« Je pense donc mon moi est » _ La face éclairée de Narcisse

Ce n’est pas tant pour les gens auxquels nous portons éventuellement secours dans nos bonnes œuvres, que nous devons agir bien, mais avant tout pour nous secourir nous-mêmes, et je ne dis pas cela dans un sens qui serait strictement religieux, c’est-à-dire dans l’attente d’un éventuel paradis, mais je le dis car nous devons sauvegarder notre propre dignité ici-bas, et ne pas perdre la délicatesse morale qui fait de nous des êtres humains à part entière, et ne pas perdre de notre valeur intrinsèque et par répercussion souiller l’honneur de ceux qui nous aiment.

Voici la conclusion que je donnai tantôt à une réflexion alcoolisée de mon cru sur la situation au Proche-Orient. Oui, disserter sur les chrétiens d’Orient me donne des envies de boire… Vous pouvez lire le fond de ma pensée à leur sujet en cliquant sur l’extrait sus-cité.

La Fierté. Maintenant une épave.

La Fierté.
Aujourd’hui, une épave.

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C’est une bonne façon de répondre, je trouve, à ceux qui pensent résoudre tous les problèmes en décriant le « culte du moi« .

J’ai envie de répondre à tous ces gens pleins de bonne intentions qui croient combattre l’égoïsme en combattant le moi : « Mais qui est-elle donc, cette personne en vous qui combat l’égoïsme ? N’est-elle pas vous-même ? Et en cela n’est-elle donc pas votre moi ?! »

L’idée seule qu’on puisse s’en prendre à cette chose dont ni l’esprit, ni le langage ne peuvent se passer, le « je »… l’idée seule que les gens s’en prennent incessamment à ce véhicule unique qu’on leur à donné à la naissance pour être au monde et avancer dans la vie, leur « moi »… me sidère. La sidération est le mot juste car je ne vois pas les mots comme eux, revêtus du sens restrictif que la majorité leur attribue en dépit du bon sens, je vois les mots dans leur nudité première… Je vois mon moi pour ce qu’il est : il est moi. C’est-à-dire, je vous l’accorde, à la fois tout pour moi, et malgré tout peu de chose.

Si tous les gens qui affirment que tout le mal du monde procède du souci qu’ont les gens de leur petit-eux-même, cessaient un peu d’habiter précisément toujours chez eux, à l’intérieur de leur petit-moi, et voyageaient dans la subjectivité des autres, ils s’apercevraient que rien n’est plus commun précisément, que ce problème qu’ils ont eux avec le moi des autres, et que les autres ont avec leur moi à eux. Si les gens ne se tolèrent pas entre eux, c’est généralement parce qu’ils se reprochent aux uns et aux autres de prendre trop de place. Or la tolérance envers autrui ne passe non pas par la négation du moi d’autrui, mais par la tolérance envers le moi d’autrui.

La vraie fraternité, la vraie amitié entre les êtres, elle n’a pas lieu entre les êtres sans consistance – les êtres sans consistance n’ont pas besoin d’éprouver de la fraternité entre eux pour vivre-ensemble, puisqu’ils ont tant et si bien gommé leurs aspérités qu’ils peuvent se considérer les uns les autres comme des « mêmes ». Or, c’est le dissemblable qui s’aime, s’aimante, se rejette, se déchire ou se recherche. Ceux qui se sont dépouillés de la force et de la pesanteur particulière de leur individualité-propre afin de ne supposément pas « encombrer le monde », se font avoir ! Car ils perdent à ce jeu-là aussi toute raison d’être-au-monde, de lui insuffler la vie, de lui en prendre, et de le transformer… La vraie tolérance, la vraie relation, elle a lieu entre particularités, entre singularités, entre personnalité, pas entre clones.

Il apparaîtra d’ailleurs évident à n’importe quel psychologue normalement constitué qu’une personne en bonne santé, c’est une personne avec un moi en bonne santé. La réalité psychologique étant bien entendu que ce sont les gens dont l’ego est détruit qui font le plus chier le monde.

