Archéologie du ROUGE

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Des fois, ça fait du bien de se relire…

https://raiponces.wordpress.com/2011/05/04/a-coups-de-trique-et-pis-cest-tout/

https://raiponces.wordpress.com/2012/10/03/faites-ne-faites-pas/

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On a plus de courage pour parler, quand on n’a pas encore d’enfant ! J’ai bien fait d’écrire tout cela à l’époque. Car aujourd’hui je n’oserais plus, sans doute.^^

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La vie de mère est une vie de culpabilité.

Bébé comme elle est, les pulsions s’expriment parfois en ma fille à peu près comme elles s’expriment chez le jeune carnassier fou, avant qu’on le domestique : le chat voleur, menteur, mauvais joueur, qui mord, qui crache, qui griffe… Or, sitôt mon cœur se révolte-t-il contre l’un ou l’autre agissement bestial de ma petite, sitôt la conscience de la laideur de ma colère vient-elle par là-dessus me mordre comme une marque au fer rouge. La bête engendre la bête.

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La violence fait partie du logiciel animal, donc aussi du logiciel humain. Car l’homme demeure un animal. Cependant l’homme n’est pas que cela : il doit donc trouver à toute cette violence qui le meut, un usage à sa mesure, un usage qui lui soit propre, c’est-à-dire qui corresponde à ce qu’on est en droit d’attendre d’un être supérieur tel que lui.

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Quand Aldo Sterone s’interroge sur la signification du vieux mythe d’Abraham saisissant un couteau pour égorger son fils, la réponse la plus évidente qu’on puisse lui fournir est encore celle-ci : l’homme recèle en lui les mêmes instincts prédateurs que le plus cruel des carnassiers. Et il n’a inventé les subterfuges infinis de la culture qu’afin de circonscrire l’exercice nécessaire (car vital) de sa bestialité naturelle, à des activités symboliques et à des champs de bataille bien gardés : le sacrifice cultuel ou artistique, le théâtre, l’art de la guerre, la géopolitique, l’Agôn philosophique, ou encore les palais de Justice, le sport, la téléréalité.. etc.

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Le langage binaire pur/impur qui code les cervelles musulmanes et juives (ce sont les règles du Hallal et de la Cacherout) est un langage entièrement fondé sur des délimitations arbitraires. A chaque fois que je ponds un article, je crois que je m’attache à démontrer que ce que l’imaginaire archaïque, du type sémitique/protestant, identifie depuis toujours à l’Impur, n’est impur que de façon très discutable, très arbitraire, très privée

Les arguments sont légions qui permettent de prouver que les barrières mentales des puritains sont absolument des préjugés : c’est-à-dire des constructions mentales ex-nihilo qui ne résistent pas à une demi-heure de déconstruction philosophique digne de ce nom.

La culture chrétienne, jusqu’à nos jours, s’est toujours attachée à jouer intellectuellement avec les barrières mentales archaïques du modèle patriarcal.

La Loi Salique et les lois romaines antiques régissant les droits du Pater Familias n’avaient en effet rien à envier à la Charia (ou aux lois des juifs orthodoxes), sur le plan de la misogynie tyrannique. On ne parlera pas du statut de la femme dans la Grèce antique : il est à peu près similaire à celui de la femme actuellement en Afghanistan.

Il n’est pas faux de dire que le Nouveau Testament fait la part belle à un certain nombre de personnages féminins – des femmes aimantes, libres, et cependant bonnes -, qui ont été par la suite amenés à faire des émules. En effet, les protagonistes du Nouveau Testament, à l’image de Jésus, ont cette particularité d’être présentés aux fidèles comme des modèles à suivre. Ainsi, Jésus et ses saints sont les seuls « Dieux » (si l’on peut dire), à ma connaissance, dont les prêtres invitent les fidèles à les imiter. [Les Dieux antiques, c’était tout le contraire : les imiter c’était être convaincu d’übris, c’était donc encourir des châtiments exemplaires.]

jesus-marie-madeleineÉtranges « dieux », n’est-il pas ?

