Sad Sade

Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Eh, que m’importe! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie; elle allège toutes mes peines en prison et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres.

A. F. de Sade (Novembre 1783)

Marrant. Ces propos de Sade me rappellent ceux de ce bouffon et faire-valoir que j’ai créé tantôt dans l’un de mes articles… Vous savez, celui qui disait :

« Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »
« Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien !« 

A ce faire-valoir, on répondait la chose suivante :

« Personne ne parle jamais pour avoir tort et si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole. »
« Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Quelle cause plus ignoble que celle du mensonge ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligé, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadé d’avoir raison. D’ailleurs, persuadé n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadé au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Quand on a raison, c’est toujours un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.« 

Sade reproche-t-il à autrui de lui faire des reproches, parce qu’il est heureux en ayant tort ? C’est absurde ! Rien que faire reproche à autrui de faire des reproches à autrui, est déjà stupide et contre-productif… [« Il est interdit d’interdire », belle morale, ô combien enrichissante !] Quant à se plaindre de ce qu’on lui dise qu’il ait tort… – comment peut-il s’en plaindre s’il l’admet déjà tacitement lui-même ? On ne peut se plaindre des accusations d’autrui, lorsqu’ils nous disent que nous avons tort, que lorsqu’on est persuadé soi-même d’avoir raison. Si l’on a renoncé à avoir raison, on n’a normalement plus à se soucier ni à se plaindre de ceux qui y prétendent encore… les sages ne nous font plus aucune ombre, quand on a renoncé à toute sagesse, me semble-t-il…. Enfin, ce que je dis est tellement évident,… crève tant et tant les yeux… c’est bien à cause de cela qu’on n’y vient jamais. Les plus grandes évidences sont – d’après mon expérience – les plus difficiles à faire admettre. Les gens aiment les paradoxes boiteux, ça les amuse… Mais 1+1=2, ça les angoisse, ça leur donne la nausée.

Un homme qui n’est heureux que dans la transgression, doit bénir chaque jour que Dieu fait les flics de la pensée qui lui permettent de penser. N’était-ce pas d’ailleurs-là tout ce qu’essayait de nous transmettre Sade ? Alors mon vieux, quoi, l’on flanche ? l’on en a assez des réprimandes, des reproches et des coups ? l’on n’est plus à la hauteur de sa propre posture existentielle ?

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Quelle est-elle, pour schématiser, l’alter-morale du marquis de Sade ?

En quoi consiste-t-elle, sinon à donner une explication simple du monde, et plus encore manichéenne (en tout point comparable à celle des hérésies gnostiques) fondée sur le principe suivant :

« TOUT DESIR PROCEDE D’UNE TRANSGRESSION, AINSI TOUTE LOI N’EXISTE QUE POUR APPELER LE DESIR, EN APPELANT LA TRANSGRESSION. »

Je comprends qu’une telle morale binaire rassure. Elle est rassurante comme un texte de loi coranique. Une fois qu’on possède cette loi en tout point comparable à la loi d’Archimède, on peut vivre à l’intérieur sans être troublé. Qui désire vivre sans être intellectuellement troublé ? Celui qui est fainéant du point de vue intellectuel. Celui aussi qui n’est pas vraiment chrétien, car l’esprit chrétien peut se résumer à l’écartèlement moral permanent.

A présent, sous vos yeux ébahis, je vais invalider la loi ci-dessus énoncée.

Comment prouverai-je que tout désir, tout amour, ne procède pas systématiquement d’un désir de transgression et d’un amour de la loi à travers la transgression de la loi ?

Eh bien prenons comme support à notre analyse l’acte sexuel transgressif par excellence, celui qui ne peut exister que dans le cadre de la pré-existence d’un « non », d’un refus catégorique, d’une absence d’assentiment. Quel est cet acte sexuel qui n’a jamais lieu qu’après un « NON! » ? C’est le viol bien sûr.

Celui qui prend plaisir à violer les femmes, est celui qui n’a du plaisir que lorsque les femmes elles-même n’en ont pas. Son plaisir à lui procède du déplaisir de l’autre.

Nous sommes-là au-delà du champ des rapports Sado-maso, qui supposent chez celui ou celle qui adopte le rôle de la victime un assentiment préalable, et même une forme de jouissance à jouer ce rôle-là. Ce qui sous-tend que dans les rapports sado-maso, les victimes n’en sont pas vraiment : il s’agit d’un mensonge, d’une dramaturgie, visant à reproduire les conditions d’un rapport sexuel transgressif, mais qui n’est pas réellement transgressif puisqu’à la base le rapport sado-maso repose sur un contrat.

