REVOIR ANTAN _ (entrée en matière)


Revoir antan,

_ ou de l’importance de savoir vivre avec les ancêtres quand on ne peut souffrir ses contemporains

[Première partie]

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LA NOURRICE ET LA RES PUBLICA

_ un autre regard sur la pédagogie

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Les anciens pensaient la petite enfance à peu près comme nous le faisons aujourd’hui (dans les pays développés) de la condition animale. Sauf cas particulier, il ne semble pas que nos sociétés antiques européennes aient particulièrement maltraité les enfants – du moins il ne semble pas que nos ancêtres aient jamais recommandé de le faire. L’archéologie a retrouvé des restes de jouets, des poupées, des balles, des morceaux de cerceaux et de berceaux, qui remontent au moins à la proto-histoire. On sait des grecs, des romains, au moins en ce qui concernait leurs enfants qu’ils voulaient bien laisser vivre, qu’ils les traitaient avec une certaine humanité : on ne faisait pas que nourrir les enfants, on les cajolait aussi, on les protégeait, on leur enseignait les coutumes, on leur racontait des histoires… Les légendes homériques, après tout, ne se font-elle pas écho de la matière qui constituait à l’époque les contes des nourrices ? Sinon pour quelle raison les athéniens, avant même de se rendre au théâtre, auraient-ils d’ors et déjà connu par cœur toutes les dramatiques aventures des grandes famille mythiques des Atrides, des Labdacides.. &Co. ? Ces aventures constituaient de toute évidence une culture collective transmise aux citoyens durant leur petite-enfance par les femmes qui les élevaient. Cela étant, il apparait bien évident que la tâche de parler aux enfants (pour leur apprendre à parler) était laissée à des êtres considérés comme subalternes : la nourrice était appréciée pour son caractère utile, l’enfant lui était attaché, elle avait sur lui, durant la durée légale de son enfance, une certaine autorité nécessaire au bon exercice de sa tâche, mais son pouvoir s’arrêtait là : elle n’avait de toute évidence aucun ordre à donner aux maîtres de la maison qui l’employait, eussent-ils même personnellement tété le lait de son sein, et par extension à la société toute entière.

Les anciens ne s’intéressaient véritablement aux individus – ne les considéraient comme tels – que lorsqu’ils étaient entrés dans l’âge de raison. Avant qu’il n’aient atteint ce stade, on considérait que les « petits d’homme » n’avaient peu ou prou que des besoins d’ordre matériel. Le spirituel et le décisionnel leur était heureusement épargnés. Aussi, il allait de soi que leur place était non sur l’Agora politique, mais parmi les femmes, les serviteurs, avec les autres animaux domestiques, dans la chaude intimité des chambres et des étables, dans la poussière d’une basse-cour, entre les quatre murs d’un jardin, dans l’obscurité d’une arrière-cuisines, dans le tabou du gynécée… enfin partout ailleurs qu’au centre de la « res publica » – (traduisez littéralement : chose publique).

####Que vaut-il mieux, c’est cela que je me demande :

_apprendre dans un premier temps à parler, à obéir, à observer les règles élémentaires de la propreté et de la politesse, à lire une liste de courses, à compter sur ses doigts, et ne rencontrer véritablement l’intelligence parentale qu’à un âge où l’on est en mesure de comprendre les rudiments de la Morale ?
_ou bien être élevé, comme ç’a été mon cas, depuis le berceau jusqu’à un âge trop avancé, par des pédagogues (des spécialistes de la petite enfance), qui ambitionnent pour vous un monde meilleur… puis, sous prétexte de respecter votre liberté, être livré brusquement à soi-même, jeté dans l’arène, au moment où l’on acquière le droit de vote et la majorité sexuelle, et qu’il est déjà l’heure d’avoir un plan de carrière ?

Ayant été admis autrefois que les animaux, les femmes et les enfants avaient en commun un besoin plus prégnant de vivre en meute, de façon routinière, dans la chaleur du troupeau, on leur accordait aussi moins de responsabilité que les hommes vis-à-vis de leur prochain et de la marche de la société, en cela on ne leur demandait pas d’être des « Consciences »… ce qui suppose tacitement que la société traditionnelle portait, dans sa structure-même, une certaine méfiance à l’égard de la grégarité que la société moderne a perdu.

