La Bruyère Quantique

Oh là là ! Comme c’est nouveau et comme c’est croustillant ! Je viens de découvrir quelque chose dont je pense que personne n’avait jamais parlé avant moi ! Jean de la Bruyère, alors qu’il traitait du Bon Dieu, a eu une intuition géniale concernant la physique quantique et je suis sans doute la première à la relever ! Attendez-voir que je vous la retrouve… C’était à la fin de ses Caractères, dans son chapitre des Esprits Forts. Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu’est un esprit fort ? Attendez, je vais vous copier-coller la définition de ce terme selon l’auteur lui-même :

Les esprits forts saventils qu’on les appelle ainsi par ironie ? Quelle plus grande faiblesse que d’être incertains quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin ? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n’est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n’est point corruptible comme ces viles créatures ? N’y atil pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l’idée d’un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter ; d’un être souverainement parfait, qui est pur, qui n’a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l’image, et si j’ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle ?

Le docile et le faible sont susceptibles d’impressions : l’un en reçoit de bonnes, l’autre de mauvaises ; c’estàdire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi l’esprit docile admet la vraie religion ; et l’esprit faible, ou n’en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l’esprit fort ou n’a point de religion, ou se fait une religion ; donc l’esprit fort, c’est l’esprit faible.

En attendant ma révélation de l’incommensurable génie précurseur de La Bruyère, vous prendrez bien une petite mise en bouche… C’est qu’il est nécessaire de contextualiser le véritable miracle dont je veux vous faire profiter… Je ne peux pas vous livrer ma trouvaille, comme ça, de but en blanc, il faut que vous compreniez un peu l’état d’esprit dans lequel se trouvait l’auteur au moment où l’illumination lui est tombée sur la tête. Car voici une étrange vérité : La Bruyère était en veine de bondieuserie au moment où la Révélation lui est venue :

Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu’on s’efforce de le leur prouver, et qu’on les traite plus sérieusement que l’on n’a fait dans ce chapitre : l’ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Je consens néanmoins qu’ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu’ils ne se persuadent pas que c’est tout ce que l’on pouvait dire sur une vérité si éclatante.

Il y a quarante ans que je n’étais point, et qu’il n’était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n’être plus ; j’ai donc commencé, et je continue d’être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quelque chose n’est pas Dieu, qu’on me dise ce que c’est.

Peutêtre que moi qui existe n’existe ainsi que par la force d’une nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en remontant jusques à l’infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est seulement esprit ; et c’est Dieu ; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit ; ou elle est un composé de matière et d’esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l’appelle Dieu.

Peutêtre aussi que ce que j’appelle mon esprit n’est qu’une portion de matière qui existe par la force d’une nature universelle qui est aussi matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n’est point Dieu. Mais du moins fautil m’accorder que ce que j’appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense, et que s’il est matière, il est nécessairement une matière qui pense ; car l’on ne me persuadera point qu’il n’y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s’il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense ; et si cette nature ainsi faite est matière, l’on doit encore conclure que c’est une matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense.

Je continue et je dis : Cette matière telle qu’elle vient d’être supposée, si elle n’est pas un être chimérique, mais réel, n’est pas aussi imperceptible à tous les sens ; et si elle ne se découvre pas par ellemême, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence : elle est donc ellemême tous ces différents corps ; et comme elle est une matière qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s’ensuit qu’elle est telle du moins selon quelquesuns de ces corps, et par suite nécessaire, selon tous ces corps, c’estàdire qu’elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moimême, qui ne suis qu’un corps, comme dans toutes les autres parties qui la composent. C’est donc à l’assemblage de ces parties si terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, qui pense, et que j’appelle mon esprit : ce qui est absurde.

Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de qu’elle n’est point matière, ni perceptible par aucun des sens ; si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu’elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d’ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moi, et que j’appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine, parce qu’il ne trouve point son principe en soi, et qu’il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu’il a été démontré, alors je ne dispute point des noms ; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit ellemême, et qui est plus excellente que tout esprit, je l’appelle Dieu.

En un mot, je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moimême, parce qu’il n’a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu’il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit audessus de moi, et qui soit matière, puisqu’il est impossible que la matière soit audessus de ce qui pense : je le dois donc à un être qui est audessus de moi et qui n’est point matière ; et c’est Dieu.

On a l’habitude de croire que les réflexions des philosophes d’avant l’ère industrielle et le Magazine Science&Vie, lorsqu’elles portent sur des questions relatives à la physique, à l’astronomie ou aux sciences en général, sont forcément périmée et caduques. Cela revient un peu à croire que pour penser l’espace et le temps, il faut être tenu informé à l’heure près des progrès de la discussion universitaire internationale sur la Théorie de la Relativité. Les gens se font ainsi une idée très « peuple » des choses de l’esprit : totalement inféodée à la matière. Pour « les_gens », voyez-vous, il aurait fallu attendre je ne sais quel numéro du bulletin mensuel de l’office national des eaux-et-forêts pour affirmer que : « L’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Pour « les_gens », l’idée selon laquelle le corps ne serait qu’un « véhicule terrestre », doit dater des débuts de l’automobile. On pourrait écrire un recueil entier rien qu’avec des boutades de ce type.

