Monologue continu & Journal de ma vie imaginaire (éternelle suite)

Je lance une mode ici des billets ébauchés.

Je pose un titre, je fais le brouillon d’un projet… j’explique que tout est déjà présent quelque part ailleurs en substance… que tout a déjà été pensé… qu’il suffirait de trouver du temps (et le talent ^^) pour tout matérialiser… et quand je peux je reviens combler les trous.

Préparez-vous à lire ici le produit de mes rêveries de chaque jour. Je prends parfois des notes sur un calepin quand je sors donner de l’air et du soleil à ma petite ; c’est avec ce genre de matériaux qu’on compose les meilleurs morceaux

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René Girard, en bon père de famille chrétien, est le philosophe qui a découvert et exploré l’immense vertu du geste sacrificiel.

Les possibles applications de ses découvertes sont sans nombre.

C’est le sujet de cet article.

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_Ci-dessous, un conseil de professionnel à l’intention des auteurs

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Théophile Gautier disait : plus on dépense, plus on produit. Au lieu de se laisser dépérir de mélancolie comme tant d’autres, de soupirer éternellement après la seule fille qu’il n’avait pas eue (ou après je ne sais quelle pré-adolescente morte de la tuberculose) il multipliait les expériences de toute sorte -, les amours, les combats, les aventures -, pour nourrir son romantisme. C’est une autre façon, tout aussi bonne, de faire marcher son cœur. Les uns creusent sans fin une déception antédiluvienne qui leur fournit du fuel for life jusqu’à l’âge de la retraite. D’autres se souviennent que le cœur est une pompe, et ils donnent d’eux-même sans compter en sachant fort bien que l’ingratitude du monde se chargera toujours de les rétribuer en spleen au-delà de leurs espérances.

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Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, un cœur en état de marche, c’est un cœur qui souffre.

« C’est pas de l’amour ton piège à double tour« ,  chantaient Elie&Jacno. C’en est peut-être pas mais ça y ressemble suffisamment… Bien malin celui qui peut dire ce qui en est.  ^^

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Je commence en livrant un petit secret de cuisine à ceux qui veulent écrire quelque chose – un livre, un discours, une chanson, peu importe.

Produisez d’abord un premier petit n’importe quoi, au débotté… et ce premier jet, qu’il vous plaise ou non, jetez-le. Faites-le disparaître. D’autant plus s’il est une grande réussite, il vous faut le faire retourner au néant. Considérez cela comme une offrande faite au dieu païen des créateurs – une offrande comparable à celle des Celtes qui avant de boire offraient toujours un peu de vin à la terre. Le sacrifice symbolique il n’y a que ça de vrai.

Une fois débarrassé de ce morceau de vous que vous aimiez, s’il était d’ors et déjà un objet parfait (ce qui n’est pas rare), vous allez vous atteler à en retrouver la substantifique moelle dans votre courage et votre mémoire. Vous allez travailler à retrouver l’impulsion primordiale, et cela va vous prendre du temps. Le résultat sera sans doute très bon.

Si ce morceau jeté au contraire était une sorte d’œuvre-en-enfance, une sorte de poésie en prose remplie de formules ridicules, une malédiction mal torchée avec une étrange cohérence dans le ratage, et la séduction paradoxale d’un style immature, alors vous avez d’autant mieux fait de l’éloigner de vous. C’est par leur imperfection que ce genre de petites choses nous rattachent à des idées morbides : car ce que les oeuvres-en-enfance recherchent, ce n’est pas le sacrifice symbolique, c’est le sacrifice du bonhomme. Ce sont des chants de sirènes qui vous disent de vous jeter vous-même dans la gueule béante de la terre pour faire plaisir à maman. Très ensorcelantes sont les œuvres ratées. Elles parlent de la vie vraie et demandent du vrai sang. Jetez ça. Papa (le dieu païen des créateurs) sera content de le manger.

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_De la loi du cœur

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Souvenez-vous toujours que le cœur est une pompe : on ne le sent jamais battre dans la poitrine que lorsqu’il est brisé. Sa présence, c’est la présence de l’Absence. Selon la loi du cœur, le jaillissement des émotions chez l’homme survient quand il est confronté au vide, à l’Absence. Ce qu’il faut pour que ce jaillissement ait lieu, ça n’est non pas comme certain amateurs de paysages post-apocalyptiques le croient, de cultiver le vide. Le vide étant pour le cœur en quelque sorte l’espace de la conquête, trop de vide demande trop d’ambition, trop de force d’empathie, aux simples hommes qui n’ont souvent pas un cœur assez grand :  un amoncellement de grandes tragédie les conduit à se refermer plutôt qu’à s’épandre.

Ce qu’il faut, c’est cultiver la possibilité d’une charité, ce qu’il faut à l’humanité ce sont des générations d’hommes de cœur – ceci est un lieu commun mais les lieux communs ne sont-ils pas des lieux de vie ? Or les hommes de cœur ne naissent pas abandonnés aux corbeaux dans les champs de ruine. Ils naissent entre les bras des parents aimants, ils naissent là où sont dispensées les petites attentions secrètes, ils naissent en faisant l’objet de soins délicats – les soins délicats supposant toujours en amont un certain sens du sacrifice -, ils naissent parmi les livres, les fleurs, ils naissent de l’attente d’un monde meilleur, de l’espoir et de la patience résignée de ceux qui placent tous leurs propres jetons sur la tête de leurs successeurs sur la terre, ils naissent au coin d’un feu quelconque, d’un feu qui aura selon toute probabilité brûlé auparavant nombre de vies humaines, mais qui, lorsqu’il est domestiqué dans l’âtre, réchauffe.

Un cœur fort est un cœur qui paradoxalement peut se surmonter lui-même, car faire preuve de charité c’est surmonter ses propres problèmes (condition sine qua non pour commencer à s’intéresser aux autres).  Celui qui a un cœur grand est donc par ailleurs celui peut aller au charbon sans peur car, fort d’avoir été aimé dans l’enfance, il cicatrise vite et bien.

Selon la loi du cœur, plus vous vous dépensez et plus vous finissez par avoir. Car plus vous donnez de vous plus vous êtes rétribué en déception, en réalisme, en lucidité, en tristesse. Or la tristesse de découvrir la substance imparfaite du monde est LA source fondamentale de toute richesse : elle provoque toutes les émotions, toutes les sensations, elle est donc la source de toute connaissance du monde, et de toute appropriation d’icelui.

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Une lecture d’anthologie pour ceux qui veulent apprendre le Romantisme :

La légende du gilet rouge

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_Le mot Civilisation ne désigne-t-il rien ?

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Dans mon avant-dernier billet, une question avait été posée à Nietzsche par Monsieur de La Palisse et Churchill.

Si le principe-même qui consiste à élire des représentants du peuple, suppose l’instrumentalisation partisane et la trahison des aspirations du peuple, est-il possible de concevoir un système de gouvernement qui possiblement serve les intérêts du peuple ? Le peuple étant constitué de toutes les personnes qui n’ont pas le pouvoir, est-il possible de concevoir un Pouvoir qui se soucie d’autre-chose que de sa conservation-propre ?

Autrement-il, l’intérêt général, but officiel de toutes les institutions créées de cerveau d’homme, est-il une fiction ? Auquel cas la Civilisation, ce cocon protecteur filé de main d’homme censé préserver l’homme de redevenir une bête comme les autres, une bête servante du circumvulus de dévorement (expression des Goncourt) qu’est l’ordre naturel, la Civilisation est-elle une chimère, un mensonge, une illusion… un non-lieu ?

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La suite dès que je peux.

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Deux petits contes girardiens

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La première partie du premier conte, qui s’intitule L’HOMME LE PLUS DOUX, se trouve dans mes archives : https://raiponces.wordpress.com/2013/06/26/lhomme-le-plus-doux-_-fable/

C’était l’un de mes (nombreux) vieux projets inachevés… j’ai l’intention d’écrire la suite sous peu.

Tous les éléments sont déjà en place dans ma tête, je dois seulement trouver le temps pour mettre la chose en forme.

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Le second conte est à la mode des contes traditionnels de Bretagne. Il se passe sur une île, s’intitule LES DEUX SAINTES, et raconte comment deux coquines (l’une fille de notable, l’autre fille de sorcière), à force de vice et de coquinerie, sont venues à bout de la patience du Diable qui maraudait sur la lande.

Il n’est pas encore écrit.

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Ces deux charmantes histoires « façon tradi » devraient apparaître ci-dessous dans les jours qui viennent.

A vous les studios.

Ebauche d’une critique du Zarathoustra (suite du billet précédent)

DE LA NOUVELLE IDOLE

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Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est
pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États.

État? Qu’est-ce, cela? Allons! Ouvrez les oreilles, je vais vous
parler de la mort des peuples.

L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids : il ment
froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche: « Moi, l’Etat,
je suis le Peuple. »

C’est un mensonge! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les
peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour:
ainsi ils servaient la vie.

Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre
et qui appellent cela un Etat : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive
et cent appétits.

Partout ou il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’Etat et il le
déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux
lois.

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Dans DE LA NOUVELLE IDOLE, j’ai eu la surprise (je ne me souvenais plus de ce passage) de voir N. s’en prendre à l’Etatisme à peu près dans les termes auxquels nous ont habitués les libéraux actuels.

A ceci près tout de même que les libéraux omettent la plupart du temps de rappeler (et de se rappeler) que leur critique de l’Etat, (en ce qu’elle est fondée sur le caractère anti-naturel de son influence, lequel caractère anti-naturel impliquerait des conséquences impossibles à maîtriser), ne peut se faire paradoxalement qu’au nom des peuples.

L’ enracinement éternel des peuples dans la terre n’est en effet -lui- pas un artefact politique, culturel ou diplomatique… C’est un produit de la pesée des siècles, comme les stratifications géologiques, il ne dépend donc d’aucun arbitraire humain. A l’instar de l’instinct qui pousse les hommes à nidifier pour procréer, il s’agit d’un phénomène naturel.

En revanche, la création ex-nihilo d’un super-état européen ou mondial par-delà toutes les frontières pré-existantes, en ce qu’il s’agirait, si elle avait lieu, de la construction étatique la plus artificielle qui soit, aboutirait à l’archétype-même du /monstre froid plus froid que tous les monstres froids/ dont parle Zarathoustra. Comment ne pas voir en effet qu’un tel super-état, englobant toutes les nations et désirant les effacer toutes, serait celui qui, par excellence, ne pourrait pas ne pas mentir effrontément lorsqu’il prétendrait « être le peuple » ? Sur ce dernier point-là les libéraux m’apparaissent plutôt très incohérents.

