« LE BEAU THULE CON »

Troisième (et dernière) partie :

.

Arpagon érotique

Les lois de la relativité appliquées au commerce.

.

.

Le désir secret du vieillard était qu’on le prît pour Eros
Janus lui enseigna ses arts et c’est nous qu’on l’a eu dans l’os.

.

*Insérer ici un portrait de l’inquiétant monstre biface que les antiquités nomment Janus*
_ La porte de Janus à Rome : la seule porte au monde qui est plus ouverte que les autres.

.

..Janus, dieu des échanges

On a prétend partout à présent augmenter la richesse du monde en favorisant les échanges. Mais on a oublié de finir cette phrase. Des échanges entre qui et qui ? Et des échanges de quelle nature ?

Un échange – matériel ou intellectuel – n’a jamais lieu qu’entre au moins deux partis, lesquels, s’ils sont bien deux et ne sont pas un seul et même illusionniste se livrant à quelque jonglage interne, sont forcément dans une certaine mesure des bastions qui défendent leurs intérêts-propres contre ceux du voisin. Toute activité commerciale n’est autre que la rencontre et l’affrontement, dans un cadre policé, d’intérêts particuliers divergents. Ceux qui prétendent le contraire sont mal-intentionnés.

De même, il existe deux natures d’échanges foncièrement opposées. L’échange des fruits du cœurs, de la pensée, de l’esprit, qui sont des fruits sans nombre et n’ont pas besoin d’être quantifiés, ne requiert pas l’usage d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’échanges de biens et de services requiert en revanche une comptabilité au cordeau, et la création de monnaies d’échange.

Les deux places de marché

Dans la loi du commerce, [au sens restreint : d’argent, comme au sens large : de cœur, du terme commerce], chacun fixe ses prix. Cela se fait inconsciemment ou consciemment, mais cela se fait quand même. C’est-à-dire que chacun en fin de compte est prêt à engager sur le tapis une certaine quantité de ce qui n’appartient qu’à lui de donner. Personne n’a un compte en banque infini, de même que tout le monde est susceptible de rencontrer un jour ses propres limites, dans le don de soi comme dans l’abandon à l’être aimé – quand bien même ces limites seraient la mort.

Dans les deux cas, le plus « ouvert d’esprit», le plus sincèrement « tolérant », le plus généreux en somme, sera généralement celui qui sera le plus dépensier. Il n’est évidemment garanti sous aucun des deux empires que le plus généreux soit celui qui doive être forcément le mieux rétribué en retour. Tout commerçant un tant soit peu avide cherche à rétribuer le moins possible ses employés. Tout être aimé aimant être aimé, souhaite l’être sans pour autant que l’amour reçu ne l’engage à quelque rétribution que ce soit. Souvent, les brutes et les avares font leur beurre sur le dos des doux et des bons, et cela ne vaut pas qu’à la Bourse. Néanmoins, il faut arrêter ici le parallèle oiseux. Si les deux empires, du cœur et de l’argent, jouent sans cesse sur leurs ressemblances, cela vient précisément de ce que celles-ci sont en grande partie illusoires.Les hommes aiment par trop les bons mots pour qu’on prenne ceux-ci pour argent comptant.

Dum spiro spero

Ce qui demeurera toujours un sujet d’alarme pour l’homme de cœur, lorsque celui-ci se trouve assujetti à l’empire du commerce d’argent, tient dans un seul phénomène : en territoire de Ploutos, le désintéressement n’est jamais récompensé. La largesse, la désinvolture vis-à-vis des choses matérielles, qui est l’indicatif des caractères généreux, des âmes bien nées, des doux, des purs et des simples, n’aura jamais d’autre vertu sur la place d’un marché que de servir, et à ses propres dépens encore !, à l’enrichissement des caractères vils, machiavéliques, calculateurs, hautains et austères.

Le dragueur de Soral

Je sais que bien des gens perçoivent la « place du marché de la drague » qu’est le domaine des échanges amoureux, comme une réplique exacte de la Bourse de Tokyo. Mais le regard pour le moins critique que j’ai jeté à l’instant sur le royaume de Ploutos était, disais-je, le regard typique de l’homme de cœur. Est-il permis de penser que dans le cadre des relations humaines, qui sont les relations des cœurs entre eux, est-il permis de penser que dans ce cadre précis, le point de vue des hommes de cœur ne doive pas être totalement méprisé ?

