Le monologue continu

Vous entendrez parfois, chez la grand’bourgeoise, catho ou feuge, chez la femme américaine ou la femme chinoise, un réjouissement désinhibé à cette idée que le prince charmant éventuel, en supplément de posséder toutes qualités physiques et morales requises, dispose de quelque puissance, de quelque apanage de famille, un nom qui le pose là… enfin soit riche.

Ces personnes-là, et leurs amoureux, leurs fils, enfin les hommes qui admettent et corroborent leur vision du monde – une sorte de matérialisme modéré qui peut se résumer à l’art de « savoir-tirer-parti-des-opportunités » -, ne sauraient deviner ou prévoir les scrupules qui animent les êtres de ma race.

Même si j’ai cette caractéristique – que je partage avec Fréhel ^^ – et qui m’a causé, hélas, bien des inimitiés de quiproquos – d’avoir un peu navigué (oh ! uniquement par souci de m’instruire !) entre les deux monde, je reste tout de même du bord de celles qui, si elles découvraient par hasard que leur amant, qu’elles croyaient jusque-là « une personne normale », est puissant et riche, pourraient s’en retrouver tentées de le quitter immédiatement. Ce cas de figure ne m’est jamais arrivé bien sûr, car je détecte toujours instinctivement la véritable nature sociologique des personnes (comprendre : la caste à laquelle ils appartiennent et par extension le genre de mère qu’ils ont eue), indépendamment du rôle professionnel qu’ils jouent dans notre société moderne où le jeu de carte a été quelque peu brouillé.

De la même manière, les « autres » aussi, ils me « détectent ». C’est de bonne guerre.

Un garçon qui s’est fait passer pour le marquis de Carabas, mais qui n’est qu’un humble fils de meunier, se retrouve immédiatement recueilli, consolé par moi. N’est-il pas plus qu’un autre « l’un des miens »? Celui-là me fait rire et me rassure. En revanche, un garçon qui veut se faire passer pour mon égal et dont il s’avère que par, son hérédité, il est un mélangé impur de toutes sortes de mystérieuse familles bourgeoises, enrichies dans les grands comptoirs européens, ainsi que de quelques reliquats de la plus haute noblesse, celui-là m’inquiète. En premier lieu parce qu’ayant lieu de se flatter d’origines aussi illustres, ses motivation à me mentir sont moins claires que pour l’autre à mes yeux. Je comprends qu’on mente à une femme pour l’impressionner, parce qu’on se sent petit. Je comprends moins qu’on s’adresse à une femme aimée comme le loup déguisé en lapin s’adresse au lapin. Serait-ce même pour tester le degré de cupidité de la future compagne, et quand bien même le grand Prince voudrait-il jouer au crapaud couronné des histoires, il y a dans cette démarche un je ne sais quoi de malhonnêteté tordue qui me crispe.

Ces choses-là n’arrivent pas, auraient simplement dit mes arrières-grand-mères. Comprendre : elles n’arrivent pas sans qu’il y ait baleine sous gravillon.

En réalité, soyons honnêtes jusqu’au bout, l’opportunité de marier un Prince ne s’est jamais présentée à moi. Ce n’a jamais été qu’une perspective conceptuelle entrevue, et qui m’a fait intimement rire. Car je ne suis pas aussi sotte que Cendrillon – il faut être sotte comme une oie blanche, ou éperdument résolue à se faire manger, comme était la petite chèvre de monsieur Seguin, pour se faire manger par le loup. Les loup ne mangent pas les gens de mon espèce : ils sentent bien que nous autres, ne sommes pas comestibles. Je suis une chèvre devenue un peu trop combattive pour être seulement une chèvre.

Développons un peu. Une femme qui ne possède rien en son nom propre et qui séduit un homme qui lui fait accéder à une caste supérieure à celle de ses propres parents, est non seulement une femme qui va attirer la suspicion de tous les côtés, mais une femme qui, si elle est honnête, va accepter de jeter elle-même, en son for intérieur, et quoi qu’elle en dise, une certaine dose suspicion – de doute – donc de salissure – sur la qualité de son propre amour. Il faut en effet, selon mes standards à moi – qui sont les standards de mon milieu d’extraction – que l’amour d’une femme soit bien fort pour qu’il n’ait pas à craindre de souffrir (en tant qu’amour) de rejoindre opportunément des intérêts matériels. S’il n’y avait que des femmes comme moi, il est vrai que les hommes riches, en particuliers les parvenus, ne pourraient jamais épouser que leurs semblables, ou des femmes encore mieux parvenues qu’eux.

