René Noël Théophile Girard

A propos de la folie de Nietzsche

(source : Wikipedia)

Pour Girard, Nietzsche compte parmi ceux qui ont le mieux compris ce qui se joue dans la révélation chrétienne et son pouvoir de subversion de l’ordre sacrificiel que Nietzsche rêve de voir renaître au prix d’une extrême tension. Il voit dans la violence de ce refus une source de la folie dans laquelle il sombrera.

« Entre Dionysos et Jésus, il n’y a « pas de différence quant au martyr », autrement dit les récits de la Passion racontent le même type de drame que les mythes, c’est le « sens » qui est différent. Tandis que Dionysos approuve le lynchage de la victime unique, Jésus et les Évangiles le désapprouvent. Les mythes reposent sur une persécution unanime. Le judaïsme et le christianisme détruisent cette unanimité pour défendre les victimes injustement condamnées, pour condamner les bourreaux injustement légitimés. Cette constatation simple mais fondamentale, si incroyable que cela paraisse, personne ne l’avait faite avant Nietzsche, pas un chrétien ne l’avait faite ! Sur ce point précis, par conséquent, il faut rendre à Nietzsche l’hommage qu’il mérite. Au-delà de ce point hélas, il ne fait que délirer. (…) »

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Dans mes archives, Cioran avait apporté à Girard une raiponce marrante sur ce point (souvenons-nous) :

—> https://raiponces.wordpress.com/2011/09/09/cioran-le-suicidetm/

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Citations d’anthologie (+raiponces en italique)

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Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 285

L’enfant c’est l’inconscient des parents qui prend chair.

Nous sommes hypnotisés par des dieux dérisoires et notre souffrance redouble de les savoir dérisoires.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 298

Le Roi Soleil n’a pas besoin d’être intelligent lui-même pour engendrer l’intelligence. Nous nous heurtons à la bêtise de notre infini désir avec toute l’ampleur de tout notre plus profond sérieux.

Ce regard si redouté, ce regard qui est la mort de l’orgueil est un regard sauveur.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 330

Il m’ont lancé à la gueule tout le plus inconcevable, tout le pire, tout ce qui pouvait me faire le plus mal, et comme je ne partais pas, comme ils ont vu que les coups portaient, ils ont recommencé tant et plus. Je ne savais pas pourquoi ils faisaient ça. Et je ne savais pas pourquoi je restais.

Une victoire sur l’amour-propre nous permet de descendre profondément dans le Moi et nous livre, d’un même mouvement, la connaissance de l’Autre. À une certaine profondeur le secret de l’Autre ne diffère pas de notre propre secret.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 334

A un certain niveau nous sommes tous égaux, et c’est à ce niveau-là précisément que se tiennent les tragédies. ^^

L’amour, comme la violence, abolit les différences.

  • Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard, éd. Grasset, 1978, p. 363

Tout comme la foudre, l’amour est un feu du ciel provoqué par l’attirance de deux potentiels contraire et qui ne conduit jamais qu’à leur destruction. Il faut la différence de potentiels et la destruction des potentiels. Toujours. Vérité éternelle et électrique (Electre signifiant également en grec : éternité).

Il n’est pas de culture à l’intérieur de laquelle chacun ne se sente « différent » des autres et ne pense les « différences » comme légitimes et nécessaires.

La consanguinité est propice à la guerre comme à l’amour, dans la mesure où au sein d’elle les rivalités et donc les différences de potentiel se créent paradoxalement plus facilement, et avec des intensités plus fortes. Comme s’il fallait toujours peu ou prou deux personnes-sœurs pour faire deux ennemis mortels ou deux vrais amoureux.

Pour qu’un groupe humain perçoive sa propre violence collective comme sacrée, il faut qu’il l’exerce unanimement contre une victime dont l’innocence n’apparaît plus, du fait même de cette unanimité.

  • La Route antique des hommes pervers, René Girard, éd. Grasset, 1985 (ISBN 2-246-35111-1), p. 46

Ce n’est pas une raison pour envahir la Palestine !  ^^

La tendance à effacer le sacré, à l’éliminer entièrement, prépare le retour subreptice du sacré, sous une forme non pas transcendante mais immanente, sous la forme de la violence et du savoir de la violence.

  • La Violence et le Sacré (1990), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2004 (ISBN 2-01-278897-1), p. 480

Ce /savoir de la violence/ dont parle R.G. – hélas pour les instances qui prétendent détenir le savoir-sacré dans la société en question -, ce savoir s’élabore toujours fatalement après que la violence ait été exercée, et contre les personnes qui l’ont exercée. Après un épisode de violence, le sacré de ladite société subit donc fatalement une inversion des pôles. C’est la rançon de la gloire voulue par la loi du monde tel qu’il est créé.

L’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens ; elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.

  • Shakespeare. Les feux de l’envie, René Girard, éd. Grasset, 1990 (ISBN 2-246-24991-0), p. 9

Les gens qui se ressemblent on tout à faire ensemble : la guerre comme l’amour. Les autres ne peuvent jamais s’observer les uns les autres qu’à travers la grille d’une cage ou la vitre d’un musée. Il y a de la lâcheté à prétendre que la terre est trop petite pour le besoin des hommes de faire l’amour et la guerre. Au contraire, on ne fait jamais mieux ces choses que dans un vase clos.

