Contre la musique

.Camille_Claudel
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JULES RENARD _ JOURNAL (19 mars 1895) :

Chez Claudel, dîner et soirée fantômatique. Sa sœur me dit :
— Vous me faites peur, monsieur Renard. Vous me ridiculiserez dans un de vos livres.
Son visage poudré ne s’anime que par les yeux et la bouche. Quelquefois, il semble mort. Elle hait la musique, le dit tout haut comme elle le pense, et son frère rage, le nez dans son assiette, et on sent ses mains se contracter de colère et ses jambes trembler sous la table.
Atelier traversé de poutres, avec des lanternes suspendues par des ficelles. Nous les allumons. Des portes d’armoires que Mlle Claudel a plaquées contre le mur. Des chandeliers où la bougie se plante sur une pointe de fer et qui peuvent servir de poignards, et des ébauches qui dorment sous leur linge. Et ce groupe de la valse où le couple semble vouloir se coucher et finir la danse par l’amour.
Je n’ai pas entendu un mot de ce que disait la mère. Et, pourtant, à chacune de nos paroles elle répondait, faisait sa petite réflexion pour elle seule, ou poussait un soupir.

Et le musicien(1) qui a vécu deux ans avec Claudel, et qui vient seulement d’apprendre que Claudel est un littérateur ! Presque un vieillard, aux cheveux rares, sans crâne, et doux, et bien élevé, qui vous serre les mains comme s’il voulait d’un seul coup prendre possession de toute votre sympathie. Il ne se fait pas prier pour jouer. Il attendait. Son violon dort au chaud dans des coussins brodés de palmes. Et il joue sans pose, les yeux fermés. Après un morceau, il dit : « Qu’est-ce que je vais vous jouer maintenant ? » Quand visiblement nous sommes un peu las, il dit : « Faut-il le remettre? », avec un air de dire : « Il faut donc le remettre ! »

Comparaison entre la musique et la littérature. Ces gens voudraient nous faire croire que leurs émotions sont plus complètes que les nôtres. Nous éprouvons tout ce que vous éprouvez, plus… Plus quoi ? Un petit plaisir sensuel, la griserie que donnerait un verre d’alcool. J’ai peine à croire que ce petit bonhomme à peine vivant aille plus loin, dans la jouissance de l’art, que Victor Hugo ou Lamartine, qui n’aimaient pas la musique.

(1)On ne sait pas de qui il s’agit, nulle part auparavant il n’a été question d’un musicien. Encore un passage caviardé par la jalouse Marinette, sans doute.

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GONCOURT _ JOURNAL, tome 2. (1891 ) :

De , Gautier saute à la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui n’aimons tout au plus que la musique militaire : « Eh bien ! ça me fait grand plaisir, ce que vous me dites là… Je suis comme vous. Je préfère le silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique, mais ça m’est absolument égal…»

« C’est tout de même curieux que tous les écrivains de ce tempsci soient comme cela. Balzac l’exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine luimême, qui est un piano à vendre ou à louer, l’a en horreur… Il n’y a que quelques peintres qui ont ce goût. »

 « En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plainchant… Ce Gounod est un pur âne. Il y a au second acte deux chœurs de Juives et de Sabéennes qui caquettent auprès d’une piscine, avant de se laver le derrière. Eh bien ! c’est gentil ce chœur, mais voilà tout. Et la salle a respiré et l’on a fait un ah ! de soulagement, tant le reste est embêtant… Verdi, vous me demandez ce que c’est. Eh bien ! Verdi, c’est un Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l’idée en musique, quand les paroles étaient tristes, de faire trou trou trou au lieu de tra tra tra. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton. Rossini n’y manquerait pas. C’est lui qui, dans SÉMIRAMIDE, fait entrer l’ombre de Ninus sur un air de valse ravissant… Voilà tout son génie en musique, à Verdi. »

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Goncourt toujours ! ♥

Les extraits qui suivent sont issus (comme tous ceux qui les précèdent sur ce blog) des Mémoires de la vie littéraire (Journal), tome 1.

–La Normandie est le pays de tous les poncifs: l’architecture gothique,
le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit.

* * * * *

–Balzac a supérieurement compris la mère dans BÉATRIX, dans LES PARENTS
PAUVRES, etc. Les petites pudeurs n’existent pas pour les mères: elles
sont, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une
mère est tombée chez moi, un matin, me demander où était son fils, en me
disant qu’elle irait le chercher n’importe où! – On devine le n’importe où.

* * * * *

–C’est un malheur pour voyager en France d’être Français. L’aile du
poulet d’une table d’hôte va toujours à l’Anglais. Et pourquoi? C’est
qu’un Anglais ne regarde pas le garçon comme un homme, et que tout
domestique qui se sent considéré comme un être humain, méprise celui qui
le regarde ainsi.

* * * * *

–En France, la femme se perd bien plus par le romanesque que par
l’obscénité de ce qu’elle lit.

* * * * *

_6 janvier_.–Dîné avec Flaubert à Croisset. Il travaille décidément
quatorze heures par jour. Ce n’est plus du travail: c’est la Trappe. La
princesse lui a écrit de nous, au sujet de notre préface: «Ils ont dit la
vérité, c’est un crime!»

* * * * *

Au Japon, le monstre est partout. C’est le décor et presque le mobilier de
la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier,
le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il
grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde
de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l’image habituelle,
familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette
d’art sur notre cheminée: et qui sait, si ce peuple artiste n’a pas là son
idéal?

* * * * *

–Pourquoi pas un ordre du jour à la Mairie pour les belles actions
civiles, comme à la caserne pour les actions d’éclat?

* * * * *

–L’avarice des gens très riches de ce temps-ci a découvert une jolie
hypocrisie: la simplicité des goûts. Les millionnaires parlent de la
jouissance de dîner au bouillon Duval et de porter des sabots à la
campagne.

* * * * *

_15 janvier_.–Dîner Magny.

Taine proclame que tous les hommes de talent sont des produits de leurs
milieux. Nous soutenons le contraire. Où trouvez-vous, lui disons-nous, la
racine de l’exotisme de Chateaubriand: c’est un ananas poussé dans une
caserne! Gautier vient à notre appui, et soutient pour son compte que la
cervelle d’un artiste est la même du temps des Pharaons que maintenant.
Quant aux bourgeois, qu’il appelle des _néants fluides_, il se peut que
leur cervelle se soit modifiée, mais ça n’a pas d’importance.

* * * * *

–Se trouver en hiver, dans un endroit ami, entre des murs familiers, au
milieu de choses habituées au toucher distrait de vos doigts, sur un
fauteuil fait à votre corps, dans la lumière voilée de la lampe, près de
la chaleur apaisée d’une cheminée qui a brûlé tout le jour, et causer là,
à l’heure où l’esprit échappe au travail et se sauve de la journée; causer
avec des personnes sympathiques, avec des hommes, des femmes souriant à ce
que vous dites; se livrer et se détendre; écouter et répondre; donner son
attention aux autres ou la leur prendre; les confesser ou se raconter;
toucher à tout ce qu’atteint la parole; s’amuser du jour présent, juger le
journal, remuer le passé, comme si l’on tisonnait l’histoire, faire
jaillir au frottement de la contradiction adoucie d’un: _Mon cher_,
l’étincelle, la flamme ou le rire des mots; laisser gaminer un paradoxe,
jouer sa raison, courir sa cervelle; regarder se mêler ou se séparer, sous
la discussion, le courant des natures et des tempéraments; voir ses
paroles passer sur l’expression des visages, et surprendre le nez en l’air
d’une faiseuse de tapisserie, sentir son pouls s’élever comme sous une
petite fièvre et l’animation légère d’un bien-être capiteux; s’échapper de
soi, s’abandonner, se répandre dans ce qu’on a de spirituel, de convaincu,
de tendre, de caressant ou d’indigné; avoir la sensation de cette
communication électrique qui fait passer votre idée dans les idées, qui
vous écoutent; jouir des sympathies qui paraissent s’enlacer à vos paroles
et pressent vos pensées, comme avec la chaleur d’une poignée de main;
s’épanouir dans cette expansion de tous, et devant cette ouverture du fond
de chacun; goûter ce plaisir enivrant de la fusion et de la mêlée des âmes
dans la communion des esprits: la conversation,–c’est un des meilleurs
bonheurs de la vie, le seul peut-être qui la fasse tout à fait oublier,
qui suspende le temps et les heures de la nuit avec son charme pur et
passionnant!