Mieux vaut, selon mon sentiment, si l’on épouse quelqu’un de plus aisé que soi, donc un bienfaiteur, mieux vaut ne pas l’aimer du tout, et être au clair avec ça. Sans quoi on se fera toujours l’effet à soi-même d’avoir instrumentalisé ce qu’on avait de ressort le plus sacré – le cœur – en somme d’avoir mis à l’encan – contre une garde-robe et le manger – le plus inviolable tabernacle. Un tabernacle par définition étant de l’ordre de ce qui ne devrait jamais souffrir de collusion avec le domaine matériel.

Ceci explique amplement l’impression de pourriture – cette odeur si caractéristique d’os blanchis et de mousse -, que l’on respire dans la sacristie romane ou gothique – ce « débarras » de l’église où enfants de chœur et curés de village, entre deux futs de colonne brisés, revêtent leurs aubes… Ceci explique amplement disais-je l’impression générale de pourriture qui se dégage des institutions catholiques. Là est leur signature, là aussi paradoxalement siège leur noblesse. Je m’explique. Et je vous explique par la même occasion ce qu’un protestant – ni un japonais, ni aucun religieux d’une autre religion du monde – ne comprendra jamais.

Selon la théologie catholique la plus pure, ce que défendent les curés ne peut être défendu par personne – nul homme vivant, ni pêcheur – car nous en sommes tous indignes. Il est dit dans la sagesse catholique que nous portons tous en nous-même une parcelle de sacré, c’est-à-dire d’infini, d’immatériel, dont nous sommes tous autant que nous sommes, indignes. Puisque de par notre condition mortelle nous sommes attachés par tous les aspects de nos personnalités, de nos façons de survivre, à notre propre finitude. C’est le souvenir de cette croix, ce combat, entre l’idée du bien et son caractère irréalisable, ce ‘Bien’ impossible à rencontrer dans le réel, impossible à matérialiser, et qu’on ne veut pas matérialiser car ce serait le corrompre, car alors il nous échapperait – c’est le souvenir de ce paradoxe, que doivent cultiver les prélats. Autant dire que les prélats sont habitués depuis toujours à l’idée de leur propre indignité ; c’est en effet la première chose dont on leur demande toujours de se souvenir ! – ne serait-ce que par égard pour les gens du Siècle. L’Eglise est comme la fille belle et aimante qui doit manger pour vivre, et qui n’a que sa beauté pour parvenir à cela. Comment va-t-elle faire sans corrompre précisément ce qui la rend belle et aimante ? Elle n’a qu’un corps – qu’elle ne doit pas vendre -, à vendre. C’est une situation vicieuse et viciée. Il n’y a que le savoir, la mémoire de ce qu’elle est venue faire sur la terre par le truchement de son corps, et de l’origine du mérite qu’on lui prête, même si elle en a démérité moult fois, qui soit susceptible de la sauver. Si l’Eglise apparaissait incarnée sous la forme d’une femme, d’une belle jeune fille, aux prêtres (mâles et femelles) chargés de professer n’importe quelle religion du Livre, et s’il était laissé toute liberté d’action à ces prêtres sur elle, il n’est pas antichrétien de dire qu’il y aurait toutes les chances qu’elle soit persécutée, torturée et tuée – car elle serait l’archétype de la femme impure. Dans un second temps seulement, elle serait sans doute réhabilitée, mais à l’échelle de la vie de la jeune fille qui nous intéresse, qu’importe ?

Les deux dernières grandes saintes qui parlent en France à la conscience collective (les cathos pratiquants exceptés) sont, je crois bien, Jeanne d’Arc et la petite Sainte Thérèse de Lisieux. Elles deux expriment bien cette idée centrale de la Vérité religieuse, rare, précieuse, trop miraculeuse donc trop fragile, martyrisée par la triste réalité des institutions de la religion.

