« LE BEAU THULE CON »

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Première partie :
– Blague du Surhomme
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Règle d’or :

On ne relativise pas avec la Générale de la Relativité !
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A rapprocher de la réplique fameuse qu’un jour, selon Crouzat, Botul aurait rétorquée à Gide :
« Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, ou alors quoi ? La Bonne ? »

→ La Métaphysique du Mou,
« Ou alors quoi ? », Le dossier, Pièce 5,
Jean-Baptiste Botul.
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Si je devais définir l’être vivant, je dirais qu’il est un bastion en mouvement, qui possède les moyens de son propre mouvement, lesquels moyens sont en quelque sorte inscrits dans la « charte » de son ADN.

Pour une Charte du Bastion de la Cohérence de la Réalité

L’homme est un système immunitaire dont l’intérieur est normalement séparé du dehors par une peau, et qui lorsqu’il ne se sent pas agressé par ses congénères, utilise volontiers cette peau pour avoir des échanges avec eux. Les seuls échanges qui soient réellement désirables pour lui sont les échanges de sensations, c’est-à-dire techniquement parlant des stimuli neuronaux : des échanges en esprit qui se passent dans l’esprit. Car lorsque c’est la matière qui est à l’intérieur d’un homme qui à proprement parler se répand sur le pavé, c’est-à-dire ses tripes et son sang qui s’écoulent, alors on ne considère plus qu’il s’agisse pour lui d’un échange profitable. « Lui », ce sont normalement des tripes recroquevillées en gros bouillons sur elles-mêmes et un sang qui circule en vase clos. Au-delà de ça, il n’y a plus de « Lui », il n’y a plus de « profitable », il n’y a plus de sensations, donc il n’y a plus d’échanges. L’ouverture d’un esprit ne saurait nullement être favorisée par une fracture du crâne et un cœur qui s’épand n’est pas une poitrine qui a reçu un coup de sabre.
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_Qu’est-ce que la vie sinon l’usufruit d’un agrégat de molécules ?

Papa Goncourt

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Il en va de même pour la santé mentale que pour la santé tripale : un homme, tel qu’il se perçoit lui-même, n’est-il pas la somme de ce en quoi il croit, cherchant un moyen de se perpétuer dans l’être en vainquant ce en quoi il ne croit pas ? Un homme qui se refuse à croire en quelque chose, ou plus précisément qui refuse d’entendre qu’il est impossible de vivre normalement sans croire en quelque chose, est un homme qui refuse l’idée d’un système immunitaire moral chez l’homme. Cependant il y en a bien fatalement un, comparable (et sans doute lié) au système immunitaire somatique. Il est de notoriété commune que les maladies de l’esprit, comme la dépression, ont des répercussions sur la réactivité de l’organisme physique aux agressions physiques extérieures. De même, est absolument évident que les individus en bon état de marche possèdent des défenses intellectuelles et des barrières psychologiques destinées à « tenir ensemble » leur esprit. Ce n’est pas parce que nous parvenons parfois à nous dépasser nous-mêmes en transcendant les limitations de nos propres intellects que pour autant ces limitations n’existent pas. La construction de nos limitations intellectuelles est la signature-même, et l’expression ordinaire, de nos personnalités.

La personnalité d’un homme n’est certes pas gravée dans le marbre, elle est évolutive et peut être modifiée par toutes sortes de procédés (notamment par les modificateurs de la conscience que sont les drogues). Mais il demeure envers et contre tout une nécessité psychologique absolue que chacun puisse considérer son esprit comme « un », c’est-à-dire singulier et unique. Un esprit par définition travaille à redéfinir perpétuellement sa singularité envers et contre la multitude. Un esprit en bon état de marche ne cherche pas à être « plusieurs » en lui-même, car être plusieurs dans sa tête est un autre nom pour la folie.

