scellé un parfum de musc capable de faire avorter un dromadaire.

Nous en causons avec Flaubert, que nous allons voir. Ce qu’il a surtout remarqué dans Hugo, c’est l’absence de pensée, lui qui veut se poser en penseur. Et c’est pourquoi il aime ça :

Hugo, ce n’est pas un penseur, c’est un naturaliste ! Il est dans la nature à moitié corps. Il a de la sève des arbres dans le sang.

Puis la conversation va à la comédie vengeresse, que notre temps appelle et que notre public ne supporterait pas : quelque chose comme une pièce intitulée LA BLAGUE. Et tous trois de convenir que c’est la plus sale des prostitutions actuelles de la famille, ce Ma Mère qui est un refrain des gens, des pauvres, des saltimbanques : dédicaces A ma mère, etc.
[…]

Le libéralisme, un parti qui sera toujours bien fort. C’est grand comme la bêtise et l’hypocrisie humaines.

[…]

Après tout, nous sommes fiers, entre nous, de notre livre qui restera, quoi qu’on fasse et malgré le silence que veut faire le journalisme. Nous dirions avec l’accent de Maury, si l’on nous demandait : « Vous vous estimez donc beaucoup ? – Très peu quand je me considère, beaucoup quand je me compare. »

Il est bon d’être deux pour se soutenir devant de pareilles indifférences et de pareils dénis de succès, il est bon d’être deux pour se promettre de vaincre la fortune, quand on la voit violer par tant d’impuissants.
Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans désespoir, apprendront-elles le courage à des travailleurs d’un autre siècle. Qu’ils sachent donc qu’après dix ans de travail, quinze volumes, tant de veilles, une si longue conscience, des succès, une oeuvre historique qui a eu sa place en Europe, après ce roman, où les attaques même reconnaissent une force magistrale, il n’y a pas une revue, pas un journal, petit ou grand, qui est venu à nous, et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne serons pas obligés de le publier à nos frais. Et cela quand les plus petits fureteurs d’érudition et les plus minces écrivailleurs de nouvelles sont édités, payés, réimprimés ! Mais si on n’avait encore à se défendre dans ce siècle que contre les imbéciles, les gens sans talent, qui ne font ombrage à personne ! Il faut encore lutter, désarmés, contre la blague, contre ces succès des Houssaye et des Feydeau, volés à coup de réclame, contre ces succès qu’on fait par traités – traités où l’auteur s’engage à faire six mille francs d’annonces avant de toucher à ses bénéfices.

26 mars

Il est des jours où je me demande si ces monstrueux succès, les Thiers et les Scribe, cela n’est pas fait avec la conviction intime d’un chacun, de moyenne intelligence, qui les lit ou les écoute, que s’il se mettait à faire une pièce ou à écrire l’histoire, il ferait la pièce de M. Scribe, il écrirait l’histoire comme M. Thiers. Ne pas humilier le public, voilà le grand secret de ces médiocrités fortunées et comblées. C’est l’histoire de ces deux portières, qui étaient assises à côté de Flaubert dans un théâtre du Boulevard et qui prédisaient, scène par scène, ce qui allait arriver à chaque acte : elles trouvaient beaucoup de talent à M. Dennery, qui les avait devinées.

Carle Vernet éclate avec la Révolution. L’avènement de la bourgeoisie est l’avènement de la caricature. Ce plaisir bas de la dérision plastique, cette récréation de la laideur, cet art qui est à l’art ce que la gaudriole est à l’amour, est un plaisir de famille bourgeoise ; elle y prend tant de joie qu’elle a ri même de Daumier.

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Il y a, ces temps-ci, dans cette société, une grande affectation de paternité. L’enfant n’est plus, avec la femme, relégué dans le gynécée des autres siècles. On le montre tout bambin. On est fier de la nourrice qu’on affiche. C’est comme un spectacle qu’on donne de soi et une ostentation de production. Bref, on est père de famille comme on était, il y a près d’un siècle, citoyen – avec beaucoup de parade. […]

8 avril

[…] L’homme qui, passé un certain âge, après une certaine expérience de la vie, croit à la justice des hommes, à la justice des choses : un fier coquin, à moins qu’il ne soit un imbécile plus grand encore !

9 avril

Je rencontre Morère qui, à ma vue, se hâte de boutonner, avec un bouton blanc sur les coutures, sa redingote sur la chemise dont il rougit. Il me raconte qu’il va quitter l’ILLUSTRATION, vendue au gouvernement. C’est son pain auquel il renonce : « Mais que voulez-vous? nous dit-il, je n’ai pas d’opinions, mais j’ai des antipathies… » Combien y en a-t-il comme celui-là ?

