Mon ami le robot

Mon ami le robot m’écrit ceci :

Il est hors de question pour moi de continuer à écrire. D’ailleurs, ce soir, je n’écrirais pas. Pas une ligne. L’inspiration n’est plus, tout simplement. L’accès à mon continent intérieur m’est désormais refusé. Lorsque j’y pense, l’inspiration n’a jamais été, et ce prétentieux “continent intérieur” n’a jamais rien été d’autre qu’un désert. Comment en suis-je arrivé là ?

Mon ami le robot ressemble à un chinois. Il a les yeux bridé et un corps d’adolescent, bien qu’il ne soit plus si jeune. Ses parents n’ont rien d’asiatique, c’est l’ironie de la nature, sans doute, qui a voulu le faire ainsi. Il raisonne aussi comme une sorte de chinois : chez lui il faut toujours que tout ait une place et que tout tienne à sa place ; quant à ce qui n’a pas sa place, vous pouvez comptez sur lui pour lui en trouver une et le forcer à rentrer dedans. Dans la maison de ses parents, une grande et belle maison de maître dont il occupe à lui seul tout le premier étage, il y a des tas de petites boites partout avec des drôles d’étiquettes dessus, écrites dans une écriture cabalistique. Moi à la place de ses parents, je trouverais ça flippant. Je m’empresserais de foutre toutes ces merdes à la poubelle. Mais mon ami le robot leur dit qu’il fait de l’art contemporain, et comme ses parents sont des grands bourgeois, ça passe. Tout son entourage le trouve follement original. Lui, sait qu’il ne l’est pas. Voyez plutôt la suite de sa lettre :

Mon enfance fut pourtant rieuse et pleine de vie, même si je portais déjà en moi à cette époque les germes de mon absence de créativité. Je me suis toujours fait passer pour un petit garçon doué, alors que je n’étais qu’un petit singe. J’apprenais des choses par coeur, je récitais, je copiais, je plagiais. Je pouvais passer des heures à recopier des dessins, des sculptures de pâte à modeler. Je faisais passer ça pour de l’originalité, la “spontanéité de l’enfant”, et ils gobaient tout, ces adultes minables.

J’ai bien pourtant essayé de lui expliquer, à plusieurs reprises, que tous les enfants apprenaient par imitation, et que son problème venait de ce qu’il n’avait probablement jamais cessé d’être un enfant, mais il n’a jamais vraiment compris ce que cela voulait dire.

Mon ami est d’une génération qui a été élevée par des parents qui croyaient en la « pédagogie », c’est-à-dire qui croyaient qu’il était possible d’apprendre aux enfants autrement qu’en leur donnant le bon exemple, et en les conduisant à reproduire cet exemple par imitation. Il est de ceux dont les parents ont cru que pour tout apprendre à un enfant, il suffisait de, comme disent les pédagogues : « lui apprendre à apprendre ». Aussi mon ami le robot s’est cultivé exactement de la même manière que ses parents et ses grands-parents s’étaient cultivés avant lui : en lisant dans les livres, en appliquant de vieux principes, édifiés par des maîtres nés en des temps reculés, transmis de génération en génération par la Civilisation… mais, à leur différence, il a fait tout cela en se mentant à lui-même et aux autres sur ses propres procédés d’apprentissage. Surtout, en mentant à sa mère. Par-dessus tout, il avait voulu faire plaisir à sa mère en lui faisant croire que tout ce savoir immense qu’il possédait, venait de l’intérieur de lui-même et non d’un apprentissage. Car sa mère aimait à rêver que son petit garçon avait la science infuse et qu’il avait tout réinventé de lui-même, avec la seule aide des anges et des étoiles, sans prendre exemple sur qui que ce soit.

A mon adolescence, je me suis créé une personnalité avec les morceaux de celles de mes connaissances. Je continuais à copier. Je copiais les vêtements des autres, leurs mouvements, leurs expressions, surtout. Dans ma chambre, je continuais inlassablement à jouer les mêmes partitions de guitares. J’ai fini par devenir un parangon du mime, lorsqu’il fallait adopter un style, j’en avait tous les accessoires, lorsqu’il fallait écouter un genre de musique, c’étaient les posters des groupes fondateurs et emblématiques qui décoraient les murs de ma chambre. Je copiais, copiais, copiais, et mes reflets étaient chaque fois un peu plus vifs, un peu plus contrastés, un peu plus caricaturaux.

