La carte d’identité

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Le chef de l’attentat islamique contre Charlie Hebdo a laissé sa carte d’identité sur les lieux de son crime… Des tas de conspis psychotent. Au fond je crois que je les aime bien, moi, les conspis… Ils sont à mes yeux une sorte barrière infranchissable de l’irrationnel contre ceux qui veulent faire la police dans ce domaine. Des sortes d’anarchistes levés contre les flics de la pensée (et des rêves)… Le totalitarisme Orwellien a trouvé sa répartie – également effrayante. Mais, aux grands maux les grands remèdes, non ? Hum.

Le type oublie sa carte d’identité… En d’autres circonstances un psy aurait crié à l’acte manqué. En l’occurrence l’acte n’était pas vraiment manqué, je vous ferai dire : le type qui a laissé sa carte d’identité avait vraiment l’intention de laisser sur terre son enveloppe charnelle… et d’ailleurs il l’a fait. Hum. L’enveloppe charnelle estampillée aux armes de la République… cela nous mène assez loin, finalement. Poésie très noire.

« Personne ne connaît mon nom, et personne ne connaît ce refuge… » Ernst Jünger

Il faut tout de même avoir vraiment une mentalité de bourgeois peureux et matérialiste pour ne pas comprendre ce geste-là. Les terroriste n’étaient pas là comme des bandits venus faire un casse, ils ne prévoyaient pas de partir cacher un magot dans le maquis, puis de rester tout le restant de leur vie en cavale, ou de partir siroter des cocktails dans les Bermudes. Ces gens n’aiment pas suffisamment la vie pour songer à leurs arrières. Eux, ce qu’ils visent, ça n’existe pas ici-bas. Ce qu’ils veulent, ce qu’ils ont été formés pour atteindre, c’est le paradis là-haut. Point. Il n’y a qu’aux bourgeois que ce genre de « projet » de vie paraît impossible, car précisément ce n’est pas un projet de vie.

Ce que visent les kamikazes islamiques lorsqu’ils font un attentat c’est :

1) répandre la terreur de leur Dieu. Ils veulent que nous admettions leur Dieu comme le plus grand, en avouant qu’il nous fait peur. A moi perso il ne me fait pas peur, parce que j’ai des idéaux d’une puissance spirituelle qui écrase les leurs sans mal, et passe à mille pieds au-dessus de leurs pauvres têtes de bois brut. Mais ceux qui ne vivent que pour manger et bosser, je comprends qu’ils soient actuellement en train d’écarquiller les yeux comme des soucoupes. Fallait pas accepter de se diminuer à ce point, voilà ce que j’ai à dire aux bourgeois.

2) devenir célèbres pour ce qu’ils ont fait. Aider les inspecteurs à mettre un nom sur leur forfait, c’est en quelque sorte le signer, et donc empêcher que d’autres gens le récupèrent à leur propre compte.

3) mourir l’arme à la main, en combattants, si possible sous les balles de l’ennemi – pour bien que l’ennemi comprenne qu’ils lui déclarent la guerre. Le plus vite dans ce cas-là était le mieux : ils VOULAIENT être rattrapés et en finir rapidement. Ils n’entendaient pas survivre à leurs « œuvres », cela ne faisait pas partie du « contrat avec Allah » pour obtenir le paradis.

Pour comprendre ça il suffit de connaître un peu la psychologie de base du fanatique. Imaginez-les comme des fervents de la secte du Temple Solaire, si vous avez encore du mal à prendre pour argent comptant ce que je vous explique.

Ces gens-là – ceux qui ont ce profil-là d’agresseurs -, il faut avant tout les voir comme des fainéants. Il n’aiment pas le travail, ni surtout l’effort intellectuel. Ils n’aiment pas suivre des règles compliquées, ils n’aiment pas apprendre à soumettre leurs pulsions. Ils n’ont pas envie de faire l’effort de devenir civilisés. Ils ne sont pas suffisamment masochistes ou retors pour cela. A leur yeux, la civilisation, cela représente une montagne impossible à gravir… trop de boulot, trop d’effort, pour obtenir au final quelque chose qui ne les fait pas suffisamment fantasmer.

[Digression] La République, pour les faire fantasmer, il faudrait qu’elle leur tienne la dragée haute. Car ils méprisent les gens qui leur font la charité sans contre-partie. Ils sont vis-à-vis de la République comme des hommes vis-à-vis d’une belle qui se donne trop facilement : elle a beau être belle et pleine de qualités morales, elle n’est pas suffisamment méprisante et altière – elle n’a pas suffisamment un comportement « aristocratique »– pour leur intimer le respect. Elle se donne simplement, quand eux voudraient un peu la voler, un peu la forcer. S’ils n’arrachent pas un peu leur pitance à un ennemi fantasmé, celle-ci en perd tout piment à leurs palais barbares, elle en perd et son goût et son prix. C’est cela l’esprit racaille ; c’est cela l’esprit du désert. Les hommes du désert utilisent le même mot pour « mansuétude » et pour « nuage de pluie » (Anna / Hannah / Adnane). Pour eux, un nuage de pluie c’est rare ou bien ça n’en est pas vraiment un. [Digression]

Cependant, ils ont tout de même certaines qualités morales : ils sont en quelque sorte assez francs du collier, ils vont droit au but sans passer par les finasseries concoctées par les prêtres et les puissants pour faire marcher les veaux. En effet, la religion a probablement été inventée en premier lieu par les prêtres et les puissants pour alléger le poids de la vie aux pauvres gens : on leur enlevait la peur de la mort, et ainsi ils devenaient plus détendus, moins pressés de jouir de tout tout-de-suite, donc mieux disposés à passer leur vie à la perdre au boulot, comme les petites fourmis inconscientes que la nature attache à l’accomplissement de travaux collectifs qui les dépassent.

Eux, les fondamentalistes, ils ont poussé la logique de la religion dans ses retranchements ultimes, jusqu’à en annuler tous les bienfaits. Ils disent en quelque sorte (en filigrane) aux prêtres et aux puissants la chose suivante : « Puisque nos vies de pauvres gens ici-bas ne valent rien et qu’il faut que nous perdions nos jours sur terre à mériter une vie éternelle après la mort, autant abréger le plus rapidement cette phase de pure souffrance nécessaire en accédant directement à la vraie vie par un acte d’éclat ». Je dis que les fondamentalistes sont des gens qui sont dotés de certaines qualités morales, car il faut leur rendre justice sur ce point (on doit toujours rendre justice à ses ennemis, Confucius) : ils ne veulent pas vivre la vie terne du mec lambda qui passe sa vie à chier, à baiser, à bouffer, ils n’aiment pas non plus la promiscuité dans les grandes villes, et veulent couper court à toutes les compromissions de la vie sociale.

Cependant, comme je disais, tout cela, ces raccourcis oiseux, procèdent avant tout d’une grande fainéantise intellectuelle : au final ils restent définitivement de mauvais élèves revanchards qui veulent damer le pion à leurs maîtres de religion (comme aux maîtres du monde) en répondant juste aux questions que tout le monde se pose, sans passer par la case travail. En cela ils restent hélas encore et toujours de bons enfants soumis.

Mais leur principal problème (la fainéantise intellectuelle est vraiment la mère de tous les vices), c’est qu’il ne leur est visiblement jamais venu à l’esprit qu’ils pouvaient aussi vivre non pour autrui (pour la gloire de Dieu ou pour rendre la monnaie de sa pièce à l’Occident, ou pour damer le pion à divers maîtres) mais simplement pour eux-mêmes. Pour faire cela, évidemment, il leur faudrait admettre qu’on ne se cultive pas pour faire plaisir à un maître d’école, mais avant tout parce que le savoir est une richesse et une source inépuisable de plaisirs secrets… qu’on ne respecte pas les lois de la cité pour faire des mamours aux flics, mais simplement parce qu’on vit plus confortablement à l’intérieur d’une cité en bon état de marche que dans la jungle parmi les bêtes… et qu’il n’y a peut-être pas de paradis à la clef des bonnes actions, mais que l’honneur et la dignité d’un homme consistent précisément à essayer de continuer d’être bon même s’il sait que la vie est injuste et qu’on va tous mourir… Une difficile lucidité que celle-là, et certainement pas accessible à tous ses prétendants, je sais.

Pour faire face à l’injustice constitutive de la vie, que jamais aucune religion ne résoudra (sinon y’aurait pas de jeu, pardi !^^), et dont la grosse môman République n’est nullement responsable (elle ne peut pas être responsable de tout, allons !), il leur faudrait évidemment un courage énorme… un courage de longue haleine, un courage de fond, l’héroïsme profond et grave des PATER FAMILIAS… ils ne l’ont pas parce que leur tempérament est fondamentalement puéril et féminin : ils veulent aller à l’essentiel sans passer par le chemin ronceux.

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La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Un tweet et ça repart

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Quelque chose qui est amusant, c’est de suivre l’enseignement d’un type qui fait l’unanimité, et pourtant de ne trouver personne pour être d’accord avec soi.

