Arpagon erotique, fable.

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Du temps que nous étions païens, nous vénérions sept idoles

Coiffées de rose et de jasmin, elles régnaient sur l’acropole

Elles faisaient venir la pluie, nous leur sacrifiions des fruits

Elles commandaient le soleil, nous les abreuvions de miel

Pour leur déclarer notre flamme, leur donnions des noms de femmes
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Celle qu’on appelait Paresse, assoupie, rêvait dans ses tresses

Envie, au cœur toujours ravi, de nos vœux était la maîtresse

D’Orgueil, racée comme un glaïeul, nous admirions la pose altière

Colère, la dame en grand deuil, avait un œil plein de lumière

L’y avait aussi Gourmandise, enfant à bouche de cerise,

Et puis Luxure, créature, en son grand trône de nature,

Enfin venait la plus cruelle d’entre toutes ces demoiselles,

Avarice adorée du vice qui voulait rester pucelle.
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Nous étions simples et heureux, au temps béni de pareils Dieux !

Nous ne pouvions nous douter de leur irrationalité !

Il a fallu que vienne un vieux, pour que tout nous soit expliqué.
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Il était pieux et austère, entièrement vêtu de gris

Il annonçait l’âge du fer, des grandes villes, des soucis.

De faux-airs de clercs de notaire, une voix profonde et amère,

Des yeux d’acier, un cœur de pierre : nous avions été séduits.

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Il nous cria : « Regardez-la !
La femme : infâme créature…

Son ventre est plein de pourriture…
_ Quant à l’esprit ? Elle n’en a pas !

_ Vos Dieux en sont le modèle,
Cependant qui a foi en elle?

_ Elle est paresseuse, infidèle.
Cependant que vous travaillez
Pour la nourrir et l’habiller,
elle vous fuit à tire-d’aile.

_ A ses désirs insatiables,
Offrez, nigauds, sacrifiez !
Corps et âme tous entiers ;
_ Celui qu’elle aime c’est le Diable.

_Et encore je n’ai pas dit
Ce qu’en elle il y a de pis !
Sachez qu’on n’en saurait tirer
Jamais le plus petit remord :
Quand vous lui dites qu’elle a tord,
Elle se sent, au fond, flattée.

_La traîtresse est si habituée
A trahir que la trahison
Est chez elle objet de fierté.
Elle a l’orgueil d’un tel blason !

_Or n’y a point de guérison
Pour les esprits qui sont butés.
Si d’aventure vous vouliez
En appeler à sa raison
Vous auriez à essuyer
La tornade de sa colère
Dont le déversement amer
Vous laisserait tout hébété

_Je vois comme un grand châtiment
Que nous soyions dépendants
D’elle pour nous perpétuer.
Car elle n’est douée qu’à manger,
Qu’à dépenser pour sa parure,
Qu’à se vautrer dans la luxure,
Avec ses appétits grossiers.
Et nous autres ses serviteurs
Sur la terre aucun vrai bonheur
Ne semble nous être accordé
Avant que nous ayons comblé
De notre argent, de notre sueur,
Le puits sans fond de ses péchés,
à cette idole, notre sœur. »

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Nous autres les hommes de rien, les travailleurs, les têtes vides,

Nous avons écouté l’Avide, et nous l’avons trouvé très bien.
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Cela faisait longtemps déjà que nous trouvions fort ingrat

De devoir toujours obéir à nos idoles, ces vampires

En pension à perpétuité. Avec les rois, en permanence,

Ces déesses faisaient bombance, et nous n’étions pas invités ?

Allez, Seigneurs, fini de rire ! Remboursez les déshérités !
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Bien sûr, la Femme avait bon dos. Les nôtres surtout, les pauvrettes…

Pour le labeur elles étaient faites, leur vanité n’était qu’un mot.

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Sachez que nous, pauvres mités,
Nous n’adorons pas nos moitiés.
L’offrande réservée aux belles
Encloses dans le Capitole,
Nous aurions appelé folle
Celle qui d’entre nos femelles
Aurait prétendu la toucher.
Là se trouve notre piété !

Pour nous les femmes trop jolies
Qui ressemblent à des idées,
‘Sont pas faites pour travailler,
‘Sont pas bonnes à marier.
Le vieux n’était pas averti,
Qui aimait trop la poésie
Et qui croyait qu’en Cendrillon
Dormait une divinité.

Les pauvres vieilles casseroles,
Qui jamais les prit pour des Dames ?
Là-haut dansant sur les tam-tams
En les autels de l’acropole
Les prêtresses du culte folles,
Fraîches comme des fiancées
Furent toujours les seuls objets
Des épanchements de nos âmes !
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Nos femmes, pauvres ouvrières,
Qui ne sont jamais dépensières,
Ne savent faire que compter.
Elles sont sérieuses, butées,
Leur armée va silencieuse
En maudissant les paresseuses
A pas menus dans la poussière
Dans l’obscurité des cités.

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Mais baste-là ! Laissons-les choir, nos servantes et cuisinières.

Qui s’attarde sur la Mégère, à l’heure d’accueillir la Gloire ?

Enfin nous allions pouvoir mettre un peu d’argent de côté.

Aux ordures, la vieille histoire ! A nous l’heure de Vérité !
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Gloire au Vicieux, gloire à celui par qui nous avions tout appris !

Grâce à lui, enfin, nous tenions la cause première, honnie

La source du mal ennemi, de toutes nos humiliations !

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Le Vieil avare et son cœur sec, ils nous avaient montré la voie.

Nous nourrîmes un trésor avec ce que le sot chaque jour boit

Chaque jour fume, rit, joue, danse : on se priva non seulement

De charité, mais d’agrément. Tout pour réduire la dépense !

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Sept belles au Panthéon, se transformèrent en squelettes :

Paresse, pareille au vieux lion, sur un os nu posait sa tête

Envie, au cœur non assagi, rêvait toujours de sucreries

Orgueil, glacée comme une aïeule, entendait le vent dans les feuilles

Colère, en parfaite mégère, avait fait le vide autour d’elle

Gourmandise, elle, s’était mise à travailler pour sa gamelle

Et puis luxure, créature, acceptait l’or contre nature

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A vrai dire, il en restait une, à qui la diète profitait

Avarice, égale à la lune, un peu plus chaque jour croissait

Le Vieillard qui moquait les fables, imprudent, avait oublié

Qu’il avait pris femme à sa table en vénérant l’Insatiété.

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Toutes souffrent quand on les prive,

Toutes les déesses ont faim

Excepté celle qui cultive,

Comme un jardin, l’art du besoin.

Aussi toute divinité

Connaît un jour la satiété

Excepté la grande Avarice

qui, éternelle prédatrice

Mange le monde et sa beauté.

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