Qui dit contrat dit non-viol.

Le viol, la torture au premier degré, avec une victime non-consentante, est donc le seul type de rapport ontologiquement transgressif. Le reste n’est que comédie.

Dès lors, une fois ceci posé, peut-on encore faire valoir la loi sadienne primordiale selon laquelle il ne pourrait y avoir de désir et de plaisir véritable que dans la cadre d’une transgression ?

Si c’était le cas, le rapport sexuel où l’une des deux parties n’a pas donné son consentement devrait être le rapport sexuel le plus jouissif possible.

Or ce n’est pas le cas. Techniquement, un rapport sexuel où l’un des deux partenaires n’a pas de plaisir sera toujours moins fort, plus décevant, qu’un rapport sexuel où les deux parties y trouvent leur compte.

Il faut donc déduire de cela que le fait que l’action sexuelle se déroule dans un cadre transgressif rend souvent la chose excitante non pas parce qu’elle sépare les deux amoureux, mais au contraire parce qu’elle les sépare du monde, parce qu’elle les isole ensemble, contre le reste du monde et contre la loi, dans une intimité totale et compréhensible d’eux seuls.

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Il faut donc en déduire que les amours transgressives qui plaisent aux gens qui ne sont pas des pervers – des pervers, c’est-à-dire des jouisseurs solitaires -, ne leur sont non pas plaisantes uniquement parce qu’elles vont à la rencontre d’un interdit préalable – comme par exemple un rapport adultérin va à l’encontre de la loi bourgeoise -, et ne nourrissent pas leur désir exclusivement de la posture transgressive en elle-même et pour elle-même, mais ont besoin que se développe en parallèle à ce premier mécanisme, un second mécanisme qui l’invalide partiellement pour que le plaisir soit complet. Ce second mécanisme consiste pour les amoureux isolés dans une attitude transgressive commune, à systématiquement créer une nouvelle loi valable pour eux-seuls, ou plutôt valable universellement (car toutes les lois du monde se désirent universelles) mais obéie et correctement appliquée d’eux-seuls, contre le reste du monde. Cette seconde loi est bien-évidemment la loi de l’amour. Les couples d’amoureux emblématiques que sont Tristan et Iseult ou encore mieux, Héloïse et Abélard, sont des illustrations archétypiques de ce phénomène.

Ce second mécanisme, parallèle au premier évoqué par De Sade, et qui le complète tout en invalidant son omnipotence, c’est un mécanisme paradoxal, car il suppose que tout couple tenté d’enfreindre les lois pour satisfaire son amour, ne pourra se contenter seulement de le vivre « hors-la-loi », ou du moins s’il acceptera volontiers de vivre « hors-la-loi » aux yeux du monde, ce ne sera jamais que dans la certitude secrète que lui-seul, le couple de l’amour, a raison contre la terre entière. Et c’est cette certitude-là, d’avoir secrètement « raison » d’aimer, (au nom du Dieu d’amour, au nom de l’Esthétique, au nom de la haine de l’hypocrisie, au nom du bonheur, que sais-je) contre les raisons raisonnantes de la bourgeoisie ou des prêtres ou des bien-pensants, qui cimentera l’amour des hors-la-loi. De sorte que ce n’est pas la transgression pure que désire jamais le plus profondément l’amoureux, mais au contraire la re-création et la re-lecture de la Loi Eternelle, c’est-à-dire la re-fondation d’une sorte de Temple Véritable du Dieu de l’Amour, plus légitime et plus philosophique, que celui des bourgeois.

Conclusion : l’Amoureux ne veut pas supprimer la fonction de prêtre, il ne lutte pas vraiment contre les « Gentils » non plus, il se prétend juste meilleur prêtre que les prêtres et posséder mieux l’ « esprit » de la gentillesse que les supposés « gens gentils ». Dès lors, c’est une lutte d’influence, une rivalité autour du même enjeu – à savoir le droit de dicter la loi -, dont il est question entre lui et les « bourgeois ». Car ne peut y avoir pour celui qui est seulement coupable d’aimer, de plaisir à être puni pour cela. Il ne peut que trouver cela injuste.

