Ebauche d’une critique du Zarathoustra (suite du billet précédent)

DE LA NOUVELLE IDOLE

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Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est
pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États.

État? Qu’est-ce, cela? Allons! Ouvrez les oreilles, je vais vous
parler de la mort des peuples.

L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids : il ment
froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche: « Moi, l’Etat,
je suis le Peuple. »

C’est un mensonge! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les
peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour:
ainsi ils servaient la vie.

Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre
et qui appellent cela un Etat : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive
et cent appétits.

Partout ou il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’Etat et il le
déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux
lois.

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Dans DE LA NOUVELLE IDOLE, j’ai eu la surprise (je ne me souvenais plus de ce passage) de voir N. s’en prendre à l’Etatisme à peu près dans les termes auxquels nous ont habitués les libéraux actuels.

A ceci près tout de même que les libéraux omettent la plupart du temps de rappeler (et de se rappeler) que leur critique de l’Etat, (en ce qu’elle est fondée sur le caractère anti-naturel de son influence, lequel caractère anti-naturel impliquerait des conséquences impossibles à maîtriser), ne peut se faire paradoxalement qu’au nom des peuples.

L’ enracinement éternel des peuples dans la terre n’est en effet -lui- pas un artefact politique, culturel ou diplomatique… C’est un produit de la pesée des siècles, comme les stratifications géologiques, il ne dépend donc d’aucun arbitraire humain. A l’instar de l’instinct qui pousse les hommes à nidifier pour procréer, il s’agit d’un phénomène naturel.

En revanche, la création ex-nihilo d’un super-état européen ou mondial par-delà toutes les frontières pré-existantes, en ce qu’il s’agirait, si elle avait lieu, de la construction étatique la plus artificielle qui soit, aboutirait à l’archétype-même du /monstre froid plus froid que tous les monstres froids/ dont parle Zarathoustra. Comment ne pas voir en effet qu’un tel super-état, englobant toutes les nations et désirant les effacer toutes, serait celui qui, par excellence, ne pourrait pas ne pas mentir effrontément lorsqu’il prétendrait « être le peuple » ? Sur ce dernier point-là les libéraux m’apparaissent plutôt très incohérents.

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_ On comprend-là le rapport tacite qui existe entre le parti libéral et la pensée protestante : ce qui inspire un respect aveugle à la plupart des libéraux est tout ce qui est donné à l’homme par la Providence. Et inversement tout ce qui lui inspire de la défiance concerne ce qui est susceptible d’être donné aux hommes par des organisations de leur cru, qui engagent leur responsabilité, donc suppose de leur part une certaine attitude de discrimination.
Exemples : ils ont peur de l’aide accordée par les Etats aux plus démunis, de l’Eglise de Rome dont la charité se veut « Universelle », de tous les systèmes de protectionnismes intelligents, des syndicats, des corporations de métier solidaires comme la SNCF.
En revanche ils favorisent les communautarismes qui sont immédiatement fondés sur « la nature », c-à-d la communauté ethnique, religieuse ou sexuelle.

_ La raison pour laquelle le parti libéral ne se méfie pas du « monstre froid » qu’est fatalement amené à être un gouvernement mondial ou n’importe quel super-État, c’est parce qu’à ce niveau-là d’hégémonie, qui est l’hégémonie totale, l’Etat n’est plus perçu comme un état : il semble se confondre avec le Grand Tout… ou la Nature. Cela devient une entité pour ainsi dire religieuse, difficile pour les libéraux à regarder en face et à critiquer.
Mais le caractère « total » d’un tel Etat mondial n’est qu’une illusion bien sûr (une poignée de richards qui sortent des lois de leur chapeau ne vont pas changer la face du monde). Un Etat unique dirigé par une élite invisible et aveugle, n’a plus d’ennemi extérieur, mais il est rempli d’ennemis intérieurs. Un Etat unique qui a conquis toute sa planète, n’a malheureusement plus aucune légitimité sur le plan démocratique – parce qu’il n’est plus du parti de personne en particulier. Or la personne c’est le particulier. Ce qui fait qu’à moins de trouver des extraterrestre pour unir les habitants de la terre entière sous sa bannière dans une guerre contre eux, un tel gouvernement ne gouverne en réalité plus aucun pays, et bien sûr plus aucun peuple.