#### Parmi les grandes sources des horreurs du XXe : pourquoi oublie-t-on constamment par les temps qui courent de parler de la GREGARITE ?
[— Dans l’histoire du nazisme, une part doit être attribuée à la grégarité native incurable des peuples de type germanique : tous les auteurs d’antan en riaient. C’est cela le fond originel qui fait qu’on blague les belges en France : trop grégaires, pas assez « personnels », pour des français.
— Les moutons de Panurge (de souche, beaufs) unis contre la brebis égarée, seule aimée du Seigneur… C’est cela qui a pourtant toujours été le grand point fort de la rhétorique philosémite, ne l’oublions pas ! – Pourquoi étais-je devenue philosémite, autrefois ? sinon parce que j’espérais trouver en eux des défenseurs contre mes oppresseurs, que j’identifiais à des nazis ?
— René Girard et le problème du phénomène de masse dans l’Evangile : personne parmi les juifs ne se met en travers des desseins des prêtres, des dignitaires, des Pharisiens, par grégarité… résultat : le Messie change de camp ! C’est quand même cela, le grand contenu du Nouveau Testament !
— Au procès Dreyfus, c’est encore une fois la grégarité des français qui a été mise en accusation, et pas autre chose.. etc.]

En ce qui concernait les femmes, l’usage était de croire qu’il en allait de leur santé physique et mentale de végéter dans un état de soumission intellectuelle permanent, c’est-à-dire qu’elles étaient les gardiennes du préjugé et de la coutume et que, par un juste retour des choses, la coutume les protégeait.

#### On en a déjà parlé ici mais dans quelle mesure la conduite de la majorité des femmes modernes fait-elle mentir les anciens qui les pensaient grégaires d’instinct ?

[Magazine Elle – Tendance psycho : « Comment être à la fois bonne mère et sexy? » – « Comment concilier : beauté et travail?/romance et travail?/indépendance et romance?/ ». – Des questionnements vieux comme le monde chez les femmes, qui ne permettent nullement de déterminer si elles ont oui ou non, en fin de compte, réussi à accéder massivement aux standards universels de ce qu’est un Homme – au sens noble.]

On reprochera peut-être aux anciens d’avoir un peu déprécié les femmes et les enfants, mais d’un autre côté, en cloisonnant leur domaine, on remarquera qu’ils n’interféraient pas comme certains apprenti-sorciers d’aujourd’hui, avec les origines obscures de la vie. Et, contrairement à nous, cette organisation méthodique des choses avait pour résultat qu’on s’occupait de l’homme, qu’on lui attribuait une place dans la société (et au sein du cosmos), tout au long de sa vie… une place qu’il avait par ailleurs tout loisir de refuser par la suite, s’il en avait la force et le courage, pour éventuellement créer quelque chose de nouveau, ou partir à l’aventure. Au lieu de cela, aujourd’hui en France, nous ne nous soucions plus de la santé morale (au sens ancien, plein, du terme) des gens que durant leurs première années, puis une fois les gosses sortis d’un système scolaire civilisant à l’extrême, ceux-ci sont pour ainsi dire rejetés brutalement comme des poissons hors de l’eau, dans la nature – dans ce monde qu’on appelle « actif », où en définitive aucune civilisation ne les attend.  Le souci des anciens à l’égard d’un être observait des étapes, des hiérarchisations, et l’on peut ajouter à leur crédit que ce souci grandissait avec le temps. Au lieu de diminuer une fois les enfants devenus adultes et supposément « libres » de leurs choix, comme c’est le cas à présent.

[La suite de cette réflexion à l’article suivant.]

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UN PEU DE NOSTALGIE CHAMPETRE

_avoir le choix de /ne pas aimer les gens/

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Aujourd’hui chez nous on pose pour acquis qu’un adulte est un être libre et qu’un être libre est un être seul. Ce qui fait que les adultes sont solitaires et abandonnés. A moins d’être suffisamment riche ou puissant pour vous entourer d’une cour, suffisamment courtisan pour vous cramponner à l’une des castes professionnelles ou politiques ayant de l’influence sur la place publique française, à moins d’intégrer une communauté de la société communautariste, à moins de joindre un club de pétanque ou la Franc-Maçonnerie, vivre en société n’est plus possible. La sociabilité n’est plus donnée à la naissance à l’homme qui vit. Elle est vendue, elle est négociée, elle est dépendante de votre statut, de vos activités, elle demande qu’on se cantonne à un rôle, donc qu’on se diminue : elle est conquise. L’homme occidental qui n’a pas « cultivé son réseau », à moins de bénéficier de quelque rare et heureux hasard, d’un caractère tout-particulièrement sociable, de posséder quelque mystérieux charme puissant, est mélancolique par défaut, et vit normalement isolé comme un moine.