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En dépit de tous ces beaux raisonnement, j’ai tantôt été séduite par la prose du Scribe, qui a écrit un billet qui dit tout le contraire, et qui est intitulé :

L’obsession du Moi, le nouveau visage du totalitarisme

Ironique, non ?

Le Scribe tient un blog qui compulse quantité de billets de toute première qualité – quelques uns écrits de sa propre plume, quelques autres de la plume des autres. Ca en fait en quelque sorte un condensé de la fine fleur du web qui pense un peu comme moi.

Le Scribe est quelqu’un de bien, cela se sent. Que m’importe au fond qu’il projette sur le fantomatique « culte du moi » toute sa haine de la société spectaculaire marchande ? Sur le fond, je suis bien-évidemment d’accord avec lui. Évidemment que (je le cite) :

L’Etat libéral/libertaire détruit sciemment depuis deux cents ans tout ce qui peut faire dire à un homme « NOUS »,c’est à dire le sentiment d’appartenance à un groupe dont l’existence ne relève pas de l’Etat, et qui pourrait lui donner l’impression de pouvoir changer les choses. Ainsi la Religion (religare signifie relier) fut le premier sentiment, la première « entrave à la liberté » du Moi Je à être visé par les « lumières » et l’esprit libertin. Puis ce fut rapidement le tour de la Nation et l’appartenance à un passé et à une terre commune (« Nos ancêtres les gaulois », mais au nom de quoi m’impose-t-on des ancètres!). Après l’échec cuisant du communisme, ce fut au tour de la notion de Classe Sociale; un concept qui changea la face du monde, d’être ringardisé en moins de 20 ans par la gauche caviar Tapie-Séguéla. Enfin, la notion même de Peuple est aujourd’hui en phase terminale.

Il ne restait plus que l’étage fondamental, le premier cercle d’appartenance, le clan primordial, préhistorique, celui qui avait eu finalement raison même de l’URSS (cf. Emmanuel Todd, La Chute) : la famille.

Le fait que les élites aient tout intérêt à détruire systématiquement toutes les formes de solidarité au sein du peuple (en se réclamant – ça ne mange pas de pain – de l’amitié entre les peuples), n’est plus à prouver. Toutes les révolutions ont commencé par des salons, des fumoirs, des lieux d’aisance, des Facebook ou des cafés. Dans le Journal des Goncourt Tome 1. , ces derniers citent une plaisanterie de leur cousin Edouard : « Moi, si j’étais l’empereur, aussitôt qu’un homme s’assemblerait, je le ferais arrêter. »

Cette citation nous ramène pour le moins spirituellement à notre développement sur la nécessité de préserver l’intégrité de notre petit moi. ^^

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Je vous laisse sans transition digne de ce nom lire la diatribe enflammée que j’écrivis à l’époque au pauvre monsieur Scribe (qui ne s’attendait sûrement pas à voir un avalanche de mots comme celle-là lui tomber sur le coin de la page) afin de l’informer de ce qu’il était inutile qu’il s’en prît à son petit-moi pour attaquer l’utopie marchande nivelante effroyable dans laquelle (effectivement) nous nous enlisons chaque jour un peu plus.

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Quel est ce mot que vous employez : le « moi » ? D’où vient-il ? Peut-on philosopher sans interroger les concepts que l’on emploie ?

La psychanalyse est-elle une philosophie ? Si oui, quelles sont ses propres influences philosophiques ? Si non, pourquoi faites-vous de la philosophie à partir de quelque chose qui n’en est pas ?

Le « moi » n’est-il pas un concept « tout-prêt », comme de la bouffe sous emballage plastique ? En d’autres termes, avez-vous pris soin, avant de développer votre argumentaire, de vous approprier le terme : « moi » ?

Ce « moi » est-il à vous ? Quelle en est exactement votre définition personnelle ? Croyez-vous que parce qu’il s’agit d’un terme psychanalytique, il se suffise à lui-même, et n’ait pas besoin qu’on le redéfinisse, comme n’importe quel concept philosophique, à chaque fois qu’on l’emploie ?

