La mala educaciòn – deuxième moitié _ [REVOIR ANTAN]

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DESTRUCTION MÉTHODIQUE D’UN IMAGINAIRE ANCIEN

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Les pédagogues. Ces gens sont très sérieux et pleins de bonnes intentions. Il considèrent par exemple que, plus important que d’appendre à un enfant à ne pas se curer le nez en public, il faut que le parent dépasse ses propres préjugés, et laisse l’enfant découvrir son corps.

Ils cherchent à « développer l’imaginaire, la créativité et l’intelligence sociale » de l’enfant. Plus encore, ils cherchent à aider l’enfant à développer lui-même son imaginaire, sa créativité, son intelligence sociale. De sorte que leur but n’est pas d’apprendre quelque chose en particulier à l’enfant, mais de lui apprendre à apprendre ce qu’il veut.

Je me suis toujours demandée comment on faisait pour développer l’imaginaire des enfants autrement qu’en leur faisant voir des images… Je pense que l’imaginaire est comparable à une petite machine plus ou moins compliquée, une machine comme un algorithme : vous lui donnez à manger un certain nombre de valeurs, et, suivant les tribulations infinies d’un jeu de nombres, de fractales, elle en recrache d’autres, ou plutôt elle recrache ces mêmes valeurs, mais in-reconnaissables, totalement transfigurées. Ainsi, le kaléidoscope, qui n’est qu’une pincée de petits cailloux de couleur enfermée dans un jeu de miroirs (un prisme), nous donne à voir une infinité de dessins géométriques, jolis comme des vitraux. A la place des cailloux, vous pouvez mettre des petits morceaux de plastique, pourvu qu’il y ait quelque chose de coloré à agiter à l’intérieur, cela fonctionnera.

Enfance

I

     Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.
A la lisière de la forêt, – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.
Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés, – jeunes mères et grandes soeurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costumes tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses.
Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher coeur ».
II
C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. – La jeune maman trépassée descend le perron. – La calèche du cousin crie sur le sable. – Le petit frère – (il est aux Indes!) là, devant le couchant, sur le pré d’oeillets, – les vieux qu’on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.
L’essaim des feuilles d’or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. – On suit la route rouge pour arriver à l’auberge vide. Le château est à vendre; les persiennes sont détachées. – Le curé aura emporté la clef de l’église. – Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. D’ailleurs il n’y a rien à voir là dedans.
Les prés remontent au hameaux sans coqs, sans enclumes. L’écluse est levée. O les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules!
Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.
III
     Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
     Il y a une horloge qui ne sonne pas.
     Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
     Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
     Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
     Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
     Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.
[Arthur Rimbaud]

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Je ne dis pas qu’il faut laisser les gosses, la bave aux lèvres, se gaver de télé, comme des oies grasses gavées à l’entonnoir… Mais je dis que la hantise absolue, catégorique – sans aucune discussion possible – qu’ont les pédagogues de l’état de passivité dans lesquels les mômes se plongent spontanément lorsqu’ils reçoivent des images – et par extension du savoir – derrière un écran, (ou par extension dans le cadre d’un cours magistral), a de quoi interroger malgré tout.

En effet, il ne faut évidemment pas que les gosses mettent leur cervelle « en veille » en cédant l’empire que leur conscience est destinée de toute éternité à avoir sur eux-mêmes, lorsqu’ils s’abreuvent de paroles, de lumière, de couleurs et de chansons. Mais jusqu’à quel point doit-on désirer qu’un petit enfant soit rempli de la conscience de lui-même ? La joie de l’enfance consiste précisément en une part d’inconscience, toutes les nounous d’extraction populaires le savent.

Je connais trop bien les enfants trop vites grandis, graves et soucieux qu’engendrent les intellectuels, et je sais trop bien ce qu’ils deviennent par la suite, pour ne pas me méfier. Les psys ont une terminologie à eux qui n’est pas dénuée d’intérêt à ce sujet (même si à mon avis elle est en partie fautive parce que ses ultimes tenants et aboutissants sont absurdes – j’y reviendrai) : ils disent que les enfants qui sont « névrosés » trop tôt sont ceux qui lorsqu’ils arrivent à l’âge adulte deviennent des psychotiques. Car la névrose précoce est un peu comparable à une construction HLM de mauvaise qualité : c’est un être qui se construit trop vite et pour cela ne se construit pas solidement. La construction dont nous parlons ici est bien sûr d’ordre moral : nous parlons des enfants que leurs parents (en général des intellectuels ou des religieux puritains) pressent tant et si bien, dès qu’ils savent parler et même avant, de se montrer en toute chose responsables, conscients, attentifs à leurs propres gestes, à leurs propres pensées, et aux conséquences potentiellement dangereuses de ceux-ci, qu’ils ne profitent pas comme il faudrait des joies éphémères de leur enfance, et qu’une fois devenus adultes ils sont comme de hauts châteaux de cartes très fragiles, que tenaille le désir d’une nouvelle donne.

