Test

A la tombée du jour, je regarde par la fenêtre et je vois. Le même arbre aux feuilles de sang, le même ciel aux couleurs vives, le même soleil qui descend, les nuages à la dérive, et ce qui me choque c’est que je ne les reconnais pas. Je me souviens un automne, je tirais le rêve par la queue. Je faisais semblant d’écrire un roman à la table d’un café vert, derrière les hautes vitres serties de fer, et je me prenais pour une perle enchâssée. Que de luxe de mépris n’ai-je pas rêvé ! Je voyais de là-haut un paysage sublime, et chaque côté du promontoire où je me tenais, il y avait un vrai fleuve qui abouchait une vraie ville. Ce paysage, je ne l’ai pas rêvé, ce paysage est celui de la ville de Lyon, qui est une grande cité double, rouge de tuiles romaines, baignée par deux fleuves, aux nombreux clochers.

Un chaos de sombres pavés, englués ici et là de bitume, écaillait le dos de cette butte. On eût dit le cuir calciné de quelque monstre fossile. Une femme en talon n’eût pu franchir cet espace sans se tordre une cheville. En ce temps-là ces choses m’importaient peu : qu’il pleuve ou qu’il neige, je n’en portais jamais… je préférais de petits chaussons qui me donnaient l’impression d’aller pieds nus. La table en terrasse où je tâchais d’engendrer un chef-d’œuvre, comme elle était posée à même les écailles noires du dragon, au moindre mouvement incontrôlé de ma part, basculait. Nerveuse que j’étais, je trouvais là au moins une raison matérielle de me tenir un peu tranquille.

En attendant de mourir crevée, blindée, pétrie de cette Connaissance triste – à ce que les adultes laissaient paraître, la seule qui vaille – cette Connaissance par la déception dont le commun des enseignants font miroiter aux jeunes impatients le cynique secret, je me disais qu’on pouvait encore jouer un peu à être en vie. J’avais déjà remarqué que l’idée de la possibilité d’un génie heureux, du génie puissant qui exulte, plein de sa propre santé, ce concept fou qu’il y aurait eu une gloire immense à créer, se satisfaisant pleinement d’elle-même, j’avais bien cru comprendre, à entendre la sourde plainte de mes aînés, humble résidu sonore de leurs espoirs meurtris par la pratique du terrible siècle vingtième, que ce délire n’était réservé qu’aux jeunes cons immatures qui ne connaissaient rien à la vie… à ceux qui auraient voulu avoir du talent précisément parce qu’ils n’en avaient pas. Du moins, c’était l’image qu’on me renvoyait habituellement de moi à cette époque, lorsque, manquant de maîtres de qualité, je me prenais naïvement à développer auprès de ceux dont je croyais à tort qu’ils m’avaient été donnés pour m’instruire, un tel projet de vie.

Il y a une cinémathèque de la littérature qui est vraiment grandiose dans le secret du système nerveux des impuissants et des ratés. Les vrais ne se racontent pas tant d’histoires : ils en écrivent, ce qui est très différent. Comme je me grisai à corps perdu à mes imaginations folles, on eût dit à ma fébrilité intense, à la chaleur qui bouillait dans mes veines, que j’avais trouvé le moyen de chevaucher quelque féérie, que j’avais dompté pour en faire ma monture on ne sait quel cheval ailé. J’étais en passe d’incarner personnellement ce qu’il me manquait d’avoir connu pour pouvoir enfin me mettre à écrire.

C’est fou ce visage de cire qu’a la jeune personne enfermée dans les fumigènes de ses fantasmes, les saignements de nez qui s’ensuivent parfois, lorsqu’une émotion est particulièrement forte. Peut-être agissent-ils comme des purgations médiévales, peut-être contribuent-ils à la formation du teint romantique anémié. Plus le front est chaud et plus les mains sont froides. Tout se passe dans la tête. Cependant, le corps est devenu un médium qui ressent à un niveau qui n’est plus vraiment celui de sa propre matérialité. La douleur physique ne fait plus vraiment mal mais la moindre indélicatesse subie est cuisante : un vrai choc dans la poitrine. Il semble que l’être tout-en-désir d’être, acquière sous le ventre de son être moral une sensibilité comparable à celle d’un reptile que charmerait une certaine musique universelle chantée à voix basse depuis les hautes sphères… On vibre alors de je ne sais quelle communion mystique avec la nature, les idées, les lois, les tragédies, la fatalité, l’histoire et les choses, dont il est seulement possible au contact d’une autre paire d’yeux qui brillent, sous le feu de la caresse d’une autre intelligence incarnée, de s’assurer qu’elle relève d’un culte qui existe bel et bien… et qui est même connu universellement, jusque dans les corps simples.

Si, dans ces phases singulières où les extrêmes nous appellent par défaut, nous ne dégagions pas certaines phéromones aptes à avertir le monde de notre très-animale disponibilité à l’émerveillement – s’il n’y avait pas notamment, disséminés à tous les niveaux de la jungle sociale, de ces prédateurs aux aguets qui reconnaissent une proie à de tels signaux -, l’intensité spirituelle inouïe de ce que nous ressentons quand le feu de Dieu s’empare ainsi du cerveau, de la mémoire, et vient transformer à peu près toutes les facultés cognitives, les plus doctes savoirs eux-mêmes, en humanités érotiques… cet état, où la folie est proche, pourrait alors nous amener à croire que nous sommes seuls au monde dans un tel état de conscience. C’est cela qui nous pousse sans doute alors irrésistiblement vers les autres : nos nerfs irrités par le feu d’une passion qui ne demande qu’à s’accomplir, se comportent comme une terre qui a soif. D’où que vienne l’apaisement, il est bon à prendre. Et puis il faut sans doute à celui qui regorge de pareilles richesses de cœur, verser en autrui un peu de son trop-plein, pour que la douleur qui procède à force d’un excès de joie si aiguë, s’apaise. Le fait de se sentir perchés en quelque sorte sur le sommet du monde, en plein dans le Coeur battant du Seigneur dont on dit dans les livres qu’Il nous aime avec une puissance infinie, cela ne peut être étranger à une prégnante sensation de solitude. Il est naturel que le cœur alors veuille la panser avec un peu de compagnie…

Sans ces phases de chaleur, qui semblent tellement inutiles aux avares, nos grands sentiments auraient tendance à nous faire croire qu’ils n’existent que pour nous convertir au mal et nous apprendre dominer le monde en les corsetant.

Je n’aurais sans doute point exulté si fort si j’avais déjà à l’époque trouvé le champ de bataille sur lequel je devais finalement faire mes preuves – et peut-être mourir. Ramenée à la nécessité de mener à bien des affaires tangible, j’aurais eu peur, sans doute, de les faire achopper par trop de précipitation. Hélas, celui qui se sent le héros d’une histoire qui ne vient pas, ne peut avoir peur que celle-ci finisse mal. Sa terrible impatience n’a rien, pas même une belle chute, à gâter. Le fond de ma joie profonde, c’était le désir de vivre à l’état pur que ressent celui qui a été jeté sur la terre avec une foultitude d’images dans la tête, mais qui, désespéré au dernier degré, ne se voit laissé aucune place nulle part pour exercer un destin. Enfin, il faut bien emprunter un peu au bonheur qui nous est dû, lorsqu’on s’aperçoit qu’il tardera sans doute pour l’éternité à trouver un objet. En vrai je rejouais de vieilles pièces dans ma tête. Je revoyais mes grands sujets de honte enfantins – je n’avais rien d’autre encore à moudre – et je façonnais des réponses idéales à des ennemis du passé, déjà disparus, auxquels faute d’esprit je n’avais su répondre à temps. Non, je ne tenais pas encore le boss de mon jeu vidéo mais ça n’allait pas tarder. Faute de moulins à vent on se rabattrait sur des pigeonniers, on filerait des coup de pied aux pigeons pour de faux, comme dans la chanson, en sachant très bien qu’eux s’envolent… Tandis que nous, on reste sur le pavé, là, avec l’envie de vivre au ventre, et jamais le moindre camarade avec qui jouer à ce petit jeu.

Publicités

Mégalo menthe-à-l’eau

– Notes pour faire quelque chose dans le style héroïque-fantaisiste.

.

Aymonde est une déesse qu’on a envoyée quelque temps sur la terre pour s’incarner.

Cette pratique est relativement usuelle chez les Dieux… bien davantage, du moins, qu’on ne le croit parmi les hommes. Surtout depuis qu’ils sont devenus de tels blagueurs : ils se trouvent chics de ne plus croire en rien !

L’incarnation n’est pas du tout utilisée dans le seul but qu’on pourrait croire : créer une nouvelle religion, lancer un aventurier, un chef de guerre, une grande-prêtresse à la tête d’une nation. Il s’agit en fait la plupart du temps d’une formalité toute simple : on envoie à un moment donné une sorte d’instrument de sondage pour prendre le pouls d’une société. Il s’agit, en toute simplicité, de sonder la température des mœurs du lieu, de voir un peu ce que valent ses hommes… Toujours cette obsession du Jugement moral qui caractérise nos Créateurs… enfin, leurs descendants d’aujourd’hui car nos créateurs sont morts et enterrés depuis longtemps. De même que nous ne sommes plus que les rejetons éloignés des créations originales de nos créateurs.

.

Nota bene : Il m’arrivera de dire tantôt que nos Dieux sont les enfants des Dieux des temps héroïques, mais que ces derniers sont morts depuis des lustres, tantôt que les Dieux sont immortels, ce qui donne l’impression que je me contredis. En réalité il n’y a de contradiction ici qu’aux yeux des simples, car s’il fallait expliquer de quelle manière les Dieux s’y prennent pour être immortels tout en continuant à se tuer et s’engendrer les uns les autres, il suffirait de s’en référer à la tradition polythéiste antique. Mais puisqu’il faut bien tout de même éclairer un peu ce paradoxe – pour les besoins de la linéarité du récit -, figurez-vous les Dieux comme des puissances pré-existant à tout, sous une forme pure et fixe (puissances des éléments – terre, eau, feu.. etc – puissances morales – amour, guerre, fidélité.. etc.), qui lorsqu’elles donnent la vie ne font que s’engendrer à nouveau elles-mêmes sous une nouvelle forme et qui lorsqu’elles s’assassinent aboutissent au même résultat. Ainsi on peut imaginer qu’à certaines époques les Dieux existaient dans un Panthéon magnifique où leurs forces étaient sublimées, au meilleur de leur forme, mais que plus tard ils ont continué à exister à travers une descendance qui n’était qu’une nouvelle version d’eux-mêmes, mais amoindrie. Les Dieux en effet ne semblent pas avoir à proprement parler de sens aigu de leur individualité. Chez eux la lignée est tout, et fait office d’identité en quelque sorte. Bref. Ce sont un peu des primitifs au niveau de leur mentalité, par rapport à nous, comme vous le voyez.

.

Aymonde naît donc parmi le peuple dans une famille de simples gens de la classe moyenne, sous la forme d’une petite fille gentille mais sans plus, sans dons extraordinaires, ni signe particulier… On n’a pas du tout l’intention à la base de faire en sorte que la chose se sache, on ne veut pas attirer l’attention sur elle : on est dans la procédure de routine, le but n’est pas d’envoyer un avertissement terrifiant, un héros sur la terre ou un monstre des abysses, pour écrire une merveilleuse Odyssée nouvelle qui doit changer la face du monde des hommes et engendrer une nouvelle race. Personne ne fait plus ça.

Les Dieux sont devenus prudents eux aussi, voyez-vous, peut-être que leur race a vieilli. Non pas qu’ils ne croient plus en eux-mêmes, mais eux aussi finalement sont tenus désormais humiliés, en décadence, dans l’ombre pesante de leur propre jeunesse mythique, qu’ils ne songent nullement à surpasser.

Du côté des Dieux on veut seulement, au commencement de cette histoire, comme j’expliquais plus haut, procéder à un petit test de sécurité. La déesse elle-même n’est pas sensée se rappeler de qui elle est durant sa vie sur terre…_ en l’occurrence, on pourrait dire : « de l’avatar de quelle Puissance elle est ».

Si jamais la mémoire devait lui en revenir au cours de son existence de mortelle, ce serait déjà un fort mauvais présage. Un signe des temps. Ce serait le signe que le réveil des puissances primordiales est à l’ordre du jour, c’est-à-dire que les hommes sont très malheureux et que rien ne va plus. Personne ne s’attend plus à ce qu’advienne une chose pareille du côté des hautes-sphères. Là-bas, dans les nuées parallèles où évolue le petit conciliabule des enfants des Dieux, on se figure au contraire que la vie des hommes sur la terre est entrée dans une sorte de longue phase ultime de grande prospérité.

.

