La suite du monologue et quelques aphorismes

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A l’époque où je travaillais comme serveuse (payée au noir à moins de 80% dans le meilleur des cas) dans les brasseries à Paris, il m’est arrivée d’être employée par un établissement possédé par un auvergnat très avare. Tout était automatisé dans les arrières-cuisines : pour tirer une simple bière à la pression, vous deviez taper sur un clavier numérique prévu à cet effet, le numéro personnel de serveur qui vous avait été assigné, ainsi que le code de la boisson augmenté de la quantité, de façon à ce que le prix de ce que vous aviez pris à la maison soit crédité sur votre compte. Si la boisson ne vous était pas payée – dans les cas où par exemple vous vous étiez trompé de bouton, où vous aviez été distrait au moment de poser le verre sous le robinet, où les clients étaient partis à force d’attendre car le système ne facilitait pas la tâche des employés quand la brasserie était pleine de monde, ou bien s’ils avaient renvoyé leur consommation parce qu’elle ne leur convenait pas (en effet, la radinerie du propriétaire impliquait que certaines consommations n’étaient pas de bonne qualité – notamment le jus d’oranges pressées avait toujours un goût de pourri) -, alors vous en étiez de votre poche !! Oui, nous nous comprenons bien : l’employé devait rembourser sur sa paye le montant des consommations qui n’avaient pas été dûment payées par les clients ! A la fin de mon premier jour de service, alors que je n’avais pas du tout réussi à me familiariser avec ce système automatique compliqué (je suis quelqu’un de très maladroit lorsqu’on me traite mal et qu’on me stresse), non seulement je n’ai rien gagné du tout, mais je me suis retrouvé en dette vis-à-vis de mon employeur. Le jour suivant j’ai juste rattrapé ma dette et bossé pour rien. Au terme de cette initiation coûteuse, la sous-chef qui m’avait prise sous son aile me confia que ce que je faisais convenait fort bien à la brasserie, mais que si je n’arrivais pas à gagner ma vie, il ne fallait pas que je continue à travailler pour rien. Comme cela se passait dans une saison assez creuse pour l’emploi dans la restauration et que c’était la seule place que j’avais trouvée dans ce domaine où l’on voulait bien me « déclarer », c’est-à-dire me fournir une fiche de paye, je décidais malgré tout de persévérer un peu ; je me disais que si j’acquérais beaucoup de skill, je pouvait finir par gagner ma vie. Or je me faisais des illusions : il était quasiment impossible pour une serveuse maladroite et douillette dans mon genre d’obtenir le paiement d’une journée normale.

A cette époque mon ex. et son frère m’hébergeaient gracieusement dans leur appartement commun. Eux non plus, au demeurant, ne payaient pas leur loyer (ou du moins, quand ils ne le faisaient pas, ils ne risquaient pas les huissiers), l’appartement appartenant à leur père. Ces deux personnes sont des caractères bien trop complexes pour que je vous les résume ici. Tout ce que vous devez savoir pour comprendre mon histoire, c’est que leur tempérament était suffisamment généreux et fiable (et idéaliste, et immature, et naïf), pour que je n’aie eu aucune crainte à l’époque d’être jetée « à la rue » par eux. Cependant il était clair que je n’habitais pas là-bas « pour la vie », ma situation sentimentale était par trop délicate et douloureuse pour durer, de plus je payais à ma façon un tribut pour ma dépendance financière : l’aîné me tourmentait beaucoup à l’époque avec ses idées ultra-libérales. Il m’avait même fait pleurer une fois durant des heures, en défendant âprement contre moi la logique inique de mon patron auvergnat (et partant, de tous les patrons ignobles de la terre).

Cependant, il y avait encore – en dépit des apparences – bien plus à plaindre que moi. Dans le pire des cas je serais retournée vivre chez mes parents. C’était ce que je faisais de toute façon, à l’époque, de temps en temps, pour me ressourcer : tant que mes séjours ici ou là ne duraient pas trop, cela restait encore vivable – c’est un peu plus tard que j’ai dû faire une croix aussi sur l’asile que mes parents m’offraient. Avec « mes » deux frères, je dois avouer aujourd’hui, au fond, qu’entre deux crises de larmes, je m’amusais bien – la grande jeunesse et la grande santé trouvent le moyen de s’exalter dans des situations profondément instables et périlleuses, qui feraient peut-être se suicider rapidement une vieille âme rabougrie, un pied moins alerte, ou n’importe quel homme prudent et sérieux. L’ironie de la chose est que mes parents, ainsi que les parents des garçons qui m’hébergeaient gracieusement, habitaient eux-mêmes l’Auvergne (nous étions tous les trois originaires de la même ville de province)… et que nous avions donc également du sang auvergnat. Si je vous confie tout cela, ça n’est que pour le côté anecdotique croustillant de la chose, pour complaire aux essentialistes, aux racialistes et aux tempéraments romanesques : le propriétaire de la brasserie (que je n’ai pas dû croiser plus de deux fois) était un fieffé enculé, et cela indépendamment de son origine. Je me défends bec et ongle d’être de la même espèce que les gens de cet acabit.

J’expliquais donc que je n’étais pas « à la rue », et que je n’étais pas tant à plaindre qu’on aurait pu le croire… C’était pour mettre en relief le sort véritablement cruel d’une autre serveuse, qui n’avait pas la chance d’avoir comme moi, (dans la région parisienne et dans sa famille), au moins deux solutions, même temporaires et inconfortables, de repli, et qui devait financer elle-même son logement. C’était une fille originaire de je ne sais plus quel pays de l’Est – une jeune et faible femme isolée dans la grande ville. J’ai aussi oublié son nom. Nous ne sommes pas devenues amies, n’avons pas parlé ensemble plus d’une seule fois à ce sujet, elle n’était pas très liante et moi non plus : c’est ainsi, hélas, le plus souvent, quand on a des ennuis par-dessus le cou et qu’on a ce que j’appelle « la tête dans le guidon ».

Je ne me suis de toute façon pas éternisée – contrairement à elle, la pauvre – dans ce lieu d’esclavage et de malheur. A sa place je ne sais pas si j’aurais pu faire ce qu’elle faisait : je ne sais pas si, même poussée aux extrémités de la misère, j’aurais trouvé les ressources physiques et mentales pour continuer là-dedans. Je me souviens juste qu’elle était constamment malade – bronchite, rhumes, maux de dos, courbatures – à force de travailler toujours dans les courants-d’air, jusqu’à point d’heure, et très tôt dès le matin, sans pouvoir jamais récupérer ses forces. Elle avait un teint d’une pâleur macabre, la vitalité de ses cheveux étaient tout-aussi épuisée qu’elle… Elle faisait ce qu’on appelait là-bas un « plein-temps », c’est-à-dire qu’elle avait, payée 35H/semaine, des matinées de cinq ou six heures de travail suivies du service de midi qui n’est pas le moins éprouvant, et qu’elle enchaînait sur des après-midi qui duraient couramment jusqu’à la fermeture la plus tardive. Moi-même, à cette époque, j’avais des bandages aux deux poignets à cause des élongations que me causait le port en équilibre du plateau couvert de verres pleins, d’assiettes remplies, de bouteilles, ainsi qu’aux deux chevilles à cause des demi-tours incessants sur des souliers à talons. Tout le monde ne rencontre pas ce problème dans pareil cas mais il se trouve que j’ai les articulations fragiles. Je n’étais pourtant déclarée qu’à mi-temps ! Et, en effet, je ne faisais que les huit ou neuf heures par jour du service midi-minuit. Je prends la peine de vous narrer tous ces petits détails, car, excusez-moi du peu, ils comptent si l’on veut se faire une juste vision du tableau d’ensemble.

Car, voilà où je voulais en venir… Un jour est venu travailler dans notre équipe un jeune homme avec des bonnes manières. A ses gestes larges de Narcisse, à son parler bien français, à sa confiance écrasante en lui-même, à sa stature d’enfant bien nourri, on voyait clairement qu’il était d’extraction bourgeoise, et d’ailleurs, sans doute pour augmenter son courage, il semblait mettre un petit point d’honneur à ce que cela se voie. C’était l’archétype du garçon dynamique, diplômé d’une école de commerce, plein d’avenir, soutenu par papa-maman, typé jeunesse UMP-Sarkoziste, à qui l’on avait dû répéter depuis l’enfance que les riches ne sont pas riches par héritage, mais parce qu’ils le méritent. Il est en effet nécessaire et bon que les lois sociales favorisent les plus forts et les plus courageux comme la nature le fait pour les lions dans la théorie darwinienne : il est difficile de contredire cela, et un cerveau d’enfant reçoit toujours favorablement les flatteries mêlées d’exhortations à la grandeur. C’est ainsi qu’il était parmi nous comme en formation pour toucher du doigt « le terrain » (et accessoirement se faire un peu d’argent de poche) avant de se lancer dans les plus hautes sphères. On a les services militaires qu’on peut.

Le plus troublant pour moi fut de l’entendre exprimer haut et fort son envie d’en découdre, sa joie de travailler, son plaisir à faire le ménage, à ranger à toute vitesse des tables en fer forgé et marbre, lourdes comme des hommes, au beau milieu de la nuit, et à me prendre ce travail des mains comme si de rien n’était. Il était bien sûr galant : des détails me reviennent quand j’y pense, à petites touches. Mais je ne suis pas partie pour écrire un roman, aussi je vous passe les descriptions de menus gestes significatifs. Surtout, il fallait voir la somme d’énergie monumentale qu’il parvenait à investir dans son boulot de serveur… et cette énergie, bien sûr, le rendait infiniment plus fort, plus habile, plus précis, plus rapide, que la fille de l’Est malade – qui bossait pourtant pour sa vie ! – et que moi-même (qui, mis à part l’absence totale de rouerie et le sourire aimable, étais sans doute la plus déplorable, la plus maladroite, la moins robuste physiquement des serveuses de toute la capitale).

Quand je le regardais travailler et agir – à l’entendre tout était simple, et bouffer le monde était une histoire d’appétit -, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était là non réellement pour de l’argent de poche, mais pour se prouver à ses propres yeux (ainsi sans doute qu’aux yeux de sa caste, si ce n’était plus précisément à ceux de sa mère) qu’il allait réussir non parce qu’il était riche et protégé, mais parce qu’il le méritait plus que n’importe qui. Sur le moment, je me suis bien posé quelques questions. J’ai pensé que ce qu’il se payait-là le luxe de faire, c’était de gagner encore un peu davantage de cette confiance-en-lui dont il avait déjà tellement plus que nous, et grâce à laquelle il trouvait déjà les ressources morales infinies qui lui permettaient de nous surpasser et de nous écraser… J’ai pensé qu’un vrai trésor sonnant et trébuchant résulterait peut-être entre ses pognes du sentiment profond de son bon-droit à gagner du pognon qu’il acquérerait au contact de pauvres aussi piteux que nous. Mais contrairement à d’autres qui auraient eu quelque mal à la vue d’un tel spectacle à sortir de certaines absurdités dans le style pyramidal indou/indien, j’ai eu tôt fait de réfugier ma petite douleur aigre dans le secret de moi-même que je ne pouvais alors encore montrer à personne, ni communiquer.

Ce qui en toi est beau et que tu n’as pas encore les moyens de comprendre et d’honorer, ne le saccage pas pour autant, protège-le. Cet animal effarouché qui se blottit dans les coins est peut-être bien ton âme, et même si un jour il est chétif et ne fait que te mordre au sein, un autre jour, quand il aura repris du poil de la bête, il peut aussi te donner le plus fameux des rires solaires.

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Lorsque vous admirez une personne riche, un enfant gâté, qui a toujours pour tout le monde des richesses de cœur insoupçonnées… une dégoulinante largesse… lorsque vous le voyez aller et venir, ébahi par tant d’énergie, en train de se mouvoir en toute circonstance, même lorsqu’il se livre aux tâches les plus ingrates qui soient, avec un mélange de grâce et d’aisance que vous n’avez pas… et lorsqu’il vous répond plus poliment que ne l’a jamais fait aucun de vos pauvres camarades de chagrin, n’oubliez jamais une chose. Dans son monde, une telle façon-d’être représente aussi un luxe – un luxe que tout homme d’esprit, à un certain niveau de standing, a non seulement les moyens, mais a tout intérêt à se payer.

Là où le riche, en se mettant à l’épreuve, se donne l’occasion de jouir encore mieux du confort qu’il retrouvera immanquablement au terme de cette expérience… là où en s’épuisant volontairement dans des travaux difficiles, il s’offre le plaisir d’utiliser pleinement sa santé et sa jeunesse et d’en sentir la toute-puissance… le pauvre, s’il adopte la même attitude, courre probablement au martyr. Car, faire contre mauvaise fortune bon cœur quand on en a gros sur la patate ou qu’on est malade, avec une certaine somme de souffrances immense à cacher, ça n’est pas la même chose ! Garder les moutons quand on est née fille de berger et qu’on n’a aucun moyen de faire autre chose de sa vie, ça n’est quand même pas la même chose que de jouer à la bergère quand on est Marie-Antoinette !

Je veux bien qu’il soit courtois et agréable à autrui que les gens qui souffrent sachent un peu se dominer, et cacher au monde les affres de leur condition, ne serait-ce que pour ne pas susciter constamment la pitié, et ainsi peut-être se donner les moyen de faire autre chose dans la vie que souffrir et penser à leur propre souffrance… si l’on donne beaucoup aux gens sur leur bonne-mine, alors pourquoi ne pas se maquiller un peu ? Mais le problème c’est que si l’on achetait argent comptant les simagrées de tous les gens qui se maquillent pour avoir l’air « propres », ça se saurait. Puis je n’aime pas le mensonge. C’est comme ça. Pas négociable. Ensuite, je vois un nombre incalculable de gens à qui souffrir en silence en faisant les mignons n’apporte strictement rien : ils crèvent simplement sans qu’on ne sache jamais qu’ils ont existé, ou bien ils finissent cancéreux sous antidépresseurs. D’autre part j’ai bien cru remarquer que l’un des ressors principaux des tragédies antiques (et moins antiques) consistait à exploiter à la défaveur des gens pudiques et dignes, les quiproquo engendrés par leur absence de communication ou leur communication défaillante entre eux.

Ceci dit j’aurais toute même l’air un peu putain si je m’en prenais exclusivement à la pudeur et à la dignité des êtres nobles : ce n’est pas tant la pudeur des gens qui souffrent qui est responsable de ce qu’on les voit pas, c’est l’insensibilité commune. Car ce que mon expérience de la brasserie me dit, c’est qu’il est en réalité impossible de cacher sa souffrance à quelqu’un de sensible rien qu’en se taisant et en paradant. Quand bien même la fille de l’Est malade aurait voulu essayer de jouer comme l’autre aux employés d’élite pour épater la galerie, elle n’aurait pas pu. D’ailleurs, il est certain qu’elle aurait voulu pouvoir faire cela ; ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Seulement la souffrance, comme la maladie, comme la tristesse, nous brûlent et nous dévorent dans un feu intérieur toute la bonne énergie dont nous aurions tant besoin précisément pour nous en sortir. On entre bien souvent dans les cercles vicieux comme dans les cercles vertueux sans avoir choisi.