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_ On comprend-là le rapport tacite qui existe entre le parti libéral et la pensée protestante : ce qui inspire un respect aveugle à la plupart des libéraux est tout ce qui est donné à l’homme par la Providence. Et inversement tout ce qui lui inspire de la défiance concerne ce qui est susceptible d’être donné aux hommes par des organisations de leur cru, qui engagent leur responsabilité, donc suppose de leur part une certaine attitude de discrimination.
Exemples : ils ont peur de l’aide accordée par les Etats aux plus démunis, de l’Eglise de Rome dont la charité se veut « Universelle », de tous les systèmes de protectionnismes intelligents, des syndicats, des corporations de métier solidaires comme la SNCF.
En revanche ils favorisent les communautarismes qui sont immédiatement fondés sur « la nature », c-à-d la communauté ethnique, religieuse ou sexuelle.

_ La raison pour laquelle le parti libéral ne se méfie pas du « monstre froid » qu’est fatalement amené à être un gouvernement mondial ou n’importe quel super-État, c’est parce qu’à ce niveau-là d’hégémonie, qui est l’hégémonie totale, l’Etat n’est plus perçu comme un état : il semble se confondre avec le Grand Tout… ou la Nature. Cela devient une entité pour ainsi dire religieuse, difficile pour les libéraux à regarder en face et à critiquer.
Mais le caractère « total » d’un tel Etat mondial n’est qu’une illusion bien sûr (une poignée de richards qui sortent des lois de leur chapeau ne vont pas changer la face du monde). Un Etat unique dirigé par une élite invisible et aveugle, n’a plus d’ennemi extérieur, mais il est rempli d’ennemis intérieurs. Un Etat unique qui a conquis toute sa planète, n’a malheureusement plus aucune légitimité sur le plan démocratique – parce qu’il n’est plus du parti de personne en particulier. Or la personne c’est le particulier. Ce qui fait qu’à moins de trouver des extraterrestre pour unir les habitants de la terre entière sous sa bannière dans une guerre contre eux, un tel gouvernement ne gouverne en réalité plus aucun pays, et bien sûr plus aucun peuple.

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Cela étant dit, rien de ce que N. expose dans ce chapitre ne peut objectivement être décrété faux. Ses prédictions tombent juste si l’on analyse ce qu’est devenu le gouvernement de la nation française : celui-ci est aujourd’hui par excellence l’institution de la négation haineuse du peuple, et il ne perdure effectivement que par des vols répétés faits à son âme, – l’activité des « politiques » se résumant à tenter constamment, pour séduire le peuple, de lui voler son âme, – c’est-à-dire de se l’approprier pour mieux l’en déposséder par la suite.

Les mauvaises conséquences de la façon dont les démocraties fonctionnent sont amplement vérifiables aujourd’hui, et collent parfaitement avec le contenu du chapitre du Zarathoustra sus-cité. Aussi je ne condamne pas totalement le sain réflexe poujadiste qui consiste à se défier des pharisaïssimes institutions de nos démocraties occidentales : il est à l’épreuve des faits. Simplement, une question demeure qui me taraude, et à laquelle Nietzsche ne répond pas. C’est une question de Churchill ou de monsieur de La Palisse :

Si l’on considère que les peuples sont trahis par les états-nation démocratiques à cause du fait-même que ceux-ci ont la particularité d’être dirigés par des gens qui ont pour fonction d’être les représentants de leur peuple,
Si cela ne peut être autrement parce que le système de la représentation crée des élites, ce qui en soi engendre la trahison envers le peuple,
alors quel système est à même de garantir une meilleure représentation du peuple ?

Et voilà où le bât blesse : la pensée de Zarathoustra n’est pas politique, elle ne concerne que le particulier érémitique, l’individu d’exception, le rêveur des sommets et des abîmes, et l’intérêt général est sa grande inconnue.

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Lou Gehrig as Tarzan, 1936 (10)

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Ainsi Parlait Zarathoustra, c’est le petit-manuel pour devenir un parfait Waldgänger. Or le recours aux forêts n’est qu’une solution de secours pour l’homme de cœur et d’esprit dont la société est devenue à ce point décadente qu’il ne peut y survivre sans se corrompre. Ainsi, il faut pour cadre au bildungsroman de l’homme Zarathoustrien, une société d’ors et déjà livrée à la Bête, à la corruption, retournée à la sauvagerie des premiers âges.

J’ai envie de dire que la morale de N. est somme toute une morale de sauvages, c’est la morale qui reste à ceux qui ne peuvent pas ne pas se ré-ensauvager, cela pour des raisons extérieures à eux-mêmes ou bien intérieures… Oui, voilà aussi comment on pourrait désigner cette sagesse-là ! Et pourquoi pas ?

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Pour moi, l’Allemagne, c’est le vœu secret constant d’un retour aux premiers âges de la barbarie, c’est le rêve du sang noble épuisé qu’on revivifie par la conquête, c’est la nostalgie de l’éternelle conquête. Ce vœu a envahi le monde. C’est lui aujourd’hui qui règne !

La France en revanche, est le vœu secret contraire du retour à l’âge d’or romain ou « salomonien », du royaume parfait, de la bonne société qui dispense ses fruits depuis sa maison et qui, assise sur son cul, rayonne. La France qui est si démodée est la patrie des plaisirs démodés tout simplement parce que le plaisir lui-même a été démodé. Voyez Nietzsche qui prétend aimer l’amour, aimer le plaisir, et ne pas vouloir être confondu avec les puritains… ne place-t-il pas tout ce qui relève de l’Incarnation tout au-dessus de tout ? Celui qui place l’Incarnation tout au-dessus de tout n’est pas le même que celui qui est fait de chair et qui aime faire bonne chair, à mon avis. Celui qui place l’Incarnation tout au-dessus de tout est peut-être le même que celui qui a inventé la pyramide de Maslow.

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Oh, je crois que j’en ai marre de rêver de jungles, de forêts, de montagnes, de neiges éternelles, d’îles désertes, de plages de sel, de voyages spécieux, de faim, de soif, de Mars, de postapocalypses et d’Amérique !

Je veux rêver à nouveau de retourner chez moi !

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Joachim DU BELLAY

Nietzsche dice*

LIRE ET ECRIRE

De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son
propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est
esprit.

Il n’est pas facile de comprendre du sang étranger : je hais tous les
paresseux qui lisent.

Celui qui connait le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore
un siècle de lecteurs – et l’esprit même sentira mauvais.

Que chacun ait le droit d’apprendre a lire, cela gâte a la longue, non
seulement l’écriture, mais encore la pensée.

Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est
fait populace.

Celui qui écrit en maximes avec du sang ne veut pas être lu, mais
appris par cœur.

Sur les montagnes le plus court chemin va d’un sommet a l’autre: mais
pour suivre ce chemin il faut que tu aies de longues jambes. Les
maximes doivent être des sommets, et ceux à qui l’on parle des hommes
grands et robustes.

L’air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein d’une joyeuse
méchanceté : tout cela s’accorde bien.

Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le
courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins, – le
courage veut rire.

Je ne suis plus en communion d’âme avec vous. Cette nuée que je vois
au-dessous de moi, cette noirceur et cette lourdeur dont je ris – c’est
votre nuée d’orage.

Vous regardez en haut quand vous aspirez a l’élévation. Et moi je
regarde en bas puisque je suis élevé.

Qui de vous peut en même temps rire et être élevé?

Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes les
tragédies de la scène et de la vie.

Courageux, insoucieux, moqueur, violent – ainsi nous veut la sagesse :
elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier.

Vous me dites : « La vie est dure a porter. » Mais pourquoi auriez-vous
le matin votre fierté et le soir votre soumission?

La vie est dure a porter : mais n’ayez donc pas l’air si tendre ! Nous
sommes tous des ânes et des ânesses chargés de fardeaux.

Qu’avons-nous de commun avec le bouton de rose qui tremble puisqu’une
goutte de rosée l’oppresse.

Il est vrai que nous aimons la vie, mais ce n’est pas parce que nous
sommes habitués à la vie, mais à l’amour.

Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours un
peu de raison dans la folie.

Et pour moi aussi, pour moi qui suis porté vers la vie, les papillons
et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble parmi les hommes,
me semble le mieux connaître le bonheur.

C’est lorsqu’il voit voltiger ces petites âmes légères et folles,
charmantes et mouvantes – que Zarathoustra est tente de pleurer et de
chanter.

Je ne pourrais croire qu’a un Dieu qui saurait danser.

Et lorsque je vis mon démon, je le trouvai sérieux, grave, profond et
solennel: c’était l’esprit de lourdeur, – c’est par lui que tombent
toutes choses.

Ce n’est pas par la colère, mais par le rire que l’on tue. En avant,
tuons l’esprit de lourdeur!

J’ai appris a marcher : depuis lors, je me laisse courir. J’ai appris a
voler, depuis lors je ne veux pas être poussé pour changer de place.

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois
au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi.

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

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DE L’ARBRE SUR LA MONTAGNE

Zarathoustra s’était aperçu qu’un jeune homme l’évitait. Et comme il
allait un soir seul par la montagne qui domine la ville appelée « la
Vache multicolore », il trouva dans sa promenade ce jeune homme, appuyé
contre un arbre et jetant sur la vallée un regard fatigué.
Zarathoustra mit son bras autour de l’arbre contre lequel le jeune
homme était assis et il parla ainsi:

« Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas.

Mais le vent que nous ne voyons pas l’agite et le courbe comme il veut.
De même nous sommes courbés et agités par des mains invisibles.

Alors le jeune homme se leva stupéfait et il dit: « J’entends
Zarathoustra et justement je pensais à lui. » Zarathoustra répondit :

« Pourquoi t’effrayes-tu? – Il en est de l’homme comme de l’arbre.

Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément
aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et
l’abîme, – dans le mal? »

 » Oui, dans le mal! s’écria le jeune homme. Comment est-il possible
que tu aies découvert mon âme? »

Zarathoustra se prit a sourire et dit : « Il y a des âmes qu’on ne
découvrira jamais, a moins que l’on ne commence par les inventer. »

« Oui, dans le mal! s’écria derechef le jeune homme.

Tu disais la vérité, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance en moi-même,
depuis que je veux monter dans les hauteurs, et personne n’a plus
confiance en moi, – d’où cela peut-il donc venir?

Je me transforme trop vite : mon présent réfute mon passé. Je saute
souvent des marches quand je monte, – c’est ce que les marches ne me
pardonnent pas.

Quand je suis en haut je me trouve toujours seul. Personne ne me
parle, le froid de la solitude me fait trembler. Qu’est-ce que je veux
donc dans les hauteurs?

