La théocratie des quidams (#Tour_de_Bruxelles)

Une nouvelle idée rigolote est en vogue dans certains milieux proches de la parisianité, de la boboïtude, de certains lobbys, en un mot proches du pouvoir, et de ceux qui ne lui trouvent rien à redire… Fort curieusement, bien qu’on en comprenne trop bien l’intérêt pour ceux qui sont en place, elle consiste en quelque chose d’assez inédit en France, je crois, qui aurait sans doute paru totalement absurde à nos aînés… Elle consiste, auprès du peuple en colère, à plaider pour une denrée fort prisée par ailleurs de toutes les communautés opprimées par les temps qui courent : la tolérance. On demande, chose inconnue des antiques comme des modernes, au peuple des travailleurs, des opprimés, des administrés, des gens qui composent la nation, qui ont le droit d’y voter, d’y protester, et s’il leur chante de tout réformer et de tout défaire, d’éprouver pour leurs gouvernements en faillite quelque chose comme de l’indulgence et même la pitié… Oh ! La pauvre petite communauté opprimée des hommes de pouvoir ! – C’est vrai ça, pourquoi tant de haine à leur égard ? – Et feriez-vous mieux à leur place, bonnes gens, dites-nous ? – Ne sont-ils pas des êtres humains comme vous ? N’ont-ils pas droit à un peu de compréhension eux aussi ? Ô citoyens, suspendez votre jugement ! Voyez la difficulté de leur tâche ! Admirez la beauté du monde où vous vivez. Remerciez pour ce que vous avez. Rendez grâce !

– Voilà incontestablement quelque chose de nouveau : les administrés doivent se sentir les frères de condition des « administrants » et s’identifier sentimentalement à eux (à défaut de pouvoir les remplacer)… « administrants » sur lesquels ils se voient cependant par là-même retiré tout pouvoir d’action comme de contestation… Voilà un grand pas en avant pour l’Egalité, sans doute !

– Nous sommes tous sur le même bateau ! Faites silence à présent ! Gestion de crise : beaucoup vont mourir, beaucoup vont gémir, mais c’était écrit, il fallait que ça arrive : obéissez-donc aux capitaines !

Pour ma part je ne vois pas là que de l’égalitarisme… Moi je vois aussi là-dedans une sorte de mysticisme lattent, de fatalisme quasi religieux, chez nos élites – ou du moins ceux qui font aujourd’hui triste-figure d’élite.

Moi ce que je vois-là c’est une déviation incontrôlée, de nature sectaire, de l’ancien : « nous sommes tous frères ». Lequel est devenu : nous sommes tous remplaçables.

Moi ce que je vois-là c’est une assemblée de gros gras vieux bourgeois épouvantés implorant on ne sait quelle Pythie invisible de leur révéler le sens de l’Histoire qu’ils doivent suivre… Ce que je vois ce sont des gens qui n’ont pas le courage de prendre les choses en main, qui n’ont pas le courage d’avoir des idées, et qui roulent en boule, comme des autruches qui se seraient fourrées la tête dans le cul, sur la pente d’une certaine décadence programmée.

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MOI : J’aime beaucoup entendre parler Nigel Farage au Parlement Européen, par exemple. J’adore comment il boxe toutes ces tronches de cake sur-nutries, toutes ces flasques visqueuses, ces têtes molles.

LETEL : « Toutes ces tronches de cake sur-nutries, toutes ces flasques visqueuses, ces têtes molles. »

Un peu boucs émissaires, têtes de Turc faciles, un peu populiste, non ?

MOI : Ces gens-là sont en place, ils se gavent positivement, personne ne les a élus, leur salaire est mirobolant, ils décident désormais de la plupart des lois qui régissent les peuples européens à la place des représentants élus de ces peuples européens. Nos ancêtres se sont fait trouer la paillasse pour moins que ça.

LETEL : Vous parliez [tout à l’heure] de « retenir votre jugement ». Il semble que vous [veniez d’]oublier de le faire…

MOI : Je disais effectivement tout à l’heure qu’il fallait parfois, lorsque nous étudiions l’histoire, et analysions la conduite passée des gens qui sont aujourd’hui morts, retenir notre jugement.

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# IDEOLOGIES&PHENOMENES DE MASSE :

C’est en ce sens que j’ai pu écrire : « Je n’ai rien dans l’absolu contre les communistes. » J’entendais par-là que je ne me hasardais pas à les juger en tant que personnes.

Car j’ai d’une part un grand-père qui est allé en camp de travail durant l’occupation parce qu’il était communiste. D’autre part, je condamne en le communisme l’essence-même de ce qu’est une idéologie meurtrière : à savoir un phénomène de masse : c’est-à-dire, une foule qui crie vengeance, qui demande impérieusement du sang, guidée par le ressentiment, l’avidité, la bêtise, la misère aussi, mais par-dessus tout l’esprit moutonnier… une foule aveuglée par ce qui en les idéaux, par ce qui en la foi, est le plus dangereux : à savoir leur capacité à aveugler l’homme, à endormir sa conscience morale, à le pousser à se reposer sur le groupe pour penser à sa place. Les proportions dantesques que cela a pris dans le cas du communisme Russe m’effraient grandement… Sans parler du cas Mao, qui fait l’objet chez moi d’une véritable abhorration à l’état pur.

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# POPULISME&PHENOMENES DE MASSE :

Quand on critique le populisme, c’est avant tout à cause de cela et dans l’optique qui est ici la mienne : parce que l’on se méfie des phénomènes de masse. Or les phénomènes de masse, ce qu’ils ont de dangereux, est toujours causé par une certaine dose d’obscurantisme, c’est-à-dire une certaine atmosphère d’irrationalité générale. Si les masses étaient rationnelles, nous n’en aurions rien à craindre. Lorsque par extension on a affaire à un grand nombre de gens qui conservent une attitude rationnelle, on n’a pas à craindre d’adopter une attitude « populiste » lorsqu’on les écoute. Il s’agit juste alors d’une attitude démocrate, au sens plein et noble du terme.

Mais pourquoi, me demanderez-vous, faut-croire que cela soit possible, une assemblée de gens conservant une attitude rationnelle ? Eh bien, il faut y croire lorsqu’on croit à la possibilité d’une assemblée de citoyens. Il faut y croire lorsqu’on croit qu’un peuple instruit est meilleur qu’un peuple primitif, clanique, prompt à la pensée magique. Il faut y croire lorsqu’on défend l’instruction publique et par extension la possibilité d’une civilisation. Si l’on ne croit pas une seule seconde que les citoyens d’un pays puissent à grande échelle faire preuve de prudence idéologique, de circonspection, de bonne volonté et de bon sens, alors on ne croit tout simplement pas en la possibilité d’une civilisation.

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# BIBLE&PHENOMENES DE MASSE :

J’ai peur des phénomènes de masse, c’est la vérité. J’ai pensé toute ma vie contre les phénomènes de masse. Sans doute tiens-je cela d’une enfance passée à jouer le rôle /du petit paria sympa/de la petite étrangère camusienne tristounette/de la petite curiosité qu’on taquine/, dans la cour de récré.

[René Girard vous l’expliquera mieux que moi, la Bible ne parle quasiment que de ça : de la critique des phénomènes de masse meurtriers… N’avez-vous jamais lu les Jérémiades (du prophète Jérémie), où il n’est question de la « Grande Prostituée Jérusalem » (sic.) et des juifs qui se sont montrés indignes de l’honneur divin qu’ils avaient reçu, et qui ont été (selon lui) châtiés pour cela ? – C’est encore l’Ancien Testament que cela, pourtant. Et ce n’est pas comme si Jérémie était le seul prophète juif à avoir légué un témoignage allant dans ce sens.

Pour les chrétiens, le Nouveau Testament raconte justement comment, lorsque Jésus vint aux juifs, parmi les juifs, de ses propres dires pour appliquer la loi des prophètes et être le fils du Père de tous, ils se liguèrent tous contre lui non à cause de ses péchés, mais parce qu’il était trop « parfait ».

Ce n’est pas pour rien que la théologie chrétienne est platonicienne. Platon, en nous léguant l’exemple édifiant d’Athènes qui signait sa propre perte aux yeux des Dieux, c’est-à-dire le début de sa décadence, en tuant celui de ses citoyens qui était le plus parfaitement citoyen car le plus parfaitement philosophe (Socrate), Platon, en nous livrant ce témoignage, a été pour cela considéré (à tort ou à raison, là n’est pas la question) par les théologiens chrétien du Moyen-Age comme un pré-chrétien.]

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LETEL : Vous dites : « Je n’ai rien dans l’absolu contre les communistes [en tant que personnes]. »

Oui, mais ce sont les personnes qui tuent, ou qui ici soutiennent ces régimes de massacre et de terreur pendant des décennies. Les personnes sont en cause, l’idéologie, si elle restait dans son placard entre la première et la quatrième page de couverture d’un bouquin, on s’en foutrait un peu.
C’est comme si vous disiez, je n’ai rien contre les nazis en tant que personnes, c’est l’idéologie qui me dérange. Eh bien non, pas seulement, c’est les nazis, c’est les communistes. Ceux qui l’appliquent ou la soutiennent.

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# INVITATION A LA TOLERANCE & REGARD HISTORIEN :

MOI : Letel, il y eut beaucoup d’intellectuels juifs américains engagés dans le communisme, souvenez-vous la liste rouge de Nixon… Souvenez-vous l’Affiche Rouge, chantée par Ferré, la Butte Rouge, le Temps des Cerises, toutes les chansons populaires… Le marigot tragique des chansons « réalistes »… Aragon fut communiste, Aragon fut un grand poète… de nombreux intellectuels français à son image embrassèrent cette folie vengeresse collective… aujourd’hui il y a d’autres folies vengeresses collectives qui courent les rues et avalent des hommes de qualité qui auraient également pu se contenter d’être poètes. Mais vous ne les voyez pas, trop occupé que vous êtes à juger des morts…
Cosima Wagner ne cacha jamais son attirance pour le régime nazi. Des hommes très bien se sont retrouvés séduits par Cosima Wagner. Nombre de biographes d’Hitler, bien que pas nazis pour deux sous, continuent aujourd’hui d’être séduits par la personnalité du vilain petit bonhomme. Un enfant de la classe moyenne, famille recomposée tuyau-de-poële, enfant de la Bohème (au sens propre comme au figuré), artiste raté, grand bavard, psychotique sur les bords… Que voulez-vous, ça évoque, ça chatouille, ça résonne, ça vous fout encore le frisson ! l’Histoire n’est pas une chose à lire avec des œillères… La Révolution Française et la Commune font aujourd’hui partie des images d’Epinal pour bien des gens de cœur… Il faut lire Michelet au sujet des atrocités qu’on y commît. Il faut lire Michelet aussi pour comprendre le reste… Les espoirs, les rêves et les déceptions, la misère et les inégalités, les injustices brûlantes, les passions contraires, les honneurs et les déshonneurs, les idées pures et les idéalistes, les tripes et les grands sacrifices, les saints inconnus, les actes isolés, les concours de circonstance, les élans du coeur, les amours, les destins, la fatalité, les rivalités, l’Egalité, la Fraternité, la ferveur du Peuple… Vous n’avez jamais lu Dostoïevski, bon sang ?

C’est ça pourtant le vrai sens originel de l’invitation à la tolérance. Savoir retenir son jugement dans des circonstances graves comme celles-là.