Quand j’étais petite, je me souviens qu’un jour ma mère m’a dit quelque chose comme cela : « L’univers n’est pas infini, à présent c’est prouvé. Il paraît même qu’il serait en expansion ». Je me souviens si nettement l’invincible sentiment d’absurdité que cette affirmation a rencontré dans mon cœur d’enfant, je m’en souviens si nettement que je le ressens encore quand je relis cette phrase… J’avais pourtant demandé à ma mère si l’on parlait bien ici de l’Univers dans sa totalité. Elle m’avait réaffirmé que oui. « Le Grand-Tout est en expansion. » Je crois que je m’étais mise à rire : « Non, vraiment ? Sans blague? »

Par la suite, peut-être pour dédramatiser cette idée nouvelle, terriblement décevante, terriblement triste, selon laquelle il y aurait eu dans le ciel éloigné moins d’étoiles qu’on ne le croyait, et que l’espace autour de nous n’était qu’une sorte de colimaçon qui se mordait la queue et n’avait nullement des proportions infinies, je m’étais inventée un nouveau jeu. Je jouais à l’époque avec un petit château de poupées Polly Pocket et un sac de billes. [Ces poupées-là sont des miniatures, et leur château était à peine plus grand que ma main. Le moindre tapis persan à motif se transformait pour elles en forêt vierge, avec  pyramides inca et labyrinthes, un circuit de petites autos devenait une rocade d’autoroute et avec une boite de Lego vous leur construisiez New-York.] Pour me venger de notre univers qui depuis qu’il était /fini/ ne me semblait plus si grand que ça, j’avais décidé que chacune de mes billes serait désormais un univers semblable au nôtre, avec ses quelques milliards d’étoiles, et que mon sac de billes (un gros sac, avec pleins de billes, de toutes les couleurs et de toutes les tailles) représenterait l’étendue réelle du territoire de mes petites poupées. Grâce à ce stratagème, mes petites poupées allaient enfin régner sur un royaume véritablement grand !

Le fond de mon sentiment blessé au sujet de l’Univers fini, le voilà. Si, en parlant de « l’Univers », on parlait de la totalité de ce qui existe, il était largement aussi inconcevable pour l’esprit humain de se le représenter comme une somme de matière finie, que de se le représenter comme un espace infini. Autant l’infini est une notion qui échappe très-certainement à nos possibilités de représentations mentales  [quoique, lorsque le cœur songe à ses propres plus grandes détresses, à certains abîmes de la bêtise humaine, au caractère irrécupérable de certaines fautes, à l’abjection inouïe de la plupart des injustices.. etc., quoique dans des cas comme ceux-là, le cœur puisse se faire de l’infini une représentation relativement concrète]… Autant l’idée d’un ensemble de tous les ensembles qui serait lui-même semblable à une boite – en ce qu’il serait fini – mais qui contrairement à une boite ne pourrait être contenu par rien, pas même par du rien, alors là !… Là on touchait à une aporie de qualité première ! La notion d’infini à côté de cette image impossible-là, faisait figure à mes yeux de solution de simplicité.

Dire à propos d’un univers qui aurait été « tout », tout en étant fini, c’est-à-dire qui se serait auto-appartenu, qu’il aurait eu une certaine taille, un certain poids, et une certaine forme… dire cela équivalait pour l’enfant que j’étais à prétendre que notre réel n’était qu’une sorte de boite d’illusionniste, de prison maligne… cela revenait à dire que nous, esprits humains « virtuellement » libres, étions en réalité prisonniers dans le réel d’une sorte de super-structure absurde bâtie selon un principe comparable à celui qu’on voit illustré dans cette gravure d’Escher :

escher

Mais revenons à notre La Bruyère. Ce que je voulais dire, c’était qu’il fallait le lire avec sérieux et respect lorsqu’il nous parlait de Sciences Physiques. Car La Bruyère ne nous parle pas de Science Physiques à seule fin de nous parler de Science Physique. Il utilise en les Sciences Physiques l’un des nombreux motifs que la nature nous offre pour donner consistance et support à cette chose supérieure, souveraine et néanmoins immatérielle et intemporelle qu’est la pensée.

[…]

Je me les représente tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s’embarrassent point l’un l’autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d’eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendrait la terre ? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l’ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n’a l’oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s’ils sont au monde. O économie merveilleuse du hasard ! l’intelligence même pourraitelle mieux réussir ? Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu’un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu’on appelle le monde, après les avoir observés, s’est fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d’aujourd’hui en deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile ; si c’est par hasard qu’ils observent des règles si invariables, qu’estce que l’ordre ? qu’estce que la règle ?

Je vous demanderai même ce que c’est que le hasard : estil corps ? estil esprit ? estce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence particulière, qui soit quelque part ? ou plutôt n’estce pas un mode, ou une façon d’être ? Quand une boule rencontre une pierre, l’on dit : « c’est un hasard » ; mais estce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement ? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement ; si son mouvement n’est plus direct, mais réfléchi ; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu’elle tournoie et qu’elle pirouette, concluraije que c’est par ce même hasard qu’en général la boule est en mouvement ? ne soupçonneraije pas plus volontiers qu’elle se meut ou de soimême, ou par l’impulsion du bras qui l’a jetée ? Et parce que les roues d’une pendule sont déterminées l’une par l’autre à un mouvement circulaire d’une telle ou telle vitesse, examinéje moins curieusement quelle peut être la cause de tous ces mouvements, s’ils se font d’euxmêmes ou par la force mouvante d’un poids qui les emporte ? Mais ni ces roues, ni cette boule n’ont pu se donner le mouvement d’euxmêmes, ou ne l’ont point par leur nature, s’ils peuvent le perdre sans changer de nature : il y a donc apparence qu’ils sont mus d’ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. Et les corps célestes, s’ils venaient à perdre leur mouvement, changeraientils de nature ? seraientils moins de corps ? Je ne me l’imagine pas ainsi ; ils se meuvent cependant, et ce n’est point d’euxmêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, s’il n’y a point hors d’eux un principe qui les fait mouvoir ; qui que vous trouviez, je l’appelle Dieu.

Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s’informer qui a fait ces roues ou cette boule ; et quand chacun de ces grands corps serait supposé un amas fortuit d’atomes qui se sont liés et enchaînés ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais un de ces atomes et je dirais : Qui a créé cet atome ? Estil matière ? estil intelligence ? Atil eu quelque idée de soimême, avant que de se faire soimême ? Il était donc un moment avant que d’être ; il était et il n’était pas tout à la fois ; et s’il est auteur de son être et de sa manière d’être, pourquoi s’estil fait corps plutôt qu’esprit ? Bien plus, cet atome n’atil point commencé ? estil éternel ? estil infini ? Ferezvous un Dieu de cet atome ?