Dans les mythes et les légendes d’où sont tirées la plupart des tragédies, la fraternité est presque toujours associée à la réciprocité de la vengeance. Un examen attentif révèle que le héros tragique par excellence n’est pas l’individu solitaire, l’Œdipe de Freud et de la Poétique d’Aristote, mais le couple des frères ennemis, Étéocle et Polynice, Hamlet et Claudius.

  • Shakespeare. Les feux de l’envie, René Girard, éd. Grasset, 1990 (ISBN 2-246-24991-0), p. 334

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Le nouveau réactionnaire, ce n’est pas moi. Moi je sais jouir parce que tout dans ma vie de matrone me rappelle que mon désir de puissance et de jouissance est destructeur, tabou, antique, est interdit.

Le nouveau réactionnaire, le nouveau grisâtre, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi.

Moi, parce que je manipule le feu du foyer, qui est le seul feu avec lequel on ne peut pas jouer sans sortir de l’espace du divertissement, moi je suis rouge. Que je le veuille ou non et quoi que je fasse pour me terrer dans mon rôle ou pour m’en échapper.

A chaque pas en avant pour la mère que je suis, volontairement ou non, c’est une entaille non dans le médium de l’artisan, mais dans la chair de ma chair.

Je modèle non la glaise mais la vie ; que je le veuille ou non, parce que le lien du sang n’est pas une chose qu’on peut renier, parce qu’il continue à vivre malgré soi et en dehors de soi même lorsqu’on le renie… Et parce que je ne suis pas un homme soit-disant « libre » mais une mère qui sait pertinemment qu’elle ne l’est pas, d’ors et déjà, consciemment ou non, nietzschéennement ou non, je crée.

Parce que j’enseigne la vie et j’enseigne à la vie, même lorsque je n’écris pas, je fais des choix, je crée des impossibles, donc je crée.

En derniers recours, lorsque le monde n’aurait plus aucun sens pour personne, parce que les cris de mon enfant continueront de m’atteindre, je serai encore la dernière s’il faut à le porter.

Quand on ne comprend plus la souffrance, quand on n’entend plus les cris des enfants, quand on perd de vue leur attente interloquée au jardin d’enfant, à la cour d’école… cet air de dire : et maintenant ? que faisons-nous ici ?… – Quand on noie le souvenir des yeux des seuls interlocuteurs valables, – à savoir : les yeux qui sont là pour comprendre – dans la cacophonie du monde, c’est là que le réel perd de sa substance.

Les enfants nous regardent et nous disent : « Alors, à quel jeu joue-t-on ? »

Celui qui n’a pas le courage de dire : « Nous jouons à souffrir », celui-là promet à son enfant le meilleur et ne lui laisse que le pire.

La substance du monde c’est la souffrance et son prix. Lorsqu’on ne sent plus cela on ne sent plus rien.

Trop de douleur pousse les gens à refuser de payer, pas assez les laisse accroire que tout est gratuit.

Mais chaque jour a sa nuit. Ces décrets nous précèdent.

Les grisâtres d’aujourd’hui n’ont plus de bon-sens, parce qu’ils ont voulu jouir de tout. Mais on ne peut jouir de tout sans souffrir de tout. En fait ils ne jouissent de rien, faute de connaître les prix en vigueur dans le monde tel qu’il leur a été légué.

On aurait dû leur apprendre que les seules personnes qui savent jouer et rire sont les personnes sérieuses. Mais on ne le leur a rien appris du tout, et on ne leur a pas appris à être sérieux. Parce qu’ « on » était lâche, on leur a juste donné envie de joies qu’on leur a présentées comme étant gratuites alors qu’elles étaient tout simplement hors-de-prix.

Il faut beaucoup de chaos pour donner une étoile, beaucoup s’être ennuyé pour commencer à distinguer ses propres priorités, avoir filé des quintaux de laine pour commencer à ressembler à une princesse, et avoir refusé beaucoup d’amour pour s’accrocher un semblant de particule à la poitrine.

Il faut même être tombé au fond de soi-même au moins une fois pour s’être un jour incarné.

Tomber amoureux n’est qu’un divertissement. Mais un divertissement à la portée seulement de ceux qui sont d’ors et déjà incarnés – à la portée de ceux, donc, qui possèdent en eux une gravité intérieure où tout tombe, et qui ne craignent pas d’imposer à autrui le respect religieux de cette gravité.

L’essentiel se trouve donc encore au-delà des petits cœurs et des fleurs bleues. L’essentiel se trouve dans l’imprenabilité du BASTION moral de celui qui prétend éventuellement se payer une petite excursion en territoire d’altérité.

Le nouveau grisâtre, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi. Le nouveau grisâtre c’est celui qui a perdu le sens de la vie parce que, faute de couver en son sein une force d’en-vie à la mesure de ce qu’il visait, et plein de vanité à force de ne pas sentir les valeurs sur lesquelles il était assis, il est devenu stérile.

Le nouveau grisâtre, le nouveau bourgeois, c’est lui :

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Une seule réponse à lui faire :

*BASTION !*

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