Raiponce à Marylin

—> Lettre de Marylin Monroe a son psychiatre Ralph Greenson : « Il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici ! » [A lire]

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Elle était intelligente, mais pas encore assez pour s’en sortir…

Je ne parle pas de la dépression, mais de l’emprisonnement.

La dépression dans son cas était un état de tristesse qui avait largement assez de causes objectives extérieures pour qu’on la considérât simplement comme une preuve de sensibilité et de délicatesse morale :

– divorces à répétition, relations « faussées » (faussées à la base par son statut de star et de sex-symbol) avec beaucoup trop de gens, trahisons répétées dans un milieu du cinéma évidemment rempli de maquereaux et de mentalités de putes, recherche de l’amour se soldant systématiquement par de la baise sordide, pervers visqueux à tous les étages usant et abusant d’elle, qui plus est avec mépris, absence d’empathie totale de la société toute entière, toutes classes sociales confondues, vis-à-vis de sa personne une fois qu’on l’eût mise sans recours possible sur un piédestal (partout l’Envie et la pudibonderie hypocrite se mêlant irrésistiblement à l’admiration), cela engendrant chez elle une solitude métaphysique qu’auraient sans difficulté pu expliquer n’importe quel citoyen grec antique se rendant régulièrement au théâtre, mais que refusaient d’admettre les psy (pour des raisons de nature purement idéologique), un statut de « monstre sacré », enfin, qui aurait été proprement déroutant pour n’importe quelle personne normalement constituée, sachant que lorsqu’on la traitait comme une malade, on la traitait à proprement parler comme si elle avait été un monstre, et que lorsqu’on s’adressait à elle comme à l’actice et au sex-symbol, on lui laissait accroire qu’elle était une déesse.

Enfin bref. Il était finalement assez facile de voir, à l’aune de tout cela, que les psy qui la soit-disant soignaient n’étaient que de sales types (je dirais même plus : de sales bourgeois visqueux) entièrement façonnés par une culture et des croyances (aka principalement le puritanisme américain) qui les rendaient délibérément aveugles à quelque chose qui aurait crevé les yeux de n’importe quelle personne honnête. Ce pourquoi, en attendant de rencontrer cette hypothétique personne honnête, au lieu de se poser des questions métaphysiques sur l’expression d’inquiétude – lisible ou non, qu’importe ! – sur la vilaine face de bourgeois et de névrosé de Freud, Marylin aurait dû admettre une bonne fois pour toute que là où elle était personne ne lui voulait de bien, et que l’heure était venue non pas de réagir en humaniste outragée mais d’échafauder un plan d’évasion. En effet, là où elle était, il était facile de voir qu’il ne servait à rien de crier à l’aide, de chercher de la compréhension du côté de ses maquereaux, ou encore de crier haut-et-fort « J’ai des droits ! » à des gens qui allaient simplement réagir à ses cris en l’enfermant, en la ligotant, en la droguant, voire – allons-z-y ! -, si elle insistait de trop, en lui cramant le cerveau aux électrochocs… Quant à vouloir de toute force, dans sa situation, continuer de trouver des circonstances atténuantes à ses geôliers et ses bourreaux… cela, de la part d’une personne intelligente, est une chose que je ne comprendrai jamais ! Que ses psy aient eu des bonnes intentions à la base (mais l’enfer est pavé des bonnes intentions ! – les médecins de l’époque de Molière ne croyaient-ils pas aux vertus de leur médecine?) ou encore qu’ils aient soigné d’autres personnes qu’elle (mais qu’importe le bonheur des autres dans une telle situation ?), franchement que cela pouvait-il bien faire dans la mesure où elle jouait sa vie ? On juge un arbre à ses fruits. Dans certains cas, la compréhension à l’égard du mec qui vous surveille depuis un mirador ne peut avoir qu’une seule utilité : endormir sa surveillance, lui être sympathique et le convaincre que vous êtes digne de réintégrer l’humanité. Y’a un moment où il ne s’agit plus de jouer les divas, mais de fermer sa gueule, de sourire d’un sourire triste et charmant, de remettre les questions métaphysiques à plus tard et de préparer en secret un kit de secours (c’est-à-dire comme dans la jungle, une bite et un couteau). Rien que pour se dégager le plus rapidement possible des griffes de ces espèces de nazis auxquels elle avait affaire et de la chausse-trappe labyrinthique qu’on lui tendait, elle aurait dû jouer le rôle de sa vie : c’est-à-dire le rôle de celle qui pleurniche pour des choses pas si importantes que ça en fait, qui va se remettre doucement, qui est en train de se « reconstruire », bref, de celle qui : « se sent déjà beaucoup mieux, merci! ».

A présent, une petite réflexion de fond, si vous le voulez bien :

Est-il « normal » ou non d’être triste à cause d’une peine de coeur ? Réponse : non ce n’est pas « normal », dans le sens où l’amour est un genre de folie – mais nos existences procédant elles-même d’actes d’amours entre des hommes et des femmes, l’existence n’est-elle pas une folie ? – Ceci, on l’apprend non pas en lisant Freud mais en lisant l’Eloge de la Folie d’Erasme.

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« Ouin ouin ouin, sauvez-moi, je suis trop triste d’être une esclave sexuelle, c’est pas normal d’être triste comme ça d’être une esclave sexuelle…ouin-oui-ouin faut qu’on me soigne, c’est pas normal, je devrais pas pleurer tout le temps ! »

Ben… si, en fait.

Pleurer comme une Madeleine

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Ce sont les autres, là, celles qui se prostituent, qu’on traite comme de la merde, et à qui ça ne fait rien, et qu’en redemandent… ce sont celles-là qui ne sont pas normales.

Ces autres, là, à qui ça ne fait ni chaud ni froid de baiser sans amour et qui ne se sentent jamais trahies parce qu’elles ne savent même pas ce que c’est que de s’attacher à quelqu’un, ces autres-là ce sont des psychopathes. Mais des vraies, hein. Au sens psychanalytique du terme, elles en ont tous les traits. Elles ont le même profil psy qu’un tueur en série : absence d’empathie et cet espèce de narcissisme reptilien très-caractéristique des personnes qui adorent se regarder dans la glace mais qui n’ont absolument aucun sentiment de leur dignité par ailleurs. Elles font partie de cette catégorie d’individus louches qui ordinairement font tout pour soigner et bichonner leur petite personne et lui réserver la meilleure place dans le monde, et cependant qui, s’ils se retrouvent hors du cadre mondain, en piteuse position, humiliés ou coupables de quelque chose, tant que personne ne les a vus faire, tant que personne ne les pointe du doigt ou ne le leur fait remarquer, ne ressentent ni honte ni remords, – comme si dans ce cadre-là, leur moi, c’est-à-dire, leur conscience d’être des personnes à part entière, avec des droits, une dignité et une sensibilité, avait totalement disparu.

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Regarder un arbre tout déplumé et penser à soi, et penser qu’on se dirige comme lui doucement vers la mort, et sentir couler une larme à cause de ça, c’est exactement l’inverse. C’est exactement l’inverse de la psychopathie.

Alors, je pose la question, que demandent-ils, les psy, à leurs patients « dépressifs » qui ont toutes les raisons dans leur vie de merde d’être tristes à pleurer ? Que leur demandent-ils sinon, en tuant le Spleen, de tuer leur sensibilité et le sentiment de leur dignité ? Que leur demandent-ils, sinon de ne plus se souvenir qu’être quelqu’un de bien, c’est être quelqu’un qui souffre de la condition humaine ?

La seule vision d’un Christ peut vous aider à vous rappeler de ça quand les psy tentent de vous le faire oublier…. hum.

Trouvez-vous étonnant que notre société crée des psychopathes ? Moi non.

Je sais comment on s’y prend pour persuader les gens qu’ils ne doivent plus être empathiques ni non plus s’attacher aux êtres qui les entourent.

Le pire c’est que c’est contagieux : allez vivre, lorsque vous avez un petit cœur tout bleu, au milieu de ces gens endurcis par la méfiance et même l’agressivité larvée que notre société commande à l’égard du prochain… Allez-donc vous attacher à ces êtres qui sont des crocodiles !

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« C’est l’histoire d’un mec… » ou pourquoi les femmes sont aussi bavardes

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C’est l’histoire d’un petit jeune homme blanc très-énervé qui dit à une jeune fille qu’il ne croit plus à l’amour depuis qu’il a vu tant de jeunes filles pures craquer pour des salauds. Il dit que c’est toujours la même chose, que dans une soirée où il n’y a supposément que des jeunes filles modèles qui se présentent elles-mêmes comme des parangon de vertu, c’est toujours le plus salaud qui rafle la mise. Il dit que pour se taper les meufs les plus désirables et qui ont reçu la meilleure éducation, il suffirait finalement de se faire passer soi-même pour un salaud ou de se conduire comme un proxénète.

La jeune fille lui répond que c’est vrai, que c’est très-finement observé, mais que même si l’observation recouvre des faits impossibles à nier, elle sous-tend des réalités qui ne sont pas forcément visibles à première vue. Elle compare notamment cela avec la pyramide de Maslow, elle dit que la pyramide de Maslow recouvre une réalité sociale observable mais qu’elle ne permet nullement d’expliquer les ressors secrets qui la sous-tendent. Elle dit que la pyramide de Maslow ne fonctionne que si l’on admet paradoxalement que ce que l’homme va chercher tout-en-haut (à savoir un peu d’amour, la confiance en lui-même et le fait d’être épanoui), il en a d’ors et déjà besoin pour décrocher ce qui est tout-en-bas, à savoir un pauvre job. Le petit jeune homme dit à la fille de revenir au sujet, et que si elle se perd dans les digressions, on ne va jamais en finir. Elle demande : « Pourquoi en finir? » ; il réplique : « Revenons-en au fait, s’il te plait ! ». Elle s’exécute. Elle dit au petit jeune homme que même si ce sont effectivement les jeunes filles qui ont reçu la meilleure éducation ou qui ont la sensibilité la plus délicate qui vont vers les mecs qui ont une mentalité de proxénète, ce n’est pas pour autant pour les raisons que l’on croit. « Les raisons que l’on croit », dit la jeune fille, ce sont les raisons habituelles qu’invoquent les puritains, les Ayatollah ou les Rabbins pour rabaisser et moquer les femmes désirables, à savoir : « les jeunes filles belles et intelligentes sont vaniteuse et leur vanité les pousse à la luxure – elles doivent se prémunir de la luxure et de la vanité ».

A ce stade de sa démonstration, la jeune fille prévient le jeune homme que la suite de son discours va lui paraître extrêmement féministe, mais qu’elle ne se sent pas particulièrement féministe pour autant, bien au contraire même. Elle explique au jeune homme qu’elle est persuadée que ce vieux discours des puritains est un discours qui a été conçu en des temps archaïques par des hommes qui voyaient dans la femme une altérité absolue, et à cause de cela ne parvenaient pas à s’identifier aux femmes comme ils l’auraient fait vis-à-vis d’autres hommes, lorsqu’ils essayaient de dresser leur portrait psychologique. Ce pourquoi leurs analyses relatives aux motivations secrètes des femmes relèvent selon elle du pur et simple préjugé et sont à proprement parler des erreurs de psychologie. La jeune fille alors développe ainsi son argumentaire, elle dit que les femmes belles et désirables ne sont pas plus prompte à la vanité que la moyenne, car dans vanité il y a « vain », or celui qui est vain est celui qui se prend pour ce qu’il n’est pas. Celle qui se prend pour belle et qui est belle, ne ment pas, ni ne se trompe. Tout juste peut-on dire qu’elle est fière de sa beauté. Mais sa beauté n’est pas une vanité : c’est un fait. Les puritains sont bien placés pour le savoir, eux qui sont obsédés par ce fait-là.

Elle explique enfin que si les femmes hautement désirables, et donc qui sont désirées par un grand nombre d’hommes, vont plus souvent vers les hommes qui donnent l’impression de les respecter moins, c’est tout simplement parce que ces hommes qui ne respectent pas les femmes respectent encore moins celles qui sont laides. Ainsi, les laides n’ont aucune chance de les conquérir et de les faire changer d’avis relativement à leur valeur intrinsèque. Les laides ont toujours plus de chance auprès des hommes doux et civilisés. Tandis que les femmes belles se voient pour ainsi dire toutes désignées par la nature pour (en quelque sorte) « convertir » ces hommes qui méprisent les femmes et les rabaissent, à la cause qui leur est la plus chère, la Cause Féminine. C’est dans cette optique, dit-elle, que l’on pourrait expliquer le fait qu’Aphrodite se soit acharnée à faire tomber Phèdre amoureuse de son beau-fils, le fier, indompté Hippolyte, qui n’aimait pas les femmes. Aphrodite se sentait probablement offensée, à titre personnel, de l’air altier que ce jeune homme adoptait en présence de la beauté des femmes et du mépris qu’il en avait. Elle avait une revanche à prendre sur son mépris, en quelque sorte.

Le jeune homme écoutait la jeune fille et ne pipait mot. En effet, non seulement la jeune fille était belle, mais elle parlait d’amour et elle en parlait bien. Il lui proposa un autre verre de vin, qu’elle but. Elle était déjà à moitié grise, avec ce verre de plus elle le fut tout à fait.