Quand on est né à l’intérieur du système, on prend cet ordre des choses aliénant qu’est le système pour une évidence et une fatalité pour ainsi dire philosophique. On se dit alors que l’homme qui n’aime pas les gens, s’il n’est pas en mesure d’instrumentaliser ces gens qu’il se représente pourtant comme des inférieurs, doit rester seul et abandonné. Tout le monde ou presque trouve aujourd’hui une telle configuration normale – il y en a même pour croire que réside dans un tel état des choses une forme de justice immanente :

« Il faut être méchant pour ne pas aimer les gens, comment alors un type qui n’aime pas les gens peut-il prétendre leur faire la morale ? » _ « Si ce type était vraiment tellement meilleur, alors il serait aimé… s’il ne parvient pas à se faire aimer, c’est bien qu’il n’est pas si supérieur qu’il croit. » _ « Toi qui te crois trop bien pour le monde, tu n’as qu’à le quitter ! »

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_ Aparté en mode messianique _

On pourrait très bien envisager – dans le grand théâtre des idées – de sortir ces répliques à Jésus… – ce personnage arrogant qui du haut de son caractère exceptionnel, a pointé du doigt tant de gens ordinaires, et n’a pas même pris la peine de laisser à la postérité un éloge en bonne et due forme de ses propres apôtres ! Mais, contrairement à ce que s’imaginent certains demi-malins, ce ne serait pas faire preuve d’un grand sens de l’humour ni d’un véritable amour de la vérité. Mettez-vous un instant à sa place et comprenez qu’il s’agit en fait de pures injures :

« Toi qui es trop bien pour le monde, tu n’as qu’à le quitter ! »
« Si tu es un sage, tu dois savoir ce que valent les gens, alors pourquoi être déçu? »

« Si ta vertu en était vraiment, elle te donnerait la force d’aimer le monde tel qu’il est. »
« Si tu crois en toi, qu’as-tu à prouver aux autres ? »
« Si tu ne crois pas en les autres, qu’as-tu à leur prouver ? »
« Si tu crois en Dieu, pourquoi chercher à prouver qu’il existe ? »
« Si tu ne crois pas en Dieu, pourquoi chercher à prouver qu’il n’existe pas ?« 

C’est à cause d’une pareille tournure d’esprit – tellement répandue de nos jours – qu’on ne se donne plus la peine de tailler la société sur mesure pour l’Homme – à mesure humaine -, mais qu’on ravale au contraire l’individu, (sous prétexte de l’inviter à se dominer), au niveau de la bête, en le contraignant à se transformer en une sorte de vache qui accepte tout – l’ordre immuablement impitoyable des choses – sans jamais maudire personne, ni se récrier, ni rien interroger – quand bien même au bout du compte il y aurait l’abattoir.
Une société régie par les demi-malins n’est pas faite pour accueillir les grands hommes. Elle demande aux gens honnêtes de retrancher de leur envergure en rentrant dans des costumes étriqués, aux belles espérances de ruser et de se contorsionner pour rentrer dans des places qui ne sont plus accessibles qu’aux très-petits, elle porte enfin au pinacle les mentalités pitoyables et impitoyable des mandarins impassibles et des sacrificateurs Aztèques.

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Je disais que le raisonnement de ceux que j’appelle les « demi-malins » paraît aujourd’hui à grand nombre de gens être un raisonnement normal, en ce sens qu’on ne pourrait selon l’opinion commune pas échapper aux évidences qu’il suggère sans avoir recours à des jeux de langue habiles, à des sophismes. Pourtant, cette représentation du monde est bel et bien un artefact intellectuel – et qui plus est un artefact récent.