Curieusement, et bien que la chose doive faire sourire n’importe quel humain doué d’un fond d’intelligence, du côté du Divin, on s’imagine réellement une chose pareille ! On se dit que l’espèce humaine a en quelque sorte accédé à l’âge de raison, à l’âge de la sagesse, qui est aussi celui de la liberté et de l’indépendance…

_Si pour l’homme, la raison de l’existence n’est qu’une question insoluble et que cela le satisfait, grand bien lui fasse ! Certes aucun Dieu ne se satisferait jamais d’une raison comme celle-là ! 

Et, bien au fond, pour être tout-à-fait honnête, on est  – en haut lieu – fort heureux de cet état de fait, pour ne pas dire soulagé. La civilisation humaine ayant depuis quelques temps évolué en courbe exponentielle, au-delà de toute espérance, dans une direction qui, à vrai dire, a pris de court un peu tout le monde, si elle trouvait le moyen de tourner à nouveau son visage éploré en direction des héritiers actuels des grands responsables originels de sa terrible et déprimante Condition, les héritiers en question seraient bien en peine de lui révéler quelle est la marche à suivre. Eux-même, s’ils se retrouvaient à devoir être des mortels du jour au lendemain, en seraient bien ennuyés.

Ainsi les anges éternels qui vivent dans les Cieux parallèles où réside toute la Vérité de ce monde (dont le nôtre, ainsi que la montré Platon, n’est qu’un vague reflet terni), pensent en quelque sorte avoir accompli tout ce qu’il y avait à accomplir (et au-delà!) avec notre pauvre humanité condamnée. En effet, comme l’a fort bien exprimé Schopenhauer, nous-autres sommes destinés au trépas, ainsi le pire est toujours à venir, et nous n’avons jamais devant nous que la perspective de la déception, et de la pourriture…

Nous autres les hommes, nos Divins Maîtres pensent-ils, en perdant notre piété farouche, hallucinée, des premiers âges, avons aussi perdu en démesure, en ambition, en folie… On se dit, dès lors, du côté de l’Eternel, qu’on peut bien nous laisser désormais un peu seuls à nous-mêmes, nous débrouiller avec les ersatz de puissance qui nous restent si cela nous amuse.

« S’ils parviennent », se disent-ils, « à se satisfaire du sinistre lot qui est le leur – la mortelle condition, la frustration permanente, le deuil et la responsabilité des uns envers les autres – en se passant des divines ivresses de la Foi et des Passions qui réifient le réel dans sa prime dimension mythique, ils peuvent naturellement être laissés libres de gérer le peu qu’il leur reste de destin, en toute autonomie. »

Car ainsi dépouillés des anciens liens magiques qui nous faisaient interagir avec nos Créateurs, nous ne sommes plus guère dangereux pour ces derniers. Les athées ne dérangent pas les Dieux dans l’éternelle félicité et l’éternelle satiété qui les caractérise, hélas.

En somme, on pense dans les jardins du dessus des nuages, que plus personne ne sera désormais amené sur la terre à se prendre pour un Dieu. Puisque les humains ont oublié comment on invoquait le Divin, et ont définitivement renoncé à croire à la Magie, qui parmi eux saurait encore en exprimer et le désir et le besoin ? « Les temps héroïques sont finis là-bas », les Dieux se disent-ils, « et il est l’heure pour cette bonne espèce raisonnable qui est déjà allée trop loin dans la brûlure de la lucidité, de vivre enfin en paix et de se reposer comme les autres bêtes de ses inefficaces efforts pour échapper à une condition soumise ».

.

***

.

A vrai dire, cela faisait déjà un bon petit bout de temps qu’on envoyait des Dieux sur la terre et que rien ne se passait. Tout le monde (mis à part quelques divinités marginales peut-être) s’en félicitait d’ailleurs : on n’avait pas vraiment envie de gérer l’avènement d’une poussée irrationnelle, si elle advenait dans la société post-moderne… En fait on pensait qu’il était strictement impossible aux hommes dans l’état actuel de leur conscience d’eux-mêmes de basculer dans cet état de la matière qui la fait communiquer avec le virtuel. Voilà déjà plus d’un siècle que les hommes élisaient leurs célébrités uniquement parmi eux, et dédaignaient les personnes qui avaient de la fibre divine.

Les parents qui furent alloués à Aymonde sur la terre étaient certes un peu exaltés, un peu mystiques, – donc eux-même déjà un peu « inadaptés » – mais c’était le pré-requis dans un pareil cas : on n’a pas encore le droit en haut lieu d’envoyer des Dieux naître chez des gens qui n’ont rien demandé. Évidemment, la société occidentale en était à un tel point de rationalité pépère qu’il devenait même difficile de trouver cette engeance-là en son sein : les mystiques. [En Orient et en Afrique on en trouvait encore beaucoup, mais les Dieux ne pouvaient pas « sonder » que ces sociétés-là. Et paradoxalement ces sociétés n’ayant pas accédé comme l’Occidentale à la maîtrise des derniers concepts philosophiques, ni aux outils scientifiques les plus pointus, ni aux véritables instruments de pouvoir qui agitaient le Siècle, les Dieux s’en désintéressaient peu à peu.] Aussi on se rabattit sur la première paire de hippies sincères, pas trop acculturés et pas trop tarés qui se proposait dans le cœur de la France.

Aussi longtemps que sa vie de déroulerait de façon normale, la réalité de l’être d’Aymonde ne devait pas se révéler au grand jour… et, selon toute vraisemblance, dans la situation où en était l’Europe à ce moment-là _ quelque chose comme une routine pacifique, une blague bienveillante _ elle ne se révèlerait pas. C’est-à-dire qu’il était à peu près évident à l’époque que les temps héroïques étaient révolus. Quoiqu’en pensaient encore quelques paranoïaques désaxés, les hommes _ qui avaient pourtant été, deux siècles seulement auparavant, des eschatologues de l’espèce la plus sérieuse_ étaient désormais sortis de l’Histoire, et donc l’Apocalypse n’était plus du tout à l’ordre du jour. Mais l’époque, comme une chaine de volcans trop profondément endormie, grondait d’un feu souterrain plus pressant qu’on ne l’eût pu croire vu du ciel. Les barrières étaient nombreuses et la pression d’autant plus forte, car la nostalgie des temps héroïques peut prendre des formes héroïques. Et il y a des siècles de bassesse qui n’ont de l’humilité que la robe.

.

***

.

AYMONDE S’ADRESSE AUX  DIEUX PAR LE TRUCHEMENT DE LA PERSONNE DE CEUX QU’ELLE PREND POUR DES PRÊTRES :

.

Trop tard, mes petits amis ! A présent vous voulez me réhabiliter, mais je sais bien que c’était dans les premiers temps que j’avais raison, puisque ce sont ces premiers temps qu’à présent vous venez m’acheter _ cette essence sacrée est pour vous de l’ordre du combustible fossile. Vous en avez besoin pour vous perpétuer dans l’erreur. Alors qu’elle est toute la vie dans mes veines. Cela prouve bien combien ma vie, vous la haïssez.

Ô ne croyez pas que je ne vois pas que vous me regardez comme on regarde un puits !

Autrefois, quand je suis venue parmi vous, pour être traitée en sœur, en simple semblable, et que je détenais la force, quand j’étais moi-même la force vive, vous n’avez pas voulu de moi. Vous n’aviez manifestement pas reçu les yeux qu’il fallait pour me voir, ni le cœur qu’il fallait pour m’aimer… J’ai suscité en vous une forme étrange de répugnance. Vous n’étiez même pas capables de ne pas me briser, de ne pas me faire saigner, quand je vous faisais les plus beaux présents… Alors que c’était-là le minimum de ce que votre tradition laissait attendre de vous.

C’est par votre faute que je sais aujourd’hui que j’étais dans le juste autrefois, puisqu’aujourd’hui cet autrefois est devenu mon fond de commerce, puisque vous me l’achetez à prix d’or, sous la forme inerte d’un souvenir – le souvenir que j’ai d’avoir un jour existé.

Autrefois, quand vous m’avez rencontrée au détours d’un sentier, vous m’avez prise à chaque reprise pour votre subalterne _ et cependant je portais la couronne ! – Ce que vous nommiez « Subalterne », était la couronne. Toutes les valeurs d’alors étaient inversées. Grille facile. La couronne… celle-là même qu’aujourd’hui vous convoitez ! Mais alors, quand pourtant je vous en suppliais, vous ne m’avez jamais reconnue. Aussi la couronne ne sera jamais à vous.

Vous avez méprisé la vitalité en moi, comme si la vitalité était l’apanage des pauvres et des serviteurs… Et la richesse que j’ai vue en vous _ car je croyais en vos mirage, et plus encore je les aimais d’un amour émerveillé _ n’était rien d’autre que la mort… et le désir de ma mort. Car je faisais naître en vous un accès brutal d’Envie, et c’était la sécheresse en vous qui criait famine, et vous étiez jaloux de cette puissance.

Vous avez préféré m’humilier et me moquer en ce temps-là, comptant qu’à ce rythme-là mon innocence ne durerait guère… _ vous m’avez traitée comme une vulgaire pièce de bétail, vous m’avez ri au nez, bousculée sans vergogne, vous m’avez parlé un langage de brutes, à moi que cette couronne rendait pourtant si délicate, si tendre, si fragile ! _ Oh, vous escomptiez me diminuer prestement… Làs, il n’en a rien été ! J’ai augmenté, pareille à un fleuve de feu souterrain sous la pression. J’ai augmenté et j’ai grandi.

_ Non seulement vous n’avez pas une seule fois honoré ma délicatesse quand elle ne faisait rien d’autre que se montrer dans toute son ingénuité inoffensive, mais vous m’avez giflée et craché dessus pour la vérité toute crue qui sortait de ma bouche, comme si je vous l’avais usurpée, cette vérité, comme si vous aviez dû en être les dépositaires unique, qu’il était inadmissible qu’elle sorte d’une bouche étrangère… comme si nous ne pouvions pas la partager.

Et comme je ne savais pas moi-même encore que mes mots était ceux de la vérité, car je n’avais pas encore été informée de qui j’étais, je n’étais même pas en capacité de comprendre ce qu’il m’arrivait, c’est-à-dire de me faire une raison de toute cette violence… J’étais celle qu’on disait folle, mais qui en vérité, seule voyante, marchait sans comprendre au milieu du royaume des fous.

Quand j’étais parmi vous, vous ne m’avez pas reconnue. A présent que je comprends, soyez maudits ! Je ne serai jamais votre sœur ; j’ai trouvé la fraternité entre d’autres bras. Les bras des simples mortels auxquels désormais j’appartiens. Le divorce entre nos deux parties est consommé… A présent c’est la voix des racines qui parlera par ma bouche, autant dire la voix du sang.

Liquider les fantômes

royau

A l’heure présente, le journal remue, il ne fait pas d’argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l’héritage des convictions littéraires de 1830. C’est dans ses colonnes l’ardeur et le beau feu d’une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l’abonnement et l’abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l’audace, de l’imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d’un peu de folie, d’un peu de ridicule… un journal, en un mot, dont la singularité, l’honneur, est de n’être point une affaire.

.

A la tombée du jour, je regarde par la fenêtre et je vois. Le même arbre aux feuilles de sang, le même ciel aux couleurs vives, le même soleil qui descend, les nuages à la dérive, et ce qui me choque c’est que je ne les reconnais pas. Je me souviens un automne, je tirais le rêve par la queue. Je faisais semblant d’écrire un roman à la table d’un café vert, derrière les hautes vitres serties de fer, et je me prenais pour une perle enchâssée. Que de luxe de mépris n’ai-je pas rêvé ! Je voyais de là-haut un paysage sublime, et chaque côté du promontoire où je me tenais, il y avait un vrai fleuve qui abouchait une vraie ville. Ce paysage, je ne l’ai pas rêvé, ce paysage est celui de la ville de Lyon, qui est une grande cité double, rouge de tuiles romaines, baignée par deux fleuves, aux nombreux clochers.