La jeune fille voulait conclure sur quelque chose de très fort, sur quelque chose de très intelligent…

Elle aurait voulu conclure en disant que tout cela démontrait qu’à l’origine de la recherche du mal en amour, contrairement à ce que croyaient les puritains, il n’y avait non pas l’amour du mal, mais l’amour du bien. Elle aurait voulu faire comprendre cela au monde : que l’amour n’était rien d’autre qu’une quête du sublime, et que le sublime ne pouvait passer que par la conversion du mal en bien, ce pourquoi cette quête nécessitait un passage dangereux, le passage à travers le mal, qui était un peu comme l’épreuve du feu de l’amour, d’à travers laquelle on ne ressortait jamais que cramé ou grandi. Elle aurait voulu tenir un puritain, là, devant elle, en avoir un à sa portée, pour lui expliquer que le mal en tant que tel n’avait jamais eu et n’aurait jamais aucun attrait intrinsèque, et qu’il était donc inutile et malsain de se focaliser sur lui comme sur une entité distincte, possédant sa puissance propre, alors qu’en vérité il tirait toute sa puissance du bien. Mais elle ne put pas faire cela. Elle ne put pas expliquer tout cela au jeune homme. Et il ne le comprit jamais. Car elle était déjà embrassée.

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C’est l’histoire d’un écrivain réac qui pense qu’il lui suffit de jouer les salauds pour se faire plein d’admirateurs. Une fois qu’il y est parvenu, il tombe en dépression. Il pense que c’est la preuve de quelque chose de très grave : que le monde est injuste et que les salauds raflent toujours la mise, comme si la vie entière n’était qu’une vaste partie de poker pleine de brigands. Il n’a pas compris que cela pouvait potentiellement prouver l’inverse : que tous ses admirateurs étaient des gens qui étaient prêts, si nécessaire, à se rendre au plus profond du noir de l’enfer, pour embrasser le Malin sur la bouche, afin de le ramener dans l’humanité et de le rédimer. Hélas, comme il n’a pas compris cela, il s’est suicidé.

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C’est l’histoire d’un chef d’entreprise qui a toujours fait confiance au système dit de la « pyramide de Maslow ». Pour lui, il s’agit d’un système imparable. Dans ce système, il est admis qu’on doive d’abord se soucier de ses propres besoins élémentaires et que les besoins liés à l’estime de soi et à l’amour viennent ensuite. L’individu qui n’a pas de toit au-dessus de sa tête ou n’est pas indépendant du point de vue de ses besoins élémentaires, ne doit donc, selon cette hiérarchisation-là des besoins, pas espérer qu’en l’état, on l’aime et on le respecte. Il doit d’abord subvenir seul à ses besoins physiologiques avant de mériter davantage. Arbeit Macht Frei, ensuite on verra.

Exemple :

Monsieur C. Baudelaire, actuellement sans emploi, trouvé hier dégueulant le vin d’autrui dans le caniveau, a été mis sous tutelle : selon la pyramide de Maslow, il ne mérite pas d’être admiré et ne doit pas chercher à être admiré tant qu’il est à la charge d’autrui.

pyramideNotre chef d’entreprise rencontre une mère de famille. Cette dame, mère au foyer, lui fait remarquer la chose suivante :

Il faut bien commencer par aimer les enfants, car c’est cela qui leur donne de l’estime pour eux-mêmes. Or c’est à la condition seule qu’ils aient un peu d’estime pour eux-mêmes, qu’ils trouvent la force (et le plaisir!) de se rendre utile lorsqu’on le leur demande, de se défendre lorsqu’on les agresse et même de manger. Il arrive fréquemment que les enfants qui se sentent mal-aimés refusent de se nourrir, cela arrive notamment aux petits veaux lorsque leur mère ne s’occupe pas d’eux à la naissance. De même, les enfants qui n’ont pas suffisamment confiance en eux-mêmes ne se défendent pas bien, lorsqu’ils sont victimes de mauvais traitements de la part de leurs petits camarades. Cela, ce sont des faits. On ne peut paradoxalement pas élever des enfants en leur disant : « fais bien ton travail, ainsi je t’aimerai » ou encore « mange bien ta soupe, sinon je ne te donnerai plus à manger », cela reviendrait à les traumatiser définitivement, et serait totalement contre-productif.

A cela, le chef d’entreprise ne répond pas, ne répond rien, ou répond mal. Il demande bêtement : « Quel rapport avec la pyramide de Maslow ». La mère de famille reprend :

Cet exemple illustre bien qu’il faut parfois, en quelque sorte, « faire une avance » à l’homme sur l’amour et le respect qu’il mérite, avant qu’il ne le mérite, afin qu’effectivement il se donne la peine de le mériter. L’homme est ainsi fait qu’on doit le respecter « en tant qu’homme », même s’il n’est pas lui-même parfaitement humaniste, ou même parfaitement humain au sens élevé du terme, et cela non pas afin de saper les bases-mêmes de l’humanisme, mais par humanisme justement. Car l’humanisme, quoiqu’il consiste à penser qu’on ne nait pas homme mais qu’on le devient, ne peut se passer de considérer les hommes en tant qu’hommes, et cela même avant qu’ils aient donné des preuves de leur humanité. L’humanisme consiste ainsi à penser qu’on ne peut dire même du dernier des hommes qu’il n’est pas un être humain tant qu’on n’a jamais tenté de lui parler comme à un être humain. Or refuser tout amour et toute reconnaissance sociale à un individu tant qu’il n’a pas accédé à un certain niveau de richesse, c’est à proprement parler une attitude abjecte et inhumaine.

En réponse à cela, le chef d’entreprise, tenta d’émettre d’hypothèse que la mère de famille était communiste, mais elle ne lui laissa pas le temps de développer.

L’homme est un animal social ! Cela n’a en rien à voir avec le communisme. Le communisme revient à croire que le simple fait d’être un déshérité fait d’un homme un Saint. Moi je ne dis pas cela, je ne dis pas que tous les déshérités sont des gens bien qui méritent qu’on se batte en leur nom et qu’on les défende. Ce que je dis c’est tout simplement qu’on ne peut pas retirer à un déshérité son appartenance à la communauté humaine sous prétexte qui n’a pas de bien. Ce que je dis seulement c’est : ne pas avoir de bien (matériel) n’a rien à voir avec le fait d’être ou non quelqu’un de bien (moralement parlant). Celui qui n’a pas de bien (matériel) a besoin d’être intégré à une société et d’être respecté par les membres qui la composent avant-même que de participer activement à la croissance économique de cette société ! Où avez-vous vu que les animaux sociaux devaient justifier d’une quelconque manière leur appartenance à un groupe social ? Car ce que Maslow appelle amour et reconnaissance, ça n’est rien d’autre que la traduction en langage humain de ce que les animaux identifient à la chaleur du troupeau. Les animaux sociaux SONT sociaux, c’est-là chez eux, comme chez nous, un trait constitutif de leur caractère et nécessaire au bon fonctionnement de leur métabolisme (aussi bien physique que mental). Cela, dès leur naissance et jusqu’à leur mort. Et c’est dans le cadre de cette chaleur de la meute, qu’ils ne quitteront jamais, que s’élaborera leur vie d’adulte au cours de laquelle ils développeront éventuellement une certaine productivité au service de cette meute… cela, sans que leur sociabilité ne soit outre-mesure indexée sur leur productivité. Car l’homme, tout comme l’animal, a tout autant besoin d’être productif que d’avoir une vie sociale ! Pourquoi faudrait-il dès lors le mettre en demeure d’accomplir la satisfaction l’un de ses besoins en lui faisant miroiter la satisfaction de l’autre ? N’est-ce pas une mesure de rétorsion qui, en l’état, peut avoir sur les personnes délicates et sensibles un effet contre-productif ? Sommes-nous plus bêtes que les animaux, pour avoir besoin qu’on nous force méchamment, qu’on nous prive et qu’on nous appâte, pour nous rappeler ce dont nous avons besoin ?

Le chef d’entreprise répondit : « Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »

La mère de famille s’écria :

Mais si je parle, si je crois que je dois parler, ce n’est pas parce que je veux vous convaincre, vous en particulier, et ce n’est pas non plus parce que je veux de la reconnaissance. Qui sont donc les gens qui ne parlent que pour plaire à autrui et en fonction d’autrui ? Ce sont des gens qui n’ont pas d’opinion-propre ! Des girouettes ! Des opportunistes ! Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligée, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadée d’avoir raison. D’ailleurs, persuadée n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadée au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.

Le chef d’entreprise se mit à rire et lança à la femme plusieurs propos blessants. Elle était selon lui hystérique, trop bavarde, et parlait comme une folle. Il acheva par ce qu’il crut être un mot d’esprit : « Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien ! » La mère-au-foyer essaya d’expliquer à son interlocuteur que c’était faux, que personne ne parlait jamais pour avoir tort et que si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole… mais le chef d’entreprise n’était pas en mesure de comprendre intellectuellement cela. Il renvoya la dame à ses fourneaux et à sa vaisselle sans autre forme de procès.

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C’est l’histoire d’un scientifique qui fait une expérience en vue de prouver au monde quelque chose dont il a toujours été certain. L’expérience ne lui donne pas le résultat attendu. Il en déduit que « la vérité est ailleurs » (et il détruit tout en s’en allant). C’est l’histoire d’une mauvaise foi. Fin de l’histoire.

La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Se figurer Chateaubriand heureux

Amyot, Chateaubriand, d’Ormesson, tous ces gens des belles lettres, ils dessinent des imparfaits du subjonctif sur leurs pages blanches pour signifier les dollars, le soleil, le hamac, la récompense, le bonheur, mais on ne voit jamais la rambarde, la souche du bonheur, son ADN, tandis qu’on la voit et qu’on la touche, la rambarde, dans Raymond Carver et dans Kafka… [XP]

Proust avait sa madeleine, vous avez votre rambarde…

« Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. »

François René de Chateaubriand
Extrait des Mémoires d’outre-tombe

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Qu’est-ce qui l’intéressait, dans la vie, Chateaubriand ? Le bonheur ? Je ne pense pas.

« Rendre les gens heureux », c’est une préoccupation de modernes, vous savez, une préoccupation de liseurs de journaux, d’hommes politiques au sens bas du terme, une préoccupation Voltairienne, quoi…

Vouloir faire le bonheur des autres… ça n’intéresse que ceux qui préfèrent s’abstenir de réfléchir au leur-propre, qu’ils n’atteindront évidemment pas, – par définition, faudrait-il ajouter. La définition du bonheur : ce qui ne s’atteint pas.

Chateaubriand, je vous explique, c’est le maître du maître des romantiques… Ce qui l’intéresse en premier lieu dans la vie ? L’honneur, sans doute. La reconquête de l’honneur perdu, plus précisément.

Ce qui intéressait le père de Chateaubriand, c’était son pedigree : la liste de ses titres de noblesse. Les Chateaubriand étaient apparentés aux comtes de Bretagne… ils avaient les ascendances les plus illustres… et cependant étaient désormais désargentés, quasi miséreux dans leur grand château déjà en ruines. Un patrimoine de pierres, mais pas de revenus. Il n’avait plus que le souvenir de la grandeur comme grandeur, le pauvre papa… Ca le rendait presque méchant.

Chateaubriand est donc à l’origine un pauvre petit cadet de la noblesse, – ce qui veut dire, historiquement, qu’il était destiné à la carrière chevaleresque. Ainsi que le voulait la tradition, pas d’héritage personnel pour le petit dernier, c’est-à-dire ni titre ni terre, pas de carrière sacerdotale non plus n’était prévue pour lui (apanage du puîné), mais seulement la perspective « dans les nuées » d’une croisade sacrificielle et l’éventuelle conquête à la pointe de l’épée d’un nouveau patrimoine pour la famille.

Chateaubriand, qui est toujours resté très attaché à toutes ces vieilles histoires, arrive en âge d’être adoubé à l’époque où, en France, c’est la Révolution. Anachronisme absurde. A la limite de l’humoristique. [« Du grandiose au ridicule il n’y a qu’un pas », disait Napoléon.] Comment, dès lors, jamais satisfaire « papa » ? – De toute façon, « papa » est bientôt mort, et ses idéaux seront enterrés avec lui par la société française toute entière, au demeurant il n’a jamais témoigné aucun intérêt pour le petit François-René et ses douces rêveries – il se moque de ce cadet qui ne portera pas son titre comme s’il était l’enfant d’un autre – et quoi qu’il en soit, de son vivant, homme dur et impitoyable, il est toujours resté absolument insatisfait de tout et de tout le monde. De quel or sera donc fait le Graal du jeune idéaliste au cœur tendre ? Il le lui faudra inventer.

Voilà pour la « rambarde ».

Tout est expliqué par Chateaubriand dans ses propres mémoires, je n’invente rien.. C’est un homme qui n’avait pas peur du genre autobiographique, et pour cause : sa vie était au service de son art, et non l’inverse, – il n’avait rien à cacher. Évidemment, quand on ne les a pas lues, on dégoise mieux à son aise…

Chateaubriand ne trouvant plus de quête IRL susceptible d’assouvir son irrésistible désir de Graal et de conquête, il en invente une pour lui-même et pour les autres (en particulier pour ceux qui n’ont même pas de quartiers de noblesse pour se consoler), un nouvel espace où rejoindre la terre sainte : la littérature. On pourrait dire des Mémoires d’Outre-Tombe, qu’il s’agit de littérature-chevalerie. D’ailleurs il les commence en nous y confiant que lorsqu’il était petit, à son grand désespoir, il n’était absolument pas doué pour monter à cheval. Il a donc bien fallu, le pauvre, qu’il se trouve un autre « Dada ».