Nota Bene pour plus loin : Vu sous cet angle, il n’y a guère de différence ontologique entre ce qu’exige, en terme de prouesses mentales, du premier quidam venu, la survie intellectuelle ordinaire dans le flux corrosif du monde moderne, et ce que les philosophes XIXe et les idéologues du XXe attendaient en idéal de l’intelligence supposée supérieure de l’ « Homme Nouveau ».
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Le Surhumain en quatre façons, ou tel que traité par les meilleurs auteurs :
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  1. Quand Nietzsche conceptualise l’Homme Nouveau (qui n’est pas autre chose que l’homme moderne), il n’en parle pas seulement comme d’un homme d’action (a.k.a : un être en mouvement qui serait fondu dans le mouvement général).
    [Le mouvement, la vitesse, le temps de l’action des hommes d’action, comme définition du modernisme, c’est la définition fasciste (c’est-là notamment le manifeste du futurisme en peinture). C’est-là aussi la définition qu’en donne le monde actuel. Ne nous étonnons pas dès lors que ce dernier offre le visage concentrationnaire que nous lui connaissons.]
    Quand Nietzsche conçoit l’homme nouveau, il en fait avant toute chose une sorte de christophore ou d’Atlas. En effet, celui-ci ne se contente pas de se mettre en marche : il le fait en portant le monde sur son dos.
    N. nous donne à appréhender, via son archétype du Surhomme, un représentant exemplaire de l’Humanité qui avancerait en emportant avec lui dans l’avenir, le poids des siècles, la mémoire du monde, la mémoire de la civilisation, et la responsabilité de ses ancêtres sur ses épaules. Fort de cela, en se mettant lui-même en mouvement, le nouvel-homme nietzschéen met également son fardeau mondial en mouvement : il est en quelque sorte « enceint » d’un avenir dont ses actions héroïques vont le faire accoucher.
    Ainsi, il faut bien voir que l’homme nouveau nietzschéen n’a rien de commun avec l’homme nihiliste, il est au contraire en quelque sorte le « père de la culture ». C’est l’ancien fils devenu « nouveau-Père » qui, en l’absence du Père ancien mythique, se porte volontaire pour créer de nouveaux mythes. Fort de sa responsabilité filiale, fort d’un devoir de mémoire envers ses aïeux, en l’absence de ces derniers, ce héros décide donc de décider à leur place ce que la Civilisation qu’ils lui ont léguée doit devenir. Il manie la colle et les ciseaux dans les textes sacrés, et il prend éventuellement la responsabilité d’en briser certains repères pour en « repriser » certains trous.
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  2. Pour Jung, l’homme moderne, de la même façon que pour N. , a beau vivre dans un environnement où beaucoup des repères culturels et cultuels de ses ancêtres ont été brisés/déplacés, il n’en demeure pas moins soumis à l’influence en quelque sorte du « fantôme » des mythes anciens, des « vieilles tables », des « vieilles lunes »… Jung appelle ce capital religieux fantôme : l’Inconscient Collectif.
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  3. Pour Pauwels, de la même manière que pour Jung (dont il s’inspire), les mythes anciens n’ont pas disparu, bien au contraire. Selon lui, à la faveur de l’abandon des cultes païens et chrétiens traditionnels, c’est-à-dire lorsque ces cultes ont cessé d’être tenus en bonne et due forme par des prêtres et contenus dans des temples, la substance des mythes anciens s’est répandue partout.Dans l’esprit de Pauwels, qu’on peut considérer comme l’un des « Papes » de l’esprit New-Age des années 70, l’ « énergie » des religions anciennes, en retournant « à la nature », a été libérée partout, a investi toute chose, et, comparable à une âme mondiale, sa substance est devenue potentiellement accessible à tous les hommes d’intuition, à tous les hommes éclairés, – l’accès à la prêtrise dès lors ne nécessitant plus de revêtir un habit sacerdotal, la fleur à la boutonnière devient condition suffisante.
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    _A noter ici que Jésus apparaît être devenu un vrai hippie le jour de sa Parabole du Semeur.
    _Saint Patrick brandissant le trèfle à quatre feuilles semble aussi être un pionnier du FlowerPower.
