Un tweet et ça repart

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Quelque chose qui est amusant, c’est de suivre l’enseignement d’un type qui fait l’unanimité, et pourtant de ne trouver personne pour être d’accord avec soi.

Comment je suis devenu un troll ? Sans le vouloir : en venant demander aux gens ce en quoi ils croyaient.

C’est depuis que je suis enfant que je cherche des gens qui croient en quelque chose, afin de pouvoir les interroger à ce sujet.

Avec les gens qui ne croient en rien, il n’y a pas de discussion possible. Ou alors des discussions sophistiques, de pure frime… Vides de sens.

Le moment où vous commencez à faire hurler les gens, c’est quand vous les prenez au sérieux. Tellement terrifiant, le premier degré !

Pourquoi les gens d’aujourd’hui qui prétendent faire de l’humour mais ne sont pas drôles, passent-ils leur temps à vouloir éradiquer « l’esprit de sérieux » ? Parce que sans cela, ils seraient drôles.

Vous souvenez-vous cet « esprit de sérieux » dont j’aimais tant à me réclamer autrefois ? – J’ai dû y renoncer tant je soulevais d’objections épouvantées avec ce mot. Pourtant, c’est dommage, quand on y pense… Il n’y avait rien de plus drôle !

L’humour pince-sans-rire, l’humour qui ne dit pas son nom, est pourtant le plus drôle ! De même que le sérieux qui ne dit pas son nom – qui est de la peur mais voudrait se faire appeler légèreté – est la plus sinistre chose au monde.

Je pense souvent à cette œuvre à la con, supposé chef-d’œuvre hypra-respecté du « Nouveau-Roman » et de l’Oulipo : la Disparition de G. Perec. C’est l’histoire des romanciers français du XXe qui essaient de faire de l’art contemporain comme tout le monde et qui s’aperçoivent que l’usage de la langue française en soi est une monstrueuse contrainte. Une contrainte telle qu’ils leur sera à jamais impossible de faire de l’art contemporain en écrivant français. G. Perec décide de contourner le problème en écrivant un roman où ne figurerait pas une seule fois la lettre e. Balèse. Vachement plus balèse, du point de vue technique, que de coller un carré de papier jaune sur un fond de papier jaune, ou de photographier un bidet, par exemple. Quelle ironie ! Il cherche à se libérer des règles de la langue française qui ont un sens, et ne trouve finalement qu’un seul moyen : en créer une supplémentaire, mais qui en est totalement dépourvue ! Le non-sens, sens unique de l’histoire de la course à la modernité dans les arts et les idées ? Cul-de-sac, plutôt ! Le non-sens obligatoire est une prison mentale, d’un genre plus inhumain et monstrueux, en matière de prison, que tout ce qui jusque-là avait pu être créé. Modernité mon cul.

Ce n’est pas pour rien que Soral vient de l’art contemporain et Dieudonné du comique : c’est dans ces genres-là qu’on apprend le plus vite que le premier degré est le degré le plus élevé de l’humour et que pour choquer son monde, il suffit de le prendre au sérieux.

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Le rêve de monsieur F.

« Mysticité du paganisme.
Le mysticisme, trait d’union entre le paganisme et le christianisme.

Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement. […]
La superstition est le réservoir de toutes les vérités. »

Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu.

« Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. »

Edgar Allan Poe, Eléonora.

 

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Je vais vous raconter une histoire d’horreur. Préparez-vous.

Il était une fois un vieux Barbu – un médecin de profession, dans le secteur des maladies nerveuses. Dans son obscur cabinet de travail, il somnolait devant une feuille de papier… D’un seul coup sa tête bascula en avant et vint cogner un encrier. Il passa de l’autre côté du miroir. De l’autre côté du miroir, se tenait un « Monsieur Loyal », comme au cirque, qui le prit par la main et lui dit : « Entrez, entrez ! Ici c’est le lieu de tous les possibles. Vous avez passé l’arme à gauche, grand-père, mais ne vous en offusquez pas. De l’autre côté tout était soumis à la matière, et vous n’en aviez jamais fini de chuter. Ici tout est différent, ici tout est véritablement comme vous l’aimez. A présent vous êtes comme Dieu et il vous suffira de nommer un objet pour qu’il devienne le contenu de son nom. Ici votre parole aura la puissance génératrice d’un ventre de femme, ici enfin votre regard dictera ce qui devra être vu. Ici tout tout ce que vous voulez que quoi que ce soit soit, le sera ! Abracadabra ! »

Le vieil homme entra dans le monde de tous les possibles par un chemin ronceux, où il déchira sa peau et ses habits. Le vieil homme s’écria : « Chemin ronceux, je te nomme chemin de Cocagne ! ». Et une borne où était écrit : « Chemin de Cocagne – Paradis à mille lieues » apparut sur le bord du chemin ronceux. « Vous avez dû faire une erreur de formulation, grand-père, lui dit Monsieur Loyal. Il ne fallait tout simplement pas appeler le chemin ronceux par son vrai nom. Enfin tant pis. Vous vous rattraperez sur la suite… »

Dès que l’occasion leur en fut donnée, ils obliquèrent à travers champ, histoire de sortir des ronces. Aux abords d’une grande prairie d’herbe verte, le grand-père, qui avait retenu la leçon s’écria :

– Je déclare qu’ici nous sommes au Paradis !

Alors, magiquement, dans la plaine toujours aussi parfaitement nue, apparurent de petits angelots joufflus, et de grands personnages diaphanes en blouse blanche, de petits nuages roses flottant partout à hauteur de genoux, un air de Bach joué à l’orgue, enfin quelques musiciens baroques en toges écrues, sur des instruments anciens.

– C’est donc cela, le Paradis ? demanda le grand-père sans enthousiasme.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit Monsieur Loyal.

Le vieux monsieur avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Une belle grande femme blonde qui aimait les chaussures à talon, et qui allait bientôt avoir le plaisir de toucher un héritage très confortable. En cet instant, il pensait à elle… Il crut l’apercevoir dans le lointain…

– Mais… mais n’est-ce pas là ma femme que je vois ? – s’écria-t-il.

– Non, je crois qu’il s’agit simplement d’une grue, répondit Monsieur Loyal.

Et, effectivement, là où le vieillard avait cru voir sa femme, ne subsistait plus rien, plus rien qu’un immeuble en construction, surmonté d’une grue.

– J’avais cru… murmura le pauvre vieux un peu déçu.

Soudain, ils croisèrent un clochard… Affalé dans un coin, une seringue était piquée dans son bras.

– Mais, c’est mon fils ! – s’écria le vieillard.

Alors – *Magie* – le clochard se métamorphosa en un autre bonhomme, un bonhomme assez ordinaire, mais propre sur lui, rasé de frais, coiffé court, en costume trois pièces de qualité correcte.

– Mais, c’est mon comptable ! – s’écria le vieil homme derechef.

*Plouf !* Le comptable disparut à son tour dans un nuage de fumée.
Le pauvre toxico avait repris sa place initiale !

– Qu’est-ce que cela veut dire ? – demanda le voyageur de l’au-delà ahuri.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit Monsieur Loyal.

– Cela suffit à présent ! Quelle est cette grotesque farce ? S’écria le barbu tout colère. Ne suis-je pas le maître ici à la fin ? Ne m’avez-vous pas promis que je serais Dieu ?

– Sisi, mon Seigneur, vous êtes Dieu et tout le pouvoir se trouve entre vos mains. Demandez-vous à vous-même ce que vous voulez, et vous l’obtiendrez.

Brusquement, le vieux bonhomme se retrouva dans son propre cabinet de travail. Mais non plus à la place qui avait été la sienne auparavant : assis de l’autre côté du bureau, sur le petit siège « client » qui lui avait toujours fait face.

– Hum, que voulez-vous, l’important maître des lieux demanda-t-il à celui qui venait lui faire une requête.

– Je.. je… je ne sais pas, bafouilla le vieillard, extrêmement impressionné de se retrouver face à lui-même.

– Eh bien, il faudrait tout de même savoir, lui fut-il répondu d’un ton sec. J’ai décalé mes autres rendez-vous exprès pour vous recevoir. Mon temps est compté comme vous le savez. Repensez-y à tête reposée quand vous rentrerez chez vous, et éventuellement vous pouvez noter le problème sur un bout de papier.

Tout le temps qu’il avait dit ça, l’important personnage n’avait pas levé les yeux de son agenda.

Le cœur du pauvre vieillard battait dans ses tempes. Bouche bée, les yeux exorbités, il était bien incapable de répondre. Il était détrempé de sueur froide, glacé d’effroi.

– Hum. Bon. – Le docteur barbu, en l’entendant ahaner, fronça les sourcils. – Où en êtes-vous de votre traitement ? Monsieur… monsieur.. rappelez-moi votre nom… Ca ne va pas du tout, là, hein. Il faudrait rapprocher nos séances… et puis éventuellement songer ensuite, si ça ne s’améliore pas, à une hospitalisation. Avez-vous déjà vu madame Mangin, la sophrologue ? En attendant je vais vous prescrire un calmant…

Monsieur Loyal qui n’était pas un tortionnaire intervint – *Deus ex machina !* – et son malheureux cobaye fut de nouveau transporté dans la plaine dite du Paradis.

– Pas si facile, de lui parler, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ?

– Je n’en pense rien répondit âprement le vieil homme, qui avait recouvré sa morgue avec son sang froid. J’ai assez vu d’horreurs pour aujourd’hui, merci. Je veux que l’on me montre quelque chose de beau.

C’est alors qu’un angelot joufflu, un petit amour aux yeux bleus, rose, potelé, tout-sourire, s’approcha de lui mi-sautillant mi-voletant. Sa façon de se mouvoir était si gracieuse qu’on eût dit une danse : ses adorables petits pieds grassouillets qui suivaient un rythme imaginaire étaient secondés admirablement dans les airs par ses immatérielles petites ailes blanches.

– Oh ! Que c’est joli ! – s’écria le grand-père ! Viens ici bout-de-chou ! Comment t’appelles-tu ?

– C’est à vous de me nommer, lui répondit l’enfant de sa délicieuse, mélodique, petite voix toute sage.

– Eros, je te nomme Eros ! S’écria le nouveau démiurge, qui ne se contenait plus de joie.

*Plouf!* A ces mots l’amour se mua brutalement en un gigantesque phallus.

– Bèèèèh ! – hurla-t-il avec une moue dégoûtée. Qu’est-ce encore que ceci, monsieur Loyal ?

– N’est-ce pas cela, l’amour, cher monsieur ? A la fois le but et l’origine de toute chose ?

– L’amour ?! – s’écria le vieux barbu épouvanté. Vous appelez ça l’amour ? Cela n’est qu’une idole votive, démoniaque, dionysiaque… Où est donc passé l’amour apollinien, celui qui est tout entier pureté, élévation, musique, mansuétude ?

C’est alors qu’entra en scène une sorte de monsieur-muscle superbronzé avec un déhanché de gazelle, les flancs percés de part en part par des flèches en forme de bite, lancées par des archers romains en train de bander.

– Seigneur Jésus ! Quelle abomination, quelle inversion satanique ! Comment cela est-il possible ? Dieu lui-même n’est-il pas amour ?

C’est alors qu’apparut dans les airs une bite qu’on avait crucifiée. Elle se tortillait de douleur et hurlait ainsi : « Mon Père, mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné dans un slip ! Pourquoi ne me laisses-tu pas faire Ta loi ? »

A ces mots fatals le barbu lui-même fut changé en bite.

– Aaah ! Quelle horreur ! Ah misère, que suis-je devenu ? Ah, si ma mère me voyait !

Soudain apparut la mère de Dieu dans toute sa splendeur, tenant dans ses langes brodés d’or une superbe petite bite.

– Maman ? Maman, que fais-tu avec cette… chose ! Lâche ça tout de suite ! Ne touche pas cette… chose ! C’est impur, c’est sale ! – s’écria le pauvre monsieur en forme de zizi qu’on ne contenait plus.