18 avril

Nous allons rendre visite à une vieille bonne, mariée ici à un coutelier et qui a deux enfants. Cette excellente mère n’a trouvé façon de prouver son cœur à ses enfants qu’en en faisant des monstres : je n’ai jamais vu faces porcines pareilles. La maternité au village ressemble à l’élève des bestiaux.
[…]
Le service est dur, presque cruel en province. La servante n’est point traitée en femme ni en être humain. Elle ne sait jamais ce que c’est que la desserte d’une table. On la nourrit de fromage et de potée et on exige d’elle, même malade, un labeur d’animal. Je crois que si le luxe amollit l’âme, il attendrit bien aussi le cœur.

20 avril

L’homme éclairé, vraiment sage, ne doit pas même être athée. Il ne doit pas même avoir la conviction de cette religion négative.

26 avril

Ni un homme ni une société ne peuvent se passer de religion ou, si l’on veut, de superstition.

Point de pire condition que d’être le fils d’un philanthrope, d’un républicain. Voyez le fils de Mirabeau, l’Ami des hommes ; voyez les enfants de Rousseau – et enfin, le fils naturel de Béranger, qu’il déporta aux colonies !

[…]

Dans les romans du XVIIEe siècle, l’amour : un libertinage d’esprit et comme une débauche de curiosité, mais jamais de passion. Je ne vois même pas de tempérament. A noter ce caractère de méchanceté qui est dans tout le siècle, la méchanceté dans la nuit, charmante dans Crébillon, infernale dans Laclos. Tous les hommes-types du temps, Louis XV, Choiseul : méchants.

L’autre nuit, on a manqué d’assassiner une femme sur mon carré. Cette femme sort d’un bordel. C’est une chose curieuse, qu’il n’y ait que ces femmes qui inspirent assez d’amour pour qu’on les tue.

7 juin

[…] Que parle-t-on de la difficulté de croire avec sa raison aux dogmes religieux ? Croyez donc avec l’expérience à tous les dogmes sociaux, au dogme de la justice ! Croyez qu’il y a des juges pour juger selon leur conscience et non selon leur carrière !… N’est-ce pas un beau mystère, qu’un homme, revêtu d’une robe, dépouille immédiatement toutes les passions et toutes les bassesses de l’homme ? […]

Une lorette, une actrice fera toujours moins pour avoir un homme, qu’elle veut avoir, qu’une femme du monde, parce qu’elle a des distractions.

[…] C’est une bien jeune illusion d’un homme qui n’a guère lu l’histoire que de croire que l’humanité arrive par la république à une forme définitive de gouvernement et par cette forme définitive et supérieure aux autres, à une somme pus grande de bien-être et de moralité. Une génération serait donc élue pour avoir, elle seule, le paradis sur terre ? Il y a compensation dans tout progrès social. Le quelque bien matériel qui a pu être acquis par les générations présentes est compensé par mille maladies morales, qui me font comparer le progrès à la guérison des dartres, qu’on ne guérit qu’en ne donnant aux malades des affections de poitrine ou de vessie.

La seule marque, qui ne trompe point, de l’intelligence de l’homme, c’est la personnalité de ses idées, c’est-à-dire l’antagonisme des idées reçues.

Plus nous allons et plus rien ne nous lie aux autres, que l’intelligence. La moralité même, sur laquelle autrefois nous étions si sévères, aussi sévères pour autrui que nous le sommes et le serons toujours pour nous, ne passe qu’après. […]

15 juillet

[…] Les maçons qui travaillent au château de mon oncle gagnent 5 francs 75 centimes par jour. Mais ces gens-là sont le peuple : le gouvernement fera toujours pour eux, les déclamateurs bâtiront toujours des utopies sur leurs misères. Ils ne penseront jamais à la classe des petits employés et des petits rentiers, à ces malheureux qui ont une position à soutenir, un fils à envoyer au collège, une robe décente à donner à leur femme, un dîner convenable à rendre, besoin d’un habit de gala, de gants pour aller dans le monde. Jamais, sur ceux-là, on ne s’apitoiera, jamais on ne s’en occupera. Et cependant, peut-être, ne sommes-nous pas loin, avec la hausse des salaires et des objets de première et de seconde nécessité, d’un temps où entre des banquiers crevant d’argent et des ouvriers pleins d’argent de poche, il y aura une classe moyenne, une bourgeoisie, crevant de détresse et de misère.

