La suite du monologue et quelques aphorismes

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A l’époque où je travaillais comme serveuse (payée au noir à moins de 80% dans le meilleur des cas) dans les brasseries à Paris, il m’est arrivée d’être employée par un établissement possédé par un auvergnat très avare. Tout était automatisé dans les arrières-cuisines : pour tirer une simple bière à la pression, vous deviez taper sur un clavier numérique prévu à cet effet, le numéro personnel de serveur qui vous avait été assigné, ainsi que le code de la boisson augmenté de la quantité, de façon à ce que le prix de ce que vous aviez pris à la maison soit crédité sur votre compte. Si la boisson ne vous était pas payée – dans les cas où par exemple vous vous étiez trompé de bouton, où vous aviez été distrait au moment de poser le verre sous le robinet, où les clients étaient partis à force d’attendre car le système ne facilitait pas la tâche des employés quand la brasserie était pleine de monde, ou bien s’ils avaient renvoyé leur consommation parce qu’elle ne leur convenait pas (en effet, la radinerie du propriétaire impliquait que certaines consommations n’étaient pas de bonne qualité – notamment le jus d’oranges pressées avait toujours un goût de pourri) -, alors vous en étiez de votre poche !! Oui, nous nous comprenons bien : l’employé devait rembourser sur sa paye le montant des consommations qui n’avaient pas été dûment payées par les clients ! A la fin de mon premier jour de service, alors que je n’avais pas du tout réussi à me familiariser avec ce système automatique compliqué (je suis quelqu’un de très maladroit lorsqu’on me traite mal et qu’on me stresse), non seulement je n’ai rien gagné du tout, mais je me suis retrouvé en dette vis-à-vis de mon employeur. Le jour suivant j’ai juste rattrapé ma dette et bossé pour rien. Au terme de cette initiation coûteuse, la sous-chef qui m’avait prise sous son aile me confia que ce que je faisais convenait fort bien à la brasserie, mais que si je n’arrivais pas à gagner ma vie, il ne fallait pas que je continue à travailler pour rien. Comme cela se passait dans une saison assez creuse pour l’emploi dans la restauration et que c’était la seule place que j’avais trouvée dans ce domaine où l’on voulait bien me « déclarer », c’est-à-dire me fournir une fiche de paye, je décidais malgré tout de persévérer un peu ; je me disais que si j’acquérais beaucoup de skill, je pouvait finir par gagner ma vie. Or je me faisais des illusions : il était quasiment impossible pour une serveuse maladroite et douillette dans mon genre d’obtenir le paiement d’une journée normale.

A cette époque mon ex. et son frère m’hébergeaient gracieusement dans leur appartement commun. Eux non plus, au demeurant, ne payaient pas leur loyer (ou du moins, quand ils ne le faisaient pas, ils ne risquaient pas les huissiers), l’appartement appartenant à leur père. Ces deux personnes sont des caractères bien trop complexes pour que je vous les résume ici. Tout ce que vous devez savoir pour comprendre mon histoire, c’est que leur tempérament était suffisamment généreux et fiable (et idéaliste, et immature, et naïf), pour que je n’aie eu aucune crainte à l’époque d’être jetée « à la rue » par eux. Cependant il était clair que je n’habitais pas là-bas « pour la vie », ma situation sentimentale était par trop délicate et douloureuse pour durer, de plus je payais à ma façon un tribut pour ma dépendance financière : l’aîné me tourmentait beaucoup à l’époque avec ses idées ultra-libérales. Il m’avait même fait pleurer une fois durant des heures, en défendant âprement contre moi la logique inique de mon patron auvergnat (et partant, de tous les patrons ignobles de la terre).

Cependant, il y avait encore – en dépit des apparences – bien plus à plaindre que moi. Dans le pire des cas je serais retournée vivre chez mes parents. C’était ce que je faisais de toute façon, à l’époque, de temps en temps, pour me ressourcer : tant que mes séjours ici ou là ne duraient pas trop, cela restait encore vivable – c’est un peu plus tard que j’ai dû faire une croix aussi sur l’asile que mes parents m’offraient. Avec « mes » deux frères, je dois avouer aujourd’hui, au fond, qu’entre deux crises de larmes, je m’amusais bien – la grande jeunesse et la grande santé trouvent le moyen de s’exalter dans des situations profondément instables et périlleuses, qui feraient peut-être se suicider rapidement une vieille âme rabougrie, un pied moins alerte, ou n’importe quel homme prudent et sérieux. L’ironie de la chose est que mes parents, ainsi que les parents des garçons qui m’hébergeaient gracieusement, habitaient eux-mêmes l’Auvergne (nous étions tous les trois originaires de la même ville de province)… et que nous avions donc également du sang auvergnat. Si je vous confie tout cela, ça n’est que pour le côté anecdotique croustillant de la chose, pour complaire aux essentialistes, aux racialistes et aux tempéraments romanesques : le propriétaire de la brasserie (que je n’ai pas dû croiser plus de deux fois) était un fieffé enculé, et cela indépendamment de son origine. Je me défends bec et ongle d’être de la même espèce que les gens de cet acabit.

J’expliquais donc que je n’étais pas « à la rue », et que je n’étais pas tant à plaindre qu’on aurait pu le croire… C’était pour mettre en relief le sort véritablement cruel d’une autre serveuse, qui n’avait pas la chance d’avoir comme moi, (dans la région parisienne et dans sa famille), au moins deux solutions, même temporaires et inconfortables, de repli, et qui devait financer elle-même son logement. C’était une fille originaire de je ne sais plus quel pays de l’Est – une jeune et faible femme isolée dans la grande ville. J’ai aussi oublié son nom. Nous ne sommes pas devenues amies, n’avons pas parlé ensemble plus d’une seule fois à ce sujet, elle n’était pas très liante et moi non plus : c’est ainsi, hélas, le plus souvent, quand on a des ennuis par-dessus le cou et qu’on a ce que j’appelle « la tête dans le guidon ».

Je ne me suis de toute façon pas éternisée – contrairement à elle, la pauvre – dans ce lieu d’esclavage et de malheur. A sa place je ne sais pas si j’aurais pu faire ce qu’elle faisait : je ne sais pas si, même poussée aux extrémités de la misère, j’aurais trouvé les ressources physiques et mentales pour continuer là-dedans. Je me souviens juste qu’elle était constamment malade – bronchite, rhumes, maux de dos, courbatures – à force de travailler toujours dans les courants-d’air, jusqu’à point d’heure, et très tôt dès le matin, sans pouvoir jamais récupérer ses forces. Elle avait un teint d’une pâleur macabre, la vitalité de ses cheveux étaient tout-aussi épuisée qu’elle… Elle faisait ce qu’on appelait là-bas un « plein-temps », c’est-à-dire qu’elle avait, payée 35H/semaine, des matinées de cinq ou six heures de travail suivies du service de midi qui n’est pas le moins éprouvant, et qu’elle enchaînait sur des après-midi qui duraient couramment jusqu’à la fermeture la plus tardive. Moi-même, à cette époque, j’avais des bandages aux deux poignets à cause des élongations que me causait le port en équilibre du plateau couvert de verres pleins, d’assiettes remplies, de bouteilles, ainsi qu’aux deux chevilles à cause des demi-tours incessants sur des souliers à talons. Tout le monde ne rencontre pas ce problème dans pareil cas mais il se trouve que j’ai les articulations fragiles. Je n’étais pourtant déclarée qu’à mi-temps ! Et, en effet, je ne faisais que les huit ou neuf heures par jour du service midi-minuit. Je prends la peine de vous narrer tous ces petits détails, car, excusez-moi du peu, ils comptent si l’on veut se faire une juste vision du tableau d’ensemble.

Car, voilà où je voulais en venir… Un jour est venu travailler dans notre équipe un jeune homme avec des bonnes manières. A ses gestes larges de Narcisse, à son parler bien français, à sa confiance écrasante en lui-même, à sa stature d’enfant bien nourri, on voyait clairement qu’il était d’extraction bourgeoise, et d’ailleurs, sans doute pour augmenter son courage, il semblait mettre un petit point d’honneur à ce que cela se voie. C’était l’archétype du garçon dynamique, diplômé d’une école de commerce, plein d’avenir, soutenu par papa-maman, typé jeunesse UMP-Sarkoziste, à qui l’on avait dû répéter depuis l’enfance que les riches ne sont pas riches par héritage, mais parce qu’ils le méritent. Il est en effet nécessaire et bon que les lois sociales favorisent les plus forts et les plus courageux comme la nature le fait pour les lions dans la théorie darwinienne : il est difficile de contredire cela, et un cerveau d’enfant reçoit toujours favorablement les flatteries mêlées d’exhortations à la grandeur. C’est ainsi qu’il était parmi nous comme en formation pour toucher du doigt « le terrain » (et accessoirement se faire un peu d’argent de poche) avant de se lancer dans les plus hautes sphères. On a les services militaires qu’on peut.

Le plus troublant pour moi fut de l’entendre exprimer haut et fort son envie d’en découdre, sa joie de travailler, son plaisir à faire le ménage, à ranger à toute vitesse des tables en fer forgé et marbre, lourdes comme des hommes, au beau milieu de la nuit, et à me prendre ce travail des mains comme si de rien n’était. Il était bien sûr galant : des détails me reviennent quand j’y pense, à petites touches. Mais je ne suis pas partie pour écrire un roman, aussi je vous passe les descriptions de menus gestes significatifs. Surtout, il fallait voir la somme d’énergie monumentale qu’il parvenait à investir dans son boulot de serveur… et cette énergie, bien sûr, le rendait infiniment plus fort, plus habile, plus précis, plus rapide, que la fille de l’Est malade – qui bossait pourtant pour sa vie ! – et que moi-même (qui, mis à part l’absence totale de rouerie et le sourire aimable, étais sans doute la plus déplorable, la plus maladroite, la moins robuste physiquement des serveuses de toute la capitale).

Quand je le regardais travailler et agir – à l’entendre tout était simple, et bouffer le monde était une histoire d’appétit -, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était là non réellement pour de l’argent de poche, mais pour se prouver à ses propres yeux (ainsi sans doute qu’aux yeux de sa caste, si ce n’était plus précisément à ceux de sa mère) qu’il allait réussir non parce qu’il était riche et protégé, mais parce qu’il le méritait plus que n’importe qui. Sur le moment, je me suis bien posé quelques questions. J’ai pensé que ce qu’il se payait-là le luxe de faire, c’était de gagner encore un peu davantage de cette confiance-en-lui dont il avait déjà tellement plus que nous, et grâce à laquelle il trouvait déjà les ressources morales infinies qui lui permettaient de nous surpasser et de nous écraser… J’ai pensé qu’un vrai trésor sonnant et trébuchant résulterait peut-être entre ses pognes du sentiment profond de son bon-droit à gagner du pognon qu’il acquérerait au contact de pauvres aussi piteux que nous. Mais contrairement à d’autres qui auraient eu quelque mal à la vue d’un tel spectacle à sortir de certaines absurdités dans le style pyramidal indou/indien, j’ai eu tôt fait de réfugier ma petite douleur aigre dans le secret de moi-même que je ne pouvais alors encore montrer à personne, ni communiquer.

Ce qui en toi est beau et que tu n’as pas encore les moyens de comprendre et d’honorer, ne le saccage pas pour autant, protège-le. Cet animal effarouché qui se blottit dans les coins est peut-être bien ton âme, et même si un jour il est chétif et ne fait que te mordre au sein, un autre jour, quand il aura repris du poil de la bête, il peut aussi te donner le plus fameux des rires solaires.

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Lorsque vous admirez une personne riche, un enfant gâté, qui a toujours pour tout le monde des richesses de cœur insoupçonnées… une dégoulinante largesse… lorsque vous le voyez aller et venir, ébahi par tant d’énergie, en train de se mouvoir en toute circonstance, même lorsqu’il se livre aux tâches les plus ingrates qui soient, avec un mélange de grâce et d’aisance que vous n’avez pas… et lorsqu’il vous répond plus poliment que ne l’a jamais fait aucun de vos pauvres camarades de chagrin, n’oubliez jamais une chose. Dans son monde, une telle façon-d’être représente aussi un luxe – un luxe que tout homme d’esprit, à un certain niveau de standing, a non seulement les moyens, mais a tout intérêt à se payer.