Don Quichotte est son ancêtre, le Jack Kerouac de /Sur la Route/, l’un de ses derniers rejetons. Si l’on y réfléchit longuement, on s’aperçoit que Beckett, avec son « En attendant Godot », exploite un peu la même veine…

Quand Hugo dit : « Je serai Chateaubriand ou rien », ce qu’il brigue, c’est lui aussi un quartier de noblesse, mais pas un quartier de la noblesse ordinaire, non, de celle – d’un nouveau genre – qu’a inventé Chateaubriand. Il brigue un quartier de lune et, évidemment, l’obtient. Car n’a-t-il pas été dit : « Demandez et il vous sera donné ».

Ce qui intéresse Hugo, à son tour ? Mêmes choses. Mêmes motifs. Le courage, l' »enthousiasme » (à savoir : la sensation d’être en la présence de Dieu), la noblesse d’âme, la force de vivre en portant, sans trop la trahir, une fleur bleue qui vous ronge la poitrine, la mélancolie d’être humain… regarder la mer dans les yeux et y voir un abîme. Le romantique, il n’existe pas au présent, sa définition du bonheur ne peut qu’être la nostalgie du bonheur.

Votre /rambarde/ elle est là, elle vient de là. Tout comme le spleen… et même le blues. Voyez, elle existait déjà bien avant Proust !

En réalité, Proust et Baudelaire sont les rejetons immédiats, contemporains d’Hugo, de cette figure tutélaire de la « divine aventure » littéraire à la Française qu’est Chateaubriand… – Quand je dis à la Française, c’est aussi, bien évidemment, par extension, à l’américaine – mais passons car il faudrait développer et ça serait trop long…

***

L’homme romantique, doué d’une sensibilité supérieure à la moyenne, constate en premier lieu – comme le fit sans doute Adam, le premier homme – son absence de place dédiée dans la Création… du moins, dans une acception de la Création qui serait simplement la coexistence des existences animale, végétale et minérale. Il n’est pas qu’une bête, et se refuse à n’être qu’une bête – et quand il veut ressembler à une plante ou à une pierre, il n’est guère davantage qu’une métaphore.

Cet homme, en cela, est donc semblable au cadet déshérité : sa place dans l’ordre naturel, il faut qu’il se la crée, il faut qu’il se la taille dans le vif d’un « corps englobant » aux buts supérieurs, dont la marche aveugle et pour le moins impitoyable, lui est de toute évidence contraire. Sa « fonction » – car il veut en avoir une ! – il faut qu’il se l’invente de toute pièce ! Mais curieusement, plutôt que de maudire son sort, et avec, la Création toute entière, l’homme en question ne les en aime que davantage ! Ce qui est inaccessible à sa raison [le fait que « ce qui est » soit, est, en soi, parfaitement déraisonnable, car nous ne pouvons que nous interroger sans fin sur le pourquoi du fait que ce qui est n’est pas autrement], cette nature à l’évidence impénétrable, qui pourtant le nie dans ce qu’il a de plus fragile et donc aussi plus cher, voilà qu’il n’y a plus rien de beau à ses yeux à part elle, et que tout dépérit, devient laid, si ses yeux ne parviennent plus à la voir belle ! Paradoxe tragique, désir fatal. Tout désir qui vaille devient inaccessible à l’homme romantique. Car il n’y a plus pour lui que l’Inaccessible-même, de par son caractère mystérieusement complémentaire de l’homme, donc Divin, qui lui paraisse désirable. – Logique implacable : on ne se désire pas soi-même, n’est-ce pas ?

L’homme romantique, Rome ne l’intéresse plus… il en a vu, de son vivant, la vanité et la chute. Les Lumières ont pâli, ont déclenché chez lui un rire cynique. En revanche il s’agenouille sur les vieilles pierres comme au pied du Divin. Mais uniquement sur les très vieilles pierres. Celles que le Temps a façonnées telles qu’elles doivent absolument être. Il n’y a plus pour lui de Rome qui vaille que la Rome au milieu des ruines… que la Rome-antique.

L’homme romantique, à cause de sa nostalgie-même, et de sa sensibilité, se sent donc, comme nous le disions, le grand déshérité de la nature… Mais cela-même ne lui confère-t-il pas justement une parenté évidente avec Dieu ? Oh, ce Dieu qui est comme lui : partout à force d’être nulle part ! Le romantique n’est pas un bigot : de même qu’il est incapable de dire ce qu’est le bonheur, il ne peut assurer vraiment savoir ce qu’est Dieu. Cependant il persiste à clamer, et d’autant plus fort : « Dieu nous manque ! ».

C’est un cri du cœur. Ce cœur qui par ailleurs n’est qu’une pompe à sang. Une simple viscère, n’est-ce pas ? Alors pourquoi Richard Coeur de Lion ? Pourquoi ce feu dans la poitrine ? Pourquoi l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? On ne sait pas. Mais le mot en lui-même est une fonction vitale. Pas plus qu’on ne sait ce que c’est que l’honneur. Mais on n’a pas besoin d’une définition de l’honneur, puisque celui qui a besoin qu’on lui explique ce que c’est que l’honneur, par définition n’en a pas.

Ils ont le cœur bien gros les romantiques. Hélas ce sont les bras qui ne suivent pas.

Il n’y aurait qu’un Dieu pour avoir les bras à la hauteur… Pour embrasser le monde du levant au couchant, et, rouge aussi, son cœur serait immense… Il se tiendrait debout sur la terre, et pour qu’il vive toujours, il suffirait de ne pas oublier : nous ferions une encoche sur la trame des jours, pour nous souvenir, et cette cicatrice sur la face de Chronos ressemblerait encore une fois à quelque chose comme une croix.

Il n’en fallut pas davantage pour que le Christ fut réinventé.

Elitisme vs. Tyranie du nombre – (variations)

 

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AUTISME

Il suffit de faire une recherche sur les symptômes autistiques, pour découvrir qu’à présent l’autisme n’est plus seulement l’apanage d’une poignée de demi-légumes et de grands malades. Grâce au syndrome dit d’Asperger, on en trouve maintenant qui sont rock-star ou surfers sponsorisés par Quicksilver. De toute évidence l’autisme s’est démocratisé. Plus encore, je crois qu’on peut dire qu’il est devenu /tendance/… Les mères hipster se pressent chez le psychiatre dans l’espoir qu’il diagnostique leur enfant ! Muni d’un diagnostic d’Asperger, un gosse normal un peu en retard devient comme par magie une sorte de diamant brut que l’on se doit absolument d’apprendre à tailler. C’est le moyen pour les ambitieuses d’éviter jusqu’à la pensée d’avoir engendré un être ordinaire. Avoir un enfant différent est aussi une astuce comme une autre, à l’heure où les femmes sont sommées de devenir, comme les hommes, des Stakhanov de synthèse – pour celles qui n’ont pas encore la vocation de mères indignes – de revaloriser socialement leur désir de passer un peu plus de temps que la moyenne à pouponner. Idem pour les jeunes gens sans avenir qui auraient pu en avoir un. Aujourd’hui on n’est plus un geek-à-sa-maman qui sent le renfermé et la sueur – ça ne se fait plus, ça madame – on est un surdoué en bourgeon, qui vit dans son « palace mental » et qui n’arrive malencontreusement pas à éclore. Il faut positiver. On n’est plus un petit-bourgeois psychorigide, aux yeux rivés sur un labeur répétitif quelconque, rempli de petites idées étriquées et de préjugés matérialistes, on est quelqu’un qu’un mal secret et mystérieux empêche de s’épanouir comme il devrait, en un mot un génie qui s’ignore. En toute simplicité.

Des U.S.A nous vient la vogue des maladies mentales pour-tous. Des psychiatres américains augmentent actuellement chaque année une sorte de néo-dictionnaire pseudomédical  – le DSM IV, ouvrage en ligne – qui s’acharne à ranger l’intégralité des caractères humains possibles-et-imaginables dans de petites cases pathologiques. Ce que nous appelions auparavant, tout simplement, « la personnalité », est devenu dans l’esprit de ces gens : « les troubles de la personnalité ». On suppose alors qu’un individu sain serait totalement dépourvu de personnalité… Une enveloppe vide, souriante, sans peurs et sans reproches… Un psychotique, peut-être ? On n’arrive même plus à se représenter intellectuellement ce que pourrait être un homme sain, désormais. Mais le fond de l’affaire, le voilà : c’est qu’aujourd’hui plus personne n’a le droit de prétendre être un homme sain ; ce serait discriminant à l’égard de ceux qui ne le sont pas, comprenez-vous.

Le docteur Knock n’aurait pu imaginer qu’un jour les médecins auraient à leur disposition un outil pareil, même dans ses rêves les plus fous. Quand le personnage de fiction créé par Jules Romain disait : « Un homme sain est un malade qui s’ignore« , il s’amusait encore à faire preuve de la plus monstrueuse mauvaise foi. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple, du gourou Raël, il avait évidemment conscience d’instrumentaliser les peurs des gens pour garnir son compte en banque. A l’époque, on appelait cela un charlatan. Aujourd’hui, vous avez outre-atlantique des gens qui ont développé les moyens supposément scientifiques de faire gober des cachetons et de vendre des séances de soins à tout le monde, absolument tout le monde qui habite sur la terre, et personne n’ose pointer du doigt qu’il y a là trop d’intérêts financiers (et lobbystiques) en jeu pour que l’affaire soit 100% honnête.

Oh, je comprends bien les bonnes intentions qui motivent les « scientifiques » à l’origine de ces nouvelles trouvailles : leur but final est que tout le monde, et plus seulement les personnes malades, ait potentiellement accès à la compassion. Parce que la compassion soulage les peines, apaise les colères, diminue les angoisses, favorise la paix sociale, enfin.

Que plus personne ne se retrouve seul face à lui-même et à ses singularités… Que plus une seule personne différente au monde ne pâtisse de sa différence, ne se croie unique dans sa différence, mais que chacun comprenne que tout le monde est différent… que la différence est la seule norme possible. Et que toutes les personnes différentes se sachent entourée, sachent qu’elle ont quelque part des semblables, des frères, organisés en associations, qui ne demandent qu’à les accueillir en leur sein. Car ensemble les différents ne sont plus pauvres, non ; ils sont riches de leurs différences. C’est cela.

Qu’il n’y ait surtout plus un seul étrange étranger sur cette terre, mais que chacun puisse trouver et réintégrer la communauté de souffrants à laquelle, de toute éternité, il appartient. Que plus personne n’ait honte d’être anormal, que chacun comprenne que l’anormalité seule est la règle. Que toute personne en mal d’intégration sociale puisse en appeler à la vindicte des responsables qui défendent la catégorie de marginaux injustement discriminés à laquelle il appartient forcément – et si cette catégorie n’existe pas encore, qu’il lui soit donné les moyens de la créer. Que toute personne se croyant plus normale que les autres ait affaire aux lobbyistes des minorités opprimées qu’elle opprime forcément lorsqu’elle se croit au-dessus des lois qui veulent que personne ne soit au-dessus de personne… etc.

Que la prétention inouïe de l’homme qui se prétend sain et normal et qui pointe du doigt ceux qui ne le sont pas, enfin, soit écrasée comme l’ennemi n°1 de la paix sociale.

La société-de-compassion désire cela, aussi : que personne au monde ne puisse plus prétendre n’avoir pas besoin d’aide… de son aide.

Aussi angoissante soit-elle, une telle conception de ce qu’est à amenée, à terme, à devenir la société occidentale, n’est qu’une conséquence logique de la systématisation à l’échelle planétaire de la vision communautariste à l’américaine… C’est une vision idéale, pavée de bons sentiments, de nature idéologique, qui repose comme toutes les idéologies sur une utopie qui veut notre bien.

La solution finale de ces idéologues : tous les mécontents auront accès à la compassion organisée – et médicalisée – de la Matrice sociale. Il n’y aura plus de mécontents.

Vous avez un problème ? La société ne peut en être tenue pour responsable. Au contraire la société, qui est ontologiquement bienveillante, va vous aider à trouver la raison du problème en vous-même. A l’intérieur, très profondément à l’intérieur de vous-même…

Autarchy

Dans le meilleur des mondes possibles, l’Anarchie n’est plus une théorie politique, c’est une maladie.

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Et s’il y avait un homme, un marginal – un anormal, oui si vous voulez ! – qui ne désirait pas se soigner ?

Dans ce monde-là qui est le meilleur des mondes possibles, que penser du pauvre type lambda – cet être infime & infirme, imparfait, infiniment imparfait – qui n’a pas honte de lui-même ? … qui n’ira donc jamais consulter un médecin pour devenir un idéal d‘homme moderne adapté ? … qui ne fantasme pas sur le powerman successful & bien dans sa peau ? … qui combattra plutôt les médecins qui voudront le guérir de son imperfection ?

Que penser de celui qui chérit et révère l’imperfection dans l’homme ? … qui pense qu’il faut la respecter et non pas chercher à la réduire, même par des moyens détournés ? … la révérer comme un mystère sacré, qui nous dépasse et dont la raison d’être doit fondamentalement nous demeurer impénétrable ?