Cela est facile à observer notamment au musée du Palais Papal à Rome, où l’on peut consulter une collection immense de statues antiques qui représentent des Dieux païens. Des Dieux païens, c’est-à-dire des corps d’hommes et de femmes dénudés, glorieux et joyeux dans leur nudité, qui ne semblent a-priori pas avoir jamais connu la culpabilité d’Adam et Eve.

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Ainsi, établir des interdits arbitraires est le premier rôle de la loi qui, en tant que garante de la paix sociale, vise à réduire l’exercice de la violence bestiale qui est dans l’homme à un certain nombre d’activités-défouloir autorisées. L’art fait partie des grands défouloirs. Le mariage aussi, en ce qu’il se met en travers de tout ce que l’amour peut charrier avec lui de bestial et de tragique – sans pour autant totalement le détruire ou contre-indiquer. D’ailleurs, n’en déplaise aux économistes actuels, il faut toujours faire attention à ce que l’amour de la Liberté, qui est inscrite dans le logiciel humain, ne conduise pas ceux-ci à agir n’importe comment, c’est-à-dire aux dépends de leur voisin. – C’est la base !

Les grands interdits fondateurs qui trouvent leurs défenseurs les plus ardent chez les deux races sémitiques, peuvent donc être conservés y compris à l’intérieur d’une société très évoluée. Car la société la plus évoluée du monde, si elle ne veut pas s’effondrer sur elle-même dans la décadence comme une plante grimpante sans tuteur (ou comme un individu sans squelette), a plus que toute autre besoin de repaires moraux, c’est-à-dire de jalons sur lesquels s’appuyer pour continuer à s’élever (- j’utilise ce terme en référence au titre d’une grande revue intellectuelle d’extrême-droite).

Cependant, oublier que les interdits fondateurs de la société de type sémitique ou patriarcale ne sont que des parti-pris civilisationnels créés par les hommes pour leur propre bien… oublier qu’ils ne relèvent donc pas (contrairement à ce que les religieux enseignent) du commandement supérieur d’un Dieu Tout-Puissant avec qui il est inutile de prétendre discuter… oublier cela, c’est s’exposer à renouer par un autre chemin (qui n’est pas celui de la décadence mais celui de l’obscurantisme), avec les ténèbres.

Comme je l’ai expliqué précédemment dans plusieurs articles, ce dont nous avons besoin, ce n’est pas seulement de frontières. C’est de frontières ET de ponts, pour pouvoir continuer à passer par-dessus. L’un ne va pas sans l’autre, si l’on y réfléchit bien.

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Les interdits des puritains qui refusent la transgression sont aussi stupides que l’idéologie libérale de la transgression qui nie la nécessité des interdits.

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Il y a, dit-on, ceux qui vivent dans le Livre, et ceux qui en écrivent…
Il y a aussi manifestement ceux qui ont un pied de chaque côté.
Pour moi, c’est cette troisième caste seulement la caste des transgresseurs, qui possède le génie.

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La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : ” Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.
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Victor Hugo

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A présent, j’ai envie de vous faire découvrir un chef d’œuvre

que vous ne connaissez peut-être pas :

L’Enfant, de Jules Vallès.

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Julles Vallès a beaucoup de points communs avec Jules Renard :

_ D’origine extrêmement humble, il a comme lui été élevé (et traumatisé) par sa mère, une paysanne d’une violence horrible, manipulatrice illuminée et sadique, qui avait la folie des grandeurs,

_ Il a été aimé et protégé par le « Papa » Edmond Goncourt. Ce dernier voulait le faire entrer dans son académie, afin qu’il lui soit versé une rente à vie. Jules Vallès, incorruptible sauvage, a refusé. Goncourt voulait utiliser son argent à aider les littérateurs de talents, de façon à ce qu’ils n’aient pas à prostituer leur plume pour vivre.

_ Enfin, c’était un assoiffé de justice, un saint laïc… un « rouge ».

2 Aout 1893, Journal de Jules Renard :

Il me dit : Ah! monsieur, j’ai connu un homme rouge, rouge, presque aussi rouge que vous.