Il y a par exemple une haine toute particulière des éducateurs à l’égard des cours magistraux. Parce qu’il n’y a que l’interactivité qui vaille, ils détestent les « histoires édifiantes ». Soit-disant, parler au cœur des enfants plutôt qu’à leur tête, en utilisant des moyens de persuasion spectaculaires plutôt que de froids arguments, ne les aiderait pas à se forger un esprit critique. Ils ont enfin une peur bleue des « cours de morale » parce qu’un homme libre ne doit soit-disant pas accepter qu’on lui dise ce qui est bien et qui est mal ; il doit pouvoir tout remettre en question, afin de le trouver lui-même.

Certes, l’être humain n’est pas fait, les pédagogues et les prêtres ont raison, pour vivre constamment connecté à son environnement, sans aucune conscience de lui-même, sans retour critique, comme est la fourmi dans la fourmilière ou le poisson dans l’eau… Certes, l’évolution du tout-jeune être, cet amphibien juste sorti de l’eau de la matrice, qu’on appelle le nourrisson, vers le stade supérieur qu’est celui de la petite-enfance, consiste à passer par une sorte de sas, qui est comparable à un miroir, en ce qu’il consiste en la prise de conscience de soi-même : l’individuation. Néanmoins, permettez-moi de penser comme les antiques que l’excès est mauvais en tout, et qu’à trop vouloir favoriser trop tôt, dans les modalités de transmissions du savoir, tout ce qui relève de la conscience de soi et du souci de l’autre, on oublie qu’il y a un temps pour tout. Un temps pour connaître la chaleur du troupeau et un temps pour parler du troupeau et du Berger bibliques ; un temps pour vivre et un temps pour regarder la vie ; un temps pour manger des images et un temps pour les digérer.

Cependant, les pédagogues persistent à déconseiller « d’imposer » à l’enfant un imaginaire précis. Pourquoi transmettre une culture plutôt qu’une autre ? Ce serait discriminant, après tout. Ah les braves sots ! Ils ont lu Lévy Strauss expliquer en long et en large qu’il n’y a rien de plus enraciné qu’un Papou, que c’est le principe même de « l’exotique » que d’être enraciné, et qu’il n’y a plus d’exotisme – c’est-à-dire plus aucune raison de voyager – pour les gens qui ne sont de nulle part. Mais ils ne comprennent pas. L’enfant doit avoir envie de nouveaux horizons. Je me suis toujours demandée dans quelle mesure il pouvait y avoir un « horizon nouveau » pour quelqu’un qui, venant de naître ou presque, n’a jamais eu ne serait-ce qu’une entrevue de ce que ses éducateurs considèrent comme « l’horizon ancien ».

Dans quelle mesure la destruction méthodique d’un imaginaire ancien qui était l’imaginaire commun, ne détruit pas aussi ce que les gauchistes appellent (sans le connaître) le « Vivre-ensemble » ?