Comment je suis devenu un troll ? Sans le vouloir : en venant demander aux gens ce en quoi ils croyaient.

C’est depuis que je suis enfant que je cherche des gens qui croient en quelque chose, afin de pouvoir les interroger à ce sujet.

Avec les gens qui ne croient en rien, il n’y a pas de discussion possible. Ou alors des discussions sophistiques, de pure frime… Vides de sens.

Le moment où vous commencez à faire hurler les gens, c’est quand vous les prenez au sérieux. Tellement terrifiant, le premier degré !

Pourquoi les gens d’aujourd’hui qui prétendent faire de l’humour mais ne sont pas drôles, passent-ils leur temps à vouloir éradiquer « l’esprit de sérieux » ? Parce que sans cela, ils seraient drôles.

Vous souvenez-vous cet « esprit de sérieux » dont j’aimais tant à me réclamer autrefois ? – J’ai dû y renoncer tant je soulevais d’objections épouvantées avec ce mot. Pourtant, c’est dommage, quand on y pense… Il n’y avait rien de plus drôle !

L’humour pince-sans-rire, l’humour qui ne dit pas son nom, est pourtant le plus drôle ! De même que le sérieux qui ne dit pas son nom – qui est de la peur mais voudrait se faire appeler légèreté – est la plus sinistre chose au monde.

Je pense souvent à cette œuvre à la con, supposé chef-d’œuvre hypra-respecté du « Nouveau-Roman » et de l’Oulipo : la Disparition de G. Perec. C’est l’histoire des romanciers français du XXe qui essaient de faire de l’art contemporain comme tout le monde et qui s’aperçoivent que l’usage de la langue française en soi est une monstrueuse contrainte. Une contrainte telle qu’ils leur sera à jamais impossible de faire de l’art contemporain en écrivant français. G. Perec décide de contourner le problème en écrivant un roman où ne figurerait pas une seule fois la lettre e. Balèse. Vachement plus balèse, du point de vue technique, que de coller un carré de papier jaune sur un fond de papier jaune, ou de photographier un bidet, par exemple. Quelle ironie ! Il cherche à se libérer des règles de la langue française qui ont un sens, et ne trouve finalement qu’un seul moyen : en créer une supplémentaire, mais qui en est totalement dépourvue ! Le non-sens, sens unique de l’histoire de la course à la modernité dans les arts et les idées ? Cul-de-sac, plutôt ! Le non-sens obligatoire est une prison mentale, d’un genre plus inhumain et monstrueux, en matière de prison, que tout ce qui jusque-là avait pu être créé. Modernité mon cul.

Ce n’est pas pour rien que Soral vient de l’art contemporain et Dieudonné du comique : c’est dans ces genres-là qu’on apprend le plus vite que le premier degré est le degré le plus élevé de l’humour et que pour choquer son monde, il suffit de le prendre au sérieux.

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Mon coeur mis à nul

Entre mon enfant et mon enfance, mon cœur fait balance.

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Qu’est-ce que c’est, qu’être un enfant ? – C’est se développer en réaction à. Quand on y réfléchit, toute évolution est fondamentalement une réaction, puisqu’évoluer c’est se définir soi-même en fonction d’un milieu, y puiser vie et force, mais aussi en combattre les éléments dissolvants. J’ai toujours à l’esprit l’image d’une plante lorsque je dis ça : le grand et beau paradoxe de la plante qui puise son énergie dans la terre non pas pour y retourner, mais afin de pouvoir justement s’en extraire, monter le plus haut possible vers la lumière. Et je pense toujours à Jünger quand je développe cette métaphore-là.

De la même façon, les écoles de pensées en philosophie, les courants artistiques et littéraires : tout cela s’est toujours créé, pour ainsi dire puérilement, en réaction à des prédécesseurs, en se faisant un fumier, un terreau, des croyances des écoles plus anciennes, où puiser la force de les combattre pour les supplanter. Supplanter les maîtres étant bien-entendu la seule façon possible de les égaler – et donc de leur faire honneur. Aujourd’hui, sous prétexte de défendre le camp du bien, les gens qui ont accaparé les instances éducatives et la bien-pensée culturelle, défendent à quiconque de les fouler au pied pour les supplanter. Résultat des courses, le concept de modernité est pris en otage par des conservateurs séniles, et au lieu d’aller vers un progrès social, on régresse. Et tout cela simplement parce que la peur stérile du retour aux HLPSDNH nous empêche d’emprunter la voie ordinaire du progrès intellectuel et social : une voie qui n’est non pas linéaire mais (à l’image de la façon dont les intelligences s’engendrent les unes les autres) de nature paradoxale, réactionnaire – le déséquilibre engendrant l’équilibre -, comme la marche.

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Moi je !
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Quand quelqu’un raconte ses haines et ses combats, il est toujours bon de savoir d’où il parle, et quelles sont les raisons intestines qui l’ont poussé à choisir ses ennemis. Je ne pense pas qu’on puisse donner à évaluer la qualité d’un choix de vie ou d’une option existentielle, si à aucun moment on n’est en mesure de parler de son vrai soi. Aussi, je donne finalement raison aux gens qui m’ont toujours poussée à leur parler de moi lorsque je leur exposais mes convictions. Je ne suis pas de ceux à qui il est indifférent de savoir d’où les vérités sortent.

Or donc, voici ce que fut mon enfance… Mes parents font partie d’une génération de parents d’un genre très particulier… qui n’est peut-être pas prête de refaire surface, quand on pense à l’évolution de la société qui va vers toujours plus d’indifférence, toujours plus de jemenfoutisme… Cette catégorie étrange est celle non pas des parents indignes au sens premier du terme – c’est-à-dire négligents et non-affectueux – mais de ceux dont on pourrait dire qu’ils furent au contraire « trop impliqués » intellectuellement dans la question de l’éducation des enfants. Ce sont des gens dont la façon-d’aimer même était indissociable d’une vision idéologique, et donc qui idéologisèrent tous les aspects de leur vie sociale, professionnelle et familiale, même et surtout les plus sacrés et les plus intimes. Ils entrent dans ce qu’on pourrait appeler le cliché du « parent parfait », ou du moins de celui qui, parce qu’il a des croyances tenaces au sujet de l’éducation et qu’il vit dans la pratique la plus rigoureuse de cette sorte de « religion » éducative, s’autorise lui-même à se considérer comme tel. Ils appartiennent à cette génération de « pédagos », de docteurs de l’enfance, du développement de l’esprit humain et de l’esprit social, qui a engendré l’idée protéiforme et déviante que le camp de la bien-pensée est tenu de se faire aujourd’hui de ce qu’est un enfant.

Voici donc le lieu d’où je vous parle : à l’origine je suis le fruit étrange qui a poussé sur cet arbre-là.

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L’enfant-Roi
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Allez bourgeoisie aimante, allez cœurs immaculés et sans reproches, continuez-donc à étouffer votre progéniture dans la croyance absurde qu’elle est tout pour vous, que le lien ombilical qui relie votre cœur au sien est incorruptible, que rien ne compte, que rien ne vaut à vos yeux au-delà d’elle ! Aussi longtemps que l’enfant croira cela, aussi longtemps qu’il vivra prisonnier de cette idée déviante – qui se révèle toujours, hélas, quand on la tente, ontologiquement mensongère -, sa certitude naïve d’être totalement aimé de vous, vous flattera sans doute… vous laissant accroire, dans le miroir de ses yeux remplis de confiance, que vous disposez d’une capacité d’aimer infinie… mais elle constituera hélas, dans le même temps, pour lui, une angoisse morbide. Alors, poussé par l’instinct de survie – s’il en possède encore – il se conduira peut-être en démon, en tortionnaire… Cela non pour vous faire souffrir, mais simplement parce qu’il cherchera désespérément les limites de votre amour – plus exactement, il cherchera à vous les faire voir (parce que lui sait qu’elles existent), à vous qui les niez. Et il les cherchera de toutes ses pauvres force, comme on cherche un souverain bien !

Car il faut que l’enfant sache, coûte que coûte, ce qu’il se passe lorsqu’il sort votre amour…

[Le mot amour, ici, quand on parle du vôtre, en réalité est galvaudé. En ce qui vous concerne, il faudrait employer davantage le terme, à sens unique, de tolérance. Car l’amour vrai n’a pas besoin comme le vôtre de clamer partout qu’il n’est qu’ouverture et bonté. L’amour vrai se contente d’être. Et il est puissant, craintif de lui-même, de sa propre intolérance passionnée, car il sait qu’il est à la fois tout le meilleur et tout le pire ; il est tout sauf une garantie d’innocuité. Le vrai amour n’a pas comme le votre besoin de dire toujours son nom. L’amour vrai ne craint rien, pas même qu’on le prenne pour son contraire… L’amour vrai n’est jamais dans la crainte qu’on découvre ses limites, au contraire il voudrait plutôt qu’on le mette à l’épreuve, car il n’en a pas.]