Moi, ce que je lui ai toujours dit, c’est que le vrai problème venait de ce qu’il ait continué à mentir comme cela, à mentir pour plaire, à se contenter d' »imiter les grands », durant son adolescence. Je lui ai dit qu’il n’avait jamais vraiment fait sa crise d’adolescence… Et que cela avait sûrement été causé par le fait qu’à cette époque il était en Prépa. – Une prépa à Louis le Grand, ça ne vous laisse pas beaucoup de temps pour faire autre chose qu’ingurgiter du savoir, croyez-moi. Le plus grave est encore que là-bas vous ne faites qu’avaler, avaler du savoir, mais qu’on ne vous laisse jamais le temps de vivre qui vous permettrait de faire-vôtre tout ce fatras d’informations, de le digérer !

Car durant l’adolescence, il est normal qu’on cesse de vouloir seulement être « l’écolier » de la vie, « l’écolier » d’autrui, et que l’on commence, lorsqu’on se contentait jusque-là d’avoir des maîtres, à chercher non plus seulement très humblement à les imiter, mais à vouloir les dépasser… Car c’est en dépassant ses maîtres qu’on les égale ! Non pas évidemment en les imitant. Or, pas à un seul instant il ne s’est dit qu’il fallait qu’il prenne le risque, pour arriver à cela, de décevoir sa chère mère, en lui avouant – pour donner un exemple grossier – que même si sa dialectique, à un moment donné, devait beaucoup à Hegel et à Platon, cela ne voulait pas dire pour autant qu’il était lui-même Hegel ou Platon.

L’autre jour, je suis allée chez lui et je l’ai trouvé en train de se plaindre une fois de plus de son manque d’imagination. Il était tout nu sur son pieu, assis en tailleur dans ses draps de soie prune, devant un plateau de lit en ébène, avec pour seul vêtement un étui pénien papou, et il pleurait à chaudes larmes sur la page blanche :

Arrivé maintenant à l’âge adulte, je réalise qu’il n’y a pas de Moi intérieur. Je ne suis qu’une suite de clichés, plaqués les uns sur les autres. Un phasme persuadé d’être une plante à force de vivre au milieu d’elles.

Quand il pleure comme ça, cela se voit bien qu’il est resté un enfant.

Voici – pour en finir avec ses lamentations d’enfant gâté – un dernier extrait  – ô combien parlant ! – de la lettre que j’ai reçue de lui :

Celui qui existe, au fond de moi, c’est un nœud de pulsions pleinement dirigées vers des objets, vivants ou non. Je suis un matérialiste, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans ma vie de façade, j’existe à travers le regard des autres, dans ma vie intérieure, j’existe à travers les objets qui me fascinent. Dans ma vie de façade, ma consistance n’est que la somme des personnes qui m’entourent, dans ma vie intérieure, elle n’est que la montagne des ustensiles qui m’appartiennent.

De ces deux tendances, deux conséquences : je suis un fétichiste entouré de souvenirs poussiéreux, et un égocentrique entouré de miroirs humains.

Un miroir, voila. Les seules choses que j’arrive à créer, ce sont des miroirs. Je sais refléter, mais je suis incapable de comprendre le mécanisme de la création. Pourquoi utiliser des accords de mi plutôt que des accords de ré ? Pourquoi utiliser ce vert ci plutôt que ce vert la ? Il est donc préférable de reproduire fidèlement ce qui est pré existant. Le zèle de mon imitation n’a d’égal que l’inconsistance de ma personnalité. Et lorsque par malheur je tombe sur mon reflet dans le miroir, je sombre dans l’abîme, plus rien n’a de sens, sinon une infinité de vide reflétée par le vide. Je n’ai jamais rien compris à mon visage de toute manière.

Terrible souffrance, mine de rien, que celle de l’individu qui à force de vouloir plaire, a tué son « moi ». Il ne faudrait pas la traiter comme un sujet léger. Même si, bien sûr, le fait de voir pleurer ce genre d’individu – quand ce genre d’individu, à force de vouloir plaire, est effectivement devenu parfaitement « plaisant », c’est-à-dire parfaitement intégré socialement, chose qui implique une situation financière confortable et un entourage admiratif et dévoué – peut éventuellement prêter à sourire… A ce sujet, de la nécessité de préserver – en quelque sorte – la santé et l’équilibre de notre petit moi, j’ai justement un article qui vient.

