La suite du monologue et quelques aphorismes

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A l’époque où je travaillais comme serveuse (payée au noir à moins de 80% dans le meilleur des cas) dans les brasseries à Paris, il m’est arrivée d’être employée par un établissement possédé par un auvergnat très avare. Tout était automatisé dans les arrières-cuisines : pour tirer une simple bière à la pression, vous deviez taper sur un clavier numérique prévu à cet effet, le numéro personnel de serveur qui vous avait été assigné, ainsi que le code de la boisson augmenté de la quantité, de façon à ce que le prix de ce que vous aviez pris à la maison soit crédité sur votre compte. Si la boisson ne vous était pas payée – dans les cas où par exemple vous vous étiez trompé de bouton, où vous aviez été distrait au moment de poser le verre sous le robinet, où les clients étaient partis à force d’attendre car le système ne facilitait pas la tâche des employés quand la brasserie était pleine de monde, ou bien s’ils avaient renvoyé leur consommation parce qu’elle ne leur convenait pas (en effet, la radinerie du propriétaire impliquait que certaines consommations n’étaient pas de bonne qualité – notamment le jus d’oranges pressées avait toujours un goût de pourri) -, alors vous en étiez de votre poche !! Oui, nous nous comprenons bien : l’employé devait rembourser sur sa paye le montant des consommations qui n’avaient pas été dûment payées par les clients ! A la fin de mon premier jour de service, alors que je n’avais pas du tout réussi à me familiariser avec ce système automatique compliqué (je suis quelqu’un de très maladroit lorsqu’on me traite mal et qu’on me stresse), non seulement je n’ai rien gagné du tout, mais je me suis retrouvé en dette vis-à-vis de mon employeur. Le jour suivant j’ai juste rattrapé ma dette et bossé pour rien. Au terme de cette initiation coûteuse, la sous-chef qui m’avait prise sous son aile me confia que ce que je faisais convenait fort bien à la brasserie, mais que si je n’arrivais pas à gagner ma vie, il ne fallait pas que je continue à travailler pour rien. Comme cela se passait dans une saison assez creuse pour l’emploi dans la restauration et que c’était la seule place que j’avais trouvée dans ce domaine où l’on voulait bien me « déclarer », c’est-à-dire me fournir une fiche de paye, je décidais malgré tout de persévérer un peu ; je me disais que si j’acquérais beaucoup de skill, je pouvait finir par gagner ma vie. Or je me faisais des illusions : il était quasiment impossible pour une serveuse maladroite et douillette dans mon genre d’obtenir le paiement d’une journée normale.

A cette époque mon ex. et son frère m’hébergeaient gracieusement dans leur appartement commun. Eux non plus, au demeurant, ne payaient pas leur loyer (ou du moins, quand ils ne le faisaient pas, ils ne risquaient pas les huissiers), l’appartement appartenant à leur père. Ces deux personnes sont des caractères bien trop complexes pour que je vous les résume ici. Tout ce que vous devez savoir pour comprendre mon histoire, c’est que leur tempérament était suffisamment généreux et fiable (et idéaliste, et immature, et naïf), pour que je n’aie eu aucune crainte à l’époque d’être jetée « à la rue » par eux. Cependant il était clair que je n’habitais pas là-bas « pour la vie », ma situation sentimentale était par trop délicate et douloureuse pour durer, de plus je payais à ma façon un tribut pour ma dépendance financière : l’aîné me tourmentait beaucoup à l’époque avec ses idées ultra-libérales. Il m’avait même fait pleurer une fois durant des heures, en défendant âprement contre moi la logique inique de mon patron auvergnat (et partant, de tous les patrons ignobles de la terre).