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Une façon différente – mais pas moins parlante – d’illustrer un tel paradigme est d’observer quel rapport ont les hommes d’age mûr et fortunés aux très belles femmes : ils adoptent en les abordant un visage ouvert et souriant, n’hésitent pas à abuser auprès d’elles de la plus exquise galanterie, font preuve à l’égard de leurs petits défauts d’une exceptionnelle tolérance, ils écoutent leurs désirs et aiment leurs désirs… Jamais vous ne trouverez une telle attitude chez un jeune étudiant sans le sou ! Même et surtout en la présence d’une femme aimée. Or la dulcinée d’un pauvre étudiant, en la présence de laquelle celui-ci est constamment empêché par toutes sortes d’inhibitions et de complexes de se montrer à son avantage, est sans doute infiniment plus aimée que ne pourra jamais l’être une belle plante choyée par un représentant de commerce. (1)

Que l’homme qui est « à l’aise » financièrement, qui a les coudées franches, que l’homme qui a l’assurance de son autorité, et qui ne voit pas sur son avenir peser des nuages noir, soit dispos, patient et poli quand il en va de son intérêt le plus immédiat, ne me semble pas une chose si merveilleuse.

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A ceux qui pourraient me répondre sur l’air connu de la beauté des belles manières, je ne répondrai certainement pas contre les bonnes manières, car je n’ai rien contre dans l’absolu. Bien au contraire, j’aime tout ce qui est apte à fluidifier et rendre aimables les relations entre les êtres. Je ferai simplement remarquer que chez les gens de bonne éducation, la politesse, lorsqu’elle est excessive, n’est jamais totalement un signe de respect ou de confiance. Au contraire, à un certain degré, c’est leur façon de marquer la distance qui vous sépare d’eux, et de faire en sorte qu’elle ne s’atténue pas. En sorte que la politesse n’est pas exclusivement un moyen de facilitation des relations sociales comme certaines personnes gentilles aiment à le prétendre.

Dans le beau monde, les gens du même monde se tutoient, parfois même se rudoient un peu, enfin osent des familiarités. C’est d’ailleurs leur façon de se montrer qu’ils sont du même monde… et de le montrer au monde. En langue française, on parle alors de : « sans-façon ». Le « sans façon » est une certaine forme de relâchement contrôlé destiné notamment à honorer un hôte. Il est inutile de dire qu’il ne faut pas le confondre avec un véritable relâchement, et qu’il est susceptible d’être retiré à toute personne dont on estime qu’elle ne le mérite pas.

Attention à ne pas confondre le rudoiement léger (et bon enfant) qui détend l’ambiance et le bizutage dégradant. Même entre eux, les gens chics et de bon goût ont clairement du mal à mettre des limites entre ces deux choses. Moi je suis du parti de foutre un poing dans la gueule à celui qui se permet d’infliger constamment les pire blessures d’amour-propre à ses amis « parce que c’est sa façon d’aimer ». Mais comment juger sévèrement ceux qui se laissent faire ? C’est sans doute à cause d’une telle incorruptibilité foncière que j’ai si peu d’amis. Hum.

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(1) Il faut mettre un bémol toutefois à ce constat : il y a de pauvres gars exténués, de pauvres bêtes de somme, qui se saignent constamment aux quatre veines pour plaire à une femme. On leur a appris qu’il fallait être galant, alors ils le sont éperdument, même s’ils n’ont pas les moyens de se la jouer « grands princes »… il font cela davantage par habitude d’ailleurs, que par calcul ou à cause d’un véritable sentiment de supériorité. Mais ces gens-là sont toujours au final des idiots assez nuisibles : leur pauvre cœur se plaint constamment d’être lâchement maltraité par des femmes que pour ainsi dire ils ont « acheté aux enchères », en les encourageant à faire monter les prix. Leur façon-même de faire leur cour – qui tient du masochisme – est un appel tonitruant lancé à l’avidité, à la perversité et au sans-gêne. Ce sont en général des brutes qui manquent beaucoup de délicatesse et qui marchent sur les scrupules des femmes qui en ont : ils se mettraient en rage si par exemple une jeune fille leur disait que leur attitude est vulgaire et qu’il lui serait personnellement impossible d’accepter leurs cadeaux sans se sentir devenue une espèce de putain.

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Lorsque vous vous demanderez comment telle personne fait pour parvenir toujours à ses fins, même et surtout en prétendant servir les autres… même si vous n’arrivez pas toujours très bien à cerner ses plans, même si ses actions vous semblent suffisamment folles pour ressembler à des actions désintéressées de poète… ne vous creusez donc pas tant la tête ! Souvenez-vous seulement de ceci : la personne en question n’utilise pas tant son intelligence que vous. Pareille au prédateur qui s’oublie lui-même en reniflant des traces, elle suit avant-tout un instinct. Chez une personne de la sorte, l’instinct de survie est si prégnant qu’il peut l’entrainer à sauver la veuve et l’orphelin ou le cas échéant à se dévouer à Dieu – mais sans jamais perdre de vue son intérêt-propre… son intérêt le plus prosaïque et le mieux compris qui soit.

La difficulté consistera sans doute toujours à distinguer ceux chez lesquels l’art de parvenir à leurs fins est inné, de ceux chez qui il résulte d’un véritable travail contre le déclassement ou la misère. Les premiers ne sont pas sensibles à la raison, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout des interlocuteurs pour leurs victimes éventuelles (quoi qu’ils en disent), quand les seconds ont encore besoin d’avoir recours à des raisonnements pour avancer leurs pions, ce qui d’un côté les fragilise mais de l’autre les rend plus humains.

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La possibilité d’une rédemption, même chez les cruels et les égoïstes, n’est jamais totalement impossible, et il faudrait toujours agir dans l’espoir de cette possibilité. Ne serait-ce que pour se sauver soi. Mais gare aux espoirs fous des masochistes qui espèrent tout des êtres les plus désespérants ! Ils autorisent aux méchants toutes les impudences – et même, selon une logique perverse, il les justifient supérieurement !

En cela se trouve la grande limite de toute logique sadienne : ce n’est pas parce que certains masochistes parviennent à jouir de leurs humiliations qu’ils doivent par l’exercice honteux d’une telle jouissance faire les méchants se croire autorisés à le demeurer éternellement sans risque. D’une part, il est toujours moins dangereux d’être le complice d’un individu cruel qui a les moyens d’exercer sa cruauté que de se mettre en travers de son chemin. D’autre part celui qui fait se sentir confortable moralement un tel individu parce qu’il est parvenu à domestiquer son propre rapport à la douleur et à modifier son sens de la dignité, ne travaille pas pour le bien commun.

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La mentalité du phynancier résumée en un mot : capitaliser sur ce que les autres donnent gratis.

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Je suis une grenouille déjà de la taille d’un bœuf dans le cul de laquelle un démon souffle pour la faire exploser.

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Les avares ont ceci de commun avec les vaniteux qu’ils ne conçoivent pas de devoir quelque chose à autrui. Dépendre d’autrui les épouvante. En cela, il ne peuvent être amoureux.

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« Plutôt mourir que d’être débiteur… même et surtout de quelqu’un de plus généreux que moi » – c’est aussi la devise du kamikaze islamiste.

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Un bourgeois peut ignorer qu’il en est un. En revanche un anti-bourgeois ne peut pas ignorer la définition de ce qu’est la bourgeoisie.

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La famille n’est certes pas le lieu de toutes les libertés. C’est la Cité des hommes en petit. On y rencontre dès l’aube de la vie tous les maux qui procèdent du fait d’être soumis au bon-vouloir d’autrui, à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique. Cependant, et pour cette raison-même, celui qui n’aime pas la famille est par excellence anti-social. Le noyau familial représente la forme la plus élémentaire de l’interaction sociale – mais pour cette raison c’est une interaction forte. Quoiqu’en disent les libéraux américains qui célèbrent les valeurs de la famille, celui qui voudrait les définir politiquement devrait admettre qu’elles sont celles du protectionnisme le plus poussé qui soit. Les idéologues libéraux ne se raccrocheraient pas ainsi éperdument aux valeurs de la famille, si elles n’étaient pas le dernier rempart un peu solide avant le chaos du chacun-pour-soi dont ils ont semé le mauvais grain. C’est eux qui nous font pendre au nez un retour de l’espèce humaine à l’état de nature, (avec tout ce que cet état suppose de violence relationnelle débridée), en détruisant toutes les systèmes sociaux fondés sur l’entraide et la protection du faible qui étaient plus évolués que la famille. Or qui dit plus évolué dit certes plus fragile, mais qui dit plus fragile suppose aussi moins contraignant.

Non, la protection sociale ne doit bien sûr pas remplacer les valeurs de la famille – c’est hélas la tendance contraire dans laquelle versent la plupart des idéologues gauchistes, qui sont de puérils égoïstes et ne s’occupent pas du devenir de leurs enfants. La solidarité aveugle d’une nation à l’égard de ses déshérités ne vaudra jamais un héritage financier et culturel en bonne et due forme – ce serait faire croire que l’assistance publique peut remplacer une mère et un père. Cependant, il faut bien voir aussi que la pérennisation de systèmes de protection sociale et d’ascenseurs sociaux étrangers aux liens internes à la famille est aussi le seul moyen de tempérer la tyrannie de celle-ci. En effet, un homme qui ne peut pas espérer trouver de soutien en cas de coup dur /pour réaliser ses projets / et pour financer son éducation, en-dehors de la smala au sein de laquelle il est né, est un homme qui encourt le danger de rester éternellement à la merci de ses parents, tel un indien aliéné à sa caste ou un éternel mineur.

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On n’est jamais libre dans l’absolu, mais libéré de quelque chose. L’intelligence-même est une chose infiniment structurée. Elle suppose d’avoir intériorisé la contrainte sociale au plus haut degré. Si je suis une personne intelligente, je ne suis pas autre chose moi-même qu’une cité morale constituée, avec ses tabous et ses institutions.

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L’esprit de tolérance est comme celui de liberté : s’il veut n’être pas qu’une abstraction, il doit cultiver ses propres limites.
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Il est extrêmement dangereux de se proclamer « tolérant ». Car alors les gens qui nous aiment ne peuvent pas ne pas nous demander l’impossible.
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Tout amour, comme toute générosité vraie, est par nature exigeant. Qui n’a pas d’exigence pour son prochain le méprise.
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L’avarice est une chose si mesquine qu’elle infuse par prédilection dans les actes de charité. Voyez à cet égard la condescendance extrême des dames patronnesses et des nordiques à l’égard de leurs petits protégés.

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Il est tellement « ridicule » d’expliquer pédagogiquement à ses contemporains ce que tout le monde est supposé déjà savoir… n’est-ce pas ?

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Il n’y aura bientôt plus en lieu et place de profs, que des gardiens empêchant les pauvres de cesser d’être niais, féroces et manipulables.

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On ne prête véritablement plus rien qu’à ceux qui ont déjà. Et ce dans des proportions jamais vues auparavant.

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Voulez-vous savoir ce que c’est que la définition de la faiblesse ? C’est avoir besoin d’autrui.

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Ceux qui n’ont pas besoin des autres, ce sont les riches et les morts. Voilà pourquoi la mort est à la mode aujourd’hui.

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La force de la laïcité, c’est d’établir des barrières entre les domaines du privé et du public. Point.

La laïcité est un système législatif à la romaine, ni + ni – .

Les barrières névrotiques sont des barrières arbitraires. Quand la loi des hommes ne se prend pas pour la loi divine, elle conçoit l’arbitraire. #desbarrièrescontrelapsychose

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Balzac, la « haute », la #valeur infinie (TM) … monologue

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Putain, je n’avais pas lu Balzac.

On commence à 15 piges par Dostoïevski en pensant qu’on cherchera toute la vie à atteindre un tel niveau, à comprendre d’où ça vient le génie, comment ça pousse… On se dit qu’il n’y a rien au-dessus du russkov… Que c’est ça un roman, que c’est cet objet-là qu’il faut créer, qu’on en tient-là la définition suprême… Et puis chemin faisant, 15 ans plus tard (!), parce qu’on n’avait été jusque-là qu’un putain de cancre, une grande flemme, on s’aperçoit que le maître de Dosto était en France, que le maître véritable c’était Balzac, et que Balzac était tellement plus humble, tellement profondément plus familier, tellement plus proche de soi, de race comme de cœur, et encore tellement plus profondément moral

/Absolument retrouver la citation de Céline ou ce satané couillon, en vrai prophète, annonce les temps stupides où des gens comme moi – mal culturés, poussés dans les décombres du XXe – liront les russkov – qui sont nos élèves, les élèves de la France – comme s’ils étaient nos maîtres./

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Il fait c**** ce mot interdit : la morale. On n’a plus le droit de parler de morale sans que les gauchos ne pensent aux curés auxquels ils veulent tordre le cou et sans que les culs-bénits ne se l’approprient, ne se croient concernés tout de suite par tout ce que vous placez sous le saint patronage de la Morale, et ne plaquent sur votre discours le contenu sordide, débilitant, stérile, (ou mal compris), de leurs missels.

Nos contemporains les plus éminents ont cru qu’il leur suffirait désormais de dire qu’ils ne jugeaient pas les gens pour que leur jugement sur les gens s’en trouve magiquement ennobli. Le jugement moral, rendu, par une sainte prévention contre l’idée de « jugement », ainsi que contre celle de « morale », rendu obligatoirement juste et équilibré ! – Cette dinguerie, quand on y pense… Les nordiques sont encore actuellement engagé corps et âme dans cette impasse… et on les dit intelligents !

Le problème avec la façon dont ceux qui employaient autrefois le mot « morale » sans rougir, faisaient la morale, c’est qu’ils la faisaient imparfaitement. J’aimerais bien à l’occasion développer cette idée. Une récente relecture des contes de Perrault m’en a donné le germe. (1)

Le problème avec ceux qui aujourd’hui rougiraient d’employer le mot « morale » et pour cause ne l’emploient jamais, c’est qu’ils nous font encore et toujours la morale. Ce qu’il ont en plus, c’est qu’ils pratiquent une morale qui ne veut pas dire son nom. Une morale malhonnête, c’est un comble, vous ne trouvez pas ?

L’homme nouveau démocratique ne doit plus prétendre faire de morale… cela, afin de devenir (secrètement, dans le plus grand des silences, parce que la pensée-même d’une telle chose est tabou) une personne plus parfaitement morale que jamais on n’a vu de personne morale sur la terre par le passé. C’est cela le mirifique projet des gens qui raisonnent comme les gauchistes suédois. [Dites-moi le tabou de votre idéologie, je vous dirai ce qu’elle est.] On cherche encore et toujours a engendrer le surhomme… Ce surhomme, c’est celui qui est incapable de supporter une tyrannie, c’est l’homme démocratique par excellence, c’est-à-dire celui qui est incapable de bâtir des camps de concentration – tout le monde aura compris. On est donc paradoxalement en train d’essayer de faire naître le Surhomme Moral … et on le fait en passant par des impasses, évidemment. Parce qu’au surhomme l’impossible est possible, – par définition. #foliefurieuse

Moi, je persiste à me définir comme une moraliste et j’emmerde le monde.