Voyez le Papou ou l’homme africain ou n’importe quel villageois du monde… A-t-il besoin de « cultiver son réseau » pour être entouré ? Non, et cela pour une raison tout simple : qu’il apprécie ou non d’être un Papou, qu’il corrobore ou non les préjugés de ses congénères, qu’il s’attache à complaire à son entourage, qu’il se contente de mener son petit train-train quotidien comme les autres dans une totale indifférence, ou bien même qu’il considère toutes les lois qui régissent son monde comme des lois parfaitement absurdes et arbitraires, le Papou, le primitif, le villageois lambda, est un homme qui, (à moins peut-être de commettre une faute excessivement grave, passible d’exil), parce qu’il est né quelque part, parce qu’il porte un nom de famille, mourra entouré. Quoi qu’il en soit, il laissera un souvenir de lui dans les mémoires de son peuple. De sorte que, contrairement à l’homme 2.0, il appartient à un système sans aucunement avoir besoin de désirer appartenir à ce système. En cela, l’homme primitif reste le plus libre du point de vue intellectuel : au moins, lui, personne ne lui a jamais demandé de dire que la vie était cool, il se contente juste de vivre… il n’a conclu aucun pacte avec la fatalité, il s’y soumet forcément (comme tout le monde), mais personne ne lui fera dire qu’il l’aime… il n’est pas même coupable du système hiérarchique dans lequel sa société est figée, il est né dedans sans aucun recours légal possible, il n’a donc souscrit à rien en la matière. Car la coutume porte seule la responsabilité des injustices subies en son nom – et en décharge l’homme.

Alors, bien sûr, l’esprit villageois suppose le contrôle social et un certain nivellement par le tripal, la rengaine, le on-dit, l’envie, la raillerie, la misère, enfin le très-bas… Bien sûr, l’esprit villageois essaye toujours tant bien que mal de faire payer un tribut au malheureux original, à l’infortuné esprit indépendant, à celui ou celle qui ne fait pas comme tout le monde, en lui rendant la vie dure. Mais enfin celui qui, né quelque part où la coutume veut qu’on ait des idées étriquées, ne veut ni sacrifier à la coutume, ni payer prix coûtant son non-sacrifice, celui-là n’en cessera pas moins d’être un enfant du pays ! Il sera malgré tout enterré avec ses pères et mères sous son clocher ! Et on parlera peut-être encore de lui – et de ses idées non-étriquées – au coin du feu plusieurs siècles après sa mort ! L’homme d’esprit né parmi des gens simples, aura simplement passé sa vie à troubler, à taquiner, à révolutionner son monde ! – c’est loin d’être le pire des destin.

La contrainte grégaire de la « société traditionnelle », bien qu’impressionnante de prime abord, parce qu’elle est bête et arbitraire, n’est au final qu’une illusion : elle vous prend le pire et vous laisse le meilleur (le pire : la fatalité du troupeau, la contrainte verticale du préjugé faisant office de loi ; le meilleur : la liberté de s’en moquer).  Car, dans les faits, ce sont toujours les êtres les plus faibles et grégaires, c’est-à-dire ceux qui veulent être aimés des brutes, qui souffrent le plus au sein d’un troupeau… Et il FAUT absolument – paradoxe heureux – être un tant soit peu indépendant d’esprit et emmerder souverainement le monde, pour vivre dans un village en inspirant du respect à son voisin, c’est-à-dire sans s’en faire emmerder.

Je ne connais pas tous les terroirs de la terre, et je me doute bien qu’il y a des cultures où la chaleur du troupeau est plus aliénante, plus mortellement accueillante pour ses enfants, et plus empressée de moissonner le grain qu’elle leur a donné, que ne l’est la nôtre… Mais ce que je sais c’est qu’en France profonde au moins, celui qui emmerde le monde et qui se moque des ragots, est aussi celui qui parvient en derniers recours à s’imposer lui, et à imposer sa manière de voir. Celui qui sera le moins dépendant des regards d’autrui, est celui qui prendra possession de ces regards, et que l’on saluera au final avec respect. En France, la province, sous ses dehors paisibles, est paradoxalement peuplée de tempéraments de feu… et c’est curieusement à Paris que l’on trouve aujourd’hui – par comparaison – le plus grand nombre d’ectoplasmes mous, de petites natures à sang de navet, d’insipides et tatillonnes chochottes.
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PAPA CORBEAU