Cependant, il y avait encore – en dépit des apparences – bien plus à plaindre que moi. Dans le pire des cas je serais retournée vivre chez mes parents. C’était ce que je faisais de toute façon, à l’époque, de temps en temps, pour me ressourcer : tant que mes séjours ici ou là ne duraient pas trop, cela restait encore vivable – c’est un peu plus tard que j’ai dû faire une croix aussi sur l’asile que mes parents m’offraient. Avec « mes » deux frères, je dois avouer aujourd’hui, au fond, qu’entre deux crises de larmes, je m’amusais bien – la grande jeunesse et la grande santé trouvent le moyen de s’exalter dans des situations profondément instables et périlleuses, qui feraient peut-être se suicider rapidement une vieille âme rabougrie, un pied moins alerte, ou n’importe quel homme prudent et sérieux. L’ironie de la chose est que mes parents, ainsi que les parents des garçons qui m’hébergeaient gracieusement, habitaient eux-mêmes l’Auvergne (nous étions tous les trois originaires de la même ville de province)… et que nous avions donc également du sang auvergnat. Si je vous confie tout cela, ça n’est que pour le côté anecdotique croustillant de la chose, pour complaire aux essentialistes, aux racialistes et aux tempéraments romanesques : le propriétaire de la brasserie (que je n’ai pas dû croiser plus de deux fois) était un fieffé enculé, et cela indépendamment de son origine. Je me défends bec et ongle d’être de la même espèce que les gens de cet acabit.

J’expliquais donc que je n’étais pas « à la rue », et que je n’étais pas tant à plaindre qu’on aurait pu le croire… C’était pour mettre en relief le sort véritablement cruel d’une autre serveuse, qui n’avait pas la chance d’avoir comme moi, (dans la région parisienne et dans sa famille), au moins deux solutions, même temporaires et inconfortables, de repli, et qui devait financer elle-même son logement. C’était une fille originaire de je ne sais plus quel pays de l’Est – une jeune et faible femme isolée dans la grande ville. J’ai aussi oublié son nom. Nous ne sommes pas devenues amies, n’avons pas parlé ensemble plus d’une seule fois à ce sujet, elle n’était pas très liante et moi non plus : c’est ainsi, hélas, le plus souvent, quand on a des ennuis par-dessus le cou et qu’on a ce que j’appelle « la tête dans le guidon ».

Je ne me suis de toute façon pas éternisée – contrairement à elle, la pauvre – dans ce lieu d’esclavage et de malheur. A sa place je ne sais pas si j’aurais pu faire ce qu’elle faisait : je ne sais pas si, même poussée aux extrémités de la misère, j’aurais trouvé les ressources physiques et mentales pour continuer là-dedans. Je me souviens juste qu’elle était constamment malade – bronchite, rhumes, maux de dos, courbatures – à force de travailler toujours dans les courants-d’air, jusqu’à point d’heure, et très tôt dès le matin, sans pouvoir jamais récupérer ses forces. Elle avait un teint d’une pâleur macabre, la vitalité de ses cheveux étaient tout-aussi épuisée qu’elle… Elle faisait ce qu’on appelait là-bas un « plein-temps », c’est-à-dire qu’elle avait, payée 35H/semaine, des matinées de cinq ou six heures de travail suivies du service de midi qui n’est pas le moins éprouvant, et qu’elle enchaînait sur des après-midi qui duraient couramment jusqu’à la fermeture la plus tardive. Moi-même, à cette époque, j’avais des bandages aux deux poignets à cause des élongations que me causait le port en équilibre du plateau couvert de verres pleins, d’assiettes remplies, de bouteilles, ainsi qu’aux deux chevilles à cause des demi-tours incessants sur des souliers à talons. Tout le monde ne rencontre pas ce problème dans pareil cas mais il se trouve que j’ai les articulations fragiles. Je n’étais pourtant déclarée qu’à mi-temps ! Et, en effet, je ne faisais que les huit ou neuf heures par jour du service midi-minuit. Je prends la peine de vous narrer tous ces petits détails, car, excusez-moi du peu, ils comptent si l’on veut se faire une juste vision du tableau d’ensemble.