– Il faut choisir, posséder ou être possédé ! – s’écria gaiement Monsieur Loyal. Et à ces mots la mère de /Dieu/ devint /Dieu/ à son tour.

Dans la plaine du paradis du vieux barbu, à présent, il n’y avait plus que des zizis. Des gros, des petits, les longs, des durs, des mous, de toutes les formes et de toutes les couleurs, qui sautillaient ensemble dans la joie et la bonne humeur. Et c’était beau cette diversité où tout était égal et équivalent. C’était le monde mental enchanté du bon docteur barbu…

*Pouf*

Notre vieux héros se retrouva à nouveau dans son bureau, cette fois-ci dans le fauteuil dont il avait l’habitude. Il n’était pas mort en fin de compte, il s’était juste évanoui un très court temps en heurtant son encrier de la tête. Il toucha son front et y sentit une petite bosse, sans plus. Sans gravité.

C’est alors qu’on frappa à la porte. La secrétaire annonça un nouveau patient. Quelqu’un qu’il n’avait jamais vu, et dont il ne connaissait pas le nom. Entra un homme d’un âge certain, tout tremblant, tout suant, les yeux exorbitées, la mine pâle. Le bon docteur leva les yeux de son agenda et un instant crut le reconnaître. Soudain il tressaillit. Ce fut le praticien et non son client qui tomba foudroyé. Crise cardiaque.

Alice, pro-vie.

[Alice 27 ans, docteur en psychologie, travaille dans le relationnel en entreprise (gestion du personnel essentiellement).

Quand elle rencontre des gens, elle ne les juge pas. Quand elle est confrontée à des êtres souffrants, elle les écoute. Elle prend des notes, enregistre leur degré de souffrance – sans jamais oublier que toute souffrance est inquantifiable – essaie de répertorier leurs problèmes suivant les classifications d’usage – sans jamais oublier que tout un chacun est unique – tente de repérer dans quelle posture existentielle ces individus reçoivent la souffrance, ce qu’ils font pour y remédier, puis propose d’éventuelles solutions, c’est-à-dire du coaching. Sans jamais oublier qu’ils sont libres. Rendre service avant tout – telle est sa devise. Alice, avec le temps, est devenue un peu philosophe. Elle se demande aujourd’hui si tout le monde ne porterait pas également sa croix sur terre, de telle sorte que tout le monde recevrait peut-être au final la même somme de joies et de peines dans la vie. Le but de son travail étant malgré tout de « limiter la casse ».

« Perso, je n’ai jamais fait de dépression », dit-elle, « du coup mes patients ont beaucoup de choses à m’apprendre, je suis très curieuse de leur façon d’envisager les choses et la vie. Mais en même temps, du coup, moi aussi j’ai forcément plein de choses à leur apprendre, non? »

Alice pourrait être Dieu, ou plutôt Dieu pourrait être Alice… Elle s’est rendue compte dans sa profession qu’elle avait globalement toujours affaire à deux grandes catégories de personnes. Ceux qui ont besoin d’elle parce qu’ils ne réussissent pas à être la personne qu’ils voudraient être, et ceux qui ont besoin d’elle parce qu’ils ne savent pas qui ils sont. Aux premiers, qui souffrent de leurs insuccès, elle tente en général de faire admettre leurs torts, car il est rassurant de s’entendre dire que l’on pourrait faire ce que l’on veut de soi-même à condition de s’en donner les moyens. Il est toujours possible de trouver à tout un chacun des torts qui expliquent ses insuccès. Cependant, elle a fini aussi par le comprendre, en voyant ses clients se débattre dans leurs petits schémas mentaux fermés, que c’était leur irréductible insatisfaction qui était la grande source primordiale de toutes leurs quêtes, de tous leurs rêves, de toutes leurs nostalgies… c’est-à-dire le moteur de leur désir. Etre dans l’insuccès c’est être encore dans le désir – quand celui qui parvient à se corriger de ses aliénations premières pour accéder au succès, perd aussi bien souvent, dans la foulée, les raisons qui lui faisait vouloir y accéder à l’origine… Ne vaudrait-il pas mieux, finalement, consoler un être en souffrance de ses torts qui lui causent une telle souffrance, mais sans l’aider y remédier ? – la solution ne serait-elle pas d’habituer le client à rester dedans ses insuffisances, afin qu’il reste dans le désir ? Ou bien lui donnera-t-on les clefs stratégiques pour qu’il s’en sorte ; et prendra-t-on par-là-même le risque qu’il perde de vue qui il est ? Car si Alice parvient à faire en sorte que celui qui ne s’aime pas devienne la personne qu’il aime, alors elle transformera celui qui était à l’origine un simple insatisfait-de-base en un individu susceptible de développer de plus graves troubles de la personnalité. Et elle aura simplement fait passer un être appartenant à l’origine à la première grande catégorie précédemment évoquée, dans la seconde. Lourd dilemme. Car si la première catégorie ressemble à un purgatoire, la seconde en revanche se rapproche davantage de l’enfer… Celui qui se console de ses torts sans pour autant y remédier n’est-il pas un être désirant, normal, parfaitement heureux ? Avec le temps, Alice en vient à se demander à cause de cela s’il ne vaudrait pas mieux au final ne surtout jamais soigner les gens, et surtout les éloigner de la pomme empoisonnée de la connaissance.

A une époque, Alice s’est fortement intéressée à la Société Théosophique. Elle est intimement persuadée, en ce qui la concerne, d’avoir accédé à un degré de connaissance supérieur.]

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Alice, tout à l’heure vous avez croisé un dépressif sur la toile, ou du moins un individu qui parlait de ses idées de suicide. Il avait écrit qu’il s’était manqué de peu, sans doute par lâcheté, qu’il ne savait pas ce qui l’avait retenu… Cela vous a fait bondir !

« J’étais làche , sûrement »

Sûrement pas, la lâcheté c’est bien plutôt de se foutre en l’air (et c’est un foutu acte ultime de passivité agressivité envers l’entourage, entre autres choses, toutes moins glorieuses les unes que les autres).

Si je devais résumer l’argumentaire musclé qui a suivi, je dirais que vous êtes venue défendre la vie – la vie à tout prix – contre ses détracteurs. – Détracteurs dont on remarquera au passage qu’ils sont néanmoins bien vivants – les ingrats ! [Quoique la vie ne nous réservant elle-même, à la fin des fins, que la mort – or donner c’est donner, reprendre c’est voler, n’est-ce pas – ne sommes-nous pas nés quittes vis-à-vis d’elle ? Vaste débat.].

La vie à tout prix – ça ferait un joli titre de film (comique noir ou à l’eau de rose – tout dépend d’à quel degré il serait mis en scène)… La vie à tout prix… – mais dites-là, c’est que du coup vous n’en donnez pas cher ! Car vous ne dites pas : /la vie à un juste prix/, non, vous dites : « quoi qu’il en coûte » – or à ce petit jeu je vous ferai remarquer que certaines bactéries surclassent l’homme – certains insectes, et la plupart des nuisibles, oui aussi.

La vie à un juste prix, ce serait plutôt la devise des stoïciens. Mais vous, vous ne mangez pas de ce pain-là.

On vous menace : « la bourse ou la vie », vous donnez la bourse. On vous menace : « l’amour ou la vie », vous n’hésitez pas une seconde. On vous menace : « vendez votre âme, vendez votre corps, vendez vos frères et vos enfants, soldez-vous, pliez-vous en deux en trois en quatre »… ben parce que vous aimez la vie, vous vous exécutez. Normal. Honni soit qui mal y pense, et qui n’a jamais péché… etc. Et puis vous avez bien du mérite. Du coup.

Ne sont-ce pas les loosers, après tout, qui succombent aux épreuves de la vie en se tirant lâchement une balle dans la tête, plutôt que de vaillamment boire la coupe de merde et de larmes et d’amertume et de soupe à la grimace qu’on leur tend, jusqu’à la lie, jusqu’à ce que Dieu décide enfin qu’ils ont eu leur compte ? Car Dieu et grand et l’homme est soumis n’est-ce pas. L’homme est soumis, c’est votre définition de l’homme ?

Vous êtes une pacifiste, c’est bien.

On dit : « Il faut que le coeur se bronze ou se brise… » – La vache ! Qu’est-ce que vous êtes bronzée ! La peau tannée jusqu’à l’os, trente-huit centimètre d’épaisseur, cent pour cendre pur cuir de Rhinocéros.

Vous invoquez beaucoup de raisons chrétiennes pour défendre votre point de vue… Est-ce que vous savez au moins pourquoi les chrétiens mettent toujours une majuscule à Vie ? – Parce que vous parlez des bons chrétiens comme d’espèces de crétins qui n’auraient pas peur de la mort tellement ils croiraient dans le paradis qu’on leur réserve, mais si c’était le cas ils ne mettraient pas de majuscule à la vie terrestre, ils n’en mettraient qu’à Paradis. Or quand on y regarde de bien près, il n’y a pas de majuscule à paradis. Contrairement aux musulmans, les prêtres chrétiens invoquent plus souvent la Vie que le paradis dans leurs sermons lorsqu’ils cherchent à donner à leurs ouailles des raisons d’être et d’agir. Or si la vie se suffisait à elle-même, en quoi pourrait-on se fonder sur elle pour agir, – c’est-à-dire améliorer et transformer cette vie-même ? [C’est l’histoire de l’oeuf et de la poule ! Qui l’a fécondée ? Il faut bien une intervention extérieure à l’inexorable déterminisme qui préside au vivant pour justifier les formes qu’il emprunte. Pourquoi quelque chose plutôt que rien / pourquoi des hommes plutôt que de simples bactéries – si les bactéries aussi sont en vie, sont la vie, et que toute vie est également sacrée ?]

En fait, je vous donne la solution du problème, la Vie du langage chrétien, qui est la vie chrétienne, n’est pas la vie /à tout prix/, elle est un concept en soi, de vie magnifiée par la foi, qu’on oppose à la simple survie. Et ça, vous savez ce que ça veut dire ? Cela veut dire que les chrétiens ne sont finalement pas si éloignés que ça des stoïciens : ils considèrent qu’en dessous d’un certain seuil de pauvreté morale et spirituelle – là où il n’y a plus de cœur, plus de probité, plus de courage – la vie des hommes ne vaut pas vraiment la peine qu’on l’appelle la vie (ou du moins qu’on lui mette une majuscule).

Si les martyrs s’offrent au martyr, ce n’est si pour gagner des bons-points sur le registre de monsieur Saint Pierre, ni pour imiter leur idole comme des fans de Jim Morisson, ni parce qu’ils sont sûrs de trouver quelque chose de mieux que la vie terrestre au-delà, mais simplement parce qu’à un moment donné on leur a offert de les laisser vivre s’ils abjuraient leur foi, et qu’ils ont répondu : « Non, plutôt mourir que trahir ce pourquoi je sais que je vis, que d’oublier ce qui donne un sens à ma vie ».

Dominique Venner était de ceux-là qui préférèrent mourir en beauté – mourir dans un geste doué de sens – pour restituer de la beauté au monde, pour restituer du sens aux choses qui en valent la peine, (c’est-à-dire hiérarchiser, réifier le sublime, lui rendre sa place) – que vivre dans un monde sans beauté. Sans beauté parce que vide de sens.

La vie pour la vie, c’est comme l’art pour l’art. C’est la mort du sens donc la mort.


Au fait, est-ce que vous savez pourquoi Jésus, là où il est, n’est pas mort ? Ce n’est pas /parce qu’il est ressuscité/, non. Là encore vous avez tout faux. Abstraction que tout cela. C’est parce que, comme Jojo, six pieds sous terre (et même ailleurs), il /frère/ encore.

