Contre la musique

.Camille_Claudel
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JULES RENARD _ JOURNAL (19 mars 1895) :

Chez Claudel, dîner et soirée fantômatique. Sa sœur me dit :
— Vous me faites peur, monsieur Renard. Vous me ridiculiserez dans un de vos livres.
Son visage poudré ne s’anime que par les yeux et la bouche. Quelquefois, il semble mort. Elle hait la musique, le dit tout haut comme elle le pense, et son frère rage, le nez dans son assiette, et on sent ses mains se contracter de colère et ses jambes trembler sous la table.
Atelier traversé de poutres, avec des lanternes suspendues par des ficelles. Nous les allumons. Des portes d’armoires que Mlle Claudel a plaquées contre le mur. Des chandeliers où la bougie se plante sur une pointe de fer et qui peuvent servir de poignards, et des ébauches qui dorment sous leur linge. Et ce groupe de la valse où le couple semble vouloir se coucher et finir la danse par l’amour.
Je n’ai pas entendu un mot de ce que disait la mère. Et, pourtant, à chacune de nos paroles elle répondait, faisait sa petite réflexion pour elle seule, ou poussait un soupir.

Et le musicien(1) qui a vécu deux ans avec Claudel, et qui vient seulement d’apprendre que Claudel est un littérateur ! Presque un vieillard, aux cheveux rares, sans crâne, et doux, et bien élevé, qui vous serre les mains comme s’il voulait d’un seul coup prendre possession de toute votre sympathie. Il ne se fait pas prier pour jouer. Il attendait. Son violon dort au chaud dans des coussins brodés de palmes. Et il joue sans pose, les yeux fermés. Après un morceau, il dit : « Qu’est-ce que je vais vous jouer maintenant ? » Quand visiblement nous sommes un peu las, il dit : « Faut-il le remettre? », avec un air de dire : « Il faut donc le remettre ! »

Comparaison entre la musique et la littérature. Ces gens voudraient nous faire croire que leurs émotions sont plus complètes que les nôtres. Nous éprouvons tout ce que vous éprouvez, plus… Plus quoi ? Un petit plaisir sensuel, la griserie que donnerait un verre d’alcool. J’ai peine à croire que ce petit bonhomme à peine vivant aille plus loin, dans la jouissance de l’art, que Victor Hugo ou Lamartine, qui n’aimaient pas la musique.

(1)On ne sait pas de qui il s’agit, nulle part auparavant il n’a été question d’un musicien. Encore un passage caviardé par la jalouse Marinette, sans doute.

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GONCOURT _ JOURNAL, tome 2. (1891 ) :

De , Gautier saute à la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui n’aimons tout au plus que la musique militaire : « Eh bien ! ça me fait grand plaisir, ce que vous me dites là… Je suis comme vous. Je préfère le silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique, mais ça m’est absolument égal…»

« C’est tout de même curieux que tous les écrivains de ce tempsci soient comme cela. Balzac l’exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine luimême, qui est un piano à vendre ou à louer, l’a en horreur… Il n’y a que quelques peintres qui ont ce goût. »

 « En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plainchant… Ce Gounod est un pur âne. Il y a au second acte deux chœurs de Juives et de Sabéennes qui caquettent auprès d’une piscine, avant de se laver le derrière. Eh bien ! c’est gentil ce chœur, mais voilà tout. Et la salle a respiré et l’on a fait un ah ! de soulagement, tant le reste est embêtant… Verdi, vous me demandez ce que c’est. Eh bien ! Verdi, c’est un Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l’idée en musique, quand les paroles étaient tristes, de faire trou trou trou au lieu de tra tra tra. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton. Rossini n’y manquerait pas. C’est lui qui, dans SÉMIRAMIDE, fait entrer l’ombre de Ninus sur un air de valse ravissant… Voilà tout son génie en musique, à Verdi. »

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Le jeune homme sensible postmoderne et ce qu’il appelle parfois les « PAN »