Il faut que l’enfant sache ce qu’il y a au-delà ! L’au-delà de votre amour est un lieu qu’il va devoir, et qu’il sait qu’il va devoir explorer : vous ne serez pas toujours là pour lui ! Le jour où votre enfant pensera qu’il n’y a pas de monde viable en-dehors de votre amour, cela voudra dire qu’il se sera mis lui-même en disposition de mourir avec vous, le jour où vous mourrez. Certains trisomiques, certains chiens, certains dépressifs, font cela. Ils meurent avec leur mère. En lui laissant croire que votre pauvre amour imparfait et mortel, est omnipotent et qu’il le protège de tout, vous en faites peut-être silencieusement, douloureusement et dans l’anomie du tabou, un idiot, un chien, un dépressif.

Un enfant qui ne sent rien, aucune présence indépendante de lui-même, indifférente à lui-même, au-dessus de lui-même, est un enfant qui n’a rien au-dessus de sa tête pour l’élever. Or un enfant est comme une plante : né pour se dresser contre les lois de la pesanteur vers la lumière, il a besoin d’être élevé. Il a besoin de rencontrer un ennemi métaphysique en les personnes de ses aînés pour s’en faire des marchepieds vers l’avenir.

L’enfant-roi, l’enfant à qui l’on ment concernant le caractère absolu de l’amour dont il est l’objet – car on lui ment ! – par vanité et par lâcheté ! – n’est pas heureux. Il souffre en vérité de la plus intense des solitudes – du plus mortel des sérieux. C’est un roi sans divertissement que l’enfant qui ne connaît au monde que sa propre importance, c’est-à-dire aucun supérieur hiérarchique susceptible de lui révéler l’existence de valeurs et de biens immatériels plus importants que son petit confort matériel à lui. [Car même Abraham, dit-on, ce patriarche d’entre les patriarche, aurait sacrifié son fils préféré s’il en avait été de la volonté divine – c’est-à-dire du salut de Dieu.]

Il est lourd comme la pierre que portait Sisyphe, le novice sans maître qu’aucun arbitraire souverain ne vient jamais délester du terrible fardeau de se sentir total donc responsable de tout. Il éprouve la désolation profonde d’être déjà arrivé à l’âge où l’on est normalement encore un être en devenir… Cela veut dire que lorsqu’il se projette dans l’avenir, il se trouve devant un mur mental, un horizon bouché, parce qu’il ne se connaît au monde rien ni personne à conquérir, aucun cœur, aucune inaccessible étoile à décrocher… Parce que la vie est déjà conquise pour lui, elle ne lui a donné aucun but. Quand on a le sentiment d’être né au faîte de sa propre gloire, à quoi bon, en effet, se survivre à soi-même et grandir ? Je me souviens encore de cette angoisse, elle est gravée dans ma mémoire affective : elle m’a rendue adulte jadis, bien avant l’heure, et définitivement trop tôt. J’ai eu mille ans dès qu’elle s’est emparée de moi, à l’âge où les gens normaux commencent juste à répéter ce qu’ils entendent autour d’eux.

Qui es-tu, et pour qui te prends-tu, toi le simple géniteur qui prétends pouvoir aimer totalement ta progéniture ? – et quoi qu’il arrive, pour toujours, quoi qu’elle fasse, à n’importe quelle condition ? Te prends-tu pour Dieu ? Il n’y a que Dieu qui soit capable d’un amour total – et encore, Dieu reste un postulat. Les hommes, eux, sont simplement capables de cécité volontaire : ne pas voir chez leurs proches, ne pas nommer, – nier – ce qu’ils sont incapables d’aimer chez eux.

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« Surtout, rester jeune d’esprit! »
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Comment conserver une âme d’enfant toute la vie ? Rien de plus simple, hélas : soyez simplement à la charge matérielle de quelqu’un d’autre, comme étaient les femmes du temps jadis – considérées comme des personnes mineures, elles se conduisaient comme telles… Des millénaires de minorité sont derrière la femme, qui ont profondément, durablement, impacté son intelligence…

Ayez un statut d’inférieur et un lien de dépendance matérielle aux yeux de toutes les personnes qui vous environnent et que vous fréquentez : privé de liberté d’action, de considération sociale, il vous restera la jouissance extrême de toute votre liberté intérieure.

Enfin, on ne vous l’ôtera plus, votre liberté de penser !

Ce n’est pas pour rien qu’un gros bébé comme Sartre ou qu’un immense poète comme Aragon ont lorgné du côté du totalitarisme rouge… Que croyez-vous ? Ils étaient tout simplement de ceux qui ne désirent la liberté que sous sa forme la plus extrême : c’est-à-dire sa forme inversée, en miroir, virtuelle, imaginaire, privée… intime. La liberté relative, celle qui consiste à pouvoir se déplacer dans le monde, commercer avec son prochain, échanger du réeldans le réel, ne les intéressait nullement.

Voulez-vous planer, dans les nuées, comme un angelot asexué inaccessible aux bassesses de ce monde ? Rien de plus facile : ne disposez plus librement d’aucune forme d’argent… soyez nourri et logé, mais surtout que l’on s’occupe de toutes ces vulgarités-là à votre place !

Si vous possédez quelque fortune, soyez mis sous tutelle financière, comme le fut Charles Baudelaire. Ainsi vous obtiendrez très vite, par un effet de vases communicants, par un effet d’appel d’air – à la condition bien-évidemment que votre besoin d’évasion intérieure se révèle suffisamment impérieux – les « ailes de géant qui empêchent de marcher ». Oui, voilà bel et bien le prix de toute liberté intérieure véritable : le goulag au sens propre, la prison bassement matérielle, celle qui est faite de murs en pierre, d’espace vital restreint, de matons, de sermons, de menaces, de peur de l’extérieur, de soumission irrémédiable à l’autorité. C’est au goulag qu’on envoya Dostoïevski, et c’est au goulag qu’il trouva momentanément un remède souverain contre ses crises épileptiques. Le goulag : seul médicament véritablement efficace pour ceux dont la liberté mentale extrême, l’absence de frontières intérieures, parce qu’elle est contre-nature, bouffe le cerveau.

Eh, bien sûr que si, l’accès à la connaissance véritable – celle que les génies prométhéens décrochent des cieux, celle à laquelle Adam, dit-on, mordit dans la pomme – bien sûr qu’elle est contre-nature ! Ceci est une réalité que nous sommes tous susceptibles d’éprouver, et pas du tout une abstraction conceptuelle.
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Eloge des frontières mentales


Elles me font bien marrer, les gueules enfarinées qui veulent abolir toutes les frontières, abolir l’altérité, permettre à tout le monde de
réaliser ses rêves, donner le droit à toutes les ménagères de vivre un conte de fée, le droit à tous les étudiants de libérer en eux-même le poète qui sommeille…

Car celui qui vit au sens propre dans un rêve, celui pour qui le monde est identique à l’état d’éveil ou lorsqu’il est endormi, celui qui ne connaît aucune frontière mentale, notamment entre réel et fiction, celui dont le rapport au monde possède la même force de violence tragique qu’un conte de de Perrault ou de Grimm, celui qui ne peut pas admettre ne pas être autorisé à disposer d’autrui comme il dispose de lui-même – corps et âme – , est la définition-même du fou, ou de celui que dans le jargon psychanalytique on dit atteint de psychose.

Même chose en ce qui concerne les demeurés new-age qui fantasment sur la perspective d’activer tous les potentiels inconnus du cerveau et qui déplorent que le cerveau (sic.) ne fonctionne jamais au maximum de son potentiel : en réalité il existe bel et bien une occurrence clinique de l’activation totale de toutes les zones fonctionnelles de l’intelligence, ensemble et massivement, dans le cerveau, et cette occurrence n’est rien d’autre que la crise épileptique. Sur l’écran d’un IRM, ce que l’on visualise paraît-il, c’est une sorte d’illumination générale – et puis plus rien. Il paraît que les malades, en convulsant, avant de tomber dans les vapes, voient une grande lumière – et puis plus rien. Prenez n’importe quel circuit électrique et faites entrer du courant par tous les bouts en même temps (aussi bien du côté + que du côté -) : votre circuit « s’illumine », prend feu, pète en l’air, et puis plus rien. Juste une odeur de cramé. On appelle ça dans le jargon des électriciens un court-circuit. Magique, non ?

Voilà peut-être la vérité la plus terrible qu’il m’ait été donnée de découvrir et de dévoiler : les fous et les poètes existent pour légitimer les camps de concentration et le goulag, dans la mesure où les barrières mentales, les frontières d’airain qu’ils n’ont pas dans la tête, il les leur faut au-dehors, dans la vraie vie… – il leur faut une prison IRL, dirait-on de nos jours, si l’on voulait comparer le monde de la liberté intérieure du poète, au monde virtuel internautique.