Le temps des meurtriers

Un vrai libéral, un vrai type de droite, ne peut pas comprendre en quoi la tournure qu’est en train de prendre le monde est parfaitement révoltante.

Et voilà pourquoi – parce qu’ils étaient révoltés – je suis un jour venue trouver les « réacs », et que malgré tous leurs défauts, et que malgré les multiples injustices qu’ils m’ont faites, je suis restée – étrangère, différenciée, solitaire, en exil – comme eux -, parmi eux.

Plutôt vivre exilée que choyée&flattée par les vrais tyrans de ce monde – et leurs valets -, les « modernes », mes frères.

Un vrai libéral, un vrai type de droite, ne peut pas comprendre en quoi la tournure qu’est en train de prendre le monde est parfaitement révoltante.

Voilà ce que j’expliquais à l’instant sur Ilys, à XP, qui s’étonnait de ce que les libéraux et les catholiques (censés vouloir se passer de l’Etat et du mariage civil), descendent dans la rue réclamer à l’Etat de ne pas changer les termes de la loi républicaine actuelle concernant le mariage civil :

Vous savez, cher XP, ce qui pourrait potentiellement révolter un démocrate dans ce mariage civil ouvert aux gays imposé par l’Etat, c’est le paradigme suivant :

Il s’agit supposément d’une nouvelle loi promulguée par un gouvernement démocratique, or l’avis du peuple n’importe manifestement plus à ce gouvernement supposément démocratique puisqu’il passe par-dessus le peuple pour édicter une loi qui – comble du mépris de classe – à 99,9% ne le concerne pas. [Et il fait cela, naturellement, au lieu de s’occuper des vrais problèmes du plus grand nombre.]

Le fait qu’on nous impose une réforme du mariage qui n’intéresse qu’une partie infime de la population, et que cette partie infime se trouve dans la portion la plus riche et la plus gauchiste (donc déjà la plus favorisée) des habitants de notre pays, signale ouvertement – au cas où un certain nombre de personnes de bonne volonté ne s’en seraient pas encore aperçu – que nos dirigeants ne gouvernent plus la France réelle, mais une vision idéalisée-mièvre-autistique – projetée dans un futur utopique qui ne viendra pas – de la France… en un mot que le gouvernement de la France n’est plus que le gouvernement de la bourgeoisie-bohème… c’est-à-dire que nos gouvernants ne gouvernent plus que pour leurs amis.

Ploutocratie, entregent à tous les étages… – Bon retour au XIXe siècle ! Saluons surtout la souplesse mentale des supposés « modernistes » qui nous ramènent en des temps si obscurs…

***

Evidemment, dans la mesure où vous n’êtes ni un démocrate, cher XP, ni même un humaniste, la misère du peuple et l’injustice de ses dirigeants vous indiffèrent. Peut-être la grande hypocrisie générale, à la limite, est-elle susceptible de vous faire hausser un sourcil ? … mais tant qu’il s’agit de voir le système actuel s’effondrer, n’est-ce pas, je suppose que vous êtes toujours content.

Voilà. Le monde est en train de sortir définitivement de la longue période de prospérité niaise et d’idéalisme forcené qui a succédé à la Renaissance. Que les oiseaux de mauvais augure et les partisans du pire se frottent les mains.

De la souplesse mentale (de la capacité d’adaptation), il en faudra /aussi/ à ceux qui tentent contre vents et marées de continuer à se /tenir droit/ dans le monde actuel !

« Résumons la France #PS : on suicide les vieux, on marie les homos, on achète les enfants, on file les embryons pour faire des crèmes… » (Anonyme sur Touiteur)

A lire : GATTACA, C’EST MAINTENANT (sur La Table Ronde – blog)

« La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître. » (Pascal)

Trouvé ICI :

« On pensera peut-être que l’attitude assez limitée dont j’ai parlé n’a que des chances modestes contre les forces du meurtre. Mais, et je conclurai ainsi, ce n’est pas mon avis. Car il s’agit d’une prudence bien calculée, d’ailleurs provisoire, qui demande de la force et de l’obstination. Plus simplement, elle demande qu’on aime la vie plus que l’idée. Voilà peut-être ce qui la rend difficile, dans une Europe qui a désappris d’aimer la vie et fait semblant d’aimer l’avenir par-dessus tout, pour tout lui sacrifier. Mais si elle veut reprendre goût à la vie, il lui faudra remplacer les valeurs d’efficacité par les valeurs d’exemple. […]

Quelqu’un, dans le monde antique, nous a laissé justement l’exemple et le chemin de [notre] salut [commun]. Il savait que la vie comporte une part d’ombre et une part de lumière, que l’homme ne pouvait prétendre tout régler, qu’il fallait lui démontrer sa vanité. Il savait qu’il y a des choses qu’on ne sait pas et que si l’on prétend tout savoir, alors on finit par tout tuer. Pressentant ce que devait dire Montaigne: « C’est mettre à bien haut prix ses conjectures que d’en faire cuire un homme tout vif! » il prêchait dans les rues d’Athènes la valeur d’ignorance [illisible], afin que l’homme devienne supportable à l’homme. A la fin, naturellement, on l’a mis à mort. Socrate mort, alors commence la décadence du monde grec. Et on a tué beaucoup de Socrate en Europe depuis quelques années. C’est l’indication que seul l’esprit socratique d’indulgence envers les autres et de rigueur envers soi-même est dangereux en ce moment pour notre civilisation du meurtre. »
– Albert Camus, Le Temps des meurtriers

Mieux vaut tard que jamais

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Dans la série

DEVOIR DE MEMOIRE †

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Raiponce vous propose aujourd’hui une sorte de voyage initiatique… Il est question de remonter un fleuve tumultueux à sa source, de percer la structure opaque, luxuriante, d’un Yggdrasil totalisant, pour atteindre jusqu’à la nudité de ses racines… Car aujourd’hui nous nageons dans une mer – une canopée – de signes (qui en réalité sont des symboles) que, faute d’en connaître suffisamment la provenance et la forme originelle, nous encourrons le risque de ne plus identifier comme tels, et qui à cause de cela menacent de nous engloutir, corps et âme… de littéralement nous noyer.

Le mot « symbole » est issu du grec ancien sumbolon (σύμβολον), qui dérive du verbe sumbalein (symballein) (de syn-, avec, et -ballein, jeter] signifiant « mettre ensemble », « joindre », « comparer », « échanger », « se rencontrer », « expliquer ».

En Grèce, un symbole était au sens propre et originel un tesson de poterie cassé en deux morceaux et partagé entre deux contractants. Pour liquider le contrat, il fallait faire la preuve de sa qualité de contractant (ou d’ayant droit) en rapprochant les deux morceaux qui devaient s’emboîter parfaitement. Le sumbolon était constitué des deux morceaux d’un objet brisé, de sorte que leur réunion, par un assemblage parfait, constituait une preuve de leur origine commune et donc un signe de reconnaissance très sûr. Le symbole est aussi un mot de passe.

SOURCE : Wikipedia

C’est via le témoignage de Jünger que nous accèderons aujourd’hui à certains secrets très-nécessaires… nous retournerons avec lui au cœur des HeuresLesPlusSombresDeNotreHistoire ™, inspecter à quel point, à mesure que nous tâchons de l’oublier, ce monstre de hapax historique laisse progresser toujours plus profondément ses ramifications infinies dans notre monde actuel. Au point même de paraître aux yeux les plus aguerris, en constituer toute la substance. Pareil à un phénomène naturel, semblable en cela aux plantes, cet étrange phénomène tentaculaire se développe en suivant un schéma mathématiques et esthétique bien-connu, des règles de symétrie évidentes : celles des fractales. Jünger qui fut un herboriste distingué, semble le mieux placé du monde pour nous parler de cela…

Cependant, on n’invoque pas la présence d’Ernst Jünger comme on invite à un colloque un vulgaire collectionneur pour qu’il déballe ses trophées. Jünger est de la race rare des oiseleurs, pas de celle des disséqueurs et autres rapporteurs de gibier mort. Aussi méfiez-vous grandement de la beauté de sa vision ; elle recèle des charmes. Ne croyez surtout pas que pour avoir dûment analysé, intellectualisé, le Sturm und Drang, cet étrange enchanteur l’ait pour autant naturalisé.

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Les passages qui vont suivre sont issus du tomeIV du Journal de Ernst Jünger intitulé La Cabane dans la vigne, qui couvre la période 1945-1948, c’est-à-dire les annéesd’occupation américaine en Allemagne. Elle y sont racontées telles que vécues par l’auteur – c’est-à-dire essentiellement chez lui à Kirchhorst, dans sa maison de campagne. Je les ai sélectionnés et recopiés moi-même, cher lecteur, avec mes mains blanches, pour votre édification. Ma traduction est signée Henri Plard.


La Raiponce, une fleur bleue.

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Je dédie ce texte à celui qui saura le lire.

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Kirchhorst, 2 mai 1945.

[…]

Le labeur, le souci de petites choses ne crée pas seulement un contrepoids à l’illusoire, mais aide aussi à préserver la dignité, ou à la rétablir lorsqu’on lui a fait atteinte. Plus la panique croît, et plus on se réjouit d’apercevoir l’homme qui ne fait pas de l’épouvante plus de cas qu’elle ne mérite, et lui refuse ses courbettes – à une époque d’athéisme, cela ne devient pas plus facile, mais plus dur.

Dans mon enfance, j’avais à peine appris à lire, une histoire de la guerre des Boxers me fit grande impression. Si je m’en souviens bien, c’était un officier de l’Etat-major de Waldersee qui racontait une exécution d’otages chinois en train de lire un livre. Ce spectacle l’émut, et il demanda au responsable de l’exécution la vie sauve pour cet homme ; il l’obtint. Il fit part au lecteur de cette mesure de grâce. Le Chinois le remercia courtoisement, mit son livre dans sa poche et quitta le lieu des supplices, qui poursuivirent leur cours. Je me demandai, plus tard : que pouvait-il bien lire ? Il faudrait connaître ce texte. Aujourd’hui, je pourrais concevoir qu’il ait lu un chapitre du Kin-Ping-Meh, ou un manuel de culture des lis. Celui qui sait se reconnaît non à la matière, mais au fait de son savoir. C’est là ce qu’il faut mettre à l’épreuve : il existe des prières creuses, comme il existe un sourire qui convainc.

Les paysans ont repris le chemin de leurs champs, bien qu’ils aient des bandes de fêtards installées chez eux. La récolte est incertaine. Mais le paysan qui laboure en suivant ses chevaux, tandis que les armées passent sur les routes, offre une image imposante de cette continuité, de cette permanence de l’effort humain, si souvent déçue, et qui pourtant est plus importante, plus riche de consolations, plus profondément enracinée que son progrès, qui, bien plutôt, s’en éloigne. Le laboureur revient toujours; je l’ai vu à l’œuvre durant notre offensive en France, et l’on dit qu’il traçait ses sillons à Waterloo, entre les armées qui se déployaient l’une contre l’autre.

Kirchhorst, 14 avril 1945

La menace, après cette première vague des troupes d’assaut, vient maintenant des prisonniers russes et polonais qu’on voit animer les routes, par petits groupes. Ils pénètrent dans les fermes pour piller, en quête, surtout, de bétail à abattre, de boissons fortes et de bicyclettes. Tout au contraire, les Français restent sur leur réserve, en tant qu’élite des prisonniers, et même interviennent. Les Américains prennent le parti de la population, et c’est pourquoi les paysans attendent avec impatience la mise en place de groupes de police locale.

[…]

En de tels jours, on apprend beaucoup de choses et en apprendrait bien plus encore si l’on pouvait faire abstraction de sa souffrance. Ce qui, à vrai dire, profiterait à l’acuité, mais non à la profondeur de l’examen, car la douleur y ajoute des expériences insoupçonnées.