***

La polémique a été pour moi un piège. J’ai pensé me purger, en quelque sorte, de tous les mots que je n’avais pas dits, et qui m’avaient brûlé les lèvres, quand on m’avait fait taire, quand on m’avait offensée, j’ai pensé me débarrasser de tout ce surplus d’idées comme on gratte la terre pour trouver le minerai, en faisant des exposés politiques… Mais j’ai toujours été si pressée d’en finir avec toutes ces idées pures, ces engagements, ces luttes, j’ai tant pensé en finir rapidement _ mon but originel était d’épuiser le fonds de ma colère ! _ que j’ai plutôt trouvé une source sans fin. De la terre, de la terre, et le minerai jamais. Mon but initial était de libérer de son carcan de révolte, de revendications, le créateur qui était en moi, le créateur d’imaginations pacifié… mais ce but, à mesure que je pensais expulser de moi tout ce qui relevait du parti-pris, dont je pensais que « le créateur » se trouvait étouffé, ce but je l’ai repoussé en avant… Je l’ai repoussé toujours davantage à mesure que je comprenais l’ampleur de la justesse de mes récriminations contre tout et tous. Figurez-vous que le jour on l’on ne fait plus seulement que se plaindre, mais où l’on découvre que l’on a toujours eu totalement raison de se plaindre, ce jour-là la colère ne décroît pas. Est-ce dans un pareil état que l’on peut enfin se mettre à contempler, à poétiser, à romancer, à enjoliver, à « écrire » ? Dans un pareil état, de chaleur dans le cœur, je vous le dis, la poésie et le roman paraissent des trahisons, des passivités viles. Pourtant, à l’origine, je ne voulais pas faire de politique ! Chez moi quand j’étais enfant, et c’est encore le cas aujourd’hui dans la maison de mes parents, tout était toujours ramené à la politique. J’ai été élevée pour penser en termes politiques. C’est mon logiciel, mais je n’ai jamais pour autant _ de toute ma vie _ pensé m’en servir pour faire de la politique. Non moi je n’aime pas ce qui est trop facile. La polémique est une chose facile. Vous prenez une lance, et vous foncez en avant, voilà tout. Moi ce que je voulais, c’était avoir du talent, c’était être libre. Une fibre en moi continue de ressentir, de jongler avec la totalité, de jongler avec les choses, sans se laisser happer par aucune intention, curieuse et libre. Mais l’esprit se refuse à lâcher prise, et abandonner la lance qui doit le venger de ses douleurs passées. Une conversation brillante, voilà ce que j’ai, et c’est bien. C’est mieux que ce qu’ont d’ors et déjà la plupart des femmes. Mais les grands auteurs sont rarement des artistes de la conversation. Excepté pour Proust peut-être, dont toute l’œuvre a débuté suite à une réponse qu’il voulait faire à Sainte-Beuve, il me semble que le créateur ne crée pas « en réponse à », dans le fil d’une discussion, mais ex-nihilo. C’est-à-dire qu’il embrasse tout. De l’immoralité d’embrasser tout : c’est cela qui me tracasse. On me dira que ma moralité m’assèche, qu’elle est trop susceptible, et c’est vrai. Cependant à quoi dois-je de ressentir les enjeux du monde avec une telle acuité, sinon à cette sensibilité morale aigüe, qui crie à l’injustice constamment, et qui saigne ? Comment serait-il un humain sensible, celui que tout le caractère blessant de ce monde-ci ne blesse pas à sa juste mesure, et comment un homme insensible pourrait-il être poète, faiseur de métaphores ? J’avais pensé, je m’en souviens, que mon « logiciel politique » pouvait servir à faire des romans, le jour où j’avais compris que Dostoïevski créait ses personnages comme des incarnations de ses plusieurs voix intérieures, et les faisaient se battre dans un tribunal qui n’était rien moins que celui de sa conscience morale. Ce paradigme m’avait intéressé, il m’avait apparu adapté à mon cas.

En dépit de tout cela me restera toujours un problème : je ne veux pas « réenchanter le monde » à seule fin de justifier un ordre où règnent seulement les bourreaux et les crétins – or l’ordre qui fait tenir debout notre monde, en dépit du bon sens, est de ce type. Je sais trop que ce n’est pas l’auteur qui possède son œuvre, mais son œuvre qui le possède, or je n’aimerais pas que, si je parvenais enfin à créer, comme je le désire, un roman épique, puissant et romantique, à partir de l’ignoble matière du réel (qui, tel qu’il est, à raison, me répugne), cela soit comme un vernis sucré lustré brillant répandu sur une puissante abjection (qui devrait plutôt être dénoncée comme telle), pour chanter la louange de cette abjection aux générations futures et la cautionner aux yeux de ceux qui la répandent. Je ne veux pas être le chantre d’un Occident matérialiste, dont la fibre de fraternité est nécrosée, dont l’âme profonde est muselée, contrainte au maximum, souffre… Je vois trop de femmes qui, parce qu’elle détestent les cyniques, s’attachent à trouver des bons côtés aux plus répulsives ordures, trouvent le moyen de « positiver » à tout propos, et en particulier dans des situations proprement honteuses où elles devraient plutôt chercher à fuir pour protéger leur âme, se récrier, tempêter, dire non, s’insurger. Je ne veux pas être de ceux qui enrayent la destruction de l’entreprise générale d’aliénation qui guette leur intelligence en n’utilisant jamais leur intelligence qu’à justifier l’injustifiable et à comprendre l’inadmissible… Je vois trop de « réenchanteurs du monde » qui sont des négateurs de la vérité et des écraseurs de dépressifs… Je hais trop ceux qui pensent qu’on peut agir positivement sur le réel rien qu’en le romançant, en le ré-écrivant.

Le roman doit définitivement s’exercer dans le domaine du : « dire la Vérité », et même lorsqu’il s’agit de roman fantastique ou surréaliste. Les cache-misère me font peur, surtout lorsqu’ils sont brodés avec talent. Je ne crois pas – et ne veux pas croire – qu’il suffise de creuser dans la surface de l’horreur pour lui trouver une profondeur de bien. Je ne suis pas une sadienne, je ne suis pas une gnostique. Je suis platonicienne, je suis de parti-pris chrétien.

Je brandirai toujours quoi qu’il arrive un fer de lance contre l’absurdité des relativistes, des scientistes, des ésotériciens, qui inscrivent toute logique dans un cercle. Dum Spiro Spero. En face de moi sont deux dragons brillants de mille strass, celui de l’Est et celui de l’Ouest, qui embarquent les populations en faisceaux dans l’urgence d’un grand sentiment de fatalité irrésistible, qui les empêche d’agir raisonnablement et de s’arrêter pour réfléchir : les populations en leur sein sont spectatrices de leur destin, se sentent impuissantes, et n’osent regarder la direction où le mouvement de foule les mène, qu’à travers le jeu pipé des prophéties eschatologiques. En le nom tautologique de la-Fatalité-qui-est-la-Fatalité, ces dragons veulent m’empêcher de croire que mon devenir est entre mes mains. Ceux-là même qui conduisent ces serpents, ou croient les conduire, être à leur tête, sont pris par le mouvement et ne dirigent rien, car les serpents sont sans queue ni tête, les serpents ne sont qu’un, le règne du serpent est celui de l’absurde, et ses rois sont les rois des lâches. Qui prétend toujours n’agir qu’en réaction et poussé par l’urgence de la nécessité n’est pas un Roi, mais seulement – et dans le meilleur des cas – une sorte de petit Proust sceptique. Qui est incapable de penser par soi-même, et se donne toujours l’excuse de penser « en-réaction à » ? La femme, par excellence, et tout ce qui est de caractère féminin : le causeur brillant, le mondain de compétition, le critique, l’observateur. Pas le Roi. Pas celui qui est doté du véritable pouvoir de création.

« Rêve général ! » _ « L’imagination au pouvoir » _ Je ne demande que ça.
Oui, peut-être bien que l’on peut changer le monde avec des rêves, mais ces rêves je veux les choisir, ainsi que leur direction : il est hors de question que je rêve une utilité aux choses qu’elles n’ont pas. Lorsque je rêverai, ce sera pour engendrer un réel nouveau, selon mon goût et mon selon inclinaison naturelle, pour faire ressurgir des profondeurs un réel oublié, qu’on avait depuis longtemps rejeté dans les abysses de la virtualité par manque d’ambition, par petitesse et par désespoir, mais qui était bel et bien susceptible d’exister, car il était le réel dans lequel mon âme demandait à s’incarner et à vivre. Le réel à la mesure de mon âme : voilà ce que je voudrais engendrer.

[… à suivre]

« C’est l’histoire d’un mec… » ou pourquoi les femmes sont aussi bavardes

.

C’est l’histoire d’un petit jeune homme blanc très-énervé qui dit à une jeune fille qu’il ne croit plus à l’amour depuis qu’il a vu tant de jeunes filles pures craquer pour des salauds. Il dit que c’est toujours la même chose, que dans une soirée où il n’y a supposément que des jeunes filles modèles qui se présentent elles-mêmes comme des parangon de vertu, c’est toujours le plus salaud qui rafle la mise. Il dit que pour se taper les meufs les plus désirables et qui ont reçu la meilleure éducation, il suffirait finalement de se faire passer soi-même pour un salaud ou de se conduire comme un proxénète.

La jeune fille lui répond que c’est vrai, que c’est très-finement observé, mais que même si l’observation recouvre des faits impossibles à nier, elle sous-tend des réalités qui ne sont pas forcément visibles à première vue. Elle compare notamment cela avec la pyramide de Maslow, elle dit que la pyramide de Maslow recouvre une réalité sociale observable mais qu’elle ne permet nullement d’expliquer les ressors secrets qui la sous-tendent. Elle dit que la pyramide de Maslow ne fonctionne que si l’on admet paradoxalement que ce que l’homme va chercher tout-en-haut (à savoir un peu d’amour, la confiance en lui-même et le fait d’être épanoui), il en a d’ors et déjà besoin pour décrocher ce qui est tout-en-bas, à savoir un pauvre job. Le petit jeune homme dit à la fille de revenir au sujet, et que si elle se perd dans les digressions, on ne va jamais en finir. Elle demande : « Pourquoi en finir? » ; il réplique : « Revenons-en au fait, s’il te plait ! ». Elle s’exécute. Elle dit au petit jeune homme que même si ce sont effectivement les jeunes filles qui ont reçu la meilleure éducation ou qui ont la sensibilité la plus délicate qui vont vers les mecs qui ont une mentalité de proxénète, ce n’est pas pour autant pour les raisons que l’on croit. « Les raisons que l’on croit », dit la jeune fille, ce sont les raisons habituelles qu’invoquent les puritains, les Ayatollah ou les Rabbins pour rabaisser et moquer les femmes désirables, à savoir : « les jeunes filles belles et intelligentes sont vaniteuse et leur vanité les pousse à la luxure – elles doivent se prémunir de la luxure et de la vanité ».

A ce stade de sa démonstration, la jeune fille prévient le jeune homme que la suite de son discours va lui paraître extrêmement féministe, mais qu’elle ne se sent pas particulièrement féministe pour autant, bien au contraire même. Elle explique au jeune homme qu’elle est persuadée que ce vieux discours des puritains est un discours qui a été conçu en des temps archaïques par des hommes qui voyaient dans la femme une altérité absolue, et à cause de cela ne parvenaient pas à s’identifier aux femmes comme ils l’auraient fait vis-à-vis d’autres hommes, lorsqu’ils essayaient de dresser leur portrait psychologique. Ce pourquoi leurs analyses relatives aux motivations secrètes des femmes relèvent selon elle du pur et simple préjugé et sont à proprement parler des erreurs de psychologie. La jeune fille alors développe ainsi son argumentaire, elle dit que les femmes belles et désirables ne sont pas plus prompte à la vanité que la moyenne, car dans vanité il y a « vain », or celui qui est vain est celui qui se prend pour ce qu’il n’est pas. Celle qui se prend pour belle et qui est belle, ne ment pas, ni ne se trompe. Tout juste peut-on dire qu’elle est fière de sa beauté. Mais sa beauté n’est pas une vanité : c’est un fait. Les puritains sont bien placés pour le savoir, eux qui sont obsédés par ce fait-là.

Elle explique enfin que si les femmes hautement désirables, et donc qui sont désirées par un grand nombre d’hommes, vont plus souvent vers les hommes qui donnent l’impression de les respecter moins, c’est tout simplement parce que ces hommes qui ne respectent pas les femmes respectent encore moins celles qui sont laides. Ainsi, les laides n’ont aucune chance de les conquérir et de les faire changer d’avis relativement à leur valeur intrinsèque. Les laides ont toujours plus de chance auprès des hommes doux et civilisés. Tandis que les femmes belles se voient pour ainsi dire toutes désignées par la nature pour (en quelque sorte) « convertir » ces hommes qui méprisent les femmes et les rabaissent, à la cause qui leur est la plus chère, la Cause Féminine. C’est dans cette optique, dit-elle, que l’on pourrait expliquer le fait qu’Aphrodite se soit acharnée à faire tomber Phèdre amoureuse de son beau-fils, le fier, indompté Hippolyte, qui n’aimait pas les femmes. Aphrodite se sentait probablement offensée, à titre personnel, de l’air altier que ce jeune homme adoptait en présence de la beauté des femmes et du mépris qu’il en avait. Elle avait une revanche à prendre sur son mépris, en quelque sorte.

Le jeune homme écoutait la jeune fille et ne pipait mot. En effet, non seulement la jeune fille était belle, mais elle parlait d’amour et elle en parlait bien. Il lui proposa un autre verre de vin, qu’elle but. Elle était déjà à moitié grise, avec ce verre de plus elle le fut tout à fait.