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GENESE
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J’ai grandi entourée de pédagogues : mes parents sont des pédagogues qui avaient, quand j’étais petite, cette particularité d’être entourés de toute une compagnie de jeunes gens d’origine campagnarde… Ils les avaient rencontrés à l’époque où ils étaient les instituteurs de leur petit village, et ces gens avaient donc en commun d’avoir tous été auparavant leurs élèves. Avec eux, ils avaient fondé à l’origine une petite troupe de théâtre : tout le village avait d’abord participé, puis seuls les plus jeunes, les plus enthousiastes étaient restés… et lorsque mes parents étaient venus habiter à la ville, ces grands enfants avec qui ils avaient pris l’habitude de créer des pièces, de programmer des répétitions et de monter sur les planches, les avaient pour ainsi dire tout-naturellement suivis. Cette compagnie avait pris un nom, s’était constituée en association loi 1901, avait noué des contacts avec les responsables de la petite localité où elle était enregistrée, était rapidement devenue une compagnie de théâtre amateur connue dans la région. La maison de mes parents – une belle petite « maison de maître » qu’ils habitaient gratuitement, car elle leur avait été attribuée comme logement de fonction (privilège de l’ancien « maître d’école ») par la municipalité – faisait office de second logis pour leurs anciens élèves… Mon père était un peu pour tout ce beau monde une sorte de père de substitution – du moins, il était le metteur en scène, l’auteur et le maître-à-penser, – ce qui est beaucoup en soi. Il imposait dans son cercle sa doxa, sa façon de voir, et ses idées politiques… Il représentait donc potentiellement une figure d’autorité assez tyrannique… mais tout le monde avait par ailleurs – et pour cause ! – l’habitude de tempêter et de récriminer contre lui. Une telle centralisation arbitraire de tous les pouvoirs moraux en sa seule personne ne pouvait pas ne pas générer des conflits – notamment vis-à-vis des autres mâles de la troupe. Seulement, il fallait bien rester dans son giron si l’on voulait continuer « d’en être ». Certains, ceux qui sans doute avaient le plus de personnalité, préférèrent partir : du jour au lendemain je voyais alors (douleur secrète) disparaître de mon entourage des gens qui en avaient toujours été. Enfant je passais avec les membres de la troupe de théâtre bien plus de temps que je n’en passais avec mes grand-parents, par exemple, et au-delà de mes grands-parents je ne connaissais quasiment pas ma famille. Devenus pour ainsi dire pour moi une seconde famille, une famille à la place de la famille, ces grands ados que je vis passer à l’âge adulte, puis glisser insensiblement de l’âge adulte dans celui de la maturité, sans que, pour les plus fidèles d’entre eux, leur mode de vie ne prit aucun tournant nouveau entre vingt et quarante ans, se sont énormément occupés de moi. Ils ont joué les nourrices, ils m’ont appris leurs jeux, transmis bien des choses : j’étais pour ainsi dire au centre du cocon social créé par mon père, j’étais à mi-chemin entre l’idole païenne et la mascotte… Et comme c’étaient eux-même encore de grands enfants, qui n’avaient pas encore construit de vie à eux, et ne semblaient pas prévoir de le faire, et qu’on dispensait de le faire, ils étaient insouciants, ils ne pensaient pas à leur avenir, ils ne me comptaient ni leur temps ni leur amour… Ils étaient simplement « bien » dans l’instant présent, comme le sont les hippies.

Certains partirent finalement faire leur vie – en général très loin, dans un autre coin de la France -… et de suite, dès leur départ, je compris que je ne les reverrais plus jamais comme avant …qu’à partir de cet instant-là où ils fonderaient une « vraie » famille, ils ne feraient plus réellement partie de la mienne… car alors ce serait un peu comme si ma famille à moi, qui était la compagnie qui m’avait vu naître, n’avait jamais été qu’un château de fumée. De suite, je compris que cette famille d’élection que m’avait donné mon père, parce qu’elle niait le besoin vital des autres de fonder une famille enracinée dans le réel de leur hérédité, de ne pas situer le centre du monde au même endroit que mon père (à savoir : son nombril), de développer des centres d’intérêts nouveaux et inconnus de lui, d’intégrer un monde du travail où il faut parfois être capable d’affronter (donc de reconnaître l’existence) de certaines réalités difficile devant lesquelles mon père a l’habitude de fuir en usant de ruses rhétoriques, je compris que cette famille – qui était pourtant réellement la mienne – leur prenait le meilleur d’eux-mêmes contre une dose de rêve qui n’était pas une option d’avenir… Je compris alors qu’elle était faite pour être considérée un jour comme si elle n’avait jamais existé.

Quand les membres de ce que j’avais été éduquée pour croire être « ma famille » partaient « faire leur vie », je me sentais comme si j’avais été l’enfant d’une chimère, et alors il y avait en moi du feu – un feu plus puissant peut-être que celui qui avait brûlé en mon père et ma mère -, c’était comme si je découvrais les arcanes du monde, j’entrais dans le royaume des ombres les yeux ouverts… et la lecture d’un savoir ancestral, dont la substance était toute faite de l’amertume infinie qui est propre à la condition des mortels, m’était accordée. En un mot, ce qui avait constitué mon réel basculait pan à pan dans le domaine de l’imaginaire et, comme par rebond, une inspiration douloureuse, une nostalgie, un romantisme, par a-coups déchirants, en moi s’éveillait.