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LETEL : Sur les gens qui se sont engagés dans le communisme il y a 80, 70 ou 50 ans, je ne critique pas, je suis bien placé pour être plus prudent comme vous m’y engagez, et cela pour des tas de raisons, notamment familiales, les circonstances, les croyances, les mentalités étaient autres. Par contre ceux qui le sont encore, les communistes aujourd’hui, là oui, j’avoue que j’ai du mal, avec tous les crimes et tout ce qu’on sait, non, il y a des limites, ça ne passe plus.

J’ai lu le Dr Toïevski, oui, mais il m’a toujours saoulé, en plus c’est un nationaliste grand slave délirant (il serait derrière Poutine à pousser à la roue s’il était là), je préfère Tolstoï :)

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LETEL : Vous parlez de « retenir votre jugement ». Mais à quel moment le faites-vous ? [BIS]

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MOI :

# JUGER OU NE PAS JUGER :

Je ne m’acharne point sur les morts, voilà ce que signifie en l’occurrence : je retiens mon jugement. Contextualisez un peu mon propos : si je retiens parfois mon jugement lorsque je regarde dans le passé les hommes s’entre-déchirer, c’est que je n’ignore pas de quel bois est fait l’homme, voyez-vous. Ce pourquoi je puis m’identifier à bien des gens, et mêmes des gens qui m’auraient peut-être – qui sait – détestée, persécutée, haïe… Quoique, supposer une telle chose de la part de personnes disparues en d’autres temps soit ontologiquement absurde : il n’y a pas de « je » qui vaille dans cet hypothétique passé : si j’étais née dans le passé, je n’aurais pas été moi. J’aurais été une autre personne. Donc toute la discussion morale aurait à été à reprendre à l’aune de cet autre destin que j’aurais eu, et qui n’est pas le mien. Bref’. Chacun balaie devant sa porte. Voilà le sens profond du message.

Autres temps autres enjeux. Qui suis-je pour déterrer des hommes tombés pour leur cœur, pour des actes de foi de Jadis : ils ne sont plus à nous, ces hommes, aujourd’hui, ils ne nous appartiennent plus ! Bien sur qu’il faut pardonner !

Il y a des guerres qui sont anciennes, voyez-vous. Je ne suis ni Tutsi ni Serbe. Je n’ai pas l’intention de n’engendrer des enfants que pour qu’ils aillent s’embourber à mort dans des tranchée absurdes creusée par des ancêtres qu’ils n’ont jamais connu. Aujourd’hui je sympathise tout-autant avec les raison des misérables auxquels appartinrent selon toute probabilité la majorité de mes ancêtres, qu’avec les raisons de certains monarchistes. J’adore par exemple le point de vue des Goncourt sur leur histoire, je fais corps avec leur vision ; les Gongourt furent des dandys, et des monarchistes. Mon coeur est vaste, je ne le réserve pas qu’à ceux dont je suppose qu’ils n’auraient pas persécuté mes ancêtres dans un passé hypothétique.

Je ne pense pas au demeurant que l’on puisse identifier les vrais héros autrement qu’au pied du mur : on les reconnaît s’ils ont dû à un moment donné de leur vie accomplir un acte héroïque. Il y a ceux qui ont répondu présent à l’appel du Seigneur, et puis il y a les autres. Il ne faut jamais préjuger de qui répondra. L’histoire montre qu’en dehors du cas particulier de certaines personnes risque-tout, jusqu’au-boutistes, exceptionnelles, romantique, qui ne demandent qu’à vivre pour se distinguer, on est souvent surpris. Et encore, voyez-vous, il est fort courant que les plus romantiques, les plus prompt à chercher aventure, se retrouvent curieusement dépourvus quand le jour de la grande action vient qui doit les révéler : car les romantiques fantasment souvent une certaine sorte d’héroïsme, mièvre et caricaturale, qui n’est pas celle que leur demande leur destin.

Je suis capable aujourd’hui de comprendre aussi bien les raisons de Catherine de Médicis que celle de certains Huguenots. Entre ces deux camps, je suspends effectivement mon glaive intellectuel. C’est cela, aimer l’Histoire. Cependant, pour bien comprendre, pour bien comprendre qui que ce soit, il faut évidemment être « doué de jugement ». Pour faire preuve d’empathie envers quelqu’un il faut auparavant le juger. C’est-là une évidence. Certes, c’est une évidence tacite.

Il apparaît évidemment répugnant de demander à quelqu’un de s’abstenir de juger son prochain lorsqu’il en va de sa propre intégrité ou du sentiment profond qui bat dans sa poitrine. C’est ne pas aimer l’homme que de lui demander de n’avoir pas le sentiment de lui-même, et de sa propre dignité.

Vous pouvez tenter de me piéger rhétoriquement en jouant sur les mille virtualités du mot : « jugement ». Ca n’enlèvera rien au fait qu’il faille respecter les morts et se taire dans les cimetières.

Ca n’enlèvera jamais rien non plus à la validité de mon ressenti lorsque je visionne une vidéo de Nigel Farage s’adressant au Parlement de Bruxelles. Ces gens, les parlementaires, sont des valets, ils ne pensent pas par eux-mêmes, ils prennent leurs ordres des financiers, et pourtant ils donnent encore des ordres aux marionnettes qui font semblant de gouverner nos pays ! Où se trouve donc la tête du dragon dans lequel nous sommes enfournés ? Sommes-nous dans un Empire entièrement dédié à Ploutos, qui n’a qu’un ventre et pas de tête ?

Ca n’enlèvera rien non plus au fait que mes ancêtres réels et spirituels se sont battus à mort pour combattre des tyrannies qui n’étaient pour ainsi dire rien en comparaison de celle que nous vivons – une tyrannie sans tête, sans interlocuteur, un moloch terrible et silencieux qui ni ne voit ni n’écoute, une porte fermée absurde et contre laquelle aucun recours ne semble nous être laissé. Pas même celui de la parole. Cela aussi, ce sont des faits. Et non pas seulement des « jugements subjectifs ».

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LETEL :

« Ces gens, les parlementaires, sont des valets, ils ne pensent pas par eux-mêmes, ils prennent leurs ordres des financiers, et pourtant ils donnent encore des ordres aux marionnettes qui font semblant de gouverner nos pays ! Où se trouve donc la tête du dragon dans lequel nous sommes enfournés ? »

Un peu schématique, non, limite conspirationniste ? Sur le reste, la prudence à juger des hommes du passé, d’accord avec vous.

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MOI :

#CONSPIRATIONNISME & « TOUR DE BRUXELLES » :

Non, c’est la vérité, Letel. Ils n’en on rien à foutre de ce qu’ils font, et des implications de leurs actes. Ils se croient trop infimes, sûrement, trop peu importants en tant qu’individus, ces parlementaires de Babel à oreillettes, pour penser avoir des comptes à rendre concernant leurs convictions intimes. Or leur fonction – n’oublions pas qu’ils occupent actuellement une assemblée qui est le lieu de pouvoir N°1 de l’Europe – implique qu’ils aient des comptes à rendre. Ils n’avaient qu’à pas endosser des fonctions aussi importantes s’ils se concevaient eux-mêmes comme des ectoplasmes et non comme hommes doués de conscience et de libre-arbitre. Quoi qu’il en soit es ectoplasmes et les robots ne peuvent aucunement commander aux hommes.

Ces espèces de dignitaires romains las, qu’on verrait volontiers porter des toges blanches (avec un discret liseré rouge et or), sont des gens d’apparence humble (mais d’apparence seulement : en réalité on pourrait mettre leur photo à côté de la définition universelle du mot : hypocrite)… Ces gens pensent de toute évidence pouvoir faire l’économie du « je » sans qu’on le leur reproche ! Leur expression faciale la plus commune est l’indifférence soumise, le rabougrissement piteux. Ils ont l’air de dire : « nous ne sommes que des représentants obéissants, nous ne sommes personne ». Cela est très clair.

Aussi bien que moi, un enfant pourrait dire : « Le Roi est nu ». Plus encore, ce qu’aurait lieu de dire un tel enfant aujourd’hui, ce n’est même plus que les vêtements du Roi sont invisibles, mais c’est : « Le Roi lui-même est invisible ! »

Ces silhouettes grises, interchangeables, qui digèrent en permanence, sont des fonctionnaires de la dirigeance ; ils pointent pour accéder au toit du monde civilisé exactement comme d’autres pointent à l’usine. Ce sont des « Suisses » de cette existence : des gens qui soit-disant ne « participent » pas. Nous sommes donc de toute évidence dans un train lancé à grande vitesse sans conducteur.

Les conspirationnistes postulent un ou plusieurs conducteurs. Moi je dis qu’en réalité les hommes ont perdu leurs couilles, que plus personne n’ose prendre la place du conducteur, et que donc l’essentiel de nos grands malheurs d’aujourd’hui procède non d’une mauvaise conduction mais d’une lâcheté générale : d’une absence de conduction à proprement parler. Ou d’une conduction par défaut, par la confrontation des intérêts divers, +/- contradictoires et toujours particuliers, qu’on mettra volontiers sur le dos du hasard, de la fatalité ou de Dieu (il a bon dos!), mais dont personne au final (et c’est là tout le pot-aux-roses) ne veut assumer la responsabilité.

Visionnez-donc l’une de ces vidéos où le rhéteur Nigel Farage apparaît dans l’assemblée et donne à observer un contraste flagrant (un homme en vie face à des morts !), et interrogez ce que vous dit votre cœur à propos de ces figures empâtées qui ne réagissent pas, qui se moquent mollement, qui ne se sentent même pas concernées par ce qu’on leur dit. On dirait des étudiantes étrangères prises par erreur dans la tourmente d’une dispute au sein de leur famille d’accueil : on écarquille les yeux et on attend passivement que ça se passe.

Personne n’a besoin d’inventer des sornettes à propos de ce que l’on ne voit pas ici, qui serait supposément interdit au public, honteux et caché. Il suffit voir ce qu’il y a à voir. C’est déjà bien suffisant pour se faire une opinion ! J’ai composé sur mon blog un dossier entier pour battre en brèche le conspirationnisme et toutes ses déviances intellectuelles, si cela vraiment vous intéresse.

Juger les hommes qui nous gouvernent, c’est le moins que nous puissions faire, personne ne peut nous l’interdire : on ne monte pas sur un trône ou au centre d’une place publique pour « ne pas être jugé » et être ignoré. Ignorait-on les actions et les paroles du Roi Oedipe et de la Princesse Antigone ? Ignorait-on les mœurs, les testaments moraux, des Consuls, des Sénateurs romains et des César ? S’est-on jamais voilé la face devant les déclarations et les professions de foi des grands hommes qui étaient à la barre du Monde, pour faire comme si elles n’existaient pas ? Non bien sûr. Pourquoi devrait-on alors aujourd’hui se voiler la face devant les déclarations de nos dirigeants, pourquoi ne devrait-on « pas les juger » ? … sinon parce qu’on considère tacitement que nos dirigeants ne sont pas des grands hommes, qu’il ne peut plus y avoir de grands hommes dans notre post-modernité désenchantée, et que nous sommes désormais gouvernés par la fatalité, par le pis-aller, le faute-de-mieux ?