Cf : Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig, qui plaît tant aux adolescents. ^^

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Entendre un enfant pleurer
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Souvenir de mes voisins de la région parisienne. Des feuges dont les deux enfants braillaient constamment à tue-tête. Elevés à moitié par la voisine du palier, une vieille sorcière à peu près brindezingue, d’origine bretonne, qui les accueillait au sortir de l’école et les faisait goûter gratuitement. Jamais à leur place je n’aurais confié mes enfants à cette horrible bonne femme, quand bien même cela aurait été gratuit ! – toujours un mot déplacé à la bouche, indiscrète, des remarques obscènes, une voix érayée insupportable, braillant toujours, et cela dans le couloir, se faisant des parties communes une extension de son chez-soi… avec cela un certain ressentiment inquiet à l’égard de la politesse et de la pudeur des autres, qu’elle semblait avoir désappris à exercer. Et puis pour les sortir prendre l’air, ces enfants sauvages, une nounou complètement stupide, blonde obèse au visage disgracieux, obtuse, violente de bêtise dans ses propos, sans doute quasiment analphabète… la moins chère du marché, probablement…

Des enfants qui braillaient à tue-tête… Ah ! Cela ne leur faisait rien à eux, les parent, puisqu’ils n’étaient pas là, la plupart du temps, pour les entendre pleurer… Mais moi, avec mon ordinateur branché pour ainsi dire derrière la porte d’entrée de l’appartement, ces quasi-romanichels qui bivouaquaient dans le couloir, qu’est-ce que je me les fadais ! Au début j’avais failli intervenir, j’avais cru à de possibles mauvais traitements… Il m’est une ou deux fois arrivée, inquiète, de regarder par l’œilleton : je voulais comprendre… Mon compagnon m’a dit tout de suite : « Malheureuse, n’intervient pas ! De n’est pas à nous de nous mêler de ça, ces enfants sont juste mal-élevés, personne ne les maltraite… » Moi ça me dépassait, à l’époque, qu’on n’insiste pas pour leur apprendre à parler sans crier.

A présent que je suis mère, je comprends mieux pourquoi tant de gens n’élèvent pas leurs enfants eux-mêmes… Ah ! Entendre un enfant pleurer !

Il faut avoir le cœur bien accroché, mine de rien, pour accepter de passer ainsi, du jour au lendemain, du côté opposé à l’enfant… – Nous qui sommes tellement habitués à nous conduire comme des gosses – plus encore, à vénérer le gosse qui est en nous. Jusque-là nous cherchions notre propre liberté, nous courrions après le divertissement et la jouissance… A présent, si nous sommes parents, il faut édicter les règles contre lesquelles un enfant trouve sa propre liberté, faire appliquer une loi dont la transgression fournit à l’enfant tous ses plus chers divertissements, tous ses plus grands plaisirs… Il faut être sérieux pour lui – sérieux comme des ânes, bêtes comme des papes – sérieux avec les choses sérieuses, si l’on veut qu’il puisse développer à son tour le sain réflexe de les plaisanter.

Etre le rabat-joie, le père-la-morale, celui qui interdit, qui prévient et qui frustre… quel martyr ! Ah, je comprends pourquoi nos aïeux, quand ils avaient un peu de bien, laissaient ce soin à des domestiques… Le rôle du méchant : un rôle de serviteur. Plutôt que de perdre toutes ses propres illusions d’enfant, on aimait mieux encore exposer la progéniture à la négligence des nourrices et à la maltraitance des valets envieux. Au moins ils s’élevaient dans le mépris de la mentalité domestique. Si la mortalité infantile était aussi élevée, autrefois, cela ne venait pas seulement des imperfections de la médecine, il est clair qu’il y avait aussi de la part des adultes une certaine indifférence aux souffrances de l’enfance – une indifférence d’auto-préservation – que nous n’avons plus aujourd’hui.

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Aujourd’hui le monde du droit a été transformé en gueuloir par des éternels enfants insatisfaits, et dans ce gueuloir retentit en écho un long, déchirant, vagissement : celui de l’homme confronté à la supérieure Injustice, et qui demande réparation à la justice des hommes, infiniment impuissamment. Ce grand vagissement – comparable au « Je veux un enfant ! » des couples homosexuels – qui est à l’origine le cri primal de l’enfant confronté à l’arbitraire de la voix du père, aux limites de l’amour de sa mère, ce grand vagissement, je comprends pourquoi certains parents préfèrent ne pas se mettre en situation de l’entendre. Ils préfèrent déplacer sur autrui cette responsabilité.

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Mes parents aussi avaient autour d’eux, dans la clientèle de leur couple charismatique, quand j’étais petite, tout un tas d’amis de confiance, de jeunes gens – leur troupe de théâtre – à qui ils me confiaient. C’étaient pour la plupart des jeunes gens simples, d’origine paysanne, des anciens élèves à eux, qu’ils avaient connus du temps où ils enseignaient à la campagne. En sorte que j ‘ai pour ainsi dire, dans ma petite enfance, été élevée un peu à l’africaine, dans la chaleur – un rien canaille – d’une sorte de tribu. Sauf que, contrairement aux petits africains – dont le caractère semble, d’après ce qu’en montrent les documentaires, toujours au beau fixe – j’avais plutôt le tempérament chagrin des petits feuges de mon immeuble : je pleurais tout le temps, j’étais toujours malade, j’étais toujours à fleur de peau, et il fallait constamment se presser autour de moi, me cajoler et me consoler.

J’étais, parmi ces jeunes gens de ma maison, le seul enfant légitime d’un homme qui incarnait la figure paternelle pour tous. Cela vous habitue très tôt à recevoir la rançon de la place d’honneur : un fond de jalousie diffuse à votre endroit, piqué de petites taquineries qui blessent, compensé par toutes sortes de cajoleries énormes qui vous grossissent le cœur, et qui vous forcent à vous sentir confusément quelqu’un d’exceptionnel, voué à recevoir plus que les autres et à donner plus que les autres pour mériter cela… Il existe bel et bien des conditionnements éducatifs qui donnent envie à l’enfant d’être une personne supérieure – non pas en lui fournissant une formation-à-la-réussite clef en main, mais en le poussant à vouloir absolument être quelqu’un d’exceptionnel – quelque soit la forme que cette vocation prenne, et par quelque moyen que ce soit.

Le grand chagrin, quand on naît au centre d’une cour, c’est d’être forcé au matin de sa vie – en entrant à l’école – de perdre et sa cour, et sa légitimité aux yeux du monde à en avoir une. Imaginez vous retrouver, à l’âge de toutes les innocences, et sans bien comprendre pourquoi, dans la peau inconfortable de quelqu’un qui serait déjà déçu, déjà nostalgique… dans la peau d’ un déclassé qui ne connaît pas le mot déclassé, qui n’ose pas s’avouer bien des choses mais est déjà conscient de cela… un être étrangement douillet, sentimental, vulnérable, et cependant critique, comme à la fois pas assez couvé et déjà trop vieux… comme un oiseau tombé du nid, ne comprenant pas la méchanceté des autres, dans l’attente d’un ami, ne sachant pas aimer ce qui est, compliqué et faible, un individu à la fois souriant et plein d’épines, qu’un délicat sentiment d’étrangeté au monde, un scrupule rationnel général, retient comme une malédiction de se mêler aux autres… distingue et isole. C’est le genre d’héritage moral qui vous conduit par excellence à opter – par défaut – pour le rôle du persécuté.

Ce que j’ai reçu en plus par-rapport aux juifs, peut-être, ç’a été la culpabilité. Là où chez ces gens il y a toujours une certaine désinhibition un peu vulgaire à transformer les gosses en petit anges de faiblesse et en petits monstres de vanité, de façon à ce qu’ils n’aient ni l’envie ni les moyens affectifs de se mêler aux individus étrangers au groupe qui les a vus naître, chez moi on me faisait constamment reproche du petit phénomène qu’on était en train de faire de moi… J’étais en quelque sorte l’enfant-roi-des-gauchistes qu’on désirait secrètement guillotiner. Le groupe-même dont j’étais issue ne s’estimait pas responsable de ma condition, et ne m’était pas solidaire… C’était comme si l’on avait à un moment donné actionné un processus éducatif inconnu sans bien en maîtriser tous les tenants et aboutissants, comme malgré soi. Je semblais avoir été le fruit interdit d’une certaine conjonction très géométrique d’incohérences.

Au sein de la petite « communauté » de la maison de mon père, les choses s’étaient goupillées pour ainsi dire « par l’opération du saint-esprit », au petit bonheur la chance, et comme spontanément, sans qu’il n’y ait eu en amont de théorisation sérieuse. On avait fait les choses avec le cœur mais pas avec la tête ; quand j’ai eu un peu grandi, je n’ai pu partager mes peines et mes ressentis avec aucune d’entre les personnes qui m’avaient élevé. L’enseignement que j’avais reçu d’une telle éducation étaient intransmissible à ceux qui me l’avaient dispensée. Car ç’avait été pour ainsi dire une éducation involontaire, ou plutôt dont on n’avait pas eu l’intelligence d’anticiper les conséquences dans le réel. Ils étaient à présent totalement incapables de recevoir ce que j’avais à dire, et même de le comprendre. Je faisais figure d’erreur dans le programme ; ils ne semblaient plus savoir d’où je venais, de quel désir secret j’avais été le fruit. Bien qu’ils ne voulussent l’admettre, c’était pourtant un fait : ils ne me connaissaient pas.