C’est à partir de ces grands moments de perte que j’ai commencé à rencontrer dans certains témoignages du passés, dans certains auteurs, des voix qui me semblaient familières – plus familières du moins que ne l’étaient les voix du présent.

Ils avaient furieusement envie de vivre, les ados qui se sont occupé de moi quand j’étais petit enfant, et ils se moquaient bien des modalités de la vie [- les modalités, ou le « nerfs de la guerre », qui rend possible la paix dont les hippies jouissent, leur satiété, leurs loisirs…] Mon père les exhortait à demeurer dans cet état de grâce, qui est aussi un état d’irresponsabilité. Faisait-il bien ou non ? Interrogation primordiale.

Mon enfance établie dans un palais de fumée, sur un trésor d’imprévoyance, ressemble au paradis en ce que les gens qui m’ont entourée quand j’étais petite ne se conduisaient absolument pas comme se conduisent les gens sérieux, les gens soucieux du lendemain, en somme les gens qui savent qu’ils vont vieillir et mourir. C’est seulement par la suite, après s’être vaillamment occupées de moi par amour de moi et par amour de la petite enfance en général, que les deux plus proches amies et anciennes élèves de mon pères – celles que j’ai considéré longtemps comme mes deux secondes maman -, celles à qui il avait pu entièrement transmettre son idéologie pédagogique et qui ne s’étaient jamais rebellées, sont eux-mêmes devenues des pédagogues… Elles n’avaient rien de prévu à faire, il fallait bien qu’elles gagnent leur vie, et dans cette carrière mon père était un appui de par ses relations, et son bon conseil… c’était à la fois la solution d’évidence et la solution de facilité. Je me souviens de m’être amusée à croire à l’époque, en les entendant me dire des choses qui signifiaient que jamais elles ne pourraient aimer un autre enfant plus que moi, que je leur avais donné la vocation. En réalité je savais bien que les choses s’étaient goupillées plus simplement que ça : comme le savon glisse sur la pente.

J’eus pu être simplement mégalomane… c’est-à-dire un enfant-roi. En réalité, le poids de leur amour – de leur sacrifice joyeux, spontané et inconscient – avait été bien trop réel, bien trop dénué de mise-en-scène de lui-même, pour ne pas avoir fait de moi un petit enfant angoissé. En entrant à la petite école j’eus le sentiment d’être une étrangère sur la terre… les autres enfants ne me ressemblaient pas… Ils exprimaient des besoins quand moi je pouvais bien me passer de tout ce qui leur faisait plaisir, car cela ne me faisait pas tant plaisir, car j’avais connu des joies plus fortes, des satiétés plus grandes, qu’ils ne connaîtraient jamais. Tout, absolument tout, autour de moi, à partir de là, dégagea à mon odorat trop précieux, une odeur de misère. J’avais le goût non pas des grandes choses, mais d’une sorte de sublime qui ferait rendre Fanny Ardant humblement ridicule. Je lorgnais du côté de l’Egypte antique, et la royauté de Cléopâtre ne me semblait qu’une ébauche de ce à quoi mon cœur, s’il n’avait pas été mis définitivement en deuil de l’objet impossible de ses vœux, aurait pu éventuellement aspirer. Devant le constat de l’absence criante, cet hiver profond, de ma Totalité rêvée, j’étais triste et remplie d’à quoi bon. J’étais munie d’une échelle de valeur dont les millimètres étaient les lieux des autres. Certaines nuances dans le malheur des gens, qu’ils appelaient bonheur, m’échappaient. Enfin, je sortais d’une sorte de paradis dans lequel il m’allait être de toute évidence à jamais impossible de regrimper. A partir de là, quand j’eus des velléités de retrouver un jour la félicité d’antan, de la recréer quelque part, de reprendre ailleurs l’œuvre, le salon, de mon père, je ne pus les avoir qu’en niant l’évidence : le fait que je n’étais pas mon père, que je n’étais pas un « leader », que je ne réussirais jamais à rassembler quiconque autour de ma tristesse, que je resterais toujours solidaire, incomprise, abandonnée. « Tout est possible » était ma devise d’enfant : parce que je savais que cette promesse était la plus fausse de toutes et pourtant celle qui m’était la plus nécessaire.

