« LE BEAU THULE CON » (suite)

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Deuxième partie :
– Blague du relativisme général
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Qu’est-ce que « l’homme ordinaire » ? Qu’est-ce que l’homme qui n’est pas nouveau ?

A priori, il me semble qu’on peut dire aussi de l’homme ordinaire qu’il est un « système », un système à la fois physique et moral, qui doit tenir ensemble son unité dans une quête de sens permanente. Or toute quête de sens passe nécessairement par une quête de sensations : pour qu’une chose ou une idée fasse sens pour un homme, il faut qu’il l’aie sentie. Signification et sensation sont deux choses jointes : dans l’esprit on les dissocie, mais pas dans la vie.

Hosanna ! L’homme-système est déjà né !

Pourquoi la nécessité que cette « quête de sens » soit permanente ? et pourquoi ne pourrait-on pas avoir un jour, dans un passé mythique, trouvé pour toujours ce qui est censé donner pour toujours un sens à la vie ? Tout simplement parce que si ce qui qui fait sens est tout ce qui passe par les sens, les sens étant dépendants de l’existence physique, notre capacité à saisir le sens du monde est donc, tout comme notre existence physique, soumise à la temporalité.

L’important c’est la quêêête !

Quoi qu’on en dise,

_tout un chacun étant dépendant de son corps pour se perpétuer dans l’être,
_personne n’étant capable d’  « être » de façon immanente, sans travailler perpétuellement à se perpétuer dans l’être (via notamment des activités frustes du type, manger déféquer dormir),
_tout le monde étant victime du temps, périssable, influençable par les agressions extérieures et sensible aux changements d’humeur de tous les jours, alors…

…alors « le sens de la vie » n’aurait-il pas changé depuis la création du monde, il demeure cependant, pour nous autres qui devons nous accrocher tous les jours pour rester dans la vie, l’objet d’une perpétuelle reconquête.

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Hélas, demeurer toujours un être « doué de sens », pour l’homme, ne va pas de soi. A la base déjà, cela se cultive. Les capacités de compréhension du monde que l’espèce humaine se targue de posséder ne sont pas des capacités natives : il faut d’ors et déjà pour qu’elles se développent qu’elles soient favorisée par un environnement adéquat. Cet environnement s’appelle : la culture.

Parce que la culture c’est pas pour les cons

Pour ce faire, il faut que ce qu’il y a de doux et de bon en l’homme fasse l’objet d’un minimum de préservation. Un homme élevé par des bêtes, comme s’il était une bête, n’ayant pas connu d’autre exemple que celui de la Bête, ne sera jamais autre chose qu’une bête, et subséquemment, ne deviendra jamais un être de culture. En suite, une fois qu’un homme a accédé un temps au stade supérieur d’évolution qu’est l’Esprit Critique, rien n’est plus difficile pour lui que de résister chaque jour à la tentation de faire marche arrière. Surtout par les temps qui courent, vu le peu de cas qui est fait des êtres de culture, vu le degré fou de grégarité simiesque dont est atteinte la grande majorité de nos contemporains, il est parfois difficile de ne pas devenir l’ennemi du corps social lorsqu’on a un peu d’indépendance d’esprit.

Parce qu’être ouvert d’esprit, çay bieng ♪

Ainsi, l’homme qui pense, quand bien même donnerait-il l’impression d’être bardé de certitudes, ne peut, s’il pense, se contenter d’être seulement un bastion fermé. Son bastion mental, aussi longtemps qu’il fonctionne, est comme une cité intérieure : il possède sa place de marché, ses lois, sa Constitution, son trafic.

De telle sorte qu’il faut à l’homme travailler perpétuellement – ne serait-ce que pour que son « petit moulin » ne manque jamais de grain à moudre –, à ne pas encombrer son intériorité d’ordures, ou tout simplement à ce que que les lois par lesquelles il prétend se gouverner lui-même soient respectées chez lui.

>Insérer ici gravure de la « cité intérieure » XVIIIe s.<

Le bastion mental d’un homme, si cet homme ne pense plus, se met tout simplement à se dissoudre : sa bouche se met à parler de la voix du troupeau et de l’époque… l’individu devient impossible à interroger sur ses convictions, qui d’ailleurs n’en sont plus… l’aquabonnisme, le doute, la lâcheté, la complaisance, la fatigue et la vieillesse ont raison de sa lucidité.

Le « bastion » moral d’une personne, si cette personne n’est pas en mesure de se mettre chaque jour à la page, – à la page des défis qui sont proposés chaque jour à l’homme-qui-vit par ce qu’il vit –, n’est plus un bastion moral. Car alors il n’est plus le siège de la pensée d’un individu en train de penser le monde qui l’entoure, il n’est plus que lettre morte.

Parce qu’y-en-a qui sont pas à la page, et ça faut l’savoir. Je vise personne.

Ainsi, c’est sur tous les plans et à tous les niveaux, que l’Homme – nouveau ou ordinaire, peu importe – est nécessairement un « bastion  » qui échange. Nous avons besoin de boire de l’eau et d’expulser de l’eau pour renouveler l’eau qui compose les cellules de notre corps, et c’est selon le même principe que le bastion intellectuel est la condition sine qua non de l’échange intellectuel. C’est bien simple : pour qu’il y ait échange, il faut qu’il ait bastion !

Tu n’es qu’une petite goutte d’eau de mer dans l’océan mais l’océan aussi c’est de l’eau de mer donc n’aies pas honte de ta petitesse car Dieu est grand. Wait… What ?!