Pourquoi tous les jeunes garçons sensibles, lorsqu’ils tombent désespérément – mystiquement – amoureux, lorsqu’ils se rêvent en nobles chevaliers, le font-ils immanquablement aux genoux de l’une de ces filles dures, toutes en préméditation, entraînées à manipuler, bourgeoises d’instinct, antiphilosophiques, voraces, qui pour toute douceur n’ont que la prudence du Sioux, dont la conscience est indifférente et le cœur glacial ? – Mais tout simplement parce que lorsqu’on se voit soi-même en conquérant du sublime, il faut avoir devant soi de grands espaces à arpenter ! Il faut des années-lumières d’impossibilité entre ce genre de chasseur et sa proie, pour que celle-ci à ses yeux puisse se mettre à briller comme une étoile ! Or, quels plus grands espaces que ceux de l’indifférence dédaigneuse et quel plus vide cosmos que celui d’un cœur qui a le battement régulier du coucou Suisse ?

Autrefois, on craignait que la jeunesse ne se fasse corrompre par des démons dyonisiaques, qu’elle ne morde au fruit interdit à cause de la beauté de ses appâts, ou ne se fasse mordre elle-même par le serpent de la luxure, irrésistiblement emportée qu’elle serait par une danse qui lui ferait chavirer la tête… Aujourd’hui tout a changé, ces dangers sont révolus. L’origine du désir des jeunes hommes de chez nous n’est plus la même : les démons chauds, les enfers attendrissants qui appartenaient à la Bête tapie au fond d’eux-mêmes, ne les intéressent plus. Du reste, quelle bête y pourrait-il encore y avoir en eux, de tapie, à nourrir ? Quelle bête sinon leur araignée au plafond ?
Cette froide, vampirique jeunesse, chair déjà pleine d’eau et pour ainsi dire déjà morte, ne peut plus en vérité craindre d’échauffer son sang. Mais c’est un Satan plus puissant que jamais, d’une espèce tout-à-fait indétrônable, qui les guette. Ce Satan définitif n’est plus celui qui aveugle parce qu’il brille trop, mais celui qui retire toute la lumière du monde parce qu’il l’absorbe, à force de n’être-pas.

Le Satan-nouveau n’est non pas fait de feu, d’ouragans, de siroccos, qui emportent le corps et brûlent l’âme, mais d’un goût dévoyé pour l’absence, né lui-même dans l’absence, et d’une appétence morbide pour la désespérance, qui provoque une ivresse très spéciale à ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Ce ne sont plus des rêves de Succubes qui font désespérer le jeune homme de lui-même et languir. Sa passion ne se manifeste pas lorsqu’il aurait, par exemple, éprouvé un attrait irrésistible pour un être, ressenti une présence dont il aurait été charmé, et la nostalgie de cette présence, celle d’une personne bien vivante qu’il voudrait tenir entre ses bras, non… Elle naît d’un attrait morbide, cynique et désenchanté pour la nostalgie  en elle-même et pour elle-même. Le jeune homme d’aujourd’hui convoite de préférence quelque chose qui ne peut pas être et de toute façon n’est pas. Ainsi sa nostalgie est sauve, pourrait-on dire. Mais il n’y a bien qu’elle à être sauvée.

Le mal du jeune homme postmoderne est celui qui est propre au XXIe siècle,

il est tout le contraire de la passion :

c’est l’indifférence.

Le jeune homme post-moderne ne commence à ressentir le besoin de briser sa solitude qu’au moment où une impossibilité totale, un refus, une offense, un traumatisme même, vient le provoquer dans ce qui lui reste d’orgueil et lui insuffle au cœur une piqûre de regret mortelle. Sa façon d’aimer se confond avec le regret ; elle ne prend plus même que la forme unique et définitive de la quête impossible de ce qui ne se peut pas. Et voilà comment il en vient, grosso-modo, à ne plus poursuivre de ses assiduités que des mirages de licornes, des puits sans fond de bêtises ou des psychopathes à grandes dents.