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Mère-courage
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Par la suite, ma mère faisait partie de la race de ces mères-courage d’élection qui semblent avoir constamment une douzaine de bras en trop en train de mouliner dans l’air… Bourreau de travail, servante et maîtresse universelle de toutes les justes causes et de tout-le-monde-qui-est-dans-le-besoin… quand elle était enceinte jusqu’aux yeux, elle travailla encore jusqu’au dernier moment, et passa ensuite l’enfance entière de sa fille unique constamment sur les rotules, à courir du four au moulin, à rogner constamment sur son temps de sommeil pour faire tout ce qu’elle voulait faire, et s’acquittant malgré tout, au péril de sa santé, d’à peu près tous ses devoirs élémentaires de mère envers moi – mais cela toujours en repoussant les limites de l’humainement acceptable.

Il y en a de plus en plus en France, me semble-t-il, de ces mères-là.

Je vois que des femmes qui gagnent un salaire de misère préfèrent le reverser quasi-entier en frais de garderie et autre nou-nous, plutôt que de quitter leur taff pour élever leur enfant en bas-age elles-mêmes. Bien sûr, on invoquera à cela tout un tas d’excellentes raisons : du féminisme, du droit à la liberté de travailler, à l’émancipation pour les femmes, en passant par la peur de perdre sa place et le train de vie à maintenir… Moi qui d’un côté ne gagne pas un sou, mais de l’autre ne dépense strictement rien en frais de garde pour mon enfant, je veux témoigner d’une chose. Si tellement peu de femme françaises acceptent de se retrouver aujourd’hui seules en tête-à-tête avec leur nourrisson 24/24, il y a à cela d’autres raisons qu’elles ne disent pas. Si elles préfèrent mener une vie qui les force à déplorer constamment le fait de ne pas pouvoir le faire, mais n’envisagent que rarement de remédier à un aussi triste état de fait, c’est parce que pour une femme moderne, vivre à la maison « dans le gynécée » à l’ancienne, au coin du feu avec un petit enfant à soi constamment pendu – physiquement pendu – dans les jupons, ça n’est pas si facile que ça. Il n’y a que les femmes actives, celles qui ne retrouvent, en semaine, leur enfant en carence affective que pour l’heure du souper – celles qui sortent le W-E en laissant l’enfant à la charge des grands-parents ou de la nou-nou – pour qui tous les moments passés avec leur bébé ne sont « que du bonheur ». A ce compte-là, évidemment, rien de plus facile : Marie-Antoinette, qui ne vivait pas les deux pieds dans la bousasse, exposée aux engelures et aux insolations, dans une cahute en terre crue au fin fond de la cambrousse, était sans doute également beaucoup plus heureuse que n’importe quelle bergère du commun quand elle brossait le poil soyeux de ses jolis moutons. Il est facile de regretter toutes les choses qu’on n’a pas faites avec ses enfants, ou pire encore, de se présenter en mère idéale surbookée la bouche pleine de sornettes pontifiantes sur l’éducation des enfants, lorsqu’on s’est toujours débrouillée, sous toutes sortes de prétextes sociétaux, pour ne jamais passer une journée entière seule avec.

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« Pourquoi es-tu ratée ? »
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Ma mère qui lisait alors un livre de psychologie sur les relations mères-filles, me dit un soir – c’était plusieurs années avant que je ne sois moi-même mère, je vivais encore chez mes parents – cette chose terrifiante en me parlant de moi : « Nous avons pourtant tout bien fait comme-il-faut ! Où avons-nous commis une erreur ?»

Qu’elle ait été mécontente du résultat, bon, passe encore… Ma mère ne me connaît pas, après tout, comment pourrait-elle me juger ? C’est une personne qui passe le monde au travers d’un crible idéologique d’extrême-gauche, et qui évolue dans un milieu où tout le monde pense pareil… Ce sont des gens tellement intolérants que chaque fois que j’ai tenté, par le passé, de partager des points de vues personnels avec eux, je me suis faite rabaisser, traiter de folle, renvoyer à mes insuffisances, voire à la médication, enfin moquer de moi. Aussi, je ne me risque plus depuis longtemps à me confier à eux et à leur expliquer ce que je deviens.

Mais ce qui a posteriori m’a réellement choquée, lorsque je me suis souvenue cette réplique d’elle, c’était son auto-satisfaction. Ma mère m’a réellement dit cette chose : qu’elle était persuadée, en tant que mère, d’avoir fait tout ce qu’il fallait.

La maman que je suis devenue tombe aujourd’hui des nues lorsqu’elle y repense. Du haut de ma petite expertise, je m’accorde enfin le droit de juger ma mère : comment diable un parent quel qu’il soit peut-il être persuadé de n’avoir jamais fait aucune erreur, d’avoir parfaitement « réussi une éducation » ? C’est impossible lorsqu’on est vraiment quelqu’un de responsable. Voilà mon verdict.

Voilà le truc : pour quelqu’un qui ne délègue pas, qui fait tout le job seule, en son âme et conscience, au jour le jour, qui gère tout, c’est-à-dire qui est responsable de tout, qui est là pour voir les tenants et aboutissants de tous ses actes, de toutes ses décisions, pour payer les pots cassés si la situation tourne court, il est absolument impossible d’être parfaitement satisfait de soi. Il n’y a qu’une mère à-demi absente ou qui se repose sur autrui pour l’éducation de ses enfants, qui puisse se bercer d’illusions à ce sujet-là.

C’est quand on a potentiellement tout le temps du monde pour jouer avec un nourrisson avec ses cubes, ses jeux d’éveil, ses poupées, et le faire rire, et le promener, et le distraire et lui lire des livres, c’est là qu’on réalise, mortifié, que l’on n’est pas toujours en capacité nerveuse de le faire. C’est quand on a potentiellement tout le temps du monde pour ne s’occuper que de lui, c’est là qu’on réalise qu’il en va de la santé mentale des deux parties que le bébé apprenne de temps à autre à se passer de sa mère, et donc à jouer seul, même quand celle-ci reste dans la même pièce.

Quand on est toujours là pour entendre le bébé se faire bobo quand il se fait bobo – Ah ! Entendre un enfant pleurer ! -, et que cela arrive si fréquemment… toujours là pour le voir réagir vivement, douloureusement, aux mille et une frustrations qu’on est forcé de lui infliger – bon gré, mal gré – au cours d’une journée, alors on passe son temps à déplorer les limites qu’il impose de lui-même à notre sacro-sainte tolérance, à réaliser qu’on n’a jamais le cœur aussi vaste que la Vierge Marie, et que certains jours de pluie, la vie familiale idéale semble faite quasi uniquement de corvées, d’admonestations, de sourde oreille aux plaintes, de patiences et de devoirs…

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Patience…
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Ce n’est que par l’exemple, en acquérant soi-même tout ce qu’on veut que l’enfant possède – la vie réglée, la constance nerveuse, la maîtrise de soi, la gaieté au travail, la tendre insouciance, la capacité de contemplation, le goût des choses bien faites, le plaisir de l’hygiène, le bien manger, la politesse, le savoir gérer son temps, le savoir profiter des bons instants, bref le savoir-vivre – qu’on lui enseigne le mieux ces choses cruciales. Préfère-t-on, pour pouvoir mieux se voiler la face, que ce soit la dureté de la vie qui lui enseigne, à coups de brûlures narcissiques, tout cela ? – Je pense pour ma part qu’une main aimante et compréhensive est meilleure que le marteau du Fatum pour faire entrer le bon-sens dans un jeune cerveau. Je ne veux pas que mon enfant évolue dans un monde inhabité.

L’endurance au mal, le savoir s’occuper seul, l’apprivoisement du silence, le courage solitaire, la bonne volonté (et un scepticisme de bon aloi vis-à-vis de ses contemporains) : voilà les talents primordiaux qu’une personne doit développer si elle veut survivre dans notre société triste et terne ! – Aussi ne sont-ce pas les premiers que je devrais donner à mon enfant si je veux son bien ?

Quand je dis survivre, c’est un contresens, je devrais dire vivre, car celui qui demeure perpétuellement dans l’économie de survie ici-bas est celui précisément qui ne maîtrise pas de telles aptitudes.