Là où le riche, en se mettant à l’épreuve, se donne l’occasion de jouir encore mieux du confort qu’il retrouvera immanquablement au terme de cette expérience… là où en s’épuisant volontairement dans des travaux difficiles, il s’offre le plaisir d’utiliser pleinement sa santé et sa jeunesse et d’en sentir la toute-puissance… le pauvre, s’il adopte la même attitude, courre probablement au martyr. Car, faire contre mauvaise fortune bon cœur quand on en a gros sur la patate ou qu’on est malade, avec une certaine somme de souffrances immense à cacher, ça n’est pas la même chose ! Garder les moutons quand on est née fille de berger et qu’on n’a aucun moyen de faire autre chose de sa vie, ça n’est quand même pas la même chose que de jouer à la bergère quand on est Marie-Antoinette !

Je veux bien qu’il soit courtois et agréable à autrui que les gens qui souffrent sachent un peu se dominer, et cacher au monde les affres de leur condition, ne serait-ce que pour ne pas susciter constamment la pitié, et ainsi peut-être se donner les moyen de faire autre chose dans la vie que souffrir et penser à leur propre souffrance… si l’on donne beaucoup aux gens sur leur bonne-mine, alors pourquoi ne pas se maquiller un peu ? Mais le problème c’est que si l’on achetait argent comptant les simagrées de tous les gens qui se maquillent pour avoir l’air « propres », ça se saurait. Puis je n’aime pas le mensonge. C’est comme ça. Pas négociable. Ensuite, je vois un nombre incalculable de gens à qui souffrir en silence en faisant les mignons n’apporte strictement rien : ils crèvent simplement sans qu’on ne sache jamais qu’ils ont existé, ou bien ils finissent cancéreux sous antidépresseurs. D’autre part j’ai bien cru remarquer que l’un des ressors principaux des tragédies antiques (et moins antiques) consistait à exploiter à la défaveur des gens pudiques et dignes, les quiproquo engendrés par leur absence de communication ou leur communication défaillante entre eux.

Ceci dit j’aurais toute même l’air un peu putain si je m’en prenais exclusivement à la pudeur et à la dignité des êtres nobles : ce n’est pas tant la pudeur des gens qui souffrent qui est responsable de ce qu’on les voit pas, c’est l’insensibilité commune. Car ce que mon expérience de la brasserie me dit, c’est qu’il est en réalité impossible de cacher sa souffrance à quelqu’un de sensible rien qu’en se taisant et en paradant. Quand bien même la fille de l’Est malade aurait voulu essayer de jouer comme l’autre aux employés d’élite pour épater la galerie, elle n’aurait pas pu. D’ailleurs, il est certain qu’elle aurait voulu pouvoir faire cela ; ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Seulement la souffrance, comme la maladie, comme la tristesse, nous brûlent et nous dévorent dans un feu intérieur toute la bonne énergie dont nous aurions tant besoin précisément pour nous en sortir. On entre bien souvent dans les cercles vicieux comme dans les cercles vertueux sans avoir choisi.

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Une façon différente – mais pas moins parlante – d’illustrer un tel paradigme est d’observer quel rapport ont les hommes d’age mûr et fortunés aux très belles femmes : ils adoptent en les abordant un visage ouvert et souriant, n’hésitent pas à abuser auprès d’elles de la plus exquise galanterie, font preuve à l’égard de leurs petits défauts d’une exceptionnelle tolérance, ils écoutent leurs désirs et aiment leurs désirs… Jamais vous ne trouverez une telle attitude chez un jeune étudiant sans le sou ! Même et surtout en la présence d’une femme aimée. Or la dulcinée d’un pauvre étudiant, en la présence de laquelle celui-ci est constamment empêché par toutes sortes d’inhibitions et de complexes de se montrer à son avantage, est sans doute infiniment plus aimée que ne pourra jamais l’être une belle plante choyée par un représentant de commerce. (1)

Que l’homme qui est « à l’aise » financièrement, qui a les coudées franches, que l’homme qui a l’assurance de son autorité, et qui ne voit pas sur son avenir peser des nuages noir, soit dispos, patient et poli quand il en va de son intérêt le plus immédiat, ne me semble pas une chose si merveilleuse.

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A ceux qui pourraient me répondre sur l’air connu de la beauté des belles manières, je ne répondrai certainement pas contre les bonnes manières, car je n’ai rien contre dans l’absolu. Bien au contraire, j’aime tout ce qui est apte à fluidifier et rendre aimables les relations entre les êtres. Je ferai simplement remarquer que chez les gens de bonne éducation, la politesse, lorsqu’elle est excessive, n’est jamais totalement un signe de respect ou de confiance. Au contraire, à un certain degré, c’est leur façon de marquer la distance qui vous sépare d’eux, et de faire en sorte qu’elle ne s’atténue pas. En sorte que la politesse n’est pas exclusivement un moyen de facilitation des relations sociales comme certaines personnes gentilles aiment à le prétendre.

Dans le beau monde, les gens du même monde se tutoient, parfois même se rudoient un peu, enfin osent des familiarités. C’est d’ailleurs leur façon de se montrer qu’ils sont du même monde… et de le montrer au monde. En langue française, on parle alors de : « sans-façon ». Le « sans façon » est une certaine forme de relâchement contrôlé destiné notamment à honorer un hôte. Il est inutile de dire qu’il ne faut pas le confondre avec un véritable relâchement, et qu’il est susceptible d’être retiré à toute personne dont on estime qu’elle ne le mérite pas.

Attention à ne pas confondre le rudoiement léger (et bon enfant) qui détend l’ambiance et le bizutage dégradant. Même entre eux, les gens chics et de bon goût ont clairement du mal à mettre des limites entre ces deux choses. Moi je suis du parti de foutre un poing dans la gueule à celui qui se permet d’infliger constamment les pire blessures d’amour-propre à ses amis « parce que c’est sa façon d’aimer ». Mais comment juger sévèrement ceux qui se laissent faire ? C’est sans doute à cause d’une telle incorruptibilité foncière que j’ai si peu d’amis. Hum.

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(1) Il faut mettre un bémol toutefois à ce constat : il y a de pauvres gars exténués, de pauvres bêtes de somme, qui se saignent constamment aux quatre veines pour plaire à une femme. On leur a appris qu’il fallait être galant, alors ils le sont éperdument, même s’ils n’ont pas les moyens de se la jouer « grands princes »… il font cela davantage par habitude d’ailleurs, que par calcul ou à cause d’un véritable sentiment de supériorité. Mais ces gens-là sont toujours au final des idiots assez nuisibles : leur pauvre cœur se plaint constamment d’être lâchement maltraité par des femmes que pour ainsi dire ils ont « acheté aux enchères », en les encourageant à faire monter les prix. Leur façon-même de faire leur cour – qui tient du masochisme – est un appel tonitruant lancé à l’avidité, à la perversité et au sans-gêne. Ce sont en général des brutes qui manquent beaucoup de délicatesse et qui marchent sur les scrupules des femmes qui en ont : ils se mettraient en rage si par exemple une jeune fille leur disait que leur attitude est vulgaire et qu’il lui serait personnellement impossible d’accepter leurs cadeaux sans se sentir devenue une espèce de putain.

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Lorsque vous vous demanderez comment telle personne fait pour parvenir toujours à ses fins, même et surtout en prétendant servir les autres… même si vous n’arrivez pas toujours très bien à cerner ses plans, même si ses actions vous semblent suffisamment folles pour ressembler à des actions désintéressées de poète… ne vous creusez donc pas tant la tête ! Souvenez-vous seulement de ceci : la personne en question n’utilise pas tant son intelligence que vous. Pareille au prédateur qui s’oublie lui-même en reniflant des traces, elle suit avant-tout un instinct. Chez une personne de la sorte, l’instinct de survie est si prégnant qu’il peut l’entrainer à sauver la veuve et l’orphelin ou le cas échéant à se dévouer à Dieu – mais sans jamais perdre de vue son intérêt-propre… son intérêt le plus prosaïque et le mieux compris qui soit.

La difficulté consistera sans doute toujours à distinguer ceux chez lesquels l’art de parvenir à leurs fins est inné, de ceux chez qui il résulte d’un véritable travail contre le déclassement ou la misère. Les premiers ne sont pas sensibles à la raison, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout des interlocuteurs pour leurs victimes éventuelles (quoi qu’ils en disent), quand les seconds ont encore besoin d’avoir recours à des raisonnements pour avancer leurs pions, ce qui d’un côté les fragilise mais de l’autre les rend plus humains.

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La possibilité d’une rédemption, même chez les cruels et les égoïstes, n’est jamais totalement impossible, et il faudrait toujours agir dans l’espoir de cette possibilité. Ne serait-ce que pour se sauver soi. Mais gare aux espoirs fous des masochistes qui espèrent tout des êtres les plus désespérants ! Ils autorisent aux méchants toutes les impudences – et même, selon une logique perverse, il les justifient supérieurement !

En cela se trouve la grande limite de toute logique sadienne : ce n’est pas parce que certains masochistes parviennent à jouir de leurs humiliations qu’ils doivent par l’exercice honteux d’une telle jouissance faire les méchants se croire autorisés à le demeurer éternellement sans risque. D’une part, il est toujours moins dangereux d’être le complice d’un individu cruel qui a les moyens d’exercer sa cruauté que de se mettre en travers de son chemin. D’autre part celui qui fait se sentir confortable moralement un tel individu parce qu’il est parvenu à domestiquer son propre rapport à la douleur et à modifier son sens de la dignité, ne travaille pas pour le bien commun.

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La mentalité du phynancier résumée en un mot : capitaliser sur ce que les autres donnent gratis.

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Je suis une grenouille déjà de la taille d’un bœuf dans le cul de laquelle un démon souffle pour la faire exploser.

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Les avares ont ceci de commun avec les vaniteux qu’ils ne conçoivent pas de devoir quelque chose à autrui. Dépendre d’autrui les épouvante. En cela, il ne peuvent être amoureux.

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« Plutôt mourir que d’être débiteur… même et surtout de quelqu’un de plus généreux que moi » – c’est aussi la devise du kamikaze islamiste.

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Un bourgeois peut ignorer qu’il en est un. En revanche un anti-bourgeois ne peut pas ignorer la définition de ce qu’est la bourgeoisie.

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La famille n’est certes pas le lieu de toutes les libertés. C’est la Cité des hommes en petit. On y rencontre dès l’aube de la vie tous les maux qui procèdent du fait d’être soumis au bon-vouloir d’autrui, à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique. Cependant, et pour cette raison-même, celui qui n’aime pas la famille est par excellence anti-social. Le noyau familial représente la forme la plus élémentaire de l’interaction sociale – mais pour cette raison c’est une interaction forte. Quoiqu’en disent les libéraux américains qui célèbrent les valeurs de la famille, celui qui voudrait les définir politiquement devrait admettre qu’elles sont celles du protectionnisme le plus poussé qui soit. Les idéologues libéraux ne se raccrocheraient pas ainsi éperdument aux valeurs de la famille, si elles n’étaient pas le dernier rempart un peu solide avant le chaos du chacun-pour-soi dont ils ont semé le mauvais grain. C’est eux qui nous font pendre au nez un retour de l’espèce humaine à l’état de nature, (avec tout ce que cet état suppose de violence relationnelle débridée), en détruisant toutes les systèmes sociaux fondés sur l’entraide et la protection du faible qui étaient plus évolués que la famille. Or qui dit plus évolué dit certes plus fragile, mais qui dit plus fragile suppose aussi moins contraignant.

Non, la protection sociale ne doit bien sûr pas remplacer les valeurs de la famille – c’est hélas la tendance contraire dans laquelle versent la plupart des idéologues gauchistes, qui sont de puérils égoïstes et ne s’occupent pas du devenir de leurs enfants. La solidarité aveugle d’une nation à l’égard de ses déshérités ne vaudra jamais un héritage financier et culturel en bonne et due forme – ce serait faire croire que l’assistance publique peut remplacer une mère et un père. Cependant, il faut bien voir aussi que la pérennisation de systèmes de protection sociale et d’ascenseurs sociaux étrangers aux liens internes à la famille est aussi le seul moyen de tempérer la tyrannie de celle-ci. En effet, un homme qui ne peut pas espérer trouver de soutien en cas de coup dur /pour réaliser ses projets / et pour financer son éducation, en-dehors de la smala au sein de laquelle il est né, est un homme qui encourt le danger de rester éternellement à la merci de ses parents, tel un indien aliéné à sa caste ou un éternel mineur.

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On n’est jamais libre dans l’absolu, mais libéré de quelque chose. L’intelligence-même est une chose infiniment structurée. Elle suppose d’avoir intériorisé la contrainte sociale au plus haut degré. Si je suis une personne intelligente, je ne suis pas autre chose moi-même qu’une cité morale constituée, avec ses tabous et ses institutions.