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PRÉCAUTION LIMINAIRE :

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Il est hors de question de m’identifier grossièrement au personnage de la mère du petit Vallès. Car cette femme est juste un monstre. Simplement, je vous fais part de ces morceaux choisis parce qu’ils m’émeuvent et qu’ils me touchent.

Ils ont pour moi une fonction à proprement parler cathartique (ils me suscitent la terreur et la pitié), qui m’est salutaire.
Je veux vous faire profiter de cela également. Peut-être en tirerez-vous également quelque enseignement, qui sait ?

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EXTRAITS

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À TOUS CEUX
QUI CREVÈRENT D’ENNUI AU COLLÈGE
OU
QU’ON FIT PLEURER DANS LA FAMILLE
QUI, PENDANT LEUR ENFANCE,
FURENT TYRANNISÉS PAR LEURS MAÎTRES
OU
ROSSÉS PAR LEURS PARENTS
Je dédie ce livre.
JULES VALLÈS
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I

MA MÈRE

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Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit : je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté.

Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.

Mademoiselle Balandreau m’y met du suif.

C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! zon ! zon ! – voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. »

Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié.

Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour ; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.

Lorsqu’elle entend ma mère me dire : « Jacques, je vais te fouetter !

— Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.

— Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! »

Mademoiselle Balandreau m’emmène ; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains ; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.

« À votre service, » répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.

Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.

C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée ; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rongées, quelques assiettes de faïence bleue avec des coqs à crête rouge, et à queue bleue.

Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin ; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées ; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui fait le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui ; un coup violent m’arrête ; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.

« C’est ta faute si ton père s’est fait mal ! »

Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.

Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père : je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée ; c’est moi qui en suis cause ! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir ? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir ; on met des compresses.

« Ce n’est rien, vient me dire ma cousine,» en pliant une bande de linge tachée de rouge.

Je sanglote, j’étouffe : ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.

Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.

Ce n’est pas ma faute, pourtant !

Est-ce que j’ai forcé mon père à faire ce chariot ? Est-ce que je n’aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu’il n’eût point mal ?

Oui — et je m’égratigne les mains pour avoir mal aussi.

C’est que maman aime tant mon père ! Voilà pourquoi elle s’est emportée.

On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en grosses lettres qu’il faut obéir à ses père et mère : Ma mère a bien fait de me battre.

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V

LA TOILETTE

Un jour, un homme qui voyageait m’a pris pour une curiosité du pays, et m’ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j’étais vivant. Il a mis pied à terre, et s’adressant à ma mère, lui a demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l’adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.

« C’est moi », a-t-elle répondu, rougissant d’orgueil.

Le cavalier est reparti et on ne l’a plus revu.

Ma mère m’a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se détournait de son chemin pour savoir qui m’habillait.

Je suis en noir souvent, « rien n’habille comme le noir, » et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme ; j’ai l’air d’un poêle.

Comme on dit que j’use beaucoup, on m’a acheté, dans la campagne, une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue l’ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent ; les savants me regardent.

Mais l’étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et se racornit, m’écorche et m’ensanglante.

Hélas ! Je vais non plus vivre, mais me traîner.

Tous les jeux de l’enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des uns, plaint par les autres, inutile ! Et il m’est donné, au sein même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l’exil.

Madame Vingtras y met quelquefois de l’espièglerie.

On m’avait invité pendant le carnaval à un bal d’enfants. Ma mère m’a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été forcée d’aller ailleurs ; mais elle m’a mené jusqu’à la porte de M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.

Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin ; j’ai appelé.

Une servante est venue et m’a dit :

« C’est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la cuisine ? »

Je n’ai pas osé dire que non, et on m’a fait laver la vaisselle toute la nuit.

Quand le matin ma mère est venue me chercher, j’achevais de rincer les verres ; on lui avait dit qu’on ne m’avait pas aperçu ; on avait fouillé partout.

Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras : mais, à ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont évanouies, l’apparition de ce nain, qui roulait à travers ces robes fraîches, parut singulière à tout le monde.

Ma mère ne voulait plus me reconnaître ; je commençais à croire que j’étais orphelin !