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J’ai tout de même fini, à la croisée de mes chemins, par rencontrer ce milieu qu’on appelle la Haute, ou ce qu’il en reste. [Des réflexions drôlatiques sont à suivre dans un prochain billet à ce sujet.] Même si ça n’a pas duré longtemps, j’ai tout de même pu voir ce que c’étaient que ces gens. Il fallait absolument que je touche du doigt les « maladies morales » particulières à ce milieu si je voulais ne serait-ce que comprendre le sens de ce qu’on disait d’eux. Et puis, comment voulez-vous écrire la société si vous n’avez jamais de votre vie ne serait-ce qu’approché les castes supérieures ? Elles sont hélas plus difficiles à fréquenter que jamais aujourd’hui. Avant les grandes maisons étaient des employeurs, par leur domesticité elles donnaient sur la rue. Aujourd’hui tout est plus cloisonné que jamais. On est fainéant partout au dernier degré. On se complait dans la soue de son héritage. Plus personne ne se mélange.

Débectant, tout-de-même, l’esprit Marie-Antoinette… vraiment débectant ! Comment ce monstre froid de D.K. a-t-il pu croire autrefois que je pouvais être monarchiste ? –  sachez qu’il a voulu un jour, on ne sait pourquoi, m’employer (moi qui ne suis pourtant pas historienne) à écrire un livre sur Louis XVI.  Oui, j’ai un côté vieille France, oui par comparaison à ce qu’on voit courir les rues d’aujourd’hui, oui quand on voit l’impudence et l’impuissance les gens qui se réclament aveuglément de tout et n’importe quoi, des petits marquis vulgaires à crever et banals plus encore, oui je comprends que des miteux aient pu me prendre pour la Marquise de Carrabas. Mais enfin, je sais tout de même d’où je viens ! Comme disent les Goncourt, je ne vais pas envier une autre identité que la mienne – j’ai quand même un peu d’orgueil de ce que je suis ! Il paraît que je suis fidéiste. Oh, c’est peut-être ça, je ne sais pas…

Oui, j’aime les histoires de chevaleries – et plus encore l’esprit chevaleresque quand il n’est pas que des histoires. Mais il y a un fossé entre l’esprit de la chevalerie idéale – qui est une chimère romantique, cela soit dit au moins une fois, et non quelque chose qu’il faille forcément considérer comme ayant eu lieu un jour – et ce qu’était réellement la vie de cour. Tous les déchets que j’ai pu croiser de cette galaxie-là des particules défuntes, m’ont tant révoltée au plus profond du cœur qu’elles m’ont permis, à rebours, de comprendre enfin ce que mes parents gauchistes n’avaient nullement réussi à me faire comprendre enfant : la nécessité absolue dans laquelle on a été à un moment donné de couper la tête à tous ces prétentieux et cruels imbéciles.

Je n’ai pas pu les souffrir, moi, ces grossiers hypocrites. Il n’y a rien de pire que cette engeance-là. Ils sont horriblement viciés et vicieux, c’est stricte la vérité. Il y a du sang d’assassins, de psycho’, qui circule dans cet univers consanguin de la haute. Ces gens sont désinhibés dans le cynisme et la méchanceté, que c’en fait peur. C’est cela qu’on appelait autrefois, sans doute, une race dégénérée. Ceux qui restent aujourd’hui ne sont pas le dessus du panier non plus. Il est certain que leurs glorieuses références ont connu un âge d’or, et que les salons des duchesses étaient fréquentées par un monde qui n’avait rien à voir avec celui que forment leurs piteuses émules éloignées. Là-aussi, on a étêté les cimes ! Les élites actuelles qui s’accaparent la France, bien qu’elles n’aient pas plus de titres de noblesse que moi, de par la façon quasi mafieuse dont elles s’entretiennent dans leur complaisance pour elles-mêmes et leur médiocrité consanguine, arrivent à ressembler comme deux gouttes d’eau à ces bas courtisans des rois dont ils prétendent qu’ils auraient en d’autres temps combattu la tyrannie oligarchique. Il y a une égale dégénérescence vicieuse fin-de-race chez les gauchistes parisiens – j’en conviens sans polémiquer.

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A présent, tournez-vous vers Balzac et Hugo. Voilà des hommes qui incarnent à mon sens l’idée de ce que doit être un homme. Étaient-ce des élus par héritage, que ces phénomènes-là ? Non bien sûr ! Les Grands véritables, les génies, n’ont de parenté avec personne – ou seulement des parentés intellectuelles qui sautent par-dessus les siècles -, et même s’ils honorent toujours secrètement leur devoir sacré de piété filiale, ils n’ont pas besoin de décliner leur identité civile jusqu’à la huitième génération pour être ce qu’ils sont. Ils viennent aux yeux du monde ex-nihilo comme notre Univers le fit à sa création, et c’est bien mieux comme ça.

En vrai, c’étaient des hommes d’extraction populaire que ces deux-là – certains de leurs égaux dans le ciel des belles lettres furent des nobles, bien sûr, mais parce que c’étaient des nobles qui tranchaient forcément tout-autant avec leur milieu, il faut bien vous dire qu’ils ne durent pas davantage leur génie à leur pedigree. Balzac et Hugo ont eu honte tous les deux en leur temps de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter – car une telle chose les aurait sans doute davantage autorisés au yeux de la société (ainsi qu’à leurs propres yeux) à être ce qu’ils étaient. Il n’en demeure pas moins qu’ils édictèrent eux-mêmes leurs propres critères d’élection – on n’eut point besoin de leur apprendre ce qui était « bien », ce qui était « vrai » et ce qui était de bon goût – ce n’étaient point des « suiveurs » – et qu’il n’y a très-certainement aucune autre façon d’être honnêtement « un élu » que cette façon prométhéenne-là. A mon avis, il faut laisser les autres « façons » – celles qui reposent sur des idées de castes – aux primitifs et aux sauvages. La prise en compte du milieu d’extraction d’un joyau est nécessaire, je n’en disconvient pas… Je ne suis pas comme Brassens l’ennemie de l’esprit de clocher, car il faut bien venir de quelque part – et si possible il faut revenir de loin – pour porter en soi une vraie différence qui tranche avec le « lieu commun » où grenouillent les autres… mais enfin, une fois pour toute, l’extraction n’est nécessaire que dans la mesure où l’on s’en extrait.

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Balzac était très humain, comme homme. Il était très français, et d’une façon qui aujourd’hui ne passerait plus, qui n’est plus du tout du tout à la mode. On se moquerait bien méchamment de nos jours de quelqu’un qui professerait l’idée toute pure, toute extrême, et toute courageuse, que cet homme avait de la grandeur d’âme. On ne le trouverait pas suffisamment « réaliste »! Ce qui est un paradoxe amusant.

Il faudra tout le même un jour révéler ceci à ceux qui ne trouvent pas les vertueux suffisamment réalistes :
La grandeur d’âme n’a pas à être « pragmatique » ou « adaptée », la grandeur d’âme c’est la fidélité de principe, à des principes que l’on ne peut contrarier sans se corrompre. Oublier que la vertu n’a pas à être « réaliste », – dans l’acception impropre qu’on les sots de ce terme -, c’est oublier qu’un principe moral est comparable à une graduation sur la grande échelle des valeurs morales, et qu’effacer les graduations n’a jamais été un bon moyen pour apprendre à compter. Oui, il faudrait toujours, pour tenir ses comptes proprement, compter la vraie valeur des choses sans faire abstraction de la valeur « infini » !…

#valeur infinie

Voici une illustration de ce difficile paradigme qu’il y a longtemps que je macère en moi-même, et dont je voudrais que vous n’ayez pas fini d’entendre parler :

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Si tu es mon ami et que je veux te faire un don, comme ma propre richesse n’est pas infinie, et comme aucun être dans le besoin n’est dénué d’orgueil, si je veux évaluer le prix de ce que je te donne, je ne peux ignorer par ailleurs de quelle ampleur est ton besoin, ce pourquoi il va falloir que je me demande si notre amitié est suffisamment forte pour impliquer que ce qui est à moi soit à toi (auquel cas le montant de ma propre richesse comme celui de ta pauvreté n’importe plus –> 1ère occurrence de la « valeur infini »), ou s’il y a un risque que nous nous brouillons un jour et qu’alors tu te rappelles ce que tu me dois avec amertume. Je peux aussi te faire comprendre clairement que quoi qu’il arrive j’aime offrir des choses à mes amis, et que ma bonté à ton égard sera toujours sans limite (2ème occurrence de la « valeur infini »), mais dans ce cas je dois tout de même me demander si tu mérites une telle confiance, car un méchant ou un imbécile en abuseraient forcément, cependant il est également possible que j’aie admis la possibilité que tu abuses de ma confiance et que je t’aie déjà pardonné par avance, car une parole donnée est une parole donnée et cochon qui s’en dédit (3ème occurrence de la « valeur infini »). Il se peut aussi qu’en abusant de générosité à ton égard, je te force à accepter sans conditions quelque chose que tu préfèrerais peut-être accepter sous conditions, car tu n’aimes pas être lié à moi par des liens aussi forts et intangibles. Il se peut que ma générosité débridée te fasse honte et t’angoisse, car tu aurais peut-être été incapable d’en faire autant pour autrui, auquel cas je dois aussi respecter ta sensibilité si je veux être réellement généreuse à ton égard, et non pas comme cela profiter de ta situation  pour t’aliéner à moi moralement. (Il y a là une 4ème occurrence de la « valeur infini » : une sorte de dette morale infinie, très difficile à solder, que la « belle âme » qui abuse de sa « belle âme » contracte à l’égard de ceux qui ne sont pas des « belles âmes », qu’elle choie contre leur volonté, car ils ne peuvent de toute façon pas lui rendre sa mansuétude).
Il va falloir donc, pour comprendre la nature de mon cadeau, que j’ajoute ou que je retranche à la valeur sonnante et trébuchante de mon cadeau, toutes sortes de valeurs d’un autre ordre : l’ordre moral. Il faut inclure un nombre très important de paramètres pour approcher, avec le regard perçant du romancier réaliste, la nature véritable de ce qu’un cadeau coûte à celui qui l’offre, ainsi qu’à celui qui le reçoit, de même que ce que le fait de l’offrir lui apporte éventuellement de valeur ajoutée – aux yeux de son bénéficiaire comme à celui de son auteur… et ainsi de suite.

Cachée derrière toute affaire un peu sérieuse qui concerne l’appauvrissement ou l’enrichissement des personnes sur les diverses échelles de valeur financières et sociales, il y a toujours une infinité de données invisibles, à minutieusement inscrire sur le grand tableau secret des gains-et-pertes de l’Idéal et de la grandeur d’âme, qui loin d’exister parallèlement à la soit-disant « valeur réelle » des choses et sans interagir avec, a pour vocation suprême de déterminer la valeur du réel, en déterminant les actions et les ressentis de ceux qui l’habitent… – Pour vous donner encore une image  : les sentiments, les passions, les aigreurs, les pudeurs, les rancœurs, les obsessions, les promesses, les choix, sont un peu comme le mouvement des fils de nylon qui sont attachés aux mains et aux pieds des pantins d’un théâtre de marionnettes : ils sont les seuls vecteurs possibles de toutes les actions vues par le public sur la scène.

Je dois dire que la lecture du Père Goriot a été une véritable révélation pour moi. C’est elle qui me permet sans doute de verbaliser aujourd’hui ces idées avec une telle assurance de mon bon droit et de mon utilité. Il s’agit d’ailleurs d’une œuvre qui illustre à merveille mon propos.

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Le romancier « réaliste » ne s’est jamais proposé, comme le croient les publiés de l’édition actuelle, de présenter à nos yeux un monde fruste, terrien, grinçant et décevant. Le romancier dit « réaliste », à la base, a juste pour passion d’observer avec réalisme comment le monde fonctionne. Il ne prive pas le réel de sa part d’idéal, il observe seulement avec exactitude ce que donne l’idéal, ce qu’il engendre, et en quels autres principes il se détériore, lorsqu’il est plongée dans le bain d’acide de la société. On ne peut comprendre les hommes – on ne peut comprendre le caractère décevant des hommes – lorsqu’on fait comme si l’idéal n’existait pas. C’est parce qu’il existe, parce qu’il est une donnée du réel qu’on ne peut pas impunément supprimer, que l’animal humain est un animal mélancolique, et que les négationnistes de la valeur : « grandeur d’âme », échafaudent des plans qui se révèlent toujours à terme 100% désastreux, quelles que soient les bonnes intentions qu’ils y infusent.

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Balzac me donne l’impression rassurante de quelqu’un qui ne parle pas aux instincts, aux mythomanie, à l’idée que les gens veulent se faire d’eux-mêmes, aux chimères et aux Ubris. Il me donne l’impression prégnante d’être un frère qui ne chante pas pour me faire danser, mais qui me parle simplement parce qu’il me connait bien, qui me regarde dans les yeux sans mépris mais sans faire de cérémonies non plus, qui me rappelle à ma matérialité au lieu de m’entretenir dangereusement, comme font ceux qui racolent, dans la stérile folie des grandeurs… Enfin, j’ai plaisir à ne le sentir pas si éloigné de moi.

Beaucoup de gens sont comme certains prophètes d’antan : il ne daignent écouter que ce qui leur parle d’en-haut. Moi je suis du parti de regarder tout le monde dans les yeux. Personne n’est assez bas pour qu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est. On ne demande pas à un pauvre hère d’être autre chose qu’un pauvre hère. Et d’ailleurs il y a des vertus accessibles aux pauvres hères, qu’on peut se proposer à croire digne d’eux si l’on a un peu de bienveillance à leur égard, et qui sont pas celles qu’on attend des richards ou des enfants gâtés. Plutôt, il faudrait dire que ces vertus sont les mêmes, mais que chez les uns et chez les autres, en fonction de leur condition, elles ne se présentent nullement sous la même forme. Par exemple, allez-vous demander à un pauvre homme qui n’a rien, de faire preuve de charité à la façon de Saint-Martin qui coupa sa chemise en deux avec une épée ? Non bien sûr. La charité chez le pauvre est encore possible, mais ce n’est pas la même. A lui, ce qu’on lui demande avant toute chose, ce n’est pas une charité d’argent.