Le « moi » va-t-il de soi ? [Je pourrais vous prouver par a+b que non, mais je vous laisse le soin de vous poser cette question à vous-même, avant de vous donner mes réponses.]

Au demeurant, le « moi« , est-ce un mot de la langue française classique ? Comment vos idées aurait-elles été exprimées par un auteur comme par exemple La Bruyère, à une époque où l’on ne connaissait bien-évidemment pas la psychanalyse et où donc on n’utilisait pas ce terme : « le moi » ?

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Et si on arrêtait, avec ces termes barbares qui ne signifient rien : « moi« , « ego« .. etc ?

Remplacez « égo » par l’un ou l’autre de ces deux mots : « fierté » ou « vanité », et vous verrez que tout s’éclaire… [et vous verrez que vous parlerez à nouveau français.]

Le moi (ou l’égo) ne sont que des moyens de locomotion, ils n’ont pas à être connotés péjorativement ou méliorativement. Ils ne sont que ce que nous sommes, c’est-à-dire des « roseaux pensants ».
Autrement dit, pour le bien de tous, il faudrait traduire : « Je pense donc /mon moi est/. »

Un homme qui dit : « Je » n’est qu’un homme, c’est-à-dire n’est qu’ un corps doué d’esprit, qui s’utilise lui-même comme véhicule, pour se mouvoir sur cette terre, en parole, et à-travers le temps. Dire « Je » est tout à la fois un acte de vanité et de courage, et c’est un acte d’humilité aussi (en effet, un homme qui dit « je » ne parle qu’en son propre nom, ce qui est bien peu).

-On peut se frapper la poitrine, se faire valoir en vain, par vanité, parce qu’on est creux et qu’on voudrait avoir l’air plein, comme la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf.
-On peut aussi se frapper la poitrine parce qu’on éprouve profondément et douloureusement la vérité de ce qu’on est en train de dire. Et on peut vouloir se faire valoir parce qu’on a de la valeur, ou qu’on désire en avoir, et se donner les moyens d’en avoir.

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Ce que vous désignez sous le terme de « règne du moi » n’est rien d’autre que ce que nos pères du XXe siècle désignaient sous le terme : égoïsme petit-bourgeois. Le consumérisme des petits-bourgeois – comme celui des racailles de banlieues d’ailleurs – est le fait de gens qui se satisfont de joies stupides, qu’on pourrait appeler de joies de l’estomac, et dont le narcissisme se résume à aimer porter des vêtements qui leur donnent une aura de respectabilité et/ou de désirabilité dans l’œil du badaud.

Qui donc indexe le respect qu’il se doit à lui-même sur le regard que le badaud porte sur lui ?
Celui dont le narcissisme-propre est bien peu gourmand en vérité, et bien fruste !

Imaginez n’importe quel personnage de Dandy, à la façon de ceux de Huysmans, ou encore selon le goût de Baudelaire… Est-ce que le vrai dandy baudelairien va chercher la gloire de son petit-moi dans le fait de porter le costume à la mode susceptible s’esbaudir le bourgeois ? Je ne pense pas, non. Le vrai dandy ne craint pas de déplaire. Et ce qu’il veut surtout c’est être incompris du bourgeois.
Est-ce que le véritable dandy, qui est pourtant très-narcissique, est un consumériste qui adore faire-briller, manger, posséder et encore posséder ? Non, bien sûr, le vrai dandy ne craint pas une petite fringale, de porter un mauvais chapeau, de trimbaler auprès de lui son amie la solitude et qu’on le voie vivre dans la misère. Si le dandy affronte tout cela pour la beauté de son dandysme, le dandy considère que sa misère-même est un luxe.

On pourrait même aller jusqu’à dire que la souffrance du Dandy est à l’image de la souffrance des martyrs de la religion chrétienne, dans la mesure où la souffrance des martyrs est également une sorte de luxe puisqu’il s’agit toujours d’une misère « orgueilleusement » choisie.