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    Il y a ainsi aux yeux de Pauwels (et par extension aux yeux de tous ceux qui se réclament du mouvement hippie des années 70) une trame mythique susceptible d’expliciter le monde, de lui restituer son signifiant, qui est disponible partout aux intelligences éveillées, c’est-à-dire aux yeux qui savent voir. Cela fait en quelque sorte un grand quadrillage, une nappe de repères jetée sur toute chose, qui permet à l’intellect instruit de ces vérités cachées depuis la fondation du monde, de décoder le fonctionnement du réel.En effet, le Voyant est celui qui en quelque sorte se « connecte » à ce qui s’apparente en l’espèce à une source de connaissance totale, infinie, et il est dès lors en mesure de raviver aussitôt tous les tabous enfouis sous les apparences. Lesquels tabous sont, comme chacun sait, la profondeur, la densité, la gravité, enfin le sens immanent de la vie (_ou encore son « sel », pour parler en style biblique). C’est-à-dire que le Voyant est en mesure dès lors d’exhumer l’échelle de valeur sur laquelle toute valeur (morale ou matérielle) ici-bas est indexée.Certains s’aviseront peut-être de penser, au regard de tout cela, que les kabbalistes juifs adeptes de la purification par le Erouv font peu ou prou le même métier que les néo-druides Voyants en sandales des Babos, adeptes de la purification par le Tofu… et ils n’auront pas tort. Il suffit d’avoir feuilleté une fois le magazine Planète pour savoir que les hippies se sont toujours intéressés aussi bien aux mystères des runes qu’aux mystères de la kabbale, et cela sans hiérarchie aucune dans l’ordre des savoirs. Mais les chimistes particuliers des rois de France et les Croisés ne le firent-ils pas également en leur temps? Honni soit qui mal y pense… et surtout, surtout, peace&love !
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  4. Jünger, de son côté, qui est également un auteur à agréger naturellement au mouvement New-Age (ne serait-ce que parce qu’il a pris beaucoup de drogues dans sa jeunesse), nous explique, et entend bien nous démontrer tout au long de son œuvre, que lui ne s’est pas contenté de percevoir intellectuellement la « trame » du sens universel dont il a été question au sujet de Pauwels. Lui, qui est une sorte d’athlète du Divin, il l’a trouvée, il l’a montée, il l’a domptée, et a dansé dessus depuis sa puberté jusqu’à ses 90 berges, comme l’étoile du petit matin.
    Ce qu’il y a de plus avancé en terme de rapport au surhumain chez ce dernier auteur, comparativement aux autres précédemment évoqués, c’est qu’il ne se contente pas de dire que la source de la connaissance Totale existe : il nous dit qu’il l’exploite au quotidien pour son écriture, comme on exploiterait tout simplement le filon de l’or philosophal.Dans sa jeunesse, quand il est soldat d’élite pendant la guerre de 14, il progresse à pied, carnet de notes en main, entre les sifflements d’obus et les dépouilles mortelles de ses camarades, sur la trame des vérités cachées depuis la fondation du monde, comme le danseur de corde nietzschéen progresse en esprit par-dessus la béance du vide métaphysique. Les étoiles, alors, comme dans la chanson, ne parlent que de lui, et il ne craint pas la mort.Dans sa vieillesse il ne fait plus qu’exploiter la trouvaille des premiers jours ; il demeure ainsi, pour sa postérité, le gars qui a voyagé de l’autre côté du miroir et qui en est revenu. Il élabore alors, en persévérant dans cette voie royale qu’il a choisi et qui l’a choisie, dont il est le champion tout désigné, une vision du monde très personnelle, une « vue-d’en-haut », un chouia hallucinée, qu’il charge de nourrir, comme un fleuve de sens, la veine de son imaginaire.Son univers symboliste, composé essentiellement de vastes et grandioses paysages mentaux, parcourus par des héros conceptuels qui incarnent des civilisations qui montent et qui chutent, ses actions se situant quelque part dans un passé inventé, dans un temps-des-contes éternel, ressemblent à bien des égards à l’Heroïc Fantasy de Tolkien. Or il faut savoir que ce dernier fut justement son contemporain : ils virent les mêmes carnages, connurent la même terrible Der-des-Der. Peut-être est-ce pour cela qu’on sent la fin des temps plus proche de ces deux auteurs qu’elle ne l’est de la moyenne des hommes.