Les personnages influents, parce que nos sorts de simples gouvernés dépendent d’eux, n’ont pas le droit comme les gens du commun de demander à ce que nous ne les jugions pas. C’est antithétique avec leur fonction. Nous DEVONS, en tant que citoyens, discuter leurs actions. D’autant plus si nous sommes démocratie : en démocratie, le « fait du Prince » n’existe pas, ce qui veut dire que les dirigeants n’ont pas la liberté de demander à n’être pas soumis à l’appréciation commune. Quel Roi, si puissant fut-il, au demeurant, put-il jamais se permettre ce luxe-là de ne pas être jugé de son peuple ? Tout juste les tyran s’autorisèrent-t-ils de tout temps à museler les personnes qui subissaient leurs décrets, ou à faire comme s’il elles n’existaient pas.

Mais après tout peut-être n’êtes-vous pas un démocrate, qu’en sais-je ?

asterix_1.

Le principe de la non-représentativité des élites,

Petite mise-au-point.

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20

Letel:

:) Merci de me citer sur votre blog. En tout cas, vous ne manquez pas de lyrisme, ni de souffle, deux points pour vous. Mais on a l’impression d’une belle mécanique qui tourne un peu à vide : que voulez-vous, la démocratie est comme ça, exaspérante, nos représentants souvent nuls, quant à les critiquer, évidemment, ça va de soi, vous enfoncez un peu des portes ouvertes. Mais il vaut mieux des représentants qui sont ce que nous sommes, avec toutes leurs (nos) faiblesses, qu’un chef mythifié, idéalisé, adulé, infaillible, comme Staline, Napoléon, Kadhafi, Saddam, Kim I, II ou III, ou l’empereur du Japon.

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« Mais il vaut mieux des représentants qui sont ce que nous sommes, avec toutes leurs (nos) faiblesses, qu’un chef mythifié, idéalisé, adulé, infaillible.. etc »

Croyez-vous que toute personne qu’on adule, soit forcément adulée à tort ? Croyez-vous qu’il soit techniquement impossible à un être de très grande valeur d’être profondément aimé du plus grand nombre ? Et quand bien même ce serait impossible, ne croyez-vous pas à tout le moins qu’une telle chose serait ardemment désirable ? [#Roi Salomon, #Roi David, #Saint Louis sous son chêne]

Un pouvoir qui repose sur un chef (c’est-à-dire étymologiquement une tête), a encore cet avantage notable sur celui qui ne repose sur aucune personne responsable ni sur rien d’intelligent, qu’on peut discuter :

_avec lui [#Michel de l’Hospital conseillant Catherine de Médicis, #Platon tentant de conseiller le tyran Denys],

ou encore (à défaut)

_contre lui [#Diogène répondant à Alexandre : « Ôte-toi de mon soleil »],

_et le cas échéant qu’on peut encore le guillotiner [#« Nouvelle donne! Redistribuez les cartes! »].

M’voyez ?

Le pouvoir qui n’est pas intelligent, qui n’est pas une intelligence, n’est même pas discutable (discutable doit être entendu ici au premier degré, dans son sens le plus philosophique : c’est-à-dire susceptible d’enrichir la discussion universitaire, historique, intellectuelle, populaire.. etc.). Il est donc à proprement parler indiscutable – c’est-à-dire qu’il nous renvoie à un monde de brutes, le monde d’avant la parole. C’est le pouvoir le plus bête et le plus arbitraire qui se puisse imaginer.

Les mythes ont encore cela pour eux qu’ils engendrent des contre-mythes. Les enfants des Dieux-le-Père les émasculent en général, ou au moins les tuent… Et en étudiant l’histoire des sociétés humaines, on voit que le Dieu des uns devient souvent au fil du temps le Diable des autres, quand les uns entrent en guerre contre les autres, ce qui induit pour les siècles qui succèdent à la guerre, des possibilités de communication civilisationnelle nombreuses et fructueuses. Je vous renvoie à Lévi-Strauss pour vous assurer de cela.

***

Dernier argument (but not least) :

Il est un grand principe logique, lorsqu’on parle des élites, c’est qu’elles ne peuvent techniquement être représentatives du grand nombre. Je vais vous démontrer pourquoi : le peuple, lorsqu’il élit l’un de ses membres pour le représenter, l’élit de préférence sur des critères de sélection objectifs, et fait donc de ce membre un élu, et pas n’importe quel élu tombé du ciel, un élu selon des critères objectifs, reconnus par la majorité. Ce qui fait qu’un tel chef, même élu au suffrage universel, et surtout si élu au suffrage universel, ne peut donc être un « homme du commun », et ne doit d’ailleurs idéalement pas être un « homme du commun », mais au contraire doit être « le meilleur d’entre tous ».

C’est pour cela qu’on a inventé la démocratie, figurez-vous : pour que ce soient les meilleurs, les meilleurs selon l’avis du plus grand nombre, les meilleurs à un moment donné, car susceptibles d’être destitués de leurs fonctions s’ils faillissent, qui règnent sur les autres. Et non plus des quidams nés dans des langes royaux, auxquels une certaine hérédité a posé une couronne sur la tête sans qu’aucune raison raisonnable ne puisse le justifier.

See ?

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Sad Sade

Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Eh, que m’importe! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie; elle allège toutes mes peines en prison et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres.

A. F. de Sade (Novembre 1783)

Marrant. Ces propos de Sade me rappellent ceux de ce bouffon et faire-valoir que j’ai créé tantôt dans l’un de mes articles… Vous savez, celui qui disait :

« Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »
« Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien !« 

A ce faire-valoir, on répondait la chose suivante :

« Personne ne parle jamais pour avoir tort et si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole. »
« Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Quelle cause plus ignoble que celle du mensonge ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligé, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadé d’avoir raison. D’ailleurs, persuadé n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadé au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Quand on a raison, c’est toujours un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.« 

Sade reproche-t-il à autrui de lui faire des reproches, parce qu’il est heureux en ayant tort ? C’est absurde ! Rien que faire reproche à autrui de faire des reproches à autrui, est déjà stupide et contre-productif… [« Il est interdit d’interdire », belle morale, ô combien enrichissante !] Quant à se plaindre de ce qu’on lui dise qu’il ait tort… – comment peut-il s’en plaindre s’il l’admet déjà tacitement lui-même ? On ne peut se plaindre des accusations d’autrui, lorsqu’ils nous disent que nous avons tort, que lorsqu’on est persuadé soi-même d’avoir raison. Si l’on a renoncé à avoir raison, on n’a normalement plus à se soucier ni à se plaindre de ceux qui y prétendent encore… les sages ne nous font plus aucune ombre, quand on a renoncé à toute sagesse, me semble-t-il…. Enfin, ce que je dis est tellement évident,… crève tant et tant les yeux… c’est bien à cause de cela qu’on n’y vient jamais. Les plus grandes évidences sont – d’après mon expérience – les plus difficiles à faire admettre. Les gens aiment les paradoxes boiteux, ça les amuse… Mais 1+1=2, ça les angoisse, ça leur donne la nausée.

Un homme qui n’est heureux que dans la transgression, doit bénir chaque jour que Dieu fait les flics de la pensée qui lui permettent de penser. N’était-ce pas d’ailleurs-là tout ce qu’essayait de nous transmettre Sade ? Alors mon vieux, quoi, l’on flanche ? l’on en a assez des réprimandes, des reproches et des coups ? l’on n’est plus à la hauteur de sa propre posture existentielle ?

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Quelle est-elle, pour schématiser, l’alter-morale du marquis de Sade ?

En quoi consiste-t-elle, sinon à donner une explication simple du monde, et plus encore manichéenne (en tout point comparable à celle des hérésies gnostiques) fondée sur le principe suivant :

« TOUT DESIR PROCEDE D’UNE TRANSGRESSION, AINSI TOUTE LOI N’EXISTE QUE POUR APPELER LE DESIR, EN APPELANT LA TRANSGRESSION. »

Je comprends qu’une telle morale binaire rassure. Elle est rassurante comme un texte de loi coranique. Une fois qu’on possède cette loi en tout point comparable à la loi d’Archimède, on peut vivre à l’intérieur sans être troublé. Qui désire vivre sans être intellectuellement troublé ? Celui qui est fainéant du point de vue intellectuel. Celui aussi qui n’est pas vraiment chrétien, car l’esprit chrétien peut se résumer à l’écartèlement moral permanent.

A présent, sous vos yeux ébahis, je vais invalider la loi ci-dessus énoncée.

Comment prouverai-je que tout désir, tout amour, ne procède pas systématiquement d’un désir de transgression et d’un amour de la loi à travers la transgression de la loi ?

Eh bien prenons comme support à notre analyse l’acte sexuel transgressif par excellence, celui qui ne peut exister que dans le cadre de la pré-existence d’un « non », d’un refus catégorique, d’une absence d’assentiment. Quel est cet acte sexuel qui n’a jamais lieu qu’après un « NON! » ? C’est le viol bien sûr.

Celui qui prend plaisir à violer les femmes, est celui qui n’a du plaisir que lorsque les femmes elles-même n’en ont pas. Son plaisir à lui procède du déplaisir de l’autre.

Nous sommes-là au-delà du champ des rapports Sado-maso, qui supposent chez celui ou celle qui adopte le rôle de la victime un assentiment préalable, et même une forme de jouissance à jouer ce rôle-là. Ce qui sous-tend que dans les rapports sado-maso, les victimes n’en sont pas vraiment : il s’agit d’un mensonge, d’une dramaturgie, visant à reproduire les conditions d’un rapport sexuel transgressif, mais qui n’est pas réellement transgressif puisqu’à la base le rapport sado-maso repose sur un contrat.

Qui dit contrat dit non-viol.

Le viol, la torture au premier degré, avec une victime non-consentante, est donc le seul type de rapport ontologiquement transgressif. Le reste n’est que comédie.

Dès lors, une fois ceci posé, peut-on encore faire valoir la loi sadienne primordiale selon laquelle il ne pourrait y avoir de désir et de plaisir véritable que dans la cadre d’une transgression ?

Si c’était le cas, le rapport sexuel où l’une des deux parties n’a pas donné son consentement devrait être le rapport sexuel le plus jouissif possible.

Or ce n’est pas le cas. Techniquement, un rapport sexuel où l’un des deux partenaires n’a pas de plaisir sera toujours moins fort, plus décevant, qu’un rapport sexuel où les deux parties y trouvent leur compte.

Il faut donc déduire de cela que le fait que l’action sexuelle se déroule dans un cadre transgressif rend souvent la chose excitante non pas parce qu’elle sépare les deux amoureux, mais au contraire parce qu’elle les sépare du monde, parce qu’elle les isole ensemble, contre le reste du monde et contre la loi, dans une intimité totale et compréhensible d’eux seuls.

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Il faut donc en déduire que les amours transgressives qui plaisent aux gens qui ne sont pas des pervers – des pervers, c’est-à-dire des jouisseurs solitaires -, ne leur sont non pas plaisantes uniquement parce qu’elles vont à la rencontre d’un interdit préalable – comme par exemple un rapport adultérin va à l’encontre de la loi bourgeoise -, et ne nourrissent pas leur désir exclusivement de la posture transgressive en elle-même et pour elle-même, mais ont besoin que se développe en parallèle à ce premier mécanisme, un second mécanisme qui l’invalide partiellement pour que le plaisir soit complet. Ce second mécanisme consiste pour les amoureux isolés dans une attitude transgressive commune, à systématiquement créer une nouvelle loi valable pour eux-seuls, ou plutôt valable universellement (car toutes les lois du monde se désirent universelles) mais obéie et correctement appliquée d’eux-seuls, contre le reste du monde. Cette seconde loi est bien-évidemment la loi de l’amour. Les couples d’amoureux emblématiques que sont Tristan et Iseult ou encore mieux, Héloïse et Abélard, sont des illustrations archétypiques de ce phénomène.