Que penser de celui qui aime sincèrement être différent – qui aime la différence pour la différence (en référence à l’art pour l’art) et non être différent pour être comme tout le monde – … de celui pour qui il s’agit d’un signe de distinction, d’une fleur à sa boutonnière, et non de quelque chose qui doit inspirer la pitié, être pris en charge par des soignants ou représenter un potentiel fond de commerce ? … de celui qui préférera toujours rester foncièrement incompris de Dieu et des hommes, étranger au monde, plutôt que de finir explosé en tête de gondole dans le grand supermarché aux idées ?

Que faire de celui n’est, réellement, tellement pas comme tout le monde, qu’il n’éprouvera jamais le besoin de faire valoir aux yeux du monde le caractère d’exception qu’il porte en lui, malgré lui ? … qu’il n’aura pas le réflexe de se réclamer à corps et à cri de ce qu’il est, parce qu’il n’aura jamais éprouvé le besoin de parvenir: parce qu’il sera déjà, parce qu’il se contentera d’être ? … de celui qui ne songera pas à faire de ses blessures un argument d’auto-promotion, parce qu’un trésor intérieur n’est pas un tapin ? … ni une excuse pour ses insuffisances, parce qu’il se moquera bien d’avoir des insuffisances ? … ni à s’en justifier devant un médecin, parce que lorsqu’on n’est coupable de rien, on n’a pas à se présenter devant un tribunal ? … ni à s’en venger sur autrui, parce que de tant de bassesse sa petite fleur mourrait empoisonnée ?

Dans quel dossier classer celui qui apprécie tant de se sentir exceptionnel qu’il ne voudra jamais rencontrer ses supposés semblables, ni même admettre en avoir ?

Que faire de celui qui jugera sévèrement ses concitoyens de vouloir à tout prix guérir de leur inadaptation sociale, au lieu de se retourner intellectuellement contre une société qui, objectivement, les traite comme des idiots et des fous lorsqu’ils sont simplement pauvres, faibles et isolés ?

Dans quelle petite case communautaire, enfin, ranger celui qui préfèrera toujours fréquenter des gens qui lui posent des problèmes parce qu’ils ne lui ressemblent pas, que de former une communauté combattante avec ses supposés « semblables », c’est-à-dire des gens qui s’acharneront à toujours vouloir être d’accord avec lui et ne l’encourageront jamais qu’à suivre bêtement sa pente naturelle ? Comment traiter celui qui ne peut physiquement pas devenir communautariste, tout simplement parce qu’il ne supporte pas la compagnie des personnes qui lui ressemblent, et qu’il préfère s’amuser à voyager aux confins de lui-même aux côtés de personnes qui le fascinent parce qu’elles constituent pour lui la véritable altérité ?

Par quel bout prendre celui qui pense qu’il est stupide et aliénant, lorsqu’on a réellement un grave problème de santé qui fait souffrir, de vouloir s’entourer d’autres personnes qui partagent le même problème non pas pour s’en débarrasser, mais plutôt pour le défendre bec et ongle – défendre le droit de ce problème à exister – à exister et perdurer et lutter contre le bien-être et la normalité ?

Et que dire alors de celui qui est convaincu que lorsque des personnes marginale gagnent à former des communautés d’autodéfense intellectuelle, cela veut dire précisément que ce ne sont pas des malades mentaux ? – En effet, un vrai malade mental est quelqu’un qui a perdu la raison : or il n’y a théoriquement aucune raison d’offrir à quelqu’un qui a perdu la raison, une tribune pour s’exprimer.

Quelle liberté d’expression, dans la Nouvelle Société Compassionnelle(TM), pour celui qui pense que les inventions du type « Syndrome Asperger » sont des armes mises par les médecins à la disposition du pouvoir, pour médicaliser un maximum de gens dont le seul défaut à l’origine était d’être prédisposés aux questionnements philosophique et métaphysiques ? Acceptera-t-on encore, dans quelques années, qu’un homme vienne dire aux militants de l’autisme-étendu, qu’il est profondément offensant de ranger des gens intelligents, plus intelligents que la moyenne – des nerds, des geeks – que leur intelligence devrait normalement conduire à contester un ordre établi (a.k.a le règne sans partage des médiocres, l’égalitarisme forcené, la tyrannie du nombre), qui les ridiculise et les brime – des gens qu’au siècle dernier on aurait simplement qualifiés de poètes, de rêveurs, de penseurs, qui au M-A ou dans l’antiquité auraient embrassé la carrière monastique, seraient devenus philosophes ou ermites -, dans la case infamante des gens à qui il manque une case ?

Celui-là, dans l’Utopia qui vient, il y a des chance qu’il soit crucifié dans les règles de l’art. En vérité je vous le dis.

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GENDER THEORIES

Un enfant, c’est fragile. C’est un être en devenir, donc par définition pas encore totalement déterminé. Les enfants sont des individus hautement suggestionnables, relativement faciles à enrégimenter, tout simplement parce qu’ils sont à l’âge de la vie où l’on obéit encore à des maîtres…

Les enfants, mêmes s’ils donnent parfois l’impression (fausse) d’avoir la tête dure ou d’être rétifs à la discipline, en réalité sont avant tout en quête de maîtres. Ce n’est que plus tardivement (à partir de l’adolescence) que les individus en viennent se construire en contradiction avec les représentants de l’autorité. Les enfants recherchent avant tout à s’attirer la bienveillance, la protection, du représentant de l’ordre et du détenteur du pouvoir, pour la même raison qui conduit l’embryon à s’accrocher de toutes ses forces à la matrice. Ils ont besoin de recevoir les mythes fondateurs de la société dans laquelle ils vivent, pour en intégrer les codes. Ils ne sont pas encore à l’âge où l’on conteste les codes de la société, ils en sont à celui où on les acquière. Il n’y a pas à se demander si cela est bien ou mal, leur besoin d’adaptation n’est pas une question éthique, c’est une question vitale. Et même si cela doit passer par la croyance en des mensonges, ils ont besoin de partager des croyances communément partagées ; c’est pourquoi d’ailleurs on leur fait croire au Père Noël. Le temps de l’enfance est celui des vérités révélées, des convictions solides, des certitudes qui réconfortent.

N’y a-t-il pas à craindre que des idéologues, en s’emparant de l’éducation, abusent d’un tel état de fait ? – Quand on ne peut pas convaincre un peuple d’adultes, on peut encore le faire avec un peuple d’enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont les électeurs de demain.

Cela étant, le problème majeur que posent des programmes scolaires destinés à des enfants entre 6 et 11 ans lorsqu’ils intègrent une part d’initiation à la sexualité, c’est qu’ils risquent tout simplement de perturber le développement sexuel de l’enfant. Car les enfants en âge d’aller à l’école élémentaire ne sont pas en âge d’entrer en contact avec leur désir sexuel. Ils ont mieux à faire à ce stade de leur développement, et une sexualisation trop précoce serait plutôt de nature à perturber le bon déroulement de leur scolarité. Que les enseignements qu’on leur dispense soient mensongers ou non, cela est assez secondaire, au final. Ce n’est pas le plus grave dans cette affaire. Le noyau du scandale consiste à prendre sciemment le risque d’induire des déviances et des perversions chez les petits en leur demandant d’éprouver du plaisir sexuel.

Car on ne peut connaître l’orientation sexuelle d’une personne que si l’on sait d’ors et déjà de quelle manière elle accède au désir, n’est-ce pas ? Or, avant la puberté, ces questionnements n’ont tout simplement pas lieu d’être. Encore moins sous l’impulsion d’un enseignant ! – Un être normalement constitué ne devrait être confronté pour la première fois à la question de ses préférences sexuelles qu’à l’occasion de ses premiers émois : lorsqu’il tombe pour la première fois amoureux ! Un agent mandaté par l’état pour fournir à celui-ci des données statistiques, non seulement ne devrait pas aussi facilement être habilité à enquêter sur l’intimité la plus secrète de ses jeunes citoyens – il y a là une inquisition malsaine, inappropriée, qui relève d’ors et déjà de l’abus de faiblesse lorsqu’il s’agit de l’intimité de mineurs, mise à nu dans une salle de classe, dans le cadre de la scolarisation obligatoire -, mais devrait s’abstenir purement et simplement d’employer de telles méthodes si l’emploi de ces méthodes, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comporte un risque majeur d’influencer les résultats.

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ALTRUISME

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. »

Qu’entend-on par là : un esprit ouvert ? Être ouvert à la discussion, n’est-ce pas suffisant ?

J’en connais qui sont fêlés du cigare… parfaitement ignorants des conventions sociales, absolument dépourvus de préjugés et de limites : ce sont de la chair à gourous, vous pouvez leur faire gober n’importe quoi ! Il est bien beau d’être ouvert d’esprit, encore faut-il en avoir un ! Un esprit dénué d’a-priori et de croyances est un esprit qui n’a jamais été formé pour penser. A quoi sert-il de convaincre un esprit qui ne pense pas ? A quoi sert-il de discuter avec quelqu’un qui n’a pas les moyens intellectuels de s’opposer ?

Doit-on accorder davantage à un interlocuteur que le droit d’être compris ? Et si ce que l’on comprend d’autrui déplaît, jusqu’à quel point la civilité commande-t-elle qu’on suspende son jugement ?

J’admets avoir un peu tendance à accaparer la parole lorsqu’on me la donne – c’est mon grand défaut, sans doute – cependant je crois aussi, malgré tout, être quelqu’un qui écoute. Je n’aime pas les gens a-priori, mais j’aime quand même les étudier et les comprendre. La psychologie est un art qui demande certaines prédispositions empathiques… Comment savoir écouter les gens pourrait-il changer d’un iota à mon sentiment instinctif de défiance à leur sujet ? – Bien au contraire, à mesure que je mûris et que je comprends mieux le monde, je m’en défie davantage ! Je ne crains pas de le dire : il faut se méfier des gens, et en particulier des gens en général [le particulier étant toujours infiniment moins nuisible que le général].

A présent, un peu d’honnêteté, s’il vous plait… se méfier des gens, qui ne le fait pas ? Celui qui ne le fait pas – c’est un être rare – est forcément de mon avis. Parce que chaque jour que Dieu fait, on lui donne lieu de s’en mordre les doigts ! Qu’il est dangereux d’accorder à n’importe qui la confiance aveugle qu’on n’accorde jamais, même aux amis les plus intimes, sans prendre le risque qu’ils nous exposent à la moquerie, au ridicule, à la trahison… Qu’il est périlleux d’aborder son prochain comme un proche !

On me dit que mon pessimisme m’expose à rompre toute possibilité de relation avec autrui… Toute ? Non.  – Quiconque veut se mettre à mes côtés contre les « gens en général », contre le vulgaire et le divers, le peut. La terre entière pourrait être mon amie si elle partait comme moi du principe que les gens sont des nuisibles – c’est-à-dire que nous sommes tous potentiellement des nuisibles lorsque nous nous comportons comme des moutons. Les deux paradigmes suivants, protéger le salut de son âme au moyen d’une gangue de scepticisme de bon aloi et être capable d’éprouver de l’amitié, n’ont rien à voir entre eux. Les esprits pratiques, se faisant de la nécessité de frayer avec tout le monde une idée toute utilitaire, ceux qui n’attendent rien de surhumain de la nature humaine – c’est-à-dire les mentalités machiavéliques – sont tellement plus sociables que les autres… Ô combien !

En revanche, si vous devez vous rendre sur la place du marché, la généreuse empathie, la grande miséricorde, ne sont pas forcément des atouts. Sur le champ de foire, surtout renoncez à faire valoir votre belle âme : on ne vous en donnera pas un bon prix ! Car le commerce des âmes n’est pas celui des biens.

Ayez seulement, par-devant, l’air de vous désintéresser du sort d’autrui – vous perdez l’estime des gens superficiels, qui se paient de la publicité de la bonté. Par derrière, cachez une main tendue, toujours au service de celui qui la mérite, alors soyez certain que vous vous ferez un certain nombre d’ennemis mortels. Car chez ceux qui se vantent toute la sainte journée de vouloir le bien de leur prochain, la plupart n’est là que pour le tondre. Celui qui n’est pas dans ce cas, par sa seule existence, a le pouvoir de démasquer les autres. Ces autres le sentent.

L’homme en qui il reste une flamme, un cœur en éveil, au milieu du grand capharnaüm social aliénant, pour défendre l’homme de cœur, en lui-même comme en autrui, n’est pas celui qui s’annonce et démontre sa force cachée en de vains bavardages… L’homme de grande valeur connaît rarement sa valeur, c’est le feu de l’action qui le révèle, c’est au pied du mur qu’il se relève des affronts divers qui sont son lot quotidien et ce sont ses actions dans l’histoire qui prouvent qu’il existe.

Ce en quoi je crois, en matière de politique, c’est qu’il faudrait toujours se tenir prêt à éventuellement s’interposer entre la foule et un bouc-émissaire de service, quel qu’il soit par ailleurs, et d’où qu’il vienne… Or ces saintes dispositions d’esprit ne servent strictement à rien au jour le jour, dans le monde de fourmis dans lequel nous vivons, lorsqu’il s’agit de ménager la chèvre et le chou pour s’allouer une place au soleil.

Ce sont des pesanteurs invalidantes, pour celui qui n’a pas encore sa pitance assurée, que la méfiance à l’égard des comportements moutonniers, le dédain des idées communément admises et l’amour de l’exception… Pourtant, il n’y a rien en quoi je puisse croire, si de telles valeurs ne sont plus défendues par personne.