Terrible fatalité mathématique, il faut pourtant qu’il y ait des bonnes poires pour que les plus malins puissent engraisser ! Hélas, la bonté des hommes bons tient lieu, sous cet empire de l’argent qui est la fructification de toutes les bassesses, d’une sorte de réservoir de toutes les richesse (et de toutes les larmes), un réservoir perpétuellement renouvelé, auquel ne viennent jamais s’abreuver sans dégoût que les âmes résignées au mal et les hommes mauvais. Le commerce d’argent est une chose infâme, disait Baudelaire, en ce qu’il ne repose que sur le désir profond de vendre hors de prix ce qui n’a rien coûté et ce qui ne vaut rien. Aucun théoricien libertarien ne peut remettre cette vérité éternelle en cause. La mauvaise réputation des faiseurs d’argent : voilà bien un lieu commun qu’il est nuisible d’attaquer. Il faudrait écrire au fronton des Églises qui se réclament de l’Evangile qui dit qu’on ne peut servir à la fois Dieu et l’argent : Ici nous servons un lieu commun qui est aussi un lieu de vie !

Discriminons !

Nous disions qu’il existe deux sens au mot commerce. Il y a donc d’une part le commerce au sens restreint qui est le commerce d’argent, et d’autre part le commerce au sens large, qui est le commerce entre les hommes. Dans le commerce d’argent, celui qui est le plus généreux est généralement celui qui se fait avoir. C’est pourquoi les hommes qui possèdent, – ceux qui « ont » -, sont fort rarement les gens les plus généreux.

Dans le commerce entre les hommes, en revanche, celui qui est le plus généreux est aussi celui qui se trouve être humainement le plus riche, – car celui qui a reçu le plus d’amour dans l’enfance est aussi celui qui en dispense le plus autour de lui à l’âge adulte : l’amour transpire de lui malgré lui, qu’il le veuille ou non. Voilà une première distinction de poids dans la balance !

Nostalgie de la noblesse

De telle sorte que le marché de l’argent est la grande revanche des pauvres hères, des basses défroques, des gnomes infernaux, sur les nobles cœurs. Alors que les jeux de l’amour et du hasard demeurent quant à eux, éternellement, la chasse gardée des belles âmes, des gens bien-aimés et bien-nés.

Parfois il me semble même que les détenteurs de l’argent ne laissent aux belles personnes, pour se nourrir et se vêtir, que l’amour et l’eau fraîche, afin précisément de se venger de l’injustice que la Providence leur a faite en les laissant naître si vilains et si asséchés.

.

***

.

_Faites-moi voler cette construction en éclat !
_Hou la voleuse en éclat !

.
.
Equerre et compas chargés. Feu !

Il existe, comme chacun sait, en sciences physique, ce qu’on nomme une loi de la Relativité Restreinte et une loi de la Relativité Générale. Passons sur le sens exact qu’ont ces termes aux yeux des scientifiques. Les scientifiques ne sortiront pas de leur scientificité pour mes beaux yeux, même si je m’amuse à flirter avec leurs marottes. Moi qui ne suis qu’une alchimiste littéraire des choses humaines, et qui ne me passionne que pour la comédie des passions qui agite l’humanité, je me contenterai donc, comme à mon habitude, de ne parler qu’aux poètes.

Il est possible à mon sens d’établir un parallèle parfait, d’une part entre les lois de la Relativité Restreinte et les relations inter-humaines régies par la loi du calcul et de l’intérêt, d’autre part entre la Relativité Générale et les liens qui unissent les gens qui s’aiment.

La Restreinte :

Le commerce d’argent suppose des contraintes de toute part, n’est-ce pas ?  Il est le règne par excellence de la restriction. Ne faut-il pas qu’on se restreigne dans sa volonté de tout partager à tout prix avec son voisin lorsqu’on aborde la place du marché ? Un soupçon de joie-d’offrir mal placée n’est-il pas susceptible de dévaluer la marchandise ? Dans le commerce d’argent il n’y a pas de place pour ce qui ne se traduit pas en bonne monnaie courante. Même les sourires sont comptés. On ne désire pas à la Bourse s’épandre et se diluer dans l’autre. On y désire d’abord être plus malin que le voisin ! Dans le domaine des échanges tarifés, le but n’est jamais que d’échanger à bon prix – mais à bon prix d’abord pour soi – et à juste prix – mais juste en priorité pour soi… Ce qui est bon pour l’autre et n’est bon que pour l’autre n’intéresse personne sous un tel empire ! Et la générosité divine infinie est hors de propos en pareille demeure. Les relations humaines sont au royaume du Grand Serpent, restreintes en toute chose par le principe d’utilité. Voilà pour l’équivalence avec la loi de la Relativité restreinte.