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L’esprit de tolérance est comme celui de liberté : s’il veut n’être pas qu’une abstraction, il doit cultiver ses propres limites.
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Il est extrêmement dangereux de se proclamer « tolérant ». Car alors les gens qui nous aiment ne peuvent pas ne pas nous demander l’impossible.
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Tout amour, comme toute générosité vraie, est par nature exigeant. Qui n’a pas d’exigence pour son prochain le méprise.
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L’avarice est une chose si mesquine qu’elle infuse par prédilection dans les actes de charité. Voyez à cet égard la condescendance extrême des dames patronnesses et des nordiques à l’égard de leurs petits protégés.

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Il est tellement « ridicule » d’expliquer pédagogiquement à ses contemporains ce que tout le monde est supposé déjà savoir… n’est-ce pas ?

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Il n’y aura bientôt plus en lieu et place de profs, que des gardiens empêchant les pauvres de cesser d’être niais, féroces et manipulables.

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On ne prête véritablement plus rien qu’à ceux qui ont déjà. Et ce dans des proportions jamais vues auparavant.

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Voulez-vous savoir ce que c’est que la définition de la faiblesse ? C’est avoir besoin d’autrui.

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Ceux qui n’ont pas besoin des autres, ce sont les riches et les morts. Voilà pourquoi la mort est à la mode aujourd’hui.

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La force de la laïcité, c’est d’établir des barrières entre les domaines du privé et du public. Point.

La laïcité est un système législatif à la romaine, ni + ni – .

Les barrières névrotiques sont des barrières arbitraires. Quand la loi des hommes ne se prend pas pour la loi divine, elle conçoit l’arbitraire. #desbarrièrescontrelapsychose

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Raiponce à Marylin

—> Lettre de Marylin Monroe a son psychiatre Ralph Greenson : « Il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici ! » [A lire]

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Elle était intelligente, mais pas encore assez pour s’en sortir…

Je ne parle pas de la dépression, mais de l’emprisonnement.

La dépression dans son cas était un état de tristesse qui avait largement assez de causes objectives extérieures pour qu’on la considérât simplement comme une preuve de sensibilité et de délicatesse morale :

– divorces à répétition, relations « faussées » (faussées à la base par son statut de star et de sex-symbol) avec beaucoup trop de gens, trahisons répétées dans un milieu du cinéma évidemment rempli de maquereaux et de mentalités de putes, recherche de l’amour se soldant systématiquement par de la baise sordide, pervers visqueux à tous les étages usant et abusant d’elle, qui plus est avec mépris, absence d’empathie totale de la société toute entière, toutes classes sociales confondues, vis-à-vis de sa personne une fois qu’on l’eût mise sans recours possible sur un piédestal (partout l’Envie et la pudibonderie hypocrite se mêlant irrésistiblement à l’admiration), cela engendrant chez elle une solitude métaphysique qu’auraient sans difficulté pu expliquer n’importe quel citoyen grec antique se rendant régulièrement au théâtre, mais que refusaient d’admettre les psy (pour des raisons de nature purement idéologique), un statut de « monstre sacré », enfin, qui aurait été proprement déroutant pour n’importe quelle personne normalement constituée, sachant que lorsqu’on la traitait comme une malade, on la traitait à proprement parler comme si elle avait été un monstre, et que lorsqu’on s’adressait à elle comme à l’actice et au sex-symbol, on lui laissait accroire qu’elle était une déesse.

Enfin bref. Il était finalement assez facile de voir, à l’aune de tout cela, que les psy qui la soit-disant soignaient n’étaient que de sales types (je dirais même plus : de sales bourgeois visqueux) entièrement façonnés par une culture et des croyances (aka principalement le puritanisme américain) qui les rendaient délibérément aveugles à quelque chose qui aurait crevé les yeux de n’importe quelle personne honnête. Ce pourquoi, en attendant de rencontrer cette hypothétique personne honnête, au lieu de se poser des questions métaphysiques sur l’expression d’inquiétude – lisible ou non, qu’importe ! – sur la vilaine face de bourgeois et de névrosé de Freud, Marylin aurait dû admettre une bonne fois pour toute que là où elle était personne ne lui voulait de bien, et que l’heure était venue non pas de réagir en humaniste outragée mais d’échafauder un plan d’évasion. En effet, là où elle était, il était facile de voir qu’il ne servait à rien de crier à l’aide, de chercher de la compréhension du côté de ses maquereaux, ou encore de crier haut-et-fort « J’ai des droits ! » à des gens qui allaient simplement réagir à ses cris en l’enfermant, en la ligotant, en la droguant, voire – allons-z-y ! -, si elle insistait de trop, en lui cramant le cerveau aux électrochocs… Quant à vouloir de toute force, dans sa situation, continuer de trouver des circonstances atténuantes à ses geôliers et ses bourreaux… cela, de la part d’une personne intelligente, est une chose que je ne comprendrai jamais ! Que ses psy aient eu des bonnes intentions à la base (mais l’enfer est pavé des bonnes intentions ! – les médecins de l’époque de Molière ne croyaient-ils pas aux vertus de leur médecine?) ou encore qu’ils aient soigné d’autres personnes qu’elle (mais qu’importe le bonheur des autres dans une telle situation ?), franchement que cela pouvait-il bien faire dans la mesure où elle jouait sa vie ? On juge un arbre à ses fruits. Dans certains cas, la compréhension à l’égard du mec qui vous surveille depuis un mirador ne peut avoir qu’une seule utilité : endormir sa surveillance, lui être sympathique et le convaincre que vous êtes digne de réintégrer l’humanité. Y’a un moment où il ne s’agit plus de jouer les divas, mais de fermer sa gueule, de sourire d’un sourire triste et charmant, de remettre les questions métaphysiques à plus tard et de préparer en secret un kit de secours (c’est-à-dire comme dans la jungle, une bite et un couteau). Rien que pour se dégager le plus rapidement possible des griffes de ces espèces de nazis auxquels elle avait affaire et de la chausse-trappe labyrinthique qu’on lui tendait, elle aurait dû jouer le rôle de sa vie : c’est-à-dire le rôle de celle qui pleurniche pour des choses pas si importantes que ça en fait, qui va se remettre doucement, qui est en train de se « reconstruire », bref, de celle qui : « se sent déjà beaucoup mieux, merci! ».

A présent, une petite réflexion de fond, si vous le voulez bien :

Est-il « normal » ou non d’être triste à cause d’une peine de coeur ? Réponse : non ce n’est pas « normal », dans le sens où l’amour est un genre de folie – mais nos existences procédant elles-même d’actes d’amours entre des hommes et des femmes, l’existence n’est-elle pas une folie ? – Ceci, on l’apprend non pas en lisant Freud mais en lisant l’Eloge de la Folie d’Erasme.

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« Ouin ouin ouin, sauvez-moi, je suis trop triste d’être une esclave sexuelle, c’est pas normal d’être triste comme ça d’être une esclave sexuelle…ouin-oui-ouin faut qu’on me soigne, c’est pas normal, je devrais pas pleurer tout le temps ! »

Ben… si, en fait.

Pleurer comme une Madeleine

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Ce sont les autres, là, celles qui se prostituent, qu’on traite comme de la merde, et à qui ça ne fait rien, et qu’en redemandent… ce sont celles-là qui ne sont pas normales.

Ces autres, là, à qui ça ne fait ni chaud ni froid de baiser sans amour et qui ne se sentent jamais trahies parce qu’elles ne savent même pas ce que c’est que de s’attacher à quelqu’un, ces autres-là ce sont des psychopathes. Mais des vraies, hein. Au sens psychanalytique du terme, elles en ont tous les traits. Elles ont le même profil psy qu’un tueur en série : absence d’empathie et cet espèce de narcissisme reptilien très-caractéristique des personnes qui adorent se regarder dans la glace mais qui n’ont absolument aucun sentiment de leur dignité par ailleurs. Elles font partie de cette catégorie d’individus louches qui ordinairement font tout pour soigner et bichonner leur petite personne et lui réserver la meilleure place dans le monde, et cependant qui, s’ils se retrouvent hors du cadre mondain, en piteuse position, humiliés ou coupables de quelque chose, tant que personne ne les a vus faire, tant que personne ne les pointe du doigt ou ne le leur fait remarquer, ne ressentent ni honte ni remords, – comme si dans ce cadre-là, leur moi, c’est-à-dire, leur conscience d’être des personnes à part entière, avec des droits, une dignité et une sensibilité, avait totalement disparu.

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Regarder un arbre tout déplumé et penser à soi, et penser qu’on se dirige comme lui doucement vers la mort, et sentir couler une larme à cause de ça, c’est exactement l’inverse. C’est exactement l’inverse de la psychopathie.

Alors, je pose la question, que demandent-ils, les psy, à leurs patients « dépressifs » qui ont toutes les raisons dans leur vie de merde d’être tristes à pleurer ? Que leur demandent-ils sinon, en tuant le Spleen, de tuer leur sensibilité et le sentiment de leur dignité ? Que leur demandent-ils, sinon de ne plus se souvenir qu’être quelqu’un de bien, c’est être quelqu’un qui souffre de la condition humaine ?

La seule vision d’un Christ peut vous aider à vous rappeler de ça quand les psy tentent de vous le faire oublier…. hum.

Trouvez-vous étonnant que notre société crée des psychopathes ? Moi non.

Je sais comment on s’y prend pour persuader les gens qu’ils ne doivent plus être empathiques ni non plus s’attacher aux êtres qui les entourent.

Le pire c’est que c’est contagieux : allez vivre, lorsque vous avez un petit cœur tout bleu, au milieu de ces gens endurcis par la méfiance et même l’agressivité larvée que notre société commande à l’égard du prochain… Allez-donc vous attacher à ces êtres qui sont des crocodiles !

Weren’t we fighting for something new ?

Entraînez-vous à distinguer ce qui est juste, en tout et partout,

et non pas seulement là où vous l’attendez.

Précepte de Mimi

Ci-devant, le mec qui m’a inspirée (no shame) :

http://www.dailymotion.com/video/x21kbqe_martin-peltier-a-propos-de-son-livre-l-antichristianisme-juif_webcam?start=94

A partir de quand cela a-t-il commencé à débloquer ? Je l’ai souvent écrit : je n’ai pas été programmée pour cela… J’ai vu de mon vivant, dans la société qui m’entourait, l’absence de préméditation dans l’amour – cette souveraine, folle, spontanéité du sentiment qui est la définition-même de l’amour – progressivement discréditée, comme étant l’apanage des faibles… et finalement des peu-aimables… et la préméditation, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’amour des autres par ceux qui en étaient dépourvus, valorisée comme un signe de supériorité évidente, comme presque un signe de prédestination à la puissance et à la félicité.

Sitôt la puberté, et même avant, quand on me trouvait belle… que de violence n’ai-je pas essuyé ! Mais pourquoi donc ? N’étais-je donc pas belle ? Sans doute pas suffisamment encore pour pouvoir me permettre ce luxe suprême, qui est d’aimer à loisir, et sans préméditation. N’étais-je pas aimable ? Ne faisais-je pas de mon mieux pour l’être, du moins ? Si, justement ! C’était au contraire bel et bien cela, mon crime. Et c’était aussi cela mon cri. Oh bordel de bon dieu ! Ce manque d’égards général qui est le lot de celles qui précisément se donnent de la peine pour être aimées… de celles dont il faut croire que malgré tout elles ont l’humilité de croire que cela ne va pas de soi… de celles qui précisément mériteraient, au nom de tout cela, qu’on leur accorde tant de choses… qui le mériteraient ne serait-ce que parce qu’être aimées les aiderait à préserver leur beauté… La beauté des bonnes personnes, des personnes simples, procède de leur bonté-même et leur bonté procède elles-même de ce qu’on veuille bien les regarder pour ce qu’elles sont, à savoir des personnes belles, – il suffit ainsi de leur dire qu’elle sont laides pour les diminuer… pour les diminuer physiquement. Car il faut beaucoup d’égards, beaucoup de douceur et de tolérance, des privilèges même, des traitements de faveur, presque autant que pour faire le cœur d’un prince, pour faire celui d’une vraie femme… Le cœur d’une vraie femme se doit d’être tout-particulièrement grand. Aussi, je vous le demande, en voit-on encore de vraies femmes, de nos jours ? Je vous le demande à vous, car le ressentiment m’a ôté les yeux.