[…]

Les lis constituent une famille de rois, une race princière. D’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique, puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la Terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que des lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. Peut-être le rapport du soleil aux planètes est-il de même nature. Qui connaît les vertus qu’ils échangent entre eux ?

Et puis, la contemplation des calices contient aussi une volupté de l’esprit. Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! Dans chaque jardin paysan, à chaque lisière de champ, on voit briller des mosaïques et des bandes d’écritures figurée. Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices.

Kirchhorst, 17 avril 1945

[…]

Il doit exister, parmi les Juives, une flor extra fina, faite pour affoler les potentats, les maîtres du monde.
Telles sont Esther, Judith, Salomé, Bérénice et d’autres encore. Ces belles, qui unissent d’une manière inouïe le charme physique au charme spirituel, sont certainement intervenues aussi dans nos querelles d’aujourd’hui, quoique de manière plus secrète. Ce que l’or est parmi les métaux, elles doivent l’être dans l’empire des sens. Les ciseaux de Dalila, sous leur forme la plus subtile. Avant d’être présentée à Assuérus, Esther fut préparée une année entière _ enduite six mois de baume et de myrrhe, et six mois d’épices. C’est un savoir dont les raffinements se sont perdus.

Kirchhorst, 20 avril 1945

Poursuivi la lecture de Job. Nulle philosophie n’embrasse un plus vaste horizon ; de tous les chercheurs d’or, la souffrance est celui qui va le plus profond.
Entre-temps, j’ai lu les mémoires de la comtesse danoise Léonore-Christine Ulfleldt, parus après sa mort sous le titre de Jammers-Minde, « Souvenirs de mes misères ». De longues et rigoureuses captivités, comme la sienne à la Tour Bleue, dénotent l’action d’un influx horoscopique, une contrainte maléfique. Elle peut agir directement, sous la forme d’un astre malin, ou bien s’incarner dans l’action détournée de caractères. Ceux-ci ne sont que secondaires, car la prison est ouverte tant pour les coupables que pour les innocents ; et des vertus, non moins que des vices, peuvent vous jeter au cachot.

Les chaînes conviennent surtout aux instincts animaux qu’on ne peut maîtriser. Evidence, lorsqu’on songe à la criminalité. Mais c’est tout aussi vrai – à preuve Casanova, Sade, Schubart, Trenck – du monde de l’érotisme. Il est lié à une bougeotte dont ces chaînes sont le pendant, fait que Weininger, je crois bien, a été le premier à relever. Don Juan est forcé, comme s’il avait le diable à ses trousses, de courir de scène en scène ; Kant n’est autant dire jamais sorti de Königsberg. Les moins menacées, ce sont les natures équilibrées ; et pour elles, le cachot, lui aussi, est plus supportable.

Maxime : ce qui nous manque de chaînes intérieures nous est imposé du dehors. C’est pourquoi, en nous, la part du titanisme est particulièrement exposée : Prométhée est le plus grand des captifs. C’est l’une des raisons pour lesquelles, de nos jours, les prisons se multiplient. Elles sont comprises dans l’arsenal du collectif technique, comme les couvents dans celui du monde gothique. D’où encore la folie, camisole de force de l’esprit titanique.

Au-dehors, le cortège des Polonais et des Russes libérés continue à défiler, accompagné de pillages. Hier, nous avions chez nous trois Français, gens aimables ; d’une manière générale, nous tentons d’aider chacun de nos visiteurs, soit en le nourrissant, soit en le logeant. Ce n’est pas seulement un impératif d’humanité, mais en même temps le meilleur verrou qu’on puisse opposer aux pillards.

En une telle situation, le privilège du travail des origines s’impose, une fois de plus – le paysan peut poursuivre son labeur, l’auteur également, mais non pas celui qui dépend de la bureaucratie, de la centrale électrique ou d’autre distributeurs.

Quant à l’auteur, ce qui importe, ce n’est pas qu’il saisisse la situation, mais qu’en même temps il s’en rende maître, la prenne dans un miroir où les images d’horreur, elles aussi, ont leur place.

Kirchhorst, 11 avril 1945

[…]

Au village, on entend caqueter les poules auxquelles on tord le cou. Une section de blindés prend un tournant et écrase le champ fraîchement ensemencé de notre voisin, où verdoyait le printemps. En un clin d’œil, le voilà passé au rouleau et changé en une aire noire. Sur la route, en chaîne sans fin, roulent des camions conduits par des chauffeurs nègres. J’observe cette colonne qui déferle vers l’Est, d’un coin du cimetière. Auprès de moi, le fils d’une réfugiée, âgé de neuf ans. Il me regarde, avec dans les yeux une gravité précoce, et dit : « Ceux-là, ils me font peur. »

Et montre de la main les chauffeurs, qui glissent devant nous comme des mannequins noirs.

Kirchhorst, 24 avril 1945

L’anarchie et avec elle les pillages continuent. Nos visiteurs sont de nature très diverse. Il y en a qui demandent poliment un œuf ; d’autres surviennent la nuit, en armes, et emportent l’argent et les bijoux. D’autres encore tirent de l’écurie les chevaux des paysans et égorgent leur bétail. Sans parler de petites pertes, comme le fait que tous les soirs, il manque quelques poulets au poulailler. La maîtresse de maison fait front aux circonstances, et ne perd pas son sens de l’humour lorsqu’elle aperçoit à la porte un Nègre accompagné de trois Russes. C’est ce qui importe. On doit créer les situations, non les admettre.

[…]

A propos de la vue synthétique. Nous goûtons ensemble simultanément, dans ses figures, ce qui nous apparaît en logique sous forme de succession, d’enchaînement. Cela m’est venu à l’esprit aujourd’hui, au jardin, comme j’y contemplais une oreille-d’ours d’un brun profond et velouté au calice jaune.

[…]

Kirchhorst, 28 mai 1945

Le propriétaire du grand domaine que j’aperçois de mon bureau a été assassiné cette nuit par des travailleurs polonais, parce qu’il leur refusait de l’essence. On dit aussi qu’il a été torturé. Suivit un orgie dont le bruit me parvient encore.

A B. on aurait attaché le maire à une auto pour le traîner jusqu’à sa mort. On en emmena d’autres à cheval sur le radiateur. Chez l’aubergiste, un Nègre fit irruption, en état d’ivresse, et exigea un lit avec une femme dedans. Comme on ne pouvait le satisfaire, il poursuivit sa route jusque chez les Haustein, dont il enfonça la porte. On l’apaisa finalement au moyen d’une grande poêle d’œufs sur le plat qu’on de hâta de faire frire à son intention.

Dans les fermes dont les hommes ont disparu ou sont prisonniers, des Russes se sont installés par bandes entières : ils y abattent chaque jour une pièce de bétail et festoient comme les prétendants de Pénélope. On les voit se prélasser au soleil, le long des barrières, avec d’énormes pommettes et une peau que leurs bombances font fleurir comme du velours pur.

[…]

Kirchhorst, 1er mai 1945

Le lilas et le muguet sont en fleurs. Ils ornent, avec le cœur-de-jeannette, le portrait de mon fils ; il aurait eu dix-neuf ans aujourd’hui.

Au Psaume CXIX, image de la vie du Juste, j’ai lu ce beau verset : « Je suis étranger sur la terre, ne me cache pas tes commandements… Enseigne-moi tes statuts, et je vivrai. »

A cet égard, la mort est le plus riche des enseignements qui puissent nous être donnés, et nous cessons alors d’être des étrangers. Nous entrons dans notre héritage.

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Le soir, appris par la radio la mort d’Hitler, entourée d’obscurités, comme tant de choses autour de lui. J’eus l’impression que cet homme, de même que Mussolini, n’était plus depuis longtemps qu’une marionnette mue par d’autres mains, d’autres pouvoirs. La bombe de Stauffenberg ne lui a pas, sans doute, pris la vie, mais l’a dépouillé de son auréole ; on l’entendait à sa voix. Qu’une telle tentative aurait lieu, et serait exécutée par un homme de famille ancienne, je l’avais pressenti dès le début – et aussi qu’il ne pouvait agir que par son échec. J’en ai donné une image détaillé dès 1939, en dessinant la figure du prince de Sunmyre.

[…]

Il nous faut refaire, en l’inversant, le chemin tracé par Auguste Comte : de la science, en passant par la métaphysique, jusqu’à la religion. Il est vrai qu’en suivant la pente, il était moins pénible. Et à quoi reconnaître qu’on se rapproche du but ? A tous les signes – et spirituellement, au fait que les points de vue gagnent en généralité, et non se spécialisent, comme auparavant.

Kirchhorst, 4 mai 1945.

[…]

En classant des lettres et des notes anciennes, je suis tombé sur une citation que j’ai extraite, voici quelques dix ans, du traité de Cassien sur l’organisation des couvents :

« Car personne ne peut légitimement combattre avant d’avoir triomphé de sa propre chair. »

Kirchhorst, 6 mai 1945.

Les routes continuent à grouiller de détenus échappés aux camps de concentration. Celui qui s’imaginait voir des hordes de pillards se répandre à travers le pays a été, pour autant que je puisse en juger d’ici, faux prophète. Ces gens m’ont plutôt l’air serein, comme des ressuscités. Ce matin, sont arrivés à la ferme six Juifs libérés, de Bergen-Belsen. Le plus jeune avait onze ans. Stupéfait, avide comme un enfant qui n’a jamais rien vu de tel, il s’est plongé dans les livres d’images. Notre chatte, elle aussi, a provoqué chez lui une extrême surprise, comme s’il voyait s’approcher de lui une irrésistible vision de rêve.

[…]

Toutefois, même de nos jours, l’énorme accumulation de la douleur ne peut prendre sens que s’il s’est trouvé des hommes pour sortir de la sphère du nombre et pénétrer dans celle de la signification. Cela seul sublime la catastrophe et l’élève au-dessus du tournoiement vide, du tourbillon où se perdent sans cesse de nouvelles troupes de vengeurs.

Kirchhorst, 8 mai 1945.

[…]

Quand le coucou a chanté dans le bois du marais, oiseau des spectres, aux premières lueurs du jour, railleusement, les morts sont survenus et se sont montrés. Je suis retourné dans leurs maisons, j’ai monté une fois encore l’escalier, rue de Heilbronn, j’ai entendu d’en haut la musique et le bruit.

Ce que la physionomie du Docteur avait d’ascétique, de concentré, n’était pas un faux-semblant ; la volonté peut obtenir bien des succès lorsqu’elle se fixe sur un seul point. Il est certain que sa jambe atrophiée y a joué un rôle. De telles gens ont l’habitude de ne pas gaspiller leur temps ; ils travaillent, tandis que les autres dansent ou s’assemblent autour de la bouteille. Puis ils apparaissent, de manière surprenante, et peuvent alors rattraper leur retard dans les plaisirs.
Dans des moments où il n’était pas bandé par cette volonté, il avait un charme indéniable, qui doit avoir surtout agi sur les femmes. Les caricaturistes l’on comparé à une souris – il y avait, bien plutôt, quelque chose de félin en lui. Féline, aussi, son allocution après le massacre de juin 1934 : il fallait de temps à autre laisser les souris sortir de leurs trous et jouer, et ensuite sauter dessus, mais pas avant. Ses réflexions nécrologiques sur les fusillés avaient quelque chose de voluptueusement ronronnant : « Ils voulaient avoir une révolution. Eh bien ils l’ont eue. »

Quelques-uns de ces traits ont-ils passés dans le personnage du Mauritanien Braquemart, tel que je l’ai dessiné par la suite ? Peut-être, mais celui-ci allait au-delà des partis. J’ai plus tiré, à cet égard, d’un aspirant von L., que je connaissais depuis la guerre et qui avait, plus tard, servi dans la police. Il y eut des ennuis et passa chez les Russes, qui ont dû, comme ils ont fait de Gilbert, le nommer général, ou le liquider, peut-être l’un et autre. En partant, il déclara qu’il était devenu indifférent d’exercer son métier chez tel ou tel de ces messieurs : ils étaient infâmes, tous tant qu’ils étaient. Mais il fallait « rester homme du monde ». C’était sans doute aussi l’avis de Stavroguine avant qu’il ne se pendît. Chez ce L., j’ai pour la première fois rencontré ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique, qualités qui sont faites pour s’accorder. Heydrich, lui aussi, révélait de ce type.