    Jünger a créé bien des noms pour nommer le fil d’Ariane ténu, départageant la vie et la mort, sur lequel il a dansé pieds nus étant adolescent, cette « trame » des mythes qui servent selon lui de fondations au réel : il évoque notamment, lorsqu’il s’essaie à lire l’avenir, des « plans » et il prend la peine de détailler opiniâtrement la perception qu’il a de ces « plans ». Cependant les mots ne sont que des métaphores, des feux de signalisation qui indiquent le signifiant sans pour autant l’enfermer, et cela Jünger le sait fort bien.

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_Nul ne sait mon nom et nul ne connaît ce refuge.
Ernst Jünger

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Mise en garde expéditive :

Afin de circonstancier un peu tout ce fatras conceptuel, il faudrait toujours se souvenir d’une chose : que les visions Jungiennes, Jüngeriennes, Pauwelsiennes et Nietzschéenne se sont avant tout attachées à représenter au public ce à quoi allait fatalement être amené à vouloir devenir l’homme moderne. Car, qu’est-ce que l’homme moderne, sinon l’homme capable de rester humain tout en relevant les nouveaux challenges intellectuels propres à la vie moderne ? Or, en quoi est-ce autre chose que l’homme moderne, ce qu’il a été convenu un temps de dénommer : « l’Homme Nouveau » ? [Un temps, c’est-à-dire quelques décennies seulement durant, à l’aube de la grande célébration eschatologique façon « Hiroshima mon amour » dont allait faire l’objet l’avènement du troisième millénaire de l’ère chrétienne.]
_ Si l’on perd de vue cela, on coupe le fil de l’Histoire, purement et simplement.

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Le surhomme, cette perle de culture.

Une fois cette première évidence admise, ce qu’on ne souligne pas suffisamment souvent, à mon avis, c’est que le grand point commun des définitions du Surhomme dans le style de ce qui a été développé plus haut, est d’en faire une sorte de grande Bibliothèque d’Alexandrie ambulante. Car, ne se doutant pas du grand mouvement de déculturation général qui allait caractériser le millénarium, les visionnaires que furent Nietzsche ou Pauwels se représentèrent systématiquement l’homme du futur non pas juste comme un docte, non pas juste comme un clerc platement cultivé (à leur image), mais à proprement parler comme un être-de-culture. Comprendre : dont la substance-même est de la Culture en barre, mise-en-forme et mise-en-branle par une âme.

« Mon mari est comme une poule qui aurait couvé des canetons.  Ils vont tous à l’eau ! »

→ La femme d’un professeur, dans le Journal des Goncourt ;
citation approximative.

C’est-à-dire que là où l’homme vulgaire est, selon la Bible, pétri de glaise, l’homme nouveau est, selon les New-Age, à proprement parler pétri de culture. [Attention, révolution ontologique à 360° !] C’est pour cela, en fait, qu’il n’a pas besoin d’éducation ! L’enfant indigo EST le contenant graal-ique et la mise-en-oeuvre humaine de toutes les Connaissances, il n’a pas besoin d’être éduqué.

L’homme ancien, tel qu’il est perçu par les meilleurs auteurs classiques, qu’est-ce, sinon un animal pensant, un singe singeant, à peine dégrossi ? [Voilà ce que se pensent au fond les New-Age. Et ils ont bien raison.]
L’homme ancien, puisqu’il porte avec lui la honte d’avoir été modelé par Dieu à partir de la plus basse matière qui soit – de la boue, pensez-donc ! -, doit sans cesse travailler à surmonter sa propre pesanteur pour s’élever dans les hautes sphères de l’esprit.
L’Homme Nouveau ne connaît pas ce problème.
L’Homme Nouveau EST l’esprit. Il est un pur esprit peut-être dépourvu de mains, diront les sceptique… [De même que l’homme de main est dépourvu de pieds diront les malades de l’Absurde qui ne respectent rien.] …mais quoi qu’il arrive, il est un esprit en marche !
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_Top délire !