J’ai assisté de mon vivant à la disparition de toute galanterie vraie, de toute galanterie nécessaire, au profit de basses manifestations d’allégeance, au profit de la soumission aux plus fortes… Car la galanterie est nécessaire ! – mais pour préserver ce qu’il y a de faible et fragile dans la femme, pour ne pas le heurter… – ce qu’il y a de faible en la femme EST fragile, par définition – … et non pas pour rendre hommage aux forces primaires qui sont constitutive de l’éternel féminin, qui lorsqu’elles font surface, le font pour crier vengeance, et pour cela veulent écraser tout… – Or, ça on ne le sait plus… Ce n’est pas qu’un jeu, la séduction… c’est un moindre mal… Il s’agit de ne pas forcer la femme, pour son propre bien, et par-delà son bien, celui de l’homme, et celui de la société toute entière, il s’agit aussi de ne pas la forcer à se forcer… Car sinon ! Ah, malheur ! Que veut-on ? Veut-on, bordel de bon dieu, que la terre se couvre d’un noir manteau de fils de putes ?!… Car les femmes qui s’instrumentalisent elles-mêmes comme bon leur semble, car elles ont renoncé à être aimées, c’est-à-dire à avoir un maître, ces femmes sont leur propre entreteneur et leur propre fond de commerce, ces femmes ont perdu le sens de l’honneur si particulier qui est intrinsèque à la féminité.

Ah, ce respect avide et baveux que n’obtiennent plus aujourd’hui que les fausses pudeurs, les perfidies coquettes, les mesquineries fardées, ou bien encore même des crudités sans nom… Ces diamants du sang, ces joyaux des pulsions basses, qu’on n’offre jamais qu’aux simagrées les plus sordidement forcées, qu’aux mensonges qui se cachent le plus mal d’en être, qu’à ces maniaques de l’autorité – qui ne méritent plus le nom de femmes galantes – qui ont choisi l’outrance dans le mal, ces femmes qui arrachent leur cœur aux hommes non pas simplement par le bas-ventre mais par le trou du cul… Ce sont les diamants de l’humiliation… et ils redemandent pourtant à en offrir, les hommes ! Les hommes (occidentaux, faudrait-il peut-être ajouter), ces étranges petits personnages que l’on voit couramment de nos jours si faibles, si esclaves, si diminués, aux mentalités basses, serviles, d’intrigants, de courtisans, de sectateurs, de petits-joueurs, de soumis…

J’ai connu de timides clins d’œils qui brillaient, aussitôt ravalés – en cause : une sorte de lâcheté, de peur – « Oui, je sais qui tu es… Adieu »… – Ils sont désormais la seule rétribution sincère – et encore, dans le meilleur des cas – des vrais mots d’amour lorsqu’ils sont prononcés par une femme…
J’ai vu aussi de mes yeux ces déchaînements de professions de foi mystiques, ces foules masculines hystérisées en délire, qu’attisaient systématiquement les plus grossières mises-en-scènes reptiliennes… Je dois dire que je ne pensais pas réel qu’on pût charmer les hommes aussi aisément et de la même façon qu’on charme les serpents… L’enfant que je suis encore au fond de moi les estime trop pour croire qu’une telle chose soit possible… Et pourtant. Est-ce bien la peine d’avoir un gros néocortex lorsqu’on a par ailleurs une vulnérabilité de l’ampleur de celle-là ?

J’ai reçu de plein fouet enfin, il faut le dire et le répéter tout de même, les rires gras et gros, les offenses mortelles qu’on jette sur toute délicatesse vraie, sur le fragile et sur le beau, sur les pudeurs de celles qui ne sont plus vierges mais qui l’ont peut-être été… et qui ont peut-être souvenir de l’avoir été, et qui ont un cœur, et dont un peu de lumière hélas s’échappe… à travers les fentes pas vraiment secrètes qu’on y a percé, à travers l’imperfection sacrée de leur Graal…  toutes choses qui justifieraient peut-être au contraire qu’on les protège, qu’on ne les blesse pas davantage, du moins… qu’on cesse peut-être de les renvoyer mortellement, inexorablement, à leur propre inanité de femmes vaincues… Ah, cette protection vraie ! – et pas la protection des maquereaux – que l’on n’obtient jamais ! que l’on n’attend qu’en vain ! et qu’on ne voit jamais venir de nulle part ! Cette protection vraie en quête de laquelle on ne fait jamais que les plus mauvaises rencontres qui soient… Ce prix exorbitant de l’amour que l’on croit devoir payer – tant il est rare, et cher, l’amour – ces cadeaux d’amour que l’on croit devoir offrir… et qui ne rapportent jamais que les crachats, l’obscénité, les gros mots… Des gros mots, remarquez bien, qu’on ne réserve jamais qu’aux idiots utiles, à ceux et celles qui se sont fait avoir, aux imbéciles heureux – trop heureux – d’avoir cru pouvoir ignorer le mal… à ceux qui sont doués d’intentions pures… Ce prix exorbitant, notez, qu’on ne fait jamais payer à ceux qui en abusent… Comme s’il était légitime d’abuser de celles et ceux qui ignorent le mal, pour les en instruire…

Il faut aussi dire la misère affective enfin, pour toute rétribution, lorsqu’on aime encore aimer… et la misère très-réelle, financière, matérielle, professionnelle, de celles qui ne se trouvent réellement heureuses que lorsqu’elles aiment, pour qui rien n’a de saveur au-delà de ça, qui ne se connaissent pas de but supérieur dans la vie, et ne résistent que difficilement à se faire rétribuer en toute chose, pour tout ce qu’elles sont ou tout ce qu’elles tentent d’être, en monnaie d’amour… Le mépris souverain de tous, enfin, le bannissement social à la clef, lorsqu’au fond l’on n’a pas, pour excuser mille actions folles venues du cœur, d’explication maligne et supérieure à donner…

Tous m’ont méprisée, mais qui étaient-ils au juste, ce « tous » ? Des riens, des qui ne pensaient pas, des qui ne savaient rien, des qui répétaient une leçon. D’où ça venue, la leçon ? Je le leur ai pourtant demandé, moi. En toute intégrité, en prenant le même air que ce benêt souverain qui nous gouverne… je leur ai dit :  « Je l’ai bien compris et je l’ai bien vu ça.. » « Vous me méprisez, bon. Mais d’où prenez-vous vos ordres ? Qui vous commande ? Qui vous a dit : ceci est le bien, ceci est le mal ? » Pas un seul n’a jamais su me répondre correctement. Tous : des bénis-oui-oui d’une religion qui ne disait pas son nom. D’une religion, du moins, qui ne connaissait pas ses propres lois. Trois décennies à être jugée universellement par les autoproclamés « hommes qui doutent ». Comme c’est étrange ! Comme c’est fort !… Ils étaient si sûrs d’eux, vous comprenez… les hommes-qui-supposément-doutent…. Je n’ai jamais compris cela… Le pourquoi, l’origine, de toute cette violence à mon encontre… Pour me baiser non pas seulement physiquement mais moralement. Pour m’écarteler. Pour venir à bout de ce qui était perçu par autrui comme un trop-plein de certitudes… De certitudes ?! Foutaises ! De joie de vivre, oui. La haine et l’envie de ma joie, c’est cela en vérité que j’ai subi. On ne m’avait pas préparée à ça. Je ne m’y attendais pas, figurez-vous. Il y avait bien ces histoires aux murs des églises… Mais c’était le passé, nous n’en parlions plus. Nous n’étions pas censés, du moins, en entendre parler à nouveau…

***

La première fois que j’ai lu des passages des Evangiles, j’étais encore une enfant, j’ai trouvé que tout cela partait sûrement d’une bonne intention, mais que le message du protagoniste principal était brouillé par le fait-même que sa sensibilité fût celle d’un homme archaïque, né en des temps archaïques, ayant affaire à des miséreux archaïques et à des méchants archaïques. Tout cela m’avait semblé très-bêtassement dépassé. Jésus était un être bien peu sensible, bien peu émotif et bien peu émouvant, par-rapport à nous autres les pauvres petites choses modernes… son empathie était pleine de dureté, sa charité pleine de mépris, sa compréhension pleine de limites… Il n’embrassait pas les miséreux à pleine bouche en leur disant : « Je t’aime, tout ira bien à présent, tu es avec moi, ne t’en fais pas, nous partons ». Non. Son message aux pauvres gens, aux idiots, aux boiteux – qui n’avaient pas eu l’heur de naître comme lui-même de la cuisse du Tout-Puissant – consistait davantage en quelque chose comme un coup de pied dans le cul un peu dédaigneux, suivi d’un hygiénique raclement de semelle et d’un soupir : « Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Allez, vous êtes guéri. » – Et, de même, au final, la gratitude du pauvre se manifestait toujours plus ou moins sous la forme suivante  : « Merci ô grand Seigneur de ne pas vouloir ma souffrance et ma mort et de me laisser une chance de me refaire dans le merveilleux monde qui vient ». Mais enfin, les Évangiles, c’était déjà mieux que rien, n’est-ce pas ? Un texte imparfait aurait-on pu penser à ma place, mais nourri par de bonnes intentions et suivant de bonnes intuitions. C’était déjà un pas en avant accompli pour l’humanité… A charge pour elle de faire le reste du chemin, après tout. Un Messie, il faut lui emboiter le pas, il ne marche pas à notre place… Un peu comme lorsque le premier homme marcha sur la lune… Un petit pas pour le gars, un très grand pour l’humanité. Du moins c’était ainsi qu’il fallait le voir à mon avis, le lire et le sentir. Je ne demandais qu’à comprendre les Évangiles, vous comprenez. J’avais simplement encore un peu de mal : une sensibilité extrême, qui faisait de moi un rejeton décadent du dérèglement moderne de tous les sens et un égo démesuré – démesuré à la mesure de l’absence de mesure de l’absurdité du monde qui éclatait à mes yeux – couplés à la naïveté fatale de l’enfant que j’étais et qui n’avait pas encore vécu, m’empêchaient encore de fouler du pied cette âpre terre des vache (ou plutôt des chèvres) sur laquelle marchait Jésus.

Prenez tout de même en compte que l’enfant que j’étais serait sans dégoût allé laver les pieds du premier mendiant venu avec ses propres larmes, si cela avait eu la moindre chance de le sortir de l’humiliation de la mendicité…. La seule raison pour laquelle je ne me livrais pas à de telles pratiques tenait toute entière à ce que cela n’eût servit à rien… et m’eût plutôt fait passer pour folle – ce qui eût réduit encore mes maigres chances de venir en aide à qui que ce soit. Comprenez bien que j’aurais fait cela sans exiger une seule seconde que le mendiant fût un brave homme – ou qu’il fût autre chose qu’un mendiant, caché sous les oripeaux du mendiant… Quel mépris pour le mendiant, que de ne pouvoir lui accorder la moindre attention qu’à la condition de rêver qu’il soit autre chose, ne trouvez-vous pas ? Et sur quel espèce de piédestal me serais-je donc haussée, si j’avais prétendu qu’il ne fallait sauver que les braves hommes ? Et qu’était-ce au juste qu’un brave homme ? Telle était ma question ! Etait-ce un homme qui gagnait son pain et travaillait ? Les enfants eux-mêmes, ne gagnaient pas leur pain et ne travaillaient pas !… Fallait-il pour autant les juger indignes du pain qu’ils mangeaient ? … – J’aurais demandé à secourir le pauvre si cela avait été en mon pouvoir, et j’aurais donné cher pour avoir un tel pouvoir, car j’aurais aimé avoir l’honneur de l’avoir… j’aurais donné cher si seulement j’avais possédé quoi que ce soit en mon nom qui eût la moindre valeur, et que j’eus pu donner… cela sans hésiter le moins du monde, figurez-vous… et cela non pour me faire du bien à moi, non pour m’en vanter, mais pour pouvoir agir au nom de ce qu’on appelait tout simplement de mon temps : le principe. C’eût été une question de principe, et je ne me serais pas posée davantage de questions… On ne se pose pas de questions lorsqu’on a un coeur et que le coeur parle…

A présent imaginez, si j’avais cru au Messie… s’il s’était agit dans ma pauvre petite tête d’enfant de bonne volonté, de venir en aide au Messie ! – Heureusement que je ne pensais jamais à des choses pareilles ! – pour la simple et bonne raison qu’on ne m’avait pas fourré de catéchismes de ce genre dans la tête… Au juste, où cela m’aurait-il donc menée ? Jusque où ne serais-je donc pas allée dans cette voie étrange ? Que Diable n’eut pas donné l’atypique enfant que j’étais, pour plaire à un hypothétique Messie ? … Cependant, vouloir plaire au Messie davantage qu’au reste des hommes – et davantage surtout qu’aux mendiants -, n’aurait-ce pas été par ailleurs la plus grande manifestation possible de vanité de la part d’une personne de mon espèce ? Vouloir faire le bien non plus simplement sans me poser de questions, parce que j’aimais le bien, mais parce que j’aurais voulu être aimée d’un grand Seigneur qui tenait tout dans sa pogne, n’aurait-ce pas relevé de la plus haute perversité possible, en ce qui me concernait ?  – Voilà pourquoi il m’eût paru impensable, en ayant un peu de pudeur et de dignité, et même et surtout si cela avait été mon dessein secret, et même et surtout en l’hypothétique présence du Messie (lui qui censément sait tout et nous juge !), de me vanter de vouloir lui plaire davantage que n’importe qui d’autre. Cela aurait équivalu à lui demander d’être sa petite chérie, en quelque sorte, ce qui aurait signifié de le prier par ailleurs de défavoriser les autres à mon avantage… Quant à désirer faire la rencontre inopinée du Seigneur Eternel en la personne d’un mendiant afin qu’il me soit donné l’exceptionnelle occasion de lui venir en aide… cela n’aurait-il pas furieusement ressemblé à un délire narcissique extrême où j’aurais voulu faire du Créateur de toute chose mon débiteur et mon client ? Ce délire narcissique extrême, comparable à ce qui peut s’imaginer de plus taré en matière de /phase maniaque/ (pour parler en psychologue), est pourtant l’apanage de la plupart, sinon de la totalité, des Justes, selon la Bible… – seul le fait que ces Justes du temps jadis n’aient été doués que d’une sensibilité morale pauvre et archaïque, peut expliquer leur absence de recul critique par rapport à un tel état de fait.