Parmi les bêtes qui survivent au lieu de vivre, il y a aussi ceux qui ne sont que silence, que patience et volonté. Sans rien en-dedans qui surnage ou qui brille dans la grisaille. Ceux-là ne servent que leurs appétits de pouvoir et d’efficacité, rendent sa cruauté au monde œil pour œil dent pour dent, sans aucune dignité, aucune foi en l’homme, au-delà, à défendre. A mon avis, ce sont eux que la vie s’est elle-même chargée d’éduquer « à la dure », ce sont eux qu’on a mis directement aux prises avec le mal, sans jamais qu’une bonne intention supérieure n’ait pris la peine de les préparer amicalement, en amont, au danger.

La plus grande des cruautés de la vie postmoderne est très certainement son extraordinaire qualité d’ennui : la densité de cette mélasse, son insondable profondeur. Si l’on n’est pas formé dès l’enfance pour supporter cela, soit l’on en meurt, soit l’on y perd son âme. S’il n’y a pas dans son enfance une bienveillance aimante qui prépare l’homme à affronter le pire, il pourrait en finir bestialisé.

C’est là aussi, je crois, la raison d’être fondamentale du christianisme. Apprivoiser l’ennui. L’intérêt majeur du christianisme sur les autres religions, le voici – ce sont des mormons qui m’ont appris cela, il me l’on appris car ils m’ont laissé entrer dans leur art de vivre, et je leur en sais gré –, il sert à aménager l’absence, le silence, la misère, la solitude, à installer l’Homme dans le no man’s land. C’est une religion pour les malheureux, faite pour enchanter le malheur.

Elle sert quand on a besoin d’un surcroît de ressources de volonté et de cœur… elle sert quand la réalité, le monde, ont fini par nous épuiser. Ce que nous cherchons dans le Dieu chrétien, c’est la source de tout amour : nous venons puiser en lui ce que, si nous n’avions que notre peau, notre égo, à défendre sur cette terre, nous ne trouverions pas en nous : la force de déplacer des montagnes, de faire contre mauvaise fortune bon cœur, de continuer à être de bons hommes même lorsqu’on n’a plus aucune raison pour cela… la force de regarder toutes ces choses, mornes, inertes qui sont notre quotidien, d’un œil neuf et enthousiaste, qui est peut-être l’œil de l’enfance – à moins que cela ne soit celui du fou.

Comme je crois en la neige, qui recouvre de temps en temps les choses habituelles de nos jardins et de nos rues d’un beau manteau blanc immaculé, qui réenchante tout, je crois dans le christianisme, comme en le plus nécessaire des auto-illusionnements du monde.

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
.
Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Oui à la hiérarchie !

Andre-Malraux

Regardez-moi ça, c’est pas beau ?
Ca, c’est pas n’importe quoi madame Michu,
c’est un intellectuel en-ga-gé, un esprit libre con-cerné !
Un héraut de la Démocrassie comme qu’on n’en fait pu !
Un grand tome. Distingué par la nation, et tout, et tout.

.

Je lis, moi-même très con-sternée – « Indignez-vous, rindignez-vous », comme disait l’autre ! -, les passages suivants sous la signature d’XP. L’article s’appelle « L’hallucinante prophétie d’André Malraux » (rien que ça) :

XP : Il n’empêche, pourtant… S’il ne s’était pas gâché la main à la politique, il aurait laissé quelque chose, il en avait les moyens. En 1974, il soutient le candidat Chaban-Delmas à l’élection présidentielle française, il explique pourquoi à la télévision,  et il tient ce discours qui donne l’impression d’avoir été  entendu en rêve:

Malraux : (…) A quoi assistons-nous depuis le début de cette campagne électorale? (…). Un candidat est un peu plus à droite, un autre un peu plus à gauche, mais nos problèmes sont ailleurs.

XP : Malraux avait compris que ces considérations de citoyens, ces débats électoraux, toute cette passion politique, c’est bon pour les peuples arriérés, qu’on n’entre pas dans l’histoire en entrant à l’Elysée.

Malraux : (…) Il est possible de résoudre les problèmes de la jeunesse en remplaçant presque intégralement le livre par la télévision, le livre gardant seulement son utilité lorsque l’enfant est chez lui(…) Il faut faire le lien entre l’utilisation permanente de la télévision et l’utilisation de l’ordinateur (…).

XP : Ici, on se pince pour y croire, on n’y croirait même pas du tout, sans les archives de l’INA, mais l’ancien ministre de la Culture du Général de Gaulle prophétise non seulement l’invention d’internet, mais aussi des MOOS

Malraux : Quoi qu’il arrive, cette transformation aura lieu. Les choses qui doivent arriver dans l’Humanité lorsqu’elles sont liées à la Technique, si on ne les trouve pas quelque part, on les trouve ailleurs. Nous pourrions changer l’enseignement dans le monde si nous décidons de le faire chez nous. Ou alors nous le ferons à la remorque des autres. »

XP : En fait, il ne prophétise rien, il dit que c’est pour demain matin, qu’il faut se mettre en piste tout de suite…pour mémoire, personne ou presque ne sait ce que c’est qu’un ordinateur, en 1974, tout au plus les mieux informés peuvent vous dire qu’il s’agit d’une grosse machine de 20 M2 utilisée par le Pentagone.

Malraux : (…) Ca veut dire, pour les enfants, s’amuser au lieu de s’ennuyer, et pour les adultes trouver le droit de quitter une pièce où l’on parle d’Histoire pour rejoindre celle où l’on parle de Physique, et si nous parlons beaucoup de liberté, cette fois, nous en parlerons en terme concret.

XP : Malraux maîtrise tellement  son sujet qu’avec trente ans d’avance, il répond aux réacs moisis de gauche et de droite qui ne manqueraient pas  de convoquer la discipline et le respect dus aux Maîtres pour continuer à faire chier la terre entière avec leurs craies, leurs blouses, leurs tableaux noirs et leur arrogance d’intellectuels plafonnés à 103 points de QI…

Malraux : Einstein m’avait dit en me montrant un petit livre parlant de lui « si l’on veut que les gens comprennent mes idées, ils ne doivent pas me lire moi, ils doivent lire ce livre ».

XP : Il savait aussi que ces andouilles feraient l’éloge de la lenteur, pour garder leur droit d’emmerder le monde, qu’ils dénonceraient la culture du zapping, la disparition de l’autorité, et chougneraient pour qu’on préserve les humanités, que les élèves coupent leurs téléphones  en classe,  comprenez qu’ils gardent  le droit  d’assommer le public avec des livres de trois kilos qui déforment le dos des enfants,  leur font comprendre dans leur chair  que le Maître, c’est le Maitre.  … Peine perdue, Malraux avait déjà tordu le cou à ses crétineries en convoquant Einstein dans ses souvenirs.

Malraux : Il ne s’agit pas de supprimer le corps enseignant, mais… Il s’agit qu’il se contente de venir en aide à ceux qui ont besoin d’être aidés.

XP : Décidemment, Malraux ne l’imagine pas, son utopie, il l’a sous les yeux,  il voit bien que c’est une chance de se débarrasser aux trois quarts de cet énorme poids mort qu’est le corps enseignant, il sait  qu’à l’issue du processus, on  remplacera 40 profs par 4 surveillants qui auront leur DEUG et seront  chargés de faire la garderie dans un énorme open space rempli d’ordinateurs auxquels seront connectés les élèves,.. Il est tellement dans son histoire, André, qu’il commence déjà à les ménager, comme on le fait avec les gens qu’on doit pousser vers la porte.

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Bon, Malraux visionnaire… Je me dis qu’il y en a qui ont de la chance d’être nés chez les beaufs : il leur reste encore toutes les belles illusions du XXe siècle à découvrir, parce qu’il faut croire que dans le monde où on les a mis au monde, le XXe siècle est passé sans que personne ne s’en soit jamais aperçu.

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Dans les faits, il se trouve que Malraux, ministre de la culture très « moderne » engagé par De Gaulle en 58, fait précisément partie de cette intelligentzia progressiste d’après-guerre à laquelle nous devons d’avoir entièrement réformé l’Educ’ Nat… réforme radicale devenue depuis-lors une sorte de tradition annuelle, et dont elle paye aujourd’hui les pots cassés. Les gens qui pensaient comme Malraux après-guerre, comme ils désiraient abolir définitivement toutes les tyrannies, prirent le parti de laisser derrière eux, comme un archaïsme digne des HLPSDNH, l’élitisme discriminant des « hussards noirs » d’antan – ceux-là-même qui décrottèrent nos grands-parents à coups de règles sur les doigts et de cours de morale. Ces maîtres d’écoles sévères, en blouse noire, distribuaient des bons points et des blâmes, et écartaient ceux qui n’avaient pas la tête faite pour étudier des études supérieures : dans un pays moderne, cela ne pouvait plus exister.