Celui qui en revanche prônera la supériorité en toute chose du plaisir purement transgressif, c’est-à-dire du plaisir volé, du plaisir du viol, qui est un plaisir pris au mal d’autrui, non-amoureux, solitaire, celui-là ne peut que se féliciter d’être haï et maltraité : celui-là est un pervers, c’est donc à la fois tout ce qu’il mérite et tout ce qu’il recherche. Les pervers gagnent à être persécutés. Ce pourrait être la seconde loi cachée dans l’œuvre de De Sade.

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Le jeune homme sensible postmoderne et ce qu’il appelle parfois les « PAN »

Pourquoi tous les jeunes garçons sensibles, lorsqu’ils tombent désespérément – mystiquement – amoureux, lorsqu’ils se rêvent en nobles chevaliers, le font-ils immanquablement aux genoux de l’une de ces filles dures, toutes en préméditation, entraînées à manipuler, bourgeoises d’instinct, antiphilosophiques, voraces, qui pour toute douceur n’ont que la prudence du Sioux, dont la conscience est indifférente et le cœur glacial ? – Mais tout simplement parce que lorsqu’on se voit soi-même en conquérant du sublime, il faut avoir devant soi de grands espaces à arpenter ! Il faut des années-lumières d’impossibilité entre ce genre de chasseur et sa proie, pour que celle-ci à ses yeux puisse se mettre à briller comme une étoile ! Or, quels plus grands espaces que ceux de l’indifférence dédaigneuse et quel plus vide cosmos que celui d’un cœur qui a le battement régulier du coucou Suisse ?

Autrefois, on craignait que la jeunesse ne se fasse corrompre par des démons dyonisiaques, qu’elle ne morde au fruit interdit à cause de la beauté de ses appâts, ou ne se fasse mordre elle-même par le serpent de la luxure, irrésistiblement emportée qu’elle serait par une danse qui lui ferait chavirer la tête… Aujourd’hui tout a changé, ces dangers sont révolus. L’origine du désir des jeunes hommes de chez nous n’est plus la même : les démons chauds, les enfers attendrissants qui appartenaient à la Bête tapie au fond d’eux-mêmes, ne les intéressent plus. Du reste, quelle bête y pourrait-il encore y avoir en eux, de tapie, à nourrir ? Quelle bête sinon leur araignée au plafond ?
Cette froide, vampirique jeunesse, chair déjà pleine d’eau et pour ainsi dire déjà morte, ne peut plus en vérité craindre d’échauffer son sang. Mais c’est un Satan plus puissant que jamais, d’une espèce tout-à-fait indétrônable, qui les guette. Ce Satan définitif n’est plus celui qui aveugle parce qu’il brille trop, mais celui qui retire toute la lumière du monde parce qu’il l’absorbe, à force de n’être-pas.

Le Satan-nouveau n’est non pas fait de feu, d’ouragans, de siroccos, qui emportent le corps et brûlent l’âme, mais d’un goût dévoyé pour l’absence, né lui-même dans l’absence, et d’une appétence morbide pour la désespérance, qui provoque une ivresse très spéciale à ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Ce ne sont plus des rêves de Succubes qui font désespérer le jeune homme de lui-même et languir. Sa passion ne se manifeste pas lorsqu’il aurait, par exemple, éprouvé un attrait irrésistible pour un être, ressenti une présence dont il aurait été charmé, et la nostalgie de cette présence, celle d’une personne bien vivante qu’il voudrait tenir entre ses bras, non… Elle naît d’un attrait morbide, cynique et désenchanté pour la nostalgie  en elle-même et pour elle-même. Le jeune homme d’aujourd’hui convoite de préférence quelque chose qui ne peut pas être et de toute façon n’est pas. Ainsi sa nostalgie est sauve, pourrait-on dire. Mais il n’y a bien qu’elle à être sauvée.

Le mal du jeune homme postmoderne est celui qui est propre au XXIe siècle,

il est tout le contraire de la passion :

c’est l’indifférence.

Le jeune homme post-moderne ne commence à ressentir le besoin de briser sa solitude qu’au moment où une impossibilité totale, un refus, une offense, un traumatisme même, vient le provoquer dans ce qui lui reste d’orgueil et lui insuffle au cœur une piqûre de regret mortelle. Sa façon d’aimer se confond avec le regret ; elle ne prend plus même que la forme unique et définitive de la quête impossible de ce qui ne se peut pas. Et voilà comment il en vient, grosso-modo, à ne plus poursuivre de ses assiduités que des mirages de licornes, des puits sans fond de bêtises ou des psychopathes à grandes dents.