Tout ce que Jésus exigeait des siens, à l’époque où les Evangiles furent écrit, le voilà : qu’ils se montrassent à la hauteur de leurs propres principes. Mais, soyons intellectuellement intègres une seule petite seconde… qui au juste n’exigeait pas une telle chose de son prochain, à l’époque où je suis née ? Strictement tout le monde en France avait ce brave culot, je m’en souviens, et ç’y est encore le cas aujourd’hui de la plupart des gens simples, de vouloir que le moindre de ses interlocuteur – aussi stupide, fat et incohérent fut-il – donnât pour preuve de sa probité, lorsqu’il exposait un point de vue moral, un jugement sur autrui ou une opinion politique, qu’il fût en mesure de s’appliquer à lui-même ses propres préceptes… J’ai vu les êtres les plus sots et les plus primaires refuser à autrui le droit de juger son voisin, au prétexte que cet autrui n’eût pas apprécié lui-même d’être « jugé ». Bien peu de ces « sages » à la petite semaine, en vérité, étaient capables de s’appliquer à eux-mêmes – tel est le cercle vicieux éternel de ce genre de reproche – l’intransigeance qu’ils avaient pour autrui. Certains ont dit pour prendre la défense de ces « simples en jugement » qui exigeaient d’avantage d’autrui qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes, que cela en faisait des altruistes… Sophisme évidemment qu’un tel point de vue : la bêtise n’est et ne sera jamais un altruisme. En sorte que la seule véritable question qui restait à poser, quand je suis née, ne visait plus à savoir si un homme allait un jour se rendre capable de confronter systématiquement ses contemporains à leurs propres manquements et de prendre le risque terminal de renvoyer ironiquement le monde créé à sa propre absurdité intrinsèque (ou à l’existence Pascalienne de Dieu – quitte ou double) en l’interrogeant jusqu’à la moelle, mais bien plutôt à déterminer s’il existait encore quelqu’un au monde qui fût capable de résister – par altruisme véritable, cette fois-ci – à cette monstrueusement destructrice tentation-là… Car nous étions TOUS, absolument tous autant que nous étions, devenus pleinement capables d’une telle chose ! Il faut à présent nous en rendre compte !

[A SUIVRE]

La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Elitisme vs. Tyranie du nombre – (variations)

 

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AUTISME

Il suffit de faire une recherche sur les symptômes autistiques, pour découvrir qu’à présent l’autisme n’est plus seulement l’apanage d’une poignée de demi-légumes et de grands malades. Grâce au syndrome dit d’Asperger, on en trouve maintenant qui sont rock-star ou surfers sponsorisés par Quicksilver. De toute évidence l’autisme s’est démocratisé. Plus encore, je crois qu’on peut dire qu’il est devenu /tendance/… Les mères hipster se pressent chez le psychiatre dans l’espoir qu’il diagnostique leur enfant ! Muni d’un diagnostic d’Asperger, un gosse normal un peu en retard devient comme par magie une sorte de diamant brut que l’on se doit absolument d’apprendre à tailler. C’est le moyen pour les ambitieuses d’éviter jusqu’à la pensée d’avoir engendré un être ordinaire. Avoir un enfant différent est aussi une astuce comme une autre, à l’heure où les femmes sont sommées de devenir, comme les hommes, des Stakhanov de synthèse – pour celles qui n’ont pas encore la vocation de mères indignes – de revaloriser socialement leur désir de passer un peu plus de temps que la moyenne à pouponner. Idem pour les jeunes gens sans avenir qui auraient pu en avoir un. Aujourd’hui on n’est plus un geek-à-sa-maman qui sent le renfermé et la sueur – ça ne se fait plus, ça madame – on est un surdoué en bourgeon, qui vit dans son « palace mental » et qui n’arrive malencontreusement pas à éclore. Il faut positiver. On n’est plus un petit-bourgeois psychorigide, aux yeux rivés sur un labeur répétitif quelconque, rempli de petites idées étriquées et de préjugés matérialistes, on est quelqu’un qu’un mal secret et mystérieux empêche de s’épanouir comme il devrait, en un mot un génie qui s’ignore. En toute simplicité.

Des U.S.A nous vient la vogue des maladies mentales pour-tous. Des psychiatres américains augmentent actuellement chaque année une sorte de néo-dictionnaire pseudomédical  – le DSM IV, ouvrage en ligne – qui s’acharne à ranger l’intégralité des caractères humains possibles-et-imaginables dans de petites cases pathologiques. Ce que nous appelions auparavant, tout simplement, « la personnalité », est devenu dans l’esprit de ces gens : « les troubles de la personnalité ». On suppose alors qu’un individu sain serait totalement dépourvu de personnalité… Une enveloppe vide, souriante, sans peurs et sans reproches… Un psychotique, peut-être ? On n’arrive même plus à se représenter intellectuellement ce que pourrait être un homme sain, désormais. Mais le fond de l’affaire, le voilà : c’est qu’aujourd’hui plus personne n’a le droit de prétendre être un homme sain ; ce serait discriminant à l’égard de ceux qui ne le sont pas, comprenez-vous.

Le docteur Knock n’aurait pu imaginer qu’un jour les médecins auraient à leur disposition un outil pareil, même dans ses rêves les plus fous. Quand le personnage de fiction créé par Jules Romain disait : « Un homme sain est un malade qui s’ignore« , il s’amusait encore à faire preuve de la plus monstrueuse mauvaise foi. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple, du gourou Raël, il avait évidemment conscience d’instrumentaliser les peurs des gens pour garnir son compte en banque. A l’époque, on appelait cela un charlatan. Aujourd’hui, vous avez outre-atlantique des gens qui ont développé les moyens supposément scientifiques de faire gober des cachetons et de vendre des séances de soins à tout le monde, absolument tout le monde qui habite sur la terre, et personne n’ose pointer du doigt qu’il y a là trop d’intérêts financiers (et lobbystiques) en jeu pour que l’affaire soit 100% honnête.

Oh, je comprends bien les bonnes intentions qui motivent les « scientifiques » à l’origine de ces nouvelles trouvailles : leur but final est que tout le monde, et plus seulement les personnes malades, ait potentiellement accès à la compassion. Parce que la compassion soulage les peines, apaise les colères, diminue les angoisses, favorise la paix sociale, enfin.

Que plus personne ne se retrouve seul face à lui-même et à ses singularités… Que plus une seule personne différente au monde ne pâtisse de sa différence, ne se croie unique dans sa différence, mais que chacun comprenne que tout le monde est différent… que la différence est la seule norme possible. Et que toutes les personnes différentes se sachent entourée, sachent qu’elle ont quelque part des semblables, des frères, organisés en associations, qui ne demandent qu’à les accueillir en leur sein. Car ensemble les différents ne sont plus pauvres, non ; ils sont riches de leurs différences. C’est cela.

Qu’il n’y ait surtout plus un seul étrange étranger sur cette terre, mais que chacun puisse trouver et réintégrer la communauté de souffrants à laquelle, de toute éternité, il appartient. Que plus personne n’ait honte d’être anormal, que chacun comprenne que l’anormalité seule est la règle. Que toute personne en mal d’intégration sociale puisse en appeler à la vindicte des responsables qui défendent la catégorie de marginaux injustement discriminés à laquelle il appartient forcément – et si cette catégorie n’existe pas encore, qu’il lui soit donné les moyens de la créer. Que toute personne se croyant plus normale que les autres ait affaire aux lobbyistes des minorités opprimées qu’elle opprime forcément lorsqu’elle se croit au-dessus des lois qui veulent que personne ne soit au-dessus de personne… etc.

Que la prétention inouïe de l’homme qui se prétend sain et normal et qui pointe du doigt ceux qui ne le sont pas, enfin, soit écrasée comme l’ennemi n°1 de la paix sociale.

La société-de-compassion désire cela, aussi : que personne au monde ne puisse plus prétendre n’avoir pas besoin d’aide… de son aide.

Aussi angoissante soit-elle, une telle conception de ce qu’est à amenée, à terme, à devenir la société occidentale, n’est qu’une conséquence logique de la systématisation à l’échelle planétaire de la vision communautariste à l’américaine… C’est une vision idéale, pavée de bons sentiments, de nature idéologique, qui repose comme toutes les idéologies sur une utopie qui veut notre bien.

La solution finale de ces idéologues : tous les mécontents auront accès à la compassion organisée – et médicalisée – de la Matrice sociale. Il n’y aura plus de mécontents.

Vous avez un problème ? La société ne peut en être tenue pour responsable. Au contraire la société, qui est ontologiquement bienveillante, va vous aider à trouver la raison du problème en vous-même. A l’intérieur, très profondément à l’intérieur de vous-même…

Autarchy

Dans le meilleur des mondes possibles, l’Anarchie n’est plus une théorie politique, c’est une maladie.

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Et s’il y avait un homme, un marginal – un anormal, oui si vous voulez ! – qui ne désirait pas se soigner ?

Dans ce monde-là qui est le meilleur des mondes possibles, que penser du pauvre type lambda – cet être infime & infirme, imparfait, infiniment imparfait – qui n’a pas honte de lui-même ? … qui n’ira donc jamais consulter un médecin pour devenir un idéal d‘homme moderne adapté ? … qui ne fantasme pas sur le powerman successful & bien dans sa peau ? … qui combattra plutôt les médecins qui voudront le guérir de son imperfection ?

Que penser de celui qui chérit et révère l’imperfection dans l’homme ? … qui pense qu’il faut la respecter et non pas chercher à la réduire, même par des moyens détournés ? … la révérer comme un mystère sacré, qui nous dépasse et dont la raison d’être doit fondamentalement nous demeurer impénétrable ?

Que penser de celui qui aime sincèrement être différent – qui aime la différence pour la différence (en référence à l’art pour l’art) et non être différent pour être comme tout le monde – … de celui pour qui il s’agit d’un signe de distinction, d’une fleur à sa boutonnière, et non de quelque chose qui doit inspirer la pitié, être pris en charge par des soignants ou représenter un potentiel fond de commerce ? … de celui qui préférera toujours rester foncièrement incompris de Dieu et des hommes, étranger au monde, plutôt que de finir explosé en tête de gondole dans le grand supermarché aux idées ?

Que faire de celui n’est, réellement, tellement pas comme tout le monde, qu’il n’éprouvera jamais le besoin de faire valoir aux yeux du monde le caractère d’exception qu’il porte en lui, malgré lui ? … qu’il n’aura pas le réflexe de se réclamer à corps et à cri de ce qu’il est, parce qu’il n’aura jamais éprouvé le besoin de parvenir: parce qu’il sera déjà, parce qu’il se contentera d’être ? … de celui qui ne songera pas à faire de ses blessures un argument d’auto-promotion, parce qu’un trésor intérieur n’est pas un tapin ? … ni une excuse pour ses insuffisances, parce qu’il se moquera bien d’avoir des insuffisances ? … ni à s’en justifier devant un médecin, parce que lorsqu’on n’est coupable de rien, on n’a pas à se présenter devant un tribunal ? … ni à s’en venger sur autrui, parce que de tant de bassesse sa petite fleur mourrait empoisonnée ?