Ne peut-on avoir l’orgueil de sa foi et l’orgueil de sa bonne conduite ? Celui qui n’a pas l’orgueil de sa bonne conduite, pourquoi agirait-il bien ? Pour la gloire de Dieu ? Mais vouloir plaire à Dieu, ne voilà-t-il pas par excellence ce que les gens d’aujourd’hui identifieraient comme LA vanité suprême ?

Autrefois, lorsqu’on disait aux chrétiens d’être humbles, on ne leur interdisait pas pour autant de faire preuve de fierté et d’orgueil. On leur disait juste : placez-les, votre fierté et votre orgueil, dans un endroit où ne sévissent ni la rouille ni la teigne, et où les voleurs n’entrent pas (pour paraphraser la parabole du Semeur des Evangiles), c’est-à-dire placez-les en Dieu.

Ici comprenez bien que je ne veux pas vous évangéliser. Si vous êtes athée, cela me va très bien, et même cela me va mieux que si vous êtes un bigot. Car ce que je raconte ici les bigots ne peuvent pas décemment l’entendre. Ce que je propose ici, c’est seulement une méthode de pensée. Et ce que je vous dis c’est que pour penser-bien la question du « moi« , de l’égo« , ou du narcissisme, il ne faut pas s’attacher à discuter de si l’ « égo » est bon ou mauvais. Car aucun être humain normalement constitué ne peut se passer d’avoir un égo. Encore une fois, il faudrait se souvenir que : « Je pense, donc mon /égo/ est ».

Ce que je dis c’est que la seule chose qui moralement vaille, c’est d’avoir son /égo/ bien placé.

– Celui qui aime, c’est celui qui s’aime d’abord lui-même. Si l’on ne s’aime pas soi-même, le « aime ton prochain comme toi-même » ne vaut rien. Aussi la société qui ravale l’amour de soi à de basses activités gastriques, est une société qui pousse les hommes ambitieux et hautement moraux à se dégoûter d’eux-mêmes. Cela veut dire qu’une telle société a le don de changer les êtres les plus capables d’accomplir grandes choses en êtres de haine, et qu’elle ne contente que les êtres les plus frustes et les plus bas – ceux qui sont capables de se contenter pleinement, comme les animaux qui n’ont pas d’âme, de satisfaire leurs seuls besoins primaires.

– Cyrano de Bergerac est l’archétype du héros qui a bien-placé son « égo ». Le héros d’American Psycho en revanche est l’archétype du héros qui à force de mal-placer son égo, l’a détruit. Qu’est-ce qu’un psychopathe sinon quelqu’un qui n’a plus d’égo ?

Celui qui une mentalité psychopathique, c’est celui qui ne qui n’a plus de « moi » que lorsqu’il s’agit de s’intégrer socialement, c’est-à-dire d’épater la galerie, c’est celui qui utilise son « moi » à des fins diverses – manipulation, quête de puissance ou simplement consumérisme – mais qui n’ « est » plus lui-même son propre moi. C’est celui qui ne s’habite plus.

Quand on dit aux gens qu’il faut qu’ils prennent possession d’eux-mêmes – comme lorsqu’on dit aux femmes : « votre corps vous appartient » -, on leur ment. On n’a pas besoin de prendre possession de soi pour la simple et bonne raison que l’ON EST (d’ors et déjà) SOI. Et plus encore, il faut bien comprendre que nous n’avons rien d’autre au monde que notre « petit moi » pour avancer dans la vie et nous perpétuer dans l’être. Celui qui saccage ce véhicule en prétendant en devenir le maître absolu – or nous ne serons jamais les maîtres absolus de nous-mêmes, car nous sommes des simples mortels, et à la fin des fin les lois de la nature auront raison de nous – celui qui ainsi saccage ses vaisseaux, disais-je, il ne lui reste plus rien sur la terre. Plus rien : ni fierté, ni appartenance, ni fidélité, ni amour, ni attachement, ni famille, ni aucun de ces liens tangibles avec le passé et l’avenir que sont les liens à la terre, aux enfants et aux morts.

UNE SUITE EST A VENIR, qui comporte une analyse un peu plus profonde encore du phénomène évoqué ici (le discrédit moderne jeté sur le « moi« ). @+++

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