La seule bonté qui m’importe, c’est la bonté qu’on réserve exclusivement à l’humanité qui se trouve à l’intérieur de l’homme. Et s’il doit y avoir une haine – et il doit y avoir une haine – c’est la haine de la Bête. La Bête qui est prête à surgir, toujours, et en chacun de nous. Ma conscience de ces choses est viscérale. Je ne prône pas la tolérance – puisque je ne vois pas au nom de quel idéal supérieur on pourrait me forcer à tolérer en mon prochain tout ce qui est vil et ignoble. Et si je sais que mon point de vue est le bon, c’est parce qu’il ne peut l’être que par-delà toute les idéologies.

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TRAVAIL

« Nous mourrons intellectuellement de notre prospérité, nous nous tuons le cœur et l’âme pour avoir l’estomac plein. Or c’est la sensibilité, le moteur de l’intelligence. La raison est juste sa machinerie. Tant que nous éteindrons notre sensibilité pour nous « intégrer » à un monde du travail (=un monde social) toujours plus vide de sens, moutonnier et aliénant, et cela à seule fin de nous procurer une vie petite-bourgeoise uniquement centrée sur la consommation mesquine, nous continuerons à repousser les limites de notre stupidité. »

« Il est bien-évident que l’idée d’un gouvernement mondial apparaît tout de suite lorsqu’on se plaint du fait que l’économie mondialisée ne rencontre aucune instance de régulation supérieure à celle des nations. En cela il était totalement prévisible qu’elle s’impose aussi dans la vision/le système mental des altermondialistes d’extrême-gauche. – Sous-entendu : et pas seulement dans le cerveau (tout aussi systématiste) des libéraux de droite bon teint. »

« Ils se sont endurcis pour maintenir un niveau de vie bourgeois à leur famille, ils pourraient vendre en secret des femmes, des armes ou de la drogue, s’il le fallait, pour conserver leur appartenance à la caste des occidentaux qui partent en vacance aux Seychelles et possèdent un joli loft en centre-ville ou un pavillon de banlieue cossue avec jardin. Mais ils ne se sont pas endurcis parce qu’ils risquaient leur peau. Ils ressemblent en cela au père de la famille de Ligonnès, qui a tué sa famille lorsqu’il a perdu son emploi. Il aurait pu les emmener vivre à la cambrousse, où la vie est moins chère, envisager de donner une orange à ses gosses pour la Noël (comme on faisait autrefois quand on ne pouvait faire autrement), de perdre une partie de leurs fréquentations – faux amis de golf, de bridge et de messe. Mais il ne l’a pas fait. »

« Il est débilitant de mettre son honneur dans sa poche pour accéder – en rampant – à l’un de ces emplois de garçon-de-bureau, dépourvus d’utilité intrinsèque et de sens, dont le nouveau secteur tertiaire a le secret, et cela à seule fin de conserver un niveau de vie « middle class » – c’est-à-dire petit-bourgeois – dont le seul horizon, le seul idéal, est la consommation de denrées industrielles à la mode et la préservation des apparences de l’intégration à un certain modèle social « vu à la TV ». Je constate amèrement qu’on ne sera débarrassé de ce cauchemar-là que le jour où il sera devenu impossible à la majorité des occidentaux issus de la classe moyenne de préserver ces dites apparences… »

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REPUBLICANISME

« Personne n’a défendu la République au point de croire que ceux qui nous gouvernent sont systématiquement honnêtes et que les élus, leur clientèle et leurs valets des médias ne bénéficient pas d’un traitement de faveur. Simplement, pourquoi les abus de l’oligarchie qui règne en France (et ailleurs) devrait-elle nous faire haïr les principes républicains ? »

« A vouloir conserver aux dépens d’autrui les petits privilèges qu’ils ont grappillé grâce à la démocratie, les roturiers d’hier qui sont l’oligarchie actuelle, chient allègrement sur la démocratie. La démocratie pour eux est un moyen de parvenir, non une fin en soi. Ce sont les parasites de la démocratie. Je n’ai jamais dit autre chose.

La démocratie est un régime qui est fait pour un peuple qui apparemment n’existe pas : un peuple qui serait composé d’individus qui feraient passer l’intérêt général devant leur intérêt propre. Si ce peuple existait, ce serait un bon régime, mais comme il n’existe pas, le régime démocratique est devenu la tyrannie du nombre. »

« Socrate le formulait ainsi : « Je suis un idéal, je suis un symbole. Je suis le citoyen idéal, et cependant non représentatif, sur lequel reposent les fondements d’Athènes, qui n’est pourtant pas une cité idéale, mais une vraie cité. Je veux donc être nourri à l’intérieur du Temple de Zeus, sur l’Acropole, à l’égal des Dieux, avec les statues. » C’était éminemment drôle. On ne sait toujours pas exactement s’il plaisantait. A quel degré il fallait prendre ses propos. On l’a tué pour ces mots.

Le christianisme doit beaucoup à Platon – lequel doit tout à Socrate. »

Montage

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

Les lieux de pouvoir rendus accessibles à tous, cela ne peut vouloir dire qu’on les a rendus accessibles à « n’importe qui ». Celui qui dirige une nation ne peut être n’importe qui : c’est un élu. Le « n’importe qui » accédant au pouvoir par la grâce du Saint esprit, sans qu’on puisse questionner les raisons pour lesquelles il s’y trouve, encore une fois, du point de vue du républicain, c’est justement le Prince de droit divin. Il faut donc que contrairement au Prince, l’élu d’une démocratie le soit pour des raisons rationnelles et objectives : il faut que contrairement au roi, l’élu d’une démocratie ait MERITE sa place. La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie.

C’est à cause de ça que j’ai toujours réclamé pour les autres comme pour moi-même le droit de dire : « Je suis meilleur que les autres ». Non, personne ne devrait jamais avoir honte de vouloir être meilleur que les autres. Et même s’il ne l’est pas, celui qui se vante d’une telle chose défend au moins le fait – en lui-même et pour lui-même – de vouloir être meilleur. Ce qui ne peut être mauvais en soi.

Voilà l’explication de l’image traditionnelle du « coq gaulois ». Sa fierté de vouloir être « le meilleur possible » n’est pas une question de vanité, mais avant tout de principe.

La médiocrité n’est paradoxalement pas compatible avec le système démocratique tel que les républicains originels, comme Victor Hugo, l’ont conçu. Hélas, tous les républicains d’aujourd’hui, et je dis bien tous, sont effroyablement médiocre.

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Fame je vous aim

C’est marrant, ces tordus qui disent me trouver du talent… toujours des tordus. Par trois fois j’ai rencontré un type qui voulait me rendre célèbre…. par trois fois il est venu à l’idée du gars qu’il fallait absolument me montrer à poil à tout le monde pour arriver à cette fin. Curieuse association d’idée. Les bas esprits se rencontrent ?

Le dernier a tout tenté pour me séduire, des centaines de poème, une œuvre entière centrée sur ma personne, des promesses de bonheur de toutes sortes… Un autre m’avait proposé d’office une place de rédacteur dans son journal, et de me faire éditer par sa nouvelle boite d’édition. Mais pas une seule fois il n’est venu à l’idée de ces types-là de défendre mon talent en public. Pas une seule fois on n’aura, en public, pris fait et cause pour moi, au risque de se griller socialement, – en intervenant par exemple dans une conversation où l’on me traitait de folle, où l’on disait que ce que j’écris est dénué de signification.

Soit-disant que lorsqu’on se serait grillé avec moi, alors on ne pourrait plus me servir de rien. Soit disant qu’il aurait fallu un mec fort à mes côtés, qui maîtrise le jeu social, un mec populaire, qui n’ait pas les mêmes défauts que moi, afin qu’il puisse servir « ma » cause. « Ma cause », un bien grand mot. Comment ne leur est-il jamais venu à l’esprit, à ces répugnants séducteurs, que j’aurais préféré mille fois rencontrer sur terre un garçon capable de se mettre avec moi contre le reste du monde, que de devenir célèbre par la voie des égouts ?

Quelques petits extraits d’ambiance – Journal des Goncourt, vol.1

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous mon plaisir. Bonne lecture. :)

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Un grand malheur de notre vie laborieuse, c’est que le travail ne nous absorbe pas; qu’il produit bien chez nous une espèce d’hébètement, mais qu’il ne nous enferme pas en lui, dans une sorte de renfoncement que ne percent ni les ambitions de la vanité ni toutes les blessures de la vie.

Quelles oppositions d’existence dans ce Paris ! Quels extrêmes !  Des existences de vif-argent et des existences d’escargots ! Il y a des originaux qui y vivent plus claquemurés, plus momifiés qu’à Nuremberg.

Plus j’étudie le XVIIIe siècle, plus je vois que son principe et son but étaient l’amusement, le plaisir – comme le principe et le but de notre siècle est l’enrichissement, l’argent.

Le soir, première représentation à l’Ambigu d’une pièce où il y a une noyée, que l’on voit, dans l’eau, descendre, remonter, se débattre : c’est le truc de l’asphyxie ! L’avenir est aux machinistes.

Je lis aujourd’hui, en passant faubourg Montmartre, sur une devanture d’un cordonnier : A l’extinction du paupérisme. Cela m’a paru assez sublime, comme enseigne. Mettre sur une boutique quelque chose comme le titre d’un article de Baudrillard, comme une question de l’Académie des sciences morales et politiques, c’était réservé au XIXe siècle.

CONSEILS AU JEUNE LITTERATEUR
_17 mai_.--On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de
l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres.
Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers,
calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement
_bonnet de coton_, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du
dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le
tressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'oeuvres et auront
épuisé leur vie à vivre.

Entre l’Apollon du Belvédère et un cul de jatte, il n’y a pas la moitié de la distance qu’il y a entre les intelligences, d’un bout de l’échelle à l’autre.

Les églises jésuites du XVIIIe siècle ont tout l’air de maisons à éléphants.

Moi, envieux ? Je ne suis pas si modeste que cela.

Je fais le bien, parce qu’il est un grand seigneur qui me paye pour cela, – et ce grand seigneur, c’est le plaisir de bien faire.

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.

J’ai eu, dans ma famille, un type de la fin d’un monde, – un marquis, le fils d’un ancien ministre de la monarchie. C’était, quand je l’ai connu un beau vieillard à cheveux d’argent, rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme, la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d’un Bourbon, la grâce d’un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes. Cet aimable et charmant débris de cour n’avait qu’un défaut : il ne pensait pas. De sa vie je ne l’ai jamais entendu parler d’une chose qui ne fût pas aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. […] Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux nègre qu’il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant l’émigration : ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa jeunesse à côté de lui. Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc. Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le maigre l’exaspérait : alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d’un grand principe tombé en enfance. C’était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de cœur et de race.

Le Jéhova de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l’Evangile, un Esope onctueux, un politique, un agent d’affaires à consultations gratuites et bienveillantes.

Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus aux plaisanteries scatologiques.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur orientale, une paresse et une cadence des gestes et des mouvements, qu’elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la femme ; des regards lents et profonds, ombrés de l’ombre de longues paupières ; un charme qui n’est pas français, mais mêlé à toutes sortes de choses françaises, de gamineries un peu garçonnières, de paroles masculines de petites mines, de moues de haussements d’épaules, de mépris, d’ironies montrées avec les gestes parlants de l’enfance, qui les sortent et en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde. De jolis petits êtres très personnels, dont se dégagent les antipathies et les sympathies, comme à la première heure ; jeunes filles qui doivent être mal jugées, qui apportent dans le monde la liberté et la crânerie d’allure d’une femme qui, dans un bal masqué, a le visage caché par un loup ; jeunes filles au fond desquelles on perçoit une certaine candeur, une certaine naïveté, une expansion aimante et généreuse qu’on ne trouve pas chez les autres.

JOURNALISME

_Lundi 18 mai_.--La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de
tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme,
d'un monde d'impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les
uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée... A propos d'un duel né là,
le commissaire de police du quartier disait à Busquet; «Comment, ce
monsieur se bat avec cet homme! Mais quand on est insulté là, il faut
prendre un couteau et tuer l'insulteur, la police ne s'en mêlera pas!»

Pour arriver il faut enterrer deux générations, celles de ses professeurs et celle de ses amis de collège : la génération qui vous a précédé et la vôtre.

Qu’est-ce que le droit ? Le contraire du fait.

La propriété littéraire, la moins légale des propriétés, parce qu’elle est la plus légitime.

Rose nous parle d’une femme saine sur tout le reste, folle sur un point : elle se croit immortelle. Quand elle apprend une mort : « En v’la un qui est bien heureux de pouvoir mourir! »
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Rose a rencontré aujourd’hui la charbonnière achetant une demi-livre de beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l’achetait pour sa petite fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le paradis».

POMPES FUNEBRES
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»

Sous Louis-Philippe, Forgues, s’épanchant, lui confia que le parti d’Arago était décidé à le guillotiner s’il arrivait ; ça leur coûtait parce que c’était un bon garçon, mais le motif était qu’il était un corrupteur du peuple.

En regardant autour de moi les choses de mon salon, je pense à ceci : les goûts ne naissent pas, ils s’apprennent. Tout goût demande une éducation et un exercice, c’est une bonne habitude ; et quand je vois mon portier admirer, en fait d’ameublement, l’or le plus cru, la forme la plus grosse, la couleur la plus bruyante, vous voulez que je croie que le beau est un fait absolu et que les choses exquises de l’intelligence sont à la portée de tous ?

