« Happenings » récents sur le web

Sur le « Moi » et la quête du bonheur :

http://amiralwoland.wordpress.com/2014/06/16/doit-on-tout-faire-pour-etre-heureux/#comment-38754

Sur l’Art Contemporain :

http://www.culturalgangbang.com/2014/06/enfin-sortir-de-la-jungle.html?showComment=1402994442002#c5431414659498033878

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Sans rapport avec les sujets… qu’est donc A MOY QUE CHAULT devenu ?!

Il nous manque.

S’il pouvait donner de ses nouvelles…
…là, dans les commentaires, par exemple..

…’vais essayer de les rouvrir (ce qui ne semble pas aller de soi avec WP) : les avais à nouveau fermés.

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Se figurer Chateaubriand heureux

Amyot, Chateaubriand, d’Ormesson, tous ces gens des belles lettres, ils dessinent des imparfaits du subjonctif sur leurs pages blanches pour signifier les dollars, le soleil, le hamac, la récompense, le bonheur, mais on ne voit jamais la rambarde, la souche du bonheur, son ADN, tandis qu’on la voit et qu’on la touche, la rambarde, dans Raymond Carver et dans Kafka… [XP]

Proust avait sa madeleine, vous avez votre rambarde…

« Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. »

François René de Chateaubriand
Extrait des Mémoires d’outre-tombe

.

Qu’est-ce qui l’intéressait, dans la vie, Chateaubriand ? Le bonheur ? Je ne pense pas.

« Rendre les gens heureux », c’est une préoccupation de modernes, vous savez, une préoccupation de liseurs de journaux, d’hommes politiques au sens bas du terme, une préoccupation Voltairienne, quoi…

Vouloir faire le bonheur des autres… ça n’intéresse que ceux qui préfèrent s’abstenir de réfléchir au leur-propre, qu’ils n’atteindront évidemment pas, – par définition, faudrait-il ajouter. La définition du bonheur : ce qui ne s’atteint pas.

Chateaubriand, je vous explique, c’est le maître du maître des romantiques… Ce qui l’intéresse en premier lieu dans la vie ? L’honneur, sans doute. La reconquête de l’honneur perdu, plus précisément.

Ce qui intéressait le père de Chateaubriand, c’était son pedigree : la liste de ses titres de noblesse. Les Chateaubriand étaient apparentés aux comtes de Bretagne… ils avaient les ascendances les plus illustres… et cependant étaient désormais désargentés, quasi miséreux dans leur grand château déjà en ruines. Un patrimoine de pierres, mais pas de revenus. Il n’avait plus que le souvenir de la grandeur comme grandeur, le pauvre papa… Ca le rendait presque méchant.

Chateaubriand est donc à l’origine un pauvre petit cadet de la noblesse, – ce qui veut dire, historiquement, qu’il était destiné à la carrière chevaleresque. Ainsi que le voulait la tradition, pas d’héritage personnel pour le petit dernier, c’est-à-dire ni titre ni terre, pas de carrière sacerdotale non plus n’était prévue pour lui (apanage du puîné), mais seulement la perspective « dans les nuées » d’une croisade sacrificielle et l’éventuelle conquête à la pointe de l’épée d’un nouveau patrimoine pour la famille.

Chateaubriand, qui est toujours resté très attaché à toutes ces vieilles histoires, arrive en âge d’être adoubé à l’époque où, en France, c’est la Révolution. Anachronisme absurde. A la limite de l’humoristique. [« Du grandiose au ridicule il n’y a qu’un pas », disait Napoléon.] Comment, dès lors, jamais satisfaire « papa » ? – De toute façon, « papa » est bientôt mort, et ses idéaux seront enterrés avec lui par la société française toute entière, au demeurant il n’a jamais témoigné aucun intérêt pour le petit François-René et ses douces rêveries – il se moque de ce cadet qui ne portera pas son titre comme s’il était l’enfant d’un autre – et quoi qu’il en soit, de son vivant, homme dur et impitoyable, il est toujours resté absolument insatisfait de tout et de tout le monde. De quel or sera donc fait le Graal du jeune idéaliste au cœur tendre ? Il le lui faudra inventer.

Voilà pour la « rambarde ».

Tout est expliqué par Chateaubriand dans ses propres mémoires, je n’invente rien.. C’est un homme qui n’avait pas peur du genre autobiographique, et pour cause : sa vie était au service de son art, et non l’inverse, – il n’avait rien à cacher. Évidemment, quand on ne les a pas lues, on dégoise mieux à son aise…

Chateaubriand ne trouvant plus de quête IRL susceptible d’assouvir son irrésistible désir de Graal et de conquête, il en invente une pour lui-même et pour les autres (en particulier pour ceux qui n’ont même pas de quartiers de noblesse pour se consoler), un nouvel espace où rejoindre la terre sainte : la littérature. On pourrait dire des Mémoires d’Outre-Tombe, qu’il s’agit de littérature-chevalerie. D’ailleurs il les commence en nous y confiant que lorsqu’il était petit, à son grand désespoir, il n’était absolument pas doué pour monter à cheval. Il a donc bien fallu, le pauvre, qu’il se trouve un autre « Dada ».