Et quelle joie de nature égale cette joie de société que l’homme se fait ?

* * * * *

–Tous les observateurs sont tristes et doivent l’être. Ils regardent
vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout
ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal
est la sérénité mélancolique.

* * * * *

–Il y a de la pacotille dans l’humanité, des gens fabriqués à la grosse,
avec la moitié d’un sens, le quart d’une conscience. On les dirait nés
après ces grandes rafles de vivants, au moyen âge, où des hommes
naissaient inachevés, avec un œil ou quatre doigts, comme si la Nature,
dans le grand coup de feu d’une fourniture, pressée de recréer et de
livrer à heure fixe, bâclait de l’humanité.

* * * * *

–Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau
de musée.

* * * * *

–Les époques et les pays où la vie est bon marché, sont gais. Une des
grandes causes de tristesse de notre société, c’est l’excès du prix des
choses, et la bataille secrète de chacun avec l’équilibre de son budget.

* * * * *

–La méchanceté dans l’amour, que cette méchanceté soit physique ou morale,
est le signe de la fin des sociétés.

* * * * *

–Le journal a tué le salon, le public a succédé à la société.

* * * * *

–Le XIXe siècle est à la fois le siècle de la Vérité et de la Blague.
Jamais on n’a plus menti ni plus cherché le vrai.

* * * * *

–L’assassinat politique est la mise en jeu du plus grand sentiment
héroïque des temps modernes. Et quand il réussit, n’est-ce pas très
souvent l’économie d’une révolution par le dévouement d’un seul? Et enfin,
l’assassin politique, n’est-ce pas un monsieur qui se met à la place du
bon Dieu, volant pour signer l’histoire d’un temps, la griffe de la
Providence?

* * * * *

–Mauvais temps pour nous que ces temps. La prétendue immoralité de nos
œuvres nous dessert auprès de l’hypocrisie du public, et la moralité de
nos personnes nous rend suspects au pouvoir.

* * * * *

–Il y a du raisonneur de l’ancienne comédie dans le médecin moderne.

* * * * *

–J’ai rarement vu à un amateur l’air amusé par l’art d’une chose. Tous me
rappellent toujours un peu celui-là, qui passait sa vie à étudier des
dessins anciens. Il n’en avait jamais vu un seul,–il ne regardait que les
marques.

* * * * *

_8 février_.–A une soirée chez la princesse Mathilde.

Ce que j’aime surtout dans la musique: ce sont les femmes qui l’écoutent.

Elles sont là, comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des
immobilités de rêve, que chatouille, par instants, l’effleurement d’un
frisson.

Toutes, en écoutant, prennent la tête d’expression de leur figure. Leur
physionomie se lève et peu à peu rayonne d’une tendre extase. Leurs yeux
se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté où montent
au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un
battement pâmé, une palpitation mourante, comme l’aile d’un oiseau blessé;
d’autres glissent d’une main amollie dans le creux d’une jupe; et d’autres
rebroussent, avec leurs branches d’ivoire, un vague sourire heureux sur de
toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement
entr’ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole.

Pas une femme n’ose presque regarder la musique en face. Beaucoup, la tête
inclinée sur l’épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui
leur parlerait à l’oreille; et celles-ci, laissant tomber l’ombre de leur
menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond
d’elles.

Par moments, la note douloureusement raclée sur un violoncelle, fait
tressaillir leur engourdissement ravi; et des pâleurs d’une seconde, des
diaphanéités d’un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui
frémit; suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles
semblent boire, de tout leur corps, le chant et l’émotion des instruments.

La messe de l’amour!–on dirait que la musique est cela pour la femme.

* * * * *

–Demander à une œuvre d’art qu’elle serve à quelque chose: c’est avoir à
peu près les idées de cet homme qui avait fait du «Naufrage de la Méduse»
un tableau à horloge, et mis l’heure dans la voile.

* * * * *

–L’amour moderne, ce n’est plus l’amour sain, presque hygiénique du bon
temps. Nous avons bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos
aspirations. Elle est pour nous le nid et l’autel de toutes sortes de
sensations douloureuses, aiguës, poignantes, délirantes; en elle et par
elle, nous voulons satisfaire l’insatiable et l’effréné qui est en nous.
Nous ne savons plus tout bêtement et simplement être heureux avec une
femme.

* * * * *

–Il y a un Beau, un beau ennuyeux, qui ressemble à un _pensum_ du Beau.

* * * * *

–De grands événements sont souvent confiés à de petits hommes, comme ces
diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins.

* * * * *

–Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd’hui, s’étonnent de la grandeur et de la magie de ce mot avant 1787: le Roi. Ils croient que cet amour du Roi n’était que la bassesse des peuples. Le Roi était simplement la religion populaire de ce temps-là, comme la Patrie est la religion nationale de ce temps-ci. Et peut-être, quand les chemins de fer auront rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il viendra un jour où cette religion du XIXe siècle paraîtra presque aussi étroite et petite que l’autre.

* * * * *

_25 février_.–C’est le _nil admirari_ en marbre, que le garçon de café.
Le nimbe d’un Jésus à Emmaüs cerclerait la tête d’un dîneur ou bien le
truc d’une féerie enlèverait tout à coup la robe d’une femme, qu’il
continuerait à servir la femme, comme si elle était habillée, où le dîneur
comme s’il était un simple mortel.

* * * * *

–Quelle ironie! Les gens d’esprit, de génie, se tuant toute leur vie pour
cette grosse bête de public, tout en méprisant, au fond de leur cœur,
chaque imbécile qui le compose.

* * * * *

–Ce soir, une jeune fille me disait qu’elle avait commencé à écrire un
journal, et qu’elle s’était arrêtée, par peur de l’entraînement de cette
causerie confidentielle avec elle-même. La femme a comme une pudeur de se
voir toute et de regarder au fond d’elle.

* * * * *

–Les assemblées, les compagnies, les sociétés peuvent toujours moins
qu’un homme. Toutes les grandes choses de la pensée, du travail, sont
faites par l’effort individuel, aussi bien que toutes les grandes choses
de la volonté. Le voyageur réussit là, où les expéditions échouent, et ce
sont toujours des explorateurs solitaires, un Caillé, un Barth, un
Livingstone, qui conquièrent l’inconnu de la terre.

* * * * *

–C’est une remarque juste, que l’homme commence à rechercher dans la
maîtresse, l’aspect coquin, l’air _mauvaise p…_ tandis que, plus tard,
il est attiré par l’expression de la bonté chez la même femme, comme s’il
cherchait à mettre la figure du mariage, dans le concubinage.

* * * * *

_14 mars_.–Aujourd’hui, j’entends pour la première fois, Girardin sortir
de ses petites phrases axiomatiques, de ses monosyllabes ironiques, de son
mutisme ordinaire.

Il expose son système de la liberté illimitée de la presse, avec une verve
froide, une ténacité humoristique, un sang-froid vraiment curieux dans la
riposte. Avec son système, il affirme tuer, et l’affirmation me semble
juste, deux partis sur trois dans l’opposition: les journaux légitimistes
sombrant dans le nombre des feuilles paraissant, et l’orléanisme mourant
de ce qu’il n’a plus rien à demander;–l’orléanisme auquel il porte par
là-dessus un coup tout à fait mortel, en faisant racheter par le
gouvernement les charges de notaires, d’avoués, d’agents de change, et de
toutes ces fonctions privilégiées, faisant des charges libres et
accessibles à toute la jeunesse, qui est le grand appoint du parti. Quant
au républicanisme opposant, il lui semble que la demi-liberté dont il
jouit, fait parfaitement son jeu, et il se demande si l’immense diffusion
de l’hostilité ne lui nuirait pas. En somme, c’est l’idée de l’innocuité
du poison pris à haute dose.