Le caractère réel de l’Eglise équivaut évidemment à sa perpétuelle compromission à travers les siècles, car il n’y a rien d’ontologiquement pur qui vive – la vie n’est jamais la pureté – ceci fait partie intégrante du message chrétien -, or le devoir numéro un de l’Eglise, (en cela elle est pareille à l’animal qui se bat et dévore son semblable dans la jungle), est de survivre, de se perpétuer dans l’être, à travers les invasions, les révolutions et les tyrannies, et non d’être pure, afin que l’art et le savoir qu’elle porte se transmette, comme on veut que se transmette le gène d’une espèce, pour qu’il ne bascule pas irrémédiablement dans le domaine du rêve, en un mot qu’il ne disparaisse pas de la réalité.

C’est ainsi que, paradoxalement, selon un système de discussion infiniment tragique qui prête largement le flanc à la critique, Sainte Thérèse est une martyre de l’Eglise non pas seulement au sens commun du terme, mais aussi au sens où c’est sa vocation de nonne en elle-même, ainsi que le caractère vicié de ses consœurs, qui ont joué le plus mauvais rôle – celui du pharisaïsme &Co – dans son chemin de croix. Quant à Jeanne d’Arc face aux cochons d’anglais, face aux puritains, aux faibles, aux cauteleux, aux politiques, aux hypocrites, tous revêtus de robes sacerdotales, et investis de pouvoirs temporels dont elle ne disposait pas, elle est une métaphore tellement criante de tant de choses éternelles appartenant au domaine de la Vérité, qu’il est inutile pour moi de l’éclairer à vos yeux par de vains discours : c’est elle qui éclaire, à titre d’illustration édifiante, mon propos.

Mais revenons à nos moutons.

Qu’il est curieux de voir comment nous autres les filles descendantes des communistes et des pauvres gens, chez qui le souvenir des vertus (inventées ou réelles) de nos ancêtres, est resté comme un blason, comme une tradition de famille, avons hérité de tout autres réflexes que ceux des bourgeoises et des feuges. Autrefois mes proches, – parents, cousins, anciens amis -, s’étant plus ou moins inconsciemment composés la croyance que j’aimais un homme riche (ce qui en réalité n’a jamais été mon cas, soit dit en passant, et de toute ma vie, mais passons), se sont mis à me regarder de biais, et en tordant la bouche. J’ai senti que l’on pensait de moi que j’étais devenue une sorte de catin et j’ai trouvé leur suspicion si risible et si malvenue – elle en disait tant sur le fond misérablement envieux de leur caractère ! – qu’en effet j’ai aimé, pour les emmerder, leur laisser accroire que j’avais accédé à un degré d’aisance supérieur au leur, ainsi qu’à toutes sorte d’habitus bourgeois, de codes secrets servant de signes de reconnaissance dans la bonne société, leur ayant été jusqu’à présent toujours profondément inaccessibles et étrangers.

Leurs mauvaise pensées les défiguraient bien davantage qu’elles ne me ridiculisaient moi – eux, ne m’ayant jamais écouté quand je leur parlais de moi, n’ayant donc jamais pris la peine d’apprendre à vraiment me connaître – ainsi elles me vengeaient bien d’eux ! Néanmoins, ironie de l’affaire, ces gens fiers de leurs origines obscures, étaient tous autant qu’ils étaient, dans les faits, bien plus riches que moi, puisqu’ils gagnaient de l’argent et possédaient des choses, ce qui n’est, n’a jamais été, et peut-être même ne sera jamais mon cas. Ma grand-mère m’a tout-de-même posé la question de ma retraite – ‘Et ta retraite ? il faut travailler pour ta retraite !’ – Comment faire comprendre à ces gens que je n’ai jamais prévu de ma vie d’arriver un jour à l’âge de la retraite ? Attention, par contre, je n’ai pas pour autant l’intention d’en priver les autres ! Je ne suis pas ultralibérale ou darwiniste-dingue pour faire des généralités de mon cas !

Car, si je mettais en avant ma façon d’être, – ce que je fais malgré moi en étant droit dans mes bottes, et digne -, je pourrais leur faire accroire que je conteste tout système de protection sociale. Ce qui n’est absolument pas mon cas. J’ai été trop habituée à entendre que je n’étais pas « normale », pas comme les autres, pour maintenant vouloir que tout le monde fasse comme moi. Que les exceptions confirment la règle et les moutons seront bien gardés.

