L’éducation rationnelle

Marcel Aymé, Le Chemin des Ecoliers,

Trois petits extraits :

Chapitre III

Le professeur d’histoire parlait des Girondins avec une sympathie qui ne s’avoue plus guère depuis vingt ans. Dans la deuxième demi-heure de son cours, il n’en était plus à formuler un jugement ou une critique et laissait son cœur meurtri par la défaite, l’occupation et l’impuissance des hommes sensibles. Il s’échappait librement vers la romanesque aventure de cette belle jeunesse bourgeoise grouillante et verbifiante comme un tas de carabins. Dans ce temps-là, il n’y avait pas besoin de vaincre pour fleurir dans la mort comme dans la vie.  Quoique attentif, l’auditoire ne communiait pas. Les élèves suivaient avec intérêt, mais l’air froid, et un peu comme on écoute une histoire de cocu.
Antoine, fidèle à une habitude déjà ancienne, n’écoutait pas la leçon d’histoire et lisait Tartufe. Malgré lui, la prose du professeur se mêlait aux vers de Molière et, parfois, une cafarderie de Tartufe semblait répondre à l’éloquence sublime d’un Vergniaud ou d’un Barbaroux. L’élève Michaud Antoine n’avait pas d’antipathie pour les Girondins, mais pensait que la science historique est une écœurante absurdité qui gâte le plaisir de vivre aux générations héritières en leur ôtant les joies de découvrir la vie dans leurs propres élans; que c’était comme si on préparait les hommes aux joies de l’amour en leur apprenant dès l’école maternelle le mécanisme du coït dans un abécédaire illustré de vagins, de prostates et autres saletés. Il n’aurait pas osé le dire à son père qui était naturellement très friand d’histoire (les vieux s’embêtent dans la vie), mais la seule histoire qui, à la rigueur, lui parût valable était celle qu’on enseigne dans certains pensionnats de jeunes filles, une histoire peuplée de saints Louis, de Bayards et de sergents Bobillots, à part quoi, tout le reste était à ses yeux excrément cafardeux, bavure du passé sur le présent. Il aurait pu d’ailleurs faire les mêmes observations sur Tartufe. Pourquoi nous flanquer cette charogne sous le nez quand la vie est si belle et si doux l’amour? Et plus généralement, pourquoi faut-il que nos existences, au lieu de s’élancer de leurs propres matins, se règlent sur les cogitations de vieilles gens décorés? L’élève Michaud Antoine se demandait ce qu’il fichait au lycée.

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(toujours dans le chapitre III, plus loin)

Antoine avait une subtile intelligence des êtres qui, en ce qui concernait les siens, était servie par une affection attentive. Il était le premier qui eût soupçonné la gravité d’un mal que sa mère s’efforçait de cacher et, averti par sa tendresse, le seul à en avoir suivi les progrès sur son visage. C’était aussi sur ses instances qu’elle avait consenti à se faire soigner et, finalement, à entrer dans une clinique. Hélène Michaud savait mieux que personne apprécier les dons de ce fils un peu préféré, mais s’alarmait parfois de voir en lui une indulgence au-dessus de son âge et une acceptation trop raisonnable de la réalité, qui lui paraissaient peu compatibles avec le goût des disciplines morales vraiment robustes. Elle en voulait du reste à son mari de l’avoir détourné, en même temps que ses autres enfants, de toute pratique religieuse.

 

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(Dans le cours du chapitre VI)

Depuis des mois qu’il y réfléchissait, Malinier oscillait entre deux pôles impossibles à rapprocher, qui ne lui proposaient même pas une alternative. Sa haine de l’Allemand et sa gratitude pour les bienfaits de l’hitlérisme étaient plantés dans sa dure tête comme deux bornes. Il allait de l’une à l’autre sans pouvoir les écarter de sa pensée ni les envisager dans une même perspective. Elisabeth Malinier, qui avait les oreilles rompues de ces rabâchages, disait qu’il ne savait penser que d’un œil.
Lorsque Antoine entra dans le boudoir, Malinier vaticinait, la tête entre les poings. La France, qui faisait les frais d’une paix de compromis, se trouvait démembrée, mutilée, réduite à quelques provinces. Réfugiée sur cet espace étroit, une juiverie polyglotte et pullulante dévorait la sève de la France et la moelle des Français; les communistes égorgeaient les notaires et les derniers patriotes tandis que les francs-maçons se partageaient les deniers de l’Etat et que les peintres cubistes installaient leurs chevalets sur la place de l’Opéra. Antoine essayait à peine de s’intéresser à ces évocations. Les problèmes de la guerre et de la paix le laissaient indifférent. Il ne ressentait nullement l’humiliation de la défaite et la vie sous l’occupation allemande lui paraissait normale. Les hauts prix et la difficulté de subsister ne le scandalisaient pas. Comme tous les jeunes gens de son âge, il avait entendu parler de la livre de beurre à vingt-quatre sous et, sans y avoir arrêté sa réflexion, il avait le sentiment que l’humanité était en marche vers la livre de beurre à dix mille francs du même mouvement sûr qui la conduisait, depuis ses origines, au massacre universel et total.