La jeune fille voulait conclure sur quelque chose de très fort, sur quelque chose de très intelligent…

Elle aurait voulu conclure en disant que tout cela démontrait qu’à l’origine de la recherche du mal en amour, contrairement à ce que croyaient les puritains, il n’y avait non pas l’amour du mal, mais l’amour du bien. Elle aurait voulu faire comprendre cela au monde : que l’amour n’était rien d’autre qu’une quête du sublime, et que le sublime ne pouvait passer que par la conversion du mal en bien, ce pourquoi cette quête nécessitait un passage dangereux, le passage à travers le mal, qui était un peu comme l’épreuve du feu de l’amour, d’à travers laquelle on ne ressortait jamais que cramé ou grandi. Elle aurait voulu tenir un puritain, là, devant elle, en avoir un à sa portée, pour lui expliquer que le mal en tant que tel n’avait jamais eu et n’aurait jamais aucun attrait intrinsèque, et qu’il était donc inutile et malsain de se focaliser sur lui comme sur une entité distincte, possédant sa puissance propre, alors qu’en vérité il tirait toute sa puissance du bien. Mais elle ne put pas faire cela. Elle ne put pas expliquer tout cela au jeune homme. Et il ne le comprit jamais. Car elle était déjà embrassée.

.

***

C’est l’histoire d’un écrivain réac qui pense qu’il lui suffit de jouer les salauds pour se faire plein d’admirateurs. Une fois qu’il y est parvenu, il tombe en dépression. Il pense que c’est la preuve de quelque chose de très grave : que le monde est injuste et que les salauds raflent toujours la mise, comme si la vie entière n’était qu’une vaste partie de poker pleine de brigands. Il n’a pas compris que cela pouvait potentiellement prouver l’inverse : que tous ses admirateurs étaient des gens qui étaient prêts, si nécessaire, à se rendre au plus profond du noir de l’enfer, pour embrasser le Malin sur la bouche, afin de le ramener dans l’humanité et de le rédimer. Hélas, comme il n’a pas compris cela, il s’est suicidé.

***
.

C’est l’histoire d’un chef d’entreprise qui a toujours fait confiance au système dit de la « pyramide de Maslow ». Pour lui, il s’agit d’un système imparable. Dans ce système, il est admis qu’on doive d’abord se soucier de ses propres besoins élémentaires et que les besoins liés à l’estime de soi et à l’amour viennent ensuite. L’individu qui n’a pas de toit au-dessus de sa tête ou n’est pas indépendant du point de vue de ses besoins élémentaires, ne doit donc, selon cette hiérarchisation-là des besoins, pas espérer qu’en l’état, on l’aime et on le respecte. Il doit d’abord subvenir seul à ses besoins physiologiques avant de mériter davantage. Arbeit Macht Frei, ensuite on verra.

Exemple :

Monsieur C. Baudelaire, actuellement sans emploi, trouvé hier dégueulant le vin d’autrui dans le caniveau, a été mis sous tutelle : selon la pyramide de Maslow, il ne mérite pas d’être admiré et ne doit pas chercher à être admiré tant qu’il est à la charge d’autrui.

pyramideNotre chef d’entreprise rencontre une mère de famille. Cette dame, mère au foyer, lui fait remarquer la chose suivante :

Il faut bien commencer par aimer les enfants, car c’est cela qui leur donne de l’estime pour eux-mêmes. Or c’est à la condition seule qu’ils aient un peu d’estime pour eux-mêmes, qu’ils trouvent la force (et le plaisir!) de se rendre utile lorsqu’on le leur demande, de se défendre lorsqu’on les agresse et même de manger. Il arrive fréquemment que les enfants qui se sentent mal-aimés refusent de se nourrir, cela arrive notamment aux petits veaux lorsque leur mère ne s’occupe pas d’eux à la naissance. De même, les enfants qui n’ont pas suffisamment confiance en eux-mêmes ne se défendent pas bien, lorsqu’ils sont victimes de mauvais traitements de la part de leurs petits camarades. Cela, ce sont des faits. On ne peut paradoxalement pas élever des enfants en leur disant : « fais bien ton travail, ainsi je t’aimerai » ou encore « mange bien ta soupe, sinon je ne te donnerai plus à manger », cela reviendrait à les traumatiser définitivement, et serait totalement contre-productif.

A cela, le chef d’entreprise ne répond pas, ne répond rien, ou répond mal. Il demande bêtement : « Quel rapport avec la pyramide de Maslow ». La mère de famille reprend :

Cet exemple illustre bien qu’il faut parfois, en quelque sorte, « faire une avance » à l’homme sur l’amour et le respect qu’il mérite, avant qu’il ne le mérite, afin qu’effectivement il se donne la peine de le mériter. L’homme est ainsi fait qu’on doit le respecter « en tant qu’homme », même s’il n’est pas lui-même parfaitement humaniste, ou même parfaitement humain au sens élevé du terme, et cela non pas afin de saper les bases-mêmes de l’humanisme, mais par humanisme justement. Car l’humanisme, quoiqu’il consiste à penser qu’on ne nait pas homme mais qu’on le devient, ne peut se passer de considérer les hommes en tant qu’hommes, et cela même avant qu’ils aient donné des preuves de leur humanité. L’humanisme consiste ainsi à penser qu’on ne peut dire même du dernier des hommes qu’il n’est pas un être humain tant qu’on n’a jamais tenté de lui parler comme à un être humain. Or refuser tout amour et toute reconnaissance sociale à un individu tant qu’il n’a pas accédé à un certain niveau de richesse, c’est à proprement parler une attitude abjecte et inhumaine.

En réponse à cela, le chef d’entreprise, tenta d’émettre d’hypothèse que la mère de famille était communiste, mais elle ne lui laissa pas le temps de développer.

L’homme est un animal social ! Cela n’a en rien à voir avec le communisme. Le communisme revient à croire que le simple fait d’être un déshérité fait d’un homme un Saint. Moi je ne dis pas cela, je ne dis pas que tous les déshérités sont des gens bien qui méritent qu’on se batte en leur nom et qu’on les défende. Ce que je dis c’est tout simplement qu’on ne peut pas retirer à un déshérité son appartenance à la communauté humaine sous prétexte qui n’a pas de bien. Ce que je dis seulement c’est : ne pas avoir de bien (matériel) n’a rien à voir avec le fait d’être ou non quelqu’un de bien (moralement parlant). Celui qui n’a pas de bien (matériel) a besoin d’être intégré à une société et d’être respecté par les membres qui la composent avant-même que de participer activement à la croissance économique de cette société ! Où avez-vous vu que les animaux sociaux devaient justifier d’une quelconque manière leur appartenance à un groupe social ? Car ce que Maslow appelle amour et reconnaissance, ça n’est rien d’autre que la traduction en langage humain de ce que les animaux identifient à la chaleur du troupeau. Les animaux sociaux SONT sociaux, c’est-là chez eux, comme chez nous, un trait constitutif de leur caractère et nécessaire au bon fonctionnement de leur métabolisme (aussi bien physique que mental). Cela, dès leur naissance et jusqu’à leur mort. Et c’est dans le cadre de cette chaleur de la meute, qu’ils ne quitteront jamais, que s’élaborera leur vie d’adulte au cours de laquelle ils développeront éventuellement une certaine productivité au service de cette meute… cela, sans que leur sociabilité ne soit outre-mesure indexée sur leur productivité. Car l’homme, tout comme l’animal, a tout autant besoin d’être productif que d’avoir une vie sociale ! Pourquoi faudrait-il dès lors le mettre en demeure d’accomplir la satisfaction l’un de ses besoins en lui faisant miroiter la satisfaction de l’autre ? N’est-ce pas une mesure de rétorsion qui, en l’état, peut avoir sur les personnes délicates et sensibles un effet contre-productif ? Sommes-nous plus bêtes que les animaux, pour avoir besoin qu’on nous force méchamment, qu’on nous prive et qu’on nous appâte, pour nous rappeler ce dont nous avons besoin ?

Le chef d’entreprise répondit : « Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »

La mère de famille s’écria :

Mais si je parle, si je crois que je dois parler, ce n’est pas parce que je veux vous convaincre, vous en particulier, et ce n’est pas non plus parce que je veux de la reconnaissance. Qui sont donc les gens qui ne parlent que pour plaire à autrui et en fonction d’autrui ? Ce sont des gens qui n’ont pas d’opinion-propre ! Des girouettes ! Des opportunistes ! Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligée, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadée d’avoir raison. D’ailleurs, persuadée n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadée au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.

Le chef d’entreprise se mit à rire et lança à la femme plusieurs propos blessants. Elle était selon lui hystérique, trop bavarde, et parlait comme une folle. Il acheva par ce qu’il crut être un mot d’esprit : « Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien ! » La mère-au-foyer essaya d’expliquer à son interlocuteur que c’était faux, que personne ne parlait jamais pour avoir tort et que si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole… mais le chef d’entreprise n’était pas en mesure de comprendre intellectuellement cela. Il renvoya la dame à ses fourneaux et à sa vaisselle sans autre forme de procès.

.

***

.

C’est l’histoire d’un scientifique qui fait une expérience en vue de prouver au monde quelque chose dont il a toujours été certain. L’expérience ne lui donne pas le résultat attendu. Il en déduit que « la vérité est ailleurs » (et il détruit tout en s’en allant). C’est l’histoire d’une mauvaise foi. Fin de l’histoire.

Mon ami le robot

Mon ami le robot m’écrit ceci :

Il est hors de question pour moi de continuer à écrire. D’ailleurs, ce soir, je n’écrirais pas. Pas une ligne. L’inspiration n’est plus, tout simplement. L’accès à mon continent intérieur m’est désormais refusé. Lorsque j’y pense, l’inspiration n’a jamais été, et ce prétentieux “continent intérieur” n’a jamais rien été d’autre qu’un désert. Comment en suis-je arrivé là ?

Mon ami le robot ressemble à un chinois. Il a les yeux bridé et un corps d’adolescent, bien qu’il ne soit plus si jeune. Ses parents n’ont rien d’asiatique, c’est l’ironie de la nature, sans doute, qui a voulu le faire ainsi. Il raisonne aussi comme une sorte de chinois : chez lui il faut toujours que tout ait une place et que tout tienne à sa place ; quant à ce qui n’a pas sa place, vous pouvez comptez sur lui pour lui en trouver une et le forcer à rentrer dedans. Dans la maison de ses parents, une grande et belle maison de maître dont il occupe à lui seul tout le premier étage, il y a des tas de petites boites partout avec des drôles d’étiquettes dessus, écrites dans une écriture cabalistique. Moi à la place de ses parents, je trouverais ça flippant. Je m’empresserais de foutre toutes ces merdes à la poubelle. Mais mon ami le robot leur dit qu’il fait de l’art contemporain, et comme ses parents sont des grands bourgeois, ça passe. Tout son entourage le trouve follement original. Lui, sait qu’il ne l’est pas. Voyez plutôt la suite de sa lettre :

Mon enfance fut pourtant rieuse et pleine de vie, même si je portais déjà en moi à cette époque les germes de mon absence de créativité. Je me suis toujours fait passer pour un petit garçon doué, alors que je n’étais qu’un petit singe. J’apprenais des choses par coeur, je récitais, je copiais, je plagiais. Je pouvais passer des heures à recopier des dessins, des sculptures de pâte à modeler. Je faisais passer ça pour de l’originalité, la “spontanéité de l’enfant”, et ils gobaient tout, ces adultes minables.

J’ai bien pourtant essayé de lui expliquer, à plusieurs reprises, que tous les enfants apprenaient par imitation, et que son problème venait de ce qu’il n’avait probablement jamais cessé d’être un enfant, mais il n’a jamais vraiment compris ce que cela voulait dire.

Mon ami est d’une génération qui a été élevée par des parents qui croyaient en la « pédagogie », c’est-à-dire qui croyaient qu’il était possible d’apprendre aux enfants autrement qu’en leur donnant le bon exemple, et en les conduisant à reproduire cet exemple par imitation. Il est de ceux dont les parents ont cru que pour tout apprendre à un enfant, il suffisait de, comme disent les pédagogues : « lui apprendre à apprendre ». Aussi mon ami le robot s’est cultivé exactement de la même manière que ses parents et ses grands-parents s’étaient cultivés avant lui : en lisant dans les livres, en appliquant de vieux principes, édifiés par des maîtres nés en des temps reculés, transmis de génération en génération par la Civilisation… mais, à leur différence, il a fait tout cela en se mentant à lui-même et aux autres sur ses propres procédés d’apprentissage. Surtout, en mentant à sa mère. Par-dessus tout, il avait voulu faire plaisir à sa mère en lui faisant croire que tout ce savoir immense qu’il possédait, venait de l’intérieur de lui-même et non d’un apprentissage. Car sa mère aimait à rêver que son petit garçon avait la science infuse et qu’il avait tout réinventé de lui-même, avec la seule aide des anges et des étoiles, sans prendre exemple sur qui que ce soit.