Car, voilà où je voulais en venir… Un jour est venu travailler dans notre équipe un jeune homme avec des bonnes manières. A ses gestes larges de Narcisse, à son parler bien français, à sa confiance écrasante en lui-même, à sa stature d’enfant bien nourri, on voyait clairement qu’il était d’extraction bourgeoise, et d’ailleurs, sans doute pour augmenter son courage, il semblait mettre un petit point d’honneur à ce que cela se voie. C’était l’archétype du garçon dynamique, diplômé d’une école de commerce, plein d’avenir, soutenu par papa-maman, typé jeunesse UMP-Sarkoziste, à qui l’on avait dû répéter depuis l’enfance que les riches ne sont pas riches par héritage, mais parce qu’ils le méritent. Il est en effet nécessaire et bon que les lois sociales favorisent les plus forts et les plus courageux comme la nature le fait pour les lions dans la théorie darwinienne : il est difficile de contredire cela, et un cerveau d’enfant reçoit toujours favorablement les flatteries mêlées d’exhortations à la grandeur. C’est ainsi qu’il était parmi nous comme en formation pour toucher du doigt « le terrain » (et accessoirement se faire un peu d’argent de poche) avant de se lancer dans les plus hautes sphères. On a les services militaires qu’on peut.

Le plus troublant pour moi fut de l’entendre exprimer haut et fort son envie d’en découdre, sa joie de travailler, son plaisir à faire le ménage, à ranger à toute vitesse des tables en fer forgé et marbre, lourdes comme des hommes, au beau milieu de la nuit, et à me prendre ce travail des mains comme si de rien n’était. Il était bien sûr galant : des détails me reviennent quand j’y pense, à petites touches. Mais je ne suis pas partie pour écrire un roman, aussi je vous passe les descriptions de menus gestes significatifs. Surtout, il fallait voir la somme d’énergie monumentale qu’il parvenait à investir dans son boulot de serveur… et cette énergie, bien sûr, le rendait infiniment plus fort, plus habile, plus précis, plus rapide, que la fille de l’Est malade – qui bossait pourtant pour sa vie ! – et que moi-même (qui, mis à part l’absence totale de rouerie et le sourire aimable, étais sans doute la plus déplorable, la plus maladroite, la moins robuste physiquement des serveuses de toute la capitale).

Quand je le regardais travailler et agir – à l’entendre tout était simple, et bouffer le monde était une histoire d’appétit -, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était là non réellement pour de l’argent de poche, mais pour se prouver à ses propres yeux (ainsi sans doute qu’aux yeux de sa caste, si ce n’était plus précisément à ceux de sa mère) qu’il allait réussir non parce qu’il était riche et protégé, mais parce qu’il le méritait plus que n’importe qui. Sur le moment, je me suis bien posé quelques questions. J’ai pensé que ce qu’il se payait-là le luxe de faire, c’était de gagner encore un peu davantage de cette confiance-en-lui dont il avait déjà tellement plus que nous, et grâce à laquelle il trouvait déjà les ressources morales infinies qui lui permettaient de nous surpasser et de nous écraser… J’ai pensé qu’un vrai trésor sonnant et trébuchant résulterait peut-être entre ses pognes du sentiment profond de son bon-droit à gagner du pognon qu’il acquérerait au contact de pauvres aussi piteux que nous. Mais contrairement à d’autres qui auraient eu quelque mal à la vue d’un tel spectacle à sortir de certaines absurdités dans le style pyramidal indou/indien, j’ai eu tôt fait de réfugier ma petite douleur aigre dans le secret de moi-même que je ne pouvais alors encore montrer à personne, ni communiquer.

Ce qui en toi est beau et que tu n’as pas encore les moyens de comprendre et d’honorer, ne le saccage pas pour autant, protège-le. Cet animal effarouché qui se blottit dans les coins est peut-être bien ton âme, et même si un jour il est chétif et ne fait que te mordre au sein, un autre jour, quand il aura repris du poil de la bête, il peut aussi te donner le plus fameux des rires solaires.

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Lorsque vous admirez une personne riche, un enfant gâté, qui a toujours pour tout le monde des richesses de cœur insoupçonnées… une dégoulinante largesse… lorsque vous le voyez aller et venir, ébahi par tant d’énergie, en train de se mouvoir en toute circonstance, même lorsqu’il se livre aux tâches les plus ingrates qui soient, avec un mélange de grâce et d’aisance que vous n’avez pas… et lorsqu’il vous répond plus poliment que ne l’a jamais fait aucun de vos pauvres camarades de chagrin, n’oubliez jamais une chose. Dans son monde, une telle façon-d’être représente aussi un luxe – un luxe que tout homme d’esprit, à un certain niveau de standing, a non seulement les moyens, mais a tout intérêt à se payer.