Le jeune homme post-moderne ne veut pas d’un jardin joli, où la terre est déjà bonne, et où pousserait sans douleur, si l’on s’en donnait la peine, tout ce que l’on voudrait bien y planter. Il n’est pas aussi modeste. Non ce qu’il veut, c’est faire naître la vie dans la terre la plus aride, c’est transformer des déserts en royaumes des mille douceurs. En toute simplicité. Et cela, notez qu’il le lui faut ! Pour son bonheur ! Pour sa vie ! Il lui faut absolument faire jaillir une fontaine de jouvence sur la planète Mars et enfanter des petits chatons mignons aux dames crocodile car il a besoin de son propre petit home-made miracle pour être ce que sa môman lui a promis qu’il serait : un découvreur et un Saint.

***

A présent, pourquoi à votre avis, toutes les jeunes femmes douées d’un peu de générosité morale, lorsqu’elles ont un tempérament à donner plutôt qu’à prendre, se ruent-elles immanquablement du côté le plus obscur, bassement passionnel, de l’amour, du côté du supermarché des sentiments, où elles rencontrent coup sur coup ceux qui les voient comme des consommables ? Mais si cela est, c’est de toute évidence pour la même exacte raison qui pousse les jeunes hommes postmodernes à roucouler auprès de celles qui leur distillent effroi et amertume ! C’est parce qu’elles n’ont pas que ça à foutre, elles non plus, figurez-vous, que de se contenter de rechercher platement et bêtement leur petit-bonheur ! … Les vertueuses aussi, il leur faut du challenge, du rock’n roll, du grain à moudre pour leur passion de bien-faire… Leur soif d’idéal, aux femmes idéalistes, croyez-vous qu’un gars tout-simplement désireux-de-bien-faire puisse l’étancher? A moins que le bon-homme n’ait prouvé sa valeur en affrontant mille démons, mille tourments – éventuellement semés par elle sur son chemin, pour l’éprouver –, une femme digne de ce nom n’ira jamais vers le bon-homme de gaieté de cœur. Faire leur devoir n’est amusant pour les femmes de devoir, que lorsque ce devoir ne coïncide pas scrupuleusement avec ce qui serait bon et matériellement avantageux pour elles : il leur faut un devoir qui implique du sacrifice, du paradoxe, du tragique – voire même une petite dose excitante de regrets et d’humiliation – pour qu’elles se sentent vivre… Voilà pourquoi en vérité les meilleures des femmes développent celui des vices qui sied le mieux à leur condition : elles s’empressent, comme des nonnes, de préférence aux pieds des brutes, des truands, des beaux diables et des maquereaux, et elles ne font pas cela parce que ceux-ci leur ressemblent, bien au contraire, mais parce qu’elles se croient assez belles et bonnes pour les rédimer !

C’est pour cela qu’aucune belle femme ne résiste jamais à la proposition risquée de danser avec le diable : parce qu’une belle femme a toujours cette vanité tapie au fond d’elle-même, de croire avoir reçu la Grâce qui, à force d’amour, pourrait lui permettre de changer en anges les démons. Les belles femmes, lorsqu’elles sont conscientes de leur beauté, se prennent en général pour des passeurs, des convertisseurs, des médiums entre ces deux domaines – supposés incompatibles et étanches par les religieux tradi et les bourgeois – que sont le temporel et le spirituel. C’est là d’ailleurs le petit secret de l’Amour Courtois médiéval, et du ‘supplément d’âme » que celui-ci a légué à la culture française… Les raisons de ces séductrices du mal sont exactement les mêmes que celles des jeunes hommes postmodernes lorsqu’ils se conduisent aujourd’hui en courtisans de la hideur  : leur but est une utopie et leur moteur principal est le narcissisme.

Si ces deux catégories d’êtres se repoussent, c’est précisément parce qu’elles sont semblables : elles ont pour point commun de ne vouloir aimer que ce qui n’aime pas.

