Le monologue continu (2)

url

J’ai écrit plus tôt quelque chose comme : « le sens de la justice est inné chez les enfants ». En mon for intérieur, je pensais : « Le sens de la justice inné, encore faut-il en avoir le goût ».

La Justice, je m’y connais, ça manque parfois un peu de swag… Comment avoir la classe en toute circonstance quand on est un Juste ? C’est la quadrature du cercle. La Justice est âpre, bien au fond. Alors que les enfants aiment le sucré. Ses pieds sont sales de la poussière du chemin, elle se dévêt sur le chemin de ses maigres oripeaux pour faire pénitence. Pour quelle raison les enfant adoreraient-il cette divinité-là ?

Je le vois bien, lorsqu’ils sont bien dans leur enfance, bien naturels, (en somme bien mal élevés), les gosses n’aiment rien tant que les joies simples… La seule vertu qu’ils connaissent est celle du bonheur. Un type gentil, c’est un type bien dans sa peau, bien tranquille dans ses baskets… un gars heureux. …- Joie de faire l’objet de toutes les attentions, joie de désobéir, joie de bien manger, joie de recevoir des présents, joie de rire de ce qui ne fait pas sens ou du déplaisir d’autrui, la voilà la santé enfantine ! … Qu’on s’étonne après de trouver toujours des parents qui raffolent de leurs enfants malades, et des gamins pétant de vie à moitié abandonnés. Mais c’est que le génie de l’espèce a la tête à l’envers ! – c’est hélas à l’infâme Julius Evola je dois cette idée. Tout l’art d’organiser son propre plaisir, et rien que ça… voilà ce qui occupe et doit occuper l’enfance ! Les seuls enfants moraux sont les enfants en grand danger.

Les enfants désirent peut-être être écoutés, compris, mais enfin ils le désirent davantage lorsqu’ils ne le sont pas. Ils détestent peut-être l’injustice, ou disent la détester, mais uniquement lorsqu’ils l’expérimentent ! Avez-vous jamais vu un enfant se plaindre de ce qu’il recevait un traitement de faveur, au motif que ce traitement de faveur était une injustice pour les autres ? … – Hum. Cet enfant-là, c’était moi. Donc bon, il faut croire tout de même que cela existe. Mais je sais bien, au fond, que lorsqu’un enfant refuse d’être favori des adultes, c’est avant tout parce que cela fait de lui un paria parmi les autres enfants. L’injustice dont on est le bénéficiaire, lorsqu’elle se retrouve punie, finit par être perçue comme un crime. Lorsqu’elle n’est jamais punie, en revanche, elle devient une chance, voir un critère d’élection.

Il faut bien vous dire qu’en dehors des rares cas où ils éprouvent le besoin d’exprimer des problèmes de conscience complexes, pour qu’on aille les sauver des enfers de leurs souffrances intime, ce ne sont pas les grandes démonstrations générale de subtilité empathique qui impressionnent les enfants. Parlez-leur de leurs problèmes, ils vous trouveront grand clerc. Parlez-leur des vôtres, ils vous trouveront faible et chiant. … Hum. Après tout, ne sont-ce pas l’ensemble des hommes vulgaires qui, réagissant également ainsi, mériteraient d’être appelés des enfants ?

Si vous voulez donner à votre enfant l’impression qu’il est votre Seigneur et maître, et que vous êtes par nature un minus, un vassal, vous n’avez qu’à lui expliquer en quoi, parfois, la joie et la santé des autres, vous blessent. Essayez de faire la même chose en face d’une racaille, il y a des chances qu’indépendamment de tous vos éventuels mérites et de vos supériorités intellectuelles, vous le persuadiez définitivement, sans aucun recours possible, que vous êtes de la race de ses esclaves.

Les enfants aiment que l’on soit tout miel et tout sucre, mais à la condition seule d’ignorer superbement tous les aspect sombres de la vie. Or il est évident que la vie est faite de déplaisirs et de larges parts d’ombre. Mentez aux enfant à ce sujet : ils vous adoreront ! – et conséquemment par la suite, lorsqu’ils découvriront le monde, ils le détesteront. Un peu trop facile de dresser ainsi un gosse, en lui laissant accroire que le monde entier lui appartient – à lui et à lui seul ! -, à être de toute éternité un prédateur de toutes les joies des autres.