Là où le riche, en se mettant à l’épreuve, se donne l’occasion de jouir encore mieux du confort qu’il retrouvera immanquablement au terme de cette expérience… là où en s’épuisant volontairement dans des travaux difficiles, il s’offre le plaisir d’utiliser pleinement sa santé et sa jeunesse et d’en sentir la toute-puissance… le pauvre, s’il adopte la même attitude, courre probablement au martyr. Car, faire contre mauvaise fortune bon cœur quand on en a gros sur la patate ou qu’on est malade, avec une certaine somme de souffrances immense à cacher, ça n’est pas la même chose ! Garder les moutons quand on est née fille de berger et qu’on n’a aucun moyen de faire autre chose de sa vie, ça n’est quand même pas la même chose que de jouer à la bergère quand on est Marie-Antoinette !

Je veux bien qu’il soit courtois et agréable à autrui que les gens qui souffrent sachent un peu se dominer, et cacher au monde les affres de leur condition, ne serait-ce que pour ne pas susciter constamment la pitié, et ainsi peut-être se donner les moyen de faire autre chose dans la vie que souffrir et penser à leur propre souffrance… si l’on donne beaucoup aux gens sur leur bonne-mine, alors pourquoi ne pas se maquiller un peu ? Mais le problème c’est que si l’on achetait argent comptant les simagrées de tous les gens qui se maquillent pour avoir l’air « propres », ça se saurait. Puis je n’aime pas le mensonge. C’est comme ça. Pas négociable. Ensuite, je vois un nombre incalculable de gens à qui souffrir en silence en faisant les mignons n’apporte strictement rien : ils crèvent simplement sans qu’on ne sache jamais qu’ils ont existé, ou bien ils finissent cancéreux sous antidépresseurs. D’autre part j’ai bien cru remarquer que l’un des ressors principaux des tragédies antiques (et moins antiques) consistait à exploiter à la défaveur des gens pudiques et dignes, les quiproquo engendrés par leur absence de communication ou leur communication défaillante entre eux.

Ceci dit j’aurais toute même l’air un peu putain si je m’en prenais exclusivement à la pudeur et à la dignité des êtres nobles : ce n’est pas tant la pudeur des gens qui souffrent qui est responsable de ce qu’on les voit pas, c’est l’insensibilité commune. Car ce que mon expérience de la brasserie me dit, c’est qu’il est en réalité impossible de cacher sa souffrance à quelqu’un de sensible rien qu’en se taisant et en paradant. Quand bien même la fille de l’Est malade aurait voulu essayer de jouer comme l’autre aux employés d’élite pour épater la galerie, elle n’aurait pas pu. D’ailleurs, il est certain qu’elle aurait voulu pouvoir faire cela ; ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Seulement la souffrance, comme la maladie, comme la tristesse, nous brûlent et nous dévorent dans un feu intérieur toute la bonne énergie dont nous aurions tant besoin précisément pour nous en sortir. On entre bien souvent dans les cercles vicieux comme dans les cercles vertueux sans avoir choisi.

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Une façon différente – mais pas moins parlante – d’illustrer un tel paradigme est d’observer quel rapport ont les hommes d’age mûr et fortunés aux très belles femmes : ils adoptent en les abordant un visage ouvert et souriant, n’hésitent pas à abuser auprès d’elles de la plus exquise galanterie, font preuve à l’égard de leurs petits défauts d’une exceptionnelle tolérance, ils écoutent leurs désirs et aiment leurs désirs… Jamais vous ne trouverez une telle attitude chez un jeune étudiant sans le sou ! Même et surtout en la présence d’une femme aimée. Or la dulcinée d’un pauvre étudiant, en la présence de laquelle celui-ci est constamment empêché par toutes sortes d’inhibitions et de complexes de se montrer à son avantage, est sans doute infiniment plus aimée que ne pourra jamais l’être une belle plante choyée par un représentant de commerce. (1)

Que l’homme qui est « à l’aise » financièrement, qui a les coudées franches, que l’homme qui a l’assurance de son autorité, et qui ne voit pas sur son avenir peser des nuages noir, soit dispos, patient et poli quand il en va de son intérêt le plus immédiat, ne me semble pas une chose si merveilleuse.