Je n’avais cependant qu’à l’entraîner et à lui montrer, dans un coin, certaine place couturée et violacée, pour qu’elle criât à l’instant : « C’est mon fils ! » Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire des signes, et je parvins à me faire comprendre.

On m’emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.

La distribution des prix est dans trois jours.

Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j’aurai des prix, qu’on appellera son fils sur l’estrade, qu’on lui mettra sur la tête une couronne trop grande, qu’il ne pourra ôter qu’en s’écorchant, et qu’il sera embrassé sur les deux joues par quelque autorité.

Madame Vingtras est avertie, et elle songe…

Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques ? Il faut qu’il brille, qu’on le remarque, — on est pauvre, mais on a du goût.

« Moi d’abord, je veux que mon enfant soit bien mis. »

On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie.

Elle s’égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil ; — une étoffe comme une lime, qui exaspère les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole ! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand’mère, et qu’on a payée à prix d’or. « Oui, mon enfant, à prix d’or, dans l’ancien temps. »

« Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m’en priver pour toi !… et ma mère ravie me regarde du coin de l’œil, hoche la tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.

« J’espère qu’on vous gâte, Monsieur », et elle sourit encore, et elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.

« C’est une folie ! tant pis ! on fera une redingote à Jacques avec ça. »

On m’a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si douloureusement la peau !

« Seigneur ! délivrez-moi de ce vêtement ! »

Le ciel ne m’entend pas ! La redingote est prête.

Non, Jacques, elle n’est pas prête. Ta mère est fière de toi ; ta mère t’aime et veut te le prouver.

Te figures-tu qu’elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beauté, une mouche, un pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches ! Tu ne connais pas ta mère, Jacques !

Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts !

La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.

Il ne rit pas. — Ces noyaux lui font peur !…

Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme d’olives, qu’on va, — voyez si madame Vingtras épargne rien ! — qu’on va coudre tout le long, à la polonaise ! À la polonaise, Jacques !

Ah ! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi d’étonnant ! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui cousu à un souvenir terrible… la redingote de la distribution des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des olives et verts comme des cornichons.

Joignez à cela qu’on m’avait affublé d’un chapeau haut de forme que j’avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une menace sur ma tête.

Des gens croyaient que c’étaient mes cheveux et se demandaient quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. « Il a vu le diable, » murmuraient les béates en se signant…

J’avais un pantalon blanc. Ma mère s’était saignée aux quatre veines.

Un pantalon blanc à sous-pieds !

Des sous-pieds qui avaient l’air d’instruments pour un pied-bot et qui tendaient la culotte à la faire craquer.

Il avait plu, et, comme on était venu vite, j’avais des plaques de boue dans les mollets, et mon pantalon blanc trempé par endroits, collé sur mes cuisses.

« Mon fils, » dit ma mère d’une voix triomphante en arrivant à la porte d’entrée et en me poussant devant elle.

Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains au ciel.

J’entrai dans la salle.

J’avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils ; j’étais reconnaissable, c’était bien moi, il n’y avait pas à s’y tromper, et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.

Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du pantalon qui remonte comme un élastique ! Mon tibia se voit, — j’ai l’air d’être en caleçon cette fois ; — les dames, que mon cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail…

Du haut de l’estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la salle.

Les autorités se parlent à l’oreille, le général se lève et regarde : on se demande le secret de ce tapage.

« Jacques, baisse ta culotte, » dit ma mère à ce moment, d’une voix qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.

Tous les regards s’abaissent sur moi.

Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus énergique que les autres donne un ordre :

« Enlevez l’enfant aux cornichons ! »

L’ordre s’exécute discrètement ; on me tire de dessous la banquette où je m’étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se trouve là, m’emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu’à la lingerie, où on me déshabille.

Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.

« Tu n’es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon ! »

Elle en parle comme d’une infirmité et elle a l’air d’un médecin qui abandonne un malade.

Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d’un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.

Tout à l’heure j’avais l’air d’un léopard, j’ai l’air d’un vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.

Le bruit se répand dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l’escamoteur qui vient d’arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain ; heureusement on me connaît, on connaît ma mère ; il faut bien se rendre à l’évidence, ces bruits tombent d’eux-mêmes, et l’on finit par m’oublier.

