La société du spectacle _ (Une discussion avec)

 En noir : Guy Debord. En violet : mes commentaires.

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Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

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L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.

On dit que dans la Grèce antique les tragédies montraient aux hommes des exemples à ne pas imiter. Il faut croire que l’homme antique ordinaire avait au plus haut point le sentiment de la qualité de sa propre vie. Sa vie simple d’homme ordinaire était, dans son échelle de valeur, supérieure en qualité à celle d’un Oedipe à la fois Roi et demi-dieu.

Aujourd’hui il est clair que les personnages qui sont montrés sur les écrans vont surtout permettre aux spectateurs de vivre, à travers eux, par procuration. Le simple spectateur d’aujourd’hui a un rapport à sa propre existence qui est généralement si fruste et si décevant qu’il n’a pas les moyens de se projeter dans l’un de ces univers fictionnels proposés par l’industrie du divertissement autrement qu’en faisant abstraction de lui-même. Il lui faut sortir de la matérialité de son petit être chétif pour éprouver les sensations que le divertissement se propose de lui faire éprouver. Ainsi, ce spectateur, le temps de la représentation, se vivra peut-être lui-même comme un criminel ou un héros. Cela n’aura aucune importance, dans la mesure où dans sa vie réelle il aura été auparavant dépossédé de toute aspiration à un quelconque idéal, à une quelconque intensité émotionnelle, à un quelconque sublime. Durant le temps de ce rêve éveillé devant la matrice, il se sera senti totalement libre. Aucun risque en revanche qu’un tel sentiment de liberté l’empoigne à nouveau lorsqu’il sera aux prise avec sa vraie vie. Il aura été dressé par le divertissement à savoir que la liberté réelle était une chose inaccessible.

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Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que : « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence.

« Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît » dit la loi du marché. On nous propose de l’objet de désir, on nous propose du style de vie… De toute part, c’est une liste de choses autorisées. Il n’est aucunement besoin de les discriminer entre elles : toute option consommable est bonne à consommer. Ah si seulement le « prêt-à-consommer » n’était pas précisément tout ce qui est déjà dégoûtant… Ah si seulement le « prêt-à-consommer » ne puait pas tant la mort…

L’essentiel est invisible pour les yeux. Les scientifiques ne parviennent pas à déterminer de quoi peut être constituée la matière noire qui est tellement omniprésente dans l’univers… Peut-être devraient-ils se remémorer la phrase de Saint Exupéry.

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Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationnalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

Faire les choses, toucher les choses, éprouver les choses, puis dans un second temps accorder un regard critique sur ce qui a été fait : c’est la méthode occidentale ancestrale. D’abord agir, ensuite voir : l’accès à la connaissance ne fonctionne que dans ce sens. On ne peut commencer par vouloir tout comprendre de façon synthétique avant d’être entré en contact avec la réalité du monde, avant d’avoir fait quoi que ce soit de ses mains. Or les hommes qui viennent, élevées par des tablettes numériques, seront plus que jamais des hommes sans mains.

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[…] Le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse. La technique spectaculaire n’a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d’eux : elle les a seulement reliés à une base terrestre. Ainsi c’est la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la réalisation technique de l’exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l’intérieur de l’homme.

La société voulait que nous réalisions nos rêves les plus fous. Elle a obtenu que le fait-même d’habiter harmonieusement le réel – ce monde qui est plein de limites – devienne un rêve fou. Nous vivons intérieurement dans des maisons virtuelles, toutes pleines de références plus ou moins savantes et d’images chéries depuis l’enfance. C’est là que nos « moi » se sont logés. Nous ne sommes plus mortels. Car la part en nous qui souffre et qui éprouve n’est pas celle qui dit : « je ». Comment dès lors pourrions-nous aimer autrui comme nous-mêmes ? Nous ne nous aimons pas nous-mêmes : nous nous nions intérieurement dans notre matérialité. Comment pourrions-nous être empathique à l’égard de celui qui souffre? La part en nous-même qui connaît la profonde misère de nos existences et qui l’épouve, nous n’avons aucune pitié pour elle, nous la nions, nous n’avons plus d’yeux pour la voir en face. Houellebecq, qui essaie de regarder la réalité en face, écrit des romans si ternes et si désolants qu’ils nous dégoûtent. A force de ne plus utiliser notre force vitale qu’à être des spectateur, voilà bien pourtant ce que nous avons fait de la réalité : un dépotoir.