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Eh voilà ! C’était court mais intense, n’est-ce pas ? Ce sera tout pour aujourd’hui. J’espère que vous avez saisi dans ce dernier paragraphe où se trouve le parallèle involontaire avec la « logique » quantique. Si ce n’était pas le cas, ce n’est pas grave. La Bruyère n’en perd pas son intérêt pour autant. A vous les studios ! :)

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La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
.
Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Oh, rire un peu…

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Joyeuses fêtes ! ^o^

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On entend aujourd’hui des juifs parler de « principes judéo-chrétiens ». Ah vraiment, jusqu’où descendrons-nous ?

Soyons sérieux deux minutes, s’il existe effectivement ce qu’il est convenu d’appeler une culture judéo-chrétienne, en revanche tout bon chrétien vous dira qu’il n’y a de principes que chrétiens, et que les juifs sont sans principes. Puisqu’ils ont le sang du Christ sur les mains, n’est-ce pas ?

Le problème des chrétiens, c’est juste qu’ils ont cessé de persécuter les ennemis de leur tradition, à commencer donc par les juifs. Et le problèmes des juifs, c’est qu’ils n’ont plus suffisamment de persécuteurs, alors que leur tradition, leur folklore, repose tout-entièrement sur un fantasme de persécution.

Ainsi désœuvrés à cause de la mollesse des chrétiens, les juifs dépouillés d’un malheur personnel, se mêlent aujourd’hui de pleurer le malheur universel, ce qui va, vous en conviendrez, à l’encontre de leur nature, et donc se révèle à la longue très malsain.

La culture judéo-chrétienne, qui existe en tant que telle, n’est pas le résultat, malheureusement, d’une farandole des couleurs entre l’amitié des peuples qui se donnent la main, mais d’une saine et néanmoins vigoureuse friction, ayant provoqué une émulation réciproque, entre des peuples de langue indo-européenne attachés à la terre de leurs ancêtres et leur hôte, un peuple étranger de langue sémitique attaché au bla-bla.

Pourquoi les français ne trouvent-ils plus l’énergie de continuer à se battre, pourquoi sucrent-ils leur café avec des neuroleptiques ? Mais tout simplement parce que, comme l’a très bien fait remarquer César dans sa Guerre des Gaules, les gaulois sont des êtres qui ne vénèrent que des dieux des enfers, parce qu’ils ont le diable au corps, et donc même devenu chrétiens ils ne peuvent se tenir tranquilles. La vertu positive – le champêtre content à la mode norvégienne – ne leur suffit pas : en l’absence d’ennemis du Christ à pourfendre et persécuter, si on ne leur permet pas de se battre pour la Vertu contre le Mal, alors les voilà atteints d’aboulie.

L’ennui, l’ennui… C’est cela le suprême virus qui nous déchire les globules blancs : tonton Adolphe en dépassant la mesure, à cause de son espèce d’extrémisme systématique schleu, nous a interdit la seule voie de notre Salut, qui est un combat. Et nous voilà errant comme des âmes en peines, impuissants avec nos petites ailes noires accrochées au dos, toutes sortes d’inepties sans suite tatouées sur la peau livide de nos biceps mous, nous sentant chez nous comme en Amérique se sentent les indiens d’Amérique, dans les inter-minables périphéries grises des grandes villes…

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Notre passe-temps, c’était la chasse aux animaux… Puis un malade mental est venu, qui a passé la forêt à la mort-aux-rats et à l’herbicide.
« Ah, vous allez pouvoir vous reposer, à présent, a-t-il dit. Je les ai toutes décimées ces sales bêtes ! »
Il avait l’air content de lui…

Ce cher Nabucco’…

Je parle de Maurice Barrès pour dire qu’à un moment donné le discours ROMANTIQUE de l’appartenance, hein… l’IMPORTANCE donnée par la.. la.. la… le RÔLE donné par les romantiques à l’appartenance, face à l’idéologie d’un homme des Lumières conçu contre son propre fondement*… eh bien ce discours… MAIS TAISEZ-VOUS !!!

[*L’homme des Lumières n’appartient qu’à lui-même en tant qu’homme – trouve en lui-même en tant qu’homme sa propre justification – c-à-dire qu’il n’appartient qu’à l’Humanité dans sa globalité – et non à un peuple, à une foi, à une terre, aux morts de cette terre, à un sang, aux sangs des aïeux, aux croyances de ces aïeux, à une mythologie collective, à une légende collective, comme c’est le cas pour l’homme romantique, NDLA.]

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C’est marrant, hein. Voilà Finkielkraut devenir franc-fou au moment, juste au moment, où précisément il évoque la notion de ROMANTISME sur un plateau de télévision. Le romantisme, ce sujet en apparence tellement innocent, mais qu’on n’aborde si peu finalement de nos jours, dans son acception historique du moins, parce que… bon… On ne sait plus trop en fait. Comment se fait-il qu’il soit devenu mon indépassable obsession et la pierre d’achoppement de ce philosophe ?

L’hystérie a gagné le sage… L’hystérie aurait-elle encore quelque chose à nous apprendre ? ^^

Quand il a pété un plomb, ce pauvre homme, avec son visage défait, ses yeux cernés, vous ne pouvez pas savoir… Vous ne pouvez pas savoir ce que cela m’a fait. Il m’a vraiment rappelé quelqu’un !

Tiens, je lis dans Wikipédia : Alain Finkielkraut né à Paris le 30 juin 1949… Ça par exemple ! Le 30 juin, c’est aussi le jour de mon anniversaire ! Ha ha ! Décidément…

*

Sur Ilys je note ce commentaire :

UnOurs

Finkie et Zemmour se front cracher à la gueule quotidiennement par leurs «frères» juifs…
++++++++++++++++++++++

Ne pas comparer Finkelkraut et Zemmour, à mon avis.