Ce second mécanisme, parallèle au premier évoqué par De Sade, et qui le complète tout en invalidant son omnipotence, c’est un mécanisme paradoxal, car il suppose que tout couple tenté d’enfreindre les lois pour satisfaire son amour, ne pourra se contenter seulement de le vivre « hors-la-loi », ou du moins s’il acceptera volontiers de vivre « hors-la-loi » aux yeux du monde, ce ne sera jamais que dans la certitude secrète que lui-seul, le couple de l’amour, a raison contre la terre entière. Et c’est cette certitude-là, d’avoir secrètement « raison » d’aimer, (au nom du Dieu d’amour, au nom de l’Esthétique, au nom de la haine de l’hypocrisie, au nom du bonheur, que sais-je) contre les raisons raisonnantes de la bourgeoisie ou des prêtres ou des bien-pensants, qui cimentera l’amour des hors-la-loi. De sorte que ce n’est pas la transgression pure que désire jamais le plus profondément l’amoureux, mais au contraire la re-création et la re-lecture de la Loi Eternelle, c’est-à-dire la re-fondation d’une sorte de Temple Véritable du Dieu de l’Amour, plus légitime et plus philosophique, que celui des bourgeois.

Conclusion : l’Amoureux ne veut pas supprimer la fonction de prêtre, il ne lutte pas vraiment contre les « Gentils » non plus, il se prétend juste meilleur prêtre que les prêtres et posséder mieux l’ « esprit » de la gentillesse que les supposés « gens gentils ». Dès lors, c’est une lutte d’influence, une rivalité autour du même enjeu – à savoir le droit de dicter la loi -, dont il est question entre lui et les « bourgeois ». Car ne peut y avoir pour celui qui est seulement coupable d’aimer, de plaisir à être puni pour cela. Il ne peut que trouver cela injuste.

Celui qui en revanche prônera la supériorité en toute chose du plaisir purement transgressif, c’est-à-dire du plaisir volé, du plaisir du viol, qui est un plaisir pris au mal d’autrui, non-amoureux, solitaire, celui-là ne peut que se féliciter d’être haï et maltraité : celui-là est un pervers, c’est donc à la fois tout ce qu’il mérite et tout ce qu’il recherche. Les pervers gagnent à être persécutés. Ce pourrait être la seconde loi cachée dans l’œuvre de De Sade.

La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Théorie du genre & gnosticisme qui s’ignore

Si ordinairement 2 + 2 font toujours 4, de même dans cette science expérimentale expliquant le plus beau théorème de la vie, la naissance, il n’est aucunement besoin de prouver qu’un être humain porteur d’un petit truc appelé zizi est un futur homme et non un une femme qui s’ignore ou qui se cherche.

Il est à remarquer que toutes ces théories du genre sont des scories d’un escroc international ayant à sa suite d’autres escrocs tout à fait semblables… les Freud, Jung et autres Lacan… dont le mode opératoire se résumait ainsi :
– Docteur, je suis anxieuse
– Baisser votre culotte, on va voir çà

Il y a dans cette volonté récurrente de changer l’Humain en une sorte d’assemblage de chair et d’os, sans pensée, donc sans âme, une vision dont le burlesque n’a d’égal que l’imaginaire du progrès en perpétuel devenir… C’est Trosky qui renaît de ses cendres pour dézinguer Lénine… C’est le garçon qui DOIT jouer à la poupée, c’est la fille qui DOIT fendre le bois.. etc.

Quant aux erreurs de la nature, choses que l’on remarque chez les animaux, les fleurs et même les poissons, volants ou non, « qui ne constituent pas la majorité du genre » (une savoureuse gabinerie) : statu quo.

Ne vous laisser pas abattre, vous êtes née femme, vous le resterez, quoi que vous fassiez de votre corps. .

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« Ne vous laisser pas abattre, vous êtes née femme, vous le resterez, quoi que vous fassiez de votre corps. . »

Tiens. Impression de déjà vu. Je la connais, cette dialectique… Je la connais bien, parce qu’on me l’a déjà servie pour abuser de moi et en suite me moquer.

Oui bien sûr, ce n’est pas de baisser ma culotte qui va retirer quoi que ce soit à ma dignité de femme et d’être humain, n’est-ce pas ? – Les femmes ne sont-elles pas d’ailleurs faites pour baisser leur culotte ? – Hum.

  • Si l’on va par là, on peut dire que même une fois que je serai morte, (lorsque donc mes organes sexuels primaires et secondaires seront devenus des masses de chair inertes – qu’ils auront donc été dépouillés de leur fonction – et que mon âme s’étant absentée, d’aucuns pourront même prétendre que mon véhicule terrestre ne m’appartiendra plus), même si tout le monde voulait que j’aie été un homme, et même si l’on marquait sur ma tombe que je n’ai jamais été une femme, je n’en demeurerais pas moins une femme. Aux yeux de Dieu, ou la Justice immanente, on va dire.

La justice immanente est bien pratique pour les bourreaux, dans ces cas-là… Les bourreaux un peu mystiques, cela existe !

Car à défaut de justice dans le monde des hommes, les victimes peuvent toujours s’en remettre au Grand-oeil-qui-voit-tout, ou à l’intelligence disparue des auteurs morts qui sont dans les livres, ou à une éventuelle postérité susceptible de les venger…

« Tu as Dieu de ton côté, ma chérie… Que t’importe le jugement des hommes ? Allez, tourne-toi. *Rire satanique*« 

  • Quand, dans le monde qui vient – un monde où le Pape sera un homme qui doute, et où les Églises ne seront plus des refuges -,  je n’aurai plus le droit de dire : « Je suis une femme », je pourrai encore me fabriquer une petite idole en pâte à modeler toute seule dans mon coin, décider que cette idole est Dieu, et dire à mon Dieu : « Seigneur, toi-même-tu-sais que j’en suis une ! ».

Si cela m’arrive, je le ferai sans doute. Je demanderai alors à Dieu de châtier mes ennemis. Forcément ! … Que faire d’autre s’il ne me restait plus âme qui vive sur la terre pour me défendre ?

  • On peut dire aussi à un prisonnier politique à qui des hommes en uniforme dénient son appartenance à l’Humanité, que même une fois qu’on lui aura arraché les ongles et la langue, il n’en restera pas moins toujours un homme. Jusqu’à quel point est-ce consolateur ?
  • De même pour le meurtrier de sang froid dont on voudrait pouvoir dire qu’il est une bête (et l’achever comme une bête) : quelle que soit la quantité de sang qu’un homme ait sur les mains, il n’en reste pas moins, au sens strict, un homme.

Non seulement on peut toujours réintégrer l’humanité, mais on n’en sort jamais, n’est-ce pas ? C’est bien pratique ! – Eh bien alors, pourquoi ne pas en abuser ?

L’ouverture d’esprit n’étant pas une fracture du crâne, un homme peut très bien se faire enculer et rester un homme. Voilà en quoi consiste le fond de la rhétorique adverse.

La nature ayant toujours le dernier mot au final, peu importe que nous transgressions ses lois pour nous divertir. Si Dieu est Tout-Puissant, on ne peut pas Lui faire de mal, n’est-ce pas ? – Faire du mal à Dieu… oh oh oh ! Quelle prétention !

La transgression des lois que les religieux disent divines (et que les gens de bon-sens disent naturelles) ne peut atteindre un Dieu-Tout-Puissant dans son être – car on ne peut atteindre l’Être dans son être, puisqu’un monde où il n’y aurait que du non-être est impossible. Il n’y a donc pas de crime contre Dieu, seuls les arriérés croient en cela… et donc en fait il n’y a pas non plus de transgression possible. La transgression n’existe pas. C’est là le fin-fond du discours qui nous sera toujours opposé. Voilà à quels syllogismes il mène : tout est dans tout et inversement, il n’y a pas de bien ni de mal, tout n’est que subjectivité, il n’y a rien au-delà de la subjectivité.

Voilà, chers lecteurs, je  viens de vous présenter ce qu’on appelle La Gnose. Le gnosticisme, c’est cela.

Voulez-vous bien aller regarder dans Wikipedia ou ailleurs ce que les gnostiques faisaient aux petits enfants et aux fœtus dans les premiers temps de la chrétienté ? Tiens, pourquoi encore des histoires de petits enfants et de fœtus ? – Parce que les petits enfants et les fœtus sont faibles et sans défense. Parce que lorsqu’à force de se branler autour de la notion d’humanité, on en vient à vouloir faire des expériences amusantes sur du matériau humain – manipuler des esprits et de la chair – il est toujours plus facile de s’en prendre à un nouveau-né à qu’à un adulte. Un adulte peut encore se défendre, pas un petit être qui a besoin de la protection et de la chaleur d’une mère pour survivre.

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J’aime bien la réponse que la Bible donne à ces questions fondamentales au début de l’Ancien Testament. C’est une réponse comme une autre, me direz-vous, mais elle fait du bien.

Il y avait deux villes nommées Sodome et Gomorrhe, les gens y faisaient des trucs pas beaux avec leurs zizis (on ne sait plus exactement quoi). Le Bon Dieu a vu ça. Il leur a laissé une petite chance de prouver qu’ils n’étaient pas pourris jusqu’à la moelle, puis devant le caractère indépassable de leur saloperie, il les a vitrifiés.

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Elitisme vs. Tyranie du nombre – (variations)

 

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AUTISME

Il suffit de faire une recherche sur les symptômes autistiques, pour découvrir qu’à présent l’autisme n’est plus seulement l’apanage d’une poignée de demi-légumes et de grands malades. Grâce au syndrome dit d’Asperger, on en trouve maintenant qui sont rock-star ou surfers sponsorisés par Quicksilver. De toute évidence l’autisme s’est démocratisé. Plus encore, je crois qu’on peut dire qu’il est devenu /tendance/… Les mères hipster se pressent chez le psychiatre dans l’espoir qu’il diagnostique leur enfant ! Muni d’un diagnostic d’Asperger, un gosse normal un peu en retard devient comme par magie une sorte de diamant brut que l’on se doit absolument d’apprendre à tailler. C’est le moyen pour les ambitieuses d’éviter jusqu’à la pensée d’avoir engendré un être ordinaire. Avoir un enfant différent est aussi une astuce comme une autre, à l’heure où les femmes sont sommées de devenir, comme les hommes, des Stakhanov de synthèse – pour celles qui n’ont pas encore la vocation de mères indignes – de revaloriser socialement leur désir de passer un peu plus de temps que la moyenne à pouponner. Idem pour les jeunes gens sans avenir qui auraient pu en avoir un. Aujourd’hui on n’est plus un geek-à-sa-maman qui sent le renfermé et la sueur – ça ne se fait plus, ça madame – on est un surdoué en bourgeon, qui vit dans son « palace mental » et qui n’arrive malencontreusement pas à éclore. Il faut positiver. On n’est plus un petit-bourgeois psychorigide, aux yeux rivés sur un labeur répétitif quelconque, rempli de petites idées étriquées et de préjugés matérialistes, on est quelqu’un qu’un mal secret et mystérieux empêche de s’épanouir comme il devrait, en un mot un génie qui s’ignore. En toute simplicité.

