Notes pour faire quelque chose dans le style héroïque-fantaisiste (II)

Ce qui vient est la suite de l’article « Mégalo menthe-à-l’eau » :
https://raiponces.wordpress.com/2014/12/29/megalo-menthe-a-leau/

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Avez-vous déjà eu des hamsters dans une boite ? Que disent les gens qui ont des hamsters à qui l’on offre un hamster supplémentaire ?

_ Oh ! Formidable ! Ca va leur faire un nouveau petit copain !

Avez-vous déjà pensé à ce qu’il se passe dans la tête des Dieux lorsqu’ils foutent un nouveau locataire dans votre immeuble, un fou dangereux par exemple, ou une vieille sorcière, là juste à côté sur le même palier que vous ?

Exactement la même chose. Ils se disent qu’ils vont bien s’amuser, et ils se disent que ce qui les amuse, forcément, vous amuse.

Les Dieux adorent quand ça bouge. Ce sont des hystériques. Tout ce qui ne fait pas péter les plombs des immeubles les ennuie.

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Est-ce que vous connaissez le Club Dorothée, AB Productions ? Si vous vouliez vous faire une idée réaliste de ce à quoi ressemble la société des Dieux, il faudrait que vous vous les représentiez un peu comme ça. Une troupe de jeunes gens sympatoches qui passent leur temps à rejouer la même pièce dans différents décors.

Si vous zappez d’une pièce à l’autre, d’une histoire à l’autre, il vous semble que vous pouvez continuer à suivre comme si de rien n’était : tout simplement parce que ce sont toujours les mêmes acteurs, et que la personnalité des acteurs prend le pas sur les rôles qu’ils jouent. Toujours le même nombre d’acteurs ou presque, en tout cas il n’y a jamais aucune déperdition de contenu, peut-être parce qu’il n’y a aucun contenu, juste des interactions.

Amour gloire et beauté, Annette aime le père de Julien, dont elle voudrait qu’il soit son propre père. Julien et Justine sont frères et sœur, le père de Julien a donc déjà une fille, mais cette fille est toujours en guerre contre son père. Julien quant à lui est amoureux de Julie, qu’il voit un peu comme la sœur qu’il n’a pas eue et qu’il aurait voulu avoir. Annette hésite : elle ne sait pas si elle veut ressembler à Justine ou bien à Julie. Le père de Justine, en secret, préfère Annette, mais il ne le dit pas. Car Annette ressemble à sa femme qui est morte, elle ressemble donc à la mère de Julien, mais Julien et Annette ne le savent pas. Justine et Julie ont une chose en commun – c’est la seule chose qu’elles aient en commun : elles méprisent Annette. Le jour où la vérité de la nature d’Annette, qui est d’être la réincarnation de la mère de Julien, se révèle (le père le leur laisse comprendre), de gentilles qu’elles avaient été jusque-là, elles passent brusquement méchantes. Julien et son père défendent Annette contre ses deux ennemies. Mais Annette sait qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et qu’elle ne peut pas demeurer auprès de ces deux hommes dont elle a déjà été dans une vie précédente la mère et l’épouse, elle s’en va donc ailleurs, chercher une autre compagnie : elle va chercher à se frotter à des gens qui lui sont moins familiers. Elle s’éprend de Philippe, dont le visage a l’avantage de ne rien lui rappeler de connu. Philippe est écrivain : il écrit son fantasme de voir un jour Julie et Julien amoureux, en couple. Il en fait, par son imagination, un couple idéal. Annette se dit : « Pourquoi pas? », et elle lui donne son aval. Mais Julie n’aime pas Julien.

C’est toujours la même comédie, le décor change, le scénario est différent, mais c’est toujours les mêmes acteurs, et quand un personnage disparaît, c’est qu’un autre va naître : on se contente de redistribuer les rôles, pour que chacun conserve son emploi.