Finkelkraut est un opportuniste qui a compris que son identité para-européenne ne survivrait pas si le gros corps européens mourrait.

Zemmour, le poisson-volant, l’exception qui confirme malheureusement la règle, est une sorte de Kantorowicz.

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Je réplique aussitôt :

Retirez ce mot, « opportuniste », s’il vous plait… Se remettre en question n’est pas la même chose que retourner sa veste…

Finkielkraut est lui-même un corps qui est en train de mourir… Il est très malade, cela se voit. Savez-vous à quoi l’on pense, lorsqu’on va mourir ? On se pose des questions sur l’au-delà. Peut-être n’est-il pas suffisamment sûr qu’il y ait quelque chose après la vie pour abandonner notre monde d’ici-bas – tel qu’il est, malgré ses défauts – au profit de sa religion ? … Peut-être lui arrive-t-il une sorte de regain de foi à l’envers : une foi qui ne s’attacherait pas la religion de ses pères, mais à tout ce qu’il a aimé ici-bas, et qu’il va quitter de toute façon, et qu’il ne veut peut-être pas voir disparaître pour tout le monde ? … Peut-être a-t-il aimé vivre en France et ne veut-il pas que ses descendants ne la connaissent plus ?

Je vois dans Finkielkraut effectivement quelqu’un qui s’accroche, dans un dernier souffle, au « gros corps européen », qui a compris qu’en tant que juif de la Diaspora, n’en déplaise au jeune état d’Israël, il lui appartenait lui-même corps et âme, ce pourquoi il éprouve de la douleur morale à le savoir mourir.

Au fait, petite question bête, si l’on considère que les juifs sont devenus juifs à partir du moment où ils ont été chassés de Babylone par Nabucco’… [En effet, c’est à partir de ce moment-là qu’ils ont commencé, pour pleurer la perte de leur Temple (en pierre), et aussi dans un même temps pallier à cette perte, à écrire leur temple-Livre, c’est-à-dire la Bible.] … Alors qu’est-ce qu’un juif hors de la Diaspora ?

La seule raison pour laquelle les juifs ont tellement inspiré les occidentaux – ont tellement apporté au monde – par le passé, c’est parce qu’ils se considéraient comme des exilés, qu’ils ont développé une théorie de l’Exil – l’Exil, ou le fait de se sentir étranger au monde – et qu’il existe une certaine puissance d’émotion et de poésie là-dedans. – La nostalgie, la mélancolie, les violons, tout ça…

Ma question est donc simple – elle coule de source pour toute personne qui aime le son du violon – même si elle ne peut évidemment pas plaire aux partisans de l’Etat d’Israël – y a-t-il une judaïté en-dehors de l’Exil ?

Je prends le pari qu’en sentant le souffle de la Camarde sur sa nuque, le bon vieux Finkielkraut a fini par se poser confusément une telle question. ^^

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Souvent j’ai eu cette réponse, quand on me demandait une définition simple du romantisme :

Ce qui est romantique, c’est la Rome antique. Du lierre entre les pierres… La Vénus de Milo qui a perdu ses bras… beaucoup de colonnes tombées… surtout, aucune couleur sur les frontons.

L’age de fer

Après la XXXXX, trop de poings vengeurs s’étaient levés au ciel, trop de malédictions étaient montées en chœur, par la voie des larmes, jusqu’au plus haut des cieux. Désormais les morts réclamaient le prix du sang sur les vivants. Ils avaient engagé la parole du Seigneur : le chemin du salut serait pour les enfants, les hommes qui viendraient après eux, plus long désormais qu’il n’avait jamais été, plus paradoxal, plus barré. Pour en sortir vivants ils devraient tous s’infliger la peine suprême, celle par laquelle on se déshumanise : ils devraient, pour apaiser les Érinyes qui couraient après eux, leur prouver qu’on pouvait ressortir de vivants et à partir de là seulement recommencer une vie – leur prouver que simplement vivre valait la peine de souffrir tant de peine. Une fois seulement qu’ils se seraient acquittés d’un tel sacrifice, une fois qu’ils se seraient délestés de leur âme, une fois qu’ils l’auraient bien pissée par le bas-vendre, ils auraient droit à goûter à nouveau – désormais insipides, hélas – les délices que leur âme avait jadis rêvés.

Il faudrait désormais aux hommes de cœur aller au-delà de l’écœurement de la vie, pour en jouir. C’était le prix de la nouvelle renaissance : ce prix était la prostitution de la vertu pour toute vertu, la virtualité pour tout idéalisme, le faussaire comme seul ensemenceur possible d’une continuité. Si vous vous engagiez sur le terrain de chasse des morts : si vous vous engagiez à surpasser vos père, à leur succéder dans la dignité, alors il ne faudrait plus compter que le ciel vous accorde autre chose que ce à quoi vous auriez déjà renoncé – alors il faudrait paradoxalement déposer votre dignité au vestiaire. Seuls les moines pourraient désormais méditer sur un tas d’or, seul les ascètes mangeraient à leur faim, seuls les êtres froids et calculateurs auraient des amourettes, seuls les prostitués connaîtraient comme un luxe de jouir du foyer bourgeois, des enfants. Pour toute rétribution possible : l’expiation des fautes.

***

A celui qui veut être son propre juge :

Quand tu entends le cri du bouc, le pauvre cri du supplicié, réagis-tu comme un Dieu (ou plutôt comme un homme), inclines-tu la tête et le sourire, en haussant les épaules, en écartant les mains ? Ou bien se trouve-t-il que des dents te poussent, que la salive te monde au palais, et que tes griffes se détractent ? … Ces dents, cette salive, ces griffes, ce sont celles du loup. Celui-là même qui veut envahir la bergerie. Le connais-tu ? Moi oui. Quand tu vois le bouc dehors, si ta main ne s’attendrit pas, non, mais que tu oublies la parole de ton père, que tu saisis un couteau car tu as faim, cela te juge mille fois : à cela je vois de quel côté, définitivement, tu balances. Rien ne te cachera.

