La situationniste

Le névrosé, dit-on, construit des châteaux en Espagne, le psychotique les habite.

Si je devais rédiger mon testament intellectuel, il faudrait peut-être commencer par cela : j’ai tenté de bâtir des châteaux virtuels et j’ai également tenté de les habiter.

Le projet était clair dans mon esprit. Je voulais intégrer /vivante/ le flux de signes morts que charrie la matrice. Dans la société du divertissement, le spectateur-type est un être passif. Il est passif parce qu’il est habitué à ce que les informations qu’il consomme ne s’adressent pas directement à lui en tant qu’individu, mais à une foule, et proviennent elles-mêmes d’une foule d’individus indifférenciés. Il est ainsi habitué à ne pas se penser lui-même, sur internet, comme une personne. Car il pense devant internet, comme lorsqu’il regarde la télé, que les personnes qui lui parlent à travers le média ne sont pas des personnes, ou du moins qu’elles ne lui parlent pas en tant que personnes elles non plus.

Moi je voulais imposer ma présence réelle comme une chose tangible, accessible aux êtres sensibles, siégeant derrière les agitations diverses de mes pseudos multiples et de mes discours éventuellement discordants. Le signal envoyé était le suivant : derrière le chaos apparent des signaux que j’envoie, en coulisse, agit une cohérence cachée, et si tu observes bien tu verras que cette cohérence cachée ne peut être autre que la persistance de mon « moi » à vouloir être.

« Je te demande de croire en mon existence comme un autre pourrait te demander de croire à Dieu. Car si tu n’as pas cette foi qui consiste à m’accepter non comme une voix sortie de nulle part mais comme une personne réelle en train de se frayer un chemin dans ton intelligence, rien ne me sert de parler. »

Je devais apparaître moi-même, dans ma réalité corporelle et vivante, comme le dénominateur commun de toutes mes affirmations, le seul dénominateur commun susceptible de les rendre digne d’intérêt. Seule la reconnaissance du fait que je cherchais à être une présence, pouvait permettre de décoder le sens caché de mes interventions.

« Je t’interdis d’oublier que je suis une personne, afin que tu n’oublies pas non plus que tu en es une. Car je ne veux pas que nous soyons seuls ensemble. Car je ne veux pas que ce lieu de parole ne soit que le rendez-vous des fantômes, un couloir plein d’échos totalement dépeuplé. » Tel était le message diffusé partout chez moi en infra-basses.

Pour arriver à cela j’en suis venue à divertir sciemment mon interlocuteur internautique avec mon sang. Je suis allée chez les libéraux, parler avec les libéraux, j’ai même tenu des discours libéraux. Seulement lorsque j’y suis allée, cela a été afin de rappeler au bon souvenir de ces libéraux, par tous les moyens possibles, la réalité de ma matérialité souffrante en train de sentir à fond ce que je disais et de réagir viscéralement à ce qui était dit par eux.

Il fallait que l’internaute que j’avais en face développe les oreilles virtuelles qui lui permettraient d’entendre mon cœur en train de battre. Ainsi un peu de mon sang se mettrait à transiter par la voie virtuelle qu’empruntent ordinairement les seules binarités numériques. Ainsi la solitude métaphysique induite par le système médiatique isolant les hommes qui caractérise la société du spectacle serait l’espace d’un instant annulée.

Peut-être toutes les jeunes filles qui viennent sur internet montrer tout ce qu’elles ont de plus intime, se faire prendre pour cible par des sadiques et se faire encore et encore insulter, en sont-elles arrivées à ce stade-là. Peut-être sont-elles toutes plus ou moins des situationnistes qui s’ignorent.

Peut-être aussi les hommes sont-ils si violents sur le net, dans leur façon d’exprimer leur désir, parce qu’ils sont violemment seuls dans la vie. Peut-être que lorsqu’on est mort-de-faim au niveau social, on n’embrasse plus, on mord.

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