Le jeune homme post-moderne ne veut pas d’un jardin joli, où la terre est déjà bonne, et où pousserait sans douleur, si l’on s’en donnait la peine, tout ce que l’on voudrait bien y planter. Il n’est pas aussi modeste. Non ce qu’il veut, c’est faire naître la vie dans la terre la plus aride, c’est transformer des déserts en royaumes des mille douceurs. En toute simplicité. Et cela, notez qu’il le lui faut ! Pour son bonheur ! Pour sa vie ! Il lui faut absolument faire jaillir une fontaine de jouvence sur la planète Mars et enfanter des petits chatons mignons aux dames crocodile car il a besoin de son propre petit home-made miracle pour être ce que sa môman lui a promis qu’il serait : un découvreur et un Saint.

***

A présent, pourquoi à votre avis, toutes les jeunes femmes douées d’un peu de générosité morale, lorsqu’elles ont un tempérament à donner plutôt qu’à prendre, se ruent-elles immanquablement du côté le plus obscur, bassement passionnel, de l’amour, du côté du supermarché des sentiments, où elles rencontrent coup sur coup ceux qui les voient comme des consommables ? Mais si cela est, c’est de toute évidence pour la même exacte raison qui pousse les jeunes hommes postmodernes à roucouler auprès de celles qui leur distillent effroi et amertume ! C’est parce qu’elles n’ont pas que ça à foutre, elles non plus, figurez-vous, que de se contenter de rechercher platement et bêtement leur petit-bonheur ! … Les vertueuses aussi, il leur faut du challenge, du rock’n roll, du grain à moudre pour leur passion de bien-faire… Leur soif d’idéal, aux femmes idéalistes, croyez-vous qu’un gars tout-simplement désireux-de-bien-faire puisse l’étancher? A moins que le bon-homme n’ait prouvé sa valeur en affrontant mille démons, mille tourments – éventuellement semés par elle sur son chemin, pour l’éprouver –, une femme digne de ce nom n’ira jamais vers le bon-homme de gaieté de cœur. Faire leur devoir n’est amusant pour les femmes de devoir, que lorsque ce devoir ne coïncide pas scrupuleusement avec ce qui serait bon et matériellement avantageux pour elles : il leur faut un devoir qui implique du sacrifice, du paradoxe, du tragique – voire même une petite dose excitante de regrets et d’humiliation – pour qu’elles se sentent vivre… Voilà pourquoi en vérité les meilleures des femmes développent celui des vices qui sied le mieux à leur condition : elles s’empressent, comme des nonnes, de préférence aux pieds des brutes, des truands, des beaux diables et des maquereaux, et elles ne font pas cela parce que ceux-ci leur ressemblent, bien au contraire, mais parce qu’elles se croient assez belles et bonnes pour les rédimer !

C’est pour cela qu’aucune belle femme ne résiste jamais à la proposition risquée de danser avec le diable : parce qu’une belle femme a toujours cette vanité tapie au fond d’elle-même, de croire avoir reçu la Grâce qui, à force d’amour, pourrait lui permettre de changer en anges les démons. Les belles femmes, lorsqu’elles sont conscientes de leur beauté, se prennent en général pour des passeurs, des convertisseurs, des médiums entre ces deux domaines – supposés incompatibles et étanches par les religieux tradi et les bourgeois – que sont le temporel et le spirituel. C’est là d’ailleurs le petit secret de l’Amour Courtois médiéval, et du ‘supplément d’âme » que celui-ci a légué à la culture française… Les raisons de ces séductrices du mal sont exactement les mêmes que celles des jeunes hommes postmodernes lorsqu’ils se conduisent aujourd’hui en courtisans de la hideur  : leur but est une utopie et leur moteur principal est le narcissisme.

Si ces deux catégories d’êtres se repoussent, c’est précisément parce qu’elles sont semblables : elles ont pour point commun de ne vouloir aimer que ce qui n’aime pas.