Des U.S.A nous vient la vogue des maladies mentales pour-tous. Des psychiatres américains augmentent actuellement chaque année une sorte de néo-dictionnaire pseudomédical  – le DSM IV, ouvrage en ligne – qui s’acharne à ranger l’intégralité des caractères humains possibles-et-imaginables dans de petites cases pathologiques. Ce que nous appelions auparavant, tout simplement, « la personnalité », est devenu dans l’esprit de ces gens : « les troubles de la personnalité ». On suppose alors qu’un individu sain serait totalement dépourvu de personnalité… Une enveloppe vide, souriante, sans peurs et sans reproches… Un psychotique, peut-être ? On n’arrive même plus à se représenter intellectuellement ce que pourrait être un homme sain, désormais. Mais le fond de l’affaire, le voilà : c’est qu’aujourd’hui plus personne n’a le droit de prétendre être un homme sain ; ce serait discriminant à l’égard de ceux qui ne le sont pas, comprenez-vous.

Le docteur Knock n’aurait pu imaginer qu’un jour les médecins auraient à leur disposition un outil pareil, même dans ses rêves les plus fous. Quand le personnage de fiction créé par Jules Romain disait : « Un homme sain est un malade qui s’ignore« , il s’amusait encore à faire preuve de la plus monstrueuse mauvaise foi. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple, du gourou Raël, il avait évidemment conscience d’instrumentaliser les peurs des gens pour garnir son compte en banque. A l’époque, on appelait cela un charlatan. Aujourd’hui, vous avez outre-atlantique des gens qui ont développé les moyens supposément scientifiques de faire gober des cachetons et de vendre des séances de soins à tout le monde, absolument tout le monde qui habite sur la terre, et personne n’ose pointer du doigt qu’il y a là trop d’intérêts financiers (et lobbystiques) en jeu pour que l’affaire soit 100% honnête.

Oh, je comprends bien les bonnes intentions qui motivent les « scientifiques » à l’origine de ces nouvelles trouvailles : leur but final est que tout le monde, et plus seulement les personnes malades, ait potentiellement accès à la compassion. Parce que la compassion soulage les peines, apaise les colères, diminue les angoisses, favorise la paix sociale, enfin.

Que plus personne ne se retrouve seul face à lui-même et à ses singularités… Que plus une seule personne différente au monde ne pâtisse de sa différence, ne se croie unique dans sa différence, mais que chacun comprenne que tout le monde est différent… que la différence est la seule norme possible. Et que toutes les personnes différentes se sachent entourée, sachent qu’elle ont quelque part des semblables, des frères, organisés en associations, qui ne demandent qu’à les accueillir en leur sein. Car ensemble les différents ne sont plus pauvres, non ; ils sont riches de leurs différences. C’est cela.

Qu’il n’y ait surtout plus un seul étrange étranger sur cette terre, mais que chacun puisse trouver et réintégrer la communauté de souffrants à laquelle, de toute éternité, il appartient. Que plus personne n’ait honte d’être anormal, que chacun comprenne que l’anormalité seule est la règle. Que toute personne en mal d’intégration sociale puisse en appeler à la vindicte des responsables qui défendent la catégorie de marginaux injustement discriminés à laquelle il appartient forcément – et si cette catégorie n’existe pas encore, qu’il lui soit donné les moyens de la créer. Que toute personne se croyant plus normale que les autres ait affaire aux lobbyistes des minorités opprimées qu’elle opprime forcément lorsqu’elle se croit au-dessus des lois qui veulent que personne ne soit au-dessus de personne… etc.

Que la prétention inouïe de l’homme qui se prétend sain et normal et qui pointe du doigt ceux qui ne le sont pas, enfin, soit écrasée comme l’ennemi n°1 de la paix sociale.

La société-de-compassion désire cela, aussi : que personne au monde ne puisse plus prétendre n’avoir pas besoin d’aide… de son aide.

Aussi angoissante soit-elle, une telle conception de ce qu’est à amenée, à terme, à devenir la société occidentale, n’est qu’une conséquence logique de la systématisation à l’échelle planétaire de la vision communautariste à l’américaine… C’est une vision idéale, pavée de bons sentiments, de nature idéologique, qui repose comme toutes les idéologies sur une utopie qui veut notre bien.

La solution finale de ces idéologues : tous les mécontents auront accès à la compassion organisée – et médicalisée – de la Matrice sociale. Il n’y aura plus de mécontents.

Vous avez un problème ? La société ne peut en être tenue pour responsable. Au contraire la société, qui est ontologiquement bienveillante, va vous aider à trouver la raison du problème en vous-même. A l’intérieur, très profondément à l’intérieur de vous-même…

Autarchy

Dans le meilleur des mondes possibles, l’Anarchie n’est plus une théorie politique, c’est une maladie.

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Et s’il y avait un homme, un marginal – un anormal, oui si vous voulez ! – qui ne désirait pas se soigner ?

Dans ce monde-là qui est le meilleur des mondes possibles, que penser du pauvre type lambda – cet être infime & infirme, imparfait, infiniment imparfait – qui n’a pas honte de lui-même ? … qui n’ira donc jamais consulter un médecin pour devenir un idéal d‘homme moderne adapté ? … qui ne fantasme pas sur le powerman successful & bien dans sa peau ? … qui combattra plutôt les médecins qui voudront le guérir de son imperfection ?

Que penser de celui qui chérit et révère l’imperfection dans l’homme ? … qui pense qu’il faut la respecter et non pas chercher à la réduire, même par des moyens détournés ? … la révérer comme un mystère sacré, qui nous dépasse et dont la raison d’être doit fondamentalement nous demeurer impénétrable ?

Que penser de celui qui aime sincèrement être différent – qui aime la différence pour la différence (en référence à l’art pour l’art) et non être différent pour être comme tout le monde – … de celui pour qui il s’agit d’un signe de distinction, d’une fleur à sa boutonnière, et non de quelque chose qui doit inspirer la pitié, être pris en charge par des soignants ou représenter un potentiel fond de commerce ? … de celui qui préférera toujours rester foncièrement incompris de Dieu et des hommes, étranger au monde, plutôt que de finir explosé en tête de gondole dans le grand supermarché aux idées ?

Que faire de celui n’est, réellement, tellement pas comme tout le monde, qu’il n’éprouvera jamais le besoin de faire valoir aux yeux du monde le caractère d’exception qu’il porte en lui, malgré lui ? … qu’il n’aura pas le réflexe de se réclamer à corps et à cri de ce qu’il est, parce qu’il n’aura jamais éprouvé le besoin de parvenir: parce qu’il sera déjà, parce qu’il se contentera d’être ? … de celui qui ne songera pas à faire de ses blessures un argument d’auto-promotion, parce qu’un trésor intérieur n’est pas un tapin ? … ni une excuse pour ses insuffisances, parce qu’il se moquera bien d’avoir des insuffisances ? … ni à s’en justifier devant un médecin, parce que lorsqu’on n’est coupable de rien, on n’a pas à se présenter devant un tribunal ? … ni à s’en venger sur autrui, parce que de tant de bassesse sa petite fleur mourrait empoisonnée ?

Dans quel dossier classer celui qui apprécie tant de se sentir exceptionnel qu’il ne voudra jamais rencontrer ses supposés semblables, ni même admettre en avoir ?

Que faire de celui qui jugera sévèrement ses concitoyens de vouloir à tout prix guérir de leur inadaptation sociale, au lieu de se retourner intellectuellement contre une société qui, objectivement, les traite comme des idiots et des fous lorsqu’ils sont simplement pauvres, faibles et isolés ?

Dans quelle petite case communautaire, enfin, ranger celui qui préfèrera toujours fréquenter des gens qui lui posent des problèmes parce qu’ils ne lui ressemblent pas, que de former une communauté combattante avec ses supposés « semblables », c’est-à-dire des gens qui s’acharneront à toujours vouloir être d’accord avec lui et ne l’encourageront jamais qu’à suivre bêtement sa pente naturelle ? Comment traiter celui qui ne peut physiquement pas devenir communautariste, tout simplement parce qu’il ne supporte pas la compagnie des personnes qui lui ressemblent, et qu’il préfère s’amuser à voyager aux confins de lui-même aux côtés de personnes qui le fascinent parce qu’elles constituent pour lui la véritable altérité ?

Par quel bout prendre celui qui pense qu’il est stupide et aliénant, lorsqu’on a réellement un grave problème de santé qui fait souffrir, de vouloir s’entourer d’autres personnes qui partagent le même problème non pas pour s’en débarrasser, mais plutôt pour le défendre bec et ongle – défendre le droit de ce problème à exister – à exister et perdurer et lutter contre le bien-être et la normalité ?

Et que dire alors de celui qui est convaincu que lorsque des personnes marginale gagnent à former des communautés d’autodéfense intellectuelle, cela veut dire précisément que ce ne sont pas des malades mentaux ? – En effet, un vrai malade mental est quelqu’un qui a perdu la raison : or il n’y a théoriquement aucune raison d’offrir à quelqu’un qui a perdu la raison, une tribune pour s’exprimer.

Quelle liberté d’expression, dans la Nouvelle Société Compassionnelle(TM), pour celui qui pense que les inventions du type « Syndrome Asperger » sont des armes mises par les médecins à la disposition du pouvoir, pour médicaliser un maximum de gens dont le seul défaut à l’origine était d’être prédisposés aux questionnements philosophique et métaphysiques ? Acceptera-t-on encore, dans quelques années, qu’un homme vienne dire aux militants de l’autisme-étendu, qu’il est profondément offensant de ranger des gens intelligents, plus intelligents que la moyenne – des nerds, des geeks – que leur intelligence devrait normalement conduire à contester un ordre établi (a.k.a le règne sans partage des médiocres, l’égalitarisme forcené, la tyrannie du nombre), qui les ridiculise et les brime – des gens qu’au siècle dernier on aurait simplement qualifiés de poètes, de rêveurs, de penseurs, qui au M-A ou dans l’antiquité auraient embrassé la carrière monastique, seraient devenus philosophes ou ermites -, dans la case infamante des gens à qui il manque une case ?

Celui-là, dans l’Utopia qui vient, il y a des chance qu’il soit crucifié dans les règles de l’art. En vérité je vous le dis.

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GENDER THEORIES

Un enfant, c’est fragile. C’est un être en devenir, donc par définition pas encore totalement déterminé. Les enfants sont des individus hautement suggestionnables, relativement faciles à enrégimenter, tout simplement parce qu’ils sont à l’âge de la vie où l’on obéit encore à des maîtres…

Les enfants, mêmes s’ils donnent parfois l’impression (fausse) d’avoir la tête dure ou d’être rétifs à la discipline, en réalité sont avant tout en quête de maîtres. Ce n’est que plus tardivement (à partir de l’adolescence) que les individus en viennent se construire en contradiction avec les représentants de l’autorité. Les enfants recherchent avant tout à s’attirer la bienveillance, la protection, du représentant de l’ordre et du détenteur du pouvoir, pour la même raison qui conduit l’embryon à s’accrocher de toutes ses forces à la matrice. Ils ont besoin de recevoir les mythes fondateurs de la société dans laquelle ils vivent, pour en intégrer les codes. Ils ne sont pas encore à l’âge où l’on conteste les codes de la société, ils en sont à celui où on les acquière. Il n’y a pas à se demander si cela est bien ou mal, leur besoin d’adaptation n’est pas une question éthique, c’est une question vitale. Et même si cela doit passer par la croyance en des mensonges, ils ont besoin de partager des croyances communément partagées ; c’est pourquoi d’ailleurs on leur fait croire au Père Noël. Le temps de l’enfance est celui des vérités révélées, des convictions solides, des certitudes qui réconfortent.