En toge dans un théâtre antique, en jean imprimé dans une imitation de bar, avec la nature en fond d’écran, une montagne magnifique, avec un faux juke-box sans aucune chanson dedans, un décor en contre-plaqué, tantôt le ton est à la blague, tantôt cela vibre et se répand dans la vallée en résonance magnifique, pathos qui se réverbère à l’infinie. Mais c’est encore et toujours la même comédie.

Tableau numéro 201658497871 : Julien aime Julie, mais Julie n’aime pas Julien. Un jour elle préfère Arnaud, le jour suivant son cœur bascule du côté d’Audran. Julien est mécontent, de son mécontentement naissent des péripétie pour Arnaud et Audran, qu’il jalouse et méprise à la fois.. etc.

Toujours la même comédie, ou presque, suivant toujours le même canevas. Le moindre changement dans les habitudes, et c’est le drame… Du moindre déséquilibre (par exemple : Julie embrasse Julien) naît une agitation. Mais cette agitation n’est que la résultante du désir général de revenir à la « normale ».

Dans la « normale », Julie n’aime pas Julien, mais Julien est amoureux, alors Julien soupire. Le meilleur ami de Julien qui est Philippe, raconte une histoire où Julie et Julien s’aiment.

Il y a par ailleurs Nadir et Nadia qui lisent les histoires de Philippe, et s’identifient aux héros de ses histoires. Mais, contrairement au couple idéal « Julie-Julien », qui est un couple impossible, Nadir et Nadia s’aiment pour de vrai.

Quand le couple Nadir-Nadia se brise, c’est le drame : leur rupture est une chose que l’on croyait pourtant impossible ! Alors, une réaction en chaîne va se produire qui est la résultante, dans la mentalité du groupe, d’une inversion des pôles réel/virtuel.

De cette réaction en chaîne naît, par répercussion, une autre aberration alchimique : Julien et Julie s’embrassent.

Audran et Arnaud se retrouvent conséquemment totalement dépossédés de la possibilité de « serrer » Julie. Audran et Arnaud se sentent de trop : ils se battent. Une foule s’assemble autour de leur combat. Audran est tué. Arnaud capte l’énergie/la « vertu » d’Audran, il devient une sorte d’Arnaud-Audran.

L’entité Arnaud-Audran est fascinante de force pour Julie : elle en tombe follement amoureuse.

Julien se retrouve à nouveau irrémédiablement dépossédé de Julie : retour à la normal. Equilibre.

Le couple Nadir-Nadia contemplant l’échec du « couple idéal virtuel » (tel que représenté dans l’œuvre de Philippe), sa vertu-propre de couple non-virtuel (donc non idéal) est retrouvée. Ils se ré-assemblent d’office.

Via la disparition d’Audran en tant qu’entité distincte d’Arnaud, la « normale » a été retrouvée. Par contre il va falloir que naisse une nouvelle divinité pour compenser la perte de l’entité « Audran » : c’est l’enfant de Nadir et Nadia qui va naître. Quelles vont être ses spécificités ? Tout dépend du contexte. Une chose est sûre il ne ressemblera pas à Audran. Audran est mort et son charme-propre, (son âme ou sa force), ont été captés par Arnaud, et Julie ne le désire que sous cette forme-là de lui-même, amplifiée.

L’enfant à naître sera constitué des scories de leur personnalité que les autres membres du groupe ont dû abandonner dans l’opération précédemment narrée. Quel nom lui donnera-t-on ? Le nom de la victoire de Nadir et Nadia… quelque chose comme : « Nourrit ».

Toujours la même histoire. C’est le jeu des chaises musicales. Rien ne se perd, tout se transforme. Et personne ne meurt jamais pour de vrai : ce sont juste en quelque sorte des acteurs qui rejouent encore et encore la même pièce, le même combat, qui radotent et travaillent leurs réflexes, sans fin.

Dans le monde des Dieux rien n’a vraiment d’importance et les enjeux nous échappent.