D’ailleurs, il me revient à l’esprit que ce L. ressemblait au Docteur. Quoi qu’il en soit , le futur ministre, à ce que j’en appris sous le manteau, se sentit visé. S’y ajoutèrent des rumeurs, comme celle-ci : l’équarrisserie de Köppelsbleek cacherait le nom de « Goebbels-Bleek », « la blanchisserie de Goebbels ». Or ce n’avait pas du tout été mon intention, car Köppelsbleek est l’un des toponymes de Goslar et désigne l’endroit où le bourreau faisait blanchir les têtes, donc l’équarrisserie. Il était lié à la topographie de la Marina : à la « Fillerhorn », la « Corne aux tanneurs », l’endroit où l’on vous écorche vif. Cet exemple montre comment, à de telles époques, l’imagination du lecteur collabore par ses exégèses avec l’écrivain – bien plus vigoureusement que ne le souhaite l’auteur. Le « Grand Forestier » était, disait-on, tantôt Hitler, tantôt Göring, tantôt Staline. Je m’y était attendu, mais sans le souhaiter. L’identité des types est soumise à d’autres lois que celles des individus dans le roman social. En tout cas, il n’existe pas d’état de choses tel que l’emploi d’armes spirituelles y soit impossible. L’effet se renforce à la mesure du risque, et celui-ci commence quand la liberté de la presse est abolie.

[…]

Kirchhorst, 10 mai 1945.

Les esprits qui jugent la situation m’ont de tout temps plus attirés que ceux qui la créent, ou se l’imaginent. Vus de cette position, les acteurs même apparaissent comme des échantillons à l’appui du jugement, des fossiles types, des plantes caractéristiques qui permettent de connaître une couche géologique, un climat, un sous-sol.

[…]

Quant à Marcu, je le considère comme l’un des meilleurs juges d’une situation que j’aie rencontrés. Il avait passé à travers les deux grands armées qui se disputent les lauriers de la démocratie. Cela me convenait, en un temps où j’étais absorbé par la conception générale du « Travailleur » – la question de savoir si les modifications qui s’ébauchent partout sur notre planète peuvent être ramenées à une formule unique.

[…]

En ce temps-là, rue de Heilbronn, le maître de maison ne s’était pas encore dépouillé de ses amis juifs. L’heure des reniements brutaux était encore à venir. Mais ses amis et connaissances avaient coutume de se réunir dans diverses pièces ; l’appartement était assez vaste. Quand le Docteur rencontrait Valeriu Marcu dans le couloir, sa mauvaise humeur crevait les yeux. Avec cela, les deux hommes se ressemblaient physiquement de façon frappante : deux petites figures brunes, maigres, aux visages en éveil, marqués par les travaux de l’esprit. On s’aperçoit assez souvent que les persécuteurs et les persécutés sont semblables. La similitude, à vrai dire, se limitait à l’aspect physionomique, car quant à la saisie de la situation, Marcu était, comparé au Docteur, un colosse. Le mouvement qui mène de l’extrême gauche à l’extrême droite entraine plus de sens du réel, plus de connaissance des principes fondamentaux de la politique que la voie inverse, dans laquelle on a plus de mal à se dépêtrer des grandes phrases.

[…]

Cette allure sceptique dans la réflexion, y compris la réflexion sur lui-même, était typique de sa personne. Elle semblait parfois frôler le cynisme, mais était au fond le style d’un esprit qui sait s’abstraire de sa situation. Un jour qu’un ami l’assommait en lui décrivant les qualités de son père, il l’interrompit : « Mais dis-le tout de suite : quoi, c’était un vieux youpin ! »

[…]

Marcu travaillait d’habitude jusqu’aux heures du matin. Il se plaignait parfois de ce que son cerveau « continuait à tourner » ensuite deux ou trois heures, « gratuitement, comme un compteur qu’on n’arrive pas à arrêter ». Dans ses travaux et ses jugements historiques, on sentait, d’une manière générale, comme le mécanisme d’un appareil de mesure ou d’un compteur qui enregistre les courants les plus subtils. Une personne, un événement, une institution sont branchés sur le cadran, et des déviations de l’aiguille, légères et précises, décèlent la mesure de la force qui est contenue en eux.

[…]

Il passa encore quelque temps à Berlin, alors que la ville était déjà devenue fort périlleuse pour lui. Je le revis peu avant son départ. Il proféra encore un jugement sur Hitler, qu’il qualifia de « Napoléon du suffrage universel ». « Il vient d’atteindre ce que Bismark a toujours recherché, ne fût-ce que cinq minutes durant : pouvoir dire, une seule fois, comment les choses doivent être. » Il prévoyait les énormes décharges d’une puissance parvenue à l’extrême de la concentration.

Le jugement objectif porté sur un persécuteur par le persécuté, dans une situation telle qu’il pouvait vous coûter la tête de manquer un train, m’impressionna vivement. C’est l’un des points extrêmes que puisse atteindre la passion de l’historien-né.

Les esprits qui voient sont presque toujours différents de ceux qui veulent. Mais c’est un présage funeste que l’abîme qui bâille entre les uns et les autres.

Kirchhorst, 11 mai 1945

[…]

« A-t-on le droit s’assassiner les gens en pleine rue, sir ? »

Il me jeta un coup d’œil méfiant. Puis son regard tomba sur le groupe, et il descendit de voiture pour marcher droit vers lui.

[…]

Un groupe de Polonais avait requis, sous la menace, du bétail à abattre. Quant à l’officier, j’avais eu de la chance, car il s’agissait du commandant de place américain de Burgdorf. Il rétablit l’ordre avec une fermeté sèche. Le rapport qui s’établissait entre lui, la foule et les Polonais me fit songer à celui du berger, des moutons et de loups agressifs. Les polonais étaient si excités qu’à peine furent-ils tenus en bride par la vue de l’arme. Le soldat suivait de son canon leurs mouvements comme s’il balançait un goupillon. C’était surtout le meneur, un petit bonhomme en uniforme brun, qui était tout gonflé de l’agitation aveugle qu’inspire le goût du sang, et qui sautait de droite à gauche en sifflant comme une martre.

[…]

Malgré l’heure matinale, il était déjà à moitié ivre – de cette gnôle qu’on commence à distiller partout, un alcool de betteraves, particulièrement brutal.

[…]

La scène suffit à m’offrir une image des rapports qui gagnent du terrain, là où nul tierce pouvoir ne peut intervenir, donc sur ces immenses surfaces de la planète dont la population tombe sans défense entre les mains d’ennemis féroces. Il y règne une affreuse nuit.

Kirchhorst, 12 mai 1945

[…] survinrent les premiers visiteurs de pays lointains : deux journalistes américains, dans une petite voiture. Il semble qu’ils appartiennent à un groupe chargé d’une sorte de sondage des mentalités, au sein de notre champ de ruines.

[…]

Ils se rattachèrent à des amis parisiens dont les livres couvraient ma table. Ce qu’on pense, écrit et peint dans cette ville fournit toujours un sujet commun de conversation, comme les Académies d’Athènes et d’Alexandrie jusqu’au temps de Scylla, et bien au-delà.

Ils avaient été, hier encore, dans un camp de concentration proche de Weimar, avaient aussi inspecté d’autres de ces grandes équarrisseries. L’impression générale qu’ils avaient ressentie à cet aspect, c’était, selon eux, celle d’un abattement morne, – sentiment qui me gagna. Leur caractère rationnel, leur modernisme avancé, la technique brutale, jettent sur de tels évènements une lumière particulièrement crue, par le caractère conscient, médité, scientifique des procédés. L’intention se confirme jusque dans le moindre de leurs traits ; c’est elle qui constitue l’essence du meurtre. A côté d’un four destiné à l’incinération des cadavres, ils avaient lu cet écriteau : « Lavez vos mains ! Dans cette pièce la propreté est obligatoire. »

Une jeune femme libérée d’un camp de l’Est leur avait raconté que, dans les heures du soir, un four crématoire gigantesque y avait craché du feu, comme un volcan aux éruptions périodiques, et avait couvert la campagne de fumée. Image caïnite.

J’avais bien pensé que toutes ces choses finiraient par apparaître au grand jour, dans toute leur hideur. Celle-ci surpasse de loin celle d’ères précédentes, par le côté élaboré et désinfecté propre au monde de la technique. A cet égard comme à d’autres, nous avons fait des progrès. Quand on examine au musée Carnavalet les témoignages de la Révolution française, la guillotine fabriquée avec des os humains, par exemple, on y a encore, malgré tout, la chair de poule, comme dans un cabinet des horreurs. Aujourd’hui, nous avons les dossiers qui traitent des assassinats comme d’affaires administrative, les cartothèques, les photographies, les flashes. Le mal, lui aussi, est rongé par l’usure, devenu réduit et mécanique, l’homme, non pas plus mauvais, mais plus vulgaire. Les agents du mal ont perdu leur visage, tombent bien au-dessous du niveau physionomique d’un Danton, d’un Robespierre, ou même d’un Marat. On voit là des têtes de fonctionnaires comme celle de Himmler, intelligentes, nerveuses, bouffies, remplaçables à volonté, agitées d’une maussaderie méfiante, portiers en livrée qui ne connaissent ni leurs patrons, ni la maison qui les emploie.

De telles images suscitent le besoin de jugements catégoriques. Mais peut-on les fonder sur la notion de progrès ? A en croire mes deux visiteurs, les Allemands sont, quant à leur culture, au bout du rouleau, arriérés dans tous les domaines de la science ; leur médecine, elle aussi, serait dépassée.

Ils m’ont cité à ce propos un nouveau médicament-miracle, tiré de la moisissure des champignons. Pour un homme de plus en plus porté à considérer la médecine moderne, elle aussi, comme agent de malheur, cela n’a rien de convaincant. De tels faits se produisent tous les deux ans et provoquent, dans le meilleur des cas, une accélération des échanges, mais plus probablement une détérioration, et à coup sûr une dégénérescence de la race. Mais à quoi bon engager la discussion sur ce point ? Quant à la moisissure, on sait depuis toujours que des forces énormes sont contenues dans le pain. Nous vivons dans une ère d’intoxication par le pain : tout le contraire de la transsubstantiation.

Ce qui me frappa chez mes deux visiteurs, ce fut l’assurance de leur jugement, leur imprégnation totale par le common sense, phénomène nouveau pour qui ne s’est entretenu, jusqu’ici, ou peu s’en faut, qu’avec de jeunes Allemands et de jeunes Français. Les problèmes se simplifient. A leur question concernant la manière dont leurs troupes se comportent envers nous, je pus répondre que nous avons eu des expériences favorables, surtout quant au bon ordre de l’armée.

[…]

Ils s’informèrent ensuite des progrès de mes travaux et citèrent des articles de Marcu, de Montgelas et de Paetel , parus aux Etats-Unis pendant la guerre, et dont j’avais vaguement entendu parler à Paris, avec des sentiments mitigés. Je mentionnai mes expériences de l’anarchie, depuis le temps où j’écrivais dans les tranchées mes premiers journaux : elle atténue, en même temps que la sécurité, la pesanteur énorme dont l’Etat nous écrase comme une montagne.

« Mais à ce que je vois, il ne s’agit ici que d’une anarchie fort modérée », me répliqua l’un d’eux, en montrant de la main mes livres et mes lettres.