(1) C’est sous cet aspect notamment que la morale chrétienne traditionnelle telle qu’on la lit dans les contes de Perrault est parfois un peu imparfaite : elle demande trop souvent aux uns et aux autres les mêmes choses, sans se soucier de ce qui est plus facile pour l’un que pour l’autre. Je ne légitime pas ici la « culture de l’excuse » des gauchistes – attention ! -, qui est une autre impasse. Ce que je dis, c’est que tant qu’à demander à tout le monde de faire des efforts, il faudrait parfois un peu mieux se renseigner sur ce qui pour chacun constitue précisément un effort. Il y a des gens, certes, qui ont bon cœur… mais je ne crois pas pour autant qu’il existe de vraie bonté qui soit simple ou facile.

Chacun a un certain nombre de devoirs à accomplir qui est en rapport avec la position qui l’occupe au moment de les accomplir. L’homme n’est pas sa propre position sociale, l’homme ne se résume pas à la nature des relations qu’il entretient avec les autres, mais s’il veut se montrer digne, il doit se montrer digne avant toute chose de lui-même, ce pourquoi il doit accepter les défis que sa vie lui proposent, ceux que sa position et ses relations lui demandent de relever chaque jour, et sans rechigner. Toute contrainte mérite un courage – ne serait-ce que celui, en dernier recours, de l’envoyer balader. La vie est un combat contre le mal dont on ne choisit pas les champs de bataille. On ne répond pas par de l’esprit à rebours à une offense mortelle, et cela par contre vaut pour n’importe qui.

On a tué le monde en tuant ces mots : noblesse de cœur, vertu, fidélité, largesse, gratitude, honneur, piété filiale.

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…La suite au prochain billet…

Les 21 grammes selon Balzac

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Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle, mais le mouvement de son amour-propre n’échappa point aux regards profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.

— On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s’écria Fulgence.

— Oh ! le plaisir qu’il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel Chrestien, il confirme les observations que j’ai faites : Lucien a de la vanité.

— Il est poète, dit d’Arthez.

— M’en voulez-vous d’un sentiment aussi naturel que le mien ?

— Il faut lui tenir compte de ce qu’il ne nous l’a pas caché, dit Léon Giraud, il est encore franc ; mais j’ai peur que plus tard il ne nous redoute.

— Et pourquoi ? demanda Lucien.

— Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridau.

— Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires à nos principes : au lieu d’être un sophiste d’idées, tu seras un sophiste d’action.

— Ah ! j’en ai peur, dit d’Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits blâmables… Tu ne seras jamais d’accord avec toi-même.

— Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire ? demanda Lucien.

— Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans ton amitié ? s’écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un effroyable égoïsme, et l’égoïsme est le poison de l’amitié.

— Oh ! mon Dieu, s’écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous aime.

— Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant d’empressement et tant d’emphase à nous rendre ce que nous avions tant de plaisir à te donner ?

— On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph Bridau.

— Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien, nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant les joies d’une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les triomphes, l’éclat : eh ! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et ses plaisirs t’appelleront ?… reste ici. Transporte dans la région des idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes idées ; au lieu, comme te le disait d’Arthez, de bien penser et de te mal conduire.

Lucien baissa la tête : ses amis avaient raison.

— J’avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l’êtes, dit-il en leur jetant un adorable regard. Je n’ai pas des reins et des épaules à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des tempéraments et des facultés différentes, et vous connaissez mieux que personne l’envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je vous le confie.

— Nous te soutiendrons, dit d’Arthez, voilà précisément à quoi servent les amitiés fidèles.

— Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes tous aussi pauvres les uns que les autres ; le besoin me poursuivra bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d’affaires. D’Arthez ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n’ont aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et Bridau travaillent dans un ordre d’idées qui les met à cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti.

— Tiens-toi donc au nôtre, souffrir ! dit Bianchon, souffrir courageusement et se fier au Travail !

— Mais ce qui n’est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit vivement Lucien.

— Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant, cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et des vices de Paris.

— Où le travail vous a-t-il menés ? dit Lucien en riant.

— Quand on part de Paris pour l’Italie, on ne trouve pas Rome à moitié chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser tout accommodés au beurre.

— Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et les trouvons meilleurs.

La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à faire oublier cette petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur qu’il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus contraires.

À plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et toujours ses amis lui dirent : — Gardez-vous-en bien.

— Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et connaissons, dit d’Arthez.

— Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes ; et, résister, c’est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d’exercer le pouvoir, d’avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c’est passer proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à tout faire ! Cette maxime est de Napoléon et se comprend.

— Ne serez-vous pas près de moi ? dit Lucien.

— Nous n’y serons plus, s’écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais pas plus à nous que la fille d’Opéra brillante, adorée, ne pense, dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses sabots. Tu n’as que trop les qualités du journaliste : le brillant et la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait d’esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on ne peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile.

Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de connaître le péril l’invitait à s’y risquer, et il commençait à discuter en lui-même : n’était-il pas ridicule de se laisser encore une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle ? En voyant l’insuccès de ses démarches à propos de son premier roman, Lucien était peu tenté d’en composer un second. D’ailleurs, de quoi vivrait-il pendant le temps de l’écrire ? Il avait épuisé sa dose de patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité ? Ses amis l’insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force d’esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de leurs gloires !

— D’ailleurs, qu’est donc une amitié qui recule devant la complicité ? demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu’il avait reconduit jusque chez lui, en compagnie de Léon Giraud.

— Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais le malheur de tuer ta maîtresse, je t’aiderais à cacher ton crime et pourrais t’estimer encore ; mais, si tu devenais espion, je te fuirais avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le journalisme en deux mots. L’amitié pardonne l’erreur, le mouvement irréfléchi de la passion ; elle doit être implacable pour le parti pris de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée.

— Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et mon roman, puis abandonner aussitôt le journal ?

— Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon Giraud.

— Eh ! bien, s’écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.

— Ah ! s’écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre. Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c’est de quoi vivre pendant trois mois à ton aise ; eh ! bien, travaille, fais un second roman, d’Arthez et Fulgence t’aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces lupanar de la pensée, je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à quelque libraire de qui j’attaquerai les publications, j’écrirai les articles, j’en obtiendrai pour toi ; nous organiserons un succès, tu seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.

— Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te sauveras ! dit le poète.

— Pardonnez-lui, mon Dieu, c’est un enfant ! s’écria Michel Chrestien.

Balzac !

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Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l’abbé Roze, se cacha dans le petit castel d’Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé l’hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l’éducation de sa fille, Anaïs, nommée Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l’abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l’italien et l’allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d’une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l’indépendance par la vie champêtre. L’abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l’esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s’élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l’étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu’il inspire. L’abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l’exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L’abbé Niollant communiqua sa hardiesse d’examen et sa facilité de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d’une mère de famille. Quoique l’abbé recommandât continuellement à son élève d’être d’autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d’elle-même, et conçut un robuste mépris pour l’humanité. Ne voyant autour d’elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s’admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l’aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l’habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l’esprit. N’étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, mais qui ne sied qu’aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à monsieur de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu’il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L’abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu’il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l’abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l’esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s’en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu’elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir.

[…]

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d’autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l’enfant. Quoique leur fortune n’excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l’héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d’habiter Angoulême, où les brillantes qualités d’esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d’une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu’il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n’est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s’y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu’à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s’enflammait d’ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s’enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d’une sœur grise et l’exécution des frères Faucher, pour l’Ipsiboé de monsieur d’Arlincourt comme pour l’Anaconda de Lewis, pour l’évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s’animait, se courrouçait, s’abattait sur elle-même, s’élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d’étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l’eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d’aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c’était là une grande, une noble destinée ! Enfin, elle avait soif de tout ce qui n’était pas l’eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l’Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d’une auréole, et croyait qu’ils vivaient de parfums et de lumière. À beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d’un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les restes d’une Jérusalem céleste, enfin l’amour sans l’amant. Et c’était vrai.

Egalité et réconciliation face à la mort

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NIETZSCHE

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Mais, être abandonné est quelque chose d’autre.

Car te le rappelles-tu, Zarathoustra ? Lorsqu’en ce temps-là ton oiseau criait au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt ne sachant où te diriger, inexpérimenté, à proximité d’un cadavre : – lorsque tu disais : « Puissent mes animaux me conduire ! J’ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux » – cela, c’était être abandonné !

Et te le rappelles-tu, Zarathoustra ? Quand tu étais sur ton île, une fontaine de vin parmi des seaux vides, donnant et distribuant, prodiguant et versant aux assoiffés :
Jusqu’à ce qu’enfin tu fusses seul assoiffé parmi les gens ivres et que, de nuit, tu te plaignais : « Prendre, ne donne-t-il pas plus de bonheur que donner ? Et voler encore plus que prendre ? »
Cela, c’était être abandonné.

Et te le rappelles-tu, Zarathoustra ? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse et qu’elle t’entraîna loin de toi-même, lorsqu’elle disait avec un méchant murmure : « Parles et brise-toi ! »
lorsqu’elle te faisait regretter toute ton attente et tout ton silence et qu’elle décourageait ton humble courage, cela, c’était être abandonné. »

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NIETZSCHE

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Celui qui voudrait tout comprendre auprès des hommes, celui-là devrait tout agresser. Mais pour cela j’ai les mains trop propres.
Déjà que je n’aime pas à respirer même leur haleine ; hélas que m’a-t-il fallu vivre si longtemps dans leur bruit et leur souffle fétide !
Ô bienheureux silence autour de moi ! Ô senteurs pures autour de moi ! Ô comme ce silence m’inspire d’aspirer à pleins poumons ! Ô comme il écoute, ce silence bienheureux !

Mais là, en bas, – tout discourt, on n’y entend plus rien. On a beau annoncer sa sagesse au son des cloches : les épiciers du marché en couvriront le son du tintement de leurs sons !
Tout discourt chez eux, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe dans l’eau, rien ne tombe plus dans des puits profonds.
Tout chez eux discourt, rien ne réussit plus, ni s’achève. Tout caquète, qui donc veut encore rester tranquille sur le nid et couver des œufs ?
Tout chez eux discourt, tout est délayé en mots. Et ce qui hier était trop dur encore pour le temps et la dent du temps : cela pend, aujourd’hui, appartient aux trompettes de rues et à d’autres papillons.

Ô être humain, être étrange que tu es ! Toi qui es vacarme dans des ruelles obscures ! Te voilà maintenant derrière moi, à nouveau, – mon plus grand danger est derrière moi.
C’est dans les ménagements et la pitié qu’a toujours résidé mon plus grand danger ; et tout être humain veut qu’on le ménage et qu’on le souffre.
Avec des vérités contenues, la main un peu folle et le cœur fou de quelque chose et riche des petits mensonges de la pitié, – voilà comme j’ai toujours vécu au milieu des hommes.
J’étais assis au milieu d’eux, déguisé, prêt à me méconnaître pour que je les supporte et aimant à me le répéter : « Sot que tu es, tu ne connais pas les hommes ! »

On désapprend ce qu’on sait des hommes quand on vit parmi les hommes – qu’ont à y chercher les yeux qui voient loin et qui désirent voir loin ?
Et quand ils me méconnaissaient : moi, bouffon que j’étais, je les en épargnais pour cela plus que moi-même : habitué que j’étais à la dureté à l’égard de moi-même et me vengeant souvent encore sur moi-même de ces ménagements.

Tout piqué, évidé, par des mouches venimeuses, pareil à la pierre creusée par beaucoup de gouttes de méchanceté, j’étais assis parmi eux et me persuadais par-dessus le marché : « Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse ! »

C’est surtout ceux qui se nomment « les bons » que je trouvai être les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence, ils mentent en toute innocence ; comment pourraient-ils être justes à mon encontre ?

Celui qui vit parmi les bons, à celui-là la pitié apprend à mentir. La pitié rend l’air lourd à toutes les âmes libres. La bêtise des bons, en effet, est insondable.

Me cacher moi et ma richesse, – c’est cela que j’ai appris là en bas : car j’y ai trouvé chacun, en outre, pauvre en esprit. Ce fut le mensonge de ma pitié de savoir ce qu’il en est de chacun d’eux,
de voir et de sentir en chacun ce qui était pour eux assez d’esprit et de qui était pour eux trop d’esprit !
Leurs sages, pleins de raideur : je les appelai sages et non raides, – c’est ainsi que j’ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs : je les appelai chercheurs et savants, – c’est ainsi que j’ai appris à échanger les mots.
Les fossoyeurs attrapent des maladies en creuseant. Sous de vieux gravats dorment des miasmes malsains. On ne doit pas remuer le bourbier. On doit vivre sur les montagnes.

C’est les narines bienheureuses que je respire à nouveau la liberté de la montagne! Enfin mon nez est délivré de l’odeur de tout l’être humain !
Chatouillée de souffles, d’airs coupants comme si elle l’était de vins pétillants, mon âme éternue, elle éternue et se dit, pleine d’allégresse à elle-même : « A ta santé ! »

Ainsi parlait Zarathoustra.

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CELINE

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La maladie du monde c’est l’insensibilité – Pour sortir de cette hantise je m’y prends comme je peux – Prière de brutes, Sermons de brutes… La Tripe mène le monde – Là au moins Rabelais est net…

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Si les gens sont si méchants, c’est peut-être parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs.

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ALLEZ DIRE A GAUCHE :

La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas.

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ALLEZ DIRE A DROITE :

Les vraies guerres sont celles dont on ne sort pas.

***

Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille…

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La poésie héroïque possède sans résistance ceux qui ne vont pas à la guerre et mieux encore ceux que la guerre est en train d’enrichir énormément. C’est régulier.

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SPECIALE DEDICACE A MANO SOLO

Tout le bateau-mouche était que gifles… c’était l’éducation d’alors !.. beignes, coups de pied au cul… maintenant c’est énorme évolué… l’enfant est « complexe et mimi » …

D’un château l’autre

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L’enseignement européen – l’Université est encore masochiste, héritière des traditions conventionnelles. Ce qui n’est pas profondément emmerdant ne vaut pas tripette à ses yeux, n’est pas sérieux.

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La guerre, sans conteste, porte aux ovaires.

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On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu…. Ca venait des profondeurs et c’était arrivé.

Voyage

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VIVE LA F(R)ANGE!

La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins de monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.

Voyage

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PREMIER DEGRE, SECOND DEGRE, TROISIEME DEGRE.. etc.

La France hélas existe plus, comme équipe. C’est une mascarade de Jean-Foutre haineux, froussards, archi-menteurs, doubleurs, tripleurs, voleurs.

à Albert Paraz

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DIS-SOLUTION

Ce qu’ils ont fabriqué comme chienlit sur le cadavre de cette nation, la dissolution d’une patrie c’est aussi grouillant qu’un cadavre.

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HMM ! LA BONNE CUISINE !

Le «canard au sang » est illustre et le « Français au sang » donc ! Même procédé ! La presse! Le feu ! Mlle Jeanne d’Arc y a passé ! On en parle encore ! On se pourlèche ! Canarde de Rouen !

Féérie

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LE PEUPLE vs/ « LES_GENS »

Crever pour le peuple oui – quand on voudra – où on voudra, non pas pour cette tourbe haineuse, mesquine, pluridivisée, inconsciente, vaine, patriotards alcooliques et fainéants mentalement jusqu’au délire.