Weren’t we fighting for something new ?

Entraînez-vous à distinguer ce qui est juste, en tout et partout,

et non pas seulement là où vous l’attendez.

Précepte de Mimi

Ci-devant, le mec qui m’a inspirée (no shame) :

http://www.dailymotion.com/video/x21kbqe_martin-peltier-a-propos-de-son-livre-l-antichristianisme-juif_webcam?start=94

A partir de quand cela a-t-il commencé à débloquer ? Je l’ai souvent écrit : je n’ai pas été programmée pour cela… J’ai vu de mon vivant, dans la société qui m’entourait, l’absence de préméditation dans l’amour – cette souveraine, folle, spontanéité du sentiment qui est la définition-même de l’amour – progressivement discréditée, comme étant l’apanage des faibles… et finalement des peu-aimables… et la préméditation, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’amour des autres par ceux qui en étaient dépourvus, valorisée comme un signe de supériorité évidente, comme presque un signe de prédestination à la puissance et à la félicité.

Sitôt la puberté, et même avant, quand on me trouvait belle… que de violence n’ai-je pas essuyé ! Mais pourquoi donc ? N’étais-je donc pas belle ? Sans doute pas suffisamment encore pour pouvoir me permettre ce luxe suprême, qui est d’aimer à loisir, et sans préméditation. N’étais-je pas aimable ? Ne faisais-je pas de mon mieux pour l’être, du moins ? Si, justement ! C’était au contraire bel et bien cela, mon crime. Et c’était aussi cela mon cri. Oh bordel de bon dieu ! Ce manque d’égards général qui est le lot de celles qui précisément se donnent de la peine pour être aimées… de celles dont il faut croire que malgré tout elles ont l’humilité de croire que cela ne va pas de soi… de celles qui précisément mériteraient, au nom de tout cela, qu’on leur accorde tant de choses… qui le mériteraient ne serait-ce que parce qu’être aimées les aiderait à préserver leur beauté… La beauté des bonnes personnes, des personnes simples, procède de leur bonté-même et leur bonté procède elles-même de ce qu’on veuille bien les regarder pour ce qu’elles sont, à savoir des personnes belles, – il suffit ainsi de leur dire qu’elle sont laides pour les diminuer… pour les diminuer physiquement. Car il faut beaucoup d’égards, beaucoup de douceur et de tolérance, des privilèges même, des traitements de faveur, presque autant que pour faire le cœur d’un prince, pour faire celui d’une vraie femme… Le cœur d’une vraie femme se doit d’être tout-particulièrement grand. Aussi, je vous le demande, en voit-on encore de vraies femmes, de nos jours ? Je vous le demande à vous, car le ressentiment m’a ôté les yeux.

J’ai assisté de mon vivant à la disparition de toute galanterie vraie, de toute galanterie nécessaire, au profit de basses manifestations d’allégeance, au profit de la soumission aux plus fortes… Car la galanterie est nécessaire ! – mais pour préserver ce qu’il y a de faible et fragile dans la femme, pour ne pas le heurter… – ce qu’il y a de faible en la femme EST fragile, par définition – … et non pas pour rendre hommage aux forces primaires qui sont constitutive de l’éternel féminin, qui lorsqu’elles font surface, le font pour crier vengeance, et pour cela veulent écraser tout… – Or, ça on ne le sait plus… Ce n’est pas qu’un jeu, la séduction… c’est un moindre mal… Il s’agit de ne pas forcer la femme, pour son propre bien, et par-delà son bien, celui de l’homme, et celui de la société toute entière, il s’agit aussi de ne pas la forcer à se forcer… Car sinon ! Ah, malheur ! Que veut-on ? Veut-on, bordel de bon dieu, que la terre se couvre d’un noir manteau de fils de putes ?!… Car les femmes qui s’instrumentalisent elles-mêmes comme bon leur semble, car elles ont renoncé à être aimées, c’est-à-dire à avoir un maître, ces femmes sont leur propre entreteneur et leur propre fond de commerce, ces femmes ont perdu le sens de l’honneur si particulier qui est intrinsèque à la féminité.