N’y a-t-il pas à craindre que des idéologues, en s’emparant de l’éducation, abusent d’un tel état de fait ? – Quand on ne peut pas convaincre un peuple d’adultes, on peut encore le faire avec un peuple d’enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont les électeurs de demain.

Cela étant, le problème majeur que posent des programmes scolaires destinés à des enfants entre 6 et 11 ans lorsqu’ils intègrent une part d’initiation à la sexualité, c’est qu’ils risquent tout simplement de perturber le développement sexuel de l’enfant. Car les enfants en âge d’aller à l’école élémentaire ne sont pas en âge d’entrer en contact avec leur désir sexuel. Ils ont mieux à faire à ce stade de leur développement, et une sexualisation trop précoce serait plutôt de nature à perturber le bon déroulement de leur scolarité. Que les enseignements qu’on leur dispense soient mensongers ou non, cela est assez secondaire, au final. Ce n’est pas le plus grave dans cette affaire. Le noyau du scandale consiste à prendre sciemment le risque d’induire des déviances et des perversions chez les petits en leur demandant d’éprouver du plaisir sexuel.

Car on ne peut connaître l’orientation sexuelle d’une personne que si l’on sait d’ors et déjà de quelle manière elle accède au désir, n’est-ce pas ? Or, avant la puberté, ces questionnements n’ont tout simplement pas lieu d’être. Encore moins sous l’impulsion d’un enseignant ! – Un être normalement constitué ne devrait être confronté pour la première fois à la question de ses préférences sexuelles qu’à l’occasion de ses premiers émois : lorsqu’il tombe pour la première fois amoureux ! Un agent mandaté par l’état pour fournir à celui-ci des données statistiques, non seulement ne devrait pas aussi facilement être habilité à enquêter sur l’intimité la plus secrète de ses jeunes citoyens – il y a là une inquisition malsaine, inappropriée, qui relève d’ors et déjà de l’abus de faiblesse lorsqu’il s’agit de l’intimité de mineurs, mise à nu dans une salle de classe, dans le cadre de la scolarisation obligatoire -, mais devrait s’abstenir purement et simplement d’employer de telles méthodes si l’emploi de ces méthodes, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comporte un risque majeur d’influencer les résultats.

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ALTRUISME

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. »

Qu’entend-on par là : un esprit ouvert ? Être ouvert à la discussion, n’est-ce pas suffisant ?

J’en connais qui sont fêlés du cigare… parfaitement ignorants des conventions sociales, absolument dépourvus de préjugés et de limites : ce sont de la chair à gourous, vous pouvez leur faire gober n’importe quoi ! Il est bien beau d’être ouvert d’esprit, encore faut-il en avoir un ! Un esprit dénué d’a-priori et de croyances est un esprit qui n’a jamais été formé pour penser. A quoi sert-il de convaincre un esprit qui ne pense pas ? A quoi sert-il de discuter avec quelqu’un qui n’a pas les moyens intellectuels de s’opposer ?

Doit-on accorder davantage à un interlocuteur que le droit d’être compris ? Et si ce que l’on comprend d’autrui déplaît, jusqu’à quel point la civilité commande-t-elle qu’on suspende son jugement ?

J’admets avoir un peu tendance à accaparer la parole lorsqu’on me la donne – c’est mon grand défaut, sans doute – cependant je crois aussi, malgré tout, être quelqu’un qui écoute. Je n’aime pas les gens a-priori, mais j’aime quand même les étudier et les comprendre. La psychologie est un art qui demande certaines prédispositions empathiques… Comment savoir écouter les gens pourrait-il changer d’un iota à mon sentiment instinctif de défiance à leur sujet ? – Bien au contraire, à mesure que je mûris et que je comprends mieux le monde, je m’en défie davantage ! Je ne crains pas de le dire : il faut se méfier des gens, et en particulier des gens en général [le particulier étant toujours infiniment moins nuisible que le général].

A présent, un peu d’honnêteté, s’il vous plait… se méfier des gens, qui ne le fait pas ? Celui qui ne le fait pas – c’est un être rare – est forcément de mon avis. Parce que chaque jour que Dieu fait, on lui donne lieu de s’en mordre les doigts ! Qu’il est dangereux d’accorder à n’importe qui la confiance aveugle qu’on n’accorde jamais, même aux amis les plus intimes, sans prendre le risque qu’ils nous exposent à la moquerie, au ridicule, à la trahison… Qu’il est périlleux d’aborder son prochain comme un proche !

On me dit que mon pessimisme m’expose à rompre toute possibilité de relation avec autrui… Toute ? Non.  – Quiconque veut se mettre à mes côtés contre les « gens en général », contre le vulgaire et le divers, le peut. La terre entière pourrait être mon amie si elle partait comme moi du principe que les gens sont des nuisibles – c’est-à-dire que nous sommes tous potentiellement des nuisibles lorsque nous nous comportons comme des moutons. Les deux paradigmes suivants, protéger le salut de son âme au moyen d’une gangue de scepticisme de bon aloi et être capable d’éprouver de l’amitié, n’ont rien à voir entre eux. Les esprits pratiques, se faisant de la nécessité de frayer avec tout le monde une idée toute utilitaire, ceux qui n’attendent rien de surhumain de la nature humaine – c’est-à-dire les mentalités machiavéliques – sont tellement plus sociables que les autres… Ô combien !

En revanche, si vous devez vous rendre sur la place du marché, la généreuse empathie, la grande miséricorde, ne sont pas forcément des atouts. Sur le champ de foire, surtout renoncez à faire valoir votre belle âme : on ne vous en donnera pas un bon prix ! Car le commerce des âmes n’est pas celui des biens.

Ayez seulement, par-devant, l’air de vous désintéresser du sort d’autrui – vous perdez l’estime des gens superficiels, qui se paient de la publicité de la bonté. Par derrière, cachez une main tendue, toujours au service de celui qui la mérite, alors soyez certain que vous vous ferez un certain nombre d’ennemis mortels. Car chez ceux qui se vantent toute la sainte journée de vouloir le bien de leur prochain, la plupart n’est là que pour le tondre. Celui qui n’est pas dans ce cas, par sa seule existence, a le pouvoir de démasquer les autres. Ces autres le sentent.

L’homme en qui il reste une flamme, un cœur en éveil, au milieu du grand capharnaüm social aliénant, pour défendre l’homme de cœur, en lui-même comme en autrui, n’est pas celui qui s’annonce et démontre sa force cachée en de vains bavardages… L’homme de grande valeur connaît rarement sa valeur, c’est le feu de l’action qui le révèle, c’est au pied du mur qu’il se relève des affronts divers qui sont son lot quotidien et ce sont ses actions dans l’histoire qui prouvent qu’il existe.

Ce en quoi je crois, en matière de politique, c’est qu’il faudrait toujours se tenir prêt à éventuellement s’interposer entre la foule et un bouc-émissaire de service, quel qu’il soit par ailleurs, et d’où qu’il vienne… Or ces saintes dispositions d’esprit ne servent strictement à rien au jour le jour, dans le monde de fourmis dans lequel nous vivons, lorsqu’il s’agit de ménager la chèvre et le chou pour s’allouer une place au soleil.

Ce sont des pesanteurs invalidantes, pour celui qui n’a pas encore sa pitance assurée, que la méfiance à l’égard des comportements moutonniers, le dédain des idées communément admises et l’amour de l’exception… Pourtant, il n’y a rien en quoi je puisse croire, si de telles valeurs ne sont plus défendues par personne.

La seule bonté qui m’importe, c’est la bonté qu’on réserve exclusivement à l’humanité qui se trouve à l’intérieur de l’homme. Et s’il doit y avoir une haine – et il doit y avoir une haine – c’est la haine de la Bête. La Bête qui est prête à surgir, toujours, et en chacun de nous. Ma conscience de ces choses est viscérale. Je ne prône pas la tolérance – puisque je ne vois pas au nom de quel idéal supérieur on pourrait me forcer à tolérer en mon prochain tout ce qui est vil et ignoble. Et si je sais que mon point de vue est le bon, c’est parce qu’il ne peut l’être que par-delà toute les idéologies.

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TRAVAIL

« Nous mourrons intellectuellement de notre prospérité, nous nous tuons le cœur et l’âme pour avoir l’estomac plein. Or c’est la sensibilité, le moteur de l’intelligence. La raison est juste sa machinerie. Tant que nous éteindrons notre sensibilité pour nous « intégrer » à un monde du travail (=un monde social) toujours plus vide de sens, moutonnier et aliénant, et cela à seule fin de nous procurer une vie petite-bourgeoise uniquement centrée sur la consommation mesquine, nous continuerons à repousser les limites de notre stupidité. »

« Il est bien-évident que l’idée d’un gouvernement mondial apparaît tout de suite lorsqu’on se plaint du fait que l’économie mondialisée ne rencontre aucune instance de régulation supérieure à celle des nations. En cela il était totalement prévisible qu’elle s’impose aussi dans la vision/le système mental des altermondialistes d’extrême-gauche. – Sous-entendu : et pas seulement dans le cerveau (tout aussi systématiste) des libéraux de droite bon teint. »

« Ils se sont endurcis pour maintenir un niveau de vie bourgeois à leur famille, ils pourraient vendre en secret des femmes, des armes ou de la drogue, s’il le fallait, pour conserver leur appartenance à la caste des occidentaux qui partent en vacance aux Seychelles et possèdent un joli loft en centre-ville ou un pavillon de banlieue cossue avec jardin. Mais ils ne se sont pas endurcis parce qu’ils risquaient leur peau. Ils ressemblent en cela au père de la famille de Ligonnès, qui a tué sa famille lorsqu’il a perdu son emploi. Il aurait pu les emmener vivre à la cambrousse, où la vie est moins chère, envisager de donner une orange à ses gosses pour la Noël (comme on faisait autrefois quand on ne pouvait faire autrement), de perdre une partie de leurs fréquentations – faux amis de golf, de bridge et de messe. Mais il ne l’a pas fait. »

« Il est débilitant de mettre son honneur dans sa poche pour accéder – en rampant – à l’un de ces emplois de garçon-de-bureau, dépourvus d’utilité intrinsèque et de sens, dont le nouveau secteur tertiaire a le secret, et cela à seule fin de conserver un niveau de vie « middle class » – c’est-à-dire petit-bourgeois – dont le seul horizon, le seul idéal, est la consommation de denrées industrielles à la mode et la préservation des apparences de l’intégration à un certain modèle social « vu à la TV ». Je constate amèrement qu’on ne sera débarrassé de ce cauchemar-là que le jour où il sera devenu impossible à la majorité des occidentaux issus de la classe moyenne de préserver ces dites apparences… »

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REPUBLICANISME

« Personne n’a défendu la République au point de croire que ceux qui nous gouvernent sont systématiquement honnêtes et que les élus, leur clientèle et leurs valets des médias ne bénéficient pas d’un traitement de faveur. Simplement, pourquoi les abus de l’oligarchie qui règne en France (et ailleurs) devrait-elle nous faire haïr les principes républicains ? »

« A vouloir conserver aux dépens d’autrui les petits privilèges qu’ils ont grappillé grâce à la démocratie, les roturiers d’hier qui sont l’oligarchie actuelle, chient allègrement sur la démocratie. La démocratie pour eux est un moyen de parvenir, non une fin en soi. Ce sont les parasites de la démocratie. Je n’ai jamais dit autre chose.