La Générale :

En suivant un même jeu résonances symboliques, je crois qu’on peut parfaitement s’amuser à chercher quel sorte de commerce inter-humain est susceptible d’obéir aux lois de la Relativité Générale. Il s’agirait d’un commerce d’un genre très particulier puisque le but de chacun n’y serait pas le gain. Parfois-mêmes certaines personnes ne se lancerait là-dedans que pour le goût de l’abandon total de l’intérêt personnel, et par volonté de tout donner à l’autre. La dépossession de tout, et même le fait de se faire posséder par l’autre, de tomber en esclavage de cet autre, ne serait pas ressentie sous un tel empire comme une perte : au contraire, on y trouverait son compte. On s’oublierait soi-même et l’on aimerait ça. Ce commerce où la liberté intérieure des individus est reine, où l’infinité des possibles transformations de l’Etre est rendue possible à l’intérieur chaque être, où l’inversion de toutes les valeurs en lesquelles les personnes croient et se reconnaissent elles-mêmes cesse d’être perçue comme toxique et corrosive, et devient acceptable, voire puissamment désirable, ce commerce-là, il existe. Il n’est simplement pas le commerce des choses. Il s’agit exclusivement de celui des amants entre eux, celui des amants qui mélangent leurs âmes. Ce commerce-là n’a jamais lieu qu’entre des gens qui se sont mutuellement choisis, il apparaît dans des circonstances exceptionnelles qu’on ne peut ni mettre en scène ni décréter, il est enfant de Bohème et ne supporte ni de marchander ni d’être marchandé, et c’est pourquoi il peut – exceptionnellement – tutoyer l’infini.

.
***

.
De la différence entre le slip et la tasse à café.

L’objet du commerce ne peut ni être confondu avec l’amour (l’amour n’est en effet pas un objet, sa nature n’est pas d’être une chose qu’on possède, sa nature est seulement d’être un lien d’attraction entre deux pôles), ni être confondu avec une idéologie (l’idéologie étant l’art de manipuler les idées, quand manipuler le prix des choses n’est pas un art mais une fraude). Cela va de soi car l’objet du commerce, contrairement à l’amour et aux idées, est toujours de nature matérielle.

L’objet du commerce, c’est l’objet que l’on achète ou que l’on vend, c’est le désir de cet objet, c’est le service ou le produit objet du désir. Ce sont aussi les pulsions qui tirent souterrainement les ficelles des besoins et des désirs des consommateurs qui achètent les services et les produits, ainsi que les pulsions diverses et variées qui poussent les entrepreneurs à entreprendre. Toutes ces pulsions qui font l’économie, qui sont l’économie, sont humaines, et s’inscrivent donc (comme le manger, le boire, le dormir et le reste) dans la matérialité de ce qu’est un être humain.

En revanche les échanges, pris en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ne sont que des liens d’intérêt. Ils n’ont aucune matérialité intrinsèque, et ne sauraient pour cela constituer une richesse à part entière. La richesse, c’est le bien qu’on possède ou son équivalence en monnaie. Illusionnistes que ceux qui prétendent élaborer un réel où l’on peut sans être fou soutenir le contraire ! Les richesses, les valeurs et les choses possédant une valeur, étant précisément ce avec quoi et ce pour quoi on « commerce », si la richesse devenait le commerce lui-même, alors l’activité commerciale en viendrait paradoxalement à perdre toute valeur. Car nulle valeur ne peut s’indexer sur elle-même, pas même la valeur commerce.

Tout ce qui est répétitif et machinal fait envie ! Mangez-en !

Je n’arrive pas à comprendre les personnels politiques (le nouveau personnel de maison du Capital) qui ressassent cette idée qu’il faudrait intensifier les échanges. Ils le ressassent comme s’il s’agissait d’une solution universelle à tout. Ils ne se soucient ni de la nature de ce qui est échangé, ni de la nature de l’échange (réel, virtuel, frauduleux, criminel, peu importe), ni de l’origine des biens, des services ou même des êtres échangés. Dans l’échange tout est bon. C’est absolument délirant.