Décidément, la femme est un animal religieux et bourgeois.

29 juillet

[…] Il pleut des petits livres, des Rigolbochades, tolérées, autorisées, encouragées par le gouvernement, qui se garde bien de les poursuivre. Il réserve la police correctionnelle pour les gens comme Flaubert et comme nous. Je viens d’en lire un, intitulé CES DAMES (1), où le mot miché est imprimé en toutes lettres, ce qui peut donner l’idée du reste ! La littérature pornographique va bien à un Bas-Empire, elle le sert. Je me suis rappelé un couplet intercalé dans le JUIF ERRANT par M. Mocquard, que j’ai entendu l’autre soir à l’Ambigu : le sens en était qu’il ne fallait plus faire de politique, mais s’amuser, gaudrioler et jouir. On dompte les peuples comme les lions, par la masturbation. Je ne sais vraiment, en ce moment, qui occupe le plus Paris, de Rigolboche (2), de Garibaldi ou de Léotard (3).

(1) /CES DAMES ! physionomies parisiennes, ornées de portraits photographique par Petit et Trinquard./ Portraits de mesdames Malakoff, Zouzou, Risette…
(2) Marguerite Bédel de son vrai nom, venue de Lorraine chercher fortune à Paris, danseuse légère.
(3) Léotard, « l’homme volant ».

12 octobre

[…] Tous les sentiments généreux, chevaleresques, idéaux, en dehors du bon sens et de l’intérêt, disparaissant de ce monde par la spéculation et la monomanie d’enrichissement, il ne restera plus pour levier aux volontés que des sentiments matériels de bon sens et de positivisme. Cela est impossible. C’est une rupture d’équilibre entre le physique et le moral d’une société, qui doit la mener à la culbute.

On n’a pas remarqué que la théorie du succès dans la vie sociale correspond précisément au principe du fait accompli dans la politique. […]

25 octobre

[…] C’est une chose triste à penser, que peut-être, il n’y a de véritablement aimés en ce monde que les maquereaux. Car ils reçoivent la plus grande preuve d’affection de la créature sociale : de l’argent ! […]

18 décembre

[…] La visite commence. Nous nous raidissons, nous suivons M. Velpeau avec ses internes ; mais nous nous sentons les jambes comme si nous étions ivres, avec un sentiment de l’existence de la rotule dans nos genoux et comme de froid dans la moelle de nos tibias… Quand on voit cela, et ces pancartes, où il y a au chevet du lit ces seuls mots disant : Opérée le…, il vous vient l’idée de trouver la providence abominable et d’appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause de l’existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, quelque chose qu’il nous semble avoir rêvé, plutôt que vu. Et, chose étrange, tant l’horreur qui est là-dessous est voilée sous les draps blancs, la propreté, l’ordre, le silence – il nous reste de ce souvenir quelque chose de presque voluptueux, de mystérieusement irritant. Il nous reste de ces femmes pâles, entrevues sur ces oreilles, presque bleuâtres et transfigurées par la souffrance et l’immobilité, une image qui nous chatouille l’âme et qui nous attire comme quelque chose de voilé, qui fait peur. Chose plus étrange, nous qui avons horreur de la douleur des autres comme de la nôtre, nous à qui le de Sade et les excitations au sang sont nauséabondes, nous nous sentons plus qu’à l’ordinaire en veine d’amour et plus privés qu’à l’ordinaire de notre maîtresse, qui nous écrit qu’elle ne peut venir. J’ai lu quelque part que les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées à l’amour que les autres. Quel abîme, tout cela !

C’est une chose, je crois, toute particulière à la bourgeoisie que la lâcheté dans les relations sociales. J’entends par lâcheté le talent de ménagement et d’accommodement bas, qui empêche les gens qui se détestent de se fâcher. Il y a dans les familles bourgeoises, souvent, un train de refroidissement et de replâtrages intéressés, presque aussi ignoble et sans cœur que dans les collages de femme à homme. On se déteste, mais on se craint et chacun met les pouces, parce qu’on pense à mille circonstances où il serait fâcheux d’être brouillés. Les plus hauts ménagent les plus petits, parce que celui-ci peut servir de parrain dans une circonstance, celui-là peut dire du mal de vous pour un mariage. Je crois que ces abaissements hypocrites n’étaient pas jadis dans la noblesse. Il y avait des haines, droites et tirées du fourreau. Les parents se désunissaient plus brutalement, mais plus loyalement. Il y avait un reste de chevalerie dans les querelles, dans les jalousies, même de famille.