La charbonnière de notre rue est fort scandalisée. Elle a envoyé, ces jours-ci, pour la première fois à confesse sa petite fille de huit ans. Le prêtre lui a recommandé deux choses : de ne pas chanter le MIRLITON, la chanson des rues du moment, et de ne pas regarder les statues de femmes nues qu’elle pourrait avoir sous les yeux chez ses parents. La singulière façon de faire entrer l’âme d’une petite fille dans la notion de Dieu ! Et la belle illusion de ce confesseur, qui prend la tanière d’un attelage de porteurs d’eau pour une succursale du Musée secret de Naples [–> Musée qui renfermait alors les collections érotiques provenant des fouilles d’Herculanum, NDLA].

Ce temps-ci n’est pas encore l’invasion des barbares, c’est l’invasion des saltimbanques.

LE CORPS MELANCOLIQUE

--Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées,
des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une
transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et
raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles,
en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez une sculpture
antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à
ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin.
Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de
profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche
appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée.
C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille,
mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée,
le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la
grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se
développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

L’homme peut échapper à la langue qu’il parle. La dépravation, le cynisme des expressions déprave toujours la femme.

Le grand signe de la fille tombée à la prostitution, c’est l’impersonnalité. Elles ne sont plus une personnalité, mais une unité d’un troupeau. Le moi disparaît d’elles, c’est-à-dire la conscience et la propriété de soi, à ce point que dans les bordels, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l’assiette de l’une et de l’autre : elles n’ont plus qu’une âme à la gamelle.

Les plus fins trousseaux de femmes, les chemises de noces des filles apportant 600 000 francs de dot, sont travaillés à Clairvaux. Voilà le dessus et le dessous de toutes les belles choses du monde ! Il y a des jours où les dentelles me semblent faites avec des larmes de femmes.

FREAKS

--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.

Lagier rentre, en costume splendide de Marguerite de Bourgogne, traînant sa graisse et sa majesté, portant sa gorge et sa jupe. Elle se met à se déshabiller. « Faut-il serrer cela? » dit sa bonne, une petite Anglaise qu’elle appelle Jetty, qui trotte comme une souris et qui marche sur moi, assis à terre, tant le canapé, les chaises sont encombrés de débris de costumes, de morceaux de royauté et de l’envergure de la Lagier, qui répand ses tripes et son cul. « Je m’en fous », dit Lagier.
La voilà en chemise, puis en simple corset. Elle passe ses aisselles – un bonnet à poil – à la société, puis s’assied sur moi, me passe des langues : « Je te trouve froid… » Allume une cigarette, s’assied en officier sur une chaise, montre son genou, enflé par un rhumatisme et s’écrie : « Ah ! je ne sais pas ce que je donnerais pour aimer quelqu’un ! Je voudrais me passer la main dans les cheveux et me dire : j’aime ! Mais je ne puis pas me dire cela et me regarder dans une glace, sans que ma conscience ne m’éclate de rire au nez ! »
Elle se frotte, en disant cela, contre l’un, contre l’autre : « J’ai eu, aujourd’hui, une envie de tirer mon coup, j’en ai pleuré ! Je me suis branlée trois fois en me servant de ma main droite pour mener ma main gauche. » Et elle va de l’un à l’autre, se rejetant sur Edmond qu’elle appelle « un grand resucé« , sur Flaubert, sur moi à qui elle dit : « Toi, tu baises dans des coins une femme du monde lymphatique. » Et elle finit par nous dire à tous trois, après ses avances de Pasiphaé : « Ah, tenez ! vous êtes des modernes, tous les trois!… Je t’assure, pourtant, je serais une affaire, cette nuit ! Ce serait le meilleur coup que tu aurais tiré… »
Imaginez Suzanne entre les trois vieillards ; ou plutôt, la cabotine cynique, une sorte de vache hystérique, les sens de la tête et du cul montés par le rôle de Marguerite de Bourgogne, voulant se payer un peu de chair fraîche, de la TOUR DE NESLE en imitation, demandant des hommes, allumée par la prose de Dumas, les tirades, les quinquets, l’incarnation crapuleuse du personnage qu’elle vient de jouer ! Quelque chose d’effroyable, de répugnant, de glacial ! Elle avait l’air d’une ogresse faisant le trottoir…

Histoire d’un ivrogne qui va dégueulant par tout son chemin, et à chaque fois qu’il dégueule, il répète : « Je te vendrai, je te vendrai ! » Ca intrigue un monsieur qui le suit et lui dit :
« A qui en avez-vous ?
– Je te vendrai, dit toujours l’ivrogne.
– Mais qui ça ?
– Eh bien mon cul ! Puisque je chie par la bouche, je n’en ai pas besoin. »

DANDY ! ♥ 

_5 mars_.--Charles Blanc, à l'ARTISTE, en train de reprocher à Théophile
Gautier, avec force coups d'encensoir, de mettre tout au premier plan dans
ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire
étinceler.

--Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes
articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je fous
du rouge, du jaune, de l'or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça
ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j'adore
la ligne et Ingres... Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur
Molière et le MISANTHROPE. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle
très franchement: c'est écrit comme un cochon!

--Oh! peut-on, blasphémer ainsi! s'écrie Charles Blanc.

--Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon
gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je
me suis rempli de sa pièce typique LE COCU IMAGINAIRE, et pour essayer si
j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce, LE
TRICORNE ENCHANTÉ. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas, ça n'a
pas d'importance; mais la langue, mais les vers, c'est beaucoup plus fort
que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prud'homme écrivant des pièces!

--Il ose, il ose dire cela du MISANTHROPE! fait Charles Blanc, se voilant
la face des deux mains.

--Le MISANTHROPE, reprend sans s'émouvoir Gautier, une véritable ordure...
Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon.
L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa
fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m'est absolument
indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une
nature _subjective_... Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces
choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les
chefs-d'oeuvre consacrés. Mais le MISANTHROPE...

Toute cette canaillerie des hommes qu’on marchande et qu’on achète, Renan et autres, vient de la diffusion de l’éducation. Des gens sans fortune, sans traditions de famille, qui ont du talent et de l’esprit ; c’est là ce qui alimente le marché des corruptions.

En France et partout, on secoue tous les préjugés religieux et politiques : on tue un Roi, on siffle un Christ. Mais les préjugés littéraires et artistiques, qui les secoue ? Qui, sauf nous, arrive sans admiration préconçue devant un tableau signé d’un grand nom, valant un grand prix ? Qui oserait trouver bête et en bois ce stupide TAUREAU de Paul Potter, un tableau estimé 800 000 francs ?

Sans doute, au XIXe siècle, la religion est une convention, mais une convention comme la justice, sans laquelle la société ne peut vivre. Quel est l’homme intelligent qui croit à la justice ? Quel est celui qui ne la respecte pas extérieurement ?

* * *

LA HOLLANDE (jouissif)

Un pays où tout est d’accord, d’ensemble, fatal et logique. Des hommes, des femmes qui sont laids non comme l’homme, mais comme le poisson, qui ont des yeux de poisson, des têtes de poisson, un teint de poisson séché, qui tiennent du phoque et de la grenouille ; de ces ébauches de figures qui se débattent dans les fonds d’Ostade. Une terre sortie de l’eau, véritablement bâtie, une patrie à l’ancre ; un ciel aqueux, des coups de soleil qui ont l’air de passer à travers une carafe remplie d’eau saumâtre ; des maisons qui ont l’air de vaisseaux, des toits qui ont l’air de poupes de vieilles galères ; des escaliers qui sont des échelles ; des wagons qui sont des cabines ; des salles de danse qui figurent des entreponts. Un sang blanc et froid, des caractères qui ont la patience de l’eau, des existences qui ont la platitude d’un canal ; une viande aqueuse. On dirait que la hollande est le paradis retrouvé par les castors de l’arche de Noé. Une patrie à l’ancre, des castors dans un fromage – voilà la Hollande.

Broek. – Petites ruelles dallées en briques sur champ ; ponts blancs sur les canaux, qui courent de toutes parts ; petites maisons en bois, peintes en blanc, en vert, en gris ; des haies de houx, des petits jardins remplis d’oreilles d’ours ; des étables reluisantes, où la queue des vaches est attachée en l’air ; des arbres peints en blanc jusqu’à six pieds, par propreté. Un pays qui donne envie de pleurer, comme la chambre d’une vieille fille.

Il y a ici des jardins qui semblent les Folies-Prudhomme, remplis de cygnes mécaniques, de chasseurs en bois, de curés en plâtre lisant un bréviaire, qui s’effeuille dans un temple grec, de vieilles femmes qu’on remonte dans le dos  et qui filent pour un florin, de flottilles sur les flaques d’eau, d’îles en corbeilles, où des lapins sont déportés, d’un tas de choses automatiques, qui semblent la vie à ces gens si peu vivants.

J’ai vu un autre jardin. Celui-là ressemblait assez à un petit jardin d’invalide industrieux. Il y avait au milieu une statue avec un Hollandais fumant, comme il y en a dans les débits de pipes : le capitaine des coraux, au-dessus d’un parterre de coraux bleus et blancs à dessins. […] des fleurs dans des pots du Japon ; un ménage de poupées, avec leur petit ménage, dans une boîte sous verre, sur un pied : c’était mortuaire, comme ces boîtes où l’on met  au cimetière les reliques des enfants morts. Un petit canal dormait au bout de cela, tout couvert de mousse verte.

Il me semble qu’ici, les morts, dans la tombe, doivent être plus morts qu’ailleurs.

Je suis réveillé, la nuit, par la grosse joie de la kermesse. C’est singulier les chansons à boire, ici, ressemblent à des psaume luthériens.

Les enfants jouent à laver, au lieu de jouer à jouer, ici.

Il n’y a point de goût dans l’art en ce pays. La Hollande semble avoir eu un Rembrandt par mégarde. J’ai vu chez M. Six un grand tableau à horloge !

C’est chez les peuples de commerce que j’ai vu le plus de misère dans les rues.

La Hollande a été surfaite. Ç’a toujours été une belle histoire pour les économistes, les républicains, les libéraux, les gens qui éprouvent le besoin de parler commerce ou liberté de conscience. Un thème qui a commencé à Diderot et qui a fini par les Esquiros, les Du Camp. Ce pays ressemble à un article de fond pour la REVUE DES DEUX MONDES. S’il était tout monarchique et tout catholique, je suis persuadé que personne ne le trouverait plus intéressant.

* * *

MALADIE LUXUEUSE

_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.

Tout homme qui n’est pas persuadé d’avoir du génie, n’a pas de talent.

C’est étonnant comme la vie est hostile à tout ce qui ne suit pas la voie ordinaire, à tous ceux qui y échappent ou y résistent ; à tous ceux qui ne sont pas fonctionnaires, bureaucrates, mariés, pères de famille ; à tous ceux qui ne vivent pas dans le cadre de la vie de tous. A chaque instant, à chaque moment de cette vie, ils sont punis par mille grandes et petites choses, qui sont comme les peines afflictives d’une grande loi de conservation de la société.

VU BAUDELAIRE DANS UN COIN DE CAFE

Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent
les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de
manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse,
de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques
lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps
d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers
rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col
nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche
voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de
femme--et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix
d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et
l'attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d'avoir outragé
les mœurs dans ses vers.

Les Anciens ne séparaient pas dans l’expression la vigueur de l’amertume.

Plus je vais, plus je suis convaincu de ceci. Dans l’ancienne société, la seule proscription, la seule sévérité était contre tout ce qui était bas. Aujourd’hui, on ne pardonne absolument que cela : la bassesse.

Pour un conte fantastique, l’allée des perroquets du Jardin zoologique. Ca pourrait être, ces animaux de toutes les couleurs, à voix mécaniques, des âmes de journalistes qui rabâcheraient.

Le plus grand caractère des hommes de lettres présents, si l’on peut appeler cela un caractère, c’est la lâcheté – la lâcheté devant le succès, devant le gouvernement, devant un coup d’épée.

LE GENIE, LA DEMENCE, LA MISERE

_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.

Oui, pour arriver, il faut être médiocre et domestique, avoir une personnalité aussi avachie dans le talent que dans le caractère ; se mettre sur le devant des voitures, décrocher le drapeau des patères, etc. Et tout cela, le faire jamais par politesse, toujours par servilité. Rien ne mène plus loin, sous les gouvernements de servitude, que l’antichambre.

Il y a bien des stupidités dans Michelet. Quoi de plus stupide que de voir un caractère presque divin, une marque sacrée de la femme dans les règles, qui la rendent folle – elle en convient elle-même – huit jours par mois et font le malheur de l’homme.

La gaîté qu’on apporte dans la bourgeoisie par l’esprit, les saillies, la gaîté, même goûtée par elle, n’a pas de prix pour elle. Le plaisir que donne un bouffon, un homme d’esprit ou un homme d’intelligence, ne vaut pas pour le bourgeois le dîner qu’il lui donne.

LA FRANCE COURT SANS TETE

--Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et
c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait
plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le
déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les
faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre
apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi
annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce
programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des
marquis des banquiers--rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.

Il m’a toujours paru un peu niais de crier contre la société. Ce n’est pas la société qui est coupable de l’homme, c’est Dieu.