La part qui souffre à l’intérieur des hommes, qui est l’humanité, elle n’a plus droit de cité car la cité – comprendre : le lieu où les hommes sons unis – est devenue virtuelle. Or le virtuel est bel et bien comme un paradis : la prise de connaissance de nos limites, donc de notre caractère mortel, donc l’expérience de la souffrance, et la possible sagesse qui en résulte, y sont devenus parfaitement inacessibles. Hélas, quand l’accès à l’expérience est barré, l’accès à l’intelligence aussi.

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Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi des armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.

Les individus plongés dans la société du spectacle souffrent en effet de solitude, comme s’ils vivaient en plein désert, parce qu’au lieu d’être en lien les uns avec les autres, ils sont aliénés à des médias, à des écrans, qui en servant d’intermédiaires entre eux les empêchent d’entrer en contact. Au lieu de vivre leur vie, les habitants de la société du spectacle se voient sans cesse représenter la signification de leur vie par différents médias, traduire leur vie en symboles et en images (c’est le cas par exemple lorsqu’ils regardent la télévision). Ils se voient également inciter eux-mêmes à expliquer et à représenter leur vie (c’est le cas par exemple lorsqu’ils utilisent les réseaux sociaux).

Vivre sa vie ne suffit pas pour être déclaré « vivant » dans la société du spectacle : il faut encore pouvoir montrer ce que l’on vit, le faire connaître et reconnaître, pouvoir dire de quoi l’on vit, et même s’en vanter. Il faut pouvoir clamer partout à l’aide de quels biens de consommation l’on parvient à la jouissance de sa propre vie, et pouvoir exprimer quelles tendances de la société de consommation l’on suit pour donner du sens à ce que l’on fait. C’est à ce prix-là seulement que l’homme d’aujourd’hui accède à une sociabilité : il doit en passer par tout cela pour intégrer le troupeau, le corps social, même symboliquement… A défaut de quoi il ne crève plus seulement de solitude réelle, mais aussi de solitude métaphysique : plus rien dès lors ne le rattache aux restant des hommes qui vivent. Dans la société dans laquelle nous vivons, pour faire valoir un homme, son humanité n’est plus un critère suffisant.

L’homme actuel – au stade où nous en sommes de la société du spectacle – est un homme qui plaide la cause de sa propre existence. La société du spectacle actuelle est devenue une société-tribunal devant laquelle les gens sont tenus de défendre leur droit à exister. Le monde actuel part donc du principe que personne n’a le droit de vivre à moins de pouvoir le prouver. On peut donc affirmer que le monde actuel ne part pas du principe que l’homme a le droit de vivre. Le monde actuel est plein d’hommes qui ne se sentent d’ailleurs pas le droit de vivre parce qu’ils ne parviennent pas à prendre ce droit ou à le défendre. Le monde actuel ne reconnaît clairement aucune humanité à l’homme a priori.

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L’origine du spectacle est la perte de l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

Le « spectacle » est en effet ce qui nous relie tous désormais les uns aux autres. Tout un pays se retrouve uni derrière une émission de télévision. Le globe entier se retrouve uni derrière un réseau social. Mais le média qui unit les hommes leur demande par ailleurs un état de passivité totale. Les hommes se retrouvent ainsi unis dans la passivité, à condition de rester passifs. Ou bien alors ils sont actifs dans le virtuel, c’est-à-dire qu’ils n’échangent plus entre eux qu’à condition de sortir d’eux-mêmes, de faire parler à leur place des constructions mentales désincarnées.

Le rêve ultime dans une société comme celle-là, c’est bien sûr de devenir l’artiste qui nourrit en contenu symbolique la matrice à laquelle tout le monde est passivement branché. Malheureusement un homme passif ne peut pas être un artiste. Car un artiste ne peut pas n’être qu’un tuyau par où passent fluidement les images et les impressions. Un artiste est quelqu’un qui a forcément en lui la densité intérieure – donc la résistance – suffisante pour « faire réceptacle », c’est-à-dire s’approprier images et impressions, et les tranformer. Or les hommes que fabrique notre société actuelle ne sont plus même des réceptacles, ce ne sont plus que des tuyaux sans résistance, sans réfléchissement, sans opinion ni esprit critique. Ils se contentent pour la plupart de se repasser entre eux sans fin, via les réseaux sociaux, du contenu déjà existant pré-conditionné.