Dimanche 23 décembre

[…] Elle a soulevé la couverture, a jeté au garçon une alèse pour voiler le bas-ventre du malade, a relevé les draps, qui ont fait un paquet au pied du lit, et prenant le malade, elle l’a retourné sur le dos. J’ai vu ce dos, un dos talé, déformé par le lit, où la chair n’a plus de forme, un peu comme un dos d’enfant serré par les langes. Puis elle l’a retourné pour enlever le drap du dessous. Les jambes raides du malade ont tourné, maigres et tout en os, comme des jambes de Christ. Et toujours lui parlant, sans cesser de le caresser de la voix et sans s’arrêter à ses résistances, elle lui a dit qu’on allait lui donner à boire. Et cela a fini par le bassin.

En vérité, cela vous arrache l’admiration du cœur. Cela est simple et d’une grandeur qui épouvante. Elle nous regardait, elle ne nous voyait pas. Point de type ailleurs de pareille charité. C’est l’excuse d’une religion qu’une pareille institution. Amener une femme – une faiblesse, un appareil nerveux -, à cela, et un cœur, à être tout entier aux autres qui souffrent ! Allons, il sera encore assez difficile de bâtir une foi quelconque, qui arrive à ce résultat-là ! Et puis j’ai pensé, devant cette femme, avec dégoût, comme on penserait à un goujat en goguette, à cette bête et impure chanson de Béranger sur la sœur de charité et la putain de l’Opéra, arrivant ensemble au paradis par la charité.  Il y a toujours eu, dans les ennemis du catholicisme, un certain sens  respectueux de la femme qui leur a manqué et qui les marque à l’âme comme des gens de mauvaise compagnie ; le chef de la famille, par exemple, Voltaire, qui, voulant faire un poème ordurier, s’en va choisir Jeanne d’Arc, une sainte de la patrie.

25 décembre

[…] J’ai été dimanche prendre des notes à la messe. Je crois qu’on a dit que la messe était l’opéra des servantes : non, c’est l’opéra de la femme !

Une main humaine, souvent une main de femme, une aumônière tendue : c’est la quête dans l’église catholique. Une espèce de filet à papillons au bout d’un bâton de bois qu’on allonge : c’est la quête dans la chapelle protestante. C’est un peu là les deux religions.

Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie et dans des positions subalternes sont effacés et comme usés d’aspect et de manières ; et même sur les choses qui arrivent, sur ce qu’ils voient, sur ce qu’ils entendent, ils ont l’air d’avoir les sens de l’âme usés et leur jugement n’a plus ni vivacité ni indignation ni colère. Ils sont affectés des choses comme de loin.

On a démenti l’autre jour qu’un homme était mort de faim à Paris. Si, un homme est mort de faim sur le carreau. Il avait deux manches à balai croisés sous la tête comme oreiller ; et ses enfants couchés, qui avaient froid, appuyaient la tête sur leur père encore chaud.

Il semble que dans la création du monde et des choses, Dieu n’ait pas été libre ni tout-puissant ; on dirait qu’il a été lié par un cahier des charges. Tout ce qu’il fait, il le fait par réaction : il a été obligé de faire l’hiver pour faire l’été.

Rien n’est curieux, au musée d’Artillerie, comme l’aspect sous lequel se présentent à vous la guerre ancienne et la guerre moderne. La guerre ancienne vous apparaît personnelle, brutale, herculéenne, un homme dans une forteresse, à cheval. La guerre moderne vous semble une machination, une machine infernale. On voit un vieux savant, qui est dans son cabinet et qui invente quelque chose comme le fulmi-coton.

26 décembre

Nous allons à la Charité. Nous partons dans la neige, par un jour d’hiver qui se lève, avec, au bas du ciel, comme une réverbération rousse d’incendie. La pierre, sous les tons froids de la gelée, a les tons, chauffés par dessous, de la rouille.
Nous assistons à la visite et nous voyons mettre dans la boîte à chocolat un paquet noué aux deux bouts, qui est une morte.

.. ETC.