Il y a, dans ces temps-ci, un amour malsain pour ce qui est malsain. En peinture, on va à ce qui est mal peint, mal dessiné, à ce qui n’est pas réalisé, à Delacroix. Si l’on a un maître parfaitement sain et bien proportionné, comme Gavarni [Gavarni est le grand familier, l’idole et le meilleur ami des Goncourt, NDLA] , on va à un pléthorique, à un apoplectique comme Daumier, qu’on proclame bien supérieur.
Il y a des délicats en art, des raffinés, des prétentieux, des pointus qui n’aiment que le raté ou le lâché en art. A mesure que Michelet se décompose, qu’il n’écrit plus, qu’il ramasse dans le fumier de l’histoire une certaine bouillie de faits, comme des restes de cadavres, à la cuiller et qu’il la plaque sans syntaxe, sans verbe, on s’extasie de plus en plus. Baudelaire soulève des admirations

DOLCE VITA

_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.

Entre chez nous une femme en deuil, voilée, que nous amène Flaubert. C’est Lagier qui nous parle pendant deux heures de sa mère qu’elle vient de perdre et de son cul qui est toujours à elle, et à bien d’autres. Sa mère ou son cul, son cul ou sa mère, sa mère et son cul : voilà successivement son thème d’attendrissement et de salauderies. Une profanation Inouïe… Les Anciens mettaient leurs larmes dans une bouteille de verre, Lagier semble pleurer sa mère dans une capote.

Au Café Riche, je rencontre Scholl qui, mystérieusement et tout bouffi d’orgueil, m’apprend la nouvelle du jour : il est l’amant d’une ravissante actrice, Léonide Leblanc. Et aussitôt, il me montre un médaillon contenant de ses poils, car il a toujours preuves en main. C’est un Richelieu fort en garde contre les Saint-Thomas !
L’histoire du médaillon donne la note de ce monde-là. Comme Scholl lui demandait de ses poils : « Tiens, coupes-en autant que tu voudras, mais je veux te donner le médaillon pour les mettre. » Et Scholl lui voit ôter d’un médaillon quelque chose de noir : « Qu’est-ce que c’est ? — Ça ? C’est des cheveux de mon père. Je les mettrai dans un plus grand.

Les femmes n’ont jamais fait quelque chose de remarquable qu’en couchant avec beaucoup d’hommes, en suçant leur moelle morale : Mme Sand, Mme de Staël. Je crois qu’on ne trouverait pas une femme vertueuse qui vaille deux sous par l’intelligence. Jamais une vierge n’a produit quelque chose.

Il est bien curieux d’observer que dans l’ancienne société, toute loi était contre la femme – et jamais la femme n’a plus régné en tout et partout. Cette observation est la clé de la vérité sur l’histoire du XVIIIe siècle, le plus grand exemple du néant des lois et de la domination des mœurs.

LA RELIGION LES REND FOLLES

_4 août_.--Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui
de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance
d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent
développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers,
des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce
vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur,
font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme
pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses
romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à
trouver dans son mari.

Au XVIIIe siècle, les grands seigneurs représentent la folie, le désordre, la dépense, les caprices de l’élégance du vice, la noblesse et la finesse de la débauche. Au XIXe siècle, le gentilhomme est bourgeois. Il n’a plus de vices de caste – partant, plus de vertus de corps.

Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, en a toujours quelques beaux traits dans l’âme.

L’idée de l’appauvrissement du sang, idée familière aux classes élevées, présente une image très blessante aux classes inférieures : dites à une femme du peuple qu’elle est lymphatique, et cela lui fera tout à fait l’impression d’une injure.

L’autre jour, Rothschild était en train d’acheter un Véronèse à un juif. De 100 000, on était à peu près descendu à 16 000 francs, et Rothschild, voyant son coreligionnaire hésiter : « Il y aura deux louis pour le porteur », et apercevant une enfant du Juif dans un coin : « …et une robe en soie pour la petite ! »
Les Juifs ne produisent rien, pas un épi de blé. Toujours commissionnaires, intermédiaires, entremetteurs. En Alsace, pas une vache n’est vendue, sans qu’entre la vache et le paysan, ne se lève du pavé un Juif, qui tire de l’argent du marché.

BELLE PLANTE

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!

La folie, l’amour, la dévotion, voilà les trois formes du ramollissement cérébral.

Ce n’est pas la tyrannie, c’est la passion qui abat l’arbre pour avoir le fruit ; et il n’y a de liaison durable qu’avec les femmes que l’on n’aime point.

Le sceptique doit être reconnaissant aux Napoléon des progrès qu’ils ont fait faire à la bassesse humaine.

Il est des régimes  sous lesquels l’honorabilité est comme une note d’infamie.

L’artiste, l’homme de lettres, le savant devraient ne jamais se mêler de politique : c’est de l’orage qu’ils devraient laisser passer au-dessous d’eux.

LA LITTERATURE « par A+B »

_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.

La plus grande force morale est dans l’écrivain. Elle consiste à mettre sa pensée au-dessus de tous les ennuis, au-dessus de la vie, pour la faire travailler libre et dégagée. Il faut s’abstraire des chagrins, des préoccupations, de tout, pour s’élever à cet état où se fait la conception, la création. Car ce n’est pas une opération mécanique et de simple application physique, comme de faire des additions. Il ne s’agit pas de combiner, mais d’inventer, de créer.

Le journalisme approche l’homme de lettre de l’argent ; il le fait toucher au banquier par les action données. C’est la diminution, quand ce n’est pas la sentine des caractères. Si Renan eût travaillé dans son cabinet à faire des livres, au lieu d’être rédacteur des DÉBATS, le pouvoir ne l’eût pas acheté en une demi-heure, il y aurait peut-être mis une heure et demi…

Le niveau des livres, au XVIIIe siècle, est très bas, parce que le niveau de la société est très haut. Au XIXe, c’est tout le contraire.

PROPHETIE

--Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront
du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié
une phrase du testament du cardinal de Richelieu: «Ainsi qu'un corps qui
auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État
le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verrait aussi peu
d'obéissance que l'orgueil et la présomption y seroient ordinaires.»

Peut-être que les plus grands poètes sont inédits. Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver.

Toutes les grandes œuvres idéales de l’art ont été faites dans des temps qui n’avaient pas les notions de l’idéal ou par des hommes qui n’avaient pas cette notion.

Un fils qui a l’âge de son père, c’est le malheur et le vice de mon cousin Alphonse.
Qu’on voie les duellistes de Tallemant des Réaux et les duels du père Mirabeau ! Comme le sang s’est refroidi ! Comme l’individu est diminué ! Il n’y a plus de grandes choses et d’héroïsme que collectifs. La personnalité va en s’effaçant dans le monde des faits, depuis Homère.

JEUNESSE SENILE

--O Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses
deux mains battantes le style à la gloire! Jeunesse tombée à
l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès
de Ponsard!

Ce qui me répugne, ce qui me fait venir le cœur sur les lèvres en ce temps, c’est le mensonge et le manque de logique. Dans l’Ancien Régime, tout se tient : il y a un gouvernement légendaire, un droit divin, des nobles de sang noble, tout cela était d’ensemble. Mais aujourd’hui, on a un gouvernement démocratique, avec un empereur légendaire en haut ; au-dessus de principes de 89, le culte, l’idolâtrie pour un homme ; l’Egalité baisant les bottes de César ! Stupide et odieux !

La crédulité, la foi sont l’enfance des peuples et des coeurs. La raison est une acquisition et une corruption. La raison et la foi sont les deux contraires absolus. Le latin de la religion, un de ses palladiums, ressemble assez au Parapharagaramus des escamoteurs : ne pas comprendre est beaucoup pour le peuple. Deux choses me choquent : la statue du Prince au Palais de Justice et le Domine salvum fac à l’Eglise. Il est des temples de choses éternelles, où les choses du temps ne doivent pas entrer.

Il y a une espèce d’abrutissement que j’ai observé autour de moi, tout particulier. C’est un hébètement, un véritable idiotisme produit chez les imbéciles par le travail de l’intrigue ; et chez certaines femmes bêtes, par l’effort de l’amabilité.

En lisant le compte rendu de la justice criminelle, pour l’année dernière, je vois que les crimes contre l’ordre public ont diminué de moitié. Les crimes contre les mœurs, au contraire, toujours ascendants, forment plus de la moitié du nombre total des crimes contre les personnes. Ils n’en faisaient pas le cinquième, de 1826 à 1830. Voilà ce que fait le refoulement des passions politiques. Ce qui ne monte plus à la tête descend aux sens. La liberté est l’exutoire du phallus.

Ce soir, il y avait seulement, dans le journal, deux affaires de frères condamnés pour attentat aux mœurs… Que veut-on ? Ôter l’éducation au clergé, la remettre tout entière aux mains des instituteurs ? Tout indique ce plan. Il est stupide. Il n’y a pas à craindre qu’aux mains du clergé, le peuple, maintenant, devienne trop pieux. Mais donner l’éducation aux instituteurs, c’est ouvrir une prodigieuse, une effrayante école du socialisme.

* * *

LA BOHÊME

La bohème vient de perdre encore un homme de lettres : il s’appelait Guichardet et n’avait rien écrit. Il pouvait à peine parler, il crachait seulement des morceaux de mots, tant il était toujours ivre. Il vivait de verres de champagne et d’eau-de-vie, ramassés aux tables des cafés, et de pièces de deux ou trois francs, que ses amis, de temps en temps, lui laissaient tomber dans la main. Car il avait des amis ! C’était un chiffonnier qui avait connu Musset… Il a eu une mort que lui seul pouvait avoir. Ces jours-ci, il se réveille avec le délirium. Il croit avoir trop bu la nuit, avoir couru une bordée avec des amis. Ses amis, le voyant dans cette belle illusion, la respectent ; ils l’empoignent et lui disent : « Oui, nous avons fait une bordée un peu forte. Il faut nous retaper. C’est de la fatigue. Viens avec nous manger une soupe à l’oignon à la Halle. » Et ils l’emmènent dans un fiacre à l’hôpital Necker. Il est allé à la mort comme on va chez Baratte.

Quand MURGER écrivit LA VIE DE BOHÈME, il ne se doutait pas qu’il écrivait l’histoire d’une chose qui allait être au pouvoir au bout de cinq à six ans – et cela est cependant. A l’heure qu’il est, le monde carotteur de la pièce de cinq francs, cette franc-maçonnerie de la réclame, règle et gouverne et défend la place à tout homme bien né : « C’est un amateur* ! ». Et avec ce mot-là, on le tue.  Eût-il derrière lui les in-folio d’un bénédictin ou la fantaisie de Heine, « c’est un amateur » ; il sera déclaré amateur par le gagiste** sans verbe et sans talent de Villemessant***. Sans qu’on s’en doute, c’est le socialisme régissant la littérature et tirant à boulets rouges sur le capital littérateur… Et cependant leur mouvement de 1830 avait été presque conduit par des hommes ayant leur pain sur la planche****, Hugo, etc.

*Amateur a ici le sens de : amateur de belles choses, homme riche, bien né, bien élevé, homme de culture générale, dilettante éclairé, ayant en sa possession des objets d’art, une bibliothèque ; bref c’est l’archétype du gentilhomme et de l’esthète… – précisément ce qu’étaient les frères Goncourt.
**gagiste = mercenaire.
***Villemessant est alors un journaliste qui a le vent en poupe. Il trouve la dernière œuvre publiée des Goncourt « remarquable par le parti pris de l’excentricité aboutissant au dernier terme de l’absurde ». Il les a traité de « jumeaux de l’extravagance », et de « Siamois en goguette ». Un autre journaliste de la même clique, un certain Goudall,  a dit à la même époque à propos d’un jeune auteur qui était à ce moment-là leur petit protégé, Aurélien Scholl, qu’il se dirigeait vers « cette sorte de Bicêtre littéraire, où l’ont de quelques heures précédé MM. de Goncourt » – Bicêtre étant un asile d’aliénés. Aurélien Scholl se battit en duel contre le sieur Goudall pour cela.
****comprendre : des hommes qui pouvaient vivre de leur plume, sans aucun besoin d’être entretenus par le pouvoir, parce qu’ils avaient du talent.

* * *

Scholl me conte que l’autre soir, des putains ayant fait les bégueules chez Prémaray, ledit s’est écrié : « Comment! me refuser, moi, moi qui ai fait des femmes qui ont un nom, moi qui ai enculé Mme Plessy-Arnould! »

Nous menons la vie la plus plate, où il n’arrive que des catalogues. Des jours désespérés, où pour sortit d’un état qui est comme un affadissement de l’être, on souhaiterait je ne sais quoi – pourvu que ce je ne sais quoi fût violent.

Au XIXe siècle, il n’y a plus de romanesque dans l’amour, plus de romanesque dans rien, que dans la fortune d’un homme politique. C’est le seul hasard, le seul caprice en dehors de l’ordre commun et bourgeois des choses. L’imprévu a diminué.

Il est permis en France de scandaliser en histoire : on peu écrire que Dubois est un saint homme. Mais en art et littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXe siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de Voltaire.

Le temps qui aura pesé sur nous avec ses entraves, ses hontes, ses dégoûts, aura eu cela de bon : il aura conservé notre talent dans le vinaigre.

LE POURQUOI DE MARIA
_27 mai_.--Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son
visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des
embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés
et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon
visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens.
Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées,
avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées
dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main,
ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et
malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces
petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette
bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette
cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui
apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie:
tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme,
 après les dîners de gargotes à trente-deux sous.

Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane
d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un
modelage...

Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de
langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la
matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de
descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate...