À Elie Faure

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MANGER DU SUCRE

Les Français se foutent pas mal de leurs écrivains, ils ont à faire dérailler les trains, condamner à mort les « collaborateurs » et attendre les bateaux de « chocolats » d’Amérique.

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ET INVERSEMENT

Certes ce journaliste américain a bien vu et bien noté la ridicule impuissance française – La paralysie par l’argutie la forme – Et puis tout d’un coup ces furies d’assassinats – St Barthélémy 89, 48, 71, 45… La sauvagerie celtique après les discours – Race légère et dure disait Voltaire. Trop d’esprit pas assez de cœur ni de raison – surtout de raison politique !

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AH LES MAQUEREAUX !

Sous la botte allemande jamais le théâtre français n’a été si luxuriant – Ils avaient le fétichisme de la culture française – Claudel, Cocteau, Mauriac, Colette et tous les autres ont été littéralement choyés par les nazis – Ils ne s’en vantent pas ! On dirait que toute la France a été à Buchenwald. Quel cabotinage ! Quelle farce !

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AMOUR VACHE

Nous devenons fascistes. Tant pis – Ce peuple l’aura voulu – IL LE VEUT. Il aime la trique.

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LA PITIE C’EST BON POUR LES CHIENS ?

Oh pour les Polacks que de larmes ! Volapucs, crypto valaques, mexico carabes… Ils peuvent plus dormir, d’un rien qui manque à ces archi-étrangers. Mais que Dubois Duraton Vergogne pourissent dix ans, vingt ans, à fond de fosse, aux Traves du diable, voilà qui est joliment tapé !… Qui satisfait bien les consciences, sommeils et Droits de l’Hommes !

Rivarol

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LE JOUR DU GRAND PARDON LES POULES AURONT DES DENTS

L’amnistie n’est qu’une escroquerie électorale très prévue… ! Ces gens ne vont pas se déjuger ! Il faut dix ans pour une amnistie. On jugeait encore et sec en 80 les communards ! La France a le cul facile mais pas le cœur. La mauvaise foi est sa Foi. Rien à chiquer.

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« UN AMOUR EXIGEANT », COMME DIRAIT L’AUTRE

Mais depuis 44, treize années, jamais vu passer une seule liste pour l’amnistie générale… Comme quoi c’était Dieu impossible que les Français pensent à autre chose que d’être encore un peu plus vaches indéfectiblement féroces pour leurs nationaux dans le malheur !…

Rivarol

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LA MERE, PLUS FORTE QUE LA GUILLOTINE

Sous le couperet, ma mère m’aurait grondé pour avoir oublié mon foulard. Elle n’en ratait jamais une ma mère pour essayer de me faire croire que le monde était bénin et qu’elle avait bien fait de me concevoir. C’est le grand subterfuge de l’incurie maternelle, cette Providence supposée.

Voyage

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DES SALADES POUR LES VEAUX

On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n’ont pas tenu devant l’existence. On est tombé dans des salades qu’étaient plus affreuses l’une que l’autre.

Guignol’s band

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LES INCONVENIENTS SANS LES AVANTAGES

On parle souvent des illusions, qu’elles perdent la jeunesse. On l’a perdue sans illusions, la jeunesse !… Encore des histoires !…

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C’EST UN CONCEPT !

Il n’y a personne à gauche, voilà la vérité. La pensée socialiste, LE PLAISIR socialiste n’est pas né – on parle de lui c’est tout – S’il y avait un plaisir de gauche il y aurait un corps.

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AH LES SALES BOURGEOIS !

Le monde nouveau, communo-bourgeois, sermonneux, tartufe infini, automobiliste, alcoolique, bâfreur, cancéreux, connaît que deux angoisses : « son cul ? son compte ? » le reste, s’il s’en fout ! Prolos Plutos réunis ! Parfaitement d’accord !…

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CHUTZPAH

… Pour qu’on vous croye raisonnable, rien de tel que de posséder un sacré culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c’est la majorité qui décrète de ce qui est fou et de ce qui ne l’est pas.

Voyage

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MESSAGE PERSONNEL : Méfiez-vous de ceux qui font main-basse sur les fous (psychanalystes aussi bien que fanatismes religieux). Les folies sont les grands réservoirs de toute spiritualité.

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SOUVIENS-TOI DE LA LUTTE DES CLASSES, CAMARADE

Le vrai rideau de fer c’est entre les riches et les miteux… les questions d’idées sont vétilles entre égales fortunes…

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LA REINE MORTE

Tout s’achète en réalité on ne fusille on n’emprisonne guère que les pauvres.

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L’INFAMIE DEPORTEE SUR LA SAGESSE – REVOLUTION !
Jamais pauvreté n’a été aussi infamante qu’aujourd’hui ! La justice ? La diplomatie ? Bazars ! Tout est à vendre !

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LE TRIBUNAL DES HOMMES ou LA GEHENNE

La loi, c’est le grand « Luna Park » de la douleur. Quand le miteux se laisse saisir par elle, on l’entend encore crier des siècles et des siècles après.

Voyage

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MENTEZ, MENTEZ ! CROYEZ-MOI !

On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu’on la sait, à commencer par la sienne.

Hommage à Zola

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« HENRI, POURQUOI N’AIMES-TU PAS LES FEMMES ? ♪
HENRI, HENRI, HENRI C’EST PAS GENTIL !
– PARCE QU’ELLES FONT TROP DE DRAMES !
ET DE CHICHIS…
– HENRI C’EST PAS GENTIL !»
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Ce sont les gâtés de ce monde qui ont besoin du piment de la polémique et de la tragédie ! Dans notre état : les raisins sont trop verts ! L’honneur l’horreur nous on en crève !

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BIENTÖT IL Y AURA UNE POLICE DES RÊVES… OUPS ! ELLE EST DEJÀ LÀ !

A nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n’atteint pas, n’atteint pas encore ! Car enfin c’est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l’existence, c’est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l’autre. C’est une dictature qui nous est due.

Hommage à Zola

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UN ARGUMENT CONTRE LA PARABOLE DU SEMEUR

Et alors ! C’est pas une religion, mon petit Janine, la vie. Vous devriez le savoir ! C’est un bagne ! Faut pas essayer d’habiller les murs en églises… il y a des chaînes partout…

L’Eglise

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LA PHYSIQUE QUANTIQUE : LOLILOL !

L’humanité perd beaucoup de temps à regarder au dehors d’elle. Les choses importantes, Mosaïc, vois-tu, celles qui durent, se dirigent de dedans…

L’Eglise

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ENIVREZ-VOUS, ENIVREZ-VOUS ! QU’IL DISAIT.

La vérité dans ce monde, hein, c’est la mort ! La vie, c’est une ivresse, un mensonge. C’est délicat et bien indispensable. On ment comme on respire.

L’Eglise

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L’EXPERIENCE, C’EST CE QU’ON PARVIENT A COMPRENDRE A TRAVERS L’EXPERIENCE

C’est des filigranes la vie, ce qu’est écrit net c’est pas grand’chose, c’est la transparence qui compte… la dentelle du Temps comme on dit…

Féérie

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LA FUREUR DE VIVRE

Je me prenais pour un idéaliste, c’est ainsi qu’on appelle ses propres petits instincts habillés en grands mots.

Voyage

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L’HOMME N’AURA DE RECOMPENSE QU’A TRAVERS SES OEUVRES
(DIEU EGALEMENT)

Je ne veux pas être le premier parmi les hommes. Je veux être le premier au boulot – Les hommes je les emmerde tous, ce qu’ils disent n’a aucun sens – Il faut se donner entièrement à la chose en soi. Ni au peuple – ni au Crédit Lyonnais. A personne.

À Elie Faure

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CHARGER LA BÊTE

On sabote toujours les vivants… on a mal le sens de la vie… comme j’en ai moi des remords intimes !… Courtial… Follet… Elisabeth… Edith…. Janine… C’est autre chose que cent ans de prison… Saloperie que je suis…

Féérie

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SAUVER LES OEUVRES !

Bravo si je plais à Staline ! Un tyran mon vieux et vite ! Qui protège les Arts et les Artistes : un Borgia ! Un Tamerlan ! Mais un Louis XIV par quelque côté !

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CF : L’HOMME MEDIOCRE PAR ERNEST HELLO

« Ah oui, Céline !… il est dans notre cave !… il en sortira dans mille ans !… » personne parlera plus français dans mille ans ! Eh con d’Achille ! Tenez c’est comme la dentelle !… j’ai vu mourir la dentelle…

D’un château l’autre

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MON AMIE LA ROSE…

La beauté, au moins, on sait que ça meurt, et comme ça, on sait que ça existe…

L’Eglise

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C’est plus difficile de renoncer à l’amour qu’à la vie. On passe son temps à tuer ou à adorer en ce monde et cela tout ensemble. « Je te hais ! Je t’adore ! » On se défend, on s’entretient, on repasse sa vie au bipède du siècle suivant, avec frénésie, à tout prix, comme si c’était formidablement agréable de se continuer, comme si ça allait nous rendre, au bout du compte, éternels. Envie de s’embrasser malgré tout, comme on se gratte.

Voyage

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L’amour c’est comme l’alcool, plus on est impuissant et saoul et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits.

Voyage

Goncourt toujours ! ♥

Les extraits qui suivent sont issus (comme tous ceux qui les précèdent sur ce blog) des Mémoires de la vie littéraire (Journal), tome 1.

–La Normandie est le pays de tous les poncifs: l’architecture gothique,
le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit.

* * * * *

–Balzac a supérieurement compris la mère dans BÉATRIX, dans LES PARENTS
PAUVRES, etc. Les petites pudeurs n’existent pas pour les mères: elles
sont, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une
mère est tombée chez moi, un matin, me demander où était son fils, en me
disant qu’elle irait le chercher n’importe où! – On devine le n’importe où.

* * * * *

–C’est un malheur pour voyager en France d’être Français. L’aile du
poulet d’une table d’hôte va toujours à l’Anglais. Et pourquoi? C’est
qu’un Anglais ne regarde pas le garçon comme un homme, et que tout
domestique qui se sent considéré comme un être humain, méprise celui qui
le regarde ainsi.

* * * * *

–En France, la femme se perd bien plus par le romanesque que par
l’obscénité de ce qu’elle lit.

* * * * *

_6 janvier_.–Dîné avec Flaubert à Croisset. Il travaille décidément
quatorze heures par jour. Ce n’est plus du travail: c’est la Trappe. La
princesse lui a écrit de nous, au sujet de notre préface: «Ils ont dit la
vérité, c’est un crime!»

* * * * *

Au Japon, le monstre est partout. C’est le décor et presque le mobilier de
la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier,
le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il
grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde
de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l’image habituelle,
familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette
d’art sur notre cheminée: et qui sait, si ce peuple artiste n’a pas là son
idéal?

* * * * *

–Pourquoi pas un ordre du jour à la Mairie pour les belles actions
civiles, comme à la caserne pour les actions d’éclat?

* * * * *

–L’avarice des gens très riches de ce temps-ci a découvert une jolie
hypocrisie: la simplicité des goûts. Les millionnaires parlent de la
jouissance de dîner au bouillon Duval et de porter des sabots à la
campagne.

* * * * *

_15 janvier_.–Dîner Magny.

Taine proclame que tous les hommes de talent sont des produits de leurs
milieux. Nous soutenons le contraire. Où trouvez-vous, lui disons-nous, la
racine de l’exotisme de Chateaubriand: c’est un ananas poussé dans une
caserne! Gautier vient à notre appui, et soutient pour son compte que la
cervelle d’un artiste est la même du temps des Pharaons que maintenant.
Quant aux bourgeois, qu’il appelle des _néants fluides_, il se peut que
leur cervelle se soit modifiée, mais ça n’a pas d’importance.

* * * * *

–Se trouver en hiver, dans un endroit ami, entre des murs familiers, au
milieu de choses habituées au toucher distrait de vos doigts, sur un
fauteuil fait à votre corps, dans la lumière voilée de la lampe, près de
la chaleur apaisée d’une cheminée qui a brûlé tout le jour, et causer là,
à l’heure où l’esprit échappe au travail et se sauve de la journée; causer
avec des personnes sympathiques, avec des hommes, des femmes souriant à ce
que vous dites; se livrer et se détendre; écouter et répondre; donner son
attention aux autres ou la leur prendre; les confesser ou se raconter;
toucher à tout ce qu’atteint la parole; s’amuser du jour présent, juger le
journal, remuer le passé, comme si l’on tisonnait l’histoire, faire
jaillir au frottement de la contradiction adoucie d’un: _Mon cher_,
l’étincelle, la flamme ou le rire des mots; laisser gaminer un paradoxe,
jouer sa raison, courir sa cervelle; regarder se mêler ou se séparer, sous
la discussion, le courant des natures et des tempéraments; voir ses
paroles passer sur l’expression des visages, et surprendre le nez en l’air
d’une faiseuse de tapisserie, sentir son pouls s’élever comme sous une
petite fièvre et l’animation légère d’un bien-être capiteux; s’échapper de
soi, s’abandonner, se répandre dans ce qu’on a de spirituel, de convaincu,
de tendre, de caressant ou d’indigné; avoir la sensation de cette
communication électrique qui fait passer votre idée dans les idées, qui
vous écoutent; jouir des sympathies qui paraissent s’enlacer à vos paroles
et pressent vos pensées, comme avec la chaleur d’une poignée de main;
s’épanouir dans cette expansion de tous, et devant cette ouverture du fond
de chacun; goûter ce plaisir enivrant de la fusion et de la mêlée des âmes
dans la communion des esprits: la conversation,–c’est un des meilleurs
bonheurs de la vie, le seul peut-être qui la fasse tout à fait oublier,
qui suspende le temps et les heures de la nuit avec son charme pur et
passionnant!

Et quelle joie de nature égale cette joie de société que l’homme se fait ?

* * * * *

–Tous les observateurs sont tristes et doivent l’être. Ils regardent
vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout
ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal
est la sérénité mélancolique.

* * * * *

–Il y a de la pacotille dans l’humanité, des gens fabriqués à la grosse,
avec la moitié d’un sens, le quart d’une conscience. On les dirait nés
après ces grandes rafles de vivants, au moyen âge, où des hommes
naissaient inachevés, avec un œil ou quatre doigts, comme si la Nature,
dans le grand coup de feu d’une fourniture, pressée de recréer et de
livrer à heure fixe, bâclait de l’humanité.

* * * * *

–Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau
de musée.

* * * * *

–Les époques et les pays où la vie est bon marché, sont gais. Une des
grandes causes de tristesse de notre société, c’est l’excès du prix des
choses, et la bataille secrète de chacun avec l’équilibre de son budget.

* * * * *

–La méchanceté dans l’amour, que cette méchanceté soit physique ou morale,
est le signe de la fin des sociétés.

