Oser

 

A Vichy, novembre 2015

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Les collaborateurs sont bien trétous les mêmes.
Ils vont comme la feuille où le vent les promène.
Ni des durs ni des doux : les drames les traversent.
Les abominations à leur yeux se renversent.
Désireraient-ils crier, ils ne font pas de bruit.
Tout juste ont-ils encore assez d’os pour l’ennui.
On les a convaincus que le monde allait bien.
Leurs yeux sont décillés : ils ne distinguent rien.
La vie la mort leur font un infâme potage
dont l’insipidité est tout leur héritage.

***

L’hiver avait été si long cette année-là
que le printemps venu tout était jà fauché
Les passereaux, avant de tomber au verglas
tous les grains endormis avaient su dénicher

Du Diable auquel chacun était venu se vendre
nul ne connaissait plus la fin du territoire
Et celui-ci tout seul enfermé dans décembre
interminablement bambochait sa victoire

« Allons, de la musiqu’ ! Cela manque de ris ! »
S’écria-t-il soudain, interpellant ses spectres.
« Vous êtes bien sérieux ! Avec vous je m’ennuie ! »
Le diable grogna-t-il, contemplant la fenêtre.

_Il est vrai ! Qu’une fois, au moins, cela soit dit !
En l’homme est un grand feu qui lorsqu’il a brûlé
Ne laisse-t-aux viveurs qu’un noir habit de suie
Qui ressemble à celui que l’on voit aux curés.

Mais le dévot encor’ tient son amour en cage !
En le serrant, on sauve un cœur de porcelaine.
Quand l’autre a l’assurance, de par leur saccage
Qu’âme, cœur et chagrins ne soient plus un problème.

_ La Tempérance est chère, le dégoût bon marché.
Fragiles sont les saints. Solide est la nausée !
On érige des forts dans un pareil enfer
Qui ne craignent rien, pas même la misère.

_A quoi bon l’épiderme frileux conserver
Quand lorsqu’on a bien joui, une armure est donnée ?

« A quoi bon ? » fait Satan ! « Mais afin de me plaire ! »
« J’aime entendre le chant de ceux dont l’âme est claire
Je n’ai cure des vieux qui ont les dents gâtées
S’il n’y a plus de puceaux, qui va venir danser ? »

_Tu auras, cher Démon, ce qu’il reste sur terre
La chair est faible hélas, seul l’airain t’est resté.

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Contes cruels (et indépassés)

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Calmann Lévy, 1893 (pp. 34-51).

DEUX AUGURES

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Surtout, pas de génie !
(Devise moderne.)
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Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, par exemple, que je vous offre : « Endurer, pour durer ! » vous qui, perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, vous êtes dit, tout bas : « Ô presse puissante, à moi tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle ! » vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en démence veut qu’on lui dise, — vous pensez, humbles et pauvres, que vos pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles ?

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