Je n’étais pas un enfant-roi, j’étais un enfant-Dieu… Et quand ma pensée se posa la première fois sur le Christ des églises, j’eus l’intuition glacée que mon devoir et ma destinée allaient être de souffrir beaucoup pour « regrimper »… il allait falloir, pour cela, rendre tout qui m’avait été donné par la douce ironie sadique du sort, et encore davantage, à défaut de quoi, le « paradis » serait perdu de vue, même intellectuellement, pour toujours, car j’en aurais démérité.

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TOUT LE MONDE AU REGIME POUR AUTISTES !

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De temps en temps, parce que comme toutes les mères je suis une mère qui doute, je révise mes vieux cours de pédagogie…  En cherchant sur le net et dans les ouvrages spécialisés de ma bibliothèque des solutions pratiques aux mille et un petits soucis que rencontre dans la vie de tous les jours celui ou celle qui est chargé(e) d’un enfant, je me remets en tête ce que les pédiatres, les psychologues de la petite enfance et les éducateurs de tout poils ont coutume de penser qu’il est totalement nuisible de faire pour rendre un enfant intelligent, et ce qu’est censé être le comportement optimum.

A chaque fois, parce que j’ai l’esprit de contradiction chevillé au corps, je ne peux m’empêcher de visualiser en songe la bonne grosse face souffrante de Carlos (le chanteur) qui se trouve être par ailleurs la progéniture de Françoise Dolto, et de me dire que ces gens sont bien présomptueux, tout de même, pour prétendre savoir pour la première fois de toute l’Histoire comment il faut faire ce que toutes les mères humaines ont fait depuis que le monde est monde…

Dans certains cas, c’est vraiment la Science de Molière à bec de corbeau, qui prend de haut l’expérience millénaire des nourrices, les biographies des grands hommes, l’intuition des civilisations, Darwin, la nature, le bon-sens populaire et la charité… – parfois seulement en pente douce, – parfois dans des proportions qui atteignent le sublime du comique… Mais passons. Et rentrons si vous le voulez bien dans le détail des prescriptions de ces éducateurs et médecins de l’enfance qui traitent de la basse mécanique du développement humain sans vains sentimentalismes ni atermoiement chrétiens.

Quelles sont les grandes lignes de la doxa pédagogiste, aujourd’hui ? Pour que nous nous entendions sur les bases, je vais vous faire un court résumé :

_Il faut stimuler l’enfant par l’interaction directe, favoriser le contact physique, lui faire dire ce qu’il ressent, préférer l’échange humain aux écrans et à tout ce qui pourrait relever du cour magistral, prendre la peine parfois de justifier ses choix auprès de lui, préférer l’échange dialectique aux remontrances, enfin éviter tout ce qui éloigne l’adulte de l’enfant.

Je pose juste une question : est-ce qu’on pose ici pour acquis qu’il faut « traiter » tous les enfants a priori comme s’ils étaient autistes ?

Comme s’ils étaient autistes, c’est-à-dire comme s’ils n’allaient pas rechercher spontanément le contact humain ou comme s’ils ne l’avaient jamais connu. – Comme s’ils étaient des enfants sauvages s’étant développés en marge du monde des hommes, n’ayant pas eu de mère. – Comme des enfants endurcis, mal-aimés, qu’on n’a jamais embrassé, auxquels on ne s’adresse jamais comme à des êtres humains à part entière, qu’on traite comme des objets ou des animaux, avec un excès de dureté, qu’on pose là en s’en allant ailleurs, des souffrances desquels personne ne s’inquiète sérieusement.. etc.

Je pose la question : les conseils d’éducations des éducateurs et des pédopsychiatres sont-ils faits pour le bien de tous les enfants – de toutes les sortes d’enfants – ou sont-il plutôt un traitement à l’origine réservé aux enfants renfermés en eux-mêmes comme des escargots dans leur coquille, qu’on a généralisé par mesure de sécurité, de peur que ce genre d’enfants (le genre pas sentimental & pas créatif) ne continue d’exister, et même ne prolifère ?

A-t-on des raisons de croire que ce genre-là, le genre indifférent, est amené à proliférer ? Hum… peut-être.

Mais revenons, si vous le voulez bien, aux prescriptions des docteurs :

_ Ne pas être trop prescriptif en matière d’images et de morale ; de préférence réagir à ce qu’apporte l’enfant sur ces plans-là : être attentif à ses envies et à ses bêtises au jour le jour comme elles viennent, plutôt que de les anticiper…

Traduction en langage historique :

Les images d’Epinal et les cours de morale, c’est le mal – d’ailleurs ça rime.