* * * * *

–Saint-Victor me contait ce mot d’un très illustre juif, auquel un ami
demandait, à la fin d’un dîner où l’on avait largement bu; demandait,
pourquoi étant si riche, il travaillait comme un nègre à le devenir encore
plus:

«Ah! vous ne connaissez pas la jouissance de sentir, sous ses bottes, des
tas de chrétiens!» répondait le très illustre juif.

* * * * *

–Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le
tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l’arme de la dent,
de l’estomac, de l’appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas
chômer un instant l’activité de la machine; et sur cette prédominance du
système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme
inébranlable aux secousses d’imagination du nerveux, aux chocs de la
passion du sanguin.

* * * * *

–Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de
la médecine.

* * * * *

_9 avril_.–Chez Magny.

Aujourd’hui Taine parle, d’une manière très intéressante, de longues
heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de
fagots, un squelette recouvert d’une lustrine, une armoire pour serrer les
vêtements, un lit, deux chaises. C’était la chambre d’un ami, d’un élève
en médecine, d’un interne d’hôpital d’enfants, lequel s’était voué à des
recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand
avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.

Là, dans cette chambre et d’autres pareilles, Taine dit que les plus
hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles
agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence,
enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d’une jeunesse qui ne
vit pas, qui ne s’amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine
et de sa génération n’a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une
espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l’analyse,
au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu’à s’armer pour la
conquête de la société! Ainsi, n’ayant pas vécu de la vie humaine, ne
s’étant point mêlée à l’homme et à la femme, et ayant cherché à tout
deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout
des critiques.

Au milieu de l’exposition de sa vie de travail et de privation d’amour,
dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette:
«Tout cela est une théorie du renoncement stupide… La femme, prise comme
purgation physique ne vous débarrasse pas de l’aspiration idéale… Plus
on se dépense, plus on acquiert… Moi, par exemple, j’ai fait faire une
bifurcation à l’école du romantisme, à l’école de la pâleur et des
crevés… Je n’étais pas fort du tout. J’ai écrit à Lecour de venir chez
moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les
bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m’a un peu _tubé_ comme
ça… «Ce n’est pas impossible», m’a-t-il dit… Tous les jours, je me
suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles
de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite…
J’avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l’ai
renvoyée. J’ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l’ai soumise à
mon régime, bordeaux, gigot, haltères… Voilà, et j’ai amené avec un coup
de poing sur une tête de Turc–et encore sur une tête de Turc neuve–j’ai
amené 520… Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour
défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses
entrailles–un gaillard, n’est-ce pas?–n’a jamais pu arriver qu’à 480.»

* * * *

–Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui, comme tous les
livres de vrais maîtres, donnent, à leur lecture, une espèce de petite
fièvre cérébrale.

* * * * *

_17 avril._–On a beaucoup parlé de la domesticité, de la platitude basse
des nobles. On n’avait pas eu encore le loisir dans ce temps, de faire la
comparaison avec la domesticité des gens de petite bourgeoisie ou de
peuple auprès d’une influence, auprès d’un monsieur qui peut servir à leur
carrière, par exemple d’un artiste comme *** auprès d’un surintendant des
Beaux-Arts. Il faut le voir se faufiler à côté de lui à table; applaudir
d’un gros rire tout ce qu’il dit, le caresser pour ainsi dire de la
servilité de son attention, et de toute son épaisse personne.

Le seul changement est que peut-être les nouveaux domestiques, dans leur
service, manquent de grâce.

* * * * *

–La pire débauche est celle des femmes froides, les apathiques sont des
louves.

* * * * *

–Une femme, suprêmement maigre, les yeux profonds, le bleu de l’œil très
clair dans l’effacement tendre des sourcils, un grand front, des tempes
ramifiées de veinules bleuâtres, la bouche non sensuelle, la bouche
_sentimentale_… Il y a des femmes qui ressemblent à une âme.

* * * * *

–Je dîne chez Philippe. Il y a là, à côté de nous, à une table, un
famille bourgeoise avec trois enfants et une petite bonne. Cela me reporte
à du vieux temps. Un peu de mon enfance m’est revenu, un souvenir de ces
voyages, où la nourrice (qui avait élevé mon frère) mangeait avec nous.
Oui, une habitude du passé, qui, certains jours, faisait entrer le
domestique dans la famille. Cela s’en va comme tant d’autres choses.

Le domestique, dans notre société d’égalité, n’est plus qu’un paria à
gages, une mécanique à faire le ménage, que les maîtres n’associent plus à
leur humanité.

* * [A SUIVRE…] * *

Citations choisies : Journal Goncourts, 1er tome _ 1ère salve.

#Un Roi sans divertissement

Un fou que j’ai connu répétait à tout moment d’un air de se faire porter en terre : « Oui, il faut que je m’amuse. »

#Hystérie

La religion pour la femme n’est pas la discipline à laquelle l’homme se soumet ; c’est un épanchement romanesque. C’est dans les jeunes filles un exutoire licite, une permission d’exaltation, une autorisation d’avoir des aventures mystiques ; et si les confesseurs sont trop doux, trop humains, elles se jettent aux sévères, qui remplacent la vie bourgeoise par une vie d’émotions factices, par un martyre qui donne aux martyrisées, à leurs yeux même, quelque chose d’intéressant et de surhumain.

#Ave Caesar, morituri te salutant

Les anciens avaient le plaisir grand, leurs distractions étaient le cirque, les combats des animaux, la vraie mort des hommes, les exécutions des martyrs sur une large échelle. Les lampions de leurs illuminations étaient des chrétiens résineux.
Nos pauvres distractions, c’est de trembler pour la colonne vertébrale d’un équilibriste, qui ne tombe jamais, l’entorse d’une Saqui, qui vit toujours quatre-vingt ans ; notre Cirque dramatique : un poignard qui rentre, des émotions faites avec du blanc. Et la plus grande monstruosité qu’un Musset puisse faire, c’est de lancer une bouteille d’eau de Seltz dans la gorge d’une fille de bordel.

#Heureux les simples d’esprit

« Il croit à Dieu, à la Vierge, au système constitutionnel, à la vertu des hommes, à L’Ecole de France, à la pudeur des femmes, à l’Institut, à l’économie politique ! »

#Au suivant !

Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes !

#Dada

Nous avons causé de l’idéal, ce ver rongeur du cerveau – l’idéal, « ce tableau que nous peignons avec notre sang » (Hoffmann). La résignation du C’est ma faute lui est encore revenue : « Pourquoi nous éprendre de l’inréel, de l’insaisissable ? Pourquoi ne pas prendre un but à portée de notre main ? Quelque désir satisfaisable, un dada qu’on puisse enfourcher. Par exemple, être collectionneur, c’est un charmant dada de bonheur. Il y avait encore la religion, jadis ; oh ! Le magnifique dada ! Mais c’est empaillé maintenant… Mais il faut avoir une vocation pour tous ces dadas-là. Tenez ! ces bourgeois qui viennent ici le dimanche et qui rient si fort, je les envie. Ou encore le dada de Corot : c’est un brave homme, qui cherche des tons fins et qui les trouve ! Il est heureux. Ca lui suffit.

« Et pour l’amour, que nous exigeons de choses de la vie ! Nous demandons à nos maîtresses d’être honnêtes et coquines ! Nous leur demandons d’avoir tous les vices et toutes les vertus !… Nous sommes tous des fous. Des fleurs qui sentent, le plaisir qui est, la femme belle, nous ne les savourons pas. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… Mais être raisonnable, est-ce vivre ? »

#Perfectionniste

Il est dans toutes les boutiques d’art et de littérature, une cheville ouvrière, qui est un bourgeois stupide, ignare et prétentieux, un homme qui fait tout, qui brouille tout, qui touche à tout, comme le Polichinelle napolitain dont nous parlait Palizzi, l’autre soir. Par exemple, à l’ILLUSTRATION, un nommé Falempin, qui peut bien avoir avancé la mort de Valentin. Ce Falempin remet des yeux aux bois* de Gavarni [*des dessins gravés sur des planches en bois pour faire des estampes, NDLA]. Un jour, on lui apporte des bois de Delacroix : « Vous voyez bien ça ? Ils les imprimeront comme ils voudront, mais je n’y retoucherai pas ! »

#Hygiène

La sauvagerie est nécessaire tous les quatre ou cinq cents ans, pour retremper le monde. Le monde mourrait de civilisation. Quand les estomacs sont pleins et que les hommes ne peuvent plus baiser, il leur tombe des bougres de six pieds, du Nord. Maintenant il n’y a plus de sauvages, ce seront les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d’années. On appellera ça la Révolution sociale.