Un bon parent prépare son enfant à appréhender la complexe et douloureuse réalité du monde, à composer avec elle, bref à comprendre l’environnement dans lequel il sera amené à évoluer sa vie durant. A défaut de quoi l’enfant de qui l’on encourageait tous les übris dans le foyer natal, se retrouvera fort dépourvu lorsqu’au jour d’en sortir, il découvrira que le monde entier juge durement ses comportements égoïstes et prédateurs, et que seuls les individus capables de gérer harmonieusement leur rapport à la frustration sont agréables à leur prochain. Il est à parier que l’enfant gâté ne sera jamais plus heureux, de toute sa vie, ailleurs que dans le souvenir de ce foyer premier, où on le laissait se conduire en déviant sans jamais le juger. Même de la part de la mère la plus maternelle qui soit, il serait criminel de croire qu’il suffit de flatter et de gâter les enfants jusqu’à l’obésité morale, pour les élever correctement.

Voilà ce que je vous propose. Imaginez, pour un personnage de roman, le type d’un enseignant qui ne serait que miel et que sucre, qui ne connaîtrait et ne voudrait connaître dans la vie que la joie et la sérénité, qui fermerait donc ses yeux et ses oreilles à tout le reste (donc accessoirement à la souffrance de ceux qui souffrent), et aromatiserait ses lèvres à l’eau de rose lorsqu’il dispenserait sa sagesse particulière, qui serait une sagesse du bonheur facile, de la gaudriole et de la légèreté. Je ne vois qu’un conte arabe, éventuellement, pour nous proposer ce type de gars comme le type du gars gentil. 100% de chance, si vous lisez mon blog, que vous fassiez de votre personnage au mieux une espèce de larron, un bateleur, un illusionniste, au pire le Diable en personne avec sa cohorte de démons.

[APPARTE. Ceci explique pourquoi tant de gens – en particulier des cathos et des feuges – voient Onfray comme une nouvelle version du Diable. C’est son usage effréné du mot « jouir » et sa défense acharnée de l’Epicurisme qui fait friser leur matière grise. Réflexe culturel, de catéchumènes, de leur part, qu’ils n’arrivent malheureusement pas à dépasser. Pourtant, dans ce cas-là, ce sont les critiques de Onfray qui sont dans l’erreur, car il est risible de leur part de penser que Onfray puisse être un enfant ou une racaille. Son « jouir » n’est pas un jouir par l’estomac, l’égotisme forcené, la cécité au malheur d’autrui ou le divertissement, cela crève les yeux. Tout philosophe a un usage du vocabulaire qui lui est propre, et avant d’aborder la pensée d’un penseur, il faut se mettre à sa page. Il est malhonnête de la part des critiques d’interroger un homme sur le sens de ses paroles en lui refusant d’attribuer aux mots qu’il emploie un sens autre que celui qu’ils ont l’habitude de leur attribuer. FIN DE L’APPARTE]

Pareils qu’ils sont à des enfants, rares sont les gens qui aiment la justice en dehors des cas particuliers d’injustice qui les renvoient aux fois où ils l’ont rencontrée à leurs dépens. La justice en elle-même et pour elle-même, n’est guère aimable, et on ne l’appelle guère que lorsqu’on espère d’elle une défense ou une protection contre quelque danger imminent. Après ça, la question de savoir si le sens de ce qui est juste ou injuste est inné ou non apparaît quelque peu subsidiaire… néanmoins je crois m’être trompée en le prétendant. Il y a beaucoup de gens sur la terre qui croient réellement qu’être juste c’est rendre au Juste et au méchant la monnaie de leur pièce. Cette conception de la justice est la plus intuitive et la mieux partagée tout autour du monde, c’est la Justice primitive, et cependant elle ne coïncide pas exactement avec la conception chrétienne.

« Trop juste », en français, cela veut aussi dire : « pas assez ».

Voilà pourquoi en France on tient si fort à ce que ce ne soit pas la victime qui rende justice dans le tribunal. C’est un vieux principe à l’origine sensé contrecarrer l’oeil-pour-oeil-dent-pour-dent. C’est peut-être grâce à ce principe que, malgré la nature violente, irascible et rancunière du Français, la France n’est pas un pays des Balkans.

Une loi pour tous, qui soit susceptible de départager chacun, sans égards de traitement pour personne, c’était le mot d’ordre. Hélas on a récemment introduit de graves biais dans la balance, qui la faussent. La Justice ayant pour devoir et nécessité d’être aveugle, catastrophe en la demeure lorsque les magistrats se mêlent d’idéologie. Les pires des magistrats étant sans conteste à trouver parmi les bourgeois anti-bourgeois style 68. Rien de plus dangereux qu’un juge de profession qui prétend qu’il ne faut juger personne ou que la morale c’est pour les cons.

N’importe quel homme un peu plus évolué que les autres devine – et peu importe je crois sa culture d’extraction – que l’oeil-pour-oeil dent-pour-dent est une spirale infernale qui condamne tout le monde et ne sauve personne à la fin des fins. Dans une perspective religieuse (et logique) elle aboutit paradoxalement à ce qu’au Jugement Dernier on se retrouve face l’impossibilité technique de distinguer moralement par leurs actions les âmes qui ont vécu.