Ce cher Nabucco’…

Je parle de Maurice Barrès pour dire qu’à un moment donné le discours ROMANTIQUE de l’appartenance, hein… l’IMPORTANCE donnée par la.. la.. la… le RÔLE donné par les romantiques à l’appartenance, face à l’idéologie d’un homme des Lumières conçu contre son propre fondement*… eh bien ce discours… MAIS TAISEZ-VOUS !!!

[*L’homme des Lumières n’appartient qu’à lui-même en tant qu’homme – trouve en lui-même en tant qu’homme sa propre justification – c-à-dire qu’il n’appartient qu’à l’Humanité dans sa globalité – et non à un peuple, à une foi, à une terre, aux morts de cette terre, à un sang, aux sangs des aïeux, aux croyances de ces aïeux, à une mythologie collective, à une légende collective, comme c’est le cas pour l’homme romantique, NDLA.]

.

C’est marrant, hein. Voilà Finkielkraut devenir franc-fou au moment, juste au moment, où précisément il évoque la notion de ROMANTISME sur un plateau de télévision. Le romantisme, ce sujet en apparence tellement innocent, mais qu’on n’aborde si peu finalement de nos jours, dans son acception historique du moins, parce que… bon… On ne sait plus trop en fait. Comment se fait-il qu’il soit devenu mon indépassable obsession et la pierre d’achoppement de ce philosophe ?

L’hystérie a gagné le sage… L’hystérie aurait-elle encore quelque chose à nous apprendre ? ^^

Quand il a pété un plomb, ce pauvre homme, avec son visage défait, ses yeux cernés, vous ne pouvez pas savoir… Vous ne pouvez pas savoir ce que cela m’a fait. Il m’a vraiment rappelé quelqu’un !

Tiens, je lis dans Wikipédia : Alain Finkielkraut né à Paris le 30 juin 1949… Ça par exemple ! Le 30 juin, c’est aussi le jour de mon anniversaire ! Ha ha ! Décidément…

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Sur Ilys je note ce commentaire :

UnOurs

Finkie et Zemmour se front cracher à la gueule quotidiennement par leurs «frères» juifs…
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Ne pas comparer Finkelkraut et Zemmour, à mon avis.

Finkelkraut est un opportuniste qui a compris que son identité para-européenne ne survivrait pas si le gros corps européens mourrait.

Zemmour, le poisson-volant, l’exception qui confirme malheureusement la règle, est une sorte de Kantorowicz.

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Je réplique aussitôt :

Retirez ce mot, « opportuniste », s’il vous plait… Se remettre en question n’est pas la même chose que retourner sa veste…

Finkielkraut est lui-même un corps qui est en train de mourir… Il est très malade, cela se voit. Savez-vous à quoi l’on pense, lorsqu’on va mourir ? On se pose des questions sur l’au-delà. Peut-être n’est-il pas suffisamment sûr qu’il y ait quelque chose après la vie pour abandonner notre monde d’ici-bas – tel qu’il est, malgré ses défauts – au profit de sa religion ? … Peut-être lui arrive-t-il une sorte de regain de foi à l’envers : une foi qui ne s’attacherait pas la religion de ses pères, mais à tout ce qu’il a aimé ici-bas, et qu’il va quitter de toute façon, et qu’il ne veut peut-être pas voir disparaître pour tout le monde ? … Peut-être a-t-il aimé vivre en France et ne veut-il pas que ses descendants ne la connaissent plus ?

Je vois dans Finkielkraut effectivement quelqu’un qui s’accroche, dans un dernier souffle, au « gros corps européen », qui a compris qu’en tant que juif de la Diaspora, n’en déplaise au jeune état d’Israël, il lui appartenait lui-même corps et âme, ce pourquoi il éprouve de la douleur morale à le savoir mourir.

Au fait, petite question bête, si l’on considère que les juifs sont devenus juifs à partir du moment où ils ont été chassés de Babylone par Nabucco’… [En effet, c’est à partir de ce moment-là qu’ils ont commencé, pour pleurer la perte de leur Temple (en pierre), et aussi dans un même temps pallier à cette perte, à écrire leur temple-Livre, c’est-à-dire la Bible.] … Alors qu’est-ce qu’un juif hors de la Diaspora ?

La seule raison pour laquelle les juifs ont tellement inspiré les occidentaux – ont tellement apporté au monde – par le passé, c’est parce qu’ils se considéraient comme des exilés, qu’ils ont développé une théorie de l’Exil – l’Exil, ou le fait de se sentir étranger au monde – et qu’il existe une certaine puissance d’émotion et de poésie là-dedans. – La nostalgie, la mélancolie, les violons, tout ça…

Ma question est donc simple – elle coule de source pour toute personne qui aime le son du violon – même si elle ne peut évidemment pas plaire aux partisans de l’Etat d’Israël – y a-t-il une judaïté en-dehors de l’Exil ?

Je prends le pari qu’en sentant le souffle de la Camarde sur sa nuque, le bon vieux Finkielkraut a fini par se poser confusément une telle question. ^^

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Souvent j’ai eu cette réponse, quand on me demandait une définition simple du romantisme :

Ce qui est romantique, c’est la Rome antique. Du lierre entre les pierres… La Vénus de Milo qui a perdu ses bras… beaucoup de colonnes tombées… surtout, aucune couleur sur les frontons.

Je suis Romain, d’après Charles Maurras

Je suis Romain parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue et du culte, à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges. Je suis Romain, parce que si mes pères n’avaient pas été romains comme je le suis, la première invasion barbare, entre le V et le Xème siècle, aurait fait aujourd’hui de moi une espèce d’Allemand ou de Norvégien. Je suis Romain, parce n’était ma romanité tutélaire, la seconde invasion barbare, qui eut lieu au XVIème siècle, l’invasion protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. Je suis Romain dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral. Je suis Romain, parce que si je ne l’étais pas je n’aurais à peu près plus rien de français. Je suis Romain dans la mesure où je me sens homme : animal qui construit des villes et des Etats, non vague rongeur de racines, cet animal qui, voyageur ou sédentaire excelle à capitaliser les acquisitions du passé et même à en déduire une loi rationnelle. Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu’y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants et réunis avant moi. Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques.

SOURCE :  http://bouteillealamer.wordpress.com/2013/10/11/je-suis-romain-dapres-charles-maurras/#comments


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A ceux qui passent leur temps à vouloir opposer, de toute force, judaïsme et occident, je leur ferai tout de même remarquer que depuis le Christ, le judaïsme et la romanité conquièrent le monde non l’un contre l’autre (ou alors seulement dans le cadre d’une émulation réciproque), mais sur un même bateau.

– A preuve le financement du retour des juifs américains en Israël par les communautés de croyants protestantes intégristes (type mormons) : ces gars sont des pragmatiques, ils entendent hâter le retour du Messie, et ils ont compris comment il fallait s’y prendre ! [rire]

Même s’il est un peu moins tapageur en ce qui concerne ses visées universalistes (virilité oblige), l’esprit romain n’en possède pas moins que la pensée juive, et mon avis est qu’il continue de s’étendre au moins autant.

– Qu’est-ce qu’une campagne Benetton ? Qu’est-ce que ces « valeurs démocratiques » auxquelles on veut absolument qu’il aille de soi que des peuples étrangers donnent la préférence, en abandonnant par-là même leurs institutions traditionnelles ? – Est-ce Rome ou Babylone ? Un peu des deux, certainement.

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Le christianisme, c’est avant tout un truc de romains. Les juifs sont pour assez peu de chose au final dans la postérité exceptionnelle qu’a eu la parole de Jésus. Ce sont les élites romaines férues d’orientalisme qui se sont entichées de cette jolie histoire – élites, comme on sait, mâtinées et de pensée et de sang grec (avant que les Latins ne conquièrent la « botte » italienne, que croyez-vous qu’il y avait partout, dans les futures villes portuaires de l’Empire, sinon des colonies grecques ? – D’ailleurs n’y a-t-il pas une légende qui fait remonter la généalogie des fondateurs de Rome, Romulus et Rémus, à Enée ?). Et puis Jésus était peut-être juif, mais c’était aussi quelque part un romain, puisque même s’il n’avait pas le statut de citoyen, la terre où il est né, quand il y est né, était déjà romaine, et la façon-de-penser locale, déjà romanisée.

Cf : la Vie de Brian des Monty Pythons.

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Alors bien sûr il ne faut pas pousser mémé non plus.

« La race et l’autochtonie, deux concepts absolument étrangers aux romains (mais pas à nombre de grecs et aux athéniens en particulier) » [M.M]

Voilà ce qu’on apprend aujourd’hui aux enfants des l’école… Bon, c’est bien joli…  Mais gare aux essentialismes romantiques, tout de même ! Les professeurs de collège ont tendance à forcer un peu le trait pour se rendre intéressant. ^^

Les romains dont on parle étaient tout de même des antiques. Cela veut dire que lorsqu’on se figure qu’ils ne connaissaient pas le concept de race, on délire gentiment.
En ces temps-là (comme ce fut d’ailleurs grosso modo le cas en Europe jusqu’au XIXe) quand on était mis en présence – comble du chic – dans un salon paTriCien, d’un individu, libre ou non, venu des confins du monde connu, vous pensez bien qu’on le présentait d’abord en sa qualité d’étranger et de curiosité exotique… En ces temps archaïques-là, on n’avait pas encore songé à remettre en question la notion de frontière, et avant que d’être un Citoyen du Monde, monsieur M’Bala de passage dans le Latium était un barbare, un point c’est tout. Dans le monde romain comme ailleurs dans l’antiquité, tout le monde en général – et pas seulement les curiosités – était couramment désigné selon son origine ethnique : on la portait comme une sorte de blason, presque comme un second nom de famille – on disait : Untel de Macédoine, Machin de Numidie – c’était la norme. Et quand on achetait un esclave… pensez si la race comptait !
– Chez un affranchi parvenu c’était différent… vous ne vouliez tout de même pas froisser la susceptibilité d’un homme qui avait du pouvoir et de l’argent ?
Même s’il y eut parfois chez certains penseurs du monde romain quelques maigres embryons d’humanisme, les droits de l’homme – de l’homme traité en tant qu’homme et non en fonction de sa qualité – étaient encore inconnus au bataillon.

Ils n’étaient peut-être pas très xénophobes, les romains, parce qu’ils aimaient à consommer de la marchandise et de la pensée exogènes, cela ne les empêchait pas de savoir qui ils étaient et de célébrer là d’où ils venaient. A preuve, l’autel des Dieux Lares dans toutes les maisons de bonnes familles, qui permettait à « ceux qui comptaient » de célébrer un culte des origines, et de se réclamer d’ascendances divines – exactement comme les grecs.

Chacun sait que les Dieux se marient avec ce qu’ils veulent : une vache, un noir, une princesse. Eh bien les fils des dieux – les nobles et les bourgeois -, quand il est question d’or ou de diplomatie, c’est pareil.

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En gros, si je devais identifier le biais intellectuel dans lequel se perdent ceux qui disent : « Le christianisme est un truc de juifs, la société chrétienne est une société complètement enjuivée« , je dirais que ces gens se représentent l’histoire des peuples comme si elle découlait entièrement de l’histoire des idées… Un peu comme si ce n’étaient pas les hommes (les peuples) qui faisaient l’histoire, mais l’apparition des idées. Une façon de voir un peu /systématique/, non ?

Moi je prétends en somme que toutes les « idées » ont finalement peu ou prou existé en substance (= que les idées sont des « formes », et que les formes sont immanentes), et qu’il importe moins au final, si l’on veut vraiment comprendre l’histoire, de savoir à quels auteurs on doit primitivement attribuer toutes les « grandes idées » dans l’histoire des idées (ex : le christianisme aux juifs esséniens pauvres, l’humanisme moderne à un certain Ulpien, la physique moderne à Euclide..etc.), que de savoir pourquoi certains peuples à un moment donné, ont adopté certaines idées à grande échelle, et pas d’autres. Ca, de mon point de vue, c’est la grande question, la grande « inconnue » de l’équation, le grand mystère !

Pourquoi les romains sont-ils devenus chrétiens ? Pourquoi l’Islam prend-il aujourd’hui la/les forme(s) qu’on lui connaît ? [Alors que le message du Coran étant plutôt « informe » à l’origine, sans grande cohérence interne, l’islam pourrait avoir bien d’autres visages…] Pourquoi Homère a-t-il eu la postérité qu’on lui connaît ? Pourquoi tant de génies sont-ils allés de tous temps aux poubelles de l’histoire irrémédiablement, sans que personne n’y puisse rien, et quelque soit la publicité qu’on ait pourtant voulu leur faire ?

Là-dedans, entre le facteur hasard, bien sûr, mais pas seulement. Là-dedans entre aussi le facteur « hommes » : que les hommes sont-ils prêts à entendre ? A quel moment le sont-ils ? Le sont-ils quand ça leur est /utile/ ? Grandes questions parce qu’elles n’ont aucune réponse évidente.
Remplacez le terme « hommes » par le terme « peuples », et vous vous retrouvez confrontés à un questionnement racialiste. Hélas, c’est comme ça.
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[NB : On ne peut pas attribuer non plus entièrement la grande vogue générale actuelle de l’antiracisme à la pensée juive – prise en elle-même et pour elle-même – pour la simple et bonne raison que les juifs non plus (c’est-à-dire, pas plus les juifs que les romains) n’ont jamais échappé au questionnement racialiste, bien au contraire : on peut dire sans crainte de se tromper que le Dieu d’Abraham est un Dieu racialiste quoi qu’il en soit.]

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