#Les deux choses les plus importantes

La loi moderne, le Code, n’a oublié que deux choses : l’honneur et la fortune. Pas un mot de l’arbitrage de l’honneur, le duel, que la justice condamne ou absout par interprétation et sans textes précis. – La fortune, aujourd’hui presque toute dans les opérations de bourse, de courtage, d’agiotage, de coulisse ou d’agence de change, n’a pas été prévue davantage : nulle réglementation de ces trafics journaliers, les tribunaux incompétents pour toute transaction de Bourse, l’agent de change recevant sans donner reçu.

#Aristocratie des banquiers

L’égalité de 89 est un mensonge ; la non-égalité avant 89 était une injustice, mais une injustice faite au profit, très généralement, des gens bien élevés. Aujourd’hui, c’est l’aristocratie des gens qui ne le sont pas, l’aristocratie des banquiers, des agents de change, des marchands. Il viendra un temps où Paris demandera une loi contre l’insolence de ces derniers… J’étais assis à la Taverne à côté de trois grands charabias, des vendeurs de bric-à-brac, à loyer de dix mille francs, d’anciens Auvergnats dans la crasse encore de leur vieux cuivre : ils vous étourdissent et vous insultent même au besoin.

#Inconfort dans la mort

C’est une chose singulière qu’à mesure que le confortable de la vie augmente, le confortable de la mort disparaît. Jamais la mort n’a été mieux traitée, mieux soignée, mieux respectée que par les peuples antiques, Egyptiens, etc. Aujourd’hui : une voirie…

#Vérité

Le réalisme naît et éclate alors que le daguerréotype et la photographie démontrent combien l’art diffère du vrai.

[LA SUITE PLUS TARD – besoin de temps pour ça]

Une certaine idée de la noblesse

Quand un jour j’ai dit, à moitié pour faire un mot, que je cherchais un homme, je pensais surtout à Diogène, on m’a de suite perçue comme une vamp’. On m’a prêté bien des passions tristes, on a fait sur mes ambitions bien des suppositions graveleuses, j’ai cru moi-même un temps que j’étais une moraliste, puis je me suis vue avec effroi récompenser la force brute. Heureusement, je crois à présent deviner ce que j’ai cherché tout ce temps. Ce que je cherchais chez autrui, c’était purement et simplement, la noblesse.

 

Celui-là ferait un livre curieux, donnerait de curieux documents à l’histoire humaine et française, qui récolterait et assemblerait simplement les traits des curieuses physionomies provinciales, qui passent sans laisser de trace. Oui, un Tallemant des Réaux qui, ici et là, noterait tout ce qu’il entendrait des physionomies singulières de la province, ferait un livre tout nouveau et précieux. Que de figures singulières, que de silhouettes, quels témoins d’excentricités, de vieilles mœurs, dans tous ces originaux de province, qui se crayonnent, s’accusent dans les récits, les souvenirs, les légendes de famille, avec des lignes grotesques ou bizarres, puissantes et tranchées, avec une turgescence de comique, un caractère de manière d’être, une crudité, une verdeur, un oubli de toute règle, un éloignement de toute convention, comme une odeur du cru que donne seule la province.

[…]

Autre fantoche. Celui-ci vit encore. Il est de la première noblesse de Nancy, marquis de Landrian, des Landriani de Milan, qui sont venus s’établir en France au XVe siècle. Il a mangé quatre ou cinq cent mille francs en essais d’agriculture. C’est un Juif Errant toujours par les rues, par chemins, avec une voiture de saltimbanque et d’Althotas, une voiture où il y a deux matelas, un pour lui, un pour son domestique : il y couche sur les routes. Son costume est toujours une blouse bleue, avec une poche par derrière, dans laquelle il met tous ses papiers d’affaires, ce qui lui est très commode, à ce qu’il dit, quand il a un procès au tribunal. On l’a arrêté comme vagabond à Troyes, à Nancy même. Il se réclamait du préfet, du général. Voyant sa mise, on riait d’abord de lui. A Neufchâteau, il a dormi sur les marches, contre les portes du tribunal.

Il a de l’esprit, il en pétille. De l’éloquence même. Il s’est amusé à plaider à Nancy : il y avait en lui l’étoffe d’un grand avocat. C’est un prodigieux bavard : sans moucher, sans tousser, il parle six, huit, douze heures, et toujours d’une façon amusante, saisissante, étourdissante. Il touche par moments à la folie, dont le premier accès fit marcher Georges III soixante-douze heures sans un arrêt ni un silence : une activité telle, une exubérance d’idées, un débordement de paroles tels qu’après six mois de ce déploiement et de ce bouillonnement de cerveau, il reste parfois six mois couché.

Il a la manie de faire des glacières chez les gens de sa connaissance : il ne demande que la nourriture. – Invite-t-il des gens à déjeuner chez lui ? Il rentre à six heures : il a cherché jusque-là dans les rues le chien d’un ami, qui est perdu. – Il rencontre ma cousine je ne sais où. Il lui voit une bosse au front, toute rouge : « Attendez » et il avance vers elle quelque chose : « je vais vous faire une ventouse. » – Il y a de la piété qui le traverse ; il récite la messe dans sa voiture et son domestique lui répond : Kyrie eleison. Ayant une réclamation à faire au préfet, il va le trouver en blouse : « Monsieur, je suis meunier, mais je ne suis pas le meunier Sans-Souci… « 

Un jour, à Bar, ma cousine le rencontre en agitation : « Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur de Landrian ? – Je suis déshonoré, ma fille se marie ! – Eh bien ? – Une Landrian ! – Qui épouse-t-elle ? – M. Salière, Seillière… un homme d’argent ! Moi, marquis de Landrian, donner ma fille à un Salière… Deux, trois millions, je ne sais pas… Ca ne peut être que de l’argent volé ! Je n’estime pas du tout mon gendre… je suis un homme déshonoré ! » Une autre fois, il allait pour être le parrain d’un enfant de cette même fille, épousée pour sa beauté par le riche banquier Seillière : « Je vais chez ce Seillière, mais ses domestiques, ça me gène… Je ne veux pas loger chez cet homme-là ! – Eh bien ! où logerez-vous ? – Je coucherai chez le portier. »

Edmond et Jules de Goncourt,
JOURNAL, Mémoires de la vie littéraire,
premier volume, année 1862, 22 septembre.

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
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Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Journal de ma vie imaginaire

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Ces temps-ci j’entrepose le Journal des Frères Goncourts dans mes toilettes. A toute heure du jour j’ai ainsi une excellente excuse pour quitter mes occupations domestiques – la sécheresse un peu pâteuse du devoir accompli – la pâleur de suaire d’un jour d’automne – pour en lire de petits extraits. Un passage après l’autre, à la manière dont les petits oiseaux s’abreuvent, ayant tout mon temps après-coup, les mains prises, le cœur en paix, pour digérer en rêvant ces anecdotes de la vie littéraire du XIXe siècle, ma réalité blanche – blanche comme les murs blancs d’un appartement neuf – sur laquelle il y a donc tout à projeter – s’humecte peu à peu de la substance d’un autre monde… – et un monde le plus noir de crasse, le plus baroque qui soit.
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Pourquoi écrit-on ? Pour se tenir dans la confrérie extraordinaire des morts célèbres qui auraient pu être nos amis, et pour parler à nos contemporains, hypothétiques, qui appartiennent éventuellement à ce cercle, même si nous ne les connaissons pas, s’ils existent, et qu’ils existent ou non.
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Du mauvais-goût

Les avez-vous croisées, dans Paris, tenant la porte close d’une salle de concert hard rock, qui font le poireau dans leurs chaussures cloutées, leurs bottes de moto, leurs talons pour fétichistes, qui envahissent bêtement la chaussée en file indienne pléthorique, ces tristes filles molles boudinées, mal-à-l’aise dans leurs halloweeneries, mal grimées, mal fagotées, toutes teintes en noir de pied en cap, des morceaux de leur chair blanche flaccide affichée partout à travers des trous ?
Les
goth’, une injure à la face de tous ceux qui comme moi aiment, comme eux, les crucifix, les tombes moussues, les roses écarlates, les radeaux de la Méduse, les monstres-aux-plantes, les lunes rousses, Gustav David Friedrich, les Fleurs du Mal, Erzébev Bothary.