Ces esprits libéraux (au sens originel – synonyme de généreux – du terme libéral), gonflés de confiance en l’avenir et d’amour envers leur prochain, orientèrent la machine éducative française vers le « pédagogisme ». [Le pédagogisme n’est pas, comme chacun sait, l’art d’enseigner, mais celui « d’apprendre à apprendre ne pas avoir de maître » – je vous laisse méditer sur la grandeur d’âme des intellectuels qui ont inventé ça.] De là à la culturophobie étonnante de /celui qui faisait de la pataphysique sans le savoir/, alias Philippe Mérieu, il n’y avait plus qu’un saut de puce à allègrement franchir… avec les conséquences que l’on sait.

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Cet esprit éthéré, qui voulait de la liberté pour tout le monde et même pour les enfants – l’enfer est pavé des bonnes intentions – n’était pas un visionnaire, il était au contraire bien de son temps. C’était un sale jeune écervelé idéaliste qui croyait dur comme fer aux lendemains-de-l’Humanité-Démocratique-qui-chantent, désireux de révolutionner la pensée, le monde et l’enfance [monsieur Cohn-Bendit aussi a essayé], un jeune vaniteux « sans Dieu ni maître », de la trempe de tous les « penseurs » de 68. En cela, lorsqu’il parle si bien de l’école telle qu’elle est effectivement devenue – à savoir une vaste garderie remplie de sauvages et de garde-chiourmes sous prosac (sous prosac justement parce qu’ils n’avaient pas prévu de faire ce métier pour devenir garde-chiourmes), blindée de matériel informatique – il ne prédisait pas l’avenir, il faisait simplement partie de ceux qui étaient en train de le fabriquer.
.

***

..

La liberté pour la liberté, c’est bien beau. Mais on n’élève pas des gosses en leur laissant la liberté de foutre leurs mains sur les plaques électriques et de bouffer n’importe quoi. Ca c’est du Rousseau, de penser ça. Et Rousseau mène à Robespierre qui mène à la Révolution – NB : « faire une révolution » équivaut à accomplir un tour complet sur soi-même à 360°.

enfance

Il y a une vérité à propos des gosses – certains la trouveront laide, d’autres belle, peu importe car c’est une vérité : les gosses manifestent très fort, et ce dès le premier age, un impérieux désir d’autorité. Ils jouent avec des armes, elles grondent leurs poupées, ce qu’ils veulent savoir à propos des adultes, c’est ce en quoi ils croient et quelles sont leurs règles pour les juger. Ce qu’ils trouvent beau : un retable baroque doré, un château fort, une robe de brocard. Le beau pour l’enfant, c’est ce qui est grand, fort et riche. Pour s’en faire aimer, il ne faut pas leur demander ce qu’ils veulent mais les subjuguer. Pour les commander il faut leur montrer par l’exemple que l’on sait s’obéir à soi-même. Les enfants ont cela de bestial et de noble à la fois qu’ils accepteront toujours de suivre celui qui trace sa route – et qui la trace indépendamment d’eux – et difficilement celui qui leur demande leur avis à eux – pauvres novices – sur la marche à suivre. Il y a une vision de la justice qui n’est pas faite de commisération mais seulement de justesse – d’équité un peu salomonéenne – chez l’enfant. Lorsque les adultes autour d’eux n’assument pas leur rôle d’adultes, sous prétexte de jeunisme ou plus encore par lâcheté, ils sont capables de violence. Si les maîtres qu’on leur donne se refusent de toute force à leur transmettre leur savoir – souvent poussés par la peur secrète d’être surpassés et donc méprisés par leurs élèves – , ils tombent irrémédiablement dans la bétise ou dans la désespérance – selon leur potentiel de départ, c’est-à-dire selon les cas. Le besoin d’autorité des gosses, disais-je, est vital. Et il est la meilleure illustration qui soit du fait que l’esprit humain doit rencontrer des maîtres – ne serait-ce que pour les dépasser – et doit absolument être confronté aux règles d’une hiérarchie sociale pour se construire.

Savoir cela suffit pour battre en brèche les plans sur la comète des pédagogistes, des anti-éducation, des partisans de la liberté pour les enfants et autres disciples de Meirieu qui s’ignorent.

***

ADDENDUM

La seule question qui reste pour moi en suspens est la suivante : pourquoi s’est-on ainsi acharné à vouloir réformer l’école de fond en comble depuis la dernière guerre, était-ce réellement pour l’améliorer, ou bien pour la liquider ? Car il y a bel et bien des gens qui ont travaillé à améliorer l’enseignement, à le rendre plus intelligent, plus fin, plus humaniste – mes parents ont fait partie de ce contingent-là… Mais d’autres ont manifestement utilisé la soif de progrès des enseignants les plus idéalistes pour saper toutes les bases de l’institution scolaire – à commencer par le minimum de discipline qui était vital – jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. En tous les cas, il est évident que la destruction du « mammouth » profite aujourd’hui à certaines personnes, des vautours, qui sont bien contentes que l’ascenseur social français – qui était à l’origine, soit dit en passant et tout-à-fait entre nous, une petite merveille de technologie sociale – ne fonctionne plus.

Sérieusement, que pouvait-on espérer qu’il arrive, à part une désorganisation complète du système scolaire, en envoyant tous les ans aux profs, depuis le ministère, de nouvelles directives toutes plus absurdes, poétiques et contradictoires les unes que les autres ?

Mon corps est une église

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Chez A-Moy-que-chault, une réponse de simple bon sens au manifeste des 343 salauds :

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J’ai un peu de mal à comprendre que les mêmes personnes qui s’opposent – légitimement – à la Gestation Pour Autrui en arguant que « le corps n’est pas une marchandise » et qu’il faut s’opposer à « la marchandisation de l’humain » soient si tolérantes, voir si favorables, à la prostitution et ne puissent aborder la question, par un étrange retournement mental, que sous un angle purement « libéral libertaire ». Sur ce sujet, il serait impérieux et inévitable de « laisser faire, laisser aller », et tous ceux qui ne partagent pas cet axiome sont dédaigneusement désignés comme des pisses-froid et des puritains névrosés.

Il est vrai que cela permet de jouer les affranchis à bon compte. Pourtant c’est un peu léger, car la prostitution ce n’est pas de la joyeuse gaudriole, de la gauloiserie rabelaisienne et du youp la boum dionysiaque. C’est avant tout de la misère, d’un côté comme de l’autre de l’échange commercial. Et rien que cela mérite mieux que des remarques égrillardes et des exclamations définitives du genre « ça a toujours été comme ça » et « de toute façon, on n’y peut rien ! ».

La prostitution, c’est aussi de la criminalité, des réseaux internationaux mafieux basés sur la violence, le rapt, le viol et la drogue. Une situation qui exige une réponse politique et pénal au-delà de toute considération de morale ou de féminisme. Une réponse qui passe notamment, pour être efficiente, par le retour des frontières et la le contrôle strict de l’immigration, ce que, bien sûr, une Nadaut-Belkacem ne pourra jamais reconnaître.

Evidemment, l’hypocrisie prohibitionniste du gouvernement est absurde mais l’angélisme des petits bourgeois droitards qui n’ont toujours pas fini de se tirer la nouille sur « Nana » et des images de bordels idylliques où ils pourraient croiser leur évêque, leur cousin ou leur général et tromper Marie-Amélie sans risque sanitaire – comme au bon vieux temps – est tout aussi insupportable. La prostitution est un sujet trop sérieux pour être laissé aux viragos « socialistes » tout autant qu’aux pétitionnaires médiatiques en manque de publicité.

Quand à considérer que les attaques contre la prostitution seraient des assauts lancés contre la « virilité » et ses exigences phalliques, c’est tout de même avoir une vision bien basse et maladive de ces deux concepts. Car ce qui se joue entre les cuisses des professionnelles de la vidange tarifée c’est plutôt la résolution des affres de la sous-virilité et des pulsions contrariées, honteuses ou maniaques.

La prostitution est un « fait de société » qui doit être encadré et limité par l’Etat afin de rester un « artisanat » marginal, basé, autant que faire ce peu, sur le volontariat, et non pas une nouveau « secteur d’activité économique », totalement banalisé et intégré au système libéral, simple nouvelle part de marché de l’industrie du divertissement, comme cela peut être la cas en Espagne ou en Allemagne où les « maisons closes » et autres « Eros center » ne sont rien d’autre que des usines à foutre soumises à la même logique du rendement et du stakhanovisme que n’importe quelle activité capitaliste.
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amoyquechault.over-blog.com

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Mon corps est une église : ce n’est pas une marchandise.