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Dans le tréfonds méconnu de nos campagnes aujourd’hui dépeuplées, dont la presse reçoit si peu de bruit qu’elle ne nous en transmet pour ainsi dire rien, au point où celui qui n’est pas provincial parvient à douter que la province existe, vous avez des gens qui peuvent vivre dans une maison en équilibre sur un pic de roche, des corbeaux pour tout ravitaillement, les deux pieds dans le crottin de bourri, et cela comme si c’était un rêve… en ne pensant jamais qu’aux aspects de la vie les plus délicatement inutiles, en n’ayant jamais souci que de grandes causes qui ne sont justement pas les leurs, avec les expressions langagières les plus finement relevées… cela tout en écrasant le réel, et son contingent de nuisances matérielles et humaines, du plus souverain des mépris. Ces gens aux caractères extrêmes, difficiles, égoïstes, invivables et bizarre, ont en commun – et cela étonne, je le sais, les étrangers qui nous croisent lorsque nous nous expatrions – de ne rien tant détester au monde que d’être aliénés à autrui. Seulement, il faut savoir que Darwin est passé par là, et que c’est grâce à cette adroite disposition d’esprit que la race des insociables a toujours chez nous aliéné les autres ! Ce qui fait que les caractères narcissiques, indépendants, absurdes, irréalistes, aveugles et même teigneux peuvent être perçus chez nous comme les centres d’attraction traditionnels de toute sociabilité : à la fois socles et soleils, ils dispensent aux autres, en leur fournissant matière à réagir, à défendre, à se battre, à s’allier, la force gravitationnelle qui leur aurait peut-être manqué sans cela pour s’agréger entre eux.

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Comme quoi, on peut parfaitement envisager une société restée fidèle à ses structures traditionnelles, composée en bonne partie d’individus ayant des mentalités puissamment modernes. Les individus nés par exemple dans la tradition chrétienne, élevés selon elle, et qui y retourneront quoi qu’ils aient fait leur vie durant pour s’en extraire, à l’ombre d’une croix, une fois leur heure venue… Comment ne pas voir qu’ils naissent avec pour héritage toutes les meilleures raisons intellectuelles du monde d’être en butte à cette tradition ? … et comment ne craindraient-ils pas par-dessus tout la pesanteur mentale du restant du troupeau, en ce qu’elle est en correspondance symbolique avec la tombe alignée sur les autres qui les attend ?

De même, on peut parfaitement concevoir qu’une société ayant perdu toute notion de ses propres traditions, des suites d’un souci de modernité poussé à l’extrême, ait par là-même perdu toute notion de ses traditions culturelles anti-traditionnelles, – c’est-à-dire perdu sa culture moderne -, et par-là même que cette dernière sorte de société, prétendument moderne, en réalité déréalisée car déconstruite, n’engendre plus que des esprits nés-vieux, dotés de mentalités d’exilés, donc foncièrement réactionnaires – plus réactionnaires que les auto-proclamés réactionnaires – sous des dehors de façade « modernes&tolérants »… des exilés en grand deuil de chaleur animale et de références traditionnelles… des esprits mous, et non pas « tolérants » mais coulants, fluides, soumis… dépourvus du nécessaire ressort de révolte que doit absolument posséder tout esprit vraiment moderne à l’encontre de la pesanteur intellectuelle du troupeau.

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TERRE, EAU, LUMIÈRE, CHALEUR, SALONS, CONVERSATION

_une petite synthèse qui vole pour bien montrer que je sais ce que je dis

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On ne peut nier que l’homme soit un animal social et qu’il ait besoin de chaleur humaine, au moins durant sa jeunesse, pour bien se développer. Il en a besoin, ne serait-ce que pour se développer en réaction à la société : cela veut dire qu’il n’a pas à payer pour cela, c’est chez lui un besoin élémentaire, comme l’air, l’eau, le soleil. [J’ai déjà développé cette idée dans un précédent billet sur la Pyramide de Maslow qui a fait croire à certains esprits à la jambe lourde que j’étais une sorte de communiste.]