A mon adolescence, je me suis créé une personnalité avec les morceaux de celles de mes connaissances. Je continuais à copier. Je copiais les vêtements des autres, leurs mouvements, leurs expressions, surtout. Dans ma chambre, je continuais inlassablement à jouer les mêmes partitions de guitares. J’ai fini par devenir un parangon du mime, lorsqu’il fallait adopter un style, j’en avait tous les accessoires, lorsqu’il fallait écouter un genre de musique, c’étaient les posters des groupes fondateurs et emblématiques qui décoraient les murs de ma chambre. Je copiais, copiais, copiais, et mes reflets étaient chaque fois un peu plus vifs, un peu plus contrastés, un peu plus caricaturaux.

Moi, ce que je lui ai toujours dit, c’est que le vrai problème venait de ce qu’il ait continué à mentir comme cela, à mentir pour plaire, à se contenter d' »imiter les grands », durant son adolescence. Je lui ai dit qu’il n’avait jamais vraiment fait sa crise d’adolescence… Et que cela avait sûrement été causé par le fait qu’à cette époque il était en Prépa. – Une prépa à Louis le Grand, ça ne vous laisse pas beaucoup de temps pour faire autre chose qu’ingurgiter du savoir, croyez-moi. Le plus grave est encore que là-bas vous ne faites qu’avaler, avaler du savoir, mais qu’on ne vous laisse jamais le temps de vivre qui vous permettrait de faire-vôtre tout ce fatras d’informations, de le digérer !

Car durant l’adolescence, il est normal qu’on cesse de vouloir seulement être « l’écolier » de la vie, « l’écolier » d’autrui, et que l’on commence, lorsqu’on se contentait jusque-là d’avoir des maîtres, à chercher non plus seulement très humblement à les imiter, mais à vouloir les dépasser… Car c’est en dépassant ses maîtres qu’on les égale ! Non pas évidemment en les imitant. Or, pas à un seul instant il ne s’est dit qu’il fallait qu’il prenne le risque, pour arriver à cela, de décevoir sa chère mère, en lui avouant – pour donner un exemple grossier – que même si sa dialectique, à un moment donné, devait beaucoup à Hegel et à Platon, cela ne voulait pas dire pour autant qu’il était lui-même Hegel ou Platon.

L’autre jour, je suis allée chez lui et je l’ai trouvé en train de se plaindre une fois de plus de son manque d’imagination. Il était tout nu sur son pieu, assis en tailleur dans ses draps de soie prune, devant un plateau de lit en ébène, avec pour seul vêtement un étui pénien papou, et il pleurait à chaudes larmes sur la page blanche :

Arrivé maintenant à l’âge adulte, je réalise qu’il n’y a pas de Moi intérieur. Je ne suis qu’une suite de clichés, plaqués les uns sur les autres. Un phasme persuadé d’être une plante à force de vivre au milieu d’elles.

Quand il pleure comme ça, cela se voit bien qu’il est resté un enfant.

Voici – pour en finir avec ses lamentations d’enfant gâté – un dernier extrait  – ô combien parlant ! – de la lettre que j’ai reçue de lui :

Celui qui existe, au fond de moi, c’est un nœud de pulsions pleinement dirigées vers des objets, vivants ou non. Je suis un matérialiste, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans ma vie de façade, j’existe à travers le regard des autres, dans ma vie intérieure, j’existe à travers les objets qui me fascinent. Dans ma vie de façade, ma consistance n’est que la somme des personnes qui m’entourent, dans ma vie intérieure, elle n’est que la montagne des ustensiles qui m’appartiennent.

De ces deux tendances, deux conséquences : je suis un fétichiste entouré de souvenirs poussiéreux, et un égocentrique entouré de miroirs humains.

Un miroir, voila. Les seules choses que j’arrive à créer, ce sont des miroirs. Je sais refléter, mais je suis incapable de comprendre le mécanisme de la création. Pourquoi utiliser des accords de mi plutôt que des accords de ré ? Pourquoi utiliser ce vert ci plutôt que ce vert la ? Il est donc préférable de reproduire fidèlement ce qui est pré existant. Le zèle de mon imitation n’a d’égal que l’inconsistance de ma personnalité. Et lorsque par malheur je tombe sur mon reflet dans le miroir, je sombre dans l’abîme, plus rien n’a de sens, sinon une infinité de vide reflétée par le vide. Je n’ai jamais rien compris à mon visage de toute manière.

Terrible souffrance, mine de rien, que celle de l’individu qui à force de vouloir plaire, a tué son « moi ». Il ne faudrait pas la traiter comme un sujet léger. Même si, bien sûr, le fait de voir pleurer ce genre d’individu – quand ce genre d’individu, à force de vouloir plaire, est effectivement devenu parfaitement « plaisant », c’est-à-dire parfaitement intégré socialement, chose qui implique une situation financière confortable et un entourage admiratif et dévoué – peut éventuellement prêter à sourire… A ce sujet, de la nécessité de préserver – en quelque sorte – la santé et l’équilibre de notre petit moi, j’ai justement un article qui vient.

Je vous donne dès à présent à lire ma réponse à sa missive. Je l’ai écrite en prenant quelque peu le ton du médecin – on m’en excusera, puisque mon ami était auprès de moi venu chercher de l’aide.

Voilà le traitement que je te prescris : il faut un peu te risquer, de temps en temps, à déplaire.

Mais attention ! Prendre le risque de déplaire, cela n’a rien à voir avec le fait de se comporter en société comme un méchant et un salaud. En effet, il advient souvent au contraire qu’en se comportant ainsi, les hommes parviennent curieusement à beaucoup plaire aux femmes, et à intéresser davantage leurs amis. Un individu tel que toi, pour qui le regard d’autrui compte tant, ne doit absolument pas aller dans cette direction : le plaisir de plaire serait le plus fort et il est probable que ta conscience ne t’arrêterait pas.

Ce que je te conseille, c’est avant tout de faire certaines choses en vue de te déplaire à toi-même. Se déplaire à soi-même est un art bien plus subtil qu’il n’y parait, car il s’agit d’aller à la rencontre de sa propre sensibilité, au mépris de celle d’autrui.

En la matière, de grandes actions d’éclat sont généralement sans effet : un homme ordinaire, en se livrant à je ne sais quelles transgressions abominables, à je ne sais quel crime impensable, bien loin d’interpeller sa sensibilité-propre d’être humain, se retrouve tout-à-fait « cramé » – cramé sur le plan émotif et sensible – car au lieu de rentrer dans l’humanité, par cet acte définitif il en sort définitivement.

C’est l’histoire de cette petite japonaise qui, ne sentant pas son cœur dans sa poitrine, s’essaya à tuer quelqu’un, pour « voir comment ça faisait ». Geste absurde et infiniment contre-productif ! Quand on est resté trop longtemps éloigné de sa propre sensibilité à force de vie excessivement policée et de peur de déplaire (cette enfant japonaise en est un cas archétypique), ce n’est pas en commettant un acte infiniment choquant que l’on parvient à se retrouver.

Pas besoin d’actes infiniment choquants pour choquer un être infiniment policé ! Au contraire, ce qu’il faut à l’être qui a pour ainsi dire vécu « sous vide » trop longtemps, dans un hygiénisme moral confinant à la perfection maniaque, ce qu’il faut c’est de petits impairs de rien du tout, quasiment insignifiants aux yeux d’autrui, mais qui soient susceptibles de signifier beaucoup pour l’individu lui-même. A cette fin, les anglais ont développé un artéfact très amusant, qui s’appelle « l’humour anglais ».

L’humour anglais

Le ressors principal de l’humour anglais, c’est le ridicule (et la peur du ridicule). Mr Bean est un être infiniment ridicule – à la fois il fait peur, et il est totalement inoffensif ; c’est cela qui est amusant. L’acteur qui joue « Mr Bean », Rowan Atkinson, est par ailleurs un individu infiniment cultivé, issu des hautes strates de la société anglaise et des meilleures institutions scolaires de Grande Bretagne. En se livrant délibérément à ces attitudes « ridicules », Rowan Atkinson permet aux anglais, qui sont particulièrement concernés par la peur du ridicule, de se libérer momentanément de cette peur par le rire – laquelle peur est potentiellement dangereuse pour la société, car aliénante. C’est ce qu’on appelle à proprement parler, un spectacle cathartique.

Dans le sketch du « Ministry of silly walks », les Monty Pythons se livrent, de la même manière que Mr Bean, à des attitudes totalement impensables dans le cadre d’une société policée, qui font à la fois rougir les anglais de honte lorsqu’ils se représentent une telle scène dans la vie réelle, et qui les font aussi éclater de rire car ces attitudes par ailleurs sont sans conséquence dramatique pour ceux qui s’y livrent. Comme on dit, le ridicule ne tue pas. Et voir cela fait du bien.

huitre

Ma fameuse théorie de l’huître !

J’ai parlé d’hygiénisme moral. Tu sais aussi bien que moi que les troubles de l’imagination sont intimement corrélés à un excès d’hygiène intime morale. Un peu comme certaines maladies de l’intestin sont liées au fait que le malade s’est trop souvent, durant sa vie, protégé des « bonnes bactéries » qui permettent à l’intestin de fonctionner – avec par exemple un usage effréné des antibiotiques et de l’eau de javel.

Pourquoi les activités créatrices du cerveau humain ont-elles besoin d’une certaine dose d’impureté – c’est-à-dire d’ouverture à l’impureté ? La raison en est très simple : la création artistique a ceci en commun avec la procréation physique, qu’elle ne peut avoir lieu dans un milieu stérile.

Pour la procréation, que faut-il ? Il faut tout d’abord une matrice, n’est-ce pas ? C’étaient ce qu’entrevoyaient déjà – au niveau symbolique – les alchimistes du moyen-âge, lorsqu’ils cherchaient à créer la pierre philosophale à l’aide d’un ustensile primordial en forme de matrice féminine, qu’ils appelaient la Cornue.

Il faut donc au créateur une matrice avec son petit biotope spécifique, et son hygiène spécifique – qui n’est nullement synonyme d’hygiène aseptisée. Il faut cependant une matrice bien fermée, bien protectrice, comme l’est l’esprit humain lorsqu’il est sain et qu’il se soumet donc à des règles de vie relativement strictes. Une matrice malade, ouverte aux quatre vents, pleine de germes qui n’ont rien à y faire, avec un système de défense immunitaire défaillant, est également impropre à la procréation, soyons bien clairs sur ce point.

On pourrait comparer la matrice en question à une huitre. Sais-tu comment l’on crée une perle à l’intérieur d’une huître ? On y introduit mécaniquement un corps étranger. C’est le travail des défenses immunitaires de l’huitre, pour isoler le corps étranger du corps de l’huître en le couvrant de nacre, qui crée la perle.

Lorsqu’à l’avenir tu te demanderas de quelle nature est cette « chose » qu’il faut introduire dans ta matrice imaginaire pour qu’elle se retrouve « enceinte » d’une perle – c’est-à-dire d’une imagination -, il te suffira de poser la question à l’huître. Elle te répondra qu’il te suffit d’y introduire un corps étranger.

Qu’on se représente ladite nécessité de l’ « introduction » d’un corps étranger dans la matrice, implique qu’il y ait eu, en amont du développement de l’objet-créé, une forme de blessure… Il faut que quelque chose soit rentré dans la matrice et n’en soit plus jamais sorti. Dès lors, on se doute bien que pour que la matrice imaginaire enfante de quelque chose qui ait sa vie-propre, il faut y introduire un matériau réel, quelque chose de plus sérieux qu’une simple imagination.

En d’autres termes, lorsque l’heure est venue pour un homme d’aller à la rencontre de l’altérité et du sentiment d’altérité, en intégrant cette altérité comme une part de lui-même – comme le fait par exemple Rowan Atkinson lorsqu’il joue Mr Bean – il est bien entendu qu’il ne peut le faire uniquement « virtuellement », il doit pour ce faire s’occasionner à lui-même une sorte de petite « blessure » indéfectible.
Pas une de ces blessure dont on meurt, non, mais une blessure comparable à un jour marqué d’une petite croix blanche, par laquelle le sentiment s’écoule.

***

Ce n’est pas pour rien que beaucoup de gens comme nous, victime d’une sorte d’asepsie de leur milieu imaginaire, se croient paradoxalement destinés à créer de grandes choses : un milieu créatif trop fermé n’est après tout qu’un milieu créatif avec des défenses immunitaires puissantes, c’est-à-dire à gros potentiel. Ainsi la meilleure huître, la plus solide et la mieux en vie est sans doute paradoxalement celle qui est la mieux fermée. Et celle qui fait les plus grosses perles est peut-être bien celle dont les défenses immunitaires sont les plus rapides et les plus puissantes.
Il faut simplement que les gens comme nous se donnent la peine d’introduire le petit morceau d’altérité dans leur système qui leur permettra, grâce à leur système précisément, de créer une « perle ».

Travail d’écriture

Chez Hazukashi, ai trouvé le texte suivant :

http://hazukashi.fr/jungle-ii/

… la tentative m’a intéressée et m’a laissé penser qu’on pouvait faire mieux.