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C’est ainsi, dit-on, que Zarathoustra fut d’abord élevé (comme Candide) dans l’idée absurde que les hommes n’étaient pas mortels. Il développa, raconte-t-on, durant le temps de cette ignorance, une grande sagesse, qu’il lui fallut ensuite exposer à la terrible épreuve de la vie. C’est de n’avoir pas perdu la sagesse qu’il avait acquise lorsqu’il pensait comme un immortel, au moment où il aborda les problématiques déprimantes de la vie d’adulte, qui lui permit d’éclairer le réel sous un jour plus perçant.

Chez à peu près tout le monde, je crois que la nature veille à ce que l’esprit de justice s’implante de lui-même très tôt, sans qu’on n’ait besoin d’intervenir outre mesure. Mais la vie étant en elle-même une immense injustice en soi, puisqu’elle s’achève par la mort, il semble qu’en prenant conscience de sa condition mortelle, l’homme en vienne à chercher une justice cachée dans ce qui est injuste, pour atténuer sa douleur de voir le non-sens vers lequel il va. L’homme véritablement grand serait celui qui, tout en n’ignorant pas qu’il va mourir, continuerait à agir et penser comme un Dieu, avec un grand mépris pour le néant.

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pythie

Aujourd’hui, chers amis, je vais vous apprendre rapidement comment rouler les noirs oiseaux de mauvais augure dans la farine, comment vous affranchir de la loi du Fatum, comment faire ce que vous voulez avec votre destin.

Tout le monde sait qu’il ne faut pas prendre les divinités bille-en-tête. Dites : « Non » à Aphrodite si vous voulez qu’elle vous martyrise. Non, le truc ce n’est pas de faire la sourde oreille aux péroraisons des oracles. Ca attire le guignon : les oreilles entendent même lorsqu’elles n’écoutent pas, en somme elles sont toujours ouvertes ; contrairement aux yeux, à la bouche, on ne sait jamais vraiment comment tout-à-fait les fermer. Un oracle qui vous tombe dans le coin du ciel bleu y fait un nuage et même si vous ne lui donnez pas le droit de cité, il le prend. Voilà pourquoi ma leçon ne consistera pas à vous demander de jouer les athées.

Rien n’est moins sûr que l’existence de la magie, à part sa non-existence. Alors comme disait le juif d’une histoire drôle, comme nous ne savons pas si Dieu existe, dans le doute, autant ne pas le froisser. Il y aurait tout à perdre, n’est-ce pas, s’il y avait un vie après la mort ? Tandis que dans le cas inverse il n’y aurait de toute façon, dans l’absolu, rien à gagner.

Ceci étant posé, je vais vous apprendre à faire dire ce que vous voulez aux horoscopes en tout genre et à tous les mauvais yeux qui vous surveillent. La solution ultime aux pièges inhérents aux visions mystiques n’est jamais de changer les mots sur lesquelles elle s’appuient pour nous causer, elle consiste seulement à en changer le sens desdits mots.

Une illustration romanesque vaut mieux que mille péroraisons.

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Il y avait dans le passé un certain monsieur Alphonse Durand qui avait échappé de justesse à une destinée terrible non moins que tragique.

On parle beaucoup de comment la plus jeune des fées-marraine de Blanche-Neige s’y prit pour alléger la peine de mort à laquelle l’avait cruellement condamné la plus vieille. On ne parle pas suffisamment de comment Alphonse Durant s’est tiré d’affaire avec encore plus de facilité et de brio.

C’est pourquoi nous allons aujourd’hui vous compter son histoire. L’histoire d’Alphonse Durant, ou comment un jeune homme excessivement ordinaire se délivra d’une épée de Damoclès qui lui pendait au nez… – et comment il fit cela le plus désinvoltement du monde !

Le mauvais sort s’était abattu sur lui à l’époque où il avait dix ans, et qu’il était en vacances avec ses parents en Grèce. De passage à Delphes, et comme il visitait avec sa famille la fontaine sacrée de la déesse, il avait demandé secrètement une babiole qui lui faisait envie. On lui avait posé des conditions terribles, qu’il avait eu la bêtise d’accepter.

Voici retranscrit l’échange secret entre Alphonse et la puissance céleste :

_ Pour obtenir cette figurine Transformers, tu ne connaîtras jamais l’amour et tu mourras à trente-trois ans.