Manifestement, on n’a pas pensé du côté de nos élites que la multiplication des échanges était susceptible d’appauvrir d’autant leur qualité et leur intensité. Pourtant, si d’aventure je me mettais à échanger une fois par mois avec mon voisin, il paraîtrait évident que j’aurais plus de choses à lui dire que si je le faisais tous les jours. A moins d’entretenir avec ce voisin une relation fusionnelle passionnée, évidemment. Le cas de l’amour est toujours l’exception qui confirme la règle. Il est évident de même que si mon voisin, (qui n’est qu’un voisin rappelons-le et non pas mon amoureux), se mettait à venir me parler tous les jours sur le pas de ma porte, il est évident alors que je me mettrais, du coup, à ressentir beaucoup plus rarement, dans le cours de mon train train quotidien, une envie pressante d’aller lui parler sur le pas de la sienne.

Il est évident que dans un univers du « même », où tous les gens sont interchangeables, ou les sociétés-mêmes sont interchangeables, où toutes les capitales du monde se ressemblent, où l’on fait la même chose partout tout le temps et où les mêmes lois ont court en toute saison dans tous les pays, il est évident que dans un tel monde, le besoin de voyager, de commercer et de communiquer, diminue. Il est évident que dans un tel monde les flux des commerces humains s’épuisent ! Un tel monde, si dénué d’exotisme, devient trop pauvre en différences pour créer des échanges civilisationnels à haut voltage.

Ne pas se soucier du substrat civilisationnel nourricier sur lequel se développent les besoins et les envies des gens, cela revient à ne pas se soucier de la substance-même de ce qui est échangé lorsque les gens échangent entre eux. On parle couramment dans les milieux financiers, de « flux », et de quantité de « flux », mais on ne veut pas voir quelle est la source nourricière de ces flux. On préfère se faire croire, dans ces milieux, que l’échange en lui-même, activité virtuelle s’il en est, est un démultiplicateur de valeur ajoutée à tout, en gros on préfère se faire croire au sac magique qui crée des biens.

Métaphore de l’anode et de la cathode :

C’est un peu comme si dans une installation électrique, on ne parlait jamais que de l’intensité du flux d’électricité, et jamais du voltage. Pourtant, la qualité d’un échange qui est la quantité d’énergie ou de matière échangée entre deux pôles – électriques ou non -, ne dépend pas que de la quantité d’énergie investie dans le binz’. Elle est toujours également fonction de la différence entre ces deux pôles. L’énergie a ce point commun avec l’argent, qu’il ne suffit pas d’en déverser une certaine quantité dans une machine pour qu’un flux continu se crée dans cette machine. Si la machine est mal bricolée, il peut y avoir une grande déperdition d’énergie. Si la différence entre les pôles est trop peu importante, le flux d’électricité peut devenir infiniment pauvre. Nous n’en avons pas forcément constamment conscience, mais nous vivons dans un monde où a court une très importante déperdition ordinaire de l’énergie morale et psychique que les gens investissent dans leur vie quotidienne, On utilise cent fois au moins la ferveur qui autrefois permettait de bâtir les Cathédrales pour simplement nous lever tous les matins pour nous livrer à des activités vides et sans fondement.

Petite remarque à propos du Cancer :

Nous vivons dans un monde qui, sans qu’on y prenne garde, consomme énormément de sacrifices moraux : chose inédite jusqu’à nos jours, il met tous les êtres humains de la terre à contribution sur ce plan-là. Il demande énormément qu’on s’asseye sur la dignité, qu’on pardonne, qu’on soit humble, qu’on se remette en question, pour une rétribution absolument modique au final. Les gens donnent beaucoup d’eux-mêmes, mais sur le plan de la satisfaction intérieure leur gain est quasiment nul. Nombre sont ceux qui se retrouvent en quelque sorte avec la sensation diffuse d’avoir tout-donné pour rien, voire même de s’être en quelque sorte endettés auprès de leur capital-espoir. Mon point de vue à ce sujet est le suivant : lorsque les gens se comportent dans la vie comme s’ils étaient des rock-star sur scène, lorsqu’ils se donnent l’impression à eux-mêmes de faire chaque jour l’amour au Système, et qu’en dépit de cela leur train de vie reste celui d’un pauvre ou d’un mal-aimé, alors mon point de vue est qu’ils accumulent une force inouïe de tristesse et de rancœur souterraine, que cette tristesse et cette rancœur prennent la forme de tumeurs malignes, et que ces tumeurs les dévorent de l’intérieur en secret.