On est en effet en droit de penser que le surhomme Nietzschéen, Jüngerien ou Jüngien a été conçu de façon immaculée. C’est un être épargné de toute souillure originelle qui, tel un César ou un Christ, possède un Destin pour toute identité.
Il EST en soi le projet.
Il EST son propre leg à l’Humanité.
Il est l’Homme-Livre.
Et c’est pourquoi il est fait pour l’accomplissement et ne se rend coupable d’aucun péché lorsqu’il s’accomplit, quelle que soit la voie empruntée.
[Alors que l’homme ancien, lorsqu’il ne visait jamais dans la vie que son épanouissement personnel, et prétendait devoir y accéder par n’importe quel moyen, n’était (au mieux) qu’un monsieur-sans-gêne, un marcheur sur les arpions d’autrui : c’était un vulgaire. Et ça ‘faut l’savoir !]

Ainsi, la grande nouveauté du néo-type consiste en ce qu’en tant que fils de l’idée et de l’idéal, modelé à partir d’un matériau de base non plus naturel mais purement culturel, il n’aspire non plus à tant à s’élever qu’à s’Incarner.
[Ce qui fait que toutes les têtes d’ampoule qui sont de purs esprits vaniteux montés sur de tout petits corps de rien, ont bien raison de se fantasmer en surhommes, vu qu’ils en sont d’ors et déjà. Le Surhumain, ne peut-il pas effectivement se résumer ainsi : une sorte de projet grandiose, trop grandiose, dont l’unique défi existentiel consiste à accéder à l’existence?]

>Introduire ici la B.O d’Orange Mécanique : Purcell-Gardiner, The Funeral Of Queen Mary.<

Ce dont témoignent les textes et les biographies des auteurs New-Age, c’est qu’en somme L’Homme Nouveau n’a pas commencé en prenant corps dans le sein d’une femme, mais en prenant la poussière dans les bibliothèques. Ainsi, dans sa vraie genèse, le surhomme a d’abord été façonné en esprit par des affreux-bonhommes – des graines d’alchimistes, des amants impuissants de la Cornue. Or on est en droit de supposer que la nature (et par extension le corps des femmes) avait dans un premier temps désespéré ces vieillards métaphysiques et que c’est la raison pour laquelle se sont lancés dans un second temps dans la grande aventure philosophallique que l’on sait. Le but était évidemment de faire porter à terme – en utilisant ces deux grands vecteurs de bullshit que sont la rééducation des masses et la dictature de la Mode – à de vrais matrices de chair, le germe viral de leurs projets de civilisation.

Du sexe et des rêves – vieille recette

Aussi bien pourrait-on dire que l’Homme Nouveau a été exhumé, tel un monstre de Frankeinstein ou un incube, à partir d’une sélection savante de concepts poussiéreux – autant de morceaux morts – issus des grandes mythologies du monde. Et c’est pourquoi le désir de l’Homme Nouveau, s’il existe, ne saurait être de nature platement sexuelle : il est avant tout destiné à être le désir d’un narcisse, c’est-à-dire un désir platonique de soi-même. Car le désir propre à L’Homme Nouveau a été puisé non pas dans la contemplation des femmes désirables, mais dans les récits d’aventure, les épopées revisitées, les poèmes célèbres, les élégies religieuses, c’est-à-dire dans la célébration d’une virilité fantasmée se portant sur des objets de désir également fantasmés.

Quant à son imaginaire, s’il fallait définir l’imaginaire d’un hypothétique Surhumain, il ne saurait non plus être véritablement personnel, puisqu’il serait le fait d’un être qui serait déjà en lui-même, et à ses propres yeux qui plus est, une sorte de construction chimérique, – une imagination. Un mythe peut-il inventer des mythes ? Là réside une vraie question. Des mythes et des contes populaires ont été appris par cœur par les centaines de générations de nos aînés, mais nos aînés, mais nos formidables et terribles aînés, pour autant, ont-ils vécu eux-mêmes d’une vie mythique ? Aujourd’hui quand nous nous retournons sur ce que fut la vie quotidienne des anciens, sur son caractère violent et tragique, nous serions tentés de le penser. Mais cela n’est pas possible, n’est-ce pas ? Car si les créateurs homériques des récits homériques avaient d’ors et déjà incarné leurs propres imaginations, alors ils auraient déjà été Le Surhomme, et alors Le Surhomme n’aurait plus eu besoin d’être inventé ! Qu’une telle chose soit possible aurait pour conséquence déplorable de laisser penser que l’histoire du XXe est en quelque sorte une non-histoire, enfin une histoire basée sur un malentendu.