J’écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.

À cause de l’orage, la distribution a lieu dans un dortoir, – un dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n’en avait pas ; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l’année servaient, mais qu’on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.

C’était le coin le plus gai ; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d’un de ces vases pour y faire des siennes, s’y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s’en donnait à cœur joie !

Adossée à cette salle était l’estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du collège : – Monseigneur au centre, le préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet, panachés de blanc, cuirassés d’or comme les écuyers du cirque Boutor. Il n’y avait pas de chameau, malheureusement.

Je crus voir un éléphant ; c’était un haut fonctionnaire qui avait la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d’éléphant, mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie, j’ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme un phoque : il avait beaucoup du phoque.

C’est lui qui me couronne pour le prix d’Histoire sainte. Il me dit : « C’est bien, mon enfant ! » Je croyais qu’il allait dire « papa » et replonger dans son baquet.

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XVI

UN DRAME

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Madame Brignolin, une voisine, est devenue une amie de la maison.

C’est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de flamme ; elle est gaie comme tout, et c’est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, tout en lissant ses cheveux d’un geste un peu long et qui a l’air d’une caresse ! et elle vous a des façons de se trémousser qui paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, perd la voix et renverse les chaises.

Drôle de petite femme ! Elle a trois enfants.

Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle ne fait qu’aller, venir ; habillant l’un, savonnant l’autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l’air !

Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique, devant un vieux piano à queue ; à la fin de chaque morceau, elle en arrache un boum grave du côté des notes graves et un hi flûté du côté des notes minces. Boum, boum, hi hi…

« Monsieur Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c’est que vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous ! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai ; vous me donnerez l’étrenne de votre barbe. »

Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même, et lui donne sa ceinture à presser.

« Valsons, » dit-elle.

Et avançant, d’un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son cavalier ; un ou deux tours dans la chambre trop étroite, — et elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon père qui ne dit rien.

Puis elle file du côté de la cuisine où l’on a entendu du bruit.

C’est la fillette qui est à terre ; c’est le gamin qui a cassé une cruche ; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s’engouffre, disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à plat, penchée pour mieux rire, et secouant sa jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de ses rejetons.

Elle trouve encore moyen d’effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant.

M. Brignolin est rarement là : c’est un savant. Il est associé dans une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite : il est toujours dans les cornues, et j’ai même remarqué que l’on riait quand on disait ce mot-là.

Il y a une cousine dans la maison : mademoiselle Miolan.

Elle a vingt ans : douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j’entends dire tout bas qu’elle va bientôt mourir.

Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l’aimons tous ; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux ; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans, — elle est si habile de ses doigts maigres ! elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu’elle nous empêche de toucher : « c’est là qu’est mon cœur », a-t-elle dit un jour, et l’on raconte qu’elle meurt d’un amour perdu.

Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d’elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête : j’entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux ! Il avait l’air gêné, lui ; elle souriait doucement, et elle lui dit :

« Grand bête ! »

Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous les deux en même temps, un regard qui voulait dire : « Pas devant lui, » ou « Pourquoi est-il là ? » Je n’ai jamais oublié ce « grand bête ! » si tendre et ce geste si doux.

Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l’on va passer deux ou trois heures le soir, après le collège ; où l’on dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.

Les belles heures pour les petits Brignolin et moi !

Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux, — c’est au bout d’un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s’écorchent et les voitures crient. Il y a une mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs ; — l’herbe est maigre et roussie, elle traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau ; il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes comme des grumeaux de sang caillé ; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre ; on y allume du feu, l’on souffle, et la flamme brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson, on est seul dans cette vaste plaine — comme si l’on devait vivre sans le secours des villes : on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l’émotion que donne toujours le silence.

Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiffée de rouge et chaussée de vert.

Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un soleil.

Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d’or, et leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu’il y avait une touffe dont je prenais soin ; il en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais mises.

Quelquefois la maison s’allume, et nous voyons de loin la lampe qui luit comme une étoile.

Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond du village. — Quel calme ! J’en ai des larmes de félicité dans les yeux.