De la distinction

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N. disait qu’il préférait Bizet à Wagner pour rire. Pour rhétoriquer. Moi je le dis sans rire. J’aime mieux à Wagner le synthétique, Bizet qui est vrai.
Le plus difficile est d’avoir les goûts de ses ambitions.

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Quand les homos aujourd’hui nous font croire qu’ils veulent se marier par amour, ils mentent. Ce ne sont pas des gens qui aiment : ce sont des bourgeois. Car comme le disait Baudelaire, le mariage est une désinfection de l’amour, le mariage est une préoccupation bourgeoise, il n’est pas l’amour. On n’a pas à demander le droit de s’aimer : on le prend. Ces gens qui entendent introduire l’état dans leurs pulsions transgressives pour les légitimer – transgression dont ils ont le toupet de se réclamer avec orgueil tout en interdisant autrui de la nommer pour ce qu’elle est -, pour les rendre non seulement autorisées mais au goût du jour, sont comparables aux guillotineurs révolutionnaires qui entendaient interdire la guillotine des Princes. Ce ne sont pas des gens qui « aiment la différence », ce sont des égoïstes qui veulent déplacer le curseur de la norme à leur avantage, comme on tire la couverture à soi. Or, comme chacun le sait, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres : quand la loi aura autorisé un couple homosexuel, infertiles par décret de la nature, à « faire des enfants », alors ce sera les droits de la mère naturelle (et par extension de l’enfant naturel) qui y perdront d’autant. On ne peut donner quelque privilège que ce soit à une catégorie de personne sans reprendre une partie de ses droits à une autre. C’est le principe-même du privilège, dont on ne jouit jamais que parce que tout le monde n’en jouit pas.

Et voilà où je voulais en venir. Un homme vraiment libre et qui aime sa liberté ne se plaindra jamais d’être considéré par la société comme un anormal. Au contraire il y verra un signe de distinction, et une opportunité de se distinguer.

***

Les ignorants et les hérétiques pensent qu’on combat le Démon avec du désinfectant et des anges. Ironie de tous ces pions ! Ironie de ces pauvres diables… « Qui fait l’ange fait la bête » ; jamais sagesse populaire ne fut remède plus approprié aux poisons d’un siècle.

On combat le démon en priorité par l’humanité, le coeur qui est en soi, et non en tentant de se purifier ici-bas, car la pureté n’est pas de ce monde, et les purificateurs sont des monstres. A preuve les vicieuses attaques dont j’ai toujours été l’objet : systématiquement secondées dans leur volonté de me réduire au silence, par des visions puritaines. On combat le démon en se souvenant du Notre Père, qui commence par les mots suivants : « Pardonnez mes erreurs, pardonnez-moi mon Père, car j’ai péché. »

On combat le démon non en se croyant supérieur aux misères et aux humiliations que subissent pour leur amour les hommes et les femmes qui aiment, mais en se souvenant que l’homme est ainsi fait :

Rien ne lui est jamais acquis,
ni sa force, ni sa faiblesse,
et quand il croit ouvrir ses bras
son ombre est celle d’une croix.

Ce n’est pas l’ange qui peut combattre le démon – le démon est un ange – c’est l’homme.

Je crois en les hommes qui croient en l’homme. Et qui donc par extension croient en eux-mêmes, se croient beaux et grands et supérieurement nécessaires à l’Humanité, lorsqu’ils font preuve d’humanité.

Ne me demandez pas : à quoi ça sert ? On ne devient pas un homme pour y gagner quelque chose ou pour changer le monde, on le fait en premier lieu pour soi-même, et pour Dieu.

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Baudelaire nous éclaire…

Tous les extraits suivants sont issus de Mon coeur mis à nu – recueil de pensées personnelles de Charles Baudelaire.

Politique. – Je n’ai pas de convictions, comme l’entendent les gens de mon siècle, parce que je n’ai pas d’ambition.
Il n’y a pas en moi de base pour une conviction.
Il y a une certaine lâcheté, ou plutôt une certaine mollesse chez les honnêtes gens.
Les brigands seuls sont convaincus, – de quoi ? – Qu’il leur faut réussir. Aussi, ils réussissent.
Pourquoi réussirais-je, puisque je n’ai même pas envie d’essayer ?
On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles religions sur l’imposture.
Cependant j’ai quelques convictions, dans un sens plus élevé, et qui ne peut pas être compris par les gens de mon temps.

La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges.
C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne.
Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c’est-à-dire moral) que dans l’individu et par l’individu lui-même.
Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu’en commun, en bandes. Ainsi les Sociétés belges.
Il y a aussi des gens qui ne peuvent s’amuser qu’en troupe. Le vrai héros s’amuse tout seul.

Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d’union entre le paganisme et le christianisme.
Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement.
La Révolution et le culte de la Raison prouvent l’idée du sacrifice.
La superstition est le réservoir de toutes les vérités.

La Révolution, par le sacrifice, confirme la Superstition.

Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre.
Il serait peut-être doux d’être alternativement victime et bourreau.

Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même.

Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser.

Ivresse d’humanité ; grand tableau à faire ;
Dans le sens de la charité ;
Dans le sens du libertinage ;
Dans le sens littéraire, ou du Comédien.

La question (torture) est, comme art de découvrir la vérité, une niaiserie barbare ; c’est l’application d’un moyen matériel à un but spirituel.

Observons que les abolisseurs de la peine de mort doivent être plus ou moins intéressés à l’abolir.
Souvent, ce sont des guillotineurs. Cela peut se résumer ainsi : «Je veux pouvoir couper ta tête, mais tu ne toucheras pas à la mienne».
Les abolisseurs d’âmes (matérialistes) sont nécessairement des abolisseurs d’enfer ; ils y sont, à coup sûr, intéressés.
Tout au moins, ce sont des gens qui ont peur de revivre, – des paresseux.