Quelqu’un a mal entendu ?

Contrairement à nos rudes et prosaïques aïeux, l’origine du Surhomme tel que théorisé par les théoriciens est tout sauf le cul des vaches ! tout sauf la glèbe ! Son origine, comme on l’a dit plus haut, est au contraire une sorte d’élixir de quintessence de civilisation. L’Humanité Supérieure est la Culture incarnée ! La civilisation pousse-t-elle sur les arbres ? Fait-on de la culture au cul des vaches ? Qui pourrait croire cela ? Moi je ne le crois pas.

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Mao a dit que l’intellectuel devait retourner à la terre,
Taine (ou un autre) a dit que l’Eglise était une plante,
que la foi était une plante,
que Dieu lui-même était une plante,
Botul a dit que le contraire était tout aussi vrai ;
mais que le faux et le vrai n’étaient quand même pas la même chose,
ou alors quoi ?

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L’Homme Nouveau est à la base une pure vision de l’esprit, une spéculation qui cherche désespérément à s’incarner. Il ne descend pas des arbres ! [Il y monte?] Tandis que l’homme… euh. Celui qui n’est qu’humain, que trop humain… celui-là est incarné… et alors ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible de vouloir être incarné quand on est d’ors et déjà incarné ! Vouloir être ce qu’on est déjà, c’est un truc de surhomme, par définition. Or le vulgaire ne peut pas être le surhomme. Sinon les mots n’ont plus de sens. Et le surhomme n’est pas incarné. Car s’il l’était, il ne pourrait plus vouloir l’être… ou du moins il le serait de la façon dont seul sait Etre le surhomme. Il serait incarné, mais en mieux. Il le serait meilleurement. Et cela se verrait, oh oh ! Il n’y aurait pas lieu de confondre ! Car le vulgaire s’incarne vulgairement, c’est dans sa nature. Tant va la cruche à l’eau que la pierre qui roule suit sa pente. Et qui a bu boira et euh… ahem ! Ha ha.

Plates excuses au lecteur : ceci était un bug.

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Pas folle la guêpe

Une femme qui prétendrait qu’elle peut s’auto-configurer pour engendrer une version charnelle – donc la seule version qui vaille – de l’Homme Nouveau, une femme qui réussirait à faire croire à cela, aurait définitivement beaucoup de succès ! Vu que ce dernier pourrait être appelé « l’Homme-désir-des-hommes », la femme qui serait sa mère serait la mère du désir des hommes. En voilà, une place à prendre ! Hé hé !

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Lundi 22 octobre 1866

Tout de suite, aujourd’hui, chez Magny, la conversation s’élève à la pluralité des mondes, aux hypothèses de la population des planètes. Comme un ballon à demi gonflé, elle tâtonne l’infini. De l’infini, on est naturellement amené à Dieu. Les formules pleuvent. Contre nous, plastiques, qui ne le concevons, s’il existe, que comme une personnalité, comme un être figuré, un bon Dieu à la Michel-Ange avec une barbe, Taine et Renan et Berthelot jettent les définition hégéliennes, le montrent dans une diffusion immense et vague dont les mondes ne seraient que des globules, des morpions. Et se lançant dans l’esquisse adorative d’un Tout vivant, Renan arive à comparer Dieu, son Dieu à lui, le plus religieusement et le plus sérieusement du monde, à une huître !… Sur le mot, la table part d’un énorme éclat de rire, auquel Renan lui-même se laisse entraîner.

Jules et Edmond GONCOURT,
JOURNAL, Volume II.
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