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A ceux qui pourraient me répondre sur l’air connu de la beauté des belles manières, je ne répondrai certainement pas contre les bonnes manières, car je n’ai rien contre dans l’absolu. Bien au contraire, j’aime tout ce qui est apte à fluidifier et rendre aimables les relations entre les êtres. Je ferai simplement remarquer que chez les gens de bonne éducation, la politesse, lorsqu’elle est excessive, n’est jamais totalement un signe de respect ou de confiance. Au contraire, à un certain degré, c’est leur façon de marquer la distance qui vous sépare d’eux, et de faire en sorte qu’elle ne s’atténue pas. En sorte que la politesse n’est pas exclusivement un moyen de facilitation des relations sociales comme certaines personnes gentilles aiment à le prétendre.

Dans le beau monde, les gens du même monde se tutoient, parfois même se rudoient un peu, enfin osent des familiarités. C’est d’ailleurs leur façon de se montrer qu’ils sont du même monde… et de le montrer au monde. En langue française, on parle alors de : « sans-façon ». Le « sans façon » est une certaine forme de relâchement contrôlé destiné notamment à honorer un hôte. Il est inutile de dire qu’il ne faut pas le confondre avec un véritable relâchement, et qu’il est susceptible d’être retiré à toute personne dont on estime qu’elle ne le mérite pas.

Attention à ne pas confondre le rudoiement léger (et bon enfant) qui détend l’ambiance et le bizutage dégradant. Même entre eux, les gens chics et de bon goût ont clairement du mal à mettre des limites entre ces deux choses. Moi je suis du parti de foutre un poing dans la gueule à celui qui se permet d’infliger constamment les pire blessures d’amour-propre à ses amis « parce que c’est sa façon d’aimer ». Mais comment juger sévèrement ceux qui se laissent faire ? C’est sans doute à cause d’une telle incorruptibilité foncière que j’ai si peu d’amis. Hum.

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(1) Il faut mettre un bémol toutefois à ce constat : il y a de pauvres gars exténués, de pauvres bêtes de somme, qui se saignent constamment aux quatre veines pour plaire à une femme. On leur a appris qu’il fallait être galant, alors ils le sont éperdument, même s’ils n’ont pas les moyens de se la jouer « grands princes »… il font cela davantage par habitude d’ailleurs, que par calcul ou à cause d’un véritable sentiment de supériorité. Mais ces gens-là sont toujours au final des idiots assez nuisibles : leur pauvre cœur se plaint constamment d’être lâchement maltraité par des femmes que pour ainsi dire ils ont « acheté aux enchères », en les encourageant à faire monter les prix. Leur façon-même de faire leur cour – qui tient du masochisme – est un appel tonitruant lancé à l’avidité, à la perversité et au sans-gêne. Ce sont en général des brutes qui manquent beaucoup de délicatesse et qui marchent sur les scrupules des femmes qui en ont : ils se mettraient en rage si par exemple une jeune fille leur disait que leur attitude est vulgaire et qu’il lui serait personnellement impossible d’accepter leurs cadeaux sans se sentir devenue une espèce de putain.

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Lorsque vous vous demanderez comment telle personne fait pour parvenir toujours à ses fins, même et surtout en prétendant servir les autres… même si vous n’arrivez pas toujours très bien à cerner ses plans, même si ses actions vous semblent suffisamment folles pour ressembler à des actions désintéressées de poète… ne vous creusez donc pas tant la tête ! Souvenez-vous seulement de ceci : la personne en question n’utilise pas tant son intelligence que vous. Pareille au prédateur qui s’oublie lui-même en reniflant des traces, elle suit avant-tout un instinct. Chez une personne de la sorte, l’instinct de survie est si prégnant qu’il peut l’entrainer à sauver la veuve et l’orphelin ou le cas échéant à se dévouer à Dieu – mais sans jamais perdre de vue son intérêt-propre… son intérêt le plus prosaïque et le mieux compris qui soit.

La difficulté consistera sans doute toujours à distinguer ceux chez lesquels l’art de parvenir à leurs fins est inné, de ceux chez qui il résulte d’un véritable travail contre le déclassement ou la misère. Les premiers ne sont pas sensibles à la raison, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout des interlocuteurs pour leurs victimes éventuelles (quoi qu’ils en disent), quand les seconds ont encore besoin d’avoir recours à des raisonnements pour avancer leurs pions, ce qui d’un côté les fragilise mais de l’autre les rend plus humains.