Je vous donne dès à présent à lire ma réponse à sa missive. Je l’ai écrite en prenant quelque peu le ton du médecin – on m’en excusera, puisque mon ami était auprès de moi venu chercher de l’aide.

Voilà le traitement que je te prescris : il faut un peu te risquer, de temps en temps, à déplaire.

Mais attention ! Prendre le risque de déplaire, cela n’a rien à voir avec le fait de se comporter en société comme un méchant et un salaud. En effet, il advient souvent au contraire qu’en se comportant ainsi, les hommes parviennent curieusement à beaucoup plaire aux femmes, et à intéresser davantage leurs amis. Un individu tel que toi, pour qui le regard d’autrui compte tant, ne doit absolument pas aller dans cette direction : le plaisir de plaire serait le plus fort et il est probable que ta conscience ne t’arrêterait pas.

Ce que je te conseille, c’est avant tout de faire certaines choses en vue de te déplaire à toi-même. Se déplaire à soi-même est un art bien plus subtil qu’il n’y parait, car il s’agit d’aller à la rencontre de sa propre sensibilité, au mépris de celle d’autrui.

En la matière, de grandes actions d’éclat sont généralement sans effet : un homme ordinaire, en se livrant à je ne sais quelles transgressions abominables, à je ne sais quel crime impensable, bien loin d’interpeller sa sensibilité-propre d’être humain, se retrouve tout-à-fait « cramé » – cramé sur le plan émotif et sensible – car au lieu de rentrer dans l’humanité, par cet acte définitif il en sort définitivement.

C’est l’histoire de cette petite japonaise qui, ne sentant pas son cœur dans sa poitrine, s’essaya à tuer quelqu’un, pour « voir comment ça faisait ». Geste absurde et infiniment contre-productif ! Quand on est resté trop longtemps éloigné de sa propre sensibilité à force de vie excessivement policée et de peur de déplaire (cette enfant japonaise en est un cas archétypique), ce n’est pas en commettant un acte infiniment choquant que l’on parvient à se retrouver.

Pas besoin d’actes infiniment choquants pour choquer un être infiniment policé ! Au contraire, ce qu’il faut à l’être qui a pour ainsi dire vécu « sous vide » trop longtemps, dans un hygiénisme moral confinant à la perfection maniaque, ce qu’il faut c’est de petits impairs de rien du tout, quasiment insignifiants aux yeux d’autrui, mais qui soient susceptibles de signifier beaucoup pour l’individu lui-même. A cette fin, les anglais ont développé un artéfact très amusant, qui s’appelle « l’humour anglais ».

L’humour anglais

Le ressors principal de l’humour anglais, c’est le ridicule (et la peur du ridicule). Mr Bean est un être infiniment ridicule – à la fois il fait peur, et il est totalement inoffensif ; c’est cela qui est amusant. L’acteur qui joue « Mr Bean », Rowan Atkinson, est par ailleurs un individu infiniment cultivé, issu des hautes strates de la société anglaise et des meilleures institutions scolaires de Grande Bretagne. En se livrant délibérément à ces attitudes « ridicules », Rowan Atkinson permet aux anglais, qui sont particulièrement concernés par la peur du ridicule, de se libérer momentanément de cette peur par le rire – laquelle peur est potentiellement dangereuse pour la société, car aliénante. C’est ce qu’on appelle à proprement parler, un spectacle cathartique.

Dans le sketch du « Ministry of silly walks », les Monty Pythons se livrent, de la même manière que Mr Bean, à des attitudes totalement impensables dans le cadre d’une société policée, qui font à la fois rougir les anglais de honte lorsqu’ils se représentent une telle scène dans la vie réelle, et qui les font aussi éclater de rire car ces attitudes par ailleurs sont sans conséquence dramatique pour ceux qui s’y livrent. Comme on dit, le ridicule ne tue pas. Et voir cela fait du bien.

huitre

Ma fameuse théorie de l’huître !