Le Diable et George Sand. – Il ne faut pas croire que le diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.
Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que toute autre chose, une grosse bête ; mais elle est possédée. C’est le diable qui lui a persuadé de se fier à son bon coeur et à son bon sens, afin qu’elle persuadât toutes les autres grosses bêtes de se fier à leur bon coeur et à leur bon sens.
Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête.

Dans Les Oreilles du Comte de Chesterfield, Voltaire plaisante sur cette âme immortelle qui a résidé, pendant neuf mois, entre des excréments et des urines. Voltaire, comme tous les paresseux, haïssait le mystère.

Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice ou une satire de la Providence contre l’amour, et, dans le mode de la génération, un signe du péché originel. De fait, nous ne pouvons faire l’amour qu’avec des organes excrémentiels.
Ne pouvant supprimer l’amour, l’Église a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage.

La Théologie.
Qu’est-ce que la chute ?
Si c’est l’unité devenue dualité, c’est Dieu qui a chuté.
En d’autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?
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Dandysme. – Qu’est-ce que l’homme supérieur ?
Ce n’est pas le spécialiste.
C’est l’homme de loisir et d’Éducation générale.
Être riche et aimer le travail.

De l’amour, de la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches.
Littérature militante.
Rester sur la brèche.
Porter haut le drapeau.
Tenir le drapeau haut et ferme.
Se jeter dans la mêlée.
Un des vétérans. – Toutes ces glorieuses phraséologies s’appliquent généralement à des cuistres et à des fainéants d’estaminet.

A ajouter aux métaphores militaires :
Les poètes de combat.
Les littérateurs d’avant-garde.
Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c’est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui ne peuvent penser qu’en société.

Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même.

Politique. – En somme, devant l’histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s’emparant du télégraphe et de l’Imprimerie nationale, gouverner une grande nation.
Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s’accomplir sans la permission du peuple, – et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu !
Les dictateurs sont les domestiques du peuple, – rien de plus, un foutu rôle d’ailleurs, et la gloire est le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale.

Qu’est-ce que l’amour ?
Le besoin de sortir de soi.
L’homme est un animal adorateur.
Adorer, c’est se sacrifier et se prostituer. Aussi tout amour est-il prostitution.

L’être le plus prostitué, c’est l’être par excellence, c’est Dieu, puisqu’il est l’ami suprême pour chaque individu, puisqu’il est le réservoir commun, inépuisable, de l’amour.

PRIÈRE – Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi. – Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette. – Donnez-moi la force de faire immédiatement mon devoir tous les jours et de devenir ainsi un héros et un saint.

Un chapitre sur l’indestructible, éternelle, universelle et ingénieuse férocité humaine.
De l’amour du sang.
De l’ivresse du sang.
De l’ivresse des foules.
De l’ivresse du supplicié (Damiens).

Nadar, c’est la plus étonnante expression de vitalité. Adrien me disait que son frère Félix avait tous les viscères en double. J’ai été jaloux de lui à le voir si bien réussir dans toute ce qui n’est pas l’abstrait.

Fanatisme de l’humilité. Ne pas même aspirer à comprendre la religion.

Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon de l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe, s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ? Douze ou quatorze lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire.

Il n’y a rien d’intéressant sur la terre que les religions.
Qu’est-ce que la religion universelle ? (Chateaubriand, de Maistre, les Alexandrins, Capé).
Il y a une religion universelle faite pour les alchimistes de la pensée, une religion qui se dégage de l’homme, considéré comme mémento divin.

Saint-Marc Girardin a dit un mot qui restera : «Soyons médiocres !»
Rapprochons ce mot de celui de Robespierre : «Ceux qui ne croient pas à l’immortalité de leur être se rendent justice».
Le mot de Saint-Marc Girardin implique une immense haine contre le sublime.
Qui a vu Saint-Marc Girardin marcher dans la rue a conçu tout de suite l’idée d’une grande oie infatuée d’elle-même, mais effarée et courant sur la grande route, devant la diligence.

Avis aux non-communistes :
Tout est commun, même Dieu.

Étudier dans tous ses modes, dans les oeuvres de la nature et dans les oeuvres de l’homme, l’universelle et éternelle loi de la gradation, des peu à peu, du petit à petit, avec les forces progressivement croissantes, comme les intérêts composés, en matière de finances.
Il en est de même dans l’habileté artistique et littéraire ; il en est de même dans le trésor variable de la volonté.

Molière. – Mon opinion sur Tartuffe est que ce n’est pas une comédie, mais un pamphlet. Un athée, s’il est simplement un homme bien élevé, pensera, à propos de cette pièce, qu’il ne faut jamais livrer certaines questions graves à la canaille.

Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion).
Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le bohémianisme. Culte de la sensation multipliée et s’exprimant par la musique. En référer à Liszt.
De la nécessité de battre les femmes.
On peut châtier ce que l’on aime. Ainsi les enfants. Mais cela implique la douleur de mépriser ce que l’on aime.
Du cocuage et des cocus.
La douleur du cocu.
Elle naît de son orgueil, d’un raisonnement faux sur l’honneur et sur le bonheur et d’un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures.
C’est toujours l’animal adorateur se trompant d’idole.

Analyse de l’imbécillité insolente.
Plus l’homme cultive les arts, moins il b..de.
Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l’esprit et la brute.
La brute seule b..de bien, et la fouterie est le lyrisme du peuple.
F….., c’est aspirer à entrer dans un autre, et l’artiste ne sort jamais de lui-même.
J’ai oublié le nom de cette salope… Ah ! bah ! je le retrouverai au jugement dernier.
La musique donne l’idée de l’espace.
Tous les arts, plus ou moins ; puisqu’ils sont nombre et que le nombre est une traduction de l’espace.
Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes !

Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien.
Jouissances que je tirais de ces deux hallucinations.

Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux.