Ah, ce respect avide et baveux que n’obtiennent plus aujourd’hui que les fausses pudeurs, les perfidies coquettes, les mesquineries fardées, ou bien encore même des crudités sans nom… Ces diamants du sang, ces joyaux des pulsions basses, qu’on n’offre jamais qu’aux simagrées les plus sordidement forcées, qu’aux mensonges qui se cachent le plus mal d’en être, qu’à ces maniaques de l’autorité – qui ne méritent plus le nom de femmes galantes – qui ont choisi l’outrance dans le mal, ces femmes qui arrachent leur cœur aux hommes non pas simplement par le bas-ventre mais par le trou du cul… Ce sont les diamants de l’humiliation… et ils redemandent pourtant à en offrir, les hommes ! Les hommes (occidentaux, faudrait-il peut-être ajouter), ces étranges petits personnages que l’on voit couramment de nos jours si faibles, si esclaves, si diminués, aux mentalités basses, serviles, d’intrigants, de courtisans, de sectateurs, de petits-joueurs, de soumis…

J’ai connu de timides clins d’œils qui brillaient, aussitôt ravalés – en cause : une sorte de lâcheté, de peur – « Oui, je sais qui tu es… Adieu »… – Ils sont désormais la seule rétribution sincère – et encore, dans le meilleur des cas – des vrais mots d’amour lorsqu’ils sont prononcés par une femme…
J’ai vu aussi de mes yeux ces déchaînements de professions de foi mystiques, ces foules masculines hystérisées en délire, qu’attisaient systématiquement les plus grossières mises-en-scènes reptiliennes… Je dois dire que je ne pensais pas réel qu’on pût charmer les hommes aussi aisément et de la même façon qu’on charme les serpents… L’enfant que je suis encore au fond de moi les estime trop pour croire qu’une telle chose soit possible… Et pourtant. Est-ce bien la peine d’avoir un gros néocortex lorsqu’on a par ailleurs une vulnérabilité de l’ampleur de celle-là ?

J’ai reçu de plein fouet enfin, il faut le dire et le répéter tout de même, les rires gras et gros, les offenses mortelles qu’on jette sur toute délicatesse vraie, sur le fragile et sur le beau, sur les pudeurs de celles qui ne sont plus vierges mais qui l’ont peut-être été… et qui ont peut-être souvenir de l’avoir été, et qui ont un cœur, et dont un peu de lumière hélas s’échappe… à travers les fentes pas vraiment secrètes qu’on y a percé, à travers l’imperfection sacrée de leur Graal…  toutes choses qui justifieraient peut-être au contraire qu’on les protège, qu’on ne les blesse pas davantage, du moins… qu’on cesse peut-être de les renvoyer mortellement, inexorablement, à leur propre inanité de femmes vaincues… Ah, cette protection vraie ! – et pas la protection des maquereaux – que l’on n’obtient jamais ! que l’on n’attend qu’en vain ! et qu’on ne voit jamais venir de nulle part ! Cette protection vraie en quête de laquelle on ne fait jamais que les plus mauvaises rencontres qui soient… Ce prix exorbitant de l’amour que l’on croit devoir payer – tant il est rare, et cher, l’amour – ces cadeaux d’amour que l’on croit devoir offrir… et qui ne rapportent jamais que les crachats, l’obscénité, les gros mots… Des gros mots, remarquez bien, qu’on ne réserve jamais qu’aux idiots utiles, à ceux et celles qui se sont fait avoir, aux imbéciles heureux – trop heureux – d’avoir cru pouvoir ignorer le mal… à ceux qui sont doués d’intentions pures… Ce prix exorbitant, notez, qu’on ne fait jamais payer à ceux qui en abusent… Comme s’il était légitime d’abuser de celles et ceux qui ignorent le mal, pour les en instruire…