Pour réponse, je pus lui faire voir par la fenêtre la tourelle du domaine dont le propriétaire a été égorgé, l’une de ces dernières nuits, de manière bestiale, et par une bande qui y festoie encore. Je m’aperçus alors que mes visiteurs n’étaient guère sensibles à cette nouvelle, que même ils la chassaient de leur esprit, comme une incongruité.

Je note tout cela sans esprit de critique particulière, comme un trait humain. L’homme de verra jamais que le malheur qui répond à son attente. Rien de plus difficile pour lui que de percevoir un malheureux, qui, tout simplement, souffre – les bons croyants passent toujours, indifférents, devant lui, comme dans la parabole du bon Samaritain. C’est ainsi que dans la plupart des cas, le secours arrive trop tard. Car aujourd’hui, on n’assassine pas moins que dans toutes les années d’après 1917, mais on en tue d’autres. On force sans cesse de nouvelles Bastilles ; mais leurs alentours rougissent de sang frais.

La grandeur de saint Martin ne consiste pas à venir en aide, mais à le faire tout de suite, et à secourir le premier venu. Telle est la vertu qui confine au miracle.

Ils prirent congé de nous en nous offrant finalement une partie de leurs provisions. Leur visite m’a permis de pressentir jusqu’à quel point nous sommes battus, réduits à néant.

Kirchhorst, 13 mai 1945.

Commencé à lire Esaïe, qui, dès le premier chapitre, décrit une situation semblable à la nôtre : la cabane dans la vigne :

« Votre pays est dévasté, vos villes sont consumées par le feu, des étrangers dévorent vos campagnes sous vos yeux, ils ravagent et détruisent comme des barbares. »

« Et la fille de Sion est restée comme une cabane dans une vigne, comme une hutte dans un champ de concombres, comme une ville épargnée. »

Kirchhorst, 16 mai 1945

Quand je mentionne dans mes notes les Russes, les Américains, les Polonais, les Allemands, les Français, c’est avec un sens analogue à l’énumération des pièces dans une partie d’échecs. Chacune d’elles peut être blanche, ou bien noire. Chacune peut gâcher la partie, chacune en emporter la décision, ou se sacrifier pour le roi. Meurtre, viol, pillage, larcin, générosité, grandeur, assistance en extrême danger – tout cela n’est pas rigidement réparti entre les nations. Elles contiennent en elles, l’une comme l’autre, toutes les possibilités dont chatoie le caractère de l’homme.

Cependant, nous ne pouvons nous dépouiller de notre appartenance à notre peuple. Il est dans la nature des choses que le malheur de notre famille, les souffrances de notre frère nous poignent plus cruellement – et aussi que nous soyons plus étroitement associés à sa faute. Elle est nôtre. Il nous faut verser caution pour elle, la payer.

L’Etat universel, lui aussi, sera formé de peuples. Il régira l’humanité selon l’idée de l’humain et les droits fondamentaux de l’homme, tandis que les peuples, se dégageant de la peau qu’est l’Etat national, n’en apparaîtront que plus énergétiquement dans leur stature propre, la culture du pays natal.

Au sein de la débâcle, on est ému par l’aspect d’hommes en quête de leur juge. Bien qu’ils tombent, ce faisant, dans de nouvelles fosses qu’on creuse à tous les carrefours, ils atteignent ainsi aux rangs supérieurs de l’être et déclenchent d’énormes poids.

Celui qui cherche le tribunal ne le trouvera que dans son cœur : c’est là qu’est infligée la sanction, là qu’est la scène, plus vaste et plus terrible que le cosmos, sur laquelle sont braqués les télescopes. Tous les infinis du temps et de l’espace ne sont que miroirs de l’abîme et du triomphe intérieurs : cela se révèle de manière apocalyptique. Tout forum terrestre est, au prix de celui-ci, un lieu de ténèbres.

Kirchhorst, 23 mai 1945

Relu Le Salut par le Juifs de Léon Bloy. Qu’aurait dit Hamann de cet auteur ? Son traité pénètre dans les chambres secrètes de grands mystères et mène jusqu’aux sources d’un pouvoir sacerdotal, d’un côté, et d’autre part magique, en confrontant les Juifs et l’or. Bloy fait, dans ces domaines, l’effet d’un technicien de l’électricité dans une centrale, dont les tableaux de commande contienne et dissimulent des forces terribles. On a l’impression qu’on pourrait, en un instant, le voir s’embraser. On est menacé ici par les bûchers humains et les foudres divines.

J’ai aussi jeté de nouveau un coup d’œil dans ses journaux intimes. Cette lecture ressemble, malgré nos positions différentes, à une ascension à travers une gorge montagneuse dans laquelle le vêtement et la peau sont mis en lambeaux par des épines. La crête atteinte, cette peine est récompensée par quelques phrases, quelques fleurs qui appartiennent à une flore morte ailleurs, mais d’une valeur inestimable pour la vie des cimes. Vers cette époque, environ 1900, le panorama de l’autre côté y est saisi plus nettement que dans les observatoires. Il faut alors se résigner à l’insuffisance de l’individu, à la noirceur de son karma.

Il en va autrement de Hamann ; là, ce qui vous tourmente, c’est son obscurité biscornue. Souvent, il ne se comprenait plus lui-même lorsqu’il relisait ses textes. Mais ensuite, des diamants étincellent, des solitaires se mettent à scintiller sur un fond bleu, la substance de son don d’auteur. C’est alors seulement que commence le vrai réconfort du lecteur ; il pressent que dans l’art, depuis ses origines, un seul sujet est traité, et qu’il est des phrases plus lourdes de sens que des bibliothèques entières.

Un être humain peut nous ressembler autant qu’un jumeau, et être néanmoins plus loin de nous qu’un ennemi qui nous montre une bribe de substance pas plus grosse que la tête d’une épingle. L’inimitié terrestre devient alors illusion. Le messager qui nous transmet l’arrêt de mort peut en même temps nous laisser entrevoir que nous sommes sauvés. Il a plus d’importance pour nous que le frère qui nous berce d’une sécurité trompeuse.

Bloy n’est nullement révolutionnaire. C’est bien plutôt un conservateur désespéré, privé d’un sol nourricier. Il a aussi discerné les insuffisances de l’Eglise. D’où sa démesure. L’une de ses thèses fondamentales : « Dieu se retire », définit plus précisément la situation que la maxime hautaine de Nietzsche : « Dieu est mort. » Bloy ajoute : « Il est certain qui si Dieu retirait tout d’un coup sa bénédiction, la simple pierre, le granit aussi bien que le caillou, se désintègrerait et s’envolerait en poussière – que deviendrait alors la société moderne ? »

La radio diffuse la nouvelle qu’Himmler a été arrêté sous un déguisement. Ce fut peut-être la première fois où il ne fut pas déguisé – le Reichsführer de la S.S en chemineau, en mendiant borgne. Sic transit gloria. Au moment de son arrestation, il a brisé entre ses dents un petit tube rempli de cyanure qu’il portait dans sa bouche. De tels bonbons sont compris dans l’attirail, dans le nécessaire des purs potentats que n’effleure plus aucun scrupule : je l’avais, dès l’abord, perçu.
Ce qui m’a toujours, chez cet homme, donné une impression d’étrangeté, c’était qu’il puait le bourgeois. On s’imaginerait volontiers qu’un homme qui organise la mort de milliers d’autres devrait se distinguer visiblement de tous et être nimbé d’une lumière terrible, d’une splendeur luciférienne. Au lieu de cela, ces visages que l’on rencontre dans la première métropole venue lorsqu’on cherche une chambre meublée et qu’un inspecteur mis à la retraite anticipée vous ouvre la porte.

D’autre part, on voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui, il perfore notre billet et demain, notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec un égal pédantisme, et la même conscience professionnelle. Ne pas le voir, dans les halls de gare et derrière le keep smiling des vendeuses, c’est errer dans notre monde avec des yeux aveugles à ses couleurs. Il n’a pas seulement ses zones et ses périodes terrifiantes, il est, dans son essence, terrible.
Il faudrait aussi réfléchir à ceci : les idées boursoufflées, la hideur quotidienne de telles figures dénotent leur rôle subalterne dans le royaume du Mal. L’idée que des millions d’êtres quittent ce monde pour la seule raison qu’un M. Himmler actionne le levier de la machine à détruire est l’une de nos illusions d’optique. Quand la neige est tombée durant tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche.
Nous ne connaissons pas l’autre côté. Au moment où la victime passe par le portail de gloire, elle oublie son bourreau ; celui-ci demeure en arrière, comme l’un des fantômes du monde de la terreur, un portier affublé de la livrée du temps.

Kirchhorst, 26 mai 1945

Cet après-midi, j’ai acheté de semences à Burgdorf. Les routes sont peu sûres. Je me suis rendu de nouveau au cimetière, près de l’hospice, où les roses et les iris resplendissaient paisiblement sur les tombes. En de tels endroits, j’aime songer à mon éducation. On aurait voulu y changer bien des choses, mais il faut se dire : si nos parents et nos maîtres nous ont instruits au mieux de leurs lumières, ils ont accompli leur devoir. Quand ce sont, par exemple, des athées, mieux vaut qu’ils donnent à leurs enfants une éducation d’athées. Car ils leur transmettent, malgré tout, plus encore que des formes vides. A cet égard, nos pères étaient plus fermes dans leurs décisions que leurs grands-parents. Nous n’étions plus obligés de nous ennuyer le dimanche.

Que d’innombrables fois mon père a cherché à m’instruire de la structure et du comportement des plantes, et toujours avec cette ardeur propre à sa génération ! Au fond, c’était la construction des organismes dont les raffinements formaient l’une des sources de leurs extases. Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, le gaspillage princier, le débordement de superflu qui traduit des intensions bien plus importantes que celles du simples prolongement de la vie et de la concurrence. Déjà, le nombre immense des espèces est en lui-même étrange au fond, il faudrait que peu de modèles, d’une valeur éprouvée et sans complexité, l’emportent et se répartissent à travers l’espace. Ensuite la beauté, le gaspillage inouï de matière périssable. Tout cela parle aussi clairement qu’un livre ouvert ; mais la discussion demeure stérile lorsqu’elle s’engage avec des intelligences auxquelles la faculté de s’élever au-dessus de l’élément du temps n’est pas donnée. Les millions d’années auxquelles se réfèrent les théories de l’évolution ont pour pendant les millions d’années-lumière de l’astronomie qui leur est liée. La substance d’un minuscule calice de fleur, d’une étamine frémissante, contient un sens plus haut que toutes ces distances et tous ces processus qui enferment le cœur dans la solitude.

Si l’on considère l’art comme concurrence, on en vient à l’usure rapide des idées, au triomphe des bonimenteurs. Ici, il n’y a que des espèces, non de la rivalité. Plus nous concédons à autrui une avance temporelle, et plus nous serons assurés de le rattraper.

Kirchhorst, 28 ai 1945

Les premières cerises ont fait leur apparition sur la table. Cette maturité étonnamment précoce pour notre climat s’explique par le fait quelles ont poussé sur la dernière branche verte d’un arbre mort : rejetons de la décadence.

[…]

Kirchhorst, 30 mai 1945

Rêvé d’une visite à Catalfamo. J’avais auprès de moi « l’ami plus âgé, dans le rôle du supérieur », et ce type revêtait, comme un caméléon, les individualités de nombreuses personnes de connaissance que j’ai rencontrées dans ma vie, à l’occasion de rapports semblables, et envers qui j’ai une dette de gratitude.

Puis j’ai vu mon père en blouse blanche de laboratoire. J’entrais dans la maison et nous nous saluions avec beaucoup d’émotion et de cordialité. La scène se répéta, comme si elle était importante et devait s’empreindre en moi.

Il me semble souvent que les morts mûrissent et s’adoucissent ; ils croissent en nous, en y poussant des racines posthumes – c’est nous qui sommes le véritable champ des morts, la vraie terreur des morts. Ils veulent être ensevelis dans nos cœurs. Ils nous en sont reconnaissants, et ce commerce donne à des familles et des peuples entiers la force de poursuivre leur marche à travers temps.