Mon mépris et mon désir grandissent ensemble ; plus je m’élève, plus je
méprise celui qui s’élève. Que veut-il donc dans les hauteurs?

Comme j’ai honte de ma montée et de mes faux pas! Comme je ris de mon
souffle haletant! Comme je hais celui qui prend son vol! Comme je
suis fatigué lorsque je suis dans les hauteurs! »

Alors le jeune homme se tut. Et Zarathoustra regarda l’arbre près
duquel ils étaient debout et il parla ainsi:

« Cet arbre s’élève seul sur la montagne ; il a grandi bien au-dessus des
hommes et des bêtes.

Et s’il voulait parler, personne ne pourrait le comprendre : tant il a
grandi.

Dès lors il attend et il ne cesse d’attendre, – quoi donc? Il habite
trop près du siège des nuages : il attend peut-être le premier coup de
foudre? »

Quand Zarathoustra eut dit cela, le jeune homme s’écria avec des gestes
véhéments: « Oui, Zarathoustra , tu dis la vérité. J’ai désire ma chute
en voulant atteindre les hauteurs, et tu es le coup de foudre que
j’attendais! Regarde-moi, que suis-je encore depuis que tu nous es
apparu? C’est la _jalousie_ qui m’a tué! » – Ainsi parlait le jeune
homme et il pleurait amèrement. Zarathoustra, cependant, mit son bras
autour de sa taille et l’emmena avec lui.

Et lorsqu’ils eurent marché côte a côte pendant quelques minutes,
Zarathoustra commença a parler ainsi:

J’en ai le cœur déchiré. Mieux que ne le disent tes paroles, ton
regard me dit tout le danger que tu cours.

Tu n’es pas libre encore, tu _cherches_ encore la liberté. Tes
recherches t’ont rendu noctambule et trop lucide.

Tu veux monter librement vers les hauteurs et ton âme a soif d’étoiles.
Mais tes mauvais instincts, eux aussi, ont soif de la liberté.

Tes chiens sauvages veulent être libres ; ils aboient de joie dans leur
cave, quand ton esprit tend a ouvrir toutes les prisons.

Pour moi, tu es encore un prisonnier qui aspire a la liberté : hélas!
l’âme de pareils prisonniers devient prudente, mais elle devient aussi
rusée et mauvaise.

Pour celui qui a délivré son esprit il reste encore a se purifier. Il
demeure en lui beaucoup de contrainte et de bourbe : il faut que son
œilse purifie.

Oui, je connais le danger que tu cours. Mais par mon amour et mon
espoir, je t’en conjure: ne jette pas loin de toi ton amour et ton
espoir!

Tu te sens encore noble, et les autres aussi te tiennent pour noble,
ceux qui t’en veulent et qui te regardent d’un mauvais œil. Sache
qu’ils ont tous quelqu’un de noble dans leur chemin.

Les bons, eux aussi, ont tous quelqu’un de noble dans leur chemin : et
quand même ils l’appelleraient bon, ce ne serait que pour le mettre de
côté.

L’homme noble veut créer quelque chose de neuf et une nouvelle vertu.
L’homme bon désire les choses vieilles et que les choses vieilles
soient conservées.

Mais le danger de l’homme noble n’est pas qu’il devienne bon, mais
insolent, railleur et destructeur.

Hélas! j’ai connu des hommes nobles qui perdirent leur plus haut
espoir. Et dès lors ils calomnièrent tous les hauts espoirs.

Dès lors ils vécurent, effrontés, en de courts désirs, et a peine se
sont-ils tracé un but d’un jour à l’autre.

« L’esprit aussi est une volupté » – ainsi disaient-ils. Alors leur
esprit s’est brisé les ailes : maintenant il ne fait plus que ramper et
il souille tout ce qu’il dévore.

Jadis ils songeaient a devenir des héros : maintenant ils ne sont plus
que des jouisseurs. L’image du héros leur cause de l’affliction et de
l’effroi.

Mais par mon amour et par mon espoir, je t’en conjure: ne jette pas
loin de toi le héros qui est dans ton âme! Sanctifie ton plus haut
espoir!

Ainsi parlait Zarathoustra.

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DES PREDICATEURS DE LA MORT

Il y a des prédicateurs de la mort et le monde est plein de ceux a qui
il faut prêcher de se détourner de la vie.

La terre est pleine de superflus, la vie est gâtée par ceux qui sont de
trop. Qu’on les attire hors de cette vie, par l’appât de la « vie
éternelle »!

« Jaunes »: c’est ainsi que l’on désigne les prédicateurs de la mort, ou
bien on les appelle « noirs ». Mais je veux vous les montrer sous
d’autres couleurs encore.

Ce sont les plus terribles, ceux qui portent en eux la bête sauvage et
qui n’ont pas de choix, si ce n’est entre les convoitises et les
mortifications. Et leurs convoitises sont encore des mortifications.

Ils ne sont pas encore devenus des hommes, ces êtres terribles: qu’ils
prêchent donc l’aversion de la vie et qu’ils s’en aillent!

Voici les phtisiques de l’âme: a peine sont-ils nés qu’ils commencent
déjà a mourir, et ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du
renoncement.

Ils aimeraient a être morts et nous devons sanctifier leur volonté!
Gardons-nous de ressusciter ces morts et d’endommager ces cercueils
vivants.

S’ils rencontrent un malade ou bien un vieillard, ou bien encore un
cadavre, ils disent de suite « la vie est réfutée »!

Mais eux seuls sont réfutés, ainsi que leur regard qui ne voit qu’un
seul aspect de l’existence.

Enveloppés d’épaisse mélancolie, et avides des petits hasards qui
apportent la mort: ainsi ils attendent en serrant les dents.

Ou bien encore, ils tendent la main vers des sucreries et se moquent de
leurs propres enfantillages: ils sont accrochés a la vie comme a un
brin de paille et ils se moquent de tenir a un brin de paille.

Leur sagesse dit: « Est fou qui demeure en vie, mais nous sommes
tellement fous! Et ceci est la plus grande folie de la vie! » –

« La vie n’est que souffrance » – prétendent-ils, et ils ne mentent pas:
faites donc en sorte que _vous_ cessiez d’être! Faites donc cesser la
vie qui n’est que souffrance!

Et voici l’enseignement de votre vertu: « Tu dois te tuer toi-même! Tu
dois t’esquiver toi-même! »

« La luxure est un péché, – disent les uns, en prêchant la mort –
mettons-nous a l’écart et n’engendrons pas d’enfants! »

« L’enfantement est pénible, disent les autres, – pourquoi enfanter
encore? On n’enfante que des malheureux! » Et eux aussi sont des
prédicateurs de la mort.

« Il nous faut de la pitié – disent les troisièmes. Prenez ce que j’ai!
Prenez ce que je suis! Je serai d’autant moins lié par la vie! »

Si leur pitié allait jusqu’au fond de leur être, ils tacheraient de
dégoûter de la vie leurs prochains. Être méchants – ce serait là leur
véritable bonté.

Mais ils veulent se débarrasser de la vie: que leur importe si avec
leurs chaînes et leurs présents ils en attachent d’autres plus
étroitement encore! –

Et vous aussi, vous dont la vie est inquiétude et travail sauvage :
n’êtes-vous pas fatigués de la vie? N’êtes-vous pas murs pour la
prédication de la mort?

Vous tous, vous qui aimez le travail sauvage et tout ce qui est rapide,
nouveau, étrange, – vous vous supportez mal vous-mêmes, votre activité
est une fuite et c’est la volonté de s’oublier soi-même.

Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins au
moment. Mais vous n’avez pas assez de valeur intérieure pour l’attente
– et vous n’en avez pas même assez pour la paresse!

Partout résonne la voix de ceux qui prêchent la mort : et le monde est
plein de ceux a qui il faut prêcher la mort.

Ou bien « la vie éternelle »: ce qui pour moi est la même chose, – pourvu
qu’ils s’en aillent rapidement!

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

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DE LA GUERRE ET DES GUERRIERS

Nous ne voulons pas que nos meilleurs ennemis nous ménagent ni que nous
soyons ménagés par ceux que nous aimons du fond du cœur. Laissez-moi
donc vous dire la vérité!

Mes frères en la guerre! Je vous aime du fond du cœur, je suis et je
fus toujours votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi.
Laissez-moi donc vous dire la vérité!

Je n’ignore pas la haine et l’envie de votre cœur. Vous n’êtes pas
assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie. Soyez donc
assez grands pour ne pas en avoir honte!

Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en
du moins les guerriers. Les guerriers de la connaissance sont les
compagnons et les précurseurs de cette sainteté.

Je vois beaucoup de soldats : puissè-je voir beaucoup de guerriers! On
appelle « uniforme » ce qu’ils portent : que ce qu’ils cachent dessous ne
soit pas uni-forme!

Vous devez être de ceux dont l’œil cherche toujours un ennemi –
_votre_ ennemi. Et chez quelques-uns d’entre vous il y a de la haine a
première vue.

Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour
vos pensées! Et si votre pensée succombe, votre loyauté doit néanmoins
crier victoire!

Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles. Et la
courte paix plus que la longue.

Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous
conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit une
lutte, que votre paix soit une victoire!

On ne peut se taire et rester tranquille, que lorsque l’on a des
flèches et un arc : autrement on bavarde et on se dispute. Que votre
paix soit une victoire!

Vous dites que c’est la bonne cause qui sanctifie même la guerre? Je
vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause.

La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du
prochain. Ce n’est pas votre pitié, mais votre bravoure qui sauva
jusqu’à présent les victimes.

Qu’est-ce qui est bien? demandez-vous. Être brave, voila qui est bien.
Laissez dire les petites filles : « Bien, c’est ce qui est en même temps
joli et touchant. »

On vous appelle sans-cœur : mais votre cœur est vrai et j’aime la
pudeur de votre cordialité. Vous avez honte de votre flot et d’autres
rougissent de leur reflux.

Vous êtes laids? Eh bien, mes frères! Enveloppez-vous du sublime, le
manteau de la laideur!

Quand votre âme grandit, elle devient impétueuse, et dans votre
élévation, il y a de la méchanceté. Je vous connais.

Dans la méchanceté, l’impétueux se rencontre avec le débile. Mais ils
ne se comprennent pas. Je vous connais.

Vous ne devez avoir d’ennemis que pour les haïr et non pour les
mépriser. Vous devez être fiers de votre ennemi, alors les succès de
votre ennemi seront aussi vos succès.

La révolte – c’est la noblesse de l’esclave. Que votre noblesse soit
l’obéissance! Que votre commandement lui-même soit de l’obéissance!

Un bon guerrier préfère « tu dois » a « je veux ». Et vous devez vous
faire commander tout ce que vous aimez.

Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances :
et que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie.

Votre plus haute pensée, permettez que je vous la commande – la voici :
l’homme est quelque chose qui doit être surmonté.

Ainsi vivez votre vie d’obéissance et de guerre! Qu’importe la vie
longue! Quel guerrier veut être ménagé!

Je ne vous ménage point, je vous aime du fond du cœur, mes frères en
la guerre!

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

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..etc.

 

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*à lire en italien

Bastion !

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schéma celllule buccale humaine Le-domaine-des-dieux-3

La cellule, base du vivant : un cœur muni d’une palissade.
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S’il fallait résumer l’idéologie du monde postmoderne à une image, à l’instar de Renaud Camus, je choisirais celle des sables mouvants. Comment ne pas se laisser enliser par la pensée englobante ? A quoi se raccrocher quand tout se vaut ? A quel roc, à quel pic, à quelle socle, à quelle péninsule, quand le moindre petit particulier est épié en tant qu’ennemi de la loi du nombre ? … quand la règle veut qu’on criminalise l’exception ? Comment, enfin, rejoindre la terre ferme dans un monde où tout ce qui n’est pas constamment mouvant est décrété mort, et de quel côté aller la rechercher ?
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Parallèlement à cette crise de toutes les certitudes qui caractérise notre temps, à l’heure de la marchandisation du vivant, de l’instrumentalisation de soi et de l’esclavage de tous par tous, beaucoup auront observé un raidissement sans précédent, dans le domaine de l’idéo-logique bête, du côté des défenseurs des Droits de l’Homme. N’a-t-on pas pensé que cela pouvait venir du fait-même que dans un monde comme le nôtre, où travail & consommation-pour-tous est le seul, le dernier idéal qui ne soit pas passible de l’asile d’aliénés, les Degôches se sentent comme pris au piège ? N’est-ce pas cela qu’on appelle une forteresse assiégée ?

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Eux aussi, les gauchistes, forment « bastion », à leur manière, et sans même s’en rendre compte…
Quant aux autres, les conscients, les lucides… ceux qui tentent de se bâtir pour eux-mêmes, à l’humble petite échelle de leur famille,  un avenir à rebrousse-temps, à contre-doxa… quelle sentiment d’isolement et de persécution ne doit-il pas être le leur !

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Dans une société comme la nôtre, où le modèle standard de la famille patriarcale [on ne parle pas du modèle antique : celui-là est réservé en Europe aux pensionnaires des prisons et des cellules capitonnées]  fait l’objet d’une politique de discrédit systématique, je me pose la question suivante : à quoi peuvent donc ressembler les derniers énergumènes pour tenter encore cette difficile aventure ?

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Il y a bien sûr les membres des communautés religieuses, la catholique notamment, qui persistent à croire au bien-fondé d’un certain style de vie traditionnel, parce qu’il a fait ses preuves… Mais ces gens se tiennent encore chaud entre eux, le grand courage n’est donc pas encore de leur côté. Non, ce qu’il faut se demander c’est : qui reste-t-il, parmi la société civile ordinaire d’un pays comme la France, celle qui ne bénéficie de la chaleur tribale d’aucun clan, d’aucune communauté religieuse, d’aucune organisation lobbistique, qui reste-t-il pour tenter de vivre dans le respect des valeurs que nos grands-parents respectaient ? Je vais courageusement répondre à cette question : il reste essentiellement des énergumènes.

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Les énergumènes, c’est une caste à part ; on y compte toujours les meilleurs hommes du monde… et les pires aussi.

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Dans le cas d’une société profondément décadente comme est la nôtre, où a lieu un amollissement général des barrière (névrotiques, pourrait-on dire) de la morale, et une dégradation subséquente des mœurs, il est évident que la masse des simples et des doux est la première à être emportée dans le courant.

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Jésus résiste, bien sûr. Mais Jésus, au niveau statistique, c’est bien peu.
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Qui reste sourd aux sirènes lénifiantes de la néo-religion du progrès sociétal ? Pas les gens qui tiennent par-dessus tout à leur petite tranquillité, ni ceux qui n’ont qu’une envie : s’amuser, rire et se mêler aux autres. Il n’est jamais l’heure de prendre le mors aux dents quand on raisonne du point de vue du commun des gens-bons.
Alors, voilà, me dis-je, peut-être qu’étant donné la force de caractère nécessaire pour résister au tiède opium du globbish, peut-être faut-il accepter que parmi les premiers grands résistants à la tyrannie actuelle, la proportion de brutes archaïques et de monstres arriérés soit amenée à être un rien plus élevée que dans la population globale.
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Hélas, la société du commerce a déjà recruté la plupart des bons éléments ! – Les doctes, les sages, les purs et les doux, les gens qui doutent, j’en ai tant vu tomber ! – les uns entrainant les autres ! – Si quelques uns d’entre ceux-là se tiennent encore debout… mais alors ce sont vraiment des exceptions ! … des saints !

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La séduction du grand serpent-ouroboros qu’est l’argent a corrompu précisément le vulgus pecum des bonnes-gens parce qu’il était fait pour tendre la main à l’Autre et l’aimer comme un frère sans arrière-pensée.

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Quand Abel est tombé à l’eau, qu’est-ce qui reste ? Il reste les restes : ceux qui ne pouvaient de toute façon pas trouver leur place dans le monde moderne, parce qu’ils était insociables. Ceux qui en d’autres temps auraient fait d’excellents ermites, et puis ceux qui de toute éternité ont été conformés pour la guerre, – les âmes qui par tous les temps, à travers tous les âges, attendent une occasion d’en découdre, – les demi-sauvages, les aspirants-tyrans, les mal-aimés, les aliénés.. etc.

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Fort heureusement, on pourra toujours espérer que se dégage, à la tête d’un tel tiers-état, une poignée d’hommes taillés dans le bois antique des vrais héros. Car c’est sur un tel terreau que paradoxalement cette espèce d’homme-là pousse.

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On entend constamment à propos des français : « Des gens qui sont capables de voter pour François Hollande n’ont que ce qu’ils méritent et ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes ».

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Pour moi, c’est comme lorsqu’on demande aux gens de sauver la planète en mangeant moins de viande ou en triant mieux leurs poubelles. C’est comme lorsqu’on fait passer tous les gens qui gagnent à peu près bien leur vie pour des privilégiés qui sucent la moelle de l’Afrique.

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Cela revient à culpabiliser le clampin (cf. un précédent article) : c’est un sophisme.

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Il faut dénouer cette idée stupide : « nous » les clampins n’avons pas mis les mous au pouvoir, soyons clairs.

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C’est la façon dont les partis, les lobbies, les groupes de pression, s’accaparent le système démocratique qui veut cette situation-là.

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La grégarité, lorsqu’elle est à ce point encouragée par la loi du nombre, ne peut aboucher qu’à la plus pure mollesse morale. C’est une fatalité en soi.

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Il n’est pas plus vrai de dire que nous, les clampins occidentaux « mangeons » l’Afrique. Car nous sommes d’autres vaches à lait :

_[Cf. Audrey Vernon ] Ceux qui travaillent sont aussi ceux qui consomment et payent des impôts à hauteur de ce qu’ils gagnent. En fait, l’argent des travailleurs est l’argent qui retourne directement au système. Le sacrifice du travailleur qui ne vit que pour produire et consommer, c’est lui qui fait tourner le système.

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La différence entre les clampins d’Afrique et nous, c’est qu’en Afrique il n’y a pas de lois pour protéger l’humanité qui est dans l’homme.

_Preuve, s’il était besoin, que les Droits de l’Homme sont aussi un capital !

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Oh mais ! ça cogite, là-haut ! ça travaille ! Ca travaille à supprimer ces protections qui nous font conserver, en Europe, une notion de notre dignité jugée désuète, inutile et coûteuse…

_Or notre dignité est effectivement un coût, parce que c’est d’abord un investissement.

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La dignité, c’est comme l’atome : vous la brisez, ça libère une énergie monstre.

_Voyez comme l’industrie médicale (et associée) travaille actuellement sur le génome, l’intimité sexuelle, la peau, la chair, le dedans de la chair, l’au-delà de la chair, le décodage du vivant, le capital racial, le capital fœtus, le capital neurone, l’intelligence artificielle, la jeunesse artificielle, le capital vieillesse, la mort.. etc.

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Après, on se retrouve devant le même problème qu’avec l’explosion de l’atome : cela fait du déchet.

_Mais les déchets, les ruines, cela aussi ça fait monter le PIB ! ‘Suffirait de tout détruire pour que tout soit à reconstruire !

[Euh… les grandes fortunes n’ont pas l’intention de détruire l’Occident pour pouvoir le reconstruire après, j’espère ? ]

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Le tsunami est une chance pour le Japon. Tous les économistes honnêtes l’ont admis. C’est que cela fait du travail, la reconstruction !

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Après, on est toujours en droit de se demander si les économistes ne détruisent pas un peu vite, – pour les donner à consommer -, des « bastions » qui ont pris des millénaires à se construire : comme l’Occident par exemple, et la notion de la dignité humaine à l’occidentale.

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Il est toujours plus facile de scier un chêne centenaire que de le faire pousser. Hélas, en économie, le gain immédiat prime.

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Hélas, figurez-vous un paysan qui, voulant faire pousser du blé, pousse l’avarice jusqu’à rogner sur la quantité de grain qu’il sème !

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Pour l’atome, non seulement on ne sait pas le reconstruire après l’avoir explosé, mais par la suite il y a réaction-en-chaîne. Sa destruction engendre de la destruction.

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Macron dit qu’il ne sait pas expliquer (sic.) à quoi servent les fonctionnaires, en quoi ils sont encore légitimes à exister aujourd’hui.

C’est ENORME, comme dirait l’autre ! Il ne sait pas « justifier » l’existence des fonctionnaires… C’est lyrique, c’est beau…

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C’est vrai ça ! Pourquoi n’y aurait-il qu’eux pour bénéficier de la sécurité de l’emploi, et pas les autres ? Les autres sont jaloux!

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Dans le même registre : Pourquoi n’y aurait-il que les Européens pour bénéficier d’un bon niveau de vie ? Les autres sont jaloux !
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Moi je dis que s’il y a dans la mer déchaînée un seul bateau avec un fond de cale un peu sec, alors il faut absolument le couler, par solidarité envers tous les noyés du monde !

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Ou alors on peut attendre que le « Méchiah » vienne retirer les flots sous les naufragés, établir l’égalité entre tous les hommes… et assurer à tous, sans discrimination, dans un monde totalement libéralisé, la sécurité de l’emploi.

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La sécurité de l’emploi : cette dangereuse utopie.