L’enfant a l’intuition du bien, devant cette intuition du bien, l’adulte doit se découvrir et chanter « Il est né le divin enfant ».

L’adulte a perdu l’intuition du bien donc il n’a rien à apprendre à l’enfant en matière de morale. L’adulte a été corrompu par la société, c’est Jean-Jacques Rousseau qui l’a dit (- JJ Rousseau, qui a été un enfant gâté, puis qui a abandonné tous ses enfants pour leur propre bien).

_ Lui donner l’envie d’avoir envie (l’enviiie d’avouaare-enviiiie !!! ♪), plutôt que de lui enseigner des tas de choses… [« Le parent n’est pas un enseignant !! Chacun tient son rôle et les moutons seront bien gardés »]… En ayant des réactions positives à tout ce qu’il fait de positif… Car il ne faut pas se contenter d’interagir avec l’enfant seulement de façon négative, quand celui-ci fait des conneries ! Une telle attitude pourrait lui donner l’envie de faire des conneries !

[Rien qu’un exemple : Audiard et Romy Schneider, abandonnés par leurs parents aux bons soins de leurs grands-parents, qui les laissaient gambader dans les prés et pratiquaient l’autorité à l’ancienne : s’ils avaient été moins livrés à eux-mêmes, ils auraient moins ressenti le besoin d’attirer sur eux le regard des adultes en faisant des bêtises, et donc ils n’auraient pas été ce qu’ils étaient : des enfants turbulents, farouchement têtus et pleins de coquinerie. _ Les enfants des suédois ne sont pas des polissons, eux. Ils ne se marrent pas souvent, mais au moins ils sont sages !]

_ Lui montrer qu’on s’intéresse à ce qu’il produit, à ses imaginations, afin de le pousser à produire… Encourager l’enfant à exprimer ses sentiments par tous les moyens créatifs possibles en le remerciant pour ce qu’il donne, plutôt que de l’attacher avec une corde de piano à son piano comme faisait le père de Mozart.

[On serait bien emmerdé, hein, si l’on n’avait plus que des petits Mozarts ! lol  … Un Benjamin Biolay, ça suffit.]

_ Malgré tout, l’encourager à enrichir son univers intérieur en suscitant sa curiosité par des propositions de livres, d’images et de musiques adaptées à son âge, mais ne pas trop « pousser » l’enfant, ne pas forcément encourager ses tendances compétitives…

[Il faut vous débarrasser des livres trop jolis parce que promouvoir la beauté c’est has-been… Après, on ne sait pas, après il pourrait devenir élitiste, voire fasciste… la société n’a pas besoin de gens comme cela.]

_ Favoriser ses bons comportements en les félicitant, mais ne pas réserver les effusions au strict cadre des bons comportements, de façon à ce qu’il n’ait pas l’impression qu’on n’est affectueux avec lui que lorsqu’il se comporte bien… Et répondre à ses erreurs également par la bienveillance – l’explication, le calme, la sérénité – plutôt que par l’interdit et le conflit, pour qu’il ne croie pas que le conflit et la violence sont des modes de communication comme les autres, susceptibles d’être recherchés au même titre qu’un câlin.

[Le mieux au final c’est de toujours réagir de la même manière… comme un robot. Mais un robot compatissant ! Et plutôt que de vous énerver, changez de pièce ou tout simplement abandonnez-le à des professionnels (crèche ou DDASS) : eux ils savent.]

_ Enfin, encourager le papa à faire la maman et la maman à faire le papa, parce qu’il n’y a aucune différence.

[Ce dernier point devrait rester une joke.]

Lorsque je parcours d’un œil distrait cet ensemble cohérent de recommandations pédagogiques, voilà la réflexion que je me fais : il ne s’agit pas ici réellement de conseils d’éducation… mais d’un traitement. Les pédagogues et les pédiatres ne voient pas l’enfance comme un geyser de vie, une beauté pure et désordonnée à laquelle on va essayer de donner forme. Non. Ils considèrent a-priori les enfants comme des malades, des malades d’une maladie qui est l’indifférence et l’absence d’élan vital, ou de capacité à le manifester dans le réel.

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ECONOMIE PEDAGOGIQUE DE CRISE ?