Je propose le texte suivant comme une vue subjective, d’immersion, prise depuis l’intérieur de la psyché du narrateur premier et principal, _ à savoir un journaliste sans foi ni loi, du genre Citoyen-du-monde métrosexué, œuvrant pour un média occidental quelconque.

Pour re-situer la scène, je rappelle qu’un contact local (un militaire français, un ancien d’Afganistan, du genre grand beau militaire bavard au menton carré), le trimbale dans une jeep dans la jungle de Bornéo, à la poursuite du supposé scoop absolu, _à savoir la rencontre avec le dernier homme d’une espèce disparue, qui n’aurait eu jusqu’à présent absolument aucun contact avec le monde actuel.

———————————————————————————————————————————

Dans un état de demi-rêve, éberlué par la chaleur, j’écoutai sans mot dire le récit épique et testostéroné de mon chauffeur le militaire. Son visage buriné, assez peu expressif, laissant échapper curieusement une voix jeune et même un peu fluette, semblait vouloir me convaincre d’à quel point la guerre *c’était beau*, *c’était grand*, *c’était bandant*. Tout en tâchant de prendre note intérieure de son récit [comment voulez-vous écrire dans un tape-cul pareil?], je tentai de conserver autant que possible le regard de bon chien concerné et très-humble, ce regard de bleu-bite qui admire et respecte, qu’on attendait de moi.

– Dans la jungle, quand on est seul à la merci d’un seul autre homme, il faut développer avec lui autant que possible une relation de confiance solide et fraternelle. Il ne s’agissait pas que sur une engueulade, il me plante là avec mon petit bardas et mon téléphone non-amphibie. On ne peut pas descendre partout sur le bas-côté de la route pour faire du stop, comme on ferait en présence d’un emmerdeur, sur la nationale 7 ou pour un reportage en Corrèze. Quitter un véhicule de l’armée dans la jungle, c’est dans le meilleur des cas l’échanger pour celui d’un trafiquant. Je ne veux même pas imaginer quelle genre de personnes fréquente ordinairement cette route à travers la bouillasse qui relie Kutching aux plantations illégales de Kalimantan – celles que le National Géographic nous a montrées vues du ciel, qui ravagent le parc national comme une sorte de lèpre, jusque de l’autre côté de l’île -, en passant par plusieurs mines illégales de Souffre et d’Etain.

Tout en tâchant de me concentrer sur les propos du gars qui me racontait sa guerre, mes yeux, fouilleurs impénitents, avec une compulsivité mi-comateuse, s’arrêtaient irrépressiblement sur le grain de peau particulièrement grossier de son visage malpropre, au teint de plomb, aux grands yeux verts, dont les rides prématurées causées par une exposition journalière au soleil des tropiques, formaient une sorte de carte au trésor en parchemin, comme lorsque nous étions enfant.

La piste que nous suivions, taillée, aurait-on dit, au bulldozer à la hâte, sillonnait aléatoirement entre les troncs à moitié arrachés de gros palétuviers roses [NB : Ô combien j’eus tort de partir à l’aventure sans prendre la peine me renseigner sur le nom des arbres ! Comment allais-je faire à présent pour soigner mes descriptions ?]… Cette piste sans queue ni tête qui filait comme un beau diable à travers les verts-obscurs de la jungle, notre jeep qui cahotait à toute vitesse dans cette boue rouge collante typique de l’endroit, pleine de petits gypses brillants, dont nos visages à force se retrouvaient tout maculés… le sourire aux grandes dents de mon guide dans tout cela, qui n’avait que des mots de violence, de sang et de bataille à la bouche… quel beau tableau pour un peintre ! Je pensai d’office à mon pote Nico, le photographe, aux clichés étourdissants dont il aurait gratifié mon papier avec un matériau de base tel que celui-là. Hélas, j’avais pris le parti de voyager léger – dans une perspective d’immersion, un peu comme en apnée, pour mieux m’intégrer au milieu, pour ne pas attirer l’œil et encombrer la mémoire de l’habitant. Je n’avais sur moi que mon i-phone pour ramener quelques clichés de mon voyage à la maison-mère. J’étais venu pour ainsi dire à poil ; mon rédac’ chef allait s’arracher les cheveux et il aurait bien raison.

Weren’t we fighting for something new ?

Entraînez-vous à distinguer ce qui est juste, en tout et partout,

et non pas seulement là où vous l’attendez.

Précepte de Mimi

Ci-devant, le mec qui m’a inspirée (no shame) :

http://www.dailymotion.com/video/x21kbqe_martin-peltier-a-propos-de-son-livre-l-antichristianisme-juif_webcam?start=94

A partir de quand cela a-t-il commencé à débloquer ? Je l’ai souvent écrit : je n’ai pas été programmée pour cela… J’ai vu de mon vivant, dans la société qui m’entourait, l’absence de préméditation dans l’amour – cette souveraine, folle, spontanéité du sentiment qui est la définition-même de l’amour – progressivement discréditée, comme étant l’apanage des faibles… et finalement des peu-aimables… et la préméditation, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’amour des autres par ceux qui en étaient dépourvus, valorisée comme un signe de supériorité évidente, comme presque un signe de prédestination à la puissance et à la félicité.

Sitôt la puberté, et même avant, quand on me trouvait belle… que de violence n’ai-je pas essuyé ! Mais pourquoi donc ? N’étais-je donc pas belle ? Sans doute pas suffisamment encore pour pouvoir me permettre ce luxe suprême, qui est d’aimer à loisir, et sans préméditation. N’étais-je pas aimable ? Ne faisais-je pas de mon mieux pour l’être, du moins ? Si, justement ! C’était au contraire bel et bien cela, mon crime. Et c’était aussi cela mon cri. Oh bordel de bon dieu ! Ce manque d’égards général qui est le lot de celles qui précisément se donnent de la peine pour être aimées… de celles dont il faut croire que malgré tout elles ont l’humilité de croire que cela ne va pas de soi… de celles qui précisément mériteraient, au nom de tout cela, qu’on leur accorde tant de choses… qui le mériteraient ne serait-ce que parce qu’être aimées les aiderait à préserver leur beauté… La beauté des bonnes personnes, des personnes simples, procède de leur bonté-même et leur bonté procède elles-même de ce qu’on veuille bien les regarder pour ce qu’elles sont, à savoir des personnes belles, – il suffit ainsi de leur dire qu’elle sont laides pour les diminuer… pour les diminuer physiquement. Car il faut beaucoup d’égards, beaucoup de douceur et de tolérance, des privilèges même, des traitements de faveur, presque autant que pour faire le cœur d’un prince, pour faire celui d’une vraie femme… Le cœur d’une vraie femme se doit d’être tout-particulièrement grand. Aussi, je vous le demande, en voit-on encore de vraies femmes, de nos jours ? Je vous le demande à vous, car le ressentiment m’a ôté les yeux.

J’ai assisté de mon vivant à la disparition de toute galanterie vraie, de toute galanterie nécessaire, au profit de basses manifestations d’allégeance, au profit de la soumission aux plus fortes… Car la galanterie est nécessaire ! – mais pour préserver ce qu’il y a de faible et fragile dans la femme, pour ne pas le heurter… – ce qu’il y a de faible en la femme EST fragile, par définition – … et non pas pour rendre hommage aux forces primaires qui sont constitutive de l’éternel féminin, qui lorsqu’elles font surface, le font pour crier vengeance, et pour cela veulent écraser tout… – Or, ça on ne le sait plus… Ce n’est pas qu’un jeu, la séduction… c’est un moindre mal… Il s’agit de ne pas forcer la femme, pour son propre bien, et par-delà son bien, celui de l’homme, et celui de la société toute entière, il s’agit aussi de ne pas la forcer à se forcer… Car sinon ! Ah, malheur ! Que veut-on ? Veut-on, bordel de bon dieu, que la terre se couvre d’un noir manteau de fils de putes ?!… Car les femmes qui s’instrumentalisent elles-mêmes comme bon leur semble, car elles ont renoncé à être aimées, c’est-à-dire à avoir un maître, ces femmes sont leur propre entreteneur et leur propre fond de commerce, ces femmes ont perdu le sens de l’honneur si particulier qui est intrinsèque à la féminité.

Ah, ce respect avide et baveux que n’obtiennent plus aujourd’hui que les fausses pudeurs, les perfidies coquettes, les mesquineries fardées, ou bien encore même des crudités sans nom… Ces diamants du sang, ces joyaux des pulsions basses, qu’on n’offre jamais qu’aux simagrées les plus sordidement forcées, qu’aux mensonges qui se cachent le plus mal d’en être, qu’à ces maniaques de l’autorité – qui ne méritent plus le nom de femmes galantes – qui ont choisi l’outrance dans le mal, ces femmes qui arrachent leur cœur aux hommes non pas simplement par le bas-ventre mais par le trou du cul… Ce sont les diamants de l’humiliation… et ils redemandent pourtant à en offrir, les hommes ! Les hommes (occidentaux, faudrait-il peut-être ajouter), ces étranges petits personnages que l’on voit couramment de nos jours si faibles, si esclaves, si diminués, aux mentalités basses, serviles, d’intrigants, de courtisans, de sectateurs, de petits-joueurs, de soumis…

J’ai connu de timides clins d’œils qui brillaient, aussitôt ravalés – en cause : une sorte de lâcheté, de peur – « Oui, je sais qui tu es… Adieu »… – Ils sont désormais la seule rétribution sincère – et encore, dans le meilleur des cas – des vrais mots d’amour lorsqu’ils sont prononcés par une femme…
J’ai vu aussi de mes yeux ces déchaînements de professions de foi mystiques, ces foules masculines hystérisées en délire, qu’attisaient systématiquement les plus grossières mises-en-scènes reptiliennes… Je dois dire que je ne pensais pas réel qu’on pût charmer les hommes aussi aisément et de la même façon qu’on charme les serpents… L’enfant que je suis encore au fond de moi les estime trop pour croire qu’une telle chose soit possible… Et pourtant. Est-ce bien la peine d’avoir un gros néocortex lorsqu’on a par ailleurs une vulnérabilité de l’ampleur de celle-là ?

J’ai reçu de plein fouet enfin, il faut le dire et le répéter tout de même, les rires gras et gros, les offenses mortelles qu’on jette sur toute délicatesse vraie, sur le fragile et sur le beau, sur les pudeurs de celles qui ne sont plus vierges mais qui l’ont peut-être été… et qui ont peut-être souvenir de l’avoir été, et qui ont un cœur, et dont un peu de lumière hélas s’échappe… à travers les fentes pas vraiment secrètes qu’on y a percé, à travers l’imperfection sacrée de leur Graal…  toutes choses qui justifieraient peut-être au contraire qu’on les protège, qu’on ne les blesse pas davantage, du moins… qu’on cesse peut-être de les renvoyer mortellement, inexorablement, à leur propre inanité de femmes vaincues… Ah, cette protection vraie ! – et pas la protection des maquereaux – que l’on n’obtient jamais ! que l’on n’attend qu’en vain ! et qu’on ne voit jamais venir de nulle part ! Cette protection vraie en quête de laquelle on ne fait jamais que les plus mauvaises rencontres qui soient… Ce prix exorbitant de l’amour que l’on croit devoir payer – tant il est rare, et cher, l’amour – ces cadeaux d’amour que l’on croit devoir offrir… et qui ne rapportent jamais que les crachats, l’obscénité, les gros mots… Des gros mots, remarquez bien, qu’on ne réserve jamais qu’aux idiots utiles, à ceux et celles qui se sont fait avoir, aux imbéciles heureux – trop heureux – d’avoir cru pouvoir ignorer le mal… à ceux qui sont doués d’intentions pures… Ce prix exorbitant, notez, qu’on ne fait jamais payer à ceux qui en abusent… Comme s’il était légitime d’abuser de celles et ceux qui ignorent le mal, pour les en instruire…

Il faut aussi dire la misère affective enfin, pour toute rétribution, lorsqu’on aime encore aimer… et la misère très-réelle, financière, matérielle, professionnelle, de celles qui ne se trouvent réellement heureuses que lorsqu’elles aiment, pour qui rien n’a de saveur au-delà de ça, qui ne se connaissent pas de but supérieur dans la vie, et ne résistent que difficilement à se faire rétribuer en toute chose, pour tout ce qu’elles sont ou tout ce qu’elles tentent d’être, en monnaie d’amour… Le mépris souverain de tous, enfin, le bannissement social à la clef, lorsqu’au fond l’on n’a pas, pour excuser mille actions folles venues du cœur, d’explication maligne et supérieure à donner…