Celui qui cherche un Pur parmi les hommes, finit toujours par se dire : « La vie est une telle chienne! Ce qu’il aurait fallu, à la base, c’est ne pas collaborer – ne pas collaborer à la vie ! »

La figure de l’intellectuel, comme une improvisation libre sur la figure du collabo… N’est-ce pas Soral qui a fait remarquer de Marc-Edouard Nabe s’amusait à se grimer en Brasillach ?

Extension du domaine de la lutte. Le titre se suffit à lui-même et j’ai oublié le livre.
Partout l’ADN du nazisme répandu dans la vie civile, depuis la guerre. Dans la mode en premier lieu, petits soldats du bitume, froides lianes de marbres, beautés lisses, évoluant supposément librement sur un socle de béton… puis dans l’architecture dite moderne, ses angles droits, son absence de superflu, son gigantisme prométhéen.. etc… Toute l’esthétique du XXIe, y compris l’esthétique intellectuelle, art contemporain y compris, tentant de réduire scientifiquement la vie humaine à ses supposées structures mécaniques… ainsi la méthode systématisme suicidaire utilisée partout, excluant toute autre forme de vision, en particulier poétique, dans les œuvres de pensées et d’écriture… l’ésotérisme new-age et ses ferments paranoïaques, conservés depuis l’époque nazie comme charpente du vivant dans du formol, captant de plus en plus de dévots… ainsi de suite. Jünger l’avait prédit. Et avec quel lyrisme, et avec quelle pesanteur de sérieux et de terreur mêlés !

La collaboration vue comme seule issue possible pour l’être pensant, puisque le nazisme est partout, donc la résistance impossible.

Au regard de tout ça une seule question se pose donc : Y’a-t-il la possibilité d’une île ?

Oui, si conformément au modèle chrétien de la Justice, on prend un peu sur soi de temps en temps, au lieu de rendre coup sur coup la colère et la haine. Figurez-vous que je ne parle pas ici de la répression de la racaille – qui doit bel et bien être réprimée, la racaille étant antichrétienne -, mais du nihilisme ambiant – qui doit être réprimé également. On est chrétien ou on ne l’est pas. Ce n’est pas parce qu’on vit dans le béton que l’on se doit de porter le béton à la boutonnière. Car c’est de l’oeil-pour-oeil-dent-pour-dent, que de dire à la modernité : « puisque tu m’aliènes, je me comporterai comme un alien ». C’est-là un idéalisme blessé qui se veut volontairement sans issue.

Figurez-vous pourtant que même si vous croyez que votre misère est sans issue, pour autant il ne faut pas faire de votre misère un étendard. Ce n’a jamais été la misère qui a fait de beaux étendards, n’en déplaise aux communistes et aux nihilistes russes qui pensaient ainsi, mais l’art de la connaître sans la laisser gagner. C’est l’art de rester digne, même les deux pieds dans la merde (ou le béton), qui est beau. Pas l’art de s’y laisser engluer jusqu’au cou. On n’est pas obligé de collaborer à tout ce que le monde moderne a d’intrinsèquement nazi. Même si la mode nous dit que tout cela est ardemment désirable parce que demande beaucoup de courage de soumission… Si tu es plus malin que la mode, c’est la mode qui te suivra et non l’inverse. Les gens qui se soucient de la mode aujourd’hui sont des beaufs, des gens dépourvus de liberté de penser, de créativité et d’imagination. C’est-là d’ailleurs l’image qu’elle renvoie de vous-autres qui la suivez, la mode actuelle.

On peut souffrir de certains états de faits sans pour autant être obligé de reproduire les injustices subies. Qui nous force à nous « intégrer » à la société jusqu’à perdre notre âme ? Qui force Où-est-le-bec à être défaitiste et méchant ? Son désir d’avoir la classe ? Pourquoi ne pas s’intégrer qu’à moitié ? Qui nous force à être tout-d’une-pièce, comme un blockhaus ? A être IN ou OUT ? Qui nous force à plaire aux autres blockhaus ? – L’esthétique ? Je ne crois pas. Penser sous forme de systèmes n’est pas si esthétique que cela : le dandysme c’est avant tout le courage de l’originalité, du contre-pied, de la nuance… cela demande de la finesse, de l’ingéniosité. Le systématisme est facile, mais la beauté est difficile, chers amis.

Quant au nazisme qui serait partout, je vais vous révéler quelque chose de terrible. Avant le nazisme, le nazisme était déjà partout, seulement on ne s’en apercevait pas, parce qu’on ne connaissait pas encore son nom. A présent, assez d’épouvantements de pucelles, et un peu de courage d’agir, bon sang de bois !

Publicités