* * * * *

–Le journal a tué le salon, le public a succédé à la société.

* * * * *

–Le XIXe siècle est à la fois le siècle de la Vérité et de la Blague.
Jamais on n’a plus menti ni plus cherché le vrai.

* * * * *

–L’assassinat politique est la mise en jeu du plus grand sentiment
héroïque des temps modernes. Et quand il réussit, n’est-ce pas très
souvent l’économie d’une révolution par le dévouement d’un seul? Et enfin,
l’assassin politique, n’est-ce pas un monsieur qui se met à la place du
bon Dieu, volant pour signer l’histoire d’un temps, la griffe de la
Providence?

* * * * *

–Mauvais temps pour nous que ces temps. La prétendue immoralité de nos
œuvres nous dessert auprès de l’hypocrisie du public, et la moralité de
nos personnes nous rend suspects au pouvoir.

* * * * *

–Il y a du raisonneur de l’ancienne comédie dans le médecin moderne.

* * * * *

–J’ai rarement vu à un amateur l’air amusé par l’art d’une chose. Tous me
rappellent toujours un peu celui-là, qui passait sa vie à étudier des
dessins anciens. Il n’en avait jamais vu un seul,–il ne regardait que les
marques.

* * * * *

_8 février_.–A une soirée chez la princesse Mathilde.

Ce que j’aime surtout dans la musique: ce sont les femmes qui l’écoutent.

Elles sont là, comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des
immobilités de rêve, que chatouille, par instants, l’effleurement d’un
frisson.

Toutes, en écoutant, prennent la tête d’expression de leur figure. Leur
physionomie se lève et peu à peu rayonne d’une tendre extase. Leurs yeux
se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté où montent
au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un
battement pâmé, une palpitation mourante, comme l’aile d’un oiseau blessé;
d’autres glissent d’une main amollie dans le creux d’une jupe; et d’autres
rebroussent, avec leurs branches d’ivoire, un vague sourire heureux sur de
toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement
entr’ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole.

Pas une femme n’ose presque regarder la musique en face. Beaucoup, la tête
inclinée sur l’épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui
leur parlerait à l’oreille; et celles-ci, laissant tomber l’ombre de leur
menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond
d’elles.

Par moments, la note douloureusement raclée sur un violoncelle, fait
tressaillir leur engourdissement ravi; et des pâleurs d’une seconde, des
diaphanéités d’un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui
frémit; suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles
semblent boire, de tout leur corps, le chant et l’émotion des instruments.

La messe de l’amour!–on dirait que la musique est cela pour la femme.

* * * * *

–Demander à une œuvre d’art qu’elle serve à quelque chose: c’est avoir à
peu près les idées de cet homme qui avait fait du «Naufrage de la Méduse»
un tableau à horloge, et mis l’heure dans la voile.

* * * * *

–L’amour moderne, ce n’est plus l’amour sain, presque hygiénique du bon
temps. Nous avons bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos
aspirations. Elle est pour nous le nid et l’autel de toutes sortes de
sensations douloureuses, aiguës, poignantes, délirantes; en elle et par
elle, nous voulons satisfaire l’insatiable et l’effréné qui est en nous.
Nous ne savons plus tout bêtement et simplement être heureux avec une
femme.

* * * * *

–Il y a un Beau, un beau ennuyeux, qui ressemble à un _pensum_ du Beau.

* * * * *

–De grands événements sont souvent confiés à de petits hommes, comme ces
diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins.

* * * * *

–Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd’hui, s’étonnent de la grandeur et de la magie de ce mot avant 1787: le Roi. Ils croient que cet amour du Roi n’était que la bassesse des peuples. Le Roi était simplement la religion populaire de ce temps-là, comme la Patrie est la religion nationale de ce temps-ci. Et peut-être, quand les chemins de fer auront rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il viendra un jour où cette religion du XIXe siècle paraîtra presque aussi étroite et petite que l’autre.

* * * * *

_25 février_.–C’est le _nil admirari_ en marbre, que le garçon de café.
Le nimbe d’un Jésus à Emmaüs cerclerait la tête d’un dîneur ou bien le
truc d’une féerie enlèverait tout à coup la robe d’une femme, qu’il
continuerait à servir la femme, comme si elle était habillée, où le dîneur
comme s’il était un simple mortel.

* * * * *

–Quelle ironie! Les gens d’esprit, de génie, se tuant toute leur vie pour
cette grosse bête de public, tout en méprisant, au fond de leur cœur,
chaque imbécile qui le compose.

* * * * *

–Ce soir, une jeune fille me disait qu’elle avait commencé à écrire un
journal, et qu’elle s’était arrêtée, par peur de l’entraînement de cette
causerie confidentielle avec elle-même. La femme a comme une pudeur de se
voir toute et de regarder au fond d’elle.

* * * * *

–Les assemblées, les compagnies, les sociétés peuvent toujours moins
qu’un homme. Toutes les grandes choses de la pensée, du travail, sont
faites par l’effort individuel, aussi bien que toutes les grandes choses
de la volonté. Le voyageur réussit là, où les expéditions échouent, et ce
sont toujours des explorateurs solitaires, un Caillé, un Barth, un
Livingstone, qui conquièrent l’inconnu de la terre.

* * * * *

–C’est une remarque juste, que l’homme commence à rechercher dans la
maîtresse, l’aspect coquin, l’air _mauvaise p…_ tandis que, plus tard,
il est attiré par l’expression de la bonté chez la même femme, comme s’il
cherchait à mettre la figure du mariage, dans le concubinage.

* * * * *

_14 mars_.–Aujourd’hui, j’entends pour la première fois, Girardin sortir
de ses petites phrases axiomatiques, de ses monosyllabes ironiques, de son
mutisme ordinaire.

Il expose son système de la liberté illimitée de la presse, avec une verve
froide, une ténacité humoristique, un sang-froid vraiment curieux dans la
riposte. Avec son système, il affirme tuer, et l’affirmation me semble
juste, deux partis sur trois dans l’opposition: les journaux légitimistes
sombrant dans le nombre des feuilles paraissant, et l’orléanisme mourant
de ce qu’il n’a plus rien à demander;–l’orléanisme auquel il porte par
là-dessus un coup tout à fait mortel, en faisant racheter par le
gouvernement les charges de notaires, d’avoués, d’agents de change, et de
toutes ces fonctions privilégiées, faisant des charges libres et
accessibles à toute la jeunesse, qui est le grand appoint du parti. Quant
au républicanisme opposant, il lui semble que la demi-liberté dont il
jouit, fait parfaitement son jeu, et il se demande si l’immense diffusion
de l’hostilité ne lui nuirait pas. En somme, c’est l’idée de l’innocuité
du poison pris à haute dose.

* * * * *

–Saint-Victor me contait ce mot d’un très illustre juif, auquel un ami
demandait, à la fin d’un dîner où l’on avait largement bu; demandait,
pourquoi étant si riche, il travaillait comme un nègre à le devenir encore
plus:

«Ah! vous ne connaissez pas la jouissance de sentir, sous ses bottes, des
tas de chrétiens!» répondait le très illustre juif.

* * * * *

–Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le
tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l’arme de la dent,
de l’estomac, de l’appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas
chômer un instant l’activité de la machine; et sur cette prédominance du
système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme
inébranlable aux secousses d’imagination du nerveux, aux chocs de la
passion du sanguin.

* * * * *

–Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de
la médecine.

* * * * *

_9 avril_.–Chez Magny.

Aujourd’hui Taine parle, d’une manière très intéressante, de longues
heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de
fagots, un squelette recouvert d’une lustrine, une armoire pour serrer les
vêtements, un lit, deux chaises. C’était la chambre d’un ami, d’un élève
en médecine, d’un interne d’hôpital d’enfants, lequel s’était voué à des
recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand
avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.

Là, dans cette chambre et d’autres pareilles, Taine dit que les plus
hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles
agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence,
enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d’une jeunesse qui ne
vit pas, qui ne s’amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine
et de sa génération n’a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une
espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l’analyse,
au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu’à s’armer pour la
conquête de la société! Ainsi, n’ayant pas vécu de la vie humaine, ne
s’étant point mêlée à l’homme et à la femme, et ayant cherché à tout
deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout
des critiques.

Au milieu de l’exposition de sa vie de travail et de privation d’amour,
dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette:
«Tout cela est une théorie du renoncement stupide… La femme, prise comme
purgation physique ne vous débarrasse pas de l’aspiration idéale… Plus
on se dépense, plus on acquiert… Moi, par exemple, j’ai fait faire une
bifurcation à l’école du romantisme, à l’école de la pâleur et des
crevés… Je n’étais pas fort du tout. J’ai écrit à Lecour de venir chez
moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les
bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m’a un peu _tubé_ comme
ça… «Ce n’est pas impossible», m’a-t-il dit… Tous les jours, je me
suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles
de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite…
J’avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l’ai
renvoyée. J’ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l’ai soumise à
mon régime, bordeaux, gigot, haltères… Voilà, et j’ai amené avec un coup
de poing sur une tête de Turc–et encore sur une tête de Turc neuve–j’ai
amené 520… Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour
défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses
entrailles–un gaillard, n’est-ce pas?–n’a jamais pu arriver qu’à 480.»

* * * *

–Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui, comme tous les
livres de vrais maîtres, donnent, à leur lecture, une espèce de petite
fièvre cérébrale.

* * * * *

_17 avril._–On a beaucoup parlé de la domesticité, de la platitude basse
des nobles. On n’avait pas eu encore le loisir dans ce temps, de faire la
comparaison avec la domesticité des gens de petite bourgeoisie ou de
peuple auprès d’une influence, auprès d’un monsieur qui peut servir à leur
carrière, par exemple d’un artiste comme *** auprès d’un surintendant des
Beaux-Arts. Il faut le voir se faufiler à côté de lui à table; applaudir
d’un gros rire tout ce qu’il dit, le caresser pour ainsi dire de la
servilité de son attention, et de toute son épaisse personne.

Le seul changement est que peut-être les nouveaux domestiques, dans leur
service, manquent de grâce.

* * * * *

–La pire débauche est celle des femmes froides, les apathiques sont des
louves.

* * * * *

–Une femme, suprêmement maigre, les yeux profonds, le bleu de l’œil très
clair dans l’effacement tendre des sourcils, un grand front, des tempes
ramifiées de veinules bleuâtres, la bouche non sensuelle, la bouche
_sentimentale_… Il y a des femmes qui ressemblent à une âme.

* * * * *

–Je dîne chez Philippe. Il y a là, à côté de nous, à une table, un
famille bourgeoise avec trois enfants et une petite bonne. Cela me reporte
à du vieux temps. Un peu de mon enfance m’est revenu, un souvenir de ces
voyages, où la nourrice (qui avait élevé mon frère) mangeait avec nous.
Oui, une habitude du passé, qui, certains jours, faisait entrer le
domestique dans la famille. Cela s’en va comme tant d’autres choses.

Le domestique, dans notre société d’égalité, n’est plus qu’un paria à
gages, une mécanique à faire le ménage, que les maîtres n’associent plus à
leur humanité.

* * [A SUIVRE…] * *

Non mais à lire, quoi !

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La chair est réactionnaire

Par Maximilien Friche

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Dans ce monde d’après la dérégulation sexuelle, les plus incarnés resteront les réactionnaires, ceux qui acceptent de continuer à être ce terrain où s’affrontent le bien et le mal. Réécoutons le titre « Voyou » de Fauve ≠

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 .

Voilà ! C’est exactement ça.

Ah ! je suis quand même bien-contente que quelqu’un d’autre l’écrive à ma place.

Les évidences qui nous crèvent tout-personnellement les yeux, sont bien souvent les plus difficiles à démontrer soi-même.

Mais si, bien sûr, que les évidences ont besoin d’être démontrées…

Citations choisies : Journal Goncourts, 1er tome _ 1ère salve.

#Un Roi sans divertissement

Un fou que j’ai connu répétait à tout moment d’un air de se faire porter en terre : « Oui, il faut que je m’amuse. »

#Hystérie

La religion pour la femme n’est pas la discipline à laquelle l’homme se soumet ; c’est un épanchement romanesque. C’est dans les jeunes filles un exutoire licite, une permission d’exaltation, une autorisation d’avoir des aventures mystiques ; et si les confesseurs sont trop doux, trop humains, elles se jettent aux sévères, qui remplacent la vie bourgeoise par une vie d’émotions factices, par un martyre qui donne aux martyrisées, à leurs yeux même, quelque chose d’intéressant et de surhumain.

#Ave Caesar, morituri te salutant

Les anciens avaient le plaisir grand, leurs distractions étaient le cirque, les combats des animaux, la vraie mort des hommes, les exécutions des martyrs sur une large échelle. Les lampions de leurs illuminations étaient des chrétiens résineux.
Nos pauvres distractions, c’est de trembler pour la colonne vertébrale d’un équilibriste, qui ne tombe jamais, l’entorse d’une Saqui, qui vit toujours quatre-vingt ans ; notre Cirque dramatique : un poignard qui rentre, des émotions faites avec du blanc. Et la plus grande monstruosité qu’un Musset puisse faire, c’est de lancer une bouteille d’eau de Seltz dans la gorge d’une fille de bordel.

#Heureux les simples d’esprit

« Il croit à Dieu, à la Vierge, au système constitutionnel, à la vertu des hommes, à L’Ecole de France, à la pudeur des femmes, à l’Institut, à l’économie politique ! »

#Au suivant !

Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes !

#Dada

Nous avons causé de l’idéal, ce ver rongeur du cerveau – l’idéal, « ce tableau que nous peignons avec notre sang » (Hoffmann). La résignation du C’est ma faute lui est encore revenue : « Pourquoi nous éprendre de l’inréel, de l’insaisissable ? Pourquoi ne pas prendre un but à portée de notre main ? Quelque désir satisfaisable, un dada qu’on puisse enfourcher. Par exemple, être collectionneur, c’est un charmant dada de bonheur. Il y avait encore la religion, jadis ; oh ! Le magnifique dada ! Mais c’est empaillé maintenant… Mais il faut avoir une vocation pour tous ces dadas-là. Tenez ! ces bourgeois qui viennent ici le dimanche et qui rient si fort, je les envie. Ou encore le dada de Corot : c’est un brave homme, qui cherche des tons fins et qui les trouve ! Il est heureux. Ca lui suffit.