C’est une chose que d’aimer la mort... c’en est une autre de le dire !
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Quelqu’un qui ne ferait aucune différence entre toutes les représentations possible – différentes notamment en terme de qualité, de profondeur, de complexité – de ce qu’il aime, pourvu que cela évoque symboliquement ce qu’il aime, serait un être profondément machinal, et même un être mauvais.
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Une femme accroche au mur de sa cuisine un exemplaire papier-glacé de la montagne Sainte Victoire de Cézanne – jeux de lumière captés en Provence – et recouvre sa table d’une nappe cirée jaune citron garnie de motifs de fleurs de lavande, de tournesols, d’olives en branche, de cigales. Pour elle l’association d’idée va de soi, il s’agit d’un couple décoratif, sans distinction de degré décoratif : le jour où elle changera la toile cirée, elle changera le tableau.
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Un homme issu du peuple devenu riche, chasseur le dimanche, achète les yeux de la tête un paravent Art-déco signé, représentant une Diane le carquois en main, à la poursuite des sangliers et des cerfs. C’est pour remplacer la vieille tapisserie au point de croix de sa mère – du même motif – qu’il aimait mieux car le message lui en semblait plus « lisible » – mais qui fait peuple à présent, et qui, de l’avis de ses nouveaux amis (assortis à son nouveau train de vie), dépare son salon.
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Un érudit est parvenu à un point de sagesse qui le rend incapable de faire la différence dans le secret de son cœur entre la Vénus de Botticelli (qui est un tableau, et rien qu’un tableau) et son produit dérivé version 3D, en plâtre, tel qu’il est vendu aux touristes… Un tel homme se dit en son for intérieur : « Bah, n’est-ce pas au fond la même chose éternelle qu’on se dispose à y voir ? La conche mise sur un piédestal, la déesse-mère archaïque de tout temps et en tout lieu, par-delà les différences de classes sociales, indépassablement vénérée ? »
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Ce dernier type me révulse (quand j’ai encore une certaine tendresse pour les deux précédents). Ce que j’en pense, c’est que le désir d’un tel type, de posséder la beauté d’une idée, est assez puissant pour le conduire le cas échéant à détruire jusqu’à ce qui donne corps à l’idée, le médium par lequel elle se révèle à nous, en l’occurrence l’image elle-même. Remplacez l’image par un homme – avec tous les défauts, les impuretés inhérents à l’homme, qui l’empêchent d’incarner l’idée pure que l’on se fait de l’Homme – vous avez-là un mobile de meurtre. [A mettre en parallèle avec le fanatisme communiste qui consiste à écraser la culture populaire par amour d’une idée toute pure qu’on se fait du peuple.]
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La facilité du symbole
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L’amour du symbole en soi-même – le symbolisme pour le symbolisme –, n’en déplaise à Gustave Moreau et consors, ça n’a aucune densité qui vailleCar, qu’est-ce que le symbole, sinon le squelette de l’expérience sans l’expérience, le squelette de l’histoire sans l’histoire, la désincarnation-même ? En revanche – il y a là un paradoxe intéressant – ce sont bel et bien les réalités vécues les plus poignantes, les plus impressionnante au sens fort du terme, qui nous provoquent en règle générale des pulsions d’associations symboliques. Ce sont les réalités et les vécus face auxquels l’intellect est désarmé qu ‘on traduit en justice devant le symbolismeune façon de transformer le vivant en icône, pour lui faire la peau.
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Les situations de la vie où nous nous sentons le plus vivant – quand celui qui a été mis-au-monde éprouve la sensation de rencontrer son but – sont aussi les plus riches d’enseignements paradoxaux. Ce sont celles dont la signification est aussi la plus difficile à analyser à tête froide, car elles donnent à voir les monstres qui sont en nous. Elles peuvent nous rendre fous si nous tentons de domestiquer – de rendre intelligent et intelligible – le feu par lequel elles nous échauffent les sangs. Voilà pourquoi, lorsque nous désirons transmettre ce que nous avons vu et ressenti dans ces instants sacrés de joie ou de peine intense dont il est si difficile de conserver après-coup la mémoire intacte, la substantifique moëlle, nous avons recours à ces polichinelles que sont les symboles. Hélas, ils n’en sont qu’un produit sec, lyophilisé. Le langage symbolique n’est la plupart du temps utilisé par l’esprit humain que comme un substitut automatique à la densité de l’humain, quand celle-ci le surcharge et le dépasse. Le recours au langage symbolique, bien souvent, traduit une certaine impuissance à embrasser la vie : il surgit comme une sentence de mort pour figer – glacer – ce qui a été perçu par la chair comme un possible accès à la grande source de toutes les connaissances, mais qui à cause précisément de la surcharge émotive qu’il entraîne, n’a pu être capturé par l’esprit autrement.
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Qui a su apprécier La femme du boulanger (film de Pagnol), a pu être tenté de comparer les deux protagonistes principaux à Héphaïstos et Aphrodite. C’est le principe d’une œuvre réussie que de susciter ce genre d’association symbolique, sans pour autant s’en réclamer. C’est également le principe des œuvres ratées que de se réclamer d’un certain nombre de maîtres plutôt que de tenter de les égaler – ou à tout le moins de les imiter.
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« Il me proposa, avec une sorte d’embarras légèrement tragique qui me sembla intuitivement, sans que je sache réellement pourquoi, aller de soi dans le grand tableau dostoïevskien qui présidait à notre rencontre, une modeste tasse de thé. Malgré ma surprise et mon enchantement – qui n’eût pas été étonné après tant de déboires, de se retrouver en situation d’être servi par un tel Roi-soleil ? – j’acceptai. Il me demanda si j’avais fait bon voyage mais ne prêta aucun intérêt à ma réponse. J’en fus dans un premier temps un peu blessée dans mon amour-propre mais je compris bien vite qu’il avait fait cela par égard pour moi, car la phrase qui était sortit de ma bouche était ridicule, toute emberlificotée, et n’avait aucun sens, dans le style de Pierre Richard. Décidément, je n’avais aucun moyen de le prouver, mais mon cœur ne s’y trompait pas… Il était bien Hypérion, mon dispensateur de lumière en ce monde ! »
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# Le nouveau Sherlock de la BBC est un bel exemplaire de ce type de nullité. C’est le désir puissant de la représentation d’un type de l’Homme, mais qui ne parvient rien à engendrer ; représentation d’une idée-de-l’homme laissée pleine de vide, qu’on se raconte de la voix des vieillards, comme un souvenir défraîchi, mais qu’on ne parvient plus à montrer.
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De la nullité comme une norme