Tous m’ont méprisée, mais qui étaient-ils au juste, ce « tous » ? Des riens, des qui ne pensaient pas, des qui ne savaient rien, des qui répétaient une leçon. D’où ça venue, la leçon ? Je le leur ai pourtant demandé, moi. En toute intégrité, en prenant le même air que ce benêt souverain qui nous gouverne… je leur ai dit :  « Je l’ai bien compris et je l’ai bien vu ça.. » « Vous me méprisez, bon. Mais d’où prenez-vous vos ordres ? Qui vous commande ? Qui vous a dit : ceci est le bien, ceci est le mal ? » Pas un seul n’a jamais su me répondre correctement. Tous : des bénis-oui-oui d’une religion qui ne disait pas son nom. D’une religion, du moins, qui ne connaissait pas ses propres lois. Trois décennies à être jugée universellement par les autoproclamés « hommes qui doutent ». Comme c’est étrange ! Comme c’est fort !… Ils étaient si sûrs d’eux, vous comprenez… les hommes-qui-supposément-doutent…. Je n’ai jamais compris cela… Le pourquoi, l’origine, de toute cette violence à mon encontre… Pour me baiser non pas seulement physiquement mais moralement. Pour m’écarteler. Pour venir à bout de ce qui était perçu par autrui comme un trop-plein de certitudes… De certitudes ?! Foutaises ! De joie de vivre, oui. La haine et l’envie de ma joie, c’est cela en vérité que j’ai subi. On ne m’avait pas préparée à ça. Je ne m’y attendais pas, figurez-vous. Il y avait bien ces histoires aux murs des églises… Mais c’était le passé, nous n’en parlions plus. Nous n’étions pas censés, du moins, en entendre parler à nouveau…

***

La première fois que j’ai lu des passages des Evangiles, j’étais encore une enfant, j’ai trouvé que tout cela partait sûrement d’une bonne intention, mais que le message du protagoniste principal était brouillé par le fait-même que sa sensibilité fût celle d’un homme archaïque, né en des temps archaïques, ayant affaire à des miséreux archaïques et à des méchants archaïques. Tout cela m’avait semblé très-bêtassement dépassé. Jésus était un être bien peu sensible, bien peu émotif et bien peu émouvant, par-rapport à nous autres les pauvres petites choses modernes… son empathie était pleine de dureté, sa charité pleine de mépris, sa compréhension pleine de limites… Il n’embrassait pas les miséreux à pleine bouche en leur disant : « Je t’aime, tout ira bien à présent, tu es avec moi, ne t’en fais pas, nous partons ». Non. Son message aux pauvres gens, aux idiots, aux boiteux – qui n’avaient pas eu l’heur de naître comme lui-même de la cuisse du Tout-Puissant – consistait davantage en quelque chose comme un coup de pied dans le cul un peu dédaigneux, suivi d’un hygiénique raclement de semelle et d’un soupir : « Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Allez, vous êtes guéri. » – Et, de même, au final, la gratitude du pauvre se manifestait toujours plus ou moins sous la forme suivante  : « Merci ô grand Seigneur de ne pas vouloir ma souffrance et ma mort et de me laisser une chance de me refaire dans le merveilleux monde qui vient ». Mais enfin, les Évangiles, c’était déjà mieux que rien, n’est-ce pas ? Un texte imparfait aurait-on pu penser à ma place, mais nourri par de bonnes intentions et suivant de bonnes intuitions. C’était déjà un pas en avant accompli pour l’humanité… A charge pour elle de faire le reste du chemin, après tout. Un Messie, il faut lui emboiter le pas, il ne marche pas à notre place… Un peu comme lorsque le premier homme marcha sur la lune… Un petit pas pour le gars, un très grand pour l’humanité. Du moins c’était ainsi qu’il fallait le voir à mon avis, le lire et le sentir. Je ne demandais qu’à comprendre les Évangiles, vous comprenez. J’avais simplement encore un peu de mal : une sensibilité extrême, qui faisait de moi un rejeton décadent du dérèglement moderne de tous les sens et un égo démesuré – démesuré à la mesure de l’absence de mesure de l’absurdité du monde qui éclatait à mes yeux – couplés à la naïveté fatale de l’enfant que j’étais et qui n’avait pas encore vécu, m’empêchaient encore de fouler du pied cette âpre terre des vache (ou plutôt des chèvres) sur laquelle marchait Jésus.

Prenez tout de même en compte que l’enfant que j’étais serait sans dégoût allé laver les pieds du premier mendiant venu avec ses propres larmes, si cela avait eu la moindre chance de le sortir de l’humiliation de la mendicité…. La seule raison pour laquelle je ne me livrais pas à de telles pratiques tenait toute entière à ce que cela n’eût servit à rien… et m’eût plutôt fait passer pour folle – ce qui eût réduit encore mes maigres chances de venir en aide à qui que ce soit. Comprenez bien que j’aurais fait cela sans exiger une seule seconde que le mendiant fût un brave homme – ou qu’il fût autre chose qu’un mendiant, caché sous les oripeaux du mendiant… Quel mépris pour le mendiant, que de ne pouvoir lui accorder la moindre attention qu’à la condition de rêver qu’il soit autre chose, ne trouvez-vous pas ? Et sur quel espèce de piédestal me serais-je donc haussée, si j’avais prétendu qu’il ne fallait sauver que les braves hommes ? Et qu’était-ce au juste qu’un brave homme ? Telle était ma question ! Etait-ce un homme qui gagnait son pain et travaillait ? Les enfants eux-mêmes, ne gagnaient pas leur pain et ne travaillaient pas !… Fallait-il pour autant les juger indignes du pain qu’ils mangeaient ? … – J’aurais demandé à secourir le pauvre si cela avait été en mon pouvoir, et j’aurais donné cher pour avoir un tel pouvoir, car j’aurais aimé avoir l’honneur de l’avoir… j’aurais donné cher si seulement j’avais possédé quoi que ce soit en mon nom qui eût la moindre valeur, et que j’eus pu donner… cela sans hésiter le moins du monde, figurez-vous… et cela non pour me faire du bien à moi, non pour m’en vanter, mais pour pouvoir agir au nom de ce qu’on appelait tout simplement de mon temps : le principe. C’eût été une question de principe, et je ne me serais pas posée davantage de questions… On ne se pose pas de questions lorsqu’on a un coeur et que le coeur parle…

A présent imaginez, si j’avais cru au Messie… s’il s’était agit dans ma pauvre petite tête d’enfant de bonne volonté, de venir en aide au Messie ! – Heureusement que je ne pensais jamais à des choses pareilles ! – pour la simple et bonne raison qu’on ne m’avait pas fourré de catéchismes de ce genre dans la tête… Au juste, où cela m’aurait-il donc menée ? Jusque où ne serais-je donc pas allée dans cette voie étrange ? Que Diable n’eut pas donné l’atypique enfant que j’étais, pour plaire à un hypothétique Messie ? … Cependant, vouloir plaire au Messie davantage qu’au reste des hommes – et davantage surtout qu’aux mendiants -, n’aurait-ce pas été par ailleurs la plus grande manifestation possible de vanité de la part d’une personne de mon espèce ? Vouloir faire le bien non plus simplement sans me poser de questions, parce que j’aimais le bien, mais parce que j’aurais voulu être aimée d’un grand Seigneur qui tenait tout dans sa pogne, n’aurait-ce pas relevé de la plus haute perversité possible, en ce qui me concernait ?  – Voilà pourquoi il m’eût paru impensable, en ayant un peu de pudeur et de dignité, et même et surtout si cela avait été mon dessein secret, et même et surtout en l’hypothétique présence du Messie (lui qui censément sait tout et nous juge !), de me vanter de vouloir lui plaire davantage que n’importe qui d’autre. Cela aurait équivalu à lui demander d’être sa petite chérie, en quelque sorte, ce qui aurait signifié de le prier par ailleurs de défavoriser les autres à mon avantage… Quant à désirer faire la rencontre inopinée du Seigneur Eternel en la personne d’un mendiant afin qu’il me soit donné l’exceptionnelle occasion de lui venir en aide… cela n’aurait-il pas furieusement ressemblé à un délire narcissique extrême où j’aurais voulu faire du Créateur de toute chose mon débiteur et mon client ? Ce délire narcissique extrême, comparable à ce qui peut s’imaginer de plus taré en matière de /phase maniaque/ (pour parler en psychologue), est pourtant l’apanage de la plupart, sinon de la totalité, des Justes, selon la Bible… – seul le fait que ces Justes du temps jadis n’aient été doués que d’une sensibilité morale pauvre et archaïque, peut expliquer leur absence de recul critique par rapport à un tel état de fait.

Tout ce que Jésus exigeait des siens, à l’époque où les Evangiles furent écrit, le voilà : qu’ils se montrassent à la hauteur de leurs propres principes. Mais, soyons intellectuellement intègres une seule petite seconde… qui au juste n’exigeait pas une telle chose de son prochain, à l’époque où je suis née ? Strictement tout le monde en France avait ce brave culot, je m’en souviens, et ç’y est encore le cas aujourd’hui de la plupart des gens simples, de vouloir que le moindre de ses interlocuteur – aussi stupide, fat et incohérent fut-il – donnât pour preuve de sa probité, lorsqu’il exposait un point de vue moral, un jugement sur autrui ou une opinion politique, qu’il fût en mesure de s’appliquer à lui-même ses propres préceptes… J’ai vu les êtres les plus sots et les plus primaires refuser à autrui le droit de juger son voisin, au prétexte que cet autrui n’eût pas apprécié lui-même d’être « jugé ». Bien peu de ces « sages » à la petite semaine, en vérité, étaient capables de s’appliquer à eux-mêmes – tel est le cercle vicieux éternel de ce genre de reproche – l’intransigeance qu’ils avaient pour autrui. Certains ont dit pour prendre la défense de ces « simples en jugement » qui exigeaient d’avantage d’autrui qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes, que cela en faisait des altruistes… Sophisme évidemment qu’un tel point de vue : la bêtise n’est et ne sera jamais un altruisme. En sorte que la seule véritable question qui restait à poser, quand je suis née, ne visait plus à savoir si un homme allait un jour se rendre capable de confronter systématiquement ses contemporains à leurs propres manquements et de prendre le risque terminal de renvoyer ironiquement le monde créé à sa propre absurdité intrinsèque (ou à l’existence Pascalienne de Dieu – quitte ou double) en l’interrogeant jusqu’à la moelle, mais bien plutôt à déterminer s’il existait encore quelqu’un au monde qui fût capable de résister – par altruisme véritable, cette fois-ci – à cette monstrueusement destructrice tentation-là… Car nous étions TOUS, absolument tous autant que nous étions, devenus pleinement capables d’une telle chose ! Il faut à présent nous en rendre compte !

[A SUIVRE]

Master mind

.

JOYEUXNOËL !

.

.

****************************************************************************

Un texte à livre :

–> Commintiens <–

 

****************************************************************************

Avant-goût

Au moins quatre heures déjà que la voiture roulait. Sylvie s’était affalée sur moi dans son sommeil. Tout son poids écrasait mon côté, sa tête sur mon épaule, de la bave dans mon cou, ma joue accolée à la vitre, les yeux dans le vague des panneaux lumineux qui fuyaient… Le parfum de Sylvie, une vanilline trop sucrée, quelque chose de bien lourd qui rappelait la frangipane ou la pâte d’amande, se mêlait à celui du plastique chaud des housses des sièges, des appuie-têtes. Je signalai au conducteur une envie de vomir qui montait. Nous étions coincés avec celui-là et sa musique électro pour toute la nuit encore, au moins. A midi le lendemain nous avions rendez-vous dans les environs de Rimini, pour prendre l’apéro avec son sacré beau-frère, une flèche rugbymane particulièrement tactile, qui lorsqu’il ne parlait pas d’argent se répandait en propos scabreux. J’avais malgré tout hâte d’y être… Ah le chant des cigales, ah les romarins en fleur, et la douce et molle frangine aux yeux clairs… les cernes bleues dans son teint pâle, ses lourds bras blancs croisés sur son tablier fleuri. Notre conducteur, le beau Julien, me rétorqua bravement que si je voulais vomir, je pouvais toujours utiliser un paquet de chips qui trainait. Il était sincèrement pressé de la retrouver ! Pour plaisanter, régulièrement, il s’écriait : « Putain des fois je regrette de l’avoir mariée, ma frangine ! » – « Tiens, mon petit Alexis, toi tu aurais pu faire un bon parti. Si seulement tu avais été moins pauvre, je te l’aurais donnée, et nous n’aurions pas besoin de faire 400 bornes pour aller la voir aujourd’hui. » Là-dessus les deux compères échangeaient un long rire gras.

Sur la vitre où mon front était appuyé, des gouttes de pluie en abondance, piégées par la vitesse, s’étiraient continuellement vers l’arrière-train du véhicule en longues ramifications fébriles. Le contact du verre /sécurit/ avec ma peau produisait un halo de buée. Une semaine entière que nous étions en vacances, et il n’avait pas cessé de pleuvoir… L’heure était déjà avancée mais le ciel était encore tout à son chagrin et ne semblait pas en avoir fini de l’être.