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Cela étant dit, rien de ce que N. expose dans ce chapitre ne peut objectivement être décrété faux. Ses prédictions tombent juste si l’on analyse ce qu’est devenu le gouvernement de la nation française : celui-ci est aujourd’hui par excellence l’institution de la négation haineuse du peuple, et il ne perdure effectivement que par des vols répétés faits à son âme, – l’activité des « politiques » se résumant à tenter constamment, pour séduire le peuple, de lui voler son âme, – c’est-à-dire de se l’approprier pour mieux l’en déposséder par la suite.

Les mauvaises conséquences de la façon dont les démocraties fonctionnent sont amplement vérifiables aujourd’hui, et collent parfaitement avec le contenu du chapitre du Zarathoustra sus-cité. Aussi je ne condamne pas totalement le sain réflexe poujadiste qui consiste à se défier des pharisaïssimes institutions de nos démocraties occidentales : il est à l’épreuve des faits. Simplement, une question demeure qui me taraude, et à laquelle Nietzsche ne répond pas. C’est une question de Churchill ou de monsieur de La Palisse :

Si l’on considère que les peuples sont trahis par les états-nation démocratiques à cause du fait-même que ceux-ci ont la particularité d’être dirigés par des gens qui ont pour fonction d’être les représentants de leur peuple,
Si cela ne peut être autrement parce que le système de la représentation crée des élites, ce qui en soi engendre la trahison envers le peuple,
alors quel système est à même de garantir une meilleure représentation du peuple ?

Et voilà où le bât blesse : la pensée de Zarathoustra n’est pas politique, elle ne concerne que le particulier érémitique, l’individu d’exception, le rêveur des sommets et des abîmes, et l’intérêt général est sa grande inconnue.

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Lou Gehrig as Tarzan, 1936 (10)

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Ainsi Parlait Zarathoustra, c’est le petit-manuel pour devenir un parfait Waldgänger. Or le recours aux forêts n’est qu’une solution de secours pour l’homme de cœur et d’esprit dont la société est devenue à ce point décadente qu’il ne peut y survivre sans se corrompre. Ainsi, il faut pour cadre au bildungsroman de l’homme Zarathoustrien, une société d’ors et déjà livrée à la Bête, à la corruption, retournée à la sauvagerie des premiers âges.

J’ai envie de dire que la morale de N. est somme toute une morale de sauvages, c’est la morale qui reste à ceux qui ne peuvent pas ne pas se ré-ensauvager, cela pour des raisons extérieures à eux-mêmes ou bien intérieures… Oui, voilà aussi comment on pourrait désigner cette sagesse-là ! Et pourquoi pas ?

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Pour moi, l’Allemagne, c’est le vœu secret constant d’un retour aux premiers âges de la barbarie, c’est le rêve du sang noble épuisé qu’on revivifie par la conquête, c’est la nostalgie de l’éternelle conquête. Ce vœu a envahi le monde. C’est lui aujourd’hui qui règne !

La France en revanche, est le vœu secret contraire du retour à l’âge d’or romain ou « salomonien », du royaume parfait, de la bonne société qui dispense ses fruits depuis sa maison et qui, assise sur son cul, rayonne. La France qui est si démodée est la patrie des plaisirs démodés tout simplement parce que le plaisir lui-même a été démodé. Voyez Nietzsche qui prétend aimer l’amour, aimer le plaisir, et ne pas vouloir être confondu avec les puritains… ne place-t-il pas tout ce qui relève de l’Incarnation tout au-dessus de tout ? Celui qui place l’Incarnation tout au-dessus de tout n’est pas le même que celui qui est fait de chair et qui aime faire bonne chair, à mon avis. Celui qui place l’Incarnation tout au-dessus de tout est peut-être le même que celui qui a inventé la pyramide de Maslow.

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Oh, je crois que j’en ai marre de rêver de jungles, de forêts, de montagnes, de neiges éternelles, d’îles désertes, de plages de sel, de voyages spécieux, de faim, de soif, de Mars, de postapocalypses et d’Amérique !

Je veux rêver à nouveau de retourner chez moi !

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Joachim DU BELLAY

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