[…]

Kirchhorst, 6 juin 1945

[…]

J’ai commencé La Cousine Bette de Balzac, mais ai trouvé le temps trop précieux pour me perdre dans les intrigues de la société louis-philipparde, dont tous les desseins tournent autour de l’argent et des rentes. En compensation, j’y trouve un nouveau charme dans le fait que les rues et les places de Paris ont pris pour moi un sens personnel et qu’en le lisant, je tombe sans cesse sur des noms qui m’émeuvent. Je songe aussi en de tels moments aux ponts comme à des anneaux qui marient la capitale au fleuve. Ce sont des bijoux dont les pierres brillent des splendeurs du destin, et que leur reflet dans l’eau doue de la magie illusoire du cercle. Que de peintres ont essayé de la rendre ! C’est une grande bénédiction que de les savoir intacts.

Kirchhorst, 8 juin 1945

Terminé ma lecture de Jérémie. […]

Nebusaradan, le général de Nabuchodonosr, représente le type du soldat chargé des gros ouvrages, et qui incarne avec une parfaite pureté le mécanisme de la violence. Les brefs passages où il est mentionné dans l’Ecriture sainte font résonner à travers les millénaires l’écho de la terreur qu’il inspirait. Notre temps, lui aussi, a de nouveau produit de telles figures. De même que les érotomanes, ces hommes de la terreur ne connaissent qu’une seule réaction. Aussi sont-ils possédés d’une raideur d’automate qui se manifeste dans leur physionomie. Ce sont les plus bas parmi les chauffeurs de l’Esprit du monde, attelés à des plans dont ils n’ont pas plus idée que l’huissier de la dette dont il est tenu, par son officie, d’assurer le recouvrement. Un fois dépouillés de leur mission, les voilà aussitôt dressés dans la hideur de leur nudité. On dirait qu’ils ont vécu à crédit et ont été depuis longtemps cadavres, tant la mort est rapide et avide à les ramasser.

[…]

Kirchhorst, 10 juin 1945

[…]

Positions spirituelles et empiriques. Notes à propos du « Travailleur ». L’action spirituelle, le plan, selon ses catégories nobles ou basses, s’exécute conformément au plan cosmique, qui comprend en lui et la mort et la souffrance. Aussi fait-il abstraction de la douleur. Le Grand Plan est situé plus haut que les rouages, est « semblable aux dieux ». Dans la position empirique, au contraire, la destinée individuelle est vécue, souffert ; la douleur est une réalité humaine. Ce qui amène à des collisions tragiques chez l’individu, être, à la fois, qui forge des plans et subit la souffrance.

Une décision politique, stratégique, menace bien des milliers d’hommes, quelle qu’en soit la structure, donc aussi lorsqu’elle consiste à refuser l’action. Le commandant chargé de tenir une forteresse se soumet à la loi du plan, en sa position spirituelle. Mais la forteresse est en même temps la position empirique où lui-même et les siens souffrent et périssent. Nous en avons tous fait l’expérience.

Jusqu’à présent, ces choses sont simples, bien qu’on puisse les contester. Mais cependant, ce que l’individu a du mal à assumer, c’est qu’il se trouve lui-même dans le rôle du commandant, au lieu spirituel. Il collabore au plan, au schéma idéal, soit en agissant, soit en refusant d’agir, et est toujours responsable. Il n’est rien qu’il ne puisse approuver, ni rien non plus qu’il ne puisse rejeter. L’individu est en mesure de changer le monde, par l’action ou la passivité, et à chaque instant. Il peut trancher en faveur de son triomphe, ou de son déclin. Il peut pénétrer dans l’absolu. Il est souverain et, dès qu’il s’élève à la conscience de cette dignité, il dispose d’un pouvoir infini. Le monde devient sa matière et son songe. Il n’est toujours que son reflet. C’est ce qu’enseigne le mythe, ce qu’apprennent l’histoire, et l’histoire du salut, et la philosophie. Pour un chrétien, par exemple, qui se sait commandant de sa place forte, de sa « forteresse », le Christ n’est pas seulement le modèle, mais une partie essentielle et active de sa personne, une puissance déléguée, capable de bouleverser le monde. Elle renverse des Empires.

Quand le plan semble tout envahir, quand il semble passer à l’absolu, on peut émettre diverses hypothèses. Cela pourrait résulter de ce que les individus abandonnent de plus en plus grandes réserves de substance, de souveraineté, de destin propre, soit qu’ils approuvent le plan, soit que la responsabilité soit devenue trop lourde pour leurs épaules. Il n’est pas de contrainte sans acquiescement. On pourrait aussi supposer que de notre point de vue empirique, sur la surface de notre planète, le plan cosmique vient d’entrer dans une crise, une phase nouvelle qui se reflète dans les plans humains et qui exige des paiements anticipés. « L’homme » est contraint de pénétrer dans un stade qui exige de lui, d’une part, un surplus d’activité, de « travail », et de l’autre plus de souffrance. Il accepte et l’un et l’autre, aussi bien avec plaisir que dans la douleur.

L’extrême jubilation qui accompagne les plans et qui s’enfle jusqu’au délire, lorsqu’ils deviennent catastrophiques, n’est pas sans rappeler une traversée du désert accompagnée de mirages. Des prophètes surgissent pour annoncer la Terre promise. Les enfants connaîtront le bonheur. Mais que signifie la manière dont les plans humains, considérés sub specie aeternitatis, s’envolent en fumée, et d’autant plus sûrement qu’ils sont tramés plus intelligemment ? Derrière la foule des plans et des utopies, un autre plan doit être caché, immuable, que nous tentons de reproduire dans l’imperfection. L’échec est compris dans le plan. Il faut donc que s’y mêle toujours un autre principe, soustrait à notre vue, substance prophétique, transcendante. Les plans s’agitent dans les parvis. Ce sont des copies périssables de la Ville éternelle, édifiées par l’architecture humaine. Ils sont bien peu de chose ; mais leur signification est grande. Dans la ville gothique, les maisons sont minuscules, comme des nids d’hirondelles collés aux flancs de la cathédrale. Dans les métropoles, les églises disparaissent à l’ombre des immeubles des banques. Quand le plan se contente du cadre du parvis, il contient plus de sagesse, ainsi lorsqu’il se consacre à l’édification de temples et de monuments funéraires, à la construction d’antichambres de la vie supérieure et du tribunal des morts. C’est là qu’il agit, même dans le temps, avec plus de permanence. Il se peut que les pyramides demeurent dressées, comme des signes, quand notre position empirique sera devenue ferraille, aura été évacuée, abandonnée. Elles copiaient plus intuitivement le plan cosmique.

Tout cela mène à l’avenir du Travailleur. Ses plans comme tous les autres ne peuvent qu’être liés à l’époque ; pour lui aussi, l’échec est compris dans le plan. Certes, les catastrophes ne peuvent entraver sa marche. Bien plutôt le favorisent-elles et lui donnent de l’avance, pour la simple raison qu’elles rompent les chaînes de l’économie, tandis que la Figure progresse, invulnérable, à travers le monde du feu, douée d’un pouvoir spirituel qui s’accroît sans cesse. On peut donc prévoir encore de grandes réalisations. Le progrès empirique est garanti, tant par l’intensité du vouloir et par sa violence aveugle que par la réserve de forces encore intactes, voire même encore vierges.
Le seul sujet d’inquiétude, c’est la modification du point de vue spirituel celle qui s’annonce dans le dégoût, d’abord subtil, qu’inspire aux élites le spectacle, dans le début, de cette lassitude, plus dangereuse que la catastrophe. Il faut alors que se manifestent des images nouvelles, de nouveaux prophètes.
De telles mutations peuvent se produire sans qu’on les remarque, ou presque. Elles ont un effet plutôt chimique que physique, et en tout cas démythifiant ; les utopies sont partiellement réalisées, partiellement même dépassées et perdent, de ce seul fait, leur pouvoir de fascination. Le monde du travail apparaît dans une perspective différente, devient subalterne.

Le Travailleur est mis au second rang, réduit à son schéma matérialiste, au rôle de frère convers, tandis que de nouveaux esprits sont absorbés par des idées nouvelles. La perfection, dépouillant les techniques de leur caractère de facteur révolutionnaire, y contribue. La faim, sous sa forme brutale, est apaisée. La grande ruche voit naître des cellules où l’on exige une autre nourriture, et, avec les descendants, de nouveaux parasites en forcent l’entrée.

Le scepticisme change de rôle et de tâche. Il alimente les processus dialectiques dans leur phase héroïque ; il les entrave, lorsque celle-ci s’est achevée : devenu, taedium vitae, dans les ères de paix et de prospérité. Il commence par s’en prendre aux modifications du plan général et s’installe à demeure sur son tapis, dans les limites des lieux communs à la mode. Des ennemis mortels ne soupçonnent point combien leurs langages, leurs arsenaux de symboles sont devenus semblables. Ils se ressemblent comme l’objet et son reflet, ou comme des arcs qui s’épaulent l’un l’autre. Les allures inexorables s’accentuent en même temps que la subtilité des différends, comme dans les grands conciles où l’on débattait de la divinité ou de la déiformité du Christ.

.. etc.

Réponse

@Millie

Dites moi si je me trompe mais vous affirmez que l’amour est un truc de “faibles” ? :shocked:

Que plutôt qu’aimer en pure perte, il faudrait agir en bon gros bourgeois précautionneux pesant les œuvres d’art comme le gros sel ?

Je suis d’accord sur l’ensemble de votre texte mais ce passage m’a particulièrement horrifié.

Peut être est-ce vos expériences douloureuses avec le genre humain qui vous amènent à penser cela, mais je veux croire qu’il existe encore des gentils au cœur ouvert (qui finissent par se rencontrer la chance aidant) et des méchants au cœur sec que la Retibution karmique achèvera de pourrir l’existence.

Aimer en pure perte quitte à se faire michetonner et battre, ce n’est pas seulement une marque de faiblesse ou d’imbecilité mais la marque d’une présence divine.

Dans le type qui donne tout à une salope, dans la fille qui continuer à prendre soin de son copain qui la cogne, il y a la présence de Dieu.

Le micheton et la femme battue, c’est la preuve que la pureté existe quelque part dans cet Univers objectivement froid et  répugnant (Houellbecq).

Non-calcul et le désintéressement, vive les femmes battues et les michetons ! (ils auront de belles réincarnations) 

A votre avis, mon cher Bollocks, pour quelle raison une femme comme moi affirmerait-elle que l’amour est « un truc de faibles » ? … Vous donnais-je l’impression d’être la personne désignée pour tenir ce genre de propos ? … Ne l’aurais-je pas fait tout simplement dans l’espoir de provoquer – par réaction – un beau discours de vertu courroucée comme celui que vous m’avez tenu ? … – Car quelle femme au fond, je vous le demande, ne rêverait pas de se voir adresser un tel discours ?

A présent, réfléchissez bien, Bollocks, pourquoi était-ce à moi précisément, alors que j’étais justement en train d’exposer avec verve et méchanceté mon mépris des choses du cœur, que vous avez choisi d’ouvrir le vôtre ? … Pourquoi avez-vous réagi ainsi, et comment ai-je pu m’amuser en mon for intérieur de la prévisibilité votre réaction, sinon précisément parce qu’elle illustrait justement, tout en désirant faire le contraire, que pour éprouver l’envie de s’ouvrir de la sorte, le cœur a besoin de se sentir offensé dans sa douceur, menacé de faiblesse… c’est à dire blessé ?