Le dimanche, c’est un brouhaha ! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, et mon père aide à éplucher les légumes. — On nous jette, à nous, quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrêtant en route les larmes de jus) : nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s’en plaint.

C’est un bruit de casseroles et d’assiettes, puis un bruit de mâchoires, puis un bruit de bouchons ! — Au dessert, on goûte au vin blanc mousseux.

On trinque, on retrinque.

C’est toujours à la santé de madame Vingtras qu’on boit d’abord !

Elle répond toute rouge de joie : son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain !

À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d’ailleurs, l’en empêche.

« Il faut que tout le monde s’amuse ! » dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l’entraîner à la promenade ou au jardin.

C’est mon père qui paraît heureux !

Il joue comme un enfant ; c’est lui qui fait le pôt aux quatre coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui des chansons du Midi.

Ma mère — paysanne — dit : « Ça, c’est des airs de freluquets, » et elle entonne en auvergnat :

Digue d’Janette,
Te vole marigua
Laya !
Vole prendre un homme !
Que sabe trabailla,
Laya !

« Laya ! » reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une pose de danse — rien qu’un geste, la tête renversée, le buste pliant et puis tout d’un coup un ramassis de jupes, un rejeté de hanche !

Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l’air enfin de s’évanouir avec les lèvres entr’ouvertes, par où passe un souffle qui soulève sa poitrine ; elle est restée un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle la cachucha et la bourrée, l’espagnol et l’auvergnat,

La Madone et la fouchtra,
Laya !

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.

Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le savant et gâtent le dîner.

On joue, — il embrouille le jeu, — ne devine jamais !

Il l’est toujours.

« C’est lui qui l’est ! »

Madame Brignolin dit cela d’une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père ; puis elle ajoute en secouant son mari :

« Allons, tu n’es bon qu’à donner le bras ; prends le bras de Madame Vingtras. — Monsieur Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre ? — Jacques, toi, tu seras avec Mademoiselle Miolan. »

Pauvre fille ! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d’un serrement de cœur ou d’une quinte de toux qui amène le sang à ses joues, puis la laisse retomber sur l’oreiller qui rembourre sa chaise longue ; — elle sourit tout de même et elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d’elle.

« Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous. »

Sa voix s’arrête, mais son geste continue et nous dit :

« Amusez-vous ! »

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CHÔMAGE

La vie change tout d’un coup.

J’ai été jusqu’ici le tambour sur lequel ma mère a battu des rrra et des fla, elle a essayé sur moi des roulées et des étoffes, elle m’a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré, tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu’il m’ait poussé des oignons dans l’estomac ni de la laine de mouton sur le dos — après tant de gigots pourtant !

À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa surveillance.

On n’entendait jadis que pif, paf, v’lan, v’lan, et allez donc ! — On m’appelait bandit, sapré gredin ! — Sapré pour sacré ; — elle disait aussi, bouffre pour bougre.

Depuis treize ans, je n’avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes — non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans exaspérer son amour.

Qu’est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes ?

Je ne détestais pas qu’on m’appelât bandit, gredin ; j’y étais fait, — même cela me flattait un peu.

Bandit ! — comme dans le roman à gravures. — Puis je sentais bien que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal ; qu’elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu’elle mît un petit pantalon et une petite blouse. — Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.

Avec moi, elle tirait au mur ; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.

Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le fléau, comme l’oie qui, clouée par les pattes, gonfle devant le feu.

Je n’ai plus à me lever pour aller — cible résignée — vers ma mère ; je puis rester assis tout le temps !

Ce chômage m’inquiète.

Rester assis, c’est bien, — mais quand on retournera aux habitudes passées, quand l’heure du fouet sonnera de nouveau, où en serai-je ? Les délices de Capoue m’auront perdu : je n’aurai plus la cuirasse de l’habitude, le caleçon de l’exercice, le grain du cuir battu !

Que se passe-t-il donc ?

Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette colère blanche de ma mère.

Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève le rideau, elle a l’air de guetter une proie.

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image-pieuse-ceci-est-mon-corps-ceci-est-mon-sang-1961-941163040_ML« Caïn ? C’est toi ? »

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