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L’important pour les élites actuelles étant d’éviter à tout prix de faire des jaloux, pour eux c’est : égalisation par la misère et tartine de m*** pour tout le monde, ou bien le Messie vient en personne régler tous les problèmes à notre place. [Qu’est-ce à dire ? Faire un roi heureux de chaque petit particulier ? Pff…]

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Pour eux, c’est « et le Lion dormira avec l’Agneau », ou rien. Nous courons vers le rien.

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Pourtant, ce qu’on appelle aujourd’hui la sécurité de l’emploi, ça n’est rien d’autre que l’assurance de n’être pas jeté à la rue le lendemain en cas de banqueroute sur le marché aux bestiaux du travail. C’est la possibilité pour celui qu’aucun privilège communautaire ou de caste ne protège, d’échapper à la peur stérilisante d’être jeté du jour au lendemain comme une vieille chaussette ou un outil usagé.
C’est du temps de cerveau disponible pour travailler à autre chose qu’à se rendre bêtement utile à l’ordre social ou à plus riche que soi. C’est un peu de répit entre deux phases d’instrumentalisation de soi, de planification soviétique de la vie… c’est la possibilité de faire autre chose de ses jours que simplement se débiter en pièces toute la sainte journée pour faire carrière.
C’est donc le temps laissé vacant pour se projeter dans l’avenir – le vrai : le schopenhauerien. C’est-à-dire la liberté, à terme, laissée au peuple de ne pas se muer en peuple de bêtes sans conscience et de psychotiques. C’est l’opportunité de regarder plus loin que le bout du nez, d’adopter une culture et de la nourrir comme on nourrirait un gentil compagnon d’infortune. C’est la possibilité de former à l’intérieur de soi le bastion imprenable de la résistance morale, de la dignité, des hautes valeurs, à l’aune desquelles on juge l’homme.
C’est la condition sine qua non du développement chez les individus d’une intelligence véritable du monde qui entoure, c’est-à-dire d’un esprit critique, d’une intelligence des siècles qui précèdent, d’une mémoire, donc d’une compassion.
Le temps-libre laissé à l’homme d’exister pour lui-même, en tant qu’homme, (et non seulement pour nourrir un système, se sacrifier pour le bien commun ou se rendre utile) c’est le temps qui lui faut pour développer une véritable générosité, une véritable noblesse de cœur. L’esclave est incapable de Charité, d’ailleurs on ne le lui demande pas. C’est aussi le temps qui est nécessaire à la personne pour nouer des liens avec d’autres personnes qui ne soient pas uniquement fondés sur l’intérêt.

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La logique des adorateurs du monstre de la Phynance est la suivante :
Certaines lois physiques conduisent-elles les privilégiés qu’un peu de temps libre permet de se hisser intellectuellement au-dessus du commun des mortels, à tomber tôt ou tard ou à faire mal aux autres ? Qu’à cela ne tienne ! On ne les aidera certainement pas à accéder à un tel trône ! Au contraire, on découragera autant que possible les gens de s’élever, ainsi cela réduira le risque d’inégalité et de chute à zéro. Et l’on fera tomber par avance ceux qui continueront d’exprimer des velléités de sortir du lot commun en leur disant ceci : de toute façon l’exception est périlleuse et source d’injustices, cela vous pendait au nez, bien fait pour vos gueules !

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Les adorateurs du monstre de la Phynance, si riches soient-ils, vont si loin dans leur dégoût de toute supériorité intellectuelle, qu’ils ne la désirent même pas pour eux ! Une sorte de sous-norme esthétique est aujourd’hui en vigueur, une sous-norme qui sent le bagnard, la putain, le bestiau tatoué, et elle est valable aussi bien pour la caissière d’Auchan que pour la jetsetteuse. Or cette esthétique est digne du plus répugnant lumpenprolétariat tel que conceptualisé par Marx.

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N’en déplaise aux théoriciens gâteux de l’ultralibéralisme, l’égalité-de-tous nivelante, qui tire l’humanité vers le bas, l’égalité dégagée de tout souci de justice, de tout souci d’idéal, de tout souci de hauteur de vue, ce n’est pas l’ « étatisme », comme ils disent, mais bien la société mercantile qui l’a réalisée.

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Car « L’Etat », ça n’est que ce que l’on en fait. Il y a (et il y a eu à travers l’histoire) des Etats et des nations, des pays et des Cités, des fiefs et des Principautés, de toutes les natures et de toutes les sortes.

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On ne peut pas en dire autant de la société rêvée des ultralibéraux qui est une société où tout se vaut et où donc rien ne vaut en soi. La société rêvée des ultralibéraux n’est pas une société de Justice, mais une société du contrat. Une société du contrat est une société où la paix et la guerre, la Justice et l’Injustice, l’éthique et son contraire, se mélangent pour former une sorte de soupe primitive de violence et de dégoût. C’est une société où le nazi peut se livrer librement à toutes les atrocités du monde sur du matériau humain s’il se trouve des victimes consentantes pour pactiser avec lui au bas d’un papier officiel (comprendre : des personnes sans-le-sou pour accepter de lui vendre leur dignité et leur souffrance contre salaire). La société du contrat, c’est du No limit dans l’indécence, garanti sur facture. La société rêvée des libéraux c’est, à terme, une société à proprement parler de non-droit : car là où il n’y a plus une loi commune restrictive, ni un arbitraire législatif, ni un arsenal judiciaire valide, ni un pouvoir temporel digne de ce nom pour faire respecter tout cela (ces trois ou quatre choses combinées ensemble relevant à proprement parler de l’Etatisme), là, il n’y a plus rien au monde qui se porte garant de protéger l’humanité qui est dans l’homme.

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Pour moi, s’élever veut dire : gagner en éducation, en sensibilité, en esprit, en jugement.

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Mais dans notre monde, le mot : « s’élever », compris dans ce sens, n’existe pour ainsi dire plus.

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Il n’y a plus que ceux qui s’élèvent socialement (=gagnent des gros sous) qui se mettent à l’abri aujourd’hui, et dont le monde social veuille bien admettre qu’on dise qu’ils s’élèvent.

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Pour que les gens s’élèvent au sens moral et sensible du terme, il ne faut pas les mettre en demeure de se rentabiliser eux-mêmes, comme des vaches laitières ou des moutons. Bien au contraire, la course à la rentabilité détruit la civilisation.

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Il n’y a jamais eu que des oisifs pour bâtir quelque chose comme Versailles ! Cette remarque est valable pour tous les grands monuments des civilisations qui ont traversé les siècles : toutes des œuvres commanditées par des privilégiés et des rentiers.

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Quand on voit que les artistes-contemporains-traders ont besoin d’aller à Versailles pour donner de la valeur à leurs trucs… Il faut être aveugle pour ne pas en déduire que ce sont ceux qui ont construit Versailles qui ont produit l’échelle de valeur sur laquelle aujourd’hui on tente d’indexer toute nouvelle production.

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anish kapoor expo versailles art contemporain - 3-w1200-h800.

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Einstein disait qu’il fallait avant tout être un homme de valeur. C’est bien. Mais pas de valeurs sans échelle de valeur.

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Pour créer de la valeur, on ne peut pas se contenter de créer « des valeurs ». Le relativisme à l’état pur, c’est le néant logique : c’est le serpent qui se mord la queue.

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Pour créer de la valeur, il faut avoir un idéal (a.k.a : un a-priori personnel au sujet de ce qu’est l’Idéal), c’est-à-dire faire ce que Pascal nous recommandait lorsqu’il prônait la piété.

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Non pas que l’objet de la foi (le Dieu ou l’Idole) soit nécessairement celui-ci ou celui-là : c’est la foi en elle-même qui est un organe vital du corps de la pensée.
[On pourrait comparer la foi à un œil, car il s’agit d’une source d’éclairage, d’un sens en quelque sorte, avec tout ce que cela comporte d’arbitraire.]

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Avoir un idéal, c’est exactement la même chose qu’accepter, pour penser, d’adopter un postulat de départ ou un préjugé.

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En logique, quelle différence y a-t-il entre un présupposé et préjugé ?

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« Etant donné que.. etc. » _ C’est ainsi que commencent (peu ou prou) toutes les opérations mathématiques, de même que toutes les théories philosophiques, de même que toutes les démonstrations de théologie.

_On peut l’accepter, ce point « qui-est-donné » de départ de la réflexion, quand il s’agit par exemple de remettre en question philosophiquement une idée reçue à laquelle on ne souscrit pas, comme n’étant qu’un préjugé. Le philosophe en général s’attache à décortiquer le préjugé d’autrui.

_Les religieux quand à eux ont davantage tendance à dévider le fil de leurs propres théories à partir de ce qui est pour eux d’ors et déjà une certitude : la Vérité Révélée. « Etant donné que Dieu existe », pour eux c’est en règle générale le commencement de tout.

_Ce qui est important reste d’accepter que tout point de départ à partir duquel on entame un raisonnement est étranger en soi à ce raisonnement, donc qu’il n’est pas choisi par celui qui pense, mais qu’il lui est donné extérieurement (ex: par des faits observables, par la coutume ou par le propos d’autrui) – c’est ce qu’on pourrait considérer comme étant LA contrainte nécessaire de base pour celui qui pense, comme pour celui qui calcule.

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Quand on pense comme Pascal, on part du principe que le doute absolu est contraire à l’édification d’une intelligence du monde humaine, donc on se dit (par extension) que la seule réponse qui vaille à la question : « Pourquoi ce qui est ne pourrait-il pas ne pas être ? », est « Ce qui est est ».

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Quand on consulte les citations d’Einstein et de Salman Rushdie, on s’aperçoit que tous les deux détestaient les cons et les préjugés.

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Moi je dis qu’il ne faut pas avoir beaucoup douté dans la vie pour détester les préjugés.

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Pour le fou qui se trouve malheureusement plongé dans un doute systématique portant sur l’existence de tout (sisi, cette folie existe, je l’ai même rencontrée), un seul préjugé dans la vie, et c’est la planche de salut !… une croyance en quelque chose pour lui, c’est comme un morceau de radeau sec approché de loin dans le déluge… c’est la source de toute vie intellectuelle, potentiellement… la source d’une manne céleste intellectuelle, à laquelle il lui faudra s’agripper !

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Du reste (je me répète, mais ce point est important), avez-vous jamais vu qu’on commençât une démonstration mathématique ou philosophique autrement que par l’exposé d’une thèse, vouée à être déconstruite dans un second temps par une antithèse ? – Qu’est-ce que cette thèse sinon, par définition, un pré-jugé ?