27 décembre

C’est affreux, cette odeur d’hôpital qui vous poursuit. Je ne sais si c’est réel ou une imagination des sens ; mais sans cesse, il faut se laver les mains. Et les odeurs qu’on s’y met, échauffées et s’éteignant, ont cette vague fadeur de cérat.
Il faut nous arracher de là, demain, au plus tôt, par quelque distraction violente, qui nous relance dans notre ancien monde d’idées et de pensées préoccupantes. Ah ! lorsqu’on est pris ainsi, lorsqu’on sent tout ce dramatique vous palpiter dans la tête et les matériaux de votre œuvre vous donner ce singulier sentiment de peur, que le petit succès du jour présent vous est inférieur ! Et comme ce n’est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que vous sentez, ce que vous avez vu avec l’âme et les yeux !

Je tombe, en feuilletant un livre, sur ce mot sublime, à noter dans notre pièce de la Révolution. Le peuple criant : « A la guillotine ! à la guillotine ! – On y va, canaille ! » dit une marquise.

La femme excelle à ne pas paraître stupide.

Peut-être n’y a-t-il de véritable liberté que dans l’état sauvage. A mesure que de l’isolement, la civilisation marche à la centralisation – marche fatale et croissante de vitesse -, l’individualité est plus absorbée. L’Etat, surtout depuis 89, est d’un absorbant prodigieux ! L’avenir, ne sera-ce pas l’Etat absorbant tout, assurant tout, tenant à ferme la propriété de chacun ? On n’aura plus le despotisme dans un homme, dans une volonté ; mais il y aura, étendu sur tout, le réseau d’une réglementation omnipotente, la tyrannie de la bureaucratie, en un mot le gouvernement absolu de l’Etat, administrant tout au nom de tous.

Toutes les carrières qui ont pour but autre chose que de soutirer de l’argent au public ou d’en demander au Budget sont d’horribles carrières. La poursuite de l’argent fait l’homme rond, le bourgeois carré, qui meurt de pléthore, avec des petits enfants qui lui grimpent aux jambes, des idées épanouies au cœur. On meurt des autres poursuites, de la poursuite des choses qui ont des ailes : voyez Gros, voyez Nourrit, et tant d’autres (1).

(1) Le baron Gros, après avoir été l’un des grands peintres officiels de l’Empire, se voyant tenu à l’écart sous la Monarchie de Juillet, sombra dans la neurasthénie et se suicida en se jetant dans la Seine, le 25 juin 1835. Le ténor Adolphe Nourrit ayant craint, à la suite d’une défaillance passagère, que sa voix ne fût compromise, se précipita, une nuit, de la fenêtre de son appartement sur le trottoir (7 août 1839).

[…]

Il y a un critique littéraire, nommé Pelletan, qui n’a jamais nommé un roman qui ne fût pas écrit par un homme de son parti. C’est là ce qui fait ce parti républicain si fort : c’est la première coterie de France.

Robespierre, Proudhon, Manin, Cavour, républicains à lunettes.

Je crois que vraiment, à aucun temps de l’humanité, dans les plus grandes décadences de l’âme humaine, l’exemple de la vie n’a été aussi démoralisant. C’est une véritable apothéose des canailles. L’insolence, la facilité des fortunes de ces gens se dressent de tous côtés sur le chemin de l’honnête homme, comme pour lui dire : « Tu es une foutue bête! »

3 avril

Le gandin en herbe : voilà l’enfant moderne. Une génération s’élève à l’heure qu’il est, qui ne sera que cela : une génération de gandins. Ces enfants, qui seront des hommes demain, sont déjà plus vieux que leurs pères. Ils n’auront pas d’autre passion que le bien-être, point d’autre règle que la convenance. Ils seront les Parisiens de la décadence, les Parisiens du Jockey-Club. Leur cervelle tournera entre la danseuse de l’Opéra, le cheval de course et la distinction des crus. A vingt ans, ils auront arrangé leur vie jusqu’à la vieillesse. Ils se seront défendus toute folie.

Quelle histoire fera cette portée d’hommes-là ? Où ira ce monde de bas-empire ? Et que fera-t-on de cette chose qui battait en France, le cœur, ce qui jette l’esprit aux aventures, les peuples à l’enthousiasme, les nations aux grandes choses, ce qui met l’honneur dans l’honneur de tous et dans la conscience publique ?