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Les éditeurs d’aujourd’hui, les agents littéraires, les littéreux de tous poils, vous diront que le temps des épopées est mort et – histoire de se faire croire qu’ils ont lu Proust -, qu’il faut désormais tout faire « à la façon de Proust » – comprendre : faire dans l’anecdotique, le happy few… apprendre à monter au septième ciel avec les gâteaux aux œufs de mémé trempés dans la tisane.
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[Je demande ici au lecteur de qualité un effort d’imagination pour se mettre dans la vision de ces drôles. Lorsqu’ils parlent de Proust, ils ne parlent évidemment pas du styliste – le style aujourd’hui, comme tout ce qui en art demande du travail au public, est considéré comme une sorte de tare, de verrue. Ont-ils seulement sur Proust une opinion personnelle, croient-ils qu’il soit un auteur facile à imiter, et si Proust réincarné leur présentait une nouvelle œuvre, la publieraient-ils seulement, ces ruminants que toute complexité effraie ? Non, bien sûr. Ce qui intéresse en premier lieu ces perroquets de salons chez Proust, c’est sa divinisation actuelle qui le rend d’office inatteignable : la tendance étant de ne pas chercher à frayer avec le hors-du-commun, toute personne qui s’intéresserait à Proust avec sérieux, et attaquerait donc la personne qui lui en parle sur le fond – c’est-à-dire son ignorance – serait d’office disqualifiée pour faute grave : manque de modestie. Alors que celui qui veut bien se donner la peine de bavasser à tort et à travers dans un salon parisien au sujet de Proust tout en n’en connaissant rien (ou comme s’il n’y connaissait rien), flatte dans son interlocuteur le clampin moderne, fainéant sans éducation, qui est désireux de pouvoir en faire autant. D’autre part, en projetant sur « l’idole » tout et n’importe quoi, l’élégant d’aujourd’hui se donne le loisir de ne jamais manquer de sorties impromptues, d’originalité « décalée », de verve mesquine. Quoi de plus impertinent en effet que la pompe et l’ignorance qu’on marie ?]
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Ce qu’on vous dira : qu’il faut forcément tirer du quotidien morne et désespérant de l’homme postmoderne un récit capable de passionner les foules – comme l’illusionniste tire un lapin d’un chapeau – comme le pécheur du dimanche tire à la ligne. Voilà enfin ce que j’ai envie de répondre à ces zouaves : que ceux qui n’ont rien à dire se taisent, enfin ! Et qu’on laisse parler ceux dont la façon d’être-au-monde aurait encore éventuellement de la gueule, ceux à qui la signification secrète des choses qui entourent, non seulement n’est pas cachée, mais apparaît éclatante, évidente, toute nue. Criante de vérités. Au lieu de ça on va les tuer en place publique avant même qu’ils n’aient eu le temps de donner des preuves de ce qu’ils avancent, d’être entrés dans le vif du sujet – et cela par incrédulité pure, par pure jalousie mesquine !
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Si la norme est désespérante, nous frapperons d’interdit tous ceux qui en sortent. Foi de démocrates !
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***
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La seule définition du kisch qui vaille, apparaît-il, est la suivante : Ce qui s’explique soi-même au lieu de se montrer.
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« Ne surtout jamais expliquer ce qu’on peut montrer », c’est ce qu’on apprenait, crois-je me souvenir, quand j’allais à l’école, en cours d’arts-plastiques. Cela se défend : le dessin n’est-il pas l’art de montrer, et le dire n’est-il pas son concurrent direct ?
C’est là qu’on se rend compte que le « Ceci n’est pas une pipe » de Duchamp n’est qu’un jeu – un jeu de potache – avec les règles de l’art, et non pas vraiment – comme les modernoeuds, qui ne veulent pas de règles de l’art, le croient – une œuvre en soi.
[En effet, tout ce que le dessin d’une pipe – si parfait soit-il – ne peut pas montrer, c’est qu’il n’est pas une pipe, mais un dessin de pipe. Or si cela ne peut se montrer, cela mérite certainement d’être dit. – Un jeu de potache.]
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Mais que penser de l’oeuvre qui s’explique elle-même, tout en se montrant ?
– Par exemple : un roman de génie vous annonce en préface qu’il a du génie, raconte l’histoire d’une jeune fille en fleurs qui se présente comme telle et pour autant ne vous déçoit pas, qui rencontre un homme de peu de foi qui annonce tout de suite la couleur, et comme il fallait s’y attendre d’un voyou, déçoit tout le monde – jeune fille et lecteur – logiquement.
Est-ce kitsch ?
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Au sujet des œuvres qui s’expliquent elle-mêmes tout en se montrant, vu qu’elles sont relativement rares, et même si quand elles adviennent, à moins de tenir du manifeste d’avant-garde, elles sont prises par la critique pour des erreurs de débutants, je serai personnellement plus indulgente que la majorité des snobs. Les règles de base du bon-goût occidental – faire diversion, faire subversion, prendre de haut, prendre en défaut, prendre les devants ou le contre-pied, dé-montrer ou ré-agir… mais surtout ne jamais tomber à plat ! – ont toujours conduit la majorité des élégants à célébrer avec fanatisme tout ce qu’ils n’incarnaient pas, à professer de préférence aux autres valeurs celles dont ils étaient le plus indignes, à écrire des histoires dont les tenants et aboutissants philosophiques véritables n’y étaient jamais défendus noir sur blanc – à la façon dont on masque ténons et mortaises à la finition d’un ouvrage de maçonnerie. La logique qui préside à cette espèce d’évitement, de pas-de-deux systématique, est exactement la même que celle qui empêche les jolies femmes de dire qu’elles sont timides lorsqu’elles le sont, et qui les pousse parfois à dire qu’elles le sont lorsqu’elles ne le sont pas : un mélange d’impossibilité constitutive et de volonté de séduire. Est-ce forcément un bien de céder systématiquement à de telles façons ?
Il en va exactement de même pour le jeune homme désespéré, qui se plaindra de l’être de préférence s’il ne l’est pas vraiment, et dont on a l’habitude de croire que s’il l’était vraiment, il ne le dirait pas. – Et pourquoi donc cela serait-il une fatalité, ai-je envie de dire ? – Je pense moi que lorsqu’on est vraiment désespéré, l’on n’en est pas à un manquement à l’élégance près. De même que lorsqu’on est vraiment, maladivement, timide, l’on n’est jamais à l’abri de commettre un impair, notamment de mettre les pieds dans le plat en signalant partout son infirmité, au risque précisément de n’être pas cru. Cela étant, les psy persistent à croire – habitus bourgois – que la vérité des souffrances de leurs malades se trouve forcément dans ce qu’ils ne peuvent ni ne savent dire. – Vous venez pour une timidité ? Vous ressortirez pour une monomanie !ou l’art de Knock de soigner les gens en priorité pour ce qu’ils n’ont pas.