La femme réac

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Quelque part dans la Nouvelle-Angleterre, non loin de Dartmouth College, on trouve encore les villages des shakers. Selon la loi religieuse de cette secte, les sexes y vivent soigneusement séparés et ne s’y reproduisent pas (le monde étant voué au mal, rien ne sert de le perpétrer, il n’est que d’attendre le Jugement dernier). Or, dans le campus d’à côté, qui fut comme les autres en Amérique un des hauts lieux de la libération sexuelle, c’est à peu près la même situation : les sexes ne se touchent plus, ne se frôlent plus, ne cherchent plus à se séduire. Sans discrimination ni interdit explicite, on se retrouve, sous le signe du harcèlement sexuel et de sa hantise, dans le même apartheid que chez les shakers. L’obsession du sida joue sans doute un rôle dans cet exil volontaire du sexe – encore qu’il n’y ait jamais dans ce genre de choses de cause à effet : le sida n’est peut-être qu’une des voies obscures que prend une désaffection sexuelle qui avait commencé bien avant son apparition et sa diffusion. Il semble que ce soit la sexualité elle-même qui soit en jeu – chaque sexe étant comme affecté d’une maladie sexuellement transmissible qui serait le sexe lui-même.

On a peur d’attraper le sida, mais on a peur aussi d’attraper le sexe tout simplement, on a peur d’attraper quoi que ce soit qui ressemblerait à une passion, à une séduction, à une responsabilité. Et, dans ce sens, c’est encore le masculin qui est le plus profondément victime de l’obsession négative du sexe. Au point de se retirer du jeu sexuel, harassé d’avoir à assumer un tel risque, fatigué sans doute aussi d’avoir assumé historiquement pendant si longtemps le rôle du pouvoir sexuel. Ce dont le féminisme et la libération des femmes l’a dépouillé, du moins en droit (et très largement en fait). Mais les choses sont plus compliquées, car le masculin ainsi émasculé et dépossédé de son pouvoir en a profité pour s’effacer et disparaître – quittant le masque phallique d’un pouvoir devenu de toute façon de plus en plus dangereux.

C’est là la victoire paradoxale du mouvement d’émancipation féminine : celle-ci a trop bien réussi et elle laisse le féminin devant la défaillance (plus ou moins tactique et défensive) du masculin. Il en résulte une situation paradoxale qui n’est plus celle du féminisme. Non plus une revendication des femmes contre le pouvoir de l’homme, mais un ressentiment des femmes contre l’ »impouvoir » du masculin. La défaillance de celui-ci alimente désormais une haine, une insatisfaction profonde venue de la déception de la libération réalisée et tournant à l’échec pour tout le monde – et qui s’exprime contradictoirement dans le phantasme du harcèlement sexuel. Donc une péripétie très différente du féminisme traditionnel qui visait le masculin triomphant. Conséquence paradoxale du triomphe virtuel du féminisme, la femme n’est plus aliénée par l’homme mais dépossédée du masculin, donc dépossédée de l’illusion vitale de l’autre, donc aussi de son illusion propre, de son désir et de son privilège de femme. C’est le même effet qui suscite la haine secrète des enfants contre des parents qui ne veulent plus assumer leur rôle de parents, qui profitent de l’émancipation des enfants pour se libérer en tant que parents et se dessaisir de leur rôle. Ce n’est plus alors la violence des enfants en rupture avec l’ordre parental, mais la haine d’enfants dépossédés de leur statut et de leur illusion d’enfants. Celui qui se libère n’est jamais celui qu’on croit. Cette défaillance du masculin a des échos jusque dans l’ordre biologique. Des études récentes signalent une baisse du taux de spermatozoïdes dans le flux séminal, mais surtout une baisse caractéristique de leur volonté de puissance : ils ne rivalisent plus pour aller féconder l’ovule. Plus de compétition. Ont-ils peur eux aussi des responsabilités ? Doit-on y voir un phénomène analogue à celui du monde sexuel visible, où règnent la pusillanimité des rôles et la terreur dissuasive du sexe féminin ? Est-ce un effet inattendu de la lutte contre le harcèlement – l’assaut des spermatozoïdes étant la forme la plus élémentaire du harcèlement sexuel ?