« Et pour l’amour, que nous exigeons de choses de la vie ! Nous demandons à nos maîtresses d’être honnêtes et coquines ! Nous leur demandons d’avoir tous les vices et toutes les vertus !… Nous sommes tous des fous. Des fleurs qui sentent, le plaisir qui est, la femme belle, nous ne les savourons pas. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… Mais être raisonnable, est-ce vivre ? »

#Perfectionniste

Il est dans toutes les boutiques d’art et de littérature, une cheville ouvrière, qui est un bourgeois stupide, ignare et prétentieux, un homme qui fait tout, qui brouille tout, qui touche à tout, comme le Polichinelle napolitain dont nous parlait Palizzi, l’autre soir. Par exemple, à l’ILLUSTRATION, un nommé Falempin, qui peut bien avoir avancé la mort de Valentin. Ce Falempin remet des yeux aux bois* de Gavarni [*des dessins gravés sur des planches en bois pour faire des estampes, NDLA]. Un jour, on lui apporte des bois de Delacroix : « Vous voyez bien ça ? Ils les imprimeront comme ils voudront, mais je n’y retoucherai pas ! »

#Hygiène

La sauvagerie est nécessaire tous les quatre ou cinq cents ans, pour retremper le monde. Le monde mourrait de civilisation. Quand les estomacs sont pleins et que les hommes ne peuvent plus baiser, il leur tombe des bougres de six pieds, du Nord. Maintenant il n’y a plus de sauvages, ce seront les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d’années. On appellera ça la Révolution sociale.

#Les deux choses les plus importantes

La loi moderne, le Code, n’a oublié que deux choses : l’honneur et la fortune. Pas un mot de l’arbitrage de l’honneur, le duel, que la justice condamne ou absout par interprétation et sans textes précis. – La fortune, aujourd’hui presque toute dans les opérations de bourse, de courtage, d’agiotage, de coulisse ou d’agence de change, n’a pas été prévue davantage : nulle réglementation de ces trafics journaliers, les tribunaux incompétents pour toute transaction de Bourse, l’agent de change recevant sans donner reçu.

#Aristocratie des banquiers

L’égalité de 89 est un mensonge ; la non-égalité avant 89 était une injustice, mais une injustice faite au profit, très généralement, des gens bien élevés. Aujourd’hui, c’est l’aristocratie des gens qui ne le sont pas, l’aristocratie des banquiers, des agents de change, des marchands. Il viendra un temps où Paris demandera une loi contre l’insolence de ces derniers… J’étais assis à la Taverne à côté de trois grands charabias, des vendeurs de bric-à-brac, à loyer de dix mille francs, d’anciens Auvergnats dans la crasse encore de leur vieux cuivre : ils vous étourdissent et vous insultent même au besoin.

#Inconfort dans la mort

C’est une chose singulière qu’à mesure que le confortable de la vie augmente, le confortable de la mort disparaît. Jamais la mort n’a été mieux traitée, mieux soignée, mieux respectée que par les peuples antiques, Egyptiens, etc. Aujourd’hui : une voirie…

#Vérité

Le réalisme naît et éclate alors que le daguerréotype et la photographie démontrent combien l’art diffère du vrai.

[LA SUITE PLUS TARD – besoin de temps pour ça]

Elitisme vs. Tyranie du nombre – (variations)

 

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AUTISME

Il suffit de faire une recherche sur les symptômes autistiques, pour découvrir qu’à présent l’autisme n’est plus seulement l’apanage d’une poignée de demi-légumes et de grands malades. Grâce au syndrome dit d’Asperger, on en trouve maintenant qui sont rock-star ou surfers sponsorisés par Quicksilver. De toute évidence l’autisme s’est démocratisé. Plus encore, je crois qu’on peut dire qu’il est devenu /tendance/… Les mères hipster se pressent chez le psychiatre dans l’espoir qu’il diagnostique leur enfant ! Muni d’un diagnostic d’Asperger, un gosse normal un peu en retard devient comme par magie une sorte de diamant brut que l’on se doit absolument d’apprendre à tailler. C’est le moyen pour les ambitieuses d’éviter jusqu’à la pensée d’avoir engendré un être ordinaire. Avoir un enfant différent est aussi une astuce comme une autre, à l’heure où les femmes sont sommées de devenir, comme les hommes, des Stakhanov de synthèse – pour celles qui n’ont pas encore la vocation de mères indignes – de revaloriser socialement leur désir de passer un peu plus de temps que la moyenne à pouponner. Idem pour les jeunes gens sans avenir qui auraient pu en avoir un. Aujourd’hui on n’est plus un geek-à-sa-maman qui sent le renfermé et la sueur – ça ne se fait plus, ça madame – on est un surdoué en bourgeon, qui vit dans son « palace mental » et qui n’arrive malencontreusement pas à éclore. Il faut positiver. On n’est plus un petit-bourgeois psychorigide, aux yeux rivés sur un labeur répétitif quelconque, rempli de petites idées étriquées et de préjugés matérialistes, on est quelqu’un qu’un mal secret et mystérieux empêche de s’épanouir comme il devrait, en un mot un génie qui s’ignore. En toute simplicité.

Des U.S.A nous vient la vogue des maladies mentales pour-tous. Des psychiatres américains augmentent actuellement chaque année une sorte de néo-dictionnaire pseudomédical  – le DSM IV, ouvrage en ligne – qui s’acharne à ranger l’intégralité des caractères humains possibles-et-imaginables dans de petites cases pathologiques. Ce que nous appelions auparavant, tout simplement, « la personnalité », est devenu dans l’esprit de ces gens : « les troubles de la personnalité ». On suppose alors qu’un individu sain serait totalement dépourvu de personnalité… Une enveloppe vide, souriante, sans peurs et sans reproches… Un psychotique, peut-être ? On n’arrive même plus à se représenter intellectuellement ce que pourrait être un homme sain, désormais. Mais le fond de l’affaire, le voilà : c’est qu’aujourd’hui plus personne n’a le droit de prétendre être un homme sain ; ce serait discriminant à l’égard de ceux qui ne le sont pas, comprenez-vous.

Le docteur Knock n’aurait pu imaginer qu’un jour les médecins auraient à leur disposition un outil pareil, même dans ses rêves les plus fous. Quand le personnage de fiction créé par Jules Romain disait : « Un homme sain est un malade qui s’ignore« , il s’amusait encore à faire preuve de la plus monstrueuse mauvaise foi. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple, du gourou Raël, il avait évidemment conscience d’instrumentaliser les peurs des gens pour garnir son compte en banque. A l’époque, on appelait cela un charlatan. Aujourd’hui, vous avez outre-atlantique des gens qui ont développé les moyens supposément scientifiques de faire gober des cachetons et de vendre des séances de soins à tout le monde, absolument tout le monde qui habite sur la terre, et personne n’ose pointer du doigt qu’il y a là trop d’intérêts financiers (et lobbystiques) en jeu pour que l’affaire soit 100% honnête.

Oh, je comprends bien les bonnes intentions qui motivent les « scientifiques » à l’origine de ces nouvelles trouvailles : leur but final est que tout le monde, et plus seulement les personnes malades, ait potentiellement accès à la compassion. Parce que la compassion soulage les peines, apaise les colères, diminue les angoisses, favorise la paix sociale, enfin.

Que plus personne ne se retrouve seul face à lui-même et à ses singularités… Que plus une seule personne différente au monde ne pâtisse de sa différence, ne se croie unique dans sa différence, mais que chacun comprenne que tout le monde est différent… que la différence est la seule norme possible. Et que toutes les personnes différentes se sachent entourée, sachent qu’elle ont quelque part des semblables, des frères, organisés en associations, qui ne demandent qu’à les accueillir en leur sein. Car ensemble les différents ne sont plus pauvres, non ; ils sont riches de leurs différences. C’est cela.

Qu’il n’y ait surtout plus un seul étrange étranger sur cette terre, mais que chacun puisse trouver et réintégrer la communauté de souffrants à laquelle, de toute éternité, il appartient. Que plus personne n’ait honte d’être anormal, que chacun comprenne que l’anormalité seule est la règle. Que toute personne en mal d’intégration sociale puisse en appeler à la vindicte des responsables qui défendent la catégorie de marginaux injustement discriminés à laquelle il appartient forcément – et si cette catégorie n’existe pas encore, qu’il lui soit donné les moyens de la créer. Que toute personne se croyant plus normale que les autres ait affaire aux lobbyistes des minorités opprimées qu’elle opprime forcément lorsqu’elle se croit au-dessus des lois qui veulent que personne ne soit au-dessus de personne… etc.

Que la prétention inouïe de l’homme qui se prétend sain et normal et qui pointe du doigt ceux qui ne le sont pas, enfin, soit écrasée comme l’ennemi n°1 de la paix sociale.

La société-de-compassion désire cela, aussi : que personne au monde ne puisse plus prétendre n’avoir pas besoin d’aide… de son aide.

Aussi angoissante soit-elle, une telle conception de ce qu’est à amenée, à terme, à devenir la société occidentale, n’est qu’une conséquence logique de la systématisation à l’échelle planétaire de la vision communautariste à l’américaine… C’est une vision idéale, pavée de bons sentiments, de nature idéologique, qui repose comme toutes les idéologies sur une utopie qui veut notre bien.

La solution finale de ces idéologues : tous les mécontents auront accès à la compassion organisée – et médicalisée – de la Matrice sociale. Il n’y aura plus de mécontents.

Vous avez un problème ? La société ne peut en être tenue pour responsable. Au contraire la société, qui est ontologiquement bienveillante, va vous aider à trouver la raison du problème en vous-même. A l’intérieur, très profondément à l’intérieur de vous-même…

Autarchy

Dans le meilleur des mondes possibles, l’Anarchie n’est plus une théorie politique, c’est une maladie.

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Et s’il y avait un homme, un marginal – un anormal, oui si vous voulez ! – qui ne désirait pas se soigner ?

Dans ce monde-là qui est le meilleur des mondes possibles, que penser du pauvre type lambda – cet être infime & infirme, imparfait, infiniment imparfait – qui n’a pas honte de lui-même ? … qui n’ira donc jamais consulter un médecin pour devenir un idéal d‘homme moderne adapté ? … qui ne fantasme pas sur le powerman successful & bien dans sa peau ? … qui combattra plutôt les médecins qui voudront le guérir de son imperfection ?

Que penser de celui qui chérit et révère l’imperfection dans l’homme ? … qui pense qu’il faut la respecter et non pas chercher à la réduire, même par des moyens détournés ? … la révérer comme un mystère sacré, qui nous dépasse et dont la raison d’être doit fondamentalement nous demeurer impénétrable ?

Que penser de celui qui aime sincèrement être différent – qui aime la différence pour la différence (en référence à l’art pour l’art) et non être différent pour être comme tout le monde – … de celui pour qui il s’agit d’un signe de distinction, d’une fleur à sa boutonnière, et non de quelque chose qui doit inspirer la pitié, être pris en charge par des soignants ou représenter un potentiel fond de commerce ? … de celui qui préférera toujours rester foncièrement incompris de Dieu et des hommes, étranger au monde, plutôt que de finir explosé en tête de gondole dans le grand supermarché aux idées ?

Que faire de celui n’est, réellement, tellement pas comme tout le monde, qu’il n’éprouvera jamais le besoin de faire valoir aux yeux du monde le caractère d’exception qu’il porte en lui, malgré lui ? … qu’il n’aura pas le réflexe de se réclamer à corps et à cri de ce qu’il est, parce qu’il n’aura jamais éprouvé le besoin de parvenir: parce qu’il sera déjà, parce qu’il se contentera d’être ? … de celui qui ne songera pas à faire de ses blessures un argument d’auto-promotion, parce qu’un trésor intérieur n’est pas un tapin ? … ni une excuse pour ses insuffisances, parce qu’il se moquera bien d’avoir des insuffisances ? … ni à s’en justifier devant un médecin, parce que lorsqu’on n’est coupable de rien, on n’a pas à se présenter devant un tribunal ? … ni à s’en venger sur autrui, parce que de tant de bassesse sa petite fleur mourrait empoisonnée ?

Dans quel dossier classer celui qui apprécie tant de se sentir exceptionnel qu’il ne voudra jamais rencontrer ses supposés semblables, ni même admettre en avoir ?

Que faire de celui qui jugera sévèrement ses concitoyens de vouloir à tout prix guérir de leur inadaptation sociale, au lieu de se retourner intellectuellement contre une société qui, objectivement, les traite comme des idiots et des fous lorsqu’ils sont simplement pauvres, faibles et isolés ?

Dans quelle petite case communautaire, enfin, ranger celui qui préfèrera toujours fréquenter des gens qui lui posent des problèmes parce qu’ils ne lui ressemblent pas, que de former une communauté combattante avec ses supposés « semblables », c’est-à-dire des gens qui s’acharneront à toujours vouloir être d’accord avec lui et ne l’encourageront jamais qu’à suivre bêtement sa pente naturelle ? Comment traiter celui qui ne peut physiquement pas devenir communautariste, tout simplement parce qu’il ne supporte pas la compagnie des personnes qui lui ressemblent, et qu’il préfère s’amuser à voyager aux confins de lui-même aux côtés de personnes qui le fascinent parce qu’elles constituent pour lui la véritable altérité ?

Par quel bout prendre celui qui pense qu’il est stupide et aliénant, lorsqu’on a réellement un grave problème de santé qui fait souffrir, de vouloir s’entourer d’autres personnes qui partagent le même problème non pas pour s’en débarrasser, mais plutôt pour le défendre bec et ongle – défendre le droit de ce problème à exister – à exister et perdurer et lutter contre le bien-être et la normalité ?

Et que dire alors de celui qui est convaincu que lorsque des personnes marginale gagnent à former des communautés d’autodéfense intellectuelle, cela veut dire précisément que ce ne sont pas des malades mentaux ? – En effet, un vrai malade mental est quelqu’un qui a perdu la raison : or il n’y a théoriquement aucune raison d’offrir à quelqu’un qui a perdu la raison, une tribune pour s’exprimer.

Quelle liberté d’expression, dans la Nouvelle Société Compassionnelle(TM), pour celui qui pense que les inventions du type « Syndrome Asperger » sont des armes mises par les médecins à la disposition du pouvoir, pour médicaliser un maximum de gens dont le seul défaut à l’origine était d’être prédisposés aux questionnements philosophique et métaphysiques ? Acceptera-t-on encore, dans quelques années, qu’un homme vienne dire aux militants de l’autisme-étendu, qu’il est profondément offensant de ranger des gens intelligents, plus intelligents que la moyenne – des nerds, des geeks – que leur intelligence devrait normalement conduire à contester un ordre établi (a.k.a le règne sans partage des médiocres, l’égalitarisme forcené, la tyrannie du nombre), qui les ridiculise et les brime – des gens qu’au siècle dernier on aurait simplement qualifiés de poètes, de rêveurs, de penseurs, qui au M-A ou dans l’antiquité auraient embrassé la carrière monastique, seraient devenus philosophes ou ermites -, dans la case infamante des gens à qui il manque une case ?

Celui-là, dans l’Utopia qui vient, il y a des chance qu’il soit crucifié dans les règles de l’art. En vérité je vous le dis.