Dans quel dossier classer celui qui apprécie tant de se sentir exceptionnel qu’il ne voudra jamais rencontrer ses supposés semblables, ni même admettre en avoir ?

Que faire de celui qui jugera sévèrement ses concitoyens de vouloir à tout prix guérir de leur inadaptation sociale, au lieu de se retourner intellectuellement contre une société qui, objectivement, les traite comme des idiots et des fous lorsqu’ils sont simplement pauvres, faibles et isolés ?

Dans quelle petite case communautaire, enfin, ranger celui qui préfèrera toujours fréquenter des gens qui lui posent des problèmes parce qu’ils ne lui ressemblent pas, que de former une communauté combattante avec ses supposés « semblables », c’est-à-dire des gens qui s’acharneront à toujours vouloir être d’accord avec lui et ne l’encourageront jamais qu’à suivre bêtement sa pente naturelle ? Comment traiter celui qui ne peut physiquement pas devenir communautariste, tout simplement parce qu’il ne supporte pas la compagnie des personnes qui lui ressemblent, et qu’il préfère s’amuser à voyager aux confins de lui-même aux côtés de personnes qui le fascinent parce qu’elles constituent pour lui la véritable altérité ?

Par quel bout prendre celui qui pense qu’il est stupide et aliénant, lorsqu’on a réellement un grave problème de santé qui fait souffrir, de vouloir s’entourer d’autres personnes qui partagent le même problème non pas pour s’en débarrasser, mais plutôt pour le défendre bec et ongle – défendre le droit de ce problème à exister – à exister et perdurer et lutter contre le bien-être et la normalité ?

Et que dire alors de celui qui est convaincu que lorsque des personnes marginale gagnent à former des communautés d’autodéfense intellectuelle, cela veut dire précisément que ce ne sont pas des malades mentaux ? – En effet, un vrai malade mental est quelqu’un qui a perdu la raison : or il n’y a théoriquement aucune raison d’offrir à quelqu’un qui a perdu la raison, une tribune pour s’exprimer.

Quelle liberté d’expression, dans la Nouvelle Société Compassionnelle(TM), pour celui qui pense que les inventions du type « Syndrome Asperger » sont des armes mises par les médecins à la disposition du pouvoir, pour médicaliser un maximum de gens dont le seul défaut à l’origine était d’être prédisposés aux questionnements philosophique et métaphysiques ? Acceptera-t-on encore, dans quelques années, qu’un homme vienne dire aux militants de l’autisme-étendu, qu’il est profondément offensant de ranger des gens intelligents, plus intelligents que la moyenne – des nerds, des geeks – que leur intelligence devrait normalement conduire à contester un ordre établi (a.k.a le règne sans partage des médiocres, l’égalitarisme forcené, la tyrannie du nombre), qui les ridiculise et les brime – des gens qu’au siècle dernier on aurait simplement qualifiés de poètes, de rêveurs, de penseurs, qui au M-A ou dans l’antiquité auraient embrassé la carrière monastique, seraient devenus philosophes ou ermites -, dans la case infamante des gens à qui il manque une case ?

Celui-là, dans l’Utopia qui vient, il y a des chance qu’il soit crucifié dans les règles de l’art. En vérité je vous le dis.

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GENDER THEORIES

Un enfant, c’est fragile. C’est un être en devenir, donc par définition pas encore totalement déterminé. Les enfants sont des individus hautement suggestionnables, relativement faciles à enrégimenter, tout simplement parce qu’ils sont à l’âge de la vie où l’on obéit encore à des maîtres…

Les enfants, mêmes s’ils donnent parfois l’impression (fausse) d’avoir la tête dure ou d’être rétifs à la discipline, en réalité sont avant tout en quête de maîtres. Ce n’est que plus tardivement (à partir de l’adolescence) que les individus en viennent se construire en contradiction avec les représentants de l’autorité. Les enfants recherchent avant tout à s’attirer la bienveillance, la protection, du représentant de l’ordre et du détenteur du pouvoir, pour la même raison qui conduit l’embryon à s’accrocher de toutes ses forces à la matrice. Ils ont besoin de recevoir les mythes fondateurs de la société dans laquelle ils vivent, pour en intégrer les codes. Ils ne sont pas encore à l’âge où l’on conteste les codes de la société, ils en sont à celui où on les acquière. Il n’y a pas à se demander si cela est bien ou mal, leur besoin d’adaptation n’est pas une question éthique, c’est une question vitale. Et même si cela doit passer par la croyance en des mensonges, ils ont besoin de partager des croyances communément partagées ; c’est pourquoi d’ailleurs on leur fait croire au Père Noël. Le temps de l’enfance est celui des vérités révélées, des convictions solides, des certitudes qui réconfortent.

N’y a-t-il pas à craindre que des idéologues, en s’emparant de l’éducation, abusent d’un tel état de fait ? – Quand on ne peut pas convaincre un peuple d’adultes, on peut encore le faire avec un peuple d’enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont les électeurs de demain.

Cela étant, le problème majeur que posent des programmes scolaires destinés à des enfants entre 6 et 11 ans lorsqu’ils intègrent une part d’initiation à la sexualité, c’est qu’ils risquent tout simplement de perturber le développement sexuel de l’enfant. Car les enfants en âge d’aller à l’école élémentaire ne sont pas en âge d’entrer en contact avec leur désir sexuel. Ils ont mieux à faire à ce stade de leur développement, et une sexualisation trop précoce serait plutôt de nature à perturber le bon déroulement de leur scolarité. Que les enseignements qu’on leur dispense soient mensongers ou non, cela est assez secondaire, au final. Ce n’est pas le plus grave dans cette affaire. Le noyau du scandale consiste à prendre sciemment le risque d’induire des déviances et des perversions chez les petits en leur demandant d’éprouver du plaisir sexuel.

Car on ne peut connaître l’orientation sexuelle d’une personne que si l’on sait d’ors et déjà de quelle manière elle accède au désir, n’est-ce pas ? Or, avant la puberté, ces questionnements n’ont tout simplement pas lieu d’être. Encore moins sous l’impulsion d’un enseignant ! – Un être normalement constitué ne devrait être confronté pour la première fois à la question de ses préférences sexuelles qu’à l’occasion de ses premiers émois : lorsqu’il tombe pour la première fois amoureux ! Un agent mandaté par l’état pour fournir à celui-ci des données statistiques, non seulement ne devrait pas aussi facilement être habilité à enquêter sur l’intimité la plus secrète de ses jeunes citoyens – il y a là une inquisition malsaine, inappropriée, qui relève d’ors et déjà de l’abus de faiblesse lorsqu’il s’agit de l’intimité de mineurs, mise à nu dans une salle de classe, dans le cadre de la scolarisation obligatoire -, mais devrait s’abstenir purement et simplement d’employer de telles méthodes si l’emploi de ces méthodes, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comporte un risque majeur d’influencer les résultats.

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ALTRUISME

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. »

Qu’entend-on par là : un esprit ouvert ? Être ouvert à la discussion, n’est-ce pas suffisant ?

J’en connais qui sont fêlés du cigare… parfaitement ignorants des conventions sociales, absolument dépourvus de préjugés et de limites : ce sont de la chair à gourous, vous pouvez leur faire gober n’importe quoi ! Il est bien beau d’être ouvert d’esprit, encore faut-il en avoir un ! Un esprit dénué d’a-priori et de croyances est un esprit qui n’a jamais été formé pour penser. A quoi sert-il de convaincre un esprit qui ne pense pas ? A quoi sert-il de discuter avec quelqu’un qui n’a pas les moyens intellectuels de s’opposer ?

Doit-on accorder davantage à un interlocuteur que le droit d’être compris ? Et si ce que l’on comprend d’autrui déplaît, jusqu’à quel point la civilité commande-t-elle qu’on suspende son jugement ?

J’admets avoir un peu tendance à accaparer la parole lorsqu’on me la donne – c’est mon grand défaut, sans doute – cependant je crois aussi, malgré tout, être quelqu’un qui écoute. Je n’aime pas les gens a-priori, mais j’aime quand même les étudier et les comprendre. La psychologie est un art qui demande certaines prédispositions empathiques… Comment savoir écouter les gens pourrait-il changer d’un iota à mon sentiment instinctif de défiance à leur sujet ? – Bien au contraire, à mesure que je mûris et que je comprends mieux le monde, je m’en défie davantage ! Je ne crains pas de le dire : il faut se méfier des gens, et en particulier des gens en général [le particulier étant toujours infiniment moins nuisible que le général].

A présent, un peu d’honnêteté, s’il vous plait… se méfier des gens, qui ne le fait pas ? Celui qui ne le fait pas – c’est un être rare – est forcément de mon avis. Parce que chaque jour que Dieu fait, on lui donne lieu de s’en mordre les doigts ! Qu’il est dangereux d’accorder à n’importe qui la confiance aveugle qu’on n’accorde jamais, même aux amis les plus intimes, sans prendre le risque qu’ils nous exposent à la moquerie, au ridicule, à la trahison… Qu’il est périlleux d’aborder son prochain comme un proche !

On me dit que mon pessimisme m’expose à rompre toute possibilité de relation avec autrui… Toute ? Non.  – Quiconque veut se mettre à mes côtés contre les « gens en général », contre le vulgaire et le divers, le peut. La terre entière pourrait être mon amie si elle partait comme moi du principe que les gens sont des nuisibles – c’est-à-dire que nous sommes tous potentiellement des nuisibles lorsque nous nous comportons comme des moutons. Les deux paradigmes suivants, protéger le salut de son âme au moyen d’une gangue de scepticisme de bon aloi et être capable d’éprouver de l’amitié, n’ont rien à voir entre eux. Les esprits pratiques, se faisant de la nécessité de frayer avec tout le monde une idée toute utilitaire, ceux qui n’attendent rien de surhumain de la nature humaine – c’est-à-dire les mentalités machiavéliques – sont tellement plus sociables que les autres… Ô combien !

En revanche, si vous devez vous rendre sur la place du marché, la généreuse empathie, la grande miséricorde, ne sont pas forcément des atouts. Sur le champ de foire, surtout renoncez à faire valoir votre belle âme : on ne vous en donnera pas un bon prix ! Car le commerce des âmes n’est pas celui des biens.

Ayez seulement, par-devant, l’air de vous désintéresser du sort d’autrui – vous perdez l’estime des gens superficiels, qui se paient de la publicité de la bonté. Par derrière, cachez une main tendue, toujours au service de celui qui la mérite, alors soyez certain que vous vous ferez un certain nombre d’ennemis mortels. Car chez ceux qui se vantent toute la sainte journée de vouloir le bien de leur prochain, la plupart n’est là que pour le tondre. Celui qui n’est pas dans ce cas, par sa seule existence, a le pouvoir de démasquer les autres. Ces autres le sentent.

L’homme en qui il reste une flamme, un cœur en éveil, au milieu du grand capharnaüm social aliénant, pour défendre l’homme de cœur, en lui-même comme en autrui, n’est pas celui qui s’annonce et démontre sa force cachée en de vains bavardages… L’homme de grande valeur connaît rarement sa valeur, c’est le feu de l’action qui le révèle, c’est au pied du mur qu’il se relève des affronts divers qui sont son lot quotidien et ce sont ses actions dans l’histoire qui prouvent qu’il existe.

Ce en quoi je crois, en matière de politique, c’est qu’il faudrait toujours se tenir prêt à éventuellement s’interposer entre la foule et un bouc-émissaire de service, quel qu’il soit par ailleurs, et d’où qu’il vienne… Or ces saintes dispositions d’esprit ne servent strictement à rien au jour le jour, dans le monde de fourmis dans lequel nous vivons, lorsqu’il s’agit de ménager la chèvre et le chou pour s’allouer une place au soleil.

Ce sont des pesanteurs invalidantes, pour celui qui n’a pas encore sa pitance assurée, que la méfiance à l’égard des comportements moutonniers, le dédain des idées communément admises et l’amour de l’exception… Pourtant, il n’y a rien en quoi je puisse croire, si de telles valeurs ne sont plus défendues par personne.