Le 7 avril, avec Saint-Victor

[…] Puis parlant du cercle étroit où roulent toutes ces cervelles du Jockey, « les vins, les danseuses d’Opéra et les chevaux ». Parlant du monde où il n’y a pas de race, où les grands noms de femmes ont des types de cuisinières, de revendeuses à la toilette, il nous remet en mémoire ce mots d’un Isaïe : « J’ai vu les maîtres à pied et les esclaves à cheval. »

Et nous pensons avec lui à ce passage de La Bruyère où il dit : « Ce que j’envie aux riches, ce n’est pas leur opulence, leurs jouissances ; c’est d’avoir dans leur service des gens qui leur sont si supérieurs. » […]

Mardi 9 avril

Visite de Flaubert. – Il y a vraiment chez Flaubert une obsession de de Sade. Il se creuse la cervelle pour trouver un sens à ce fou. Il en fait l’incarnation de l’Antiphysis et va jusqu’à dire, dans ses plus beaux paradoxes, qu’il est le dernier mot du catholicisme, la haine du corps. Il faut que chaque homme ait sa toquade… A examiner si de Sade n’est pas, comme Marat, un produit de 93 ? Est-il vrai que ses livres aient été écrits avant le sang de la Terreur ? […]

30 mai

[…] Je viens de lire un livre légitimiste, SOUVENIRS D’UNE DAME DE MADAME LA DAUPHINE : histoire d’un parti bête ! Ce n’est pas Marie-Antoinette qui est la femme de ce parti-là : la duchesse d’Angoulême, voilà leur sainte orthodoxe. Et puis, c’est écrit dans le style de la chapelle expiatoire !
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UN MANIFESTE

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   A faire, comme préface de notre ETAT AU XVIIIe SIECLE, un grand manifeste contre le libéralisme, le testament des aristocraties. Avouer nos idées et tout ce que nous pensons intus et in cute (1), proclamer notre conscience historique brutalement, insolemment, sans peur. Nier radicalement tous les fameux bienfaits de 89.
Montrer l’énormité de l’enflure, de la blague, du dénaturement de la presse, des journaux, des livres libéraux, à propos des idées, des principes, des faits mêmes de la Révolution. Tout cela a été jugé, même par les plus intelligents, avec des préjugés, des rengaines, des conventions, la stupidité populaire du Pitt et Cobourg, depuis la prise de la Bastille, où pas un homme du monde, pas un lecteur de la REVUE DES DEUX MONDES ne sait combien il y a eu de prisonniers délivrés : deux ! Et ainsi de suite, à plus forte raison, des idées ! La dîme, par exemple, cette fameuse dîme ? Voyez Young : cent et quelques millions. Et qu’est-ce qui pense aux quatre cents millions de la guerre ?
L’hérédité détruite ? Mais elle est partout ! Nous avons le fils de M. Guizot, au lieu du fils de M. de Montmorency, voilà ! L’hérédité dans les académies, dans les places, à la Cour des comptes… L’égalité de l’impôt, avec tous ces millions de rnetes qui ne paient pas l’impôt ?
Et penser que ce sont des hommes d lettres qui éreintent ce temps-là… Quelle position alors, auprès de celles qu’ils ont aujourd’hui ! Comptez les princes montant chez Marmontel, les maisons de duchesses où il était reçu, et comment ! Y a-t-il, à l’heure qu’il est, un homme de lettres allant dans le monde ? A peine s’il est reçu aux bals d’un agent de change !
Tout cela, comme toutes les révolutions, révolution d’envie ! La bourgeoisie a mangé la noblesse. Mais patience, écrivains qui frappez sur ce vieux régime ! Il y a en dessous des gens qui n’ont pas de bottes. Générations qui maudissez les privilèges du passé, l’heure viendra pour vos privilèges. Et l’on ne vous verra pas, bourgeoisie, laisser dans l’histoire, comme l’aristocratie française, la trace d’un grand souvenir et d’une belle mort. On ne vous guillotinera pas, vous ne méritez pas Sanson ; mais on vous rognera vos fortunes. On vous frappera au cœur par des impôts sur le revenu. Et le privilège de l’argent sera mangé comme le privilège de la noblesse. Et une autre presse viendra, qui parlera des grands principes de 1889 et détestera l’Ancien Régime de la bourgeoisie.
Un seul homme a touché à l’histoire de l’ancienne société avec quelque impartialité, M. de Tocqueville. Mais il était trop près des passions d’alors, engagé dans le libéralisme d’alors, prévenu même dans sa bonne foi. Nous, libres de toutes choses, n’étant point journalistes, point engagés dans un parti, indépendants même de l’avenir et d’ambitions de places. Grand-père : savonnette à vilains ; notre père, voilà d’où nous descendons. Tout le monde ne peut pas avoir un père ressaveteur de culottes.
Faire cela très vif, très personnel, très actuel, et risquer la poursuite même. Idée générale : point de progrès, des évolutions seulement dans l’humanité.

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(1) intus et in cute : « au dedans et sous la peau ».

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