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Le jeu intellectuel avec les causalités, admet toujours de commencer soit par la poule soit par l’œuf. L’un comme l’autre sont des préjugés. Je ne fais que reprendre ici la substantifique moelle des Pensées de Pascal.

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TURING & PASCAL nous disent comment penser la Machine

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Pascal avait inventé une machine à calculer, mais sa « Machine » était aussi un concept philosophique.
La Pascaline est à rapprocher, en tant qu’engin, de la machine de Turing.
De même, le concept de Machine propre à Pascal est à rapprocher de la fameuse pomme de la connoissance de Turing.

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Toute quête de connaissance humaine est en effet une sorte de machine à calculer qui travaille à partir d’un postulat de départ et suppose un but sublime, une attente. De la même façon, il faut que l’homme entre, à la base, des données dans les machines de Pascal et de Turing pour les faire fonctionner. Or ces données n’ont d’intérêt que dans la mesure où elles sont pour l’homme un moyen de résoudre un problème qui le concerne en propre. C’est l’homme qui crée le problème, pas la machine, et les clefs du problème sont entre ses mains.
Si vous supprimez le « postulat » et le but sublime, à savoir l’attente humaine, qui est une petite folie, et l’imagination, qui est fille d’oisiveté et qui elle seule a pu permettre la réalisation de tout cela… c’est tout comme si vous ne preniez pas soin d’entrer vos ordres dans la Machine de Turing. Sans l’homme et ses besoins, la Machine n’a pas lieu d’être et ne peut pas déduire d’elle-même à quoi elle sert. La Machine ne contient pas en elle-même sa propre utilité.
La Machine ne vit pas pour elle-même, elle vit pour l’homme. Seul l’homme peut lui dire ce qu’elle doit peser, et donc penser. L’homme quand il est mis face à une simple balance, se trouve seul dépositaire du sens de ce que représente un poids. La balance ne sait pas ce qu’est le poids.

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La gravité, ce problème actuel des physiciens, c’est peut-être tout simplement quelque chose de comparable au poids qu’on accorde à la pensée, quand on fait marcher la machine à penser.

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Plus le poids accordé aux idées, accordé à l’homme, à sa dignité, à sa sensibilité, est important, et plus la machine a de grain à moudre. C’est ce qu’on appelle prendre un problème au sérieux : cela lui donne de l’ampleur et de la densité.

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Si dans un monde libéral comme le notre on en vient à retirer absolument tout caractère sacré, toute valeur absolue [#valeur infinie], aux idées, aux sensations, aux sentiments, alors les choses matérielles en perdront à leur tour toute valeur.

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Car la valeur des choses, c’est l’en-vie qu’on en a. La valeur de ce qu’on possède, c’est l’envie que cette possession suscite à ceux qui ne l’ont pas. Le capital c’est donc l’envie.
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Regardez-donc, seuls les hommes qui ont une véritable densité sensitive ont des désirs puissants !

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De la même manière, ce sont les hommes les plus riches en gravité – les hommes qui prennent le plus la vie au sérieux – dont le rire est le plus sonore.

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Les hommes sans intériorité sont des hommes qui ne désirent pas, ou fort peu, fort mollement. Rien n’a de goût à leur palais si pauvre en papilles. Le capital, c’est l’envie et c’est le désir, car seuls les hommes doués de force de désir sont en mesure d’en jouir – donc de connaître le bien-fondé du capital, et son utilité.

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Marchandisez l’homme et sa gravité intérieure, son sérieux dans les choses sensibles et les denrées de l’Esprit : vous n’aurez bientôt plus personne pour désirer quoi que ce soit. Plus grave, non seulement l’ancienne marchandise qui plaisait aux gens de goût sera dévaluée, mais il n’y aura plus non plus personne pour réinventer la marchandise.

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Déjà, voyez ces jeunes qui ne veulent plus posséder, qui se satisfont de la collocation, des économies mesquines dans tout, la médecine comme la nourriture, pour qui la « décroissance » est une philosophie pleinement vécue, à défaut d’autre chose, une philosophie politique de tous les jours… Voyez comme ils ont renoncé, pour beaucoup, par la force des choses, au permis voiture, à la retraite et à la maison avec jardin… Il sont la preuve qu’il est parfaitement possible d’engendrer des générations de sous-désirants !

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Les gens qui veulent marchandiser l’homme vendent la poule aux œufs d’or au kilo de chair morte sous cellophane.
Non, un homme n’est pas un simple poulet. Car l’homme intelligent, l’homme pleinement humain, c’est la poule aux œufs d’or.

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Ne tue pas l’Homme, et il te rendra riche. Mais si tu vends l’homme comme une matière morte, si tu le réduits à l’objet, tu deviendras pauvre : car tout ce que tu possèdes sera instantanément dévalué.

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Ils veulent ouvrir les frontières comme on ouvre le ventre de la poule aux œufs d’or avec un couteau.

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Leur façon d’ouvrir les esprits équivaut à ouvrir un circuit électrique : le courant ne passe tout simplement plus !

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Les lois sur l’Euthanasie, dans un monde où les lois des tribunaux des états sont de + en + impuissantes face à la volonté supérieure d’ouvrir le vivant pour ouvrir des marchés, ces lois sont d’une dangerosité sans nom.

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On se retrouve dans l’image d’une mer démontée au sein de laquelle on perce la cale des derniers bateaux qui flottent, pour d’obscures et fallacieuses raisons qu’on rattache frauduleusement à l’Humanisme.

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la poule aux oeufs d'or

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Car c’est de cela aussi que parle la machine de Turing et la fin tragique de son inventeur : nous ne sommes pas des machines.

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Ce que je vois, dans ce scientifique qui laisse en mémoire de lui sur la terre un homme qui croque dans la pomme d’Eve et qui en meurt, ce que je vois c’est une interrogation tragique qui se porte sur l’incompréhension suivante :

Que faudrait-il qu’un homme fasse pour entrer en conformité avec les désirs et les ambitions qu’il a pour lui-même ? _ Autrement dit : Que faudrait-il pour qu’il puisse se diriger lui-même comme on dirigerait une machine ?

Pourquoi échappe-t-on toujours, contrairement à la Machine, à ce qu’on aimerait faire de soi si l’on pouvait se programmer? Et plus encore, pourquoi, lorsqu’on découvre par exception le chemin qu’il faut emprunter pour devenir ce que l’on veut être,  pourquoi est-on toujours + ou – dégoûté, répugné, par la réalité de ce chemin et de ce qu’il va faire de nous ?  C’est comme si le goût personnel chez l’homme était systématiquement gâté : il ne correspond jamais avec l’esprit de ce que l’on aime.

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Brauronies

Adolescente, j’ai fait ce rêve : j’étais sur la plage d’Oceano Mare, et je n’avais rien à faire de particulier de ma vie si je continuais de vouloir rester une personne à part entière, c’est-à-dire une personne qu’on ne peut réduire à un but. Alors j’ai rêvé que j’avais le choix entre continuer ainsi à ne pas me connaître moi-même, dans une vie dont je pourrais dès lors jamais comprendre ni la signification ni la finalité, et dans ce cas je n’avais rien de particulier à faire sur la plage d’Oceano Mare. Je pouvais aussi bien rentrer de suite chez mes parents, ou continuer à me promener. Tout était à peu près indifférent puisque dans un cas comme dans l’autre, les pendules n’étant pas mises à l’heure, il ne se passerait rien pour moi dans cette vie-là, aucun rendez-vous ne serait jamais pris, ne serait jamais honoré, c’était la promesse aigrement plate d’une vie sans histoire. Ou bien je pouvais tenter de voir ce qu’il se passerait si je poussais mon être à réagir un bon coup devant la peur de sa mort physique, histoire de faire l’expérience au moins une fois dans ma vie de ce que le noyau de mon être – cet objet si lointain – me dirait. Ainsi peut-être, dès lors, je pourrais enfin entrer en connexion, tel le personnage des écrits, avec la grande trame des destins de ceux qui en ont un. Je finirai bien par tirer de moi-même quelque chose ! Un message, un désir ! Un désir, c’est cela. Je voulais trouver où se nichait la corde du désir en moi, la tendre, y fixer ma flèche en direction de l’avenir, et visant une fois pour toute la cible éternelle déjà toute dessinée par mon esprit, la faire vibrer. Alors j’ai obliqué dans la mer d’Oceano Mare et j’ai nagé jusqu’à l’endroit où l’eau changeait plusieurs fois de couleur, conformément à un vœu. Oh, quand je suis arrivée là-bas, j’étais passée depuis longtemps derrière les vagues ! Ce jour-là, le ciel menaçant volait bas, la mer avait une robe profondément obscure, marron presque rousse, et grise, comme une huître, les vagues étaient grosses et nombreuses, et roulaient les unes sur les autres très rapprochées, et quand il a fallu en revenir, – or je n’avais pas prévu à l’origine qu’il faille forcément revenir, puisque je devais user toutes mes forces à l’aller -, quand il a fallu en revenir, comme j’ai trouvé en moi une vitalité que je n’avais pas prévu, le temps de rebrasser à bout de souffle tout cet espace mouvant et hostile dans le sens contraire, j’avais beaucoup, beaucoup, beaucoup dérivé. C’est alors que la Providence m’a fait immédiatement don de l’objet d’un désir dont j’avais, de guerre lasse, réussi à faire naître une vague ombre dans mon cœur… Durant l’épuisement des résistances de mon esprit, – quand il a eu la peur de sa vie – voilà le vœu que sans doute mon âme a réussi à échapper. Avant que de partir nager, ce désir qui alors n’en était pas encore un, je l’aurais eu appelé une bétise – et même une grossièreté. Mais en revenant, il était tout de même là. Et comme son objet venait magiquement au-devant de moi sur le sable, parcourait tranquillement les kilomètres de plage déserts sous le ciel couvert qui nous séparaient de l’endroit où nous aurions dû nous trouver, comme il venait, comme une fleur, pour se proposer tout naturellement de m’exhausser, je pris toute cette énorme mise-en-scène mièvre, cette blague énorme de mon romantisme, pour un signe du Divin (qui comme chacun sait a toujours très mauvais goût), et comme je n’avais rien d’autre à faire de toute façon de ma peau, je me résignai à signer au bas du papier. Parce que je m’étais jurée d’accéder à quelque chose, fut-ce à une idée bête de secours apparue dans un esprit dévoré par l’ennui, je cédais à l’invitation désarmante de transparence de la Providence. Après tout, par ce subterfuge un peu risible, daignait-elle enfin me faire un signe ! Nous nous assîmes dans le sable pour parler longuement de Nietzsche et d’Oceano Mare – je lisais Nietzsche en ce moment-là, il n’était pas pour rien dans mes divagations d’alors, quand lui m’apprit qu’il l’étudiait justement avec passion (il fallait que tout soit monté comme dans un mauvais film : c’était le signe que Dieu était bien présent et qu’il se moquait bien de moi) ; cela me permit entre autre de lui communiquer mon projet de corde et d’arc. « Devenir l’objet de son propre désir, apprendre à connaître sa propre volonté de puissance et se l’approprier.. etc. » Comme les dialogues semblaient déjà écrit, je n’avais pas besoin de réfléchir avant de parler. J’étais sûre de ne manquer ni d’à-propos ni de contenance. D’ailleurs, quand on méprise un peu ce que l’on vit, on n’a jamais aucun mal à plaire. Au demeurant je parlais à ce garçon dans un italien courant – avant ce jour-là je ne savais pas que j’étais capable d’une telle chose, mais on n’était pas à une incohérence près. Quand il fit nuit et que l’heure fut venue de sacrifier à la satisfaction de mon ersatz de vœu, quelle surprise ne fut pas la mienne quand je m’aperçus que mon âme n’était pas encore allumée !  – Sans doute lui fallait-il encore davantage que cela pour mettre son feu en branle ! – Diable !
Oh, comme il est dur de se tendre soi-même comme la corde d’un arc et de viser juste!
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Pour moi viser juste n’était pas tant le problème – j’avais déjà mon plan clef en main -, que tendre cette corde qui était trop dure, qui se refusait au toucher comme les « ours » des grecs, – ces bêtes les plus sauvages du monde, dit-on, qui sont impossibles à dompter.
Quelque chose en moi qui était peut-être précisément cette corde du désir, riait en moi, et se croyait bien malin, tandis que mon esprit commençait à décrocher… [il faut savoir que le mysticisme est comme toute les drogues : une redescente suit toujours la montée].
Cela riait de n’être toujours pas accordé avec soi-même… De l’orgueil : voilà tout ce qui restait. Oui, il y en avait encore de cette denrée-là !