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Fut un temps où l’on ne considérait pas qu’il fallait éduquer les enfants de façon à ce qu’ils deviennent des outils utiles à la société, des maillons d’une chaîne bien intégrés à l’ensemble, participant en pensées et en actes à la marche rationnelle du système. On considérait qu’une disposition trop grande à accepter raisonnablement la réalité (pour reprendre les mots de la mère d’Antoine Michaud dans le Chemin des Ecoliers) signalait une certaine faiblesse dangereuse sur le plan de la discipline morale.

Le sentiment de rejet de Mélenchon vis-à-vis du député mathématicien Villani est plus que compréhensible ; c’est un détail qui prouve que Mélenchon n’est pas totalement acculturé.

Au passage, si l’on doit bel et bien reprocher à Villani sa façon de s’habiller, ce n’est pas, n’en déplaise à Onfray, parce que le culte de l’apparence serait l’apanage des gens superficiels, mais simplement parce que Villani n’a aucun goût, que ses jabots sont vulgaires et ses araignées à la boutonnière grotesques.

Beaucoup de grands mathématiciens ont cru et croient encore que le sens esthétique et l’esprit mathématique sont apparentés – et que les équations les plus justes sont les équations les plus belles. Alain Badiou pensait que l’ontologie et les mathématiques étaient une seule et même chose, parente avec la poésie et avec la musique. Il s’agit-là d’une conception très classique : les anciens grecs, et en particuliers les Pythagoriciens, ne pensaient pas autrement. [Eros, la force primordiale agissant depuis les origines du monde dans l’ordonnancement du monde, était à leurs yeux avant tout une force esthétique – ce n’est pas pour rien que les temples dédiés à Isis (la mère primordiale) étaient construits selon le nombre d’or]. A ce sujet je vous renvoie à l’article « Beauté Mathématique » de Wikipedia.

Posséder l’esthétique ne revient donc pas simplement à savoir décoder un code ; car à un certain degré, le sens esthétique rejoint la vertu. En français « trop juste » signifie aussi « pas assez ». En mathématiques, (comme lorsqu’on taille un costume), je suis persuadée que lorsqu’on atteint un certain degré de complexité tout ce qui est « trop juste » apparaît également trop étriqué.

Les jeunes gens intelligents (à la coterie desquels Villani appartient) qui viennent d’arriver au pouvoir en France se croient en possession de la configuration d’esprit idéale pour gouverner simplement parce qu’ils sont des bonnes petites machines rationnelles. Mais il leur manque un facteur important pour atteindre ce qui serait vraiment la configuration idéale, et il s’agit précisément… de l’Idéal.

Aujourd’hui l’élite élève bien ses enfants : elle les élève pragmatiques et performants, pour qu’ils se fraient leur chemin tout seuls, qu’ils se taillent eux-mêmes la meilleure place dans le monde, au nez et à la barbe des autres, moins bien formés. Mais l’élite manque quelque chose en agissant ainsi : elle oublie que l’humanité n’est pas un moyen de parvenir, qu’elle est le but en soi. L’être humain mérite d’être respecté non pas seulement au regard de ses œuvres mais parce qu’il est humain. Et un enfant, pour posséder pleinement une conscience morale, doit être élevé dans l’idée qu’on a le droit de vivre et que la vie vaut la peine d’être vécue même lorsqu’on ne sert à rien. Cela n’est pas un point de détail ou un accessoire : il est question ici d’inculquer ou non à cet enfant le respect de la personne humaine.

En effet, une société humaine ne peut fonctionner que si tous les individus qui la composent sont capables de sacrifices. N’en déplaise aux ultralibéraux, le bien commun suppose mathématiquement des sacrifices individuels. Or la disposition au sacrifice est impossible lorsqu’on est trop matérialiste, c’est-à-dire lorsqu’on veut que chaque geste ait un but et lorsqu’aucun don n’est jamais désintéressé. Les gens qui se considèrent eux-mêmes comme des outils, qui sont tendus vers des buts uniquement personnels, ne comprennent pas la vertu du sacrifice et ne la pratiquent pas. Les antiques eux savaient bien pourtant à quoi s’en tenir à ce sujet, eux qui organisaient des sacrifices dans les temples afin de tenir unis dans une même civilisation les esprits et les corps des membres de leurs communautés. Le sacrifice est LE geste générateur de civilisation par excellence. On voit encore de nos jours la preuve de cela en ce que ce sont les sacrifices des parents à leurs enfants qui permettent la transmission à ces derniers d’un patrimoine moral. Or qui dit patrimoine moral dit souci de la collectivité, dit morale collective, dit inconscient collectif. Et qui dit défaut de sacrifice dit toujours défaut de transmission sur ce plan-là.

 

8p038f-HC

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