Don Quichotte est son ancêtre, le Jack Kerouac de /Sur la Route/, l’un de ses derniers rejetons. Si l’on y réfléchit longuement, on s’aperçoit que Beckett, avec son « En attendant Godot », exploite un peu la même veine…

Quand Hugo dit : « Je serai Chateaubriand ou rien », ce qu’il brigue, c’est lui aussi un quartier de noblesse, mais pas un quartier de la noblesse ordinaire, non, de celle – d’un nouveau genre – qu’a inventé Chateaubriand. Il brigue un quartier de lune et, évidemment, l’obtient. Car n’a-t-il pas été dit : « Demandez et il vous sera donné ».

Ce qui intéresse Hugo, à son tour ? Mêmes choses. Mêmes motifs. Le courage, l' »enthousiasme » (à savoir : la sensation d’être en la présence de Dieu), la noblesse d’âme, la force de vivre en portant, sans trop la trahir, une fleur bleue qui vous ronge la poitrine, la mélancolie d’être humain… regarder la mer dans les yeux et y voir un abîme. Le romantique, il n’existe pas au présent, sa définition du bonheur ne peut qu’être la nostalgie du bonheur.

Votre /rambarde/ elle est là, elle vient de là. Tout comme le spleen… et même le blues. Voyez, elle existait déjà bien avant Proust !

En réalité, Proust et Baudelaire sont les rejetons immédiats, contemporains d’Hugo, de cette figure tutélaire de la « divine aventure » littéraire à la Française qu’est Chateaubriand… – Quand je dis à la Française, c’est aussi, bien évidemment, par extension, à l’américaine – mais passons car il faudrait développer et ça serait trop long…

***

L’homme romantique, doué d’une sensibilité supérieure à la moyenne, constate en premier lieu – comme le fit sans doute Adam, le premier homme – son absence de place dédiée dans la Création… du moins, dans une acception de la Création qui serait simplement la coexistence des existences animale, végétale et minérale. Il n’est pas qu’une bête, et se refuse à n’être qu’une bête – et quand il veut ressembler à une plante ou à une pierre, il n’est guère davantage qu’une métaphore.

Cet homme, en cela, est donc semblable au cadet déshérité : sa place dans l’ordre naturel, il faut qu’il se la crée, il faut qu’il se la taille dans le vif d’un « corps englobant » aux buts supérieurs, dont la marche aveugle et pour le moins impitoyable, lui est de toute évidence contraire. Sa « fonction » – car il veut en avoir une ! – il faut qu’il se l’invente de toute pièce ! Mais curieusement, plutôt que de maudire son sort, et avec, la Création toute entière, l’homme en question ne les en aime que davantage ! Ce qui est inaccessible à sa raison [le fait que « ce qui est » soit, est, en soi, parfaitement déraisonnable, car nous ne pouvons que nous interroger sans fin sur le pourquoi du fait que ce qui est n’est pas autrement], cette nature à l’évidence impénétrable, qui pourtant le nie dans ce qu’il a de plus fragile et donc aussi plus cher, voilà qu’il n’y a plus rien de beau à ses yeux à part elle, et que tout dépérit, devient laid, si ses yeux ne parviennent plus à la voir belle ! Paradoxe tragique, désir fatal. Tout désir qui vaille devient inaccessible à l’homme romantique. Car il n’y a plus pour lui que l’Inaccessible-même, de par son caractère mystérieusement complémentaire de l’homme, donc Divin, qui lui paraisse désirable. – Logique implacable : on ne se désire pas soi-même, n’est-ce pas ?

L’homme romantique, Rome ne l’intéresse plus… il en a vu, de son vivant, la vanité et la chute. Les Lumières ont pâli, ont déclenché chez lui un rire cynique. En revanche il s’agenouille sur les vieilles pierres comme au pied du Divin. Mais uniquement sur les très vieilles pierres. Celles que le Temps a façonnées telles qu’elles doivent absolument être. Il n’y a plus pour lui de Rome qui vaille que la Rome au milieu des ruines… que la Rome-antique.

L’homme romantique, à cause de sa nostalgie-même, et de sa sensibilité, se sent donc, comme nous le disions, le grand déshérité de la nature… Mais cela-même ne lui confère-t-il pas justement une parenté évidente avec Dieu ? Oh, ce Dieu qui est comme lui : partout à force d’être nulle part ! Le romantique n’est pas un bigot : de même qu’il est incapable de dire ce qu’est le bonheur, il ne peut assurer vraiment savoir ce qu’est Dieu. Cependant il persiste à clamer, et d’autant plus fort : « Dieu nous manque ! ».

C’est un cri du cœur. Ce cœur qui par ailleurs n’est qu’une pompe à sang. Une simple viscère, n’est-ce pas ? Alors pourquoi Richard Coeur de Lion ? Pourquoi ce feu dans la poitrine ? Pourquoi l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? On ne sait pas. Mais le mot en lui-même est une fonction vitale. Pas plus qu’on ne sait ce que c’est que l’honneur. Mais on n’a pas besoin d’une définition de l’honneur, puisque celui qui a besoin qu’on lui explique ce que c’est que l’honneur, par définition n’en a pas.

Ils ont le cœur bien gros les romantiques. Hélas ce sont les bras qui ne suivent pas.

Il n’y aurait qu’un Dieu pour avoir les bras à la hauteur… Pour embrasser le monde du levant au couchant, et, rouge aussi, son cœur serait immense… Il se tiendrait debout sur la terre, et pour qu’il vive toujours, il suffirait de ne pas oublier : nous ferions une encoche sur la trame des jours, pour nous souvenir, et cette cicatrice sur la face de Chronos ressemblerait encore une fois à quelque chose comme une croix.

Il n’en fallut pas davantage pour que le Christ fut réinventé.