_ D’accord ! – avait-il répondu. L’amour c’est pour les filles, et je n’ai pas envie de vieillir pour devenir comme mes parents.

_ Marché conclu ! – avait répondu la divinité.

Au retour de Grèce, Alphonse Durant avait obtenu sa figurine. Il en avait été très heureux parce qu’à l’époque il était déjà athée – c’est-à-dire que la divinité ne lui faisait pas peur -, qu’il avait par ailleurs parfaitement confiance en son avenir, et qu’enfin il était très bête.

De temps à autre, au cours des années qui suivirent, le souvenir lui revint parfois de son échange avec la divinité au bord de la fontaine delphique, mais ce fut toujours un souvenir heureux. Il repensait avec plaisir au beau soleil grec et aux glaces italiennes industrielles qu’il avait mangé dans la soirée.

Cependant, la divinité, qui n’avait que ça à faire, continuait de tenir ses comptes à jour. Elle escomptait le surprendre à l’aube de sa vingtième année, quand tous les garçons et les filles de son âge iraient main dans la main deux par deux. Là, il finirait bien par se rappeler que  quelque chose clochait.

A l’avant-veille de sa vingtième année, quand il venait juste d’avoir 18 ans, Alphonse Durant avait obtenu son BAC avec mention. C’était un élève très appliqué. Toute son adolescence durant, il n’avait jamais songé une seule minute sérieusement à l’amour. Il avait des amis et des amies qui étaient exactement comme lui : sérieux avec leurs babioles et ricanants avec les joies véritables et nobles de ce bas-monde. Ainsi il ne pouvait pas encore s’apercevoir que quelque chose clochait.

« Tu ne perds rien pour attendre ! » – se réjouissait d’avance la divinité.

Durant les dix ans que durèrent ses « vingt ans« , Alphonse Durant continua de bien travailler. Il avait intégré une Prépa, puis était entré dans une grande école, et enfin il avait obtenu un emploi rémunéré. Au terme de cette première carrière, il s’assit une minute pour souffler. Et il se dit qu’il prendrait volontiers quelques vacances. Avec une amie, il se rendit en Grèce.

L’amie d’Alphonse Durant était très jolie et elle était comme la divinité (et pour cause : c’était la divinité qui la lui avait choisie – en pensant l’exposer à la tentation, pour le voir souffrir) : elle était fascinée par le fait qu’Alphonse Durant soit si étranger aux choses de l’amour. Cela semblait lui en toucher une sans faire bouger l’autre. Elle redoublait d’effort pour le séduire (le séduire dans un premier temps, et dans un second faire saigner son cœur), mais elle ne parvenait qu’à obtenir de lui des rendez-vous à la plage. Pas même un petit tripotage dans les douches du camping. Rien.

La fille envoyée par la divinité enrageait. Elle en tomba malade. Alphonse Durant se sentit obligé de lui apporter des chocolats et des oranges. Au bout de quelques temps, toute jaune d’amertume, elle lui avoua qu’elle était mordue pour lui, au cœur, d’un amour irrémédiable. Alphonse Durant se sentit aussitôt obligé de l’épouser.

La divinité faillit à son tour en faire une jaunisse. Elle se dit : « Quel con celui-là. Même pas trente ans et le voilà déjà marié à la Belle Hélène. Son cœur est si sec qu’il ne s’est aperçu de rien. Elle lui parle d’amour et lui n’entend que de la musique. S’il mourrait à trente-trois ans, on prendrait cela pour un accident de la route, une tuile, ou que sais-je… Je passerais pour le hasard, pour une bêtise, ou pire pour une causalité. La gamine en serait encore davantage mortifiée. Et lui ne serait même pas mort, puisqu’il n’a jamais vécu. A quoi bon ? »

Et c’est ainsi qu’Alphonse Durant fut sauvé, et mourut en bon bourgeois heureux, centenaire, des petits-enfants lui grimpant aux genoux.

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