La démocratie est un régime qui est fait pour un peuple qui apparemment n’existe pas : un peuple qui serait composé d’individus qui feraient passer l’intérêt général devant leur intérêt propre. Si ce peuple existait, ce serait un bon régime, mais comme il n’existe pas, le régime démocratique est devenu la tyrannie du nombre. »

« Socrate le formulait ainsi : « Je suis un idéal, je suis un symbole. Je suis le citoyen idéal, et cependant non représentatif, sur lequel reposent les fondements d’Athènes, qui n’est pourtant pas une cité idéale, mais une vraie cité. Je veux donc être nourri à l’intérieur du Temple de Zeus, sur l’Acropole, à l’égal des Dieux, avec les statues. » C’était éminemment drôle. On ne sait toujours pas exactement s’il plaisantait. A quel degré il fallait prendre ses propos. On l’a tué pour ces mots.

Le christianisme doit beaucoup à Platon – lequel doit tout à Socrate. »

Montage

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

Les lieux de pouvoir rendus accessibles à tous, cela ne peut vouloir dire qu’on les a rendus accessibles à « n’importe qui ». Celui qui dirige une nation ne peut être n’importe qui : c’est un élu. Le « n’importe qui » accédant au pouvoir par la grâce du Saint esprit, sans qu’on puisse questionner les raisons pour lesquelles il s’y trouve, encore une fois, du point de vue du républicain, c’est justement le Prince de droit divin. Il faut donc que contrairement au Prince, l’élu d’une démocratie le soit pour des raisons rationnelles et objectives : il faut que contrairement au roi, l’élu d’une démocratie ait MERITE sa place. La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie.

C’est à cause de ça que j’ai toujours réclamé pour les autres comme pour moi-même le droit de dire : « Je suis meilleur que les autres ». Non, personne ne devrait jamais avoir honte de vouloir être meilleur que les autres. Et même s’il ne l’est pas, celui qui se vante d’une telle chose défend au moins le fait – en lui-même et pour lui-même – de vouloir être meilleur. Ce qui ne peut être mauvais en soi.

Voilà l’explication de l’image traditionnelle du « coq gaulois ». Sa fierté de vouloir être « le meilleur possible » n’est pas une question de vanité, mais avant tout de principe.

La médiocrité n’est paradoxalement pas compatible avec le système démocratique tel que les républicains originels, comme Victor Hugo, l’ont conçu. Hélas, tous les républicains d’aujourd’hui, et je dis bien tous, sont effroyablement médiocre.

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
.
Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Education : L’homme-chat

cool42Une gamine pose pour une marque de vêtements à l’Hôtel de la Païva (célèbre courtisane)

Les Goncourt relatent dans leur Journal que ledit lieu avait une devise : « Qui-la-paye-y-va »

SOURCE : http://style.lesinrocks.com/2012/04/24/ou-est-le-cool-cette-semaine-24/

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Pour élever un chat, rien de plus facile… Voulez-vous lui interdire une pièce ? Surtout ne la lui fermez pas ! Au contraire, enfermez-le dedans, seul, dans le plus grand silence. Lui viendra très rapidement le désir d’un câlin ou de son goûter. Il vous suppliera bien vite de lui ouvrir ! Ensuite, lorsqu’il fera mine de vouloir à nouveau établir ses pénates dans la pièce en question durant votre absence, vous lui remémorerez cet épisode traumatisant où il y fut enfermé sans rien ni personne pour l’y distraire. Vous commencerez lentement à clore la porte, d’un geste résolu mais en prenant l’air le plus désolé : il sautera immédiatement de son perchoir et se ruera entre vos jambes, juste à temps, dans l’interstice que, mine de rien, vous lui aurez laissé.

Il en va de même, dans une certaine mesure, pour les hommes. Bien sûr, nous sommes aussi capables d’apprendre par l’exemple des maîtres que nous respectons et d’obéir positivement aux maîtres que nous craignons. En cela – et grâce à Dieu ! – en l’homme, il y a aussi du chien. Néanmoins il est à signaler que beaucoup d’enfants, lorsqu’on cherche à leur faire admettre la sagesse parentale, demeurent envers et contre tout – en irait-il même de leur vie ou de leur santé – assez peu réceptifs à la voie de la raison. Il semble parfois qu’ils fixent davantage leur conduite d’après les enseignements que leur souffle leur désobéissance…

Voici quelques illustrations amusantes de cela.

Il arrive assez souvent que des parents injustes, usant pour se faire obéir de raisonnements absurdes, d’une mauvaise foi alarmante et de procédés révoltants, stimulent chez leurs enfants un désir de justice, de clarté et d’exemplarité. Ainsi en va-t-il du Dieu de la Bible, qui n’est rien, quand on y regarde de près, qu’un abominable tourmenteur et un fieffé avare… Cependant sa mauvaise humeur, son incompréhensible méchanceté sous couvert de visées morales, ne sont-elles par la source de toutes nos plus  vertueuses colères d’humains ? De même, il arrive assez souvent que les petites jeunes filles qui ont grandi sous la coupe de mères abominables, pleines de vices et de cruauté, quand elles ont été les victimes privilégiées d’une telle cruauté, se retournent contre le vice de leur mère, et évoluent en petits anges de douceur…Il en va différemment, observais-je cependant, lorsque les filles sont dans leur enfance les petites protégées pourries-gâtées de leur démon de mère : il leur semble alors, faut-il-croire, qu’elle doivent absolument devenir capricieuses et mauvaises à leur tour pour conserver leur bien et se protéger des appétits des autres.

Suivant le même schéma, j’ai un jour rencontré (c’était dans un cours de comédie) un garçon blindé de chez blindé – tant sur le plan émotionnel que sur le plan financier – un fils d’homme d’affaires qui avait pris la suite de son père dans ses micmacs… On aurait dit une sorte de diablotin blond, c’était un hyperactif monomaniaque sautillant de la race des Claude François, à peu près dépourvu de sens moral et prêt-à-tout pour réussir… Figurez-vous qu’au lieu de me marcher dessus sans me voir comme aurait normalement dû faire quelqu’un de sa trempe et de son milieu, il éprouva d’office de la sympathie à mon endroit. Comme cela m’étonnait et que je lui fis remarquer, il m’expliqua pourquoi ; il me dit que je lui rappelais sa mère. « Ma mère est une femme dans ton genre », m’avait-il dit ; « Elle est trop gentille : elle est faible. Elle me faisait toujours la morale, mais c’est toujours elle qui s’est faite avoir dans la vie. Mon père est bien gentil de lui verser une pension alimentaire, avec ses avocats il aurait pu la laisser sans un sou et elle ne se serait pas défendue. »

Suite à cette aventure je me suis faite la réflexion suivante : les enfants ne se contentent pas d’apprendre les leçons qu’on leur donne, ils en observent aussi les effets. Car on juge un arbre à ses fruits. Peut-être n’y a-t-il rien de pire que d’élever un enfant dans un culte de la tendresse et de la justice qui conduirait coup sur coup à l’impuissance et au désastre… Un enfant préfère un parent fort que pas de parent du tout, or quand l’un de ses parents est trop faible pour lutter pour sa propre survie – ou lui apprendre à lutter pour sa propre survie, ce qui revient au même – il le ressent comme un abandon, comme une mise-en-danger de sa personne et de son avenir… C’est alors un peu comme s’il le laissait orphelin.

Dans un second temps, ce qu’il serait amusant d’observer, c’est de quelle façon lesdits enfants élevés par des parents indignes se débrouillent avec leurs propres enfants. En général ils vivent à ce moment-là de leur vie un véritable dilemme moral : vont-il élever leur enfant autrement – selon des standards nouveaux, qu’ils auront intellectuellement mis au point – et donc engendrer des personnes totalement différentes d’eux, avec des problèmes différents, qu’ils ne sauront peut-être pas résoudre ?… Ou bien vont-ils finalement reproduire l’injustice qu’ils ont subie, dans l’espoir secret de donner la vie à des personnes qui leur ressemblent ?

J’ai pour illustrer ce paradigme une anecdote piquante, lue dans le Journal des Frères Goncourt… C’est une anecdote au sujet de l’enfance de La Païva (célèbre courtisane), qui disent-ils leur a été rapportée (légèrement romancée) par Théophile Gautier.

Théophile Gautier raconte que la « Marquise de Païva », né Esther Lachmann en Russie, aurait été en réalité l’enfant naturel de sa mère juive et de Guillaume de Prusse … Elle aurait grandi cachée dans les jupes de cette femme – elle-même une courtisane rangée, ayant eu par le passé de nombreux amants… Jadis très belle, la dame en question aurait eu le visage ravagé par la petite vérole, à cause de quoi, par vanité, elle aurait fait poser du crêpe noir sur tous les miroirs de sa maison. Pour cela, la future Païva aurait grandi sans jamais voir un miroir – ni, donc, son propre visage – et par méchanceté, on lui aurait raconté toute son enfance qu’elle avait un nez affreux, « un nez en pomme de terre ». Comme elle était toute petite encore, et innocente, elle n’arrivait pas à se représenter ce que cela pouvait être qu’ « un nez en pomme de terre », alors cela l’aurait obsédée.

Par la suite, encore une fois paraissait-il pour cacher ses illustres origines, on l’avait mariée à un pauvre petit tailleur français de Moscou. Mais quand l’adolescente – la future Marquise de Païva – s’avisa que son nez n’avait en réalité pas du tout la forme d’une pomme de terre, elle se dit tout-naturellement qu’une fille cachée de Guillaume de Prusse, avec sa beauté, ne pouvait pas demeurer ainsi à coudre des chaussettes dans le ghetto plus longtemps. Peu après avoir donné un fils au pauvre petit tailleur français, elle s’en fut avec un Prince qui passait dans le coin. Après quelques temps de grande vie parisienne, quand celui-ci, ruiné, l’abandonna à son triste sort dans une chambre d’hôtel, elle prit la résolution de s’y établir « à son compte ». C’est ainsi que naquit sa vocation.

Ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est la façon typique dont la mère juive, avec un mélange de cruauté, de mégalo et très-certainement aussi de mythomanie, a pour ainsi dire « dressé » sa fille à devenir une réplique d’elle-même.

Les fils de putes

Je peux très bien concevoir que Dieu laisse aux connards la liberté de crucifier le Christ – mais pas si les connards se figurent pour cela qu’ils sont des émissaires de la volonté divine, des bienfaiteurs de l’humanité, des prêtres sans uniforme. Si l’on laisse aux mauvais hommes la liberté de mal faire, c’est à la condition seule qu’ils soient un gibier de chasse pour ceux qui sont sur terre pour mériter leur paradis. Et il faut, il faut absolument, que les autorités chrétiennes continuent à encourager le monde à choisir la bonne voie. Car c’est là leur seule et unique fonction !

Je parle en termes techniques.