La seule bonté qui m’importe, c’est la bonté qu’on réserve exclusivement à l’humanité qui se trouve à l’intérieur de l’homme. Et s’il doit y avoir une haine – et il doit y avoir une haine – c’est la haine de la Bête. La Bête qui est prête à surgir, toujours, et en chacun de nous. Ma conscience de ces choses est viscérale. Je ne prône pas la tolérance – puisque je ne vois pas au nom de quel idéal supérieur on pourrait me forcer à tolérer en mon prochain tout ce qui est vil et ignoble. Et si je sais que mon point de vue est le bon, c’est parce qu’il ne peut l’être que par-delà toute les idéologies.

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TRAVAIL

« Nous mourrons intellectuellement de notre prospérité, nous nous tuons le cœur et l’âme pour avoir l’estomac plein. Or c’est la sensibilité, le moteur de l’intelligence. La raison est juste sa machinerie. Tant que nous éteindrons notre sensibilité pour nous « intégrer » à un monde du travail (=un monde social) toujours plus vide de sens, moutonnier et aliénant, et cela à seule fin de nous procurer une vie petite-bourgeoise uniquement centrée sur la consommation mesquine, nous continuerons à repousser les limites de notre stupidité. »

« Il est bien-évident que l’idée d’un gouvernement mondial apparaît tout de suite lorsqu’on se plaint du fait que l’économie mondialisée ne rencontre aucune instance de régulation supérieure à celle des nations. En cela il était totalement prévisible qu’elle s’impose aussi dans la vision/le système mental des altermondialistes d’extrême-gauche. – Sous-entendu : et pas seulement dans le cerveau (tout aussi systématiste) des libéraux de droite bon teint. »

« Ils se sont endurcis pour maintenir un niveau de vie bourgeois à leur famille, ils pourraient vendre en secret des femmes, des armes ou de la drogue, s’il le fallait, pour conserver leur appartenance à la caste des occidentaux qui partent en vacance aux Seychelles et possèdent un joli loft en centre-ville ou un pavillon de banlieue cossue avec jardin. Mais ils ne se sont pas endurcis parce qu’ils risquaient leur peau. Ils ressemblent en cela au père de la famille de Ligonnès, qui a tué sa famille lorsqu’il a perdu son emploi. Il aurait pu les emmener vivre à la cambrousse, où la vie est moins chère, envisager de donner une orange à ses gosses pour la Noël (comme on faisait autrefois quand on ne pouvait faire autrement), de perdre une partie de leurs fréquentations – faux amis de golf, de bridge et de messe. Mais il ne l’a pas fait. »

« Il est débilitant de mettre son honneur dans sa poche pour accéder – en rampant – à l’un de ces emplois de garçon-de-bureau, dépourvus d’utilité intrinsèque et de sens, dont le nouveau secteur tertiaire a le secret, et cela à seule fin de conserver un niveau de vie « middle class » – c’est-à-dire petit-bourgeois – dont le seul horizon, le seul idéal, est la consommation de denrées industrielles à la mode et la préservation des apparences de l’intégration à un certain modèle social « vu à la TV ». Je constate amèrement qu’on ne sera débarrassé de ce cauchemar-là que le jour où il sera devenu impossible à la majorité des occidentaux issus de la classe moyenne de préserver ces dites apparences… »

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REPUBLICANISME

« Personne n’a défendu la République au point de croire que ceux qui nous gouvernent sont systématiquement honnêtes et que les élus, leur clientèle et leurs valets des médias ne bénéficient pas d’un traitement de faveur. Simplement, pourquoi les abus de l’oligarchie qui règne en France (et ailleurs) devrait-elle nous faire haïr les principes républicains ? »

« A vouloir conserver aux dépens d’autrui les petits privilèges qu’ils ont grappillé grâce à la démocratie, les roturiers d’hier qui sont l’oligarchie actuelle, chient allègrement sur la démocratie. La démocratie pour eux est un moyen de parvenir, non une fin en soi. Ce sont les parasites de la démocratie. Je n’ai jamais dit autre chose.

La démocratie est un régime qui est fait pour un peuple qui apparemment n’existe pas : un peuple qui serait composé d’individus qui feraient passer l’intérêt général devant leur intérêt propre. Si ce peuple existait, ce serait un bon régime, mais comme il n’existe pas, le régime démocratique est devenu la tyrannie du nombre. »

« Socrate le formulait ainsi : « Je suis un idéal, je suis un symbole. Je suis le citoyen idéal, et cependant non représentatif, sur lequel reposent les fondements d’Athènes, qui n’est pourtant pas une cité idéale, mais une vraie cité. Je veux donc être nourri à l’intérieur du Temple de Zeus, sur l’Acropole, à l’égal des Dieux, avec les statues. » C’était éminemment drôle. On ne sait toujours pas exactement s’il plaisantait. A quel degré il fallait prendre ses propos. On l’a tué pour ces mots.

Le christianisme doit beaucoup à Platon – lequel doit tout à Socrate. »

Montage

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

Les lieux de pouvoir rendus accessibles à tous, cela ne peut vouloir dire qu’on les a rendus accessibles à « n’importe qui ». Celui qui dirige une nation ne peut être n’importe qui : c’est un élu. Le « n’importe qui » accédant au pouvoir par la grâce du Saint esprit, sans qu’on puisse questionner les raisons pour lesquelles il s’y trouve, encore une fois, du point de vue du républicain, c’est justement le Prince de droit divin. Il faut donc que contrairement au Prince, l’élu d’une démocratie le soit pour des raisons rationnelles et objectives : il faut que contrairement au roi, l’élu d’une démocratie ait MERITE sa place. La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie.

C’est à cause de ça que j’ai toujours réclamé pour les autres comme pour moi-même le droit de dire : « Je suis meilleur que les autres ». Non, personne ne devrait jamais avoir honte de vouloir être meilleur que les autres. Et même s’il ne l’est pas, celui qui se vante d’une telle chose défend au moins le fait – en lui-même et pour lui-même – de vouloir être meilleur. Ce qui ne peut être mauvais en soi.

Voilà l’explication de l’image traditionnelle du « coq gaulois ». Sa fierté de vouloir être « le meilleur possible » n’est pas une question de vanité, mais avant tout de principe.

La médiocrité n’est paradoxalement pas compatible avec le système démocratique tel que les républicains originels, comme Victor Hugo, l’ont conçu. Hélas, tous les républicains d’aujourd’hui, et je dis bien tous, sont effroyablement médiocre.

Mavie-monoeuvre

Si je devais commencer une biographie, je le ferais peut-être contre XP – à la manière dont Proust écrivit sa Recherche contre Sainte-Beuve. En tout cas voilà sans doute l’épisode qui ouvrirait le ban :

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J’ai dit aujourd’hui que l’entregent, le clientélisme, les réseaux, étaient les moyens de parvenir les plus favorisés par la société française, au détriment du savoir-faire et de la bonne volonté.  Par « réseau »,  il ne fallait pas entendre quelque chose d’occulte, avec des ramifications façon toile d’araignée, et des rites de passages où l’on égorge des poulets dans des chambres rouges avec tentures en velours, lustres en cristal et symboles cabalistiques…

Prenons encore une fois mon exemple préféré (celui que je connais le mieux, et dont personne ne pourra jamais me disputer l’expertise) : moi.

Si j’avais suivi mon père dans le militantisme politique, aujourd’hui, même avec seulement une pauvre licence de socio’, de biolo ou de géographie en poche, j’aurais un taff’. Car j’aurais sans doute intégré une assoce humanitariste quelconque parasitaire du fric de l’état, ou bien j’aurais fait carrière dans la politique, ou bien les deux, et je passerais mes dimanches à refaire le monde avec des copines qui reviennent de stage photo en Afrique. Bon. Si j’avais été débile, avec un tempérament passif ou intéressé ou sans amour-propre, ç’aurait été la trajectoire logique. J’aurais alors intégré un « réseau », mais sans le savoir. J’aurais même pu me défendre avec acharnement d’appartenir à un réseau, puisque j’aurais pu attester sous serment n’être jamais passée par la case « égorgeons des poulets sous les lambris en toge cabalistique ! »

J’aurais vécu dans une bulle, totalement protégée comme un panda sans cervelle dans une cage dorée, et je ne l’aurais même jamais su ! Jamais je ne me serais rendue compte qu’il y avait un monde en-dehors du « réseau ». Et cela grâce à ma connerie. C’est énorme, quand on y pense…

Alors que s’est-il passé ? Eh bien il faut faire l’archéologie de la pensée républicaine pour le comprendre.

Mon père étant un vieux prof de la génération baby-boom, c’est l’Ecole Normale qui dans sa jeunesse lui a trouvé un emploi : il n’a donc jamais eu à se plaindre de l’Etat. Il a bénéficié en son temps d’un ascenseur social en état de marche. Cette trajectoire linéaire et aisée lui a permis de conserver une certaine naïveté vis-à-vis du fonctionnement du monde de l’emploi (pour ne pas dire une méconnaissance totale), ainsi que vis-à-vis des vertus de l’Educ Nat’.

Dans son esprit, toute personne ayant un talent quelconque, est amené par l’école à suivre la formation qui lui permet de développer son talent. Toutes les formations disponibles dans le pays étant égales en qualité par ailleurs, puisque les profs sont des gens intelligents, bien intentionnés, et qu’ils savent ce qu’ils font. « Toute formation a forcément une raison d’être, sinon elle n’existerait-pas, ne crois-tu pas mon petit Candide ? C’est pourquoi elle débouche /forcément/ sur un emploi qualifié. Cela va de soi, étant donné que nous vivons d’ors et déjà dans le meilleur des mondes possibles. » Ainsi parlait le Baron Thunder-ten-tronckh.

Le Baron Thunder-ten-tronckh pouvait-il faire comprendre à sa fille qu’elle aurait /intérêt/ à rester humaniste et à ne pas aller fricoter avec des fachos ? Non bien sûr, car l’on n’est pas républicain et humaniste par intérêt personnel ! On l’est dans l’intérêt général. Eh oui. D’ailleurs, être soucieux de l’intérêt général est foncièrement une bonne chose, qui coïncide avec l’esprit républicain et humaniste. Donc, qui a le cœur bon devrait normalement /forcément/ trouver un emploi dans le Saint Royaume de France. CQFD

Ce portait vous paraît peut-être outré, cependant il est représentatif de la mentalité de toute une classe moyenne française aujourd’hui retraitée, qui n’a jamais eu à souffrir ni de la faim, ni de la crise de l’emploi, ni du ridicule (malgré un idéalisme politique béat confinant à l’idiotie clinique).

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A 15 ans, en entrant au lycée, à la fin du premier trimestre, j’étais l’un des deux délégués des délégués d’élèves des classes de seconde. J’avais pris contact avec le petit noyau dur militant de gauche, j’appelais avec eux à la grève. J’étais le bon petit cheval blanc, rempli de bonne volonté. Il y a eu une réunion avec le proviseur, le conseiller d’éducation et tutti quanti. A un moment, je ne sais plus à quel sujet, j’ai pris la parole au nom de tous les élèves que je représentais… Alors, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je pense que je suis tombée sur un paradoxe amusant… Je suis partie dans un laïus incompréhensible, interminable, qui a viré à l’absurde comico-pataphysique. A la fin, rougissante comme une tomate épluchée, je me suis rendue compte que je ne me souvenais plus quelle était la question et quel point-de-vue j’étais venue défendre. Quand je suis sortie de la salle (je fuyais, le front brûlant), un prof d’histoire guilleret, d’au moins 20 ans mon aîné, sur un ton complètement enfantin, m’a arrêtée dans le couloir pour me dire : « Woah, c’était vraiment très intéressant, ce que vous avez dit, j’ai bien aimé ce passage… si vous voulez en parler, vous pouvez venir me voir ! » – Je l’ai dévisagé avec un mélange de dégoût et de mépris immense, de l’air de dire : « Tu veux pas venir écrire le journal du lycée avec moi, aussi, vieux débris ? ».

Mon co-délégué, lui, d’un air las et surbooké (le genre qui n’a jamais été jeune), s’est empressé de me snober, pensant sans doute que j’étais à moitié folle – ce en quoi il n’avait pas tort.

Quand j’ai rejoint mes camarades de lutte d’extrême gauche, leur chef d’obédience communiste (qui était une ravissante brune, très charismatique, en rébellion contre son propre père qui votait FN) m’a dit : « Ouais, je suis d’accord avec toi, tu vois… Mais au fond, tu te contentes de répéter ce que dit ton père. » J’ai réalisé qu’elle avait raison, j’en ai alors conçu une honte immense, je l’ai immédiatement détestée pour cela, et j’ai fait en sorte de lui prouver par la suite que je détestais les communistes (ce qui était vrai) et que je n’avais jamais eu l’intention rester dans l’ombre de mon paternel.