Malgré les apparences, cette désaffection, cette dissuasion sexuelle n’a rien à voir avec un nouvel interdit d’essence religieuse ou morale. Toutes ces dépenses et ces inhibitions ont été levées depuis longtemps. Et les femmes qui ornent les campus de rubans mauves en signe de viol – chaque femme violée ou menacée de l’être ou rêvant de l’être signale ainsi publiquement la mémoire du crime (comme les rubans jaunes signalent aux Etats-Unis la mémoire des soldats partis pour la guerre du Golfe), ces femmes, porteuses d’un nouvel ordre victimal et agressif à la fois, ne souffrent certainement pas d’outrage à la pudeur. Tout cela relèverait bien plutôt d’une nostalgie de l’interdit – ou de quoi que ce soit qui y ressemble -, réflexe consécutif à une libération virtuelle des moeurs et à une banalisation de la sexualité perçue comme plus dangereuse que la censure traditionnelle (qui permettait au moins la transgression). Demande d’interdit (d’une règle, d’une limite, d’une obligation) qu’on peut interpréter comme on veut, et sans doute négativement, du point de vue psychologique et politique, du point de vue de la libération et du progrès – mais qui peut apparaître comme une défense instinctive de l’espèce quant à sa fonction sexuelle menacée par son émancipation et son accomplissement même.

Le harcèlement sexuel (son obsession et celle du sida) comme ruse de l’espèce pour ressusciter l’angoisse de la sexualité, et plus particulièrement une ruse de la femme pour ressusciter le désir (celui de l’homme mais le sien aussi) ? Stratégie très banale (mais fatale dans le cas du sida) pour faire du sexe autre chose qu’une séquence sans conséquence, ce qu’il devient aujourd’hui, y compris dans la contraception (1) – toutes les formes de la libération sexuelle allant finalement dans le sens d’une « entropie érotique » (Sloterdijk).

Ainsi la haine venue de la désillusion succédant à la violence libératrice, et la demande d’interdit succédant à la levée problématique de tous les interdits, il s’ensuit une sorte de révisionnisme sentimental, familial, politique, moral, aujourd’hui partout triomphant – déferlante inverse de toutes les libérations du XXe siècle, qui se traduit aussi bien dans le repentir et la récession sexuelle. Alors qu’auparavant c’était la liberté, le désir, le plaisir, l’amour qui semblaient sexuellement transmissibles, aujourd’hui il semble que ce soient la haine, la désillusion, la méfiance et le ressentiment entre les sexes qui soient sexuellement transmissibles. Derrière cette polémique du harcèlement, il y a une forme ultérieure et contemporaine de la « désublimation répressive » dont parlait Marcuse – la levée des interdits et du refoulement introduit à un nouveau système de répression et de contrôle. Pour nous, avec ce révisionnisme universel, il s’agirait plutôt d’une « resublimation dépressive », qui mène tout droit à l’intégrisme moral, sinon religieux, et en tout cas, derrière les phantasmes de viol et du harcèlement, à un intégrisme asexuel protectionniste où, pour le masculin, le sexe devient l’obsession presque irréelle d’une fonction disparue, qui ne trouve plus à s’exercer que dans le phantasme du viol – et pour le féminin un moyen de chantage.

Tout cela, c’est ce que nous vivons subjectivement et collectivement : une transition de phase douloureuse dans ce qui n’était peut-être qu’une illusion de progrès et de libération (y compris sexuels). Mais nous ne savons pas du tout quels sont les desseins de l’espèce (ni même si elle en a). Les espèces animales réagissent par des comportements de rétention sexuelle et de stérilité automatique à des situations de crise, de pénurie ou de surpopulation. Nous réagissons peut-être – et ce, en dehors de toute conviction subjective et de toute idéologie – par des comportements analogues à une situation inverse de profession, de libération, de bien-être, de « défoulement » tout à fait originale, angoissante, et étrangère à l’espèce elle-même tout au long de son histoire – une situation inhumaine pour tout dire. La haine sur laquelle ouvre la question du harcèlement sexuel n’est peut-être que le ressentiment d’une liberté, d’une individualité, d’une expression de désir chèrement conquises et qui se paieraient aujourd’hui d’une nouvelle servitude involontaire ? La servitude elle-même, la bêtise, la résignation pourraient-elles devenir une maladie sexuellement transmissible ?

(1) On retrouve ici, quoique par une autre voie, nos shakers et leur refus de la reproduction sexuée. Car ce qui valait comme libération, comme transgression dans un ordre traditionnel (la contraception) change de sens dans un monde qui va de plus en plus dans le sens d’une reproduction asexuée. La sexualité sans reproduction ouvre sur la reproduction sans sexualité, et ce qui était une liberté de choix devient tout simplement l’emprise grandissante du système par toutes les formes de génération in vitro.