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Comment ? La fille n’était donc pas encore accordée avec elle-même après que Dieu en personne soit venu – de guerre lasse – accorder ce qu’elle avait demandé ?

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Non, pensait-elle, elle n’avait encore rien véritablement demandé. Elle avait fait semblant. Elle ne l’avait pas encore trouvé, l’objet de son désir. Elle avait fait semblant, contrainte et forcée par son age, à vouloir ce qu’on voulait d’elle : une envie de vivre, une envie d’avenir, l’énergie pour mener à bien un projet.
Mais le vœu lui-même avait été arraché par la lassitude. C’était de l’obéissance encore qui avait conduit la jeune fille à aller à la rencontre d’elle-même. On lui avait fait reproche de n’avoir pas d’instinct de survie, aussi elle avait mis sa vie en danger : elle avait montré qu’en elle aussi il y avait la possibilité d’une réponse reptilienne face aux situations critiques. Mais rien ni personne en ce triste et fade monde, ne lui avait encore véritablement fait envie.

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Les conditions d’une liberté

De toute évidence, la souffrance est l’une des conditions du développement de l’intelligence humaine. Toute personne qui a un tant soit peu vécu, le sait. Toute personne qui a un tant soit peu voulu vivre, le sait.

Attention, je ne pense pas comme les libéraux qu’il faille pressurer le monde aveuglément pour en tirer un vin. Le monde n’est pas du raisin. Et mon chemin de croix, je ne le veux pas pour les autres. Et surtout, surtout, un homme écrasé n’en est pas pour autant davantage un homme. Bien au contraire, même, dans la plupart des cas…

Il faut un supplément de force d’âme chez l’homme confronté à l’adversité pour qu’apparaisse en lui l’archétype de la « victime superbe », du « héros-des-histoires »… Il faut chez lui une certaine attitude de bravade, un certain panache, en somme, face à l’expérience de l' »écrasement », pour que celle-ci le révèle dans toute la splendeur de son être.

Toute vilénie des vilains n’entraine pas automatiquement l’apparition symétrique d’une sainteté. Ce serait trop facile… Il suffirait de faire de mal pour devenir « père du Bien ». Les ressources de la méchanceté et de la bêtise sont infinies. On ne peut en dire autant, hélas, de leur antidote, qui est rare.

Mais je continue à penser, en dépit de tout cela, que chacun a un chemin de croix à trouver, adopter et accomplir, s’il veut réaliser son propre potentiel métaphysique. Seulement personne n’a jamais adopté un tel chemin malgré lui : il faut que ce chemin en quelque sorte ait été écrit par avance dans les desseins de son âme.

Je ne dis pas qu’il faille obligatoirement choisir son martyr : non, car on ne se choisit pas soi-même non plus.

Il n’y a cependant aucune mécanique, aucun « système » du martyr qui tienne : celui qui est imposé par la force des choses ou par les sans-cœur et les méchants, n’est ni celui qu’il ne faut jamais accepter, ni celui qu’il faut accepter forcément non plus. Ce ne sont simplement jamais ni les sans-cœur, ni les méchants qui en décident. La décision finale, elle est toujours prise ailleurs : dans le secret du cœur de ceux qui sont prêts à se sacrifier pour donner force de vie au monde qu’ils aiment.

Il faut bel et bien une sorte de souscription tacite – le « oui » nietzschéen aux embûches – pour que l’individu sublime s’accomplisse sublimement dans la souffrance, mais cela n’indique absolument pas qu’on doive manger dans la main des tyrans.

Il n’y a pas d’homme de valeur qui ne soit un homme libre, et comme on n’est jamais totalement libre dans les faits, on est toujours forcé d’opter à un moment donné pour la liberté de dire oui à la fatalité. Seulement la fatalité, heureusement, n’a rarement qu’un seul visage. Il n’y a généralement pas qu’une seule fatalité devant nous, devant laquelle il faudrait courber l’échine, mais plusieurs fatalités entre lesquelles on peut également opter, et qui ont la spécificité très chrétienne de se barrer les unes les autres. Ainsi, ce n’est pas aux tyrans d’imposer aux hommes la fatalité en laquelle ils croient naïvement que le Bien Commun réside. C’est à l’homme se réalisant, seul face à lui-même, de révéler, par la beauté de ses œuvres, quelle fatalité terrible était sa maîtresse d’élection.

La grandeur d’untel tiendra peut-être davantage à succomber à ses propres vices et à résister aux diktats qu’on lui impose, quand pour un autre ce sera le contraire. Nul tyran n’est en mesure de savoir ce qui est bon pour ses administrés.

La fatalité qui devra accomplir la destinée d’un pays voudra peut-être la tête du tyran qui l’écrase, ou peut-être ne la voudra-t-elle pas. C’est la singularité de l’organisation des vices et vertus des individus et des populations qui décide de ce genre de chose, non le tyran lui-même.

Je considère les phynanciers et apparentés qui tracent actuellement les plans d’une hypothétique gouvernance mondiale comme d’authentiques tyrans. D’authentiques tyrans qui ne comprendront jamais rien à ce que je viens d’exposer, – qui concerne la véritable nature de la liberté, telle qu’elle existe lorsqu’elle est encore à portée humaine.

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« Je te frapperai sans colère et sans haine » – c’est L’Héautontimorouménos. On ne combat jamais qu’en soi et pour soi, c’est-à-dire pour suivre des plans qui sont inscrits en soi.

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Le jour où la France aura un dirigeant qui aura compris que l’Héautontimorouménos est la seule façon valable de gouverner et de faire la guerre, alors la France sera un très grand pays.

Car gouverner c’est faire la guerre, et faire la guerre c’est gouverner. Quand bien même le peuple serait en paix – et il faut espérer pour lui qu’il le soit -, les gouvernants eux n’ont jamais le droit de l’être.

Il faut être complètement idiot, – comme une Miss France ou un Albert Einstein -, pour souhaiter un monde sans guerre.

La vie est par nature tragique. Ainsi le tragique prend bien des formes, et la guerre traditionnelle avec armes et tranchées n’en que l’une des formes, parmi tant d’autres. C’est Jünger, grand résistant au Nazisme, de l’intérieur, et seul face à l’Eternel, qui avait compris cela.

Evidemment, ceci n’est pas une sagesse facile. Le Dalaï Lama lui-même est complètement dépassé par cette sagesse-là, excusez-moi du peu.

Le Dalaï Lama ne sait pas penser contre le symbole de la croix gammée (qui n’est pourtant qu’une ènième figuration de l’iniquité de la loi naturelle) : il est partout sur son linge de maison.

Pourtant, ce n’est pas parce qu’on admet le tragique constitutionnel de la vie que pour autant on ne peut pas, en tant qu’homme, se dresser contre l’iniquité de la Loi Naturelle.

C’est une chose que d’admettre que le monde est injuste, ç’en est une autre de cautionner ça.

Le Dalaï Lama pense que le monde est beau tel qu’il est, que chaque chose y est à sa place, que tout est bien : le pauvre, on ne peut plus rien pour lui ! Le premier venu qui a un brin de de susceptibilité éthique, qui ressent de la peine pour tout ce qu’il se passe de terrible et d’ignoble dans le monde, l’enfonce philosophiquement.

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Vous me reprocherez peut-être ici de m’égarer… Mais je vous ferai dire que la pensée n’est justifiable que lorsqu’elle flâne, c’est-à-dire lorsqu’elle ne poursuit pas un but prédéfini ni ne sert les intérêt de son auteur.

« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » – disait le Cyrano de Rostand. Et je dirai même plus, « Ca n’est jamais beau que lorsque ça ne sert à rien de connu. »

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38-71   Trop et trop peu de vin. Ne lui en donnez pas : il ne peut trouver la vérité. Donnez-lui en trop : de même.
_ Pensées, Blaise Pascal.

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L’ébriété, la superficialité, le rire, sont des ingrédients qu’il faut savoir manier lorsqu’on cherche la vérité. L’excès de sobriété est un excès comme un autre, pour cette raison évidente qu’il conduit à ne plus croire en la possibilité d’une Vérité.

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Or, celui qui a renoncé à avoir la vérité en ligne de mire, à quoi lui sert-il encore de parler ? Celui qui ne croit pas que quoi que ce soit au monde puisse être dit absolument Vrai, doit se taire. Car en vérité, il n’existe pas celui qui s’exprime toujours avec l’indifférence d’avoir tort. Les hypocrites seuls prétendent cela.
Un homme qui doute de tout perd l’usage de la parole. Je le sais parce que ça m’est arrivé. C’est arrivé aussi à Descartes, paraît-il.
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Il est impossible qu’il n’y ait rien… c’est-à-dire… je ne parle pas de Dieu ici… je parle de l’existence du monde. Je dis qu’il est impossible « que rien ne soit »… [d’ailleurs nous voyons bien qu’il y a autour de nous des choses… avec leurs particularités curieuses… qui existent… tandis que d’autres n’existent pas…] Le monde est. Il est tel qu’il est, avec ses limitations intrinsèques : les lapins n’ont pas de plumes, les poules n’ont pas de dents, le ciel dégagé est de couleur bleu, le soleil n’est pas libre de choisir sa course à travers l’espace. etc… Aussi curieux que cela puisse paraître. Sans quoi l’on ne se poserait pas même la question ! Si le monde n’existait pas, nous ne serions en effet pas là, – rien ne serait là -, pour nous interroger. En voilà déjà une, de certitude !