On remarquera au passage que c’est accorder bien peu d’importance (et de respect) à ce qui est dit – qui plus est par celui que l’on a pourtant invité à parler – en particulier s’il parle de lui-même – alors qu’il est venu pour ça – et que jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même le sujet au monde sur lequel il est la personne la mieux informée.
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Bref, on dirait que de nos jours, en pays civilisé, il suffit à un homme de dire « je suis ceci » ou « je suis cela », pour que cela soit de suite remis en cause ; à une œuvre d’annoncer en préambule « je suis triste », « je suis gaie », « je suis morale » ou « je suis immorale » pour être sommée par le bon-goût de faire de suite la preuve du contraire… Inversement, si vous voulez de toute force cacher un aspect de votre personnalité, il vous suffit désormais de vous en réclamer, de le porter à la boutonnière, et de même pour masquer un défaut rhédibitoire de votre œuvre (comme par exemple un manque criant de talent) il vous suffit aujourd’hui de prendre les devants : c’est-à-dire, comme ils disent chez les artistes contempourris, de le dénoncer. « Je n’ai pas de talent, n’est-ce pas ? Tout le monde est d’accord, n’est-ce pas ? Je suis un homme ordinaire et inintéressant, n’est-ce pas ? Mon succès est indu, n’est-ce pas ? Hu hu hu ! Comme c’est drôle  ! »
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Que c’est usant ! Un tel extrémisme esthétique, aussi machinal, flirte évidemment dangereusement avec l’idiotie la plus pure.
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Pour échapper au mauvais-goût, le plus simple est cependant encore et toujours lorsqu’on traite un sujet, de le traiter en réaction à l’idée-reçue qu’on s’en fait. L’éthique-à-réaction est encore l’éthique, de même pour l’esthétique, la dissidence, la sagesse ou la théologie.
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Deux collègues : un homme et une femme. Deux cadres, du même niveau d’étude, payés le même salaire. Ils sortent de leur lieu de travail légèrement gris. On vient de fêter le pot de départ de l’homme : il a décidé de lever un peu le pied, peut-être va-t-il monter sa propre entreprise… En tout cas il a prévu de quitter la ville, il va s’installer dans une grande maison à la campagne qu’il a achetée à crédit – « Les enfants sont ravis ! » – histoire de privilégier enfin sa vie de famille – « Passer un peu de temps avec Ginette ! – la pauvre. » – qui jusque-là avait passé au second plan. Jusque-là, son travail avait pris toute la place – « C’est pas une vie ! ». Ces deux personnes, quoiqu’encore relativement jeunes, ont plus de dix ans de collaboration derrière elles. 10 heures par jour ouvré, en moyenne, passées côte à côte dans un bureau : ils ont, comme deux militaires, des souvenirs d’échecs communs mais aussi de victoires, se sont colletés les mêmes ennemis, les mêmes alliés aussi, par la force des choses se sont parfois affrontés, ont connu souvent les mêmes humiliations tour à tour, porté la même hiérarchie sur leur tête, grimpé quelques échelons simultanément, partagé la même gamelle, pesté ensemble contre les mêmes pesanteurs administratives, les mêmes aliénations, les mêmes habitudes, été enfermés ensemble dans la même cellule de travail durant les jours de soleil comme ceux de pluie ; leurs petits secrets, leurs petits cancans, certaines plaisanteries qui n’appartiennent qu’à eux, le démissionnaire part avec. Ces deux-là se connaissent par cœur. En longeant les grands immeubles gris du quartier d’affaires, ils passent devant une pâtisserie arabe. En vitrine, un gros tas de ces biscuits très-sucrés en forme de croissant, fourrés à la noisette, dont j’ai oublié le nom. L’homme tire la femme par la manche, il lui dit : « Attends, viens. Je t’offre une lune de miel. »
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Même le sujet de la lune de miel peut être traité d’une façon qui ne soit pas kitsch. Aucun sujet n’est jamais rhédibitoire. C’est uniquement à la pauvreté de nos visions que nous devons le ratage de nos représentations du monde.
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En français, « Sans goût » = de mauvais goût
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De même que « Trop juste » = pas assez … Comprendre : un Juste n’est pas une balance. … Cela me rappelle un arabe que j’ai connu et qui me disait que son prénom signifiait « le Juste ». Il fonctionnait suivant la règle de l’œil pour œil dent pour dent, et cela le conduisait tout-naturellement à être généreux avec les forts et mesquin avec les faibles. Il était peut-être juste au sens où la balance indique le juste poids, mais ce n’était pas encore assez pour faire un homme.
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Le Français était une langue de gens raisonnables – dans le sens où l’on peut dire raisonnables ceux qui peuvent traverser la vie telle qu’elle est – les choses de la vie dans tout ce qu’elles ont de crudité merveilleusement décevante – avec élégance et maîtrise, comme un bain régénérant, un élément naturel, sans pour autant se voiler la face, ni s’y enfoncer jusqu’au cou. Les Français étaient des gens que la tragédie, les émotions fortes, grisaient – au lieu de fatiguer et ternir, comme c’est le cas pour les êtres au foie fragile, les cœurs chétifs, les demi-portions… Que les goûts le plus fort – celui du sang, celui des larmes – grisait comme grise un vin que l’on peut choisir ou non de boire… C’étaient des gens que les vérités nues n’épouvantaient pas, parce que chez qui la nudité entraînait le désir – des gens que les hideurs de la condition humaine portaient à rire – précisément parce qu’ils étaient capables de s’en abstraire dans le secret de leur intériorité
. Ô légèreté supérieure des âmes qui croissent et décroissent en la confiance divine, dans la gratitude et l’humour, et qui ne regrettent jamais rien. Au lieu de ça nous avons partout ces fruits verts déjà pourris, sans consistance, ces gens qui tombent dans le panneau du pathos, comme des sauvages hystériques, dès qu’ils sont confrontés à la question morale – pour qui la question est toujours de savoir comment ils vont rester purs – rester innocents comme des idiots ! – mais jamais de savoir comment ils vont rester libre… Partout nous voyons ces cruches fêlées qui se posent tantôt en milords, tantôt en serfs, dont le prix d’achat est toujours collé sur le front et pour qui l’étiquette n’est jamais un code de conduite. Partout, ces types – même pas des hommes – ces plaisantins sans virilité, qui ont le caractère sinistre, la piété primaire affolée, de ceux qui haïssent avec terreur le sérieux chez autrui, et le persécutent avec eux-mêmes le plus grand des sérieux – celui qui ne dira jamais son nom. Sérieux de morgue, ricaneur paniqué, de ces gens qui clament partout qu’ils ne sont pas sérieux comme un enfant crie : « ‘A pas peur ! » alors qu’il s’enfonce dans la forêt obscure – de ces gens qui pouffent et suent la peur à l’approche du mot d’amour – à la vue de ce qui est beau – au contact de ce qui est bon… Sérieux maladif de ces gens qui n’ont jamais aimé parce qu’ils croient en l’amour comme on croit au Dahu – autrement dit une chimère à cinq pattes – parce qu’ils sont sans paradoxe, comme des enfants de 13 ans – et qui croient que leur illusionnement de puceaux est une vertu – mais qui se prennent malgré cela pour des adultes.
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Où sont passés les Français ?
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Lu dans le Journal des Goncourt (à peu de choses près, de mémoire) : « Dieu quand il conçut le monde, quelle qu’ait été par ailleurs le caractère impérieux de sa folie créatrice ou la singularité de son génie, semble avoir été tenu en toute chose, spirituelle aussi bien que matérielle, de respecter une sorte de « cahier des charges ». Nulle part, rien qui sorte de l’ordre des choses, qui échappe à la loi du nombre et des proportions. Quoi de plus décevant ? »
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→ Une idée récente est venue à des physiciens, comme ils ne réussissaient pas à unifier la physique Newtonienne et la physique quantique, que la réalité telle que nous la percevons s’apparenterait peut-être davantage à une programmation informatique, ayant des limites arbitraires, des incohérences et des bugs – plutôt qu’une existence matérielle pleinement expérimentable. Cela nous renvoie au mythe platonicien – dit de « La Caverne » – de la Connaissance inconnaissable : même si la réalité telle que nous la percevons n’était qu’un programme informatique arbitraire – même si notre entendement était ici-bas victime d’un jeu d’ombres et de marionnettes –, d’où proviennent donc ces lois immuables (le cas échéant, ces bribes de lois) qui gouvernent le programme informatique ? Qui les a dictées ? De quel alter-monde « vrai », nous parviennent-elles  ainsi tronquées, tordues ? – En langage platonicien : D’où provient donc la lumière sur laquelle les ombres se découpent, et qu’est-ce qui actionne les formes « vraies » dont nous parvient l’ombre-portée ?
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C’est le « cahier des charges » qui plus que jamais nous importe.
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Il est à peu près certain que nous sommes au monde ce que nous croyons que nous sommes, et que le monde est pour nous tel qu’il est, en fonction de ce que nous croyons que nous sommes. Le rôle du psy ne serait-il pas de tromper l’esprit qui doute à propos de lui-même (de sa propre existence), en le convainquant d’être quelque chose ? – quelque chose de bien-défini ? [Nb : j’entends par douter à propos de soi-même, évidemment, un doute total, fatal, métaphysique… performatif – du moins une faille dans la certitude d’être-au-monde chez un individu, par laquelle est susceptible de s’écouler toute sa conscience – et non un doute raisonnable, de confort, de bon-sens, d’altruisme, ni même esthétique, de principe, théorique ou en idée.] La santé de l’esprit consisterait ainsi à douter de tout sauf de son existence-propre d’esprit-qui-doute. Dans le cas contraire, on entrerait dans une sorte d’interdit divin, de tabou.