Jean Baudrillard « La sexualité comme maladie sexuellement transmissible » Libération du 4 décembre 1995.

Texte lu sur ILYS, auquel voici ma réponse :

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Ce que les mythomanes, les manipulatrices, les chars d’assaut en tailleur et les gouines, ont gagné au petit jeu du féminisme guerrier, la Femme, au sens noble et incompris du terme, y a perdu.

La femme féminine, c’est sur elle que les petits mecs blancs en costume trois pièce se vengent quand les autres salopes leur ont retourné le cerveau ou leur ont fait cracher leur thune en diamants et en procès… Lorsqu’ils ne se mettent pas avec des beurettes, par peur de la femme blanche, à cause des saloperies que leur ont fait les petites bourges sans cœur avec lesquelles ils ont grandi !

***

La femme féminine, la femme à l’ancienne, celle qui reste au foyer pour s’occuper de ses enfants, qui aime faire la cuisine et faire l’amour, celle à qui il arrive encore de tomber amoureuse et ne veut pas conquérir le monde comme Cortex&Minus, le féminisme-des-salopes lui marche sur la tronche en chaussures à crampons et crache dans sa soupe poireaux/pommes-de-terre. Car les féministes à la mode brouteminou n’en ont pas seulement après la figure du Pater Familias… Sachez que la figure de la MATER FAMILIAS prend cher elle aussi, dans leur imaginaire narcissique, irresponsable et déviant.

***

Vous êtes une femme réac ?

Les hommes et les femmes modernes se foutent de votre gueule, parlent de vous comme de quelqu’un de faible et d’inintelligent, et établissent des lois qui vous dépossèdent de tout sous prétexte que vous faites encore confiance à votre mari pour faire bouillir la marmite… Mais ce n’est pas tout !

Les hommes réac aussi s’essuient les pompes sur votre gueule, parce que d’une part les chiennes de garde qu’ils ont la plupart du temps rencontré partout avant vous, ont un peu échaudé leur galanterie ; de l’autre ils sont souvent bien contents, lorsque vous êtes plus gentille et manipulable que la moyenne, de pouvoir enfin se venger sur un membre du beau sexe, de tous les affronts que les autres leur ont fait subir… C’est ainsi que, toute douce et toute pure, vous vous retrouvez, avant d’avoir dit ouf, à la colle avec des gars tout-cassés, rendus à moitié pervers et dépressifs par le jeu de douche écossaise auquel les autres les ont habitués, à absorber en quelque sorte dans votre ventre accueillant, toute la rancœur du monde accumulée de part et d’autre dans notre société débile.

Ensuite, – car nous n’avons pas encore touché le fond du martyre de la femme réac – ce qu’il faut bien voir aussi c’est que la plupart des hommes réacs – en bons bourgeois près de leurs sous qui se respectent – se réjouissent au fond que le féminisme les dispense à présent d’avoir à entretenir leurs épouses.

Vous payer le resto, vous offrir des fleurs, vous tenir la porte… voilà déjà bien assez ! Rare sont ceux qui pousseront le sacerdoce à comprendre que s’ils veulent une famille à l’ancienne, il leur faudra accepter (au moins quelques temps) de travailler pour deux, c’est-à-dire de faire vivre une famille entière (au moins le temps que les enfants seront petits) sur un seul salaire, et donc renoncer à l’épouse indépendante et bancable, typée « femme libérée » en tailleur à épaulettes, que leur ont vendu dans leur enfance les films américains des années 80.

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Je ne parle même pas des salauds qui ne payent le resto, n’offrent des fleurs et des diamants et ne tiennent la porte qu’aux garces manipulatrices qui les mènent par le bout du nez (ceux qui ne se laissent jamais séduire que par des filles qui n’ont que de la méchanceté et du vide au fond d’elles), et qui laisseraient croupir Cendrillon dans le caniveau parce qu’ils ne la trouvent pas suffisamment « chic&choc ».

« En passant par la Lorraine, avec mes sabots… rencontrai trois capitaines, avec mes sabots dondaine, oh oh oh, avec mes sabots… Ils m’ont appelée vilaine avec mes sabots.. etc. ♪ »

Ceux-là en ce qui me concerne, je le dis tout net et c’est un grand aveu que je vais vous faire, je leur préfère encore un arabe avec une mentalité un peu tradi ou un gauchiste (même un gauchiste qui aime les femmes libérées).

Voyez un petit peu le niveau de rancœur.