Il en a besoin : cela ne veut pas dire qu’il doive forcément aimer ce besoin, le vénérer, se sacrifier à lui corps et âme, et au nom de ce besoin accepter tout et n’importe quoi. On mange pour vivre, on ne vit pas pour manger. De la même manière, si l’on recherche la société des autres hommes, c’est pour avoir des amis, des frères, des âmes-sœurs et des gens empathiques autour de soi… Mais l’on n’a pas pour autant à accepter de souffrir toutes les agressions, tous les irrespects possibles et imaginables venant de son voisin, pour pouvoir dire qu’on est comme tout le monde, qu’on fait partie d’un groupe parce qu’on a un voisin. Il faut savoir poser ses conditions, et il faut pouvoir poser ses conditions. En toutes chose, le kilo de pain n’est jamais bon quand on le paye au prix du litre de sang.

Les sociétés agréables à vivre sont forcément composées d’esprits indépendants. Ne laisser vivre ensemble que les sots, les têtes de poules, les moutons, les grégaires, c’est se condamner à n’avoir plus de société intelligente en ce bas-monde, c’est-à-dire à voir mourir la civilisation et fleurir les ermitages, comme du temps des grandes invasions. La civilisation et le troupeau animal qui se dirige à l’abattoir sont deux options antagonistes, quoi que les commerçants tentent de nous faire croire.

Tout le problème tient aux modalités d’organisation d’une société de qualité ; supprimer la société n’est pas une solution. Ne plus fabriquer que des hommes occidentaux qui sont des loups solitaires, ce n’est pas résoudre le problème précédemment posé par la bêtise des grégaires, c’est le nier. En effet, si les hommes et les femmes pouvaient réellement vivre solitaires du début à la fin de leur vie, si c’était dans leur nature profonde, il n’y aurait jamais eu aucun problème, donc on n’aurait jamais eu à proposer aucune solution. Or le modèle proposé de l’occidental solitaire est systématiquement posé comme la soit-disant seule solution possible – la seule solution « moderne » – au modèle traditionnel. Mais ce n’est pas le cas. La modernité c’est la période qui commence à la Renaissance et qui finit au XXe siècle. C’est une période qui commence à la Cour des Grands, qui se continue dans les Salons, puis qui finit dans les Assemblées Générales des idéologues. La modernité n’est pas liée à la solitude, elle est liée au partage des idées. La solitude de l’être c’est ce qui vient après : elle vient chez l’être post-historique, le Postmoderne.

Pour enfoncer le clou, je dirai que pour 99% des femmes la solitude profonde de l’ermite est tout-simplement une option de torture – elle est puissamment contre-nature pour les femmes. Or la société post-moderne prétend faire faire aux femmes tout ce que font les hommes. On agit donc comme si l’on torturait les occidentaux – en particulier via leurs femmes – pour leur faire regretter la grégarité traditionnelle… Comme s’il n’y avait aucun échappatoire possible au final – comme si de toute éternité il n’y avait jamais eu aucun échappatoire… Comme si l’occident, avec sa modernité, était forcément un cul-de-sac qui menait à la solitude  – la société historique, un accident de l’histoire ? – … Comme si la grégarité aveugle et bête des moutons gouvernés aveuglément par un berger omniscient, était pour la vitalité des hommes la seule et unique solution. Autrefois l’Occident savait prouver par a+b que les gens qui tiennent ces discours sont faux et mal-intentionnés, mais ça c’était autrefois.

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Ici je vous parle du bien-fondé intrinsèque qu’il y a à pouvoir choisir de vivre « dans le monde » sans pour autant être une merde ou un crétin. Mais pour comprendre cela, en quoi c’est bon de vivre « dans le monde », il faut avoir un jour au moins dans sa vie su ce que c’était que de faire innocemment partie d’un groupe, d’un village, d’un clan – sans pour autant avoir sucé des bites ou donné de l’argent. Cette expérience n’est plus le cas de beaucoup de monde en Occident, hélas… Or, et voilà ce qui est grave, pour parler des hommes et de leurs préjugés, pour parler de l’esprit critique en sachant ce qu’est l’esprit critique, de la grégarité en sachant ce qu’est la grégarité, et donc par extension de la liberté en sachant ce qu’est la liberté, il faut avoir connu le monde des hommes ! Qui connaît le monde des hommes parmi ceux qui vivent aujourd’hui comme des bêtes sauvages, plus malheureux que des animaux domestiques ?

Celui qui ne connait pas le « vivre en société » ne peut pas penser la société.

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