Quand, dans le sillage de cette fille, je suis « montée à Paris » pour participer aux grandes manifestations contre Chevènement qui animaient cette époque, j’ai fait la connaissance dans le train de l’un de ses sbires… C’était un idiot – encore plus idiot que les autres, ce qui n’est pas peu dire – totalement a-politique, qui surfait sur le vaste chahut général pour s’offrir une petite virée gratos. Il était complètement con mais il est d’office tombé irrémédiablement amoureux de moi. J’ai passé toute la grande manifestation avec lui, qui essayait de me peloter sur les ponts, quand nous traversions la Seine… Durant notre gentille échappée sauvage, il me parla de deux de ses amis : deux frères, fils de mormons paraissait-il extraordinairement intelligents, à moitié autistes, dont l’aîné ressemblait à David Bowie et le cadet à un übermensch nazi ; il m’a dit qu’ils se conduisaient comme s’ils appartenaient à une race supérieure et qu’ils adoraient Dostoïevski et tout un tas de littérature hardcore. Oh mein gott ! J’ai trouvé tout cela tellement romantiiiiiîîîque ! Au retour, je lui ai dit que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, mais que je voulais bien que nous restions amis. Pour qu’il me présente à ses amis.

C’est ainsi que je n’ai pas pu rester de gauche.

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Je ne comprends pas comment on devient comme le fils Klarsfeld. C’est juste pas possible, de ne pas tuer-le-père, quand on a un brin d’amour-propre !

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
.
Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Education : L’homme-chat

cool42Une gamine pose pour une marque de vêtements à l’Hôtel de la Païva (célèbre courtisane)

Les Goncourt relatent dans leur Journal que ledit lieu avait une devise : « Qui-la-paye-y-va »

SOURCE : http://style.lesinrocks.com/2012/04/24/ou-est-le-cool-cette-semaine-24/

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Pour élever un chat, rien de plus facile… Voulez-vous lui interdire une pièce ? Surtout ne la lui fermez pas ! Au contraire, enfermez-le dedans, seul, dans le plus grand silence. Lui viendra très rapidement le désir d’un câlin ou de son goûter. Il vous suppliera bien vite de lui ouvrir ! Ensuite, lorsqu’il fera mine de vouloir à nouveau établir ses pénates dans la pièce en question durant votre absence, vous lui remémorerez cet épisode traumatisant où il y fut enfermé sans rien ni personne pour l’y distraire. Vous commencerez lentement à clore la porte, d’un geste résolu mais en prenant l’air le plus désolé : il sautera immédiatement de son perchoir et se ruera entre vos jambes, juste à temps, dans l’interstice que, mine de rien, vous lui aurez laissé.

Il en va de même, dans une certaine mesure, pour les hommes. Bien sûr, nous sommes aussi capables d’apprendre par l’exemple des maîtres que nous respectons et d’obéir positivement aux maîtres que nous craignons. En cela – et grâce à Dieu ! – en l’homme, il y a aussi du chien. Néanmoins il est à signaler que beaucoup d’enfants, lorsqu’on cherche à leur faire admettre la sagesse parentale, demeurent envers et contre tout – en irait-il même de leur vie ou de leur santé – assez peu réceptifs à la voie de la raison. Il semble parfois qu’ils fixent davantage leur conduite d’après les enseignements que leur souffle leur désobéissance…

Voici quelques illustrations amusantes de cela.

Il arrive assez souvent que des parents injustes, usant pour se faire obéir de raisonnements absurdes, d’une mauvaise foi alarmante et de procédés révoltants, stimulent chez leurs enfants un désir de justice, de clarté et d’exemplarité. Ainsi en va-t-il du Dieu de la Bible, qui n’est rien, quand on y regarde de près, qu’un abominable tourmenteur et un fieffé avare… Cependant sa mauvaise humeur, son incompréhensible méchanceté sous couvert de visées morales, ne sont-elles par la source de toutes nos plus  vertueuses colères d’humains ? De même, il arrive assez souvent que les petites jeunes filles qui ont grandi sous la coupe de mères abominables, pleines de vices et de cruauté, quand elles ont été les victimes privilégiées d’une telle cruauté, se retournent contre le vice de leur mère, et évoluent en petits anges de douceur…Il en va différemment, observais-je cependant, lorsque les filles sont dans leur enfance les petites protégées pourries-gâtées de leur démon de mère : il leur semble alors, faut-il-croire, qu’elle doivent absolument devenir capricieuses et mauvaises à leur tour pour conserver leur bien et se protéger des appétits des autres.

Suivant le même schéma, j’ai un jour rencontré (c’était dans un cours de comédie) un garçon blindé de chez blindé – tant sur le plan émotionnel que sur le plan financier – un fils d’homme d’affaires qui avait pris la suite de son père dans ses micmacs… On aurait dit une sorte de diablotin blond, c’était un hyperactif monomaniaque sautillant de la race des Claude François, à peu près dépourvu de sens moral et prêt-à-tout pour réussir… Figurez-vous qu’au lieu de me marcher dessus sans me voir comme aurait normalement dû faire quelqu’un de sa trempe et de son milieu, il éprouva d’office de la sympathie à mon endroit. Comme cela m’étonnait et que je lui fis remarquer, il m’expliqua pourquoi ; il me dit que je lui rappelais sa mère. « Ma mère est une femme dans ton genre », m’avait-il dit ; « Elle est trop gentille : elle est faible. Elle me faisait toujours la morale, mais c’est toujours elle qui s’est faite avoir dans la vie. Mon père est bien gentil de lui verser une pension alimentaire, avec ses avocats il aurait pu la laisser sans un sou et elle ne se serait pas défendue. »

Suite à cette aventure je me suis faite la réflexion suivante : les enfants ne se contentent pas d’apprendre les leçons qu’on leur donne, ils en observent aussi les effets. Car on juge un arbre à ses fruits. Peut-être n’y a-t-il rien de pire que d’élever un enfant dans un culte de la tendresse et de la justice qui conduirait coup sur coup à l’impuissance et au désastre… Un enfant préfère un parent fort que pas de parent du tout, or quand l’un de ses parents est trop faible pour lutter pour sa propre survie – ou lui apprendre à lutter pour sa propre survie, ce qui revient au même – il le ressent comme un abandon, comme une mise-en-danger de sa personne et de son avenir… C’est alors un peu comme s’il le laissait orphelin.

Dans un second temps, ce qu’il serait amusant d’observer, c’est de quelle façon lesdits enfants élevés par des parents indignes se débrouillent avec leurs propres enfants. En général ils vivent à ce moment-là de leur vie un véritable dilemme moral : vont-il élever leur enfant autrement – selon des standards nouveaux, qu’ils auront intellectuellement mis au point – et donc engendrer des personnes totalement différentes d’eux, avec des problèmes différents, qu’ils ne sauront peut-être pas résoudre ?… Ou bien vont-ils finalement reproduire l’injustice qu’ils ont subie, dans l’espoir secret de donner la vie à des personnes qui leur ressemblent ?

J’ai pour illustrer ce paradigme une anecdote piquante, lue dans le Journal des Frères Goncourt… C’est une anecdote au sujet de l’enfance de La Païva (célèbre courtisane), qui disent-ils leur a été rapportée (légèrement romancée) par Théophile Gautier.

Théophile Gautier raconte que la « Marquise de Païva », né Esther Lachmann en Russie, aurait été en réalité l’enfant naturel de sa mère juive et de Guillaume de Prusse … Elle aurait grandi cachée dans les jupes de cette femme – elle-même une courtisane rangée, ayant eu par le passé de nombreux amants… Jadis très belle, la dame en question aurait eu le visage ravagé par la petite vérole, à cause de quoi, par vanité, elle aurait fait poser du crêpe noir sur tous les miroirs de sa maison. Pour cela, la future Païva aurait grandi sans jamais voir un miroir – ni, donc, son propre visage – et par méchanceté, on lui aurait raconté toute son enfance qu’elle avait un nez affreux, « un nez en pomme de terre ». Comme elle était toute petite encore, et innocente, elle n’arrivait pas à se représenter ce que cela pouvait être qu’ « un nez en pomme de terre », alors cela l’aurait obsédée.

Par la suite, encore une fois paraissait-il pour cacher ses illustres origines, on l’avait mariée à un pauvre petit tailleur français de Moscou. Mais quand l’adolescente – la future Marquise de Païva – s’avisa que son nez n’avait en réalité pas du tout la forme d’une pomme de terre, elle se dit tout-naturellement qu’une fille cachée de Guillaume de Prusse, avec sa beauté, ne pouvait pas demeurer ainsi à coudre des chaussettes dans le ghetto plus longtemps. Peu après avoir donné un fils au pauvre petit tailleur français, elle s’en fut avec un Prince qui passait dans le coin. Après quelques temps de grande vie parisienne, quand celui-ci, ruiné, l’abandonna à son triste sort dans une chambre d’hôtel, elle prit la résolution de s’y établir « à son compte ». C’est ainsi que naquit sa vocation.

Ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est la façon typique dont la mère juive, avec un mélange de cruauté, de mégalo et très-certainement aussi de mythomanie, a pour ainsi dire « dressé » sa fille à devenir une réplique d’elle-même.

Oh, rire un peu…

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Joyeuses fêtes ! ^o^

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On entend aujourd’hui des juifs parler de « principes judéo-chrétiens ». Ah vraiment, jusqu’où descendrons-nous ?

Soyons sérieux deux minutes, s’il existe effectivement ce qu’il est convenu d’appeler une culture judéo-chrétienne, en revanche tout bon chrétien vous dira qu’il n’y a de principes que chrétiens, et que les juifs sont sans principes. Puisqu’ils ont le sang du Christ sur les mains, n’est-ce pas ?

Le problème des chrétiens, c’est juste qu’ils ont cessé de persécuter les ennemis de leur tradition, à commencer donc par les juifs. Et le problèmes des juifs, c’est qu’ils n’ont plus suffisamment de persécuteurs, alors que leur tradition, leur folklore, repose tout-entièrement sur un fantasme de persécution.

Ainsi désœuvrés à cause de la mollesse des chrétiens, les juifs dépouillés d’un malheur personnel, se mêlent aujourd’hui de pleurer le malheur universel, ce qui va, vous en conviendrez, à l’encontre de leur nature, et donc se révèle à la longue très malsain.

La culture judéo-chrétienne, qui existe en tant que telle, n’est pas le résultat, malheureusement, d’une farandole des couleurs entre l’amitié des peuples qui se donnent la main, mais d’une saine et néanmoins vigoureuse friction, ayant provoqué une émulation réciproque, entre des peuples de langue indo-européenne attachés à la terre de leurs ancêtres et leur hôte, un peuple étranger de langue sémitique attaché au bla-bla.

Pourquoi les français ne trouvent-ils plus l’énergie de continuer à se battre, pourquoi sucrent-ils leur café avec des neuroleptiques ? Mais tout simplement parce que, comme l’a très bien fait remarquer César dans sa Guerre des Gaules, les gaulois sont des êtres qui ne vénèrent que des dieux des enfers, parce qu’ils ont le diable au corps, et donc même devenu chrétiens ils ne peuvent se tenir tranquilles. La vertu positive – le champêtre content à la mode norvégienne – ne leur suffit pas : en l’absence d’ennemis du Christ à pourfendre et persécuter, si on ne leur permet pas de se battre pour la Vertu contre le Mal, alors les voilà atteints d’aboulie.

L’ennui, l’ennui… C’est cela le suprême virus qui nous déchire les globules blancs : tonton Adolphe en dépassant la mesure, à cause de son espèce d’extrémisme systématique schleu, nous a interdit la seule voie de notre Salut, qui est un combat. Et nous voilà errant comme des âmes en peines, impuissants avec nos petites ailes noires accrochées au dos, toutes sortes d’inepties sans suite tatouées sur la peau livide de nos biceps mous, nous sentant chez nous comme en Amérique se sentent les indiens d’Amérique, dans les inter-minables périphéries grises des grandes villes…

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Notre passe-temps, c’était la chasse aux animaux… Puis un malade mental est venu, qui a passé la forêt à la mort-aux-rats et à l’herbicide.
« Ah, vous allez pouvoir vous reposer, à présent, a-t-il dit. Je les ai toutes décimées ces sales bêtes ! »
Il avait l’air content de lui…