Il faut aussi dire la misère affective enfin, pour toute rétribution, lorsqu’on aime encore aimer… et la misère très-réelle, financière, matérielle, professionnelle, de celles qui ne se trouvent réellement heureuses que lorsqu’elles aiment, pour qui rien n’a de saveur au-delà de ça, qui ne se connaissent pas de but supérieur dans la vie, et ne résistent que difficilement à se faire rétribuer en toute chose, pour tout ce qu’elles sont ou tout ce qu’elles tentent d’être, en monnaie d’amour… Le mépris souverain de tous, enfin, le bannissement social à la clef, lorsqu’au fond l’on n’a pas, pour excuser mille actions folles venues du cœur, d’explication maligne et supérieure à donner…

Tous m’ont méprisée, mais qui étaient-ils au juste, ce « tous » ? Des riens, des qui ne pensaient pas, des qui ne savaient rien, des qui répétaient une leçon. D’où ça venue, la leçon ? Je le leur ai pourtant demandé, moi. En toute intégrité, en prenant le même air que ce benêt souverain qui nous gouverne… je leur ai dit :  « Je l’ai bien compris et je l’ai bien vu ça.. » « Vous me méprisez, bon. Mais d’où prenez-vous vos ordres ? Qui vous commande ? Qui vous a dit : ceci est le bien, ceci est le mal ? » Pas un seul n’a jamais su me répondre correctement. Tous : des bénis-oui-oui d’une religion qui ne disait pas son nom. D’une religion, du moins, qui ne connaissait pas ses propres lois. Trois décennies à être jugée universellement par les autoproclamés « hommes qui doutent ». Comme c’est étrange ! Comme c’est fort !… Ils étaient si sûrs d’eux, vous comprenez… les hommes-qui-supposément-doutent…. Je n’ai jamais compris cela… Le pourquoi, l’origine, de toute cette violence à mon encontre… Pour me baiser non pas seulement physiquement mais moralement. Pour m’écarteler. Pour venir à bout de ce qui était perçu par autrui comme un trop-plein de certitudes… De certitudes ?! Foutaises ! De joie de vivre, oui. La haine et l’envie de ma joie, c’est cela en vérité que j’ai subi. On ne m’avait pas préparée à ça. Je ne m’y attendais pas, figurez-vous. Il y avait bien ces histoires aux murs des églises… Mais c’était le passé, nous n’en parlions plus. Nous n’étions pas censés, du moins, en entendre parler à nouveau…

***

La première fois que j’ai lu des passages des Evangiles, j’étais encore une enfant, j’ai trouvé que tout cela partait sûrement d’une bonne intention, mais que le message du protagoniste principal était brouillé par le fait-même que sa sensibilité fût celle d’un homme archaïque, né en des temps archaïques, ayant affaire à des miséreux archaïques et à des méchants archaïques. Tout cela m’avait semblé très-bêtassement dépassé. Jésus était un être bien peu sensible, bien peu émotif et bien peu émouvant, par-rapport à nous autres les pauvres petites choses modernes… son empathie était pleine de dureté, sa charité pleine de mépris, sa compréhension pleine de limites… Il n’embrassait pas les miséreux à pleine bouche en leur disant : « Je t’aime, tout ira bien à présent, tu es avec moi, ne t’en fais pas, nous partons ». Non. Son message aux pauvres gens, aux idiots, aux boiteux – qui n’avaient pas eu l’heur de naître comme lui-même de la cuisse du Tout-Puissant – consistait davantage en quelque chose comme un coup de pied dans le cul un peu dédaigneux, suivi d’un hygiénique raclement de semelle et d’un soupir : « Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Allez, vous êtes guéri. » – Et, de même, au final, la gratitude du pauvre se manifestait toujours plus ou moins sous la forme suivante  : « Merci ô grand Seigneur de ne pas vouloir ma souffrance et ma mort et de me laisser une chance de me refaire dans le merveilleux monde qui vient ». Mais enfin, les Évangiles, c’était déjà mieux que rien, n’est-ce pas ? Un texte imparfait aurait-on pu penser à ma place, mais nourri par de bonnes intentions et suivant de bonnes intuitions. C’était déjà un pas en avant accompli pour l’humanité… A charge pour elle de faire le reste du chemin, après tout. Un Messie, il faut lui emboiter le pas, il ne marche pas à notre place… Un peu comme lorsque le premier homme marcha sur la lune… Un petit pas pour le gars, un très grand pour l’humanité. Du moins c’était ainsi qu’il fallait le voir à mon avis, le lire et le sentir. Je ne demandais qu’à comprendre les Évangiles, vous comprenez. J’avais simplement encore un peu de mal : une sensibilité extrême, qui faisait de moi un rejeton décadent du dérèglement moderne de tous les sens et un égo démesuré – démesuré à la mesure de l’absence de mesure de l’absurdité du monde qui éclatait à mes yeux – couplés à la naïveté fatale de l’enfant que j’étais et qui n’avait pas encore vécu, m’empêchaient encore de fouler du pied cette âpre terre des vache (ou plutôt des chèvres) sur laquelle marchait Jésus.