***

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GENDER THEORIES

Un enfant, c’est fragile. C’est un être en devenir, donc par définition pas encore totalement déterminé. Les enfants sont des individus hautement suggestionnables, relativement faciles à enrégimenter, tout simplement parce qu’ils sont à l’âge de la vie où l’on obéit encore à des maîtres…

Les enfants, mêmes s’ils donnent parfois l’impression (fausse) d’avoir la tête dure ou d’être rétifs à la discipline, en réalité sont avant tout en quête de maîtres. Ce n’est que plus tardivement (à partir de l’adolescence) que les individus en viennent se construire en contradiction avec les représentants de l’autorité. Les enfants recherchent avant tout à s’attirer la bienveillance, la protection, du représentant de l’ordre et du détenteur du pouvoir, pour la même raison qui conduit l’embryon à s’accrocher de toutes ses forces à la matrice. Ils ont besoin de recevoir les mythes fondateurs de la société dans laquelle ils vivent, pour en intégrer les codes. Ils ne sont pas encore à l’âge où l’on conteste les codes de la société, ils en sont à celui où on les acquière. Il n’y a pas à se demander si cela est bien ou mal, leur besoin d’adaptation n’est pas une question éthique, c’est une question vitale. Et même si cela doit passer par la croyance en des mensonges, ils ont besoin de partager des croyances communément partagées ; c’est pourquoi d’ailleurs on leur fait croire au Père Noël. Le temps de l’enfance est celui des vérités révélées, des convictions solides, des certitudes qui réconfortent.

N’y a-t-il pas à craindre que des idéologues, en s’emparant de l’éducation, abusent d’un tel état de fait ? – Quand on ne peut pas convaincre un peuple d’adultes, on peut encore le faire avec un peuple d’enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont les électeurs de demain.

Cela étant, le problème majeur que posent des programmes scolaires destinés à des enfants entre 6 et 11 ans lorsqu’ils intègrent une part d’initiation à la sexualité, c’est qu’ils risquent tout simplement de perturber le développement sexuel de l’enfant. Car les enfants en âge d’aller à l’école élémentaire ne sont pas en âge d’entrer en contact avec leur désir sexuel. Ils ont mieux à faire à ce stade de leur développement, et une sexualisation trop précoce serait plutôt de nature à perturber le bon déroulement de leur scolarité. Que les enseignements qu’on leur dispense soient mensongers ou non, cela est assez secondaire, au final. Ce n’est pas le plus grave dans cette affaire. Le noyau du scandale consiste à prendre sciemment le risque d’induire des déviances et des perversions chez les petits en leur demandant d’éprouver du plaisir sexuel.

Car on ne peut connaître l’orientation sexuelle d’une personne que si l’on sait d’ors et déjà de quelle manière elle accède au désir, n’est-ce pas ? Or, avant la puberté, ces questionnements n’ont tout simplement pas lieu d’être. Encore moins sous l’impulsion d’un enseignant ! – Un être normalement constitué ne devrait être confronté pour la première fois à la question de ses préférences sexuelles qu’à l’occasion de ses premiers émois : lorsqu’il tombe pour la première fois amoureux ! Un agent mandaté par l’état pour fournir à celui-ci des données statistiques, non seulement ne devrait pas aussi facilement être habilité à enquêter sur l’intimité la plus secrète de ses jeunes citoyens – il y a là une inquisition malsaine, inappropriée, qui relève d’ors et déjà de l’abus de faiblesse lorsqu’il s’agit de l’intimité de mineurs, mise à nu dans une salle de classe, dans le cadre de la scolarisation obligatoire -, mais devrait s’abstenir purement et simplement d’employer de telles méthodes si l’emploi de ces méthodes, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comporte un risque majeur d’influencer les résultats.

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ALTRUISME

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. »

Qu’entend-on par là : un esprit ouvert ? Être ouvert à la discussion, n’est-ce pas suffisant ?

J’en connais qui sont fêlés du cigare… parfaitement ignorants des conventions sociales, absolument dépourvus de préjugés et de limites : ce sont de la chair à gourous, vous pouvez leur faire gober n’importe quoi ! Il est bien beau d’être ouvert d’esprit, encore faut-il en avoir un ! Un esprit dénué d’a-priori et de croyances est un esprit qui n’a jamais été formé pour penser. A quoi sert-il de convaincre un esprit qui ne pense pas ? A quoi sert-il de discuter avec quelqu’un qui n’a pas les moyens intellectuels de s’opposer ?

Doit-on accorder davantage à un interlocuteur que le droit d’être compris ? Et si ce que l’on comprend d’autrui déplaît, jusqu’à quel point la civilité commande-t-elle qu’on suspende son jugement ?

J’admets avoir un peu tendance à accaparer la parole lorsqu’on me la donne – c’est mon grand défaut, sans doute – cependant je crois aussi, malgré tout, être quelqu’un qui écoute. Je n’aime pas les gens a-priori, mais j’aime quand même les étudier et les comprendre. La psychologie est un art qui demande certaines prédispositions empathiques… Comment savoir écouter les gens pourrait-il changer d’un iota à mon sentiment instinctif de défiance à leur sujet ? – Bien au contraire, à mesure que je mûris et que je comprends mieux le monde, je m’en défie davantage ! Je ne crains pas de le dire : il faut se méfier des gens, et en particulier des gens en général [le particulier étant toujours infiniment moins nuisible que le général].

A présent, un peu d’honnêteté, s’il vous plait… se méfier des gens, qui ne le fait pas ? Celui qui ne le fait pas – c’est un être rare – est forcément de mon avis. Parce que chaque jour que Dieu fait, on lui donne lieu de s’en mordre les doigts ! Qu’il est dangereux d’accorder à n’importe qui la confiance aveugle qu’on n’accorde jamais, même aux amis les plus intimes, sans prendre le risque qu’ils nous exposent à la moquerie, au ridicule, à la trahison… Qu’il est périlleux d’aborder son prochain comme un proche !

On me dit que mon pessimisme m’expose à rompre toute possibilité de relation avec autrui… Toute ? Non.  – Quiconque veut se mettre à mes côtés contre les « gens en général », contre le vulgaire et le divers, le peut. La terre entière pourrait être mon amie si elle partait comme moi du principe que les gens sont des nuisibles – c’est-à-dire que nous sommes tous potentiellement des nuisibles lorsque nous nous comportons comme des moutons. Les deux paradigmes suivants, protéger le salut de son âme au moyen d’une gangue de scepticisme de bon aloi et être capable d’éprouver de l’amitié, n’ont rien à voir entre eux. Les esprits pratiques, se faisant de la nécessité de frayer avec tout le monde une idée toute utilitaire, ceux qui n’attendent rien de surhumain de la nature humaine – c’est-à-dire les mentalités machiavéliques – sont tellement plus sociables que les autres… Ô combien !

En revanche, si vous devez vous rendre sur la place du marché, la généreuse empathie, la grande miséricorde, ne sont pas forcément des atouts. Sur le champ de foire, surtout renoncez à faire valoir votre belle âme : on ne vous en donnera pas un bon prix ! Car le commerce des âmes n’est pas celui des biens.

Ayez seulement, par-devant, l’air de vous désintéresser du sort d’autrui – vous perdez l’estime des gens superficiels, qui se paient de la publicité de la bonté. Par derrière, cachez une main tendue, toujours au service de celui qui la mérite, alors soyez certain que vous vous ferez un certain nombre d’ennemis mortels. Car chez ceux qui se vantent toute la sainte journée de vouloir le bien de leur prochain, la plupart n’est là que pour le tondre. Celui qui n’est pas dans ce cas, par sa seule existence, a le pouvoir de démasquer les autres. Ces autres le sentent.

L’homme en qui il reste une flamme, un cœur en éveil, au milieu du grand capharnaüm social aliénant, pour défendre l’homme de cœur, en lui-même comme en autrui, n’est pas celui qui s’annonce et démontre sa force cachée en de vains bavardages… L’homme de grande valeur connaît rarement sa valeur, c’est le feu de l’action qui le révèle, c’est au pied du mur qu’il se relève des affronts divers qui sont son lot quotidien et ce sont ses actions dans l’histoire qui prouvent qu’il existe.

Ce en quoi je crois, en matière de politique, c’est qu’il faudrait toujours se tenir prêt à éventuellement s’interposer entre la foule et un bouc-émissaire de service, quel qu’il soit par ailleurs, et d’où qu’il vienne… Or ces saintes dispositions d’esprit ne servent strictement à rien au jour le jour, dans le monde de fourmis dans lequel nous vivons, lorsqu’il s’agit de ménager la chèvre et le chou pour s’allouer une place au soleil.

Ce sont des pesanteurs invalidantes, pour celui qui n’a pas encore sa pitance assurée, que la méfiance à l’égard des comportements moutonniers, le dédain des idées communément admises et l’amour de l’exception… Pourtant, il n’y a rien en quoi je puisse croire, si de telles valeurs ne sont plus défendues par personne.

La seule bonté qui m’importe, c’est la bonté qu’on réserve exclusivement à l’humanité qui se trouve à l’intérieur de l’homme. Et s’il doit y avoir une haine – et il doit y avoir une haine – c’est la haine de la Bête. La Bête qui est prête à surgir, toujours, et en chacun de nous. Ma conscience de ces choses est viscérale. Je ne prône pas la tolérance – puisque je ne vois pas au nom de quel idéal supérieur on pourrait me forcer à tolérer en mon prochain tout ce qui est vil et ignoble. Et si je sais que mon point de vue est le bon, c’est parce qu’il ne peut l’être que par-delà toute les idéologies.

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TRAVAIL

« Nous mourrons intellectuellement de notre prospérité, nous nous tuons le cœur et l’âme pour avoir l’estomac plein. Or c’est la sensibilité, le moteur de l’intelligence. La raison est juste sa machinerie. Tant que nous éteindrons notre sensibilité pour nous « intégrer » à un monde du travail (=un monde social) toujours plus vide de sens, moutonnier et aliénant, et cela à seule fin de nous procurer une vie petite-bourgeoise uniquement centrée sur la consommation mesquine, nous continuerons à repousser les limites de notre stupidité. »

« Il est bien-évident que l’idée d’un gouvernement mondial apparaît tout de suite lorsqu’on se plaint du fait que l’économie mondialisée ne rencontre aucune instance de régulation supérieure à celle des nations. En cela il était totalement prévisible qu’elle s’impose aussi dans la vision/le système mental des altermondialistes d’extrême-gauche. – Sous-entendu : et pas seulement dans le cerveau (tout aussi systématiste) des libéraux de droite bon teint. »

« Ils se sont endurcis pour maintenir un niveau de vie bourgeois à leur famille, ils pourraient vendre en secret des femmes, des armes ou de la drogue, s’il le fallait, pour conserver leur appartenance à la caste des occidentaux qui partent en vacance aux Seychelles et possèdent un joli loft en centre-ville ou un pavillon de banlieue cossue avec jardin. Mais ils ne se sont pas endurcis parce qu’ils risquaient leur peau. Ils ressemblent en cela au père de la famille de Ligonnès, qui a tué sa famille lorsqu’il a perdu son emploi. Il aurait pu les emmener vivre à la cambrousse, où la vie est moins chère, envisager de donner une orange à ses gosses pour la Noël (comme on faisait autrefois quand on ne pouvait faire autrement), de perdre une partie de leurs fréquentations – faux amis de golf, de bridge et de messe. Mais il ne l’a pas fait. »

« Il est débilitant de mettre son honneur dans sa poche pour accéder – en rampant – à l’un de ces emplois de garçon-de-bureau, dépourvus d’utilité intrinsèque et de sens, dont le nouveau secteur tertiaire a le secret, et cela à seule fin de conserver un niveau de vie « middle class » – c’est-à-dire petit-bourgeois – dont le seul horizon, le seul idéal, est la consommation de denrées industrielles à la mode et la préservation des apparences de l’intégration à un certain modèle social « vu à la TV ». Je constate amèrement qu’on ne sera débarrassé de ce cauchemar-là que le jour où il sera devenu impossible à la majorité des occidentaux issus de la classe moyenne de préserver ces dites apparences… »

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REPUBLICANISME

« Personne n’a défendu la République au point de croire que ceux qui nous gouvernent sont systématiquement honnêtes et que les élus, leur clientèle et leurs valets des médias ne bénéficient pas d’un traitement de faveur. Simplement, pourquoi les abus de l’oligarchie qui règne en France (et ailleurs) devrait-elle nous faire haïr les principes républicains ? »

« A vouloir conserver aux dépens d’autrui les petits privilèges qu’ils ont grappillé grâce à la démocratie, les roturiers d’hier qui sont l’oligarchie actuelle, chient allègrement sur la démocratie. La démocratie pour eux est un moyen de parvenir, non une fin en soi. Ce sont les parasites de la démocratie. Je n’ai jamais dit autre chose.

La démocratie est un régime qui est fait pour un peuple qui apparemment n’existe pas : un peuple qui serait composé d’individus qui feraient passer l’intérêt général devant leur intérêt propre. Si ce peuple existait, ce serait un bon régime, mais comme il n’existe pas, le régime démocratique est devenu la tyrannie du nombre. »

« Socrate le formulait ainsi : « Je suis un idéal, je suis un symbole. Je suis le citoyen idéal, et cependant non représentatif, sur lequel reposent les fondements d’Athènes, qui n’est pourtant pas une cité idéale, mais une vraie cité. Je veux donc être nourri à l’intérieur du Temple de Zeus, sur l’Acropole, à l’égal des Dieux, avec les statues. » C’était éminemment drôle. On ne sait toujours pas exactement s’il plaisantait. A quel degré il fallait prendre ses propos. On l’a tué pour ces mots.

Le christianisme doit beaucoup à Platon – lequel doit tout à Socrate. »

Montage

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

Les lieux de pouvoir rendus accessibles à tous, cela ne peut vouloir dire qu’on les a rendus accessibles à « n’importe qui ». Celui qui dirige une nation ne peut être n’importe qui : c’est un élu. Le « n’importe qui » accédant au pouvoir par la grâce du Saint esprit, sans qu’on puisse questionner les raisons pour lesquelles il s’y trouve, encore une fois, du point de vue du républicain, c’est justement le Prince de droit divin. Il faut donc que contrairement au Prince, l’élu d’une démocratie le soit pour des raisons rationnelles et objectives : il faut que contrairement au roi, l’élu d’une démocratie ait MERITE sa place. La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie.

C’est à cause de ça que j’ai toujours réclamé pour les autres comme pour moi-même le droit de dire : « Je suis meilleur que les autres ». Non, personne ne devrait jamais avoir honte de vouloir être meilleur que les autres. Et même s’il ne l’est pas, celui qui se vante d’une telle chose défend au moins le fait – en lui-même et pour lui-même – de vouloir être meilleur. Ce qui ne peut être mauvais en soi.

Voilà l’explication de l’image traditionnelle du « coq gaulois ». Sa fierté de vouloir être « le meilleur possible » n’est pas une question de vanité, mais avant tout de principe.

La médiocrité n’est paradoxalement pas compatible avec le système démocratique tel que les républicains originels, comme Victor Hugo, l’ont conçu. Hélas, tous les républicains d’aujourd’hui, et je dis bien tous, sont effroyablement médiocre.

Master mind

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JOYEUXNOËL !

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Un texte à livre :

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