***

.

LES NEGATIONNISTES DE CE-QUI-EST
Synthèse

.

.
Voilà ce qu’il s’est passé, monsieur l’Agent. Nous étions tranquillement attablés en attendant Godot, quand soudain… un grand boum ! Il a dit que c’était le Krach, qu’il fallait commencer à penser. Il nous a bonimentés, il a fait de grands dessins dans les airs, de grands dessins avec les bras, puis il a fini sa limonade, et il est parti avec la caisse. Sans même dire au-revoir, monsieur l’Agent ! Pas eu le temps de dire ouf’ ! On s’est retrouvé en chaussettes. Comme ça. Nom d’un chien, ça n’est pas des manières !… Qu’est-ce qu’il fallait faire?… Ah si j’avais su, peut-être, je ne dis pas… mais là… non, y’avait pas moyen.
.
.

Dans les deux cas du commerce des particules élémentaires entre elles ou du commerce des êtres humains entre eux, j’ai remarqué qu’il était d’usage par les temps qui courent d’user d’un même genre de sophisme.

« Ô infinitude ondulatoire des ondulations du grand rien qui vibre ! »

Avec la théorie des cordes, on en vient à réduire pour ainsi dire l’existence matérielle des particules à rien. Avec l’espace-temps einsteinien, désormais perçu comme une sorte de tissus multidimensionnel universel replié sur lui-même, tantôt étiré, tantôt froissé, l’espace-temps devient la substance unique de tout. Tous les objets célestes apparaissent alors comme réduits à n’être plus en quelque sorte que des « froissements », des vibrations musicales, du tissus en question.

De même, nous qui vivons dans une société qui prône l’échange à tout-va et se figure l’intensification du mouvement permanent des hommes et des marchandises comme la définition-même de la modernité, de même, nous autres êtres humains sommes vus chaque jour davantage au sein de cette société-là-du-mouvement-roi comme des identiques, des équivalents interchangeables, donc des riens.

L’argent qui relativise tout sauf lui-même

Il y a là comme une simultanéité entre ces conceptions qui me laisse accroire qu’il est possible d’utiliser l’une pour penser l’autre. Car quels que soient les sophismes qu’on emploie pour nous en faire admettre la possibilité, il est inadmissible qu’on en vienne à nier l’existence de ce-qui-est, de ce qui existe, matériellement parlant! En effet, les sciences physique tendent à nous faire croire qu’il n’y a pas de particules en soi, que les particules ne sont qu’un mouvement, une vibration, que tout est mouvement, et que la matière est en somme constituée de mouvement. Cela revient bel et bien à confondre le mouvement de la matière avec la matière elle-même ! A présent si nous voulions remplacer le concept physique du mouvement par celui, économique, du commerce ? Si nous établissions un parallèle mouvement=commerce pour observer les potentielles conséquences des nouvelles découvertes des sciences physiques dans la vision que nous avons des règles à suivre en économie financière et sociale ? Qu’obtiendrait-on ? Les objets traditionnel du commerce que sont les biens et les services seraient dépouillés de toute réalité, et le commerce deviendrait en quelque sorte objet de lui-même. Vu comme ça, cela paraît fou. Mais que font les robots traders, au juste, quand ils capitalisent non plus des biens réels, mais se bornent à parier sur des flux de biens dont la substance désormais abstraite va et vient aléatoirement ?

Si nous appliquions les lois de la Relativité Générale (ces loi qui, traduites en rapports inter-humains, rappelons-le, ne prévalent que dans l’amour-passion) aux lois qui régissent le commerce international, nous obtiendrions bien-sûrement un portrait-craché des théories économiques actuelles qui prônent la dérégulation des capitaux. Et nous aboutirions au marasme financier dans lequel des politiques semblables à celles prônées en Europe ces dernières années font baigner actuellement toutes les économies réelles de la planète.

J’ai envie de dire ceci : l’amour a bon dos.

.