Prenez tout de même en compte que l’enfant que j’étais serait sans dégoût allé laver les pieds du premier mendiant venu avec ses propres larmes, si cela avait eu la moindre chance de le sortir de l’humiliation de la mendicité…. La seule raison pour laquelle je ne me livrais pas à de telles pratiques tenait toute entière à ce que cela n’eût servit à rien… et m’eût plutôt fait passer pour folle – ce qui eût réduit encore mes maigres chances de venir en aide à qui que ce soit. Comprenez bien que j’aurais fait cela sans exiger une seule seconde que le mendiant fût un brave homme – ou qu’il fût autre chose qu’un mendiant, caché sous les oripeaux du mendiant… Quel mépris pour le mendiant, que de ne pouvoir lui accorder la moindre attention qu’à la condition de rêver qu’il soit autre chose, ne trouvez-vous pas ? Et sur quel espèce de piédestal me serais-je donc haussée, si j’avais prétendu qu’il ne fallait sauver que les braves hommes ? Et qu’était-ce au juste qu’un brave homme ? Telle était ma question ! Etait-ce un homme qui gagnait son pain et travaillait ? Les enfants eux-mêmes, ne gagnaient pas leur pain et ne travaillaient pas !… Fallait-il pour autant les juger indignes du pain qu’ils mangeaient ? … – J’aurais demandé à secourir le pauvre si cela avait été en mon pouvoir, et j’aurais donné cher pour avoir un tel pouvoir, car j’aurais aimé avoir l’honneur de l’avoir… j’aurais donné cher si seulement j’avais possédé quoi que ce soit en mon nom qui eût la moindre valeur, et que j’eus pu donner… cela sans hésiter le moins du monde, figurez-vous… et cela non pour me faire du bien à moi, non pour m’en vanter, mais pour pouvoir agir au nom de ce qu’on appelait tout simplement de mon temps : le principe. C’eût été une question de principe, et je ne me serais pas posée davantage de questions… On ne se pose pas de questions lorsqu’on a un coeur et que le coeur parle…