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Mais, après tout, qu’en sais-je ?… peut-être bien les pédagogue luttent-ils pied à pied contre une tendance réelle de la société qui est de déshumaniser sensitivement ses hôtes…

Quand je vois ces jeunes enfants qu’on abandonne à la collectivité – qu’on « met en crèche », pour reprendre l’expression consacrée – à partir de 2 mois [DEUX MOIS!]… ou qu’on laisse à la merci de ces grosses femmes apathiques qu’on appelle les nounous, – la plupart du temps de parfaites inconnues, qu’on a strictement aucune raison de croire être attachées aux enfants qu’elles gardent ou à leur famille… – des femmes en général stupides à l’extrême, et laides, qui font nounous par défaut, comme si elles avaient été punies, parce qu’elles n’ont pu trouver mieux, et qui ont pour leur propre travail le mépris des grands seigneurs pour la valetaille… – des femmes dont on a donc toutes les raison objectives de croire qu’elles sont viles, négligentes et méchantes…  Quand je vois ces parents empressés de « tout bien faire comme il faut », qui ont choisi leur partenaire suivant les recommandations coquines de Elle et Lui Magazine, qui ont pour parvenir à ce but socialement révéré, dûment accumulé à la sueur de leur âme le capital supposé nécessaire à la fondation matérielle d’une famille… qui alors transbahutent fièrement leurs niards de la crèche à la nounou, de la nounou chez le pédiatre, du pédiatre aux bébés nageurs, des bébés nageurs aux cours de yoga, du yoga à la grand’mère, de la grand’mère à la nounou… qui s’en débarrassent le Week-End pour pouvoir profiter de leur Week-End, qui les délaissent encore une fois au milieu des étrangers quand ils sont en vacances…. de gentils animateurs s’en chargent, tandis que les parents se délassent… Quand je vois ces parents qui laissent toute la journée leur progéniture aux bons soins de l’Etat et de parfaits étrangers, et qui rentrent trop tard tous les soirs pour pouvoir faire autre chose que les embrasser sur le front et leur dire sur un ton dramatique qu’ils les aiment…

Quand je vois tout cela, je me dis… Je pense à la maman de Jésus, jetée à la pauvreté, sur les routes à dos d’âne, avec son seul mari pour tout confident, condamnée par l’exil à rester en tête-à-tête avec son bébé jusqu’à ce qu’il parle et qu’il marche, sans intervention possible de la smala, sans aide extérieure, parce qu’il a fallu quitter en catastrophe la ville natale, le pays d’origine, Bethléem… Quand je vois tout cela, je me dis… Marie, pourquoi pas ?

La nourrice de bonne famille à l’ancienne dormait à côté de l’enfant, vivait avec le nouveau-né H24, en symbiose totale avec ses besoins. Plus tard, il n’était pas rare que le précepteur ou la préceptrice particulière (comme c’est le cas de Jane Eyre dans le roman éponyme) continue cette veille de la nourrice jusque durant la nuit, dans la chambre de l’enfant, et partage à son tour absolument tous les instants de la vie du petit maître ou de la petite maîtresse.

Une mère comme celle du Christ fut isolée dans un monde peuplé d’inconnus avec son enfant. Si pour notre société elle est LA mère, peut-être y a-t-il une raison à cela ?

Je me souviens, enfant, au moment d’entrer à l’école maternelle, combien j’avais envié les petits princes d’autrefois chez lesquels venaient enseigner des professeur particulier… Qui connaîtra à nouveau pareil luxe ? C’est que ce n’est pas pareil, d’avoir un précepteur choisi pour soi, venant à domicile, ou d’être envoyé à l’école avec tout le monde et n’importe qui, à la merci de la brutalité du nombre, dans la classe d’un maître que les parents ne connaissent parfois même pas – un parfait inconnu. Dans le premier cas l’enfant possède un interlocuteur qui s’adresse à lui, à lui seul, et la transmission se fait d’homme à homme. Dans le second cas il y a un grand abreuvoir auquel on mène les veaux boire, et parfois les veaux se battent. Il me semble que l’amour vrai se doit d’être exclusif, et non « en libre service » comme chez la prostituée, dans l’antichambre de laquelle les rixes sont monnaie courante… Il serait curieux de constater que le savoir puisse se transmettre autrement que l’amour.