Le vieil Arpagon à l’œil glauque voulait qu’on l’appelle mon-Chéri

L’ordre dans lequel nous vivons a une sorte de héros. Le pauvre n’y est pour rien : il n’est qu’un brave honnête homme. Ce gars-là, c’est le gars qui bosse bien, qui aime son travail, qui met du cœur dans ce qu’il fait. On le voit d’ici, ce monsieur, en train de manier la pâte à pizza, en train de classer des papillons ou des feuilles sur une étagère, qui s’exclame : « Moi j’aime le travail bien fait ! ». Nous nous identifions tous à lui, ou du moins nous aimerions tous pouvoir le faire… Pensez-donc : joindre l’utile et l’agréable !… vivre de sa passion !

Eh bien figurez-vous que ce brave type qui n’a rien demandé à personne, et qui n’est sans doute pas assez malin pour se rendre compte de tout ce qui se trame dans son dos, porte à cet endroit précis un sacré fardeau. – Arpagon avec ses griffes, comme un vieux chat mâtin, lui est monté dessus !

Il est évident pour toutes les personnes de bonne foi que le règne du travail n’est pas – et surtout n’est pas destiné à être – le domaine par excellence de l’expansion des amours. Cependant le vieux grigou Capital apprécie par-dessus tout quand on lui dit que l’esclavage dans lequel il tient la quasi-totalité des hommes en échange de leur pain quotidien, est un esclavage doux et excitant.

Soit dit entre nous, Ploutos veut nous apprendre à aimer notre déplaisir. Ploutos est donc un peu sadomaso. Il a ceci de commun avec Janus qu’il aime pouvoir entrer par toutes les portes, si vous voyez ce que je veux dire. Pour le dieu Arpagon, tout est bon dans le cochon : tant que le sacrifice s’effectue à son profit, il accepte aussi bien celui du chrétien que celui du sacrificateur Aztèque. Il ne fait pas de discrimination, voyez-vous, dans l’ordre des pourvoyeurs de sang et de sueur humains.

C’est pour cela que les grands héros de Ploutos sont les happy-few, les prostituées et les artistes ! Le happy-few se passionne à peu de frais. Les prostituées vendent ce qui est inestimable. Les artistes, les rock-star, enfin tous les gens qui ont le « feu sacré », meurent sur scène et font l’amour au public. Ce sont des sacrifiés à plaisir, qui ont en commun de donner à Ploutos davantage que son dû.

Je suis loin d’être une spécialiste en Physique de la matière, du temps et des particules, mais il me semble que si Arpagon possédait un domaine en territoire de Relativité, alors ce domaine ne serait régi que par les lois Restreintes. Il serait soumis à une sorte de malédiction, qui le contraindrait à toujours vouloir accéder à la Relativité Générale et à ne jamais pouvoir l’atteindre.

En d’autre termes, si Ploutos régnait, il régnerait sur un pays où l’on serait condamné à n’y voir et à n’y sentir que la valeur de la matière, de la fruste et abjecte matière. Ce pourquoi la malédiction d’un tel pays serait qu’on y rêverait encore et toujours que de choses pures et angéliques, de Chérubins, d’Eros tendres, qu’on y serait hanté par des visions lénifiante, par des imaginations mièvres et hygiénistes, mais qu’on y serait paradoxalement toujours condamné à être un cochon. Le pays de Ploutos serait peuplé de cochons qui n’auraient jamais que l’Esprit à la bouche et qui ne pourraient malheureusement jamais accéder à l’Esprit. Voilà comment je le vois.

Ci-devant, une dernière question que je me pose (avant de refermer ce chapitre) :

Le Surhomme, avec ses colonnades dépourvues de lierre, sa Rome pas antique pour un sou neuf, sa cohorte d’anges en bonne santé, ses jeunes suédoises en fleur synthétique, le Surhomme du XXe, quel est-il ? N’est-il pas un monstre qui s’ignore, très-précisément calibré pour l’imagination un peu fruste de mon Vieillard métaphysique, le Dieu du Grand Capital ?
Parfois il me semble que les rêves des idéologues à Übermenschen, tant rouges que noirs, qui plongèrent au siècle dernier l’Europe dans un cauchemar d’acier et de sang, sont des rêves low-cost, comme les taxi Uber… des rêves Picsou Magazine, des rêves pour boites de corn flakes. Parfois il me semble que Richard Coeur de Lion ou Jules César (les vrais et non leurs pâles imitations Disney), n’en auraient pas voulu.
.
.

Et il me disait éloquemment : « Est-ce que vous n’avez pas en vous le sentiment de la désespérance en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main et les autres un cierge ? »

Papa Goncourt

.

Publicités