A partir de cela, il est inutile de continuer à prétendre que le doute, en soi, puisse être ontologiquement bon, et à vouloir que toute certitude soit forcément notre ennemie. – L’existence du monde tel qu’il est, est-elle en soi notre ennemie ?

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francs-maconsAu bal masqué, ohé ohé ! ♪

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J’ai vu un peu, par le passé, comment pensaient les franc_maçons (j’ai eu une prof de français, une poétesse, qui véhiculait assez brillamment leur idéologie). Et ce que j’ai compris de ces gens, c’est qu’ils allaient dans les loges pour apprendre à douter. N’y a rien de plus bête que d’apprendre à douter, et derrière cela refuser d’apprendre à savoir !

Foin de conspirationnisme, notre société occidentale crève d’une véritable idéologie, qui a ses propres frontières, c’est-à-dire ses propres limites bourgeoises.

Elle ne crève pas d’absolu, c’est-à-dire d’absence de frontières, loin de là !

Les gens limités intellectuellement n’ont pas le droit de se dire : « sans-frontières ».

Les franc-mac, comme les new-age, comme les feuges, sont limités. J’ose le dire. Comme l’était ma prof de français, ni plus ni moins.

Si nous voulons dégonfler ces baudruches enorgueillies, il faut à présent être en mesure de leur dessiner la carte du territoire de leurs limitations.
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Blaise Pascal
Pensées sur la religion et sur quelques autres sujets :

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Qui rend témoignage de Mahomet? lui-même.
J.-C. veut que son témoignage ne soit rien.
La qualité de témoins [martyros en grec, NDLA] fait qu’il faut qu’ils soient toujours, et partout, et misérables.
Il est seul.
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Que dois-je faire. Je ne vois partout qu’obscurités.
Croirai-je que je ne suis rien? Croirai-je que je suis dieu ?
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Toutes choses changent et se succèdent.
Vous vous trompez, il y a…
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Et quoi ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu? non.
Et votre religion ne le dit-elle pas ? non.
Car encore que cela est vrai en un sens
pour quelques âmes à qui Dieu donna cette lumière,
néanmoins cela est faux à l’égard de la plupart.
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Lettre pour porter à rechercher Dieu.
Et puis le faire chercher chez les philosophes,
pyrrhoniens et dogmatistes qui travailleront celui qui le recherche.
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Une lettre d’exhortation à un ami pour le porter à chercher.
Et il répondra : mais à quoi me servira de chercher, rien ne paraît.
Et lui répondre : ne désespérez pas.
Et il répondrait qu’il serait heureux de trouver quelque lumière.
Mais que selon cette religion même quand il croirait ainsi cela ne lui servirait de rien.
Et qu’ainsi il aime autant ne point chercher.
Et à cela lui répondre : La Machine.
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Synthèse de documents :

Vous analyserez les documents ci-dessous comme autant de phénomènes irritant votre susceptibilité morale. Vous décrèterez qu’ils vous parlent – à vous personnellement – de votre société. Vous arrangerez une pensée qui sache, comme la nature, faire vivre des phénomènes paradoxaux ensemble les uns à côté des autres dans un univers de sens cohérent régi par des liens logiques non artificiels.

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Ce que j’aime avec Salman Rushdie c’est que comme il a une fatwa au cul, il est LE type auquel on ne peut pas a priori s’attaquer. En quelque sorte c’est LA voix labellisée de l’Axe Du Bien.

Il est totalement IN.

C’est THE professeur de bienpensée.

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Les religions vues comme des idées faibles qui demandent des privilèges de protection (un peu comme la femme ?)… ce n’est pas inintéressant comme idée.
Il faudrait donc leur préférer les idées fortes qui prennent soin d’elles-mêmes toutes seules ?

Mais, au juste, cela existe-t-il une idée forte qui prenne soin d’elle-même toute seule ?
Une idée qui pourrait se passer des hommes, cela se peut-il d’une part, d’autre part cela est-il souhaitable ?

Et les vraiment bonnes idées, peuvent-elles compter sur le vulgaire ? peuvent-elles se passer d’hommes de qualité pour les défendre ?

Toutes les sociétés du monde fournissent-elles en tout temps des hommes aux idées suffisamment avancées pour défendre les idées avancées ?

Salman croit-il que la Vérité est amenée à triompher toujours et en toute circonstance, du seul fait qu’elle soit vraie ?
Salman croit-il vraiment que les hommes, en général, aiment la vérité ?
Et croit-il encore que quand ils l’aiment, ils l’aiment pour elle-même ?

Quelle naïveté bête !
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Une société qui drogue les hommes qui occupent ses postes les mieux rémunérés, ses emplois les plus attractifs… une société qui maltraite à ce point ses « Seigneurs de guerre » et ses figures de proue… qui transforme ses diplômés en Richard Virenque… qui fait de ses propres élites les plus dévouées des chevaux de course à œillères qu’elle destine à finir à l’abattoir… une société qui abrutit, qui dépersonnalise littéralement, ses meilleurs éléments pour qu’ils puissent travailler sans être gênés ni par leur psyché ni par leur conscience, une société qui donc élimine la pensée dans les têtes par souci d’efficacité, cette société produit-elle des hommes en mesure de veiller à la protection des bonnes idées contre les obscurantismes divers ?

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Moi, pourtant, si un jour j’écrivais un livre, je préférerais de beaucoup qu’un grand nombre de gens le lisent, et à tout prendre, le cas échéant, que beaucoup de monde se sente offensé par ce que j’aurais dit, plutôt que mes détracteurs potentiels reposent le livre avant même de l’avoir fini ou de l’avoir lu, au motif que soi-disant il ne faudrait lire que les livres que l’on aime.

Le fait de pouvoir à l’occasion être « choqué » par un écrit, est consubstantiel du fait d’avoir un vrai cœur de lecteur !
Celui qui n’est jamais choqué par ce qui se dit, par ce qui s’écrit, quel prix dérisoire accorde-t-il donc au Verbe ?
Et puis à quoi bon la liberté d’expression si l’on élimine le plaisir du combat d’idées ? Il n’y a jamais eu aucune discussion littéraire valable sans que toutes les parties ne se soient à un moment donné senties précisément offensées dans ce qu’elles avaient de plus cher par ce que l’autre disait.

A quoi, au demeurant, identifierait-on l’altérité littéraire et politique, si l’on se refusait et le droit (et le plaisir) d’être choqué par elle ?

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La peur, en cas de danger, est pourtant le premier réflexe nécessaire du combattant.
Celui qui n’a pas peur de ce qui est effroyable est soit un drogué soit un psychopathe.
Seuls les terroristes n’ont pas peur du terrorisme, voyons ! :/

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Dans le genre IN, Einstein n’est pas mal non plus.

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Reformulation rapide : « La Conscience de soi et l’individuation sont une prison. » « Il faut que les hommes se libèrent de leur enveloppe corporelle pour accéder à la fusion avec le Grand Tout. » – Il manque : « Haré Krishna ».

« Il n’existe que deux façons de vivre notre vie : l’une comme si le verre était à moitié plein, l’autre comme si le verre était à moitié vide ».

Merci Bébert. C’était vraiment très profond.

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Oh, c’est pas parce que t’as inventé la bombe atomique qu’il faut à présent plonger l’humanité dans le formol de peur qu’elle ne l’utilise ! C’est du niveau du concours des Miss France, ça, non ?

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On en est hélas déjà là. C’est un fait.

Des tractations sont en cours entre acteurs de la destruction du monde civilisé dont on considère qu’elles n’intéressent pas le populo.

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Eliphas Lévy. Le mot de la Fin. Sans commentaire.

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Euh, en même temps ça dépend de qui le déclare. Si c’est moi, par exemple, tout le monde s’en fout.
Y’a quand même des cas où la rage du rageux prête moins à conséquence que d’autres…
Y’a même des fois où la colère, elle est juste touchante : la colère impuissante, la colère vertueuse, celle qui braille d’autant plus fort qu’elle est en minorité… quand c’est un propos osé.
Voilà, comme ici.
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Sauf que la religion du progrès ça n’est pas quand même quelque chose de nouveau…
Elles a aussi ses inquisiteurs…
‘N’êtes pas né au dix-huitième siècle quand même, monsieur Rushdie… ‘pourrez pas dire que vous ne pouviez pas savoir.
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Ok. Mais en même temps l’offense pour l’offense…
Ca donne des gens qui montrent du caca dans les musées et qui se croient libres…
Vous me direz, le caca dans les musées n’offense plus personne.
Je vous répondrai : « Si, moi. Je voudrais de vrais artistes à la place.
La présence de ces bouffons m’offense personnellement dans mon estime des choses de l’Art ».
Comment ? Que dites-vous ? Je n’ai pas le droit de me sentir offensée?
Alors dans ce cas-là – le cas du caca – quel recours il me reste?
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—> Néron approuve.

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En même temps il me semble que justifier l’injustifiable, par définition,
on peut le faire, et d’ailleurs on le fait, avec n’importe quel argument.
Car les gens qui font ça sont rarement regardants quant aux arguments.
On peut utiliser un philosophe ou un écrivain mort, par exemple, pour lui faire dire ce qu’on veut.
Ca n’en décrédibilise pas pour autant ce pauvre diable, ni ses arguments.

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Ouais. C’est aussi celui qui parfois ne peut tout simplement pas y rentrer. Dans le cadre.
Et quand vous avez les cadres de la société contre vous, surtout en Amérique, bonjour la galère.
C’est pas votre sagesse qui vous fait bouffer.
Outre-Atlantique, quand on est coincé tout en bas de la pyramide sociale, dans la peau de quelqu’un qui ne gagne pas un rond, qui est traité et perçu comme la merde, à laver des vitres ou faire des ménages,
prétendre avoir des vues supérieures sur la marche du monde et l’histoire des sociétés,
je ne sais pas comment c’est vivable, et je ne veux même pas le savoir.
Déjà que même en France, on ne va plus nulle part quand on n’a que sa conscience pour soi…
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.. etc.