« Je pense, donc je suis », a conclu Pascal, dont la biographie témoigne qu’il a fait l’expérience de la faille dont je parle – sous-entendu, si je postule que je-ne-suis-pas, alors ma pensée n’a plus d’auteur et dès lors elle se décompose, frappée d’idiotie.
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Celui qui doute à propos de lui-même, ne se retrouverait-il pas prisonnier en lui-même, comme un chien pris de panique dans un « Palais des glaces », qui n’aurait aucune sortie a-priori? – ou plus exactement, qui n’aurait pour issues de secours que des issues a-priori, (des préjugés nécessaires concernant la direction à prendre) ? – Car la porte de sortie, pour cet esprit qui doute de lui-même – en tant qu’il n’existe pas d’autre preuve de ce qu’il existe que le fait qu’il reçoive la sensation d’exister – cette porte de sortie peut-elle être autre chose – au moins de son propre point-de-vue-qui-doute d’exister – qu’un postulat ? En sorte que celui qui se retrouve comme un chien dans le palais des glaces, lorsqu’on lui demande de se guérir du doute métaphysique, ne va-t-il pas avoir l’impression qu’on lui demande de « passer de l’autre côté du miroir », c’est-à-dire de l’autre côté de n’importe lequel des miroirs, au final, pourvu qu’il en choisisse un et qu’il le nomme du nom de « porte » et qu’il se tienne à cette solution arbitraire ?
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Et le psy, ce chercheur de traumatismes, (cet amateur de traumatismes – ce mangeur de blessures cachées), quel est donc sa fonction, sinon tenter de pousser le malade à ré-écrire, si possible sans qu’il s’en aperçoive, la Genèse de sa personnalité, en lui découvrant un socle de souffrance primordial qui soit indépassable – le cas échéant, en en lui créant un de toute pièce ? Si vous allez un jour voir un psy parce que vous êtes malheureux, ne lui dites pas que vous avez déjà pardonné à ceux qui vous ont offensé, que vous ne vous reconnaissez pas dans les souffrances que la vie vous inflige, que vous les considérez comme des accidents de parcours et que vous avez l’impression de loger ailleurs… A moins qu’il ne vous prête carrément une maladie de l’esprit gravissime – c’est-à-dire des vices de forme cachés dont vous n’auriez jamais eu soupçon – il ne le voudra pas admettre, il préférera une telle chose impossible : il vous poussera au contraire à creuser dans votre mémoire pour y trouver la douleur du ressentiment originel et vous y vautrer comme un cochon. Car à l’instar de n’importe quel confesseur qui se respecte, il attend de vous découvrir – de vous épingler – coléoptère ordinaire – dans la matrice de vos péchés, et non que vous vous échappiez dans la possibilité d’une innocence.
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Le peuple juif n’a-t-il pas d’identité-propre (en tout cas l’identité qu’on lui connaît) que depuis que Nabuchodonosor l’a fichu à la porte de sa cité et condamné à l’exode ? C’est ce Traumatisme (d’entre-les-traumatismes ♪), cet Exil (d’entre-les-exils ♪), qui lui a permis de remplacer une identité-sol primordiale qui avait le désavantage d’être aliénée – comme celle des autres peuples – à la terre de ses morts, par l’identité-livre – d’une nature profondément libératrice car toute-spirituelle, donc plastique, donc remodelable à volonté.

Et si nous poussions toutes les personnes que leurs aliénations familiales et ancestrales pèsent, à en faire autant ? Un blabla re-créateur vaut bien un nom de famille ! C’est cela, à coup sûr, en quoi consiste le « pari » freudien.
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– De la fonction vitale, fondatrice pour la personnalité humaine, du « traumatisme » – à l’image des sacrifices rituels, pratiqués par les anciens, dans les fondations des bâtiments civilisationnels importants, pour qu’ils durent.
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Souvenir d’une nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar ; la jeune femme allaitant enfermée vivante dans le mur de fondation d’une tour qu’on voulait imprenable – rite magique – un sein au-dehors par un trou ménagé, pourrissant sur pied, on lui portait son enfant boire. Horreur. Sauvagerie.
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Il est à peu près certain que Dieu vous juge en fonction de ce en quoi vous croyez.
[Imagination d’un Jugement Dernier de Raphaël auquel serait amené un Indien d’Amérique. L’ange préposé aux sentences pour le menu-fretin déclare : « Non, vous ne pouvez faire partie des élus. Vous ne rencontrerez pas Saint Pierre car vous êtes né au mauvais endroit du globe, et n’avez donc jamais rencontré la vraie foi, ni pu être baptisé. Même si vous avez eu une vie exemplaire, vous irez pour un temps indéterminé, attendre au purgatoire. Au suivant. »]
Cependant, si Dieu juge les gens à l’aune de ce en quoi ils croient (l’indien d’amérique, en fonction de s’il a bien respecté la nature, le financier en fonction de s’il a bien gagné de l’argent), et des buts qu’il se sont fixés durant leur vie, si sa seule préoccupation est de savoir s’ils sont à la hauteur de leurs propres idéaux, mais qu’il n’en a aucun lui-même, par lui-même et pour lui-même… ça n’est qu’un troll !
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Et voilà pourquoi je me voue davantage à son fils. Là où Dieu, quand vous l’interrogez à son propre sujet, vous renvoie constamment à la question-miroir socratique : « Qui êtes-vous, vous même ? » , Jésus prend les devants, en commençant par dire : « Je suis ».
– Moi je suis, dit Jésus. Et vous ?
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C’est déjà un début.
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Saint Paul, brute galonnée, s’avise un jour de ce que ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers, et que les faibles et les doux passent plus souvent par le fil son épée que les puissants. De là, s’en va prêcher la bonne parole : « Il fallait bien que Jésus mourût crucifié : c’était un doux. D’ailleurs la perfection n’est pas de ce monde. Or le fils du Bon Dieu n’était-il pas parfait ? – Si, évidemment : sa mort en témoigne. Aussi moi-même, Paul, qui ne suis ni un parfait ni un doux, je profiterai dorénavant de cela comme d’un avantage : un avantage pour faire respecter la mémoire de ceux qui ne peuvent pas eux-mêmes se faire respecter. Qui d’autre s’en chargerait, sinon ? D’autres faibles, comme Jésus ? Des rastaquouères que personne n’écouterait et qui subiraient le même sort ? La belle entreprise ! Où serait le gain ? Où serait l’avenir ? »
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A l’idée d’un Dieu ayant conçu le monde de telle sorte que le Christ, en toute chose, doive constamment, consciencieusement, médicalement, et pour le bien-être général, être crucifié, – comme les blé battus lorsqu’ils sont mûrs, comme une fois tiré le vin il faut boire – et l’amertume de la vie épongée patiemment par les cœurs des hommes jusqu’à ce qu’il n’en reste goutte – mon sang bout. J’étouffe. Quelle abominable farce !
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Parfois il me semble que nous sommes gouvernés par un type d’onaniste, jouisseur par procuration, dont la seule joie au monde consiste à nous voir entrer en passion – passion amoureuse ou bien criminelle, au fond peu importe – et que ses petits préférés (les élus) en réalité ne sont pas les doux – ou alors à la seule condition que leur douceur (leur bêtise) leur serve à peindre en rose leur propre misère – et celle, éventuelle, qu’ils infligent à leur prochain – mais les plus bestiaux d’entre les hommes, en particulier lorsqu’ils parviennent à communiquer de leur bestialité aux ouvrages de la civilisation.
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Je dis cela en toute objectivité : si une telle vision était vraie, je devrais appartenir aux élus, sans aucun doute. Il me semble seulement que je ne souffre sur terre que pour m’être refusée à une sorte d’élection générale du mauvais genre (et du genre mauvais). Il est vrai que je préfère à la compagnie de la canaille, celle, en esprit, plus élégantes, de ceux qui n’ont pas ce qu’il faut de méchanceté ou de sens de l’humour noir pour croire en Dieu tel qu’il est.
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D’où vient que je parais aujourd’hui si peu attachée aux choses matérielles, sinon que mon appétit de luxe est devenu si grand qu’il ne se rassasie plus que de rêves et d’ impossible ?