A présent imaginez, si j’avais cru au Messie… s’il s’était agit dans ma pauvre petite tête d’enfant de bonne volonté, de venir en aide au Messie ! – Heureusement que je ne pensais jamais à des choses pareilles ! – pour la simple et bonne raison qu’on ne m’avait pas fourré de catéchismes de ce genre dans la tête… Au juste, où cela m’aurait-il donc menée ? Jusque où ne serais-je donc pas allée dans cette voie étrange ? Que Diable n’eut pas donné l’atypique enfant que j’étais, pour plaire à un hypothétique Messie ? … Cependant, vouloir plaire au Messie davantage qu’au reste des hommes – et davantage surtout qu’aux mendiants -, n’aurait-ce pas été par ailleurs la plus grande manifestation possible de vanité de la part d’une personne de mon espèce ? Vouloir faire le bien non plus simplement sans me poser de questions, parce que j’aimais le bien, mais parce que j’aurais voulu être aimée d’un grand Seigneur qui tenait tout dans sa pogne, n’aurait-ce pas relevé de la plus haute perversité possible, en ce qui me concernait ?  – Voilà pourquoi il m’eût paru impensable, en ayant un peu de pudeur et de dignité, et même et surtout si cela avait été mon dessein secret, et même et surtout en l’hypothétique présence du Messie (lui qui censément sait tout et nous juge !), de me vanter de vouloir lui plaire davantage que n’importe qui d’autre. Cela aurait équivalu à lui demander d’être sa petite chérie, en quelque sorte, ce qui aurait signifié de le prier par ailleurs de défavoriser les autres à mon avantage… Quant à désirer faire la rencontre inopinée du Seigneur Eternel en la personne d’un mendiant afin qu’il me soit donné l’exceptionnelle occasion de lui venir en aide… cela n’aurait-il pas furieusement ressemblé à un délire narcissique extrême où j’aurais voulu faire du Créateur de toute chose mon débiteur et mon client ? Ce délire narcissique extrême, comparable à ce qui peut s’imaginer de plus taré en matière de /phase maniaque/ (pour parler en psychologue), est pourtant l’apanage de la plupart, sinon de la totalité, des Justes, selon la Bible… – seul le fait que ces Justes du temps jadis n’aient été doués que d’une sensibilité morale pauvre et archaïque, peut expliquer leur absence de recul critique par rapport à un tel état de fait.

Tout ce que Jésus exigeait des siens, à l’époque où les Evangiles furent écrit, le voilà : qu’ils se montrassent à la hauteur de leurs propres principes. Mais, soyons intellectuellement intègres une seule petite seconde… qui au juste n’exigeait pas une telle chose de son prochain, à l’époque où je suis née ? Strictement tout le monde en France avait ce brave culot, je m’en souviens, et ç’y est encore le cas aujourd’hui de la plupart des gens simples, de vouloir que le moindre de ses interlocuteur – aussi stupide, fat et incohérent fut-il – donnât pour preuve de sa probité, lorsqu’il exposait un point de vue moral, un jugement sur autrui ou une opinion politique, qu’il fût en mesure de s’appliquer à lui-même ses propres préceptes… J’ai vu les êtres les plus sots et les plus primaires refuser à autrui le droit de juger son voisin, au prétexte que cet autrui n’eût pas apprécié lui-même d’être « jugé ». Bien peu de ces « sages » à la petite semaine, en vérité, étaient capables de s’appliquer à eux-mêmes – tel est le cercle vicieux éternel de ce genre de reproche – l’intransigeance qu’ils avaient pour autrui. Certains ont dit pour prendre la défense de ces « simples en jugement » qui exigeaient d’avantage d’autrui qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes, que cela en faisait des altruistes… Sophisme évidemment qu’un tel point de vue : la bêtise n’est et ne sera jamais un altruisme. En sorte que la seule véritable question qui restait à poser, quand je suis née, ne visait plus à savoir si un homme allait un jour se rendre capable de confronter systématiquement ses contemporains à leurs propres manquements et de prendre le risque terminal de renvoyer ironiquement le monde créé à sa propre absurdité intrinsèque (ou à l’existence Pascalienne de Dieu – quitte ou double) en l’interrogeant jusqu’à la moelle, mais bien plutôt à déterminer s’il existait encore quelqu’un au monde qui fût capable de résister – par altruisme véritable, cette fois-ci – à cette monstrueusement destructrice tentation-là… Car nous étions TOUS, absolument tous autant que nous étions, devenus pleinement capables d’une telle chose ! Il faut à présent nous en rendre compte !

[A SUIVRE]