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Ci-dessous, je vous donne à lire une apologie de la prostitution dans un journal féminin, sous la forme d’un docu-fiction racoleur. Il s’agit probablement du travail d’imagination d’un(e) pigiste désœuvré – on reconnaît le style mollasson et superficiel, façon bluette vaguement érotique. Des lecteurs s’indignent (à raison, mais sans comprendre qu’ils ont affaire à un faux) devant le récit mièvre d’une étudiante fauchée qui accueille de gentils jeunes notables en mal de tendresse dans sa chambre de bonne… Voilà le rêve des Beigbeder et compagnie : pouvoir se taper de la jeunesse parisienne désargentée et naïve pour seulement quelques bifferons. Et goûter un peu à l’innocence des filles des pauvres ! Effectivement, ça les changeraient singulièrement des petites perverses désabusées-dessalées du monde des médias auxquelles ils ont ordinairement affaire… Ces mêmes petites perverses dessalées qui invoquent dans un style mou, rose-fuschia à paillettes, de gamines immatures pourries-gâtées, un rêve décadent de désagrégation générale des mœurs, dans les journaux féminins :

http://www.madmoizelle.com/se-prostituer-66228

Oh, rire un peu…

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Joyeuses fêtes ! ^o^

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On entend aujourd’hui des juifs parler de « principes judéo-chrétiens ». Ah vraiment, jusqu’où descendrons-nous ?

Soyons sérieux deux minutes, s’il existe effectivement ce qu’il est convenu d’appeler une culture judéo-chrétienne, en revanche tout bon chrétien vous dira qu’il n’y a de principes que chrétiens, et que les juifs sont sans principes. Puisqu’ils ont le sang du Christ sur les mains, n’est-ce pas ?

Le problème des chrétiens, c’est juste qu’ils ont cessé de persécuter les ennemis de leur tradition, à commencer donc par les juifs. Et le problèmes des juifs, c’est qu’ils n’ont plus suffisamment de persécuteurs, alors que leur tradition, leur folklore, repose tout-entièrement sur un fantasme de persécution.

Ainsi désœuvrés à cause de la mollesse des chrétiens, les juifs dépouillés d’un malheur personnel, se mêlent aujourd’hui de pleurer le malheur universel, ce qui va, vous en conviendrez, à l’encontre de leur nature, et donc se révèle à la longue très malsain.

La culture judéo-chrétienne, qui existe en tant que telle, n’est pas le résultat, malheureusement, d’une farandole des couleurs entre l’amitié des peuples qui se donnent la main, mais d’une saine et néanmoins vigoureuse friction, ayant provoqué une émulation réciproque, entre des peuples de langue indo-européenne attachés à la terre de leurs ancêtres et leur hôte, un peuple étranger de langue sémitique attaché au bla-bla.

Pourquoi les français ne trouvent-ils plus l’énergie de continuer à se battre, pourquoi sucrent-ils leur café avec des neuroleptiques ? Mais tout simplement parce que, comme l’a très bien fait remarquer César dans sa Guerre des Gaules, les gaulois sont des êtres qui ne vénèrent que des dieux des enfers, parce qu’ils ont le diable au corps, et donc même devenu chrétiens ils ne peuvent se tenir tranquilles. La vertu positive – le champêtre content à la mode norvégienne – ne leur suffit pas : en l’absence d’ennemis du Christ à pourfendre et persécuter, si on ne leur permet pas de se battre pour la Vertu contre le Mal, alors les voilà atteints d’aboulie.

L’ennui, l’ennui… C’est cela le suprême virus qui nous déchire les globules blancs : tonton Adolphe en dépassant la mesure, à cause de son espèce d’extrémisme systématique schleu, nous a interdit la seule voie de notre Salut, qui est un combat. Et nous voilà errant comme des âmes en peines, impuissants avec nos petites ailes noires accrochées au dos, toutes sortes d’inepties sans suite tatouées sur la peau livide de nos biceps mous, nous sentant chez nous comme en Amérique se sentent les indiens d’Amérique, dans les inter-minables périphéries grises des grandes villes…

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Notre passe-temps, c’était la chasse aux animaux… Puis un malade mental est venu, qui a passé la forêt à la mort-aux-rats et à l’herbicide.
« Ah, vous allez pouvoir vous reposer, à présent, a-t-il dit. Je les ai toutes décimées ces sales bêtes ! »
Il avait l’air content de lui…

Ce cher Nabucco’…

Je parle de Maurice Barrès pour dire qu’à un moment donné le discours ROMANTIQUE de l’appartenance, hein… l’IMPORTANCE donnée par la.. la.. la… le RÔLE donné par les romantiques à l’appartenance, face à l’idéologie d’un homme des Lumières conçu contre son propre fondement*… eh bien ce discours… MAIS TAISEZ-VOUS !!!

[*L’homme des Lumières n’appartient qu’à lui-même en tant qu’homme – trouve en lui-même en tant qu’homme sa propre justification – c-à-dire qu’il n’appartient qu’à l’Humanité dans sa globalité – et non à un peuple, à une foi, à une terre, aux morts de cette terre, à un sang, aux sangs des aïeux, aux croyances de ces aïeux, à une mythologie collective, à une légende collective, comme c’est le cas pour l’homme romantique, NDLA.]

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C’est marrant, hein. Voilà Finkielkraut devenir franc-fou au moment, juste au moment, où précisément il évoque la notion de ROMANTISME sur un plateau de télévision. Le romantisme, ce sujet en apparence tellement innocent, mais qu’on n’aborde si peu finalement de nos jours, dans son acception historique du moins, parce que… bon… On ne sait plus trop en fait. Comment se fait-il qu’il soit devenu mon indépassable obsession et la pierre d’achoppement de ce philosophe ?

L’hystérie a gagné le sage… L’hystérie aurait-elle encore quelque chose à nous apprendre ? ^^

Quand il a pété un plomb, ce pauvre homme, avec son visage défait, ses yeux cernés, vous ne pouvez pas savoir… Vous ne pouvez pas savoir ce que cela m’a fait. Il m’a vraiment rappelé quelqu’un !

Tiens, je lis dans Wikipédia : Alain Finkielkraut né à Paris le 30 juin 1949… Ça par exemple ! Le 30 juin, c’est aussi le jour de mon anniversaire ! Ha ha ! Décidément…

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Sur Ilys je note ce commentaire :

UnOurs

Finkie et Zemmour se front cracher à la gueule quotidiennement par leurs «frères» juifs…
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Ne pas comparer Finkelkraut et Zemmour, à mon avis.

Finkelkraut est un opportuniste qui a compris que son identité para-européenne ne survivrait pas si le gros corps européens mourrait.

Zemmour, le poisson-volant, l’exception qui confirme malheureusement la règle, est une sorte de Kantorowicz.

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Je réplique aussitôt :

Retirez ce mot, « opportuniste », s’il vous plait… Se remettre en question n’est pas la même chose que retourner sa veste…

Finkielkraut est lui-même un corps qui est en train de mourir… Il est très malade, cela se voit. Savez-vous à quoi l’on pense, lorsqu’on va mourir ? On se pose des questions sur l’au-delà. Peut-être n’est-il pas suffisamment sûr qu’il y ait quelque chose après la vie pour abandonner notre monde d’ici-bas – tel qu’il est, malgré ses défauts – au profit de sa religion ? … Peut-être lui arrive-t-il une sorte de regain de foi à l’envers : une foi qui ne s’attacherait pas la religion de ses pères, mais à tout ce qu’il a aimé ici-bas, et qu’il va quitter de toute façon, et qu’il ne veut peut-être pas voir disparaître pour tout le monde ? … Peut-être a-t-il aimé vivre en France et ne veut-il pas que ses descendants ne la connaissent plus ?

Je vois dans Finkielkraut effectivement quelqu’un qui s’accroche, dans un dernier souffle, au « gros corps européen », qui a compris qu’en tant que juif de la Diaspora, n’en déplaise au jeune état d’Israël, il lui appartenait lui-même corps et âme, ce pourquoi il éprouve de la douleur morale à le savoir mourir.

Au fait, petite question bête, si l’on considère que les juifs sont devenus juifs à partir du moment où ils ont été chassés de Babylone par Nabucco’… [En effet, c’est à partir de ce moment-là qu’ils ont commencé, pour pleurer la perte de leur Temple (en pierre), et aussi dans un même temps pallier à cette perte, à écrire leur temple-Livre, c’est-à-dire la Bible.] … Alors qu’est-ce qu’un juif hors de la Diaspora ?

La seule raison pour laquelle les juifs ont tellement inspiré les occidentaux – ont tellement apporté au monde – par le passé, c’est parce qu’ils se considéraient comme des exilés, qu’ils ont développé une théorie de l’Exil – l’Exil, ou le fait de se sentir étranger au monde – et qu’il existe une certaine puissance d’émotion et de poésie là-dedans. – La nostalgie, la mélancolie, les violons, tout ça…

Ma question est donc simple – elle coule de source pour toute personne qui aime le son du violon – même si elle ne peut évidemment pas plaire aux partisans de l’Etat d’Israël – y a-t-il une judaïté en-dehors de l’Exil ?

Je prends le pari qu’en sentant le souffle de la Camarde sur sa nuque, le bon vieux Finkielkraut a fini par se poser confusément une telle question. ^^

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Souvent j’ai eu cette réponse, quand on me demandait une définition simple du romantisme :

Ce qui est romantique, c’est la Rome antique. Du lierre entre les pierres… La Vénus de Milo qui a perdu ses bras… beaucoup de colonnes tombées… surtout, aucune couleur sur les frontons.