J’ai parlé d’hygiénisme moral. Tu sais aussi bien que moi que les troubles de l’imagination sont intimement corrélés à un excès d’hygiène intime morale. Un peu comme certaines maladies de l’intestin sont liées au fait que le malade s’est trop souvent, durant sa vie, protégé des « bonnes bactéries » qui permettent à l’intestin de fonctionner – avec par exemple un usage effréné des antibiotiques et de l’eau de javel.

Pourquoi les activités créatrices du cerveau humain ont-elles besoin d’une certaine dose d’impureté – c’est-à-dire d’ouverture à l’impureté ? La raison en est très simple : la création artistique a ceci en commun avec la procréation physique, qu’elle ne peut avoir lieu dans un milieu stérile.

Pour la procréation, que faut-il ? Il faut tout d’abord une matrice, n’est-ce pas ? C’étaient ce qu’entrevoyaient déjà – au niveau symbolique – les alchimistes du moyen-âge, lorsqu’ils cherchaient à créer la pierre philosophale à l’aide d’un ustensile primordial en forme de matrice féminine, qu’ils appelaient la Cornue.

Il faut donc au créateur une matrice avec son petit biotope spécifique, et son hygiène spécifique – qui n’est nullement synonyme d’hygiène aseptisée. Il faut cependant une matrice bien fermée, bien protectrice, comme l’est l’esprit humain lorsqu’il est sain et qu’il se soumet donc à des règles de vie relativement strictes. Une matrice malade, ouverte aux quatre vents, pleine de germes qui n’ont rien à y faire, avec un système de défense immunitaire défaillant, est également impropre à la procréation, soyons bien clairs sur ce point.

On pourrait comparer la matrice en question à une huitre. Sais-tu comment l’on crée une perle à l’intérieur d’une huître ? On y introduit mécaniquement un corps étranger. C’est le travail des défenses immunitaires de l’huitre, pour isoler le corps étranger du corps de l’huître en le couvrant de nacre, qui crée la perle.

Lorsqu’à l’avenir tu te demanderas de quelle nature est cette « chose » qu’il faut introduire dans ta matrice imaginaire pour qu’elle se retrouve « enceinte » d’une perle – c’est-à-dire d’une imagination -, il te suffira de poser la question à l’huître. Elle te répondra qu’il te suffit d’y introduire un corps étranger.

Qu’on se représente ladite nécessité de l’ « introduction » d’un corps étranger dans la matrice, implique qu’il y ait eu, en amont du développement de l’objet-créé, une forme de blessure… Il faut que quelque chose soit rentré dans la matrice et n’en soit plus jamais sorti. Dès lors, on se doute bien que pour que la matrice imaginaire enfante de quelque chose qui ait sa vie-propre, il faut y introduire un matériau réel, quelque chose de plus sérieux qu’une simple imagination.

En d’autres termes, lorsque l’heure est venue pour un homme d’aller à la rencontre de l’altérité et du sentiment d’altérité, en intégrant cette altérité comme une part de lui-même – comme le fait par exemple Rowan Atkinson lorsqu’il joue Mr Bean – il est bien entendu qu’il ne peut le faire uniquement « virtuellement », il doit pour ce faire s’occasionner à lui-même une sorte de petite « blessure » indéfectible.
Pas une de ces blessure dont on meurt, non, mais une blessure comparable à un jour marqué d’une petite croix blanche, par laquelle le sentiment s’écoule.

***

Ce n’est pas pour rien que beaucoup de gens comme nous, victime d’une sorte d’asepsie de leur milieu imaginaire, se croient paradoxalement destinés à créer de grandes choses : un milieu créatif trop fermé n’est après tout qu’un milieu créatif avec des défenses immunitaires puissantes, c’est-à-dire à gros potentiel. Ainsi la meilleure huître, la plus solide et la mieux en vie est sans doute paradoxalement celle qui est la mieux fermée. Et celle qui fait les plus grosses perles est peut-être bien celle dont les défenses immunitaires sont les plus rapides et les plus puissantes.
Il faut simplement que les gens comme nous se donnent la peine d’introduire le petit morceau d’altérité dans leur système qui leur permettra, grâce à leur système précisément, de créer une « perle ».

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La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Master mind

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JOYEUXNOËL !

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Un texte à livre :

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