Les serviteurs qui appartenaient une maison, n’avaient pas d’autre choix autrefois que de projeter sur l’enfant du maître tous les sentiments mêlés que leur condition servile leur inspirait à l’égard de la puissance du Père. Et cependant, il ne faut pas croire que ces sentiments étaient uniquement négatifs : les membres d’une « maison », avaient la rage de défendre leur « maison » contre celle du voisin. Car la « maison du maître », à l’ancienne, était comme une patrie en petit : même si la vie y était parfois dure et que les rapports y étaient parfois violents entre ceux qui y vivaient, on était « de chez Untel » comme on était d’un village, ou d’un pays. Il régnait à l’intérieur de la maison un chauvinisme autour du nom du maître, éventuellement de son blason, de sa légende familiale, qui était comparable à celui qui règne autour d’une équipe de football. Et la nourrice aimait forcément l’enfant du maître, comme la femme aime le pouvoir : du plus près s’y frotte-t-elle, du mieux elle éprouve la sensation de le dominer, et se l’approprie. L’enfant du maître, cet innocent qui n’avait pas choisi non plus son destin, il n’était pas coupable des fautes éventuelles de sa race, mais, s’il était bien-aimé, bien-nourri, il allait peut-être avoir bon-cœur, et ainsi pouvoir les racheter.

Manifestement, le problème de ces autistes, ou plutôt de ces insensibles, que traitent les pédagogues, et qui sont apparemment nos contemporains… ces êtres à peine réels au milieu desquels nous vivons à présent notre réalité postmoderne déréalisée… manifestement leur problème, à ces petits êtres fragiles dont il faut dès l’enfance solliciter chaudement la pulsion de vie, tient à ce qu’ils ne parviennent pas à digérer toute l’information qu’ils reçoivent. Oh les petits estomacs !

Je revois Victor Hugo, ce fantastique mangeur… quel est son génie ? Son génie est la définition-même du génie : il est celui qui par excellence jette des ponts, il est le réfléchissant multiple et infini, le kaléidoscope géant qui avec trois billes de couleur vous refait le plan de la construction d’une étoile. Vous lui donnez deux rien, et il vous rend une correspondance gigantesque, une amitié de quinze an entre deux atomes, ceci durant l’espace de temps d’un battement de cil. Victor Hugo, c’est un gouffre dont l’écho ne finit pas. C’est la démultiplication du réel jusqu’à re-création. Un simple craquement d’allumettes entré dans la machine et vous entendez brailler des forêts.

Je crois que Victor Hugo s’empare du monde car il a l’habitude de prendre chaque information qui lui parvient comme si elle lui était personnellement adressée. Il a été habitué, sans doute, à ce que le monde, le savoir, l’existence, s’adresse à lui comme un précepteur à l’ancienne mode, les yeux dans les yeux, d’homme à homme.

Et je crois que les petits estomacs sont petits précisément parce qu’ils ont été habitués à aller boire à l’abreuvoir à idées toujours avec les autres, comme des veaux. Je crois qu’ils sont petits face au surcroit d’information simplement parce qu’ils ont été trop habitués à penser que les informations n’étaient pas là juste pour eux, mais qu’elles étaient là pour tout le monde, ni plus ni moins pour eux que pour les autres, et ceci sans aucun souci vital de priorité.

Si cela n’était pas ainsi, pourquoi les enfants de profs resteraient-ils, comme c’est le cas dans 99% des cas, les seuls à véritablement recevoir le message des profs ?

Aussi, au lieu de les interroger eux, et de se rebondir en images multiples, à l’intérieur des profondeurs insondables de toutes les virtualités de leur être, comme en un second monde, en une seconde Création tout aussi importante que la première, les informations demeurent en surface des petits-estomacs, et tout, absolument toute réalité, demeure autour d’eux en surface, comme si rien ne les concernait. Ce que je pense au fond de moi, c’est qu’ils ont été habitués comme cela à ne pas faire passer leur sensibilité-propre avant celle des autres par des mères et des nourrices et des instituteurs qui les ont habitués à ne pas s’offusquer de que les adultes ne soient jamais là juste pour eux, pour le bienfait de leur petite personne enfantine à eux, pour leur enseignement, et le partage de leur savoir avec eux… Et qu’ils ont eu à accepter crument, et ce bien trop tôt, que les personnes humaines qui avaient la charge de les introduire sur la terre dans la familiarité avec les choses de la vie, soient toujours à moitié ailleurs en même temps, avec d’autres qu’eux, et toujours pour-les-autres-aussi en toute circonstance, parce qu’ils avaient leur propre narcissisme en ligne de mire, – le narcissisme des adultes brisant tout -, et parce qu’ils étaient partance pour d’autres intérêts qu’eux dans la vie et que ça allait de soi.

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