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La possibilité d’une rédemption, même chez les cruels et les égoïstes, n’est jamais totalement impossible, et il faudrait toujours agir dans l’espoir de cette possibilité. Ne serait-ce que pour se sauver soi. Mais gare aux espoirs fous des masochistes qui espèrent tout des êtres les plus désespérants ! Ils autorisent aux méchants toutes les impudences – et même, selon une logique perverse, il les justifient supérieurement !

En cela se trouve la grande limite de toute logique sadienne : ce n’est pas parce que certains masochistes parviennent à jouir de leurs humiliations qu’ils doivent par l’exercice honteux d’une telle jouissance faire les méchants se croire autorisés à le demeurer éternellement sans risque. D’une part, il est toujours moins dangereux d’être le complice d’un individu cruel qui a les moyens d’exercer sa cruauté que de se mettre en travers de son chemin. D’autre part celui qui fait se sentir confortable moralement un tel individu parce qu’il est parvenu à domestiquer son propre rapport à la douleur et à modifier son sens de la dignité, ne travaille pas pour le bien commun.

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La mentalité du phynancier résumée en un mot : capitaliser sur ce que les autres donnent gratis.

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Je suis une grenouille déjà de la taille d’un bœuf dans le cul de laquelle un démon souffle pour la faire exploser.

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Les avares ont ceci de commun avec les vaniteux qu’ils ne conçoivent pas de devoir quelque chose à autrui. Dépendre d’autrui les épouvante. En cela, il ne peuvent être amoureux.

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« Plutôt mourir que d’être débiteur… même et surtout de quelqu’un de plus généreux que moi » – c’est aussi la devise du kamikaze islamiste.

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Un bourgeois peut ignorer qu’il en est un. En revanche un anti-bourgeois ne peut pas ignorer la définition de ce qu’est la bourgeoisie.

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La famille n’est certes pas le lieu de toutes les libertés. C’est la Cité des hommes en petit. On y rencontre dès l’aube de la vie tous les maux qui procèdent du fait d’être soumis au bon-vouloir d’autrui, à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique. Cependant, et pour cette raison-même, celui qui n’aime pas la famille est par excellence anti-social. Le noyau familial représente la forme la plus élémentaire de l’interaction sociale – mais pour cette raison c’est une interaction forte. Quoiqu’en disent les libéraux américains qui célèbrent les valeurs de la famille, celui qui voudrait les définir politiquement devrait admettre qu’elles sont celles du protectionnisme le plus poussé qui soit. Les idéologues libéraux ne se raccrocheraient pas ainsi éperdument aux valeurs de la famille, si elles n’étaient pas le dernier rempart un peu solide avant le chaos du chacun-pour-soi dont ils ont semé le mauvais grain. C’est eux qui nous font pendre au nez un retour de l’espèce humaine à l’état de nature, (avec tout ce que cet état suppose de violence relationnelle débridée), en détruisant toutes les systèmes sociaux fondés sur l’entraide et la protection du faible qui étaient plus évolués que la famille. Or qui dit plus évolué dit certes plus fragile, mais qui dit plus fragile suppose aussi moins contraignant.

Non, la protection sociale ne doit bien sûr pas remplacer les valeurs de la famille – c’est hélas la tendance contraire dans laquelle versent la plupart des idéologues gauchistes, qui sont de puérils égoïstes et ne s’occupent pas du devenir de leurs enfants. La solidarité aveugle d’une nation à l’égard de ses déshérités ne vaudra jamais un héritage financier et culturel en bonne et due forme – ce serait faire croire que l’assistance publique peut remplacer une mère et un père. Cependant, il faut bien voir aussi que la pérennisation de systèmes de protection sociale et d’ascenseurs sociaux étrangers aux liens internes à la famille est aussi le seul moyen de tempérer la tyrannie de celle-ci. En effet, un homme qui ne peut pas espérer trouver de soutien en cas de coup dur /pour réaliser ses projets / et pour financer son éducation, en-dehors de la smala au sein de laquelle il est né, est un homme qui encourt le danger de rester éternellement à la merci de ses parents, tel un indien aliéné à sa caste ou un éternel mineur.