***

J’ai aperçu le vieux sage emporté par le vent, qui traversait le parvis de N-D. Les nuages sombres au ciel se chevauchaient avec humeur. On eût dit un papillon de nuit, enveloppé serré dans son grand imperméable gris pâle. Son pas était tout-à-fait vif, énergique, décidé. Il avait semblait-il recouvré l’énergie du jeune homme ; il allait la tête en avant protégé par un chapeau mou, on ne voyait pas son visage…

***

Ne crains rien, tout est bien. Ne bouge plus, cela ne fera pas mal. Attends, les voisins ferment les volets, voilà tout est calme à nouveau, nous pouvons y aller. Serre les dents, ne pense plus à rien, c’est cela… il va faire très sombre. Je tire le rideau, tiens-toi droite, relâche la mâchoire, détends tes épaules. Cela ne serre pas trop ? Respire doucement. Quelle est cette odeur ? Attends je reviens. Je vais vérifier que les plaques sont éteintes… Reprend le compte à rebours en m’attendant. Je mets un peu de musique ? Non, il est trop tard. Cela n’est plus la peine. Ca y est, tu dors déjà ? Non, ne réponds pas. Ne te donne pas cette peine, garde les yeux fermés.

***

Ce qui me plaisait le plus chez elle ? Sans doute son petit air obstiné. Ce menton pointu, ce nez retroussé, la bouche tellement lasse, ce grand front sévère, que trahissait subitement une vive lueur moqueuse dans un grand œil rempli de clarté, tout disait chez elle : « J’attends quelque chose, quelque chose qui ne viendra pas. » – « Oh rassurez-vous j’en ai pris mon parti. Vous n’êtes pas à la hauteur, ce n’est pas si grave… » – « J’en ai l’habitude mais faites attention tout de même ; je pourrais me fâcher. » Tout ce qu’elle faisait, elle semblait le faire à contre-coeur, et cependant tout ce qu’elle faisait, elle le faisait bien. Demandais-je une cigarette ? Elle paraissait n’avoir rien entendu, et cependant il arrivait très souvent qu’elle fût la plus rapide à dégainer son paquet. Il y avait de la diablerie dans la précision de ses gestes. De l’art. Mais sans ostentation. Deux doigts seulement de sa belle main soignée faisaient alternativement sauter le capuchon, glisser une cigarette en ma direction et me désignaient avec un rien d’autorité agacée le briquet imbriqué entre elles si je ne le trouvais pas. Il lui arrivait même parfois, obligeamment, de l’actionner, après que j’aie eu porté la cigarette à ma bouche – quand elle était de bonne humeur. Tout ce petit jeu, généralement, avait lieu sans qu’elle donnât l’air d’y penser, tout en sirotant à petites gorgées résignées un gin ou un whisky, bien qu’elle n’appréciât ni l’un ni l’autre. De son propre aveu, elle préférait boire des alcools qu’elle n’aimait pas : c’était sa manière à elle de se modérer, disait-elle. On devinait très bien aussi à sa façon de crapoter qu’elle ne fumait que pour nous, quand elle était avec nous, par souci d’intégration sociale, et non pour son plaisir : elle toussait encore, de temps en temps, et ses yeux rougissaient, lorsqu’elle en avait avalé. Oh comme elle avait eu raison de conserver ces jolies manières de pucelle ! Lorsqu’il est bien maîtrisé, non seulement le ridicule ne tue pas, mais réjouit. Je me souviens lorsque nous étions plus jeunes, lorsqu’elle accompagnait Julien en soirée, habillée simple, jamais à la mode, peu ou pas maquillée, mais toujours pimpante, cette impression qu’elle donnait toujours d’être là par hasard, de vouloir partir tôt, de sourire par devoir… La soirée se muait en fête à mesure que se prolongeait son inespérée présence… je devenais gai simplement de la trouver encore assise au salon à la minuit passée… et mon cœur se prenait à battre, juste de constater qu’elle n’était pas encore partie au petit matin. Souvent nous disions tout haut : « XXXX est restée jusqu’à la fin : c’était une chouette soirée ! » – Pourtant je n’étais pas amoureux. La magie procédait tout-entière du savoir-faire de la demoiselle.

J’entends des voix

La plus grande douleur, c’est de ne pas le connaître, dis-je. Il y a cette voix dans ma tête – eh bien ? – je l’écoute, oui. Ce qu’elle me dit n’est pas toujours inintéressant. Cependant, c’est une voix d’homme – je ne suis pas un homme, non ? – et j’aime cette voix. Il m’a toujours semblé voyez-vous que j’aurais dû avoir un frère – un grand frère – ma maman a avorté paraît-il, une fois, avant que de m’avoir, et c’était d’un garçon. Non, la chose ne m’a jamais traumatisé. – Pensez-vous, c’est d’un banal ! Cela dit j’aurais aimé un grand-frère qui m’aide à apprendre la vie plus vite. J’ai mis trop longtemps à comprendre. La violence nécessaire. Ma maman, elle ne voulait pas me dire… Les mamans c’est comme ça. Quand à mon père, eh bien c’est tout simple, il faisait de l’obstruction ! De l’obstruction à l’instruction nécessaire. Oui il me semble, en conscience, qu’il mentait ! Car il était au-courant, voyez-vous, lui, de ce qui allait arriver. Mais c’était une sorte de partisan de l’innocence… Il le savait bien, que le ciel allait me tomber sur la tête. Eh, comment en aurait-il pu en être autrement ? – Comment, que dites-vous ? Ce n’est pas parce que les choses sont évidentes que les hommes le voient ? – Comment, vous n’avez rien dit ? – Mais c’est encore « lui » alors ! – lui, ma voix – qui me parle ? – Il est de bon conseil, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, disais-je, que mon père ait su ou non pour l’impasse, il fallait faire comme si de rien n’était. [Il faut toujours faire comme si de rien n’était, en société, n’avez-vous jamais remarqué ? Idem lorsqu’on est méchant ou gentil avec vous. Lorsqu’ils sont méchants, les gens se disent : elle pardonne, ou bien elle a la peau dure – selon ce qu’ils préfèrent. S’ils sont gentils, ils se demandent : mais pourquoi ne le voit-elle pas, l’ingrate ? Et alors ils redoublent de gentillesse afin de mieux se signaler. Tout bénef’ ! – Il faudrait toujours faire comme une pierre. On donne tout aux pierres – mais de leur côté les pierres connaissent un dénuement total : leur cœur dompté ne leur promet que du regret et des rêves inaboutis et leur esprit tout-vaillant s’ennuie profondément de lui-même.] – Pourquoi, disais-je, qu’il fallait faire comme si de rien n’était avec mon père, demandez-vous ? Mais pour la sauvegarde de l’utopie, bien sûr ! Ainsi je me faisais passer pour un enfant heureux et nous repoussions encore un peu plus loin le fatal déchantement : c’est qu’il croyait sincèrement que j’allais lui apporter un miracle, voyez-vous. C’était flatteur : il me croyait capable d’accomplir ce que dont lui avait été incapable – enfin il m’en croyait capable parce qu’il avait besoin de croire avant tout. Je le sais bien. J’aurais été trisomique qu’il aurait sûrement projeté les mêmes délires impossibles sur ma tête. Cela étant, j’ai vite eu l’intuition de ce que le paradoxe d’être née en pleine austérité pour donner naissance au soleil allait plutôt en réalité en ma faveur : on n’accomplit jamais rien de grand dans la facilité. Mai 68 n’avait rien de grand parce qu’il était facile. Aussi ce que j’ai accompli était bel et bien le vœu de mon père : mais du fait qu’il s’agissait du vœu d’un candide envoyé dans la lune, et que je suis une terrienne qui l’a reçu, il fallait bien hélas, et fort tragiquement, qu’il ne puisse pas le reconnaître. Je suis l’enfant d’un souhait qui se cache à lui-même, et qui ne me reconnaît pas car je n’ai pas la transparente immatérialité du souhait.

Ce qu’il pensait, je vais vous le dire – bien qu’il s’agisse d’un tabou, et que le dire soit interdit – il pensait que grâce à moi l’épreuve du feu qu’il n’avait pas osé passer lui-même serait surmontée. Comment je sais cela, s’il ne l’a jamais dit ? Mais parce qu’en tant qu’enfant du tabou, et tabou moi-même, j’ai toujours eu accès aux non-dits comme à des ordres venus d’en haut ! – Ma voix intérieure est d’accord. Oui, elle confirme. Et sachez que j’en suis fort aise ! Comprenez bien qu’à côté de la force d’une voix intérieure, vos maigres raisons raisonnantes ne sont rien. – Savez-vous au moins ce que c’est que l’épreuve du feu ? Je vais vous le dire, bien que ce soit dans tous les livres : il faut être pur comme le cristal, ou bien vous devenez charbon. Le monde entier est devenu charbon. Ou bien il est encore à brûler. Moi je savais que j’avais le potentiel pour passer au travers. C’est une chose intéressante en soi – au point que la plupart des gens comme moi – comme mon père – préfèrent toujours se tenir en amont du défi, ne jamais y aller, afin d’être sûrs de préserver leur capital. On n’est bien sûr jamais à l’abri d’un souci. Tout se joue comme le disaient les égyptiens : à la pesée des âmes. Il faut bel et bien l’avoir légère comme la plume, légère plus qu’une plume. Ou bien c’est le charbon. Oui, je sais tout cela. Mais comment le prouver – que je sais tout cela – sinon en allant surmonter nue une somme de souffrance si grande qu’à côté d’elle toute la douceur de vivre que j’avais pu auparavant connaître, paraîtrait au final minuscule, dérisoire, insuffisante ? Comment le prouver sans que soit balayée la joie qui jusque-là en moi, continuellement transmise, demeurait, rayonnante… – sans que soit balayée d’un revers de gifle jupitérien celle qui par comparaison finirait par me paraître anecdotique : ma personne, mon enfance ? – Et comment après coup, sous quel masque, pourrais-je me présenter à mes innocents et lâches géniteurs, eux qui ne comprendraient jamais que toutes leurs plus fidèles attentions du monde seraient toujours inaptes à compenser le martyr auquel ils m’avaient destinée ? C’est une chose que de brûler Zahia. C’en est une autre que de brûler la fille du chêne…

Oui je brûle, mais disons modérément. De temps en temps je coupe une bûche que je jette dans la cheminée. Ensuite j’attends que ça repousse. Pas folle la guêpe.

Bien sûr, ils ont continué à professer les mêmes sempiternelles salades. Bien sûr ils se sont radicalisé dans l’absurde. Oh les autruche ! – Ma mère est un cas à part. Ma mère n’a semble-t-il jamais vraiment goûté au bonheur, alors quand elle disait que j’allais être heureuse, elle ne pouvait pas vraiment savoir de quoi elle parlait. Cela l’innocente un peu… quelque part ! Moi par contre j’y ai goûté, vous comprenez. Evidemment que j’ai été puissante et libre ! Sinon comment aurais-je su, pour la capacité de mon ventre à encaisser ? J’y ai goûté si jeune, avec ça… Comment vouliez-vous m’en faire passer le goût ? J’ai vraiment cru qu’il ne faudrait jamais vivre que pour ces instants bénis. J’ai vraiment cru que là se trouverait le fin mot de l’honneur. « Je mettrai mon honneur de ne jamais déchoir de ma sur-réalité. » « Je mettrai mon honneur à rencontrer le réel, à connaître le réel – bibliquement s’il vous plaît -, et à le combattre, toujours… pour qu’elle advienne ! » « Et à ma surréalité, je lui donnerai pour nom le Christ ! ». Quand je leur ai parlé du surréalisme, ils ont dit bravo, quand je leur ai parlé du surhomme, ils ont haussé les sourcils, quand je leur ai parlé de l’honneur, ils m’ont dit que ce terme n’existait plus, et quand je leur ai parlé du Christ – parce que Lui m’avait fatalement tapé dans l’œil – ils m’ont reniée.

Oui, je reviens à mes voix si vous le voulez. Ce que vous ne voyez pas c’est que j’y étais encore. Je vous ai dit tout-à-l’heure que j’écoutais des voix, parce que je sens bien que cela vous amuse. Cela capte votre attention. J’aime vous amuser. C’est un pouvoir que vous me laissez-là, une emprise… Pourtant je ne le fais pas de gaieté de cœur. Je le fais contrainte et forcée par votre voyeurisme. Car il est bien-évident que vous ne comprenez que ce genre de gadgets ! En réalité c’est un homme, un vrai, qui me parle. Et comme je vous le disais tout-à-l’heure – mais comme je les nommais hallucinations vous ne vouliez pas me croire – ces voix ne sont pas de mon fait, ne proviennent pas de mon intérieur. Je ne suis pas cet homme à la voix douce qui me parle. Et quand bien même ce qu’il me dit, j’aurais pu l’inventer.