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C’est l’unité de la misère qui se cache sous les oppositions spectaculaires. Si des formes duverses de la même aliénation se combatent sous les masques du choix total, c’est parce qu’elles sont toutes édifiées sur les contradictions réelles refoulées. Selon les nécessités du stade particulier de la misère qu’il dément et maintient, le spectacle existe sous une forme concentrée ou sous une forme diffuse. Dans les deux cas, il n’est qu’une image d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante, au centre tranquille du malheur.

En dépit de leur opposition autoproclamée sur la scène géopolitique, il existe plus d’un point commun entre le modèle américain et le modèle islamique. Dans un premier lieu, il y a un détail assez amusant à observer : la quête du Graâl américain et le Jihad islamique semblent suivre une même direction, dans les deux cas il s’agit d’une « Conquête de l’Ouest ». Ensuite on trouve dans la mythologie américaine une omniprésence de l’image du désert. Le désert est représenté dans les western comme un lieu dont l’hostilité-même est esthétique. C’est l’endroit de tous les plus grands contrastes, où évoluent côte à côte le héros solitaire et le serpent à sonnettes – c’est aussi le lieu symbolique où dans les Evangiles, il est écrit que le Démon et Jésus se sont rencontrés. Le désert, ne l’oublions pas, n’est pas que la sécheresse de mort, la route interminable et la pompe à essence, c’est aussi le monde de l’inhumain donc du surhumain, c’est l’hygiène absolue, et c’est le règne de la pureté. On aurait tout loisir de se demander laquelle de la culture arabe ou de la cultre américaine est la plus familière de ce registre symbolique. Il y a clairement en tous les cas une proximité de nature entre la sensibilité puritaine américaine et le puritanisme islamique. Les deux génèrent des sociétés hypocrites et mièvres, où l’avarice dans tous les rapports humains est la norme mais où surnagent chez les puissants des actes de charité ostentatoire. Les deux soutiennent des sociétés fondamentalement commerçantes et utilitaristes, où le droit du plus fort est la règle, en dispensant un discours religieux qui justifie supérieurement l’organisation pyramidale de l’injustice qui y règne.

Pour Guy Debord, l’économie politique de la société dans laquelle nous vivons, qui est la société du spectacle, n’est pas elle-même autre chose qu’une sorte de théâtre de marionnettes. Ainsi les partis politiques rivaux, les puissances rivales, (voire les axes du bien et du mal) qu’on agite devant le nez des gens, ne servent qu’à leur donner l’illusion qu’il y a pour eux encore un choix à faire entre des options opposées. En réalité, les « rivaux » produits par une telle société ne peuvent êtres, selon Guy Debord, que des identiques, car ils sont des marchandises qui répondent à un même besoin. Or le besoin en question qu’on espère satisfaire en adoptant telle ou telle réponses politique/idéologique/religieux, demeure toujours un besoin créé par le système. Car le système en question a été fondé dès les origines sur l’entretien de la pénurie. C’est cette pénurie en elle-même qui pré-existe à toutes les réponses politiques qu’on tente de lui formuler, qui détermine les réponses politiques en question. Ce qui fait que tant qu’on ne s’attaque pas à l’entretien de la pénurie en lui-même, c’est-à-dire au fonctionnement intrinsèque de la société capitaliste/libérale, les réponses politiques/religieuses/idéologiques qu’on tente d’y apporter ne peuvent que se valoir toutes.

L’entretien de la pénurie dont nous parlons se passe à différents niveaux, et notamment au niveau social et identitaire. Il s’agit à l’heure actuelle d’un véritable désert humain : ne nous étonnons pas dès lors que les seuls modèles de société à tenter encore de coloniser le monde dans lequel nous vivons soient des modèles de société du désert, qui exaltent le désert et adorent sa pureté.

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