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On n’est jamais libre dans l’absolu, mais libéré de quelque chose. L’intelligence-même est une chose infiniment structurée. Elle suppose d’avoir intériorisé la contrainte sociale au plus haut degré. Si je suis une personne intelligente, je ne suis pas autre chose moi-même qu’une cité morale constituée, avec ses tabous et ses institutions.

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L’esprit de tolérance est comme celui de liberté : s’il veut n’être pas qu’une abstraction, il doit cultiver ses propres limites.
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Il est extrêmement dangereux de se proclamer « tolérant ». Car alors les gens qui nous aiment ne peuvent pas ne pas nous demander l’impossible.
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Tout amour, comme toute générosité vraie, est par nature exigeant. Qui n’a pas d’exigence pour son prochain le méprise.
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L’avarice est une chose si mesquine qu’elle infuse par prédilection dans les actes de charité. Voyez à cet égard la condescendance extrême des dames patronnesses et des nordiques à l’égard de leurs petits protégés.

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Il est tellement « ridicule » d’expliquer pédagogiquement à ses contemporains ce que tout le monde est supposé déjà savoir… n’est-ce pas ?

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Il n’y aura bientôt plus en lieu et place de profs, que des gardiens empêchant les pauvres de cesser d’être niais, féroces et manipulables.

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On ne prête véritablement plus rien qu’à ceux qui ont déjà. Et ce dans des proportions jamais vues auparavant.

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Voulez-vous savoir ce que c’est que la définition de la faiblesse ? C’est avoir besoin d’autrui.

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Ceux qui n’ont pas besoin des autres, ce sont les riches et les morts. Voilà pourquoi la mort est à la mode aujourd’hui.

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La force de la laïcité, c’est d’établir des barrières entre les domaines du privé et du public. Point.

La laïcité est un système législatif à la romaine, ni + ni – .

Les barrières névrotiques sont des barrières arbitraires. Quand la loi des hommes ne se prend pas pour la loi divine, elle conçoit l’arbitraire. #desbarrièrescontrelapsychose

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Balzac, la « haute », la #valeur infinie (TM) … monologue

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Putain, je n’avais pas lu Balzac.

On commence à 15 piges par Dostoïevski en pensant qu’on cherchera toute la vie à atteindre un tel niveau, à comprendre d’où ça vient le génie, comment ça pousse… On se dit qu’il n’y a rien au-dessus du russkov… Que c’est ça un roman, que c’est cet objet-là qu’il faut créer, qu’on en tient-là la définition suprême… Et puis chemin faisant, 15 ans plus tard (!), parce qu’on n’avait été jusque-là qu’un putain de cancre, une grande flemme, on s’aperçoit que le maître de Dosto était en France, que le maître véritable c’était Balzac, et que Balzac était tellement plus humble, tellement profondément plus familier, tellement plus proche de soi, de race comme de cœur, et encore tellement plus profondément moral

/Absolument retrouver la citation de Céline ou ce satané couillon, en vrai prophète, annonce les temps stupides où des gens comme moi – mal culturés, poussés dans les décombres du XXe – liront les russkov – qui sont nos élèves, les élèves de la France – comme s’ils étaient nos maîtres./

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Il fait c**** ce mot interdit : la morale. On n’a plus le droit de parler de morale sans que les gauchos ne pensent aux curés auxquels ils veulent tordre le cou et sans que les culs-bénits ne se l’approprient, ne se croient concernés tout de suite par tout ce que vous placez sous le saint patronage de la Morale, et ne plaquent sur votre discours le contenu sordide, débilitant, stérile, (ou mal compris), de leurs missels.

Nos contemporains les plus éminents ont cru qu’il leur suffirait désormais de dire qu’ils ne jugeaient pas les gens pour que leur jugement sur les gens s’en trouve magiquement ennobli. Le jugement moral, rendu, par une sainte prévention contre l’idée de « jugement », ainsi que contre celle de « morale », rendu obligatoirement juste et équilibré ! – Cette dinguerie, quand on y pense… Les nordiques sont encore actuellement engagé corps et âme dans cette impasse… et on les dit intelligents !