Le commerce est, par son essence, satanique.
Le commerce, c’est le prêté-rendu, c’est le prêt avec le sous-entendu : Rends-moi plus que je ne te donne.
L’esprit de tout commerçant est complètement vicié.
Le commerce est naturel, donc il est infâme.
Le moins infâme de tous les commerçants, c’est celui qui dit : «Soyons vertueux pour gagner beaucoup plus d’argent que les sots qui sont vicieux».
Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre.
Le commerce est satanique, parce qu’il est une des formes de l’égoïsme, et la plus basse, et la plus vile.

Quand Jésus-Christ dit :
«Heureux ceux qui sont affamés, car ils seront rassasiés !» Jésus-Christ fait un calcul de probabilités.

Le monde ne marche que par le malentendu.
C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.

Dieu et sa profondeur. – On peut ne pas manquer d’esprit et chercher dans Dieu le complice et l’ami qui manquent toujours. Dieu est l’éternel confident dans cette tragédie dont chacun est le héros. Il y a peut-être des usuriers et des assassins qui disent à Dieu : Seigneur, faites que ma prochaine opération réussisse !» Mais la prière de ces vilaines gens ne gâte pas l’honneur et le plaisir de la mienne.

Toute idée est, par elle-même, douée d’une vie immortelle, comme une personne.
Toute forme créée, même par l’homme, est immortelle. Car la forme est indépendante de la matière, et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme.
Anecdotes relatives à XXX et à XXX détruisant ou plutôt croyant détruire leurs œuvres.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
Je ne comprends pas qu’une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

NDL(I.)A : Cela m’évoque une impression persistante que j’ai… Les fait-divers auxquels nous confronte la presse, de nos jours, me font l’impression d’être de plus en plus surprenants de violence et de théâtralité. Il y a une sorte d’ensauvagement général qui est à mon avis bien perceptible. Et puis nous assistons impuissants à ce grand basculement ploutocratique dans le monde occidental des « grandes démocratie » (un peu comme une Rome jusqu’ici républicaine qui glisserait doucement sans douleur – ou presque – dans l’ère Impériale)… une poignée de familles – les Rothschild et compagnie – les mêmes, bien souvent, dont il était déjà question dans le Journal des Frères Goncourt (!) – se partagent ouvertement sous nos yeux ébahis, loin hors de notre portée, insensibles à nos mains impuissantes, tout ce que le monde entier recèle de lieux de pouvoir économique et exécutif… Quant à la remontée en flèche du putannat – les tractations entre les sexes ravalées partout au rang de simples échanges de capitaux – dans toutes les strates de la société… C’est un signe des temps !  – Ne doit-on pas voir-là autant d’indices majeurs de ce que le XXIe siècle est bel et bien est amené (comme je l’avais annoncé il y a déjà de cela une bonne dizaine d’années) à ressembler de façon troublante au XIXe ? C’est un peu à mon avis comme s’il fallait, pour comprendre le temps présent, apprendre le lire au travers d’un miroir (le XXe, un miroir ?)… le disséquer au travers d’un crible signifiant, qui n’est autre que le code des valeurs bourgeois du XIXe… – l’index des préjugés ésotérico-matérialistes – légèrement teinté d’eschatologie antisémite – bourgeois du XIXe !

La force de l’amulette démontrée par la philosophie. Les sols percés, les talismans, les souvenirs de chacun.
Traité de dynamique morale. De la vertu des sacrements.
Dès mon enfance, tendance à la mysticité. Mes conversations avec Dieu.

NDL(I.)A : Effectivement, les philosophes occidentaux conceptuels – très compliqués, très inaccessibles à l’esprit non-encyclopédique – des derniers 2-3 siècles du précédent millénaire, ont-il fait autre chose qu’arpenter – en bons marcheurs allemands laborieux – la désespérante continuité d’un réel humain et sociologique déjà malheureusement trop-connu, déjà amplement apprivoisé par l’esprit vulgaire, pour y poser – à intervalle régulier, suivant des jeux de symétrie géométriques – les jalons amusants de leurs divers vocabulaires néologiques, à seule fin de donner – symboliquement (= religieusement ) – une forme à l’informe ?

De l’Obsession, de la Possession, de la Prière et de la Foi.
Dynamique morale de Jésus.
Renan trouve ridicule que Jésus croie à la toute-puissance, même matérielle, de la Prière et de la Foi.
Les sacrements sont des moyens de cette dynamique.
De l’infamie de l’imprimerie, grand obstacle au développement du Beau.
Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive.
Les juifs Bibliothécaires et témoins de la Rédemption.

Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots : immoral, immoralité, moralité dans l’art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui m’accompagnant une fois au louvre, où elle n’était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences. Les feuilles de vigne du sieur Nieuwerkerke.

NDL(I.)A : Peut-être – rapport à sa profession – avait-elle pris du péché la juste mesure ? – C’est-à-dire sûrement sa mesure vétéro-testamentaire.

Je suis de l’école de cette putain car il faut bien qu’il y en aient pour sentir l’odeur du souffre lorsqu’on craque une allumette du feu divin, le feu que déroba Prométhée. Celui qui ne prend pas la mesure de tout ce qu’il faut détruire, en amont, de signifiant bel et bon, c’est-à-dire de matière vivante, pour produire un trait d’esprit, un bon sonnet ou même une phrase aimable, (c’est-à-dire quelque chose qui ressemble à de la peau morte), ne sait pas lire. Celui qui ne sait pas combien monsieur Baudelaire est un pécheur, ne sait pas lire monsieur Baudelaire. Monsieur Baudelaire, ce Bohème qui était un bourgeois intériorisé lui-même, puisqu’il avait fait profession d’antibourgeois. [Le Bourgeois n’est en effet rien d’autre qu’un « vilain », c’est-à-dire un membre de l’informe classe intermédiaire « parvenue » entre le peuple et la noblesse, voué à idéaliser l’un ou l’autre (voire l’un et l’autre), et incapable de se définir autrement que par-rapport à ce qu’il n’est pas – ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire tout ce qu’il aime.]

Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût la créer ; c’est-à-dire que, quand tous les individus s’appliqueront à progresser, alors, l’humanité sera en progrès.
Cette hypothèse peut servir à expliquer l’identité des deux idées contradictoires, liberté et fatalité. – Non seulement il y aura, dans le cas de progrès, identité entre la liberté et la fatalité, mais cette identité a toujours existé. Cette identité c’est l’histoire, histoire des nations et des individus.
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SOURCE : http://www.bmlisieux.com/archives/coeuranu.htm

Le temps des meurtriers

Un vrai libéral, un vrai type de droite, ne peut pas comprendre en quoi la tournure qu’est en train de prendre le monde est parfaitement révoltante.

Et voilà pourquoi – parce qu’ils étaient révoltés – je suis un jour venue trouver les « réacs », et que malgré tous leurs défauts, et que malgré les multiples injustices qu’ils m’ont faites, je suis restée – étrangère, différenciée, solitaire, en exil – comme eux -, parmi eux.

Plutôt vivre exilée que choyée&flattée par les vrais tyrans de ce monde – et leurs valets -, les « modernes », mes frères.

Un vrai libéral, un vrai type de droite, ne peut pas comprendre en quoi la tournure qu’est en train de prendre le monde est parfaitement révoltante.

Voilà ce que j’expliquais à l’instant sur Ilys, à XP, qui s’étonnait de ce que les libéraux et les catholiques (censés vouloir se passer de l’Etat et du mariage civil), descendent dans la rue réclamer à l’Etat de ne pas changer les termes de la loi républicaine actuelle concernant le mariage civil :

Vous savez, cher XP, ce qui pourrait potentiellement révolter un démocrate dans ce mariage civil ouvert aux gays imposé par l’Etat, c’est le paradigme suivant :

Il s’agit supposément d’une nouvelle loi promulguée par un gouvernement démocratique, or l’avis du peuple n’importe manifestement plus à ce gouvernement supposément démocratique puisqu’il passe par-dessus le peuple pour édicter une loi qui – comble du mépris de classe – à 99,9% ne le concerne pas. [Et il fait cela, naturellement, au lieu de s’occuper des vrais problèmes du plus grand nombre.]

Le fait qu’on nous impose une réforme du mariage qui n’intéresse qu’une partie infime de la population, et que cette partie infime se trouve dans la portion la plus riche et la plus gauchiste (donc déjà la plus favorisée) des habitants de notre pays, signale ouvertement – au cas où un certain nombre de personnes de bonne volonté ne s’en seraient pas encore aperçu – que nos dirigeants ne gouvernent plus la France réelle, mais une vision idéalisée-mièvre-autistique – projetée dans un futur utopique qui ne viendra pas – de la France… en un mot que le gouvernement de la France n’est plus que le gouvernement de la bourgeoisie-bohème… c’est-à-dire que nos gouvernants ne gouvernent plus que pour leurs amis.

Ploutocratie, entregent à tous les étages… – Bon retour au XIXe siècle ! Saluons surtout la souplesse mentale des supposés « modernistes » qui nous ramènent en des temps si obscurs…

***

Evidemment, dans la mesure où vous n’êtes ni un démocrate, cher XP, ni même un humaniste, la misère du peuple et l’injustice de ses dirigeants vous indiffèrent. Peut-être la grande hypocrisie générale, à la limite, est-elle susceptible de vous faire hausser un sourcil ? … mais tant qu’il s’agit de voir le système actuel s’effondrer, n’est-ce pas, je suppose que vous êtes toujours content.

Voilà. Le monde est en train de sortir définitivement de la longue période de prospérité niaise et d’idéalisme forcené qui a succédé à la Renaissance. Que les oiseaux de mauvais augure et les partisans du pire se frottent les mains.

De la souplesse mentale (de la capacité d’adaptation), il en faudra /aussi/ à ceux qui tentent contre vents et marées de continuer à se /tenir droit/ dans le monde actuel !

« Résumons la France #PS : on suicide les vieux, on marie les homos, on achète les enfants, on file les embryons pour faire des crèmes… » (Anonyme sur Touiteur)

A lire : GATTACA, C’EST MAINTENANT (sur La Table Ronde – blog)

« La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge si établi, qu’à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la reconnaître. » (Pascal)

Trouvé ICI :

« On pensera peut-être que l’attitude assez limitée dont j’ai parlé n’a que des chances modestes contre les forces du meurtre. Mais, et je conclurai ainsi, ce n’est pas mon avis. Car il s’agit d’une prudence bien calculée, d’ailleurs provisoire, qui demande de la force et de l’obstination. Plus simplement, elle demande qu’on aime la vie plus que l’idée. Voilà peut-être ce qui la rend difficile, dans une Europe qui a désappris d’aimer la vie et fait semblant d’aimer l’avenir par-dessus tout, pour tout lui sacrifier. Mais si elle veut reprendre goût à la vie, il lui faudra remplacer les valeurs d’efficacité par les valeurs d’exemple. […]

Quelqu’un, dans le monde antique, nous a laissé justement l’exemple et le chemin de [notre] salut [commun]. Il savait que la vie comporte une part d’ombre et une part de lumière, que l’homme ne pouvait prétendre tout régler, qu’il fallait lui démontrer sa vanité. Il savait qu’il y a des choses qu’on ne sait pas et que si l’on prétend tout savoir, alors on finit par tout tuer. Pressentant ce que devait dire Montaigne: « C’est mettre à bien haut prix ses conjectures que d’en faire cuire un homme tout vif! » il prêchait dans les rues d’Athènes la valeur d’ignorance [illisible], afin que l’homme devienne supportable à l’homme. A la fin, naturellement, on l’a mis à mort. Socrate mort, alors commence la décadence du monde grec. Et on a tué beaucoup de Socrate en Europe depuis quelques années. C’est l’indication que seul l’esprit socratique d’indulgence envers les autres et de rigueur envers soi-même est dangereux en ce moment pour notre civilisation du meurtre. »
– Albert Camus, Le Temps des meurtriers