On ne manquera jamais de péché sur terre. Ce qui fait défaut par contre, par les temps qui courent, ce sont les vrais prêtres : ceux capables d’appeler un chat un chat.
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A quel moment est-on mort pour le Siècle ? – Quand on est arrivé un peu précocement à la sagesse – c’est-à-dire quand on est parvenu au doute avant d’être parvenu à l’argent.
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La vérité sur la prostitution, je vais vous la dire – et là je ne parle pas comme les précieux, de prostitution métaphorique ou conceptuelle, mais de bidet sale et de problèmes de capotes percées – la vérité sur la prostitution, encore une fois, et c’est comme pour tout le reste… Il y en a qui peuvent, et d’autres qui ne peuvent pas.

Ca vaut pour ça comme pour ce qui est de faire la manche… Même si vendre son corps, c’est encore plus dur que de faire la manche, quand on a été élevé pour être une personne humaine, et non un esclave ou du gibier de potence.

Une écrasante majorité des saintes martyres du calendrier sont des jeunes femmes belles qui ne voulaient pas passer à la casserole – ou du moins pas de cette façon-là.
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« Travailler, c’est trop dur, et voler, c’est pas beau.
D’mander la charité, c’est quéqu’ chose j’peux pas faire.
Chaque jour que moi j’ vis, on m’ demande de quoi j’vis.
J’ dis que j’ vis sur l’amour, et j’espère de viv’ vieux ! »

http://www.youtube.com/watch?v=XCWIXIEizKM

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La liberté sexuelle que rêvaient soixante-huitards, les new-age, ça n’a rien à voir avec la liberté des notables d’acheter le corps des filles d’ouvriers. Il n’y a rien de « new-age » dans ce vieux stéréotype-là.

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reiser.

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Je pourrais aider certains des «343 salopards » – du moins ceux dont le cœur n’est pas encore totalement corrompu – à y voir un peu clair dans leur fantasme du bordel à la papa… – Les femmes aussi ont leur fantasme de prostitution, et Reiser a fait un joli dessin là-dessus.

Ce à quoi ils rêvent, ce n’est pas aux putes – les putes, ce n’est pas ce qui manque de nos jours… Non, le fantasme d’un Nicolas Bedos, c’est les courtisanes… Et les courtisanes, ça, il n’y en a plus. C’est vrai. Peut-être aussi parce que les intellectuels d’aujourd’hui en grande majorité ne sont plus des gentilhommes, mais de gros dégueulasses… Et je pèse mes mots. Répugnance absolue en ce qui me concerne pour la bassesse de mœurs de ce milieu. Jamais peut-être n’est-on descendu plus bas : les Frères Goncourt qui déploraient déjà en leur temps la putisation galopante des manières de toutes les femmes de leur milieu (la haute société et les cercles littéraires), décrivent avec horreur une abjection morale chez certains de leur contemporains qui n’arrive pas à la cheville, à mon avis, de la densité d’ordure qu’il y a aujourd’hui dans le monde du spectacle et des médias – du moins d’après ce dont j’ai eu personnellement un aperçu ces dernières dix années.

L’amour courtois de la France renaissante n’a strictement rien à voir avec l’infamie du bordel du XIXe. Les crapauds de la croupissante mare littéraire française ont un peu évolué (dans le bon sens, dirais-je) depuis la fange dans laquelle se roulait Houellebecq, mais ce n’est pas encore ça. Si on veut remonter la pente de la barbarie, il va falloir embrayer la cinquième.
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Les 343
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LE truc c’est qu’il faut ne pas confondre putes et courtisanes… On mélange tout, là !

Zahia, la pute à l’attardé mental Ribéri-béri, déguisée en Pompadour ? Non mais allô quoi ?!

On a parmi les signataires du « Touche pas à ma pute », d’un côté des rêveurs, de jeunes romantiques, qui pensent à Sainte Marie-Madeleine, aux chansons de Brassens, à celles d’Edith Piaf, et de l’autre des gros dégueulasses, des vieilles merdes, et je pèse mes mots, qui n’ont rien, mais absolument rien du gentilhomme… Des gars qui voudraient, je ne sais pas, pouvoir acheter des gamines à leur mère crève-la-dalle pour les torturer… enfin vous voyez jusqu’où ça peut aller dans les sociétés primitives où des castes supérieures ont tous les droits sur les inférieures…

Il n’y a aucune raison de s’engouffrer aveuglément dans la brèche de la putisation générale qui est la pente actuelle de notre société. Si les gens doivent absolument se vendre, au moins qu’on y mette les formes… Et rappelons-nous surtout que du simple entretien d’embauche où il faut se « faire valoir » aux yeux d’un employeur lambda, au geste technique qui consiste à baisser sa culotte au sens strict du terme et dire à un inconnu : « chéri est-ce que tu as bien nettoyé ton petit oiseau », il y a un très très grand pas – que tout le monde, encore une fois, ne peut pas franchir.

Pour se prostituer au sens propre (enfin, sale) du terme, il faut devenir un peu psychotique, ou l’être déjà, pour la simple et bonne raison qu’on est obligé pour ce faire de s’instrumentaliser soi-même comme on actionnerait un pantin, donc en quelque sorte de faire sortir l’âme du corps, de ne plus habiter en soi-même (pour y introduire quelqu’un d’autre). C’est la violence la plus grande qu’un être humain puisse s’infliger à lui-même.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas prendre en pitié les pauvres femmes (et les pauvres hommes) qui y sont réduits, mais bon sang, on ne va pas ériger la misère comme une norme non plus !

Encore une fois ce n’est pas parce qu’il y a des pauvres marginaux qui souffrent, qu’il faut déplacer le curseur de la norme  dans les marges. D’abord ce n’est pas un service à rendre à ceux qui, avec un peu de volonté, ont encore une chance de s’en sortir. Ensuite parce que ça ne sert strictement à rien. Quel que soit l’endroit où on déplacera la norme, on créera de nouveaux marginaux.

Il faut cesser de vouloir réduire le malheur du monde de cette façon !
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Tu veux qu’on ré-ouvre les maisons-closes ? Très bien. Mais alors de deux choses l’une, mon gars, soit tu admets que n’importe quelle femme puisse devenir une pute vérolée, et donc tu envisages que ta propre mère puisse éventuellement en être une, ce qui veut dire que désormais dans ton monde « fils de pute » ne sera plus une insulte… Soit tu déclares que tu veux bien qu’on prostitue la fille du paysan, la fille de l’ouvrier, mais pas la tienne, auquel cas, c’est clair, tu nous reconstitues une société de caste, avec de vrais bouts d’ancien-régime dedans, mais avec toi dans un trône, à la place du roi.

Le seul problème c’est que moi je ne peux accepter une société de castes qu’à la condition seule qu’elle soit dominée par des gentilshommes. Or la notre est plutôt dominée par des types de la trempe de DSK. Et DSK, c’est tout ce qu’on veut sauf une noblesse d’âme.

Moi je crois en la noblesse, parce que je sais ce que c’est. Mes arrière-grands parents travaillaient sur la terre et dans la maison des Comtes de Bourbon-Parme, donc on ne me fera pas prendre des fils de pute pour des Chevaliers de l’Ordre de la Croix de Malte.

Mon corps est une église

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Chez A-Moy-que-chault, une réponse de simple bon sens au manifeste des 343 salauds :

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J’ai un peu de mal à comprendre que les mêmes personnes qui s’opposent – légitimement – à la Gestation Pour Autrui en arguant que « le corps n’est pas une marchandise » et qu’il faut s’opposer à « la marchandisation de l’humain » soient si tolérantes, voir si favorables, à la prostitution et ne puissent aborder la question, par un étrange retournement mental, que sous un angle purement « libéral libertaire ». Sur ce sujet, il serait impérieux et inévitable de « laisser faire, laisser aller », et tous ceux qui ne partagent pas cet axiome sont dédaigneusement désignés comme des pisses-froid et des puritains névrosés.

Il est vrai que cela permet de jouer les affranchis à bon compte. Pourtant c’est un peu léger, car la prostitution ce n’est pas de la joyeuse gaudriole, de la gauloiserie rabelaisienne et du youp la boum dionysiaque. C’est avant tout de la misère, d’un côté comme de l’autre de l’échange commercial. Et rien que cela mérite mieux que des remarques égrillardes et des exclamations définitives du genre « ça a toujours été comme ça » et « de toute façon, on n’y peut rien ! ».

La prostitution, c’est aussi de la criminalité, des réseaux internationaux mafieux basés sur la violence, le rapt, le viol et la drogue. Une situation qui exige une réponse politique et pénal au-delà de toute considération de morale ou de féminisme. Une réponse qui passe notamment, pour être efficiente, par le retour des frontières et la le contrôle strict de l’immigration, ce que, bien sûr, une Nadaut-Belkacem ne pourra jamais reconnaître.

Evidemment, l’hypocrisie prohibitionniste du gouvernement est absurde mais l’angélisme des petits bourgeois droitards qui n’ont toujours pas fini de se tirer la nouille sur « Nana » et des images de bordels idylliques où ils pourraient croiser leur évêque, leur cousin ou leur général et tromper Marie-Amélie sans risque sanitaire – comme au bon vieux temps – est tout aussi insupportable. La prostitution est un sujet trop sérieux pour être laissé aux viragos « socialistes » tout autant qu’aux pétitionnaires médiatiques en manque de publicité.

Quand à considérer que les attaques contre la prostitution seraient des assauts lancés contre la « virilité » et ses exigences phalliques, c’est tout de même avoir une vision bien basse et maladive de ces deux concepts. Car ce qui se joue entre les cuisses des professionnelles de la vidange tarifée c’est plutôt la résolution des affres de la sous-virilité et des pulsions contrariées, honteuses ou maniaques.

La prostitution est un « fait de société » qui doit être encadré et limité par l’Etat afin de rester un « artisanat » marginal, basé, autant que faire ce peu, sur le volontariat, et non pas une nouveau « secteur d’activité économique », totalement banalisé et intégré au système libéral, simple nouvelle part de marché de l’industrie du divertissement, comme cela peut être la cas en Espagne ou en Allemagne où les « maisons closes » et autres « Eros center » ne sont rien d’autre que des usines à foutre soumises à la même logique du rendement et du stakhanovisme que n’importe quelle activité capitaliste.
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amoyquechault.over-blog.com

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Mon corps est une église : ce n’est pas une marchandise.

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Ci-dessous, je vous donne à lire une apologie de la prostitution dans un journal féminin, sous la forme d’un docu-fiction racoleur. Il s’agit probablement du travail d’imagination d’un(e) pigiste désœuvré – on reconnaît le style mollasson et superficiel, façon bluette vaguement érotique. Des lecteurs s’indignent (à raison, mais sans comprendre qu’ils ont affaire à un faux) devant le récit mièvre d’une étudiante fauchée qui accueille de gentils jeunes notables en mal de tendresse dans sa chambre de bonne… Voilà le rêve des Beigbeder et compagnie : pouvoir se taper de la jeunesse parisienne désargentée et naïve pour seulement quelques bifferons. Et goûter un peu à l’innocence des filles des pauvres ! Effectivement, ça les changeraient singulièrement des petites perverses désabusées-dessalées du monde des médias auxquelles ils ont ordinairement affaire… Ces mêmes petites perverses dessalées qui invoquent dans un style mou, rose-fuschia à paillettes, de gamines immatures pourries-gâtées, un rêve décadent de désagrégation générale des mœurs, dans les journaux féminins :

http://www.madmoizelle.com/se-prostituer-66228