Oui je sais, ce que je dis est un peu bateau, mais c’est pour cela qu’il faut le répéter :

L’homme qui ne travaille pas ardemment, chaque jour, à se maintenir en état de marche (par la nourriture, par le sommeil.. etc.) est un homme qui se délite. Un homme qui ne s’occupe jamais de la poussière qui est chez lui se retrouve à habiter un endroit sale. De la même manière, un homme qui ne se soucie plus de savoir si quoi que ce soit au monde a du sens et qui sape tous les objets doués de sens qui passent à sa portée, comme un sale gosse destructeur de jouets, est un homme qui, d’une manière ou d’une autre, se sape lui-même dans les fondements de sa propre vie et alimente une maladie morale qui aura sa peau.

Le fait qu’un homme soit en vie, qu’il se tienne debout, qu’il ne soit pas fou à lier ou dans un état de débilité funeste, est d’ors et déjà la preuve ce que chaque jour que Dieu fait, il lutte, et il échange.

Je suis quand même bien bonne pour les débiles, allez, dites-le.

Car le laisser-aller, pour nous autres pauvres mortels, ne se solde jamais par un statu quo : le laisser-aller pour un être vivant soumis aux lois de la pesanteur, c’est la garantie de commencer par décroître et de finir en charogne.

De sorte que ce n’est pas pour devenir le Surhomme que nous devons « devenir » des êtres de culture. Nous devons demeurer les êtres de culture que nous avons toujours été pour ne pas devenir des bêtes. Et pour ce faire le courage des anciens suffit.

Eh ouais. Po po poooo ! …

Dire à quelqu’un qui reste toujours fidèle à lui-même qu’il a les idées étriquées et qu’il est inamovible, et prétendre que ce faisant il se contente de suivre sa pente autoritaire (là où les autres se remettraient soit-disant constamment en question) et qu’il se laisse aller à la satisfaction de soi (là où on suppose donc que les autres sont occupés à travailler constamment à se corriger eux-mêmes), c’est faire semblant d’ignorer que rester toujours fidèle à soi-même est la chose la plus difficile au monde, dans un monde où notre substance physique et psychique est soumise constamment à de multiples phénomènes d’érosion.

Les psychorigides sont d’accord avec moi.

En effet, comment peut-on dire de quelqu’un qui n’a pas de « quant-à-soi », ou dont l’individualité est réduite à sa plus simple expression, qu’il « travaille sur lui-même » ? Pour travailler sur soi-même encore faut-il avoir quelque chose de tangible, de solide, sur quoi travailler ! En réalité il y a beaucoup gens qui sont des personnalités liquides : ils donnent l’impression qu’ils se remettent en question alors qu’ils se contentent d’anesthésier leur tête pour tendre leur cul. Il ferment les yeux et avalent la purée. Cela ne leur demande nul courage : juste de l’inconscience. Les girouettes ne pensent pas.

Toi par exemple qui n’as pas de quant-à-toi, eh bien sache que ça te manque pour exister.

La capacité à « rester soi-même » en toute circonstance est un signe de force, c’est la signature des tempéraments capables de résister aux pressions extérieures. Ce sont eux qui passionnent et qui attirent ! Quand le fait de se diluer constamment dans le mouvement général (du troupeau, de l’air du temps, de l’opinion générale, de l’opinion particulière de chaque interlocuteur nouveau), est plutôt le signe des tempéraments femelles, des tempéraments qui optent toujours pour la solution de facilité, pour l’acquiescement au plus fort ou la chaleur du troupeau. Ces natures suiveuses ne s’y trompent pas, elles qui sont vouées à subir perpétuellement une irrésistible attraction pour les esprits capables de discrimination et de résistance.

Oui, les psychorigides sont attirants !… enfin je me comprends, bref’.

Songeons un instant à une situation de conflit, qui demanderait par exemple aux citoyens vaincus d’une civilisation noble, de résister à la prédation (matérielle, spirituelle, intellectuelle), d’un ordre nouveau, de nature inférieure, tyrannique, barbare, qui leur commanderait constamment de faire preuve de bassesse. Il est toujours plus facile de ne pas devenir fou, dans une situation comme celle-là, en se fondant dans le moule, en faisant l’éponge… On peut dire que celui qui choisit alors d’adopter la posture du vaincu civilisationnel en se montrant toujours prêt à faire des concessions, on peut certes dire de celui-là qu’il est ouvert d’esprit, mais on ne peut pas dire qu’il est courageux. Il est toujours plus facile évidemment, d’être « ouvert d’esprit », que de choisir la voie de la souffrance et de l’incompréhension générale, en défendant une idée de la dignité désormais démodée.

En vérité je vous le dis, un ordre de nature inférieure menace la supériorité. Sisi.

L’individu qui, dans les cas où il faudrait normalement – certains préféreront dire : idéalement – faire preuve de résistance, se contente de suivre le mouvement général de transformation de sa société, cet individu, qui est un homme-éponge, même s’il est dominant à un moment donné sur la terre, ne peut pas avoir raison dans le ciel des idées. Et aux yeux des siècles qui nous contemplent, il sera toujours dans son tort.

Du haut de tous les siècles le mépris des statues nous contemple.

Dans les situations difficiles, qui engagent sa conscience parce qu’elles lui demandent de faire des choix moraux, l’homme-éponge, au lieu de rester fidèle à des raisons personnelles, à sa conscience, à ce qu’il sait être le minimum exigible d’un homme digne de ce nom, devenu aveugle au sens où le vent tourne, devenu sourd aux avertissements de ses lectures, se range dans la muette hébétude universelle, se range derrière les actions des autres pour justifier les siennes, se range en file indienne du côté des agents inutiles de la fatalité. C’est une voie qui est par trop facile pour être honnête, et c’est ce qu’on appelle précisément la collaboration.

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