Jeune connasse illustrant par sa bêtise la loi de l’offre et de la demande

Naissance d'un Homme

Naissance d’un Homme

Réponse à Mémento Mouloud sur la Nouvelle Vague et Audiard

Avant de lire ce post, je vous conseille tout de même, à titre informatif, d’aller du côté de chez Bouteille à l’Amer vous pénétrer du contenu de l’article de Mémento Mouloud, qui en est à l’origine :

http://bouteillealamer.wordpress.com/2012/06/28/contre-michel-audiard-et-pour-la-nouvelle-vague/#comment-13117

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AUDIARD au sujet de LA NOUVELLE VAGUE :

Le cinéma est une vocation, pas un métier, annonçaient ses messieurs. C’est sans doute pourquoi, tandis qu’il rêvassait à la métaphysique hitchockienne, Monsieur Doniol-Valcroze s’empatouillait dans les faux-raccords. Du moment qu’on a la vocation, qu’est-ce que ça peut faire ?

Certains disciples des Cahiers ont pourtant fait des films insinueront les vétilleux. Oui. Ils en ont fait un, parce que tout le monde, même un Jean-Luc Godard (vous voyez jusqu’où je descends) peut en faire un. Tout romancier, tout cinéaste, tout journaliste, a au fond de lui, une autobiographie qui sommeille, un nombril du monde à exhiber. Il suffit d’avoir eu des mots avec papa et maman, d’avoir été amoureux de la fille du crémier, ou d’avoir chapardé des bonbons à un étalage, pour avoir des traumatismes à étaler et des révoltes à faire connaître. Ah, la révolte, voilà du neuf ! de l’original ! du payant ! James Dean, la fureur de vivre, les queues de cheval, et le chewing-gum au pernod, ont exacerbé la révolte autour des juke-boxes et aux terrasses des Pam-Pam.

Oh ! les terribles révoltés que voilà. Truffaut est passé par là. Charmant garçon. A peine avait-il enfilé son smoking de festivalier que Monsieur Truffaut n’a eu de cesse que l’on sache qu’il avait fait un stage en maison de redressement. « J’suis un insoumis, un terrible ». Un œil sur la manuel du petit anar et l’autre accroché sur la Centrale catholique, une main crispée vers l’avenir et l’autre masquant son nœud papillon, M. Truffaut aimerait persuader les clients du Fouquet’s qu’il est un individu dangereux. Ça fait rigoler les connaisseurs, mais ça impressionne le pauvre Eric Rohmer. Lequel Eric Rohmer, patronné par M. Truffaut, fait présentement un film dont il est le seul à dire le plus grand bien et que M. Truffaut sera sans doute le seul à voir. Car, si autrefois les gens qui n’avaient rien à dire se réunissaient autour d’une théière, ils se réunissent aujourd’hui autour d’un écran. Truffaut applaudira Rohmer qui, la semaine précédente, applaudissait Pollet, lequel la semaine prochaine applaudira Truffaut. Ces messieurs font ça en couronne.

Mais ça n’empêche pas d’avoir du caractère.

..

SOURCE : http://bouteillealamer.wordpress.com/2012/06/27/michel-audiard-juge-de-la-nouvelle-vague/

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Derrière l’humour, la mauvaise foi, derrière la mauvaise foi, une certaine limite. Audiard invente une figure qui n’existe pas et sur laquelle il tape, ce qui est toujours plus simple et plus facile.” (M.M)

Il invente quoi ? La déferlante à venir des métrosexuels ?

Dans ce cas, c’est un visionnaire, l’Audiard.

Parce que les petits gitons de monsieur Godard, Truffaut et compagnie – oui je pense encore et toujours à cette tête-à-claque Jean-Pierre Léaud -, ils préfigurent la société putassière dans laquelle nous vivons… société cocue, enjuponnée pour de bon, celle-là, où le néo-mâle dominant est un châtré pervers et manipulateur, et le gros cons “à la papa” de français saucisson-pinard, une scorie puante, un reliquat du passé honteux, à éliminer.

[Je reprends tes mots : « un certain esprit français dont la bêtise est le corollaire » ; « [les] français, [leur] leur provincialisme, […] leur nonchalance étriquée, […] leur petit anti-américanisme de nation secondaire et éternellement cocue.” (M.M)

Fameux ! Ca m’est très agréable, tu t’en doutes, de comprendre par-là que tu ne te considères pas toi-même à part entière comme un français, et sentir du coup, que moi et les miens faisons de ta part l’objet d’une forme larvée de racisme.]

Mais qu’est-ce que la guerre d’Audiard contre la nouvelle vague – ces harengs aux faux-airs de sauterelles, ces michetons qui ressemblent à des grues, mais ne sont que des fils-à-papa ?

Mais c’est déjà la guerre du Desouche contre la boboïtude galopante !

C’est la guerre du savoir-faire ancestral, de l’héritage artistique sonnant et trébuchant – ce “professionnalisme” que tu désignes dédaigneusement comme une tare, – la guerre de la Civilisation, en un mot, Monsieur, contre “l’art éphémère”, contre le règne de la spontanéité totale, du jeunisme übristique, de l’autosatisfaction performative, et du “Michaël Vendetta” !

C’est l’affrontement de 68, enfin, entre une génération qui a vu la guerre, et la/les génération(s) suivante(s) qui se contentent de se la raconter

C’est la dignité de ceux qui avaient encore hérité de deux ou trois principes, confrontée à l’arrogance de ceux ont prétendu “tout réinventer” – et au lieu de ça ont tout saccagé.

La croisade d’Audiard ? Mais elle a définitivement perdu face au règne des jeunes cons ! Ils sont partout aujourd’hui, ceux prétendent faire la leçon aux collabos, au “Vichystes” comme tu dis si bien, mais qui n’ont pas eu dans leur vie un seul choix à faire, un seul défi à relever qui ait été susceptible de démontrer leur valeur propre…

Il défendait un cinéma hérité de la période de Vichy, un cinéma de professionnels comme il disait.”(M.M)

Tss tss… que ces propos sont communs, qu’ils sont superficiels… à pleurer.

La jeunesse “dans le vent” d’aujourd’hui, elle est exactement la copie conforme des jeunes et beaux parisiens aux mines dégoûtées dont se repaissait quasi pédophilement la Nouvelle Vague : totalement décadente, totalement déliquescente… totalement “Saint Germain des Prés”… et pourtant composée d’individus tellement banals ! [ En un mot, la vie rêvée des Ilysiens – aussi moderne que peut l’être la vague rétro qui s’étale partout derrière les vitrines des boutiques, et dans les magazines.]

Dans les faits, il faut quand même garder en tête que les rejetons légitimes de la Nouvelle Vague, c’est-à-dire de Saint-Germain-des-Prés, c’est BHL, le parti socialiste des partouzards, AB Productions, le Cours Florent de Francis Huster, et Plus Belle la Vie ! – Là, oui, on peut parler de mafia, on peut parler à juste titre d’une “petite jungle corporatiste qui [fait] la pluie et le beau temps du cinéma français” (sic.). Petite jungle aujourd’hui composée à 100% de minables, qui plus est.

Le snobisme à la portée des caniches, voilà ce que Godard, ce mec qui haïssait le panache et la grandeur, a engendré.

Audiard, il héritait du roman réaliste, et quand un peu de vrai romantisme malgré tout affleurait chez lui, ça n’était pas pour s’en vanter, mais il se cachait derrière la pudeur du rire pour entendre son cœur battre… Les gens comme Godard, comme Truffaut, je reprends la chanson du Grand Brel, “l’ amour leur déchire le foie » !

Ils s’éveillent à l’heure du berger
Pour se lever à l’heure du thé
Et sortir à l’heure de plus rien
Les paumés du petit matin
Elles elles ont l’arrogance
Des filles qui ont de la poitrine
Eux ils ont cette assurance
Des hommes dont on devine
Que le papa a eu de la chance
Les paumés du petit matin

[…]

Ils se blanchissent leurs nuits
Au lavoir des mélancolies
Oui lave sans salir les mains
Les paumés du petit matin
Ils se racontent à minuit
Les poèmes qu’ils n’ont pas lus
Les romans qu’ils n’ont pas écrits
Les amours qu’ils n’ont pas vécues
Les vérités qui ne servent à rien
Les paumés du petit matin

[…]

L’amour leur déchire le foie ah
Ah c’était c’était si bien
C’était ah ah ah vous ne comprendriez pas…
Les paumés du petit matin
Ah ah c’était c’était si bien
C’était ah ah ah vous ne comprendriez pas…
Les paumés du petit matin.

La Nouvelle Vague, avec Truffaut, Malle, Godard, Chabrol, Cavalier, Rohmer ont permis aux français de sortir de leur provincialisme, de leur nonchalance étriquée, de leur petit anti-américanisme de nation secondaire et éternellement cocue. Les portes et les fenêtres se sont ouvertes, les français donnaient le « la » et les autres ont suivi. Et ces gens étaient jeunes, ils avaient donc le temps de se tromper et quelque panache. Le langage que causait Audiard dans cet article est un langage récurrent, on le reconnaît bien, c’est celui des vieux cons. Comme quoi, nobody’s perfect.” (M.M)

So jew, Memento… So f*cking jew…

Mais qu’est-ce que c’est que ce cosmopolitisme à la noix, ce jeunisme sans fondement, ce mépris de la terre et des morts, ce regard du parisien méprisant à l’égard d’un “provincialisme” qu’il ne connaît pas, ce terme répugnant de “nation secondaire” qui insulte tous les amateurs d’histoire, ce mythe de la cocufixion de nos aînés alors que nous n’avons jamais vécu dans une société aussi féminisée, aussi peu couillue, qu’aujourd’hui ? Qu’est-ce que c’est, enfin, que ce discours qui crache sur mon héritage, qui me le dénie, qui crache sur le bal musette, la java, le patois de mon pays, l’argot parisien, c’est-à-dire une culture dont j’ai moi-même hérité, en un mot la culture de mes grands-mères ?

Tu crois réellement que ce que tu appelles la “France d’antan” est morte ? Mais je suis réellement une française de souche, moi, et je suis encore enracinée, Mémento ! Pourtant, excuse-moi du peu, et tant pis si tu trouves ça narcissique, mais je ne suis pas morte !

Où est-on, ici ? Avec qui parle-t-on ? Bordel !

Quand aux personnages de femmes dans ces deux cinémas, je vois que tu leur as réservé un petit passage (et tant que tu y étais, un autre petit point Godwin, non mais allons-y ! pourquoi se gêner?) :

Des femmes dangereuses, pas des vamps, juste des femmes à portée d’objectif qu’on croise à la dérobée et qui se fixent sur notre rétine. Les types de la Nouvelle Vague avaient saisi les jeux d’Ingrid Bergman ou d’Harriett Andersson, filmées par Rossellini et Ingmar Bergman. Le plan final de Monika, aucun cinéaste français post-vichyssois n’aurait été capable de le fixer sur la pellicule.” (M.M)

Pouah ! Il y aurait beaucoup de choses à dire encore sur les femmes de la Nouvelle Vague (du Mépris à la Maman et la Putain, en passant par le Feu Follet et Jules et Jim, lesquels deux derniers sont des films qu’à l’instar d’Audiard je rachète – car il ne faudrait pas non plus être extrémiste)… Je me contenterai de faire remarquer que chez Audiard, les personnages féminins (je pense en l’occurrence à certains rôles d’Annie Girardot, à la grande Arletty pour laquelle A. avait une admiration sans bornes, et à Romy Schneider dans l’impressionnant : “Garde à Vue”) sont plus réels et plus complexes, donc plus réellement féministes au final, que les ectoplasmes en jupons, les poupées gonflables irais-je même jusqu’à dire, ces gravures de mode caricaturales et minaudantes, qu’on trouve chez les pisseux jamais déniaisés d’en face… Eh oui, mine de rien, le misogyne, le droitard, il savait encore “y faire”, il savait encore les aimer… Quand le métrosexuel “moderne”, de trop leur ressembler, finit par devenir aussi vache avec les femmes qu’elles le sont entre elles.

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Quoi ?! C’est pas un chef d’œuvre, ça ? ;P