Même ma grand’mère, qui a pourtant connu des conditions de vie terrible, n’a jamais pu comprendre, malgré tous les indices intentionnellement laissés, que j’étais pour ainsi dire morte à quinze ans. Déjà à cet âge je pensais que j’étais totalement dépourvue d’avenir. Depuis je considère tout ce qu’il m’advient comme du rab – et c’est un sentiment aux reflets dorés, donc la texture est pour ainsi dire très luxueuse. Je me projette fort mal dans l’avenir depuis cette époque où, portée par une démarche d’extrême rationalisation, telle l’Hippolyte du roman de Dostoïevski, j’avais fermement résolu d’en finir, et où j’ai constaté qu’une donnée d’ordre quasiment biologique, une envie de vivre totale et totalement déraisonnable, dont je n’avais lieu ni de me vanter, ni de tirer des conclusions philosophiques, en somme quelque chose comme un narcissisme à toute épreuve, m’en empêchait formellement.

Si je dois vivre longtemps dans de telles conditions – alors que je n’ai tout de même jamais fait ce qu’il fallait, comparément aux autres, pour assurer ma survie – ce sera une belle farce : une sorte de petit miracle à mon humble échelle. Comme si j’avais été prise en charge directement par la Providence, faute d’autre soutien… Ma mégalo aime à le percevoir ainsi. Alors, si je vis longtemps, par exception, je serai une personne à qui l’existence aura donné plus que prévu. Certes, mon art de vivre n’est pas du genre de ceux qu’on peut décemment souhaiter à autrui, sachant par quoi je suis passée. Aussi, je ne fais pas de politique au même sens que ceux qui ne désirent jamais qu’universaliser leur propre façon de vivre, de voir, de sentir, en somme leur propre confort. Il faut dire que je n’aime pas particulièrement le confort – au moins le confort intellectuel… le confort d’un bon fauteuil, c’est autre chose. Mais je ne suis pas une nazie pour vouloir à tout prix en priver les autres ! – Le confort intellectuel, c’est la santé mentale, ne l’oublions pas. De sorte que le : « aime ton prochain comme toi-même », même si je le révère, je l’ai personnellement dépassé… et non pour moi, mais pour le bien de mon prochain avant tout. Vous ne voudriez pas que j’exige de vous ce que j’exige de moi-même, croyez-moi. Autrefois je pensais qu’il était vaniteux et égoïste de ne pas faire profiter les autres de ma souffrance, en leur demandant de m’accompagner partout dans les questionnements divers qui me déchiraient. Je pensais que si les gens étaient en bonne santé, que c’était parce qu’ils avaient d’ors et déjà la solution de tous mes problèmes. Il y avait un gros fond d’envie et de ressentiment là-dedans. Or, ça c’était avant. Aujourd’hui je préfère me considérer comme quelqu’un qui fait du zèle dans son coin par choix et par goût personnel, sans jamais tourner le dos au bien commun, certes, mais sans jamais oublier que de toute façon je n’étais pas apte à faire autre chose que ce que je fais. Quand on a le goût des plaisirs difficiles et des quêtes chevaleresques, quand on va sciemment dénicher les démons et qu’on prend son pied à leur tordre le cou, on ne somme pas pour autant le commun des mortels d’aller se jeter tout le temps dans les mêmes imbroglios. Il est certains que nous ne sommes pas tous doués pour les mêmes travaux. Je ne pourrais pas vivre comme ils vivent, d’ailleurs…

Heureusement que j’ai découvert qu’on pouvait faire ce que je fais ! – Sans cela, je ne sais pas où je serais. Il est certain que selon les critères des autres, je n’étais pas viable. Allez, je ne leur en veux pas. Comment en voudrais-je à autrui d’avoir pu survivre là où j’ai passé mon chemin ? Si j’avais pu faire comme eux, je serais encore à leurs côtés, même au prix de bien des souffrances. Car la plus grande partie des années passées, c’est-là tout ce que j’ai jamais désiré.

—–> http://www.eternels-eclairs.fr/poemes-aragon.php#Est-ce+ainsi+que+les+hommes+vivent

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