Le problème avec la façon dont ceux qui employaient autrefois le mot « morale » sans rougir, faisaient la morale, c’est qu’ils la faisaient imparfaitement. J’aimerais bien à l’occasion développer cette idée. Une récente relecture des contes de Perrault m’en a donné le germe. (1)

Le problème avec ceux qui aujourd’hui rougiraient d’employer le mot « morale » et pour cause ne l’emploient jamais, c’est qu’ils nous font encore et toujours la morale. Ce qu’il ont en plus, c’est qu’ils pratiquent une morale qui ne veut pas dire son nom. Une morale malhonnête, c’est un comble, vous ne trouvez pas ?

L’homme nouveau démocratique ne doit plus prétendre faire de morale… cela, afin de devenir (secrètement, dans le plus grand des silences, parce que la pensée-même d’une telle chose est tabou) une personne plus parfaitement morale que jamais on n’a vu de personne morale sur la terre par le passé. C’est cela le mirifique projet des gens qui raisonnent comme les gauchistes suédois. [Dites-moi le tabou de votre idéologie, je vous dirai ce qu’elle est.] On cherche encore et toujours a engendrer le surhomme… Ce surhomme, c’est celui qui est incapable de supporter une tyrannie, c’est l’homme démocratique par excellence, c’est-à-dire celui qui est incapable de bâtir des camps de concentration – tout le monde aura compris. On est donc paradoxalement en train d’essayer de faire naître le Surhomme Moral … et on le fait en passant par des impasses, évidemment. Parce qu’au surhomme l’impossible est possible, – par définition. #foliefurieuse

Moi, je persiste à me définir comme une moraliste et j’emmerde le monde.

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J’ai tout de même fini, à la croisée de mes chemins, par rencontrer ce milieu qu’on appelle la Haute, ou ce qu’il en reste. [Des réflexions drôlatiques sont à suivre dans un prochain billet à ce sujet.] Même si ça n’a pas duré longtemps, j’ai tout de même pu voir ce que c’étaient que ces gens. Il fallait absolument que je touche du doigt les « maladies morales » particulières à ce milieu si je voulais ne serait-ce que comprendre le sens de ce qu’on disait d’eux. Et puis, comment voulez-vous écrire la société si vous n’avez jamais de votre vie ne serait-ce qu’approché les castes supérieures ? Elles sont hélas plus difficiles à fréquenter que jamais aujourd’hui. Avant les grandes maisons étaient des employeurs, par leur domesticité elles donnaient sur la rue. Aujourd’hui tout est plus cloisonné que jamais. On est fainéant partout au dernier degré. On se complait dans la soue de son héritage. Plus personne ne se mélange.

Débectant, tout-de-même, l’esprit Marie-Antoinette… vraiment débectant ! Comment ce monstre froid de D.K. a-t-il pu croire autrefois que je pouvais être monarchiste ? –  sachez qu’il a voulu un jour, on ne sait pourquoi, m’employer (moi qui ne suis pourtant pas historienne) à écrire un livre sur Louis XVI.  Oui, j’ai un côté vieille France, oui par comparaison à ce qu’on voit courir les rues d’aujourd’hui, oui quand on voit l’impudence et l’impuissance les gens qui se réclament aveuglément de tout et n’importe quoi, des petits marquis vulgaires à crever et banals plus encore, oui je comprends que des miteux aient pu me prendre pour la Marquise de Carrabas. Mais enfin, je sais tout de même d’où je viens ! Comme disent les Goncourt, je ne vais pas envier une autre identité que la mienne – j’ai quand même un peu d’orgueil de ce que je suis ! Il paraît que je suis fidéiste. Oh, c’est peut-être ça, je ne sais pas…

Oui, j’aime les histoires de chevaleries – et plus encore l’esprit chevaleresque quand il n’est pas que des histoires. Mais il y a un fossé entre l’esprit de la chevalerie idéale – qui est une chimère romantique, cela soit dit au moins une fois, et non quelque chose qu’il faille forcément considérer comme ayant eu lieu un jour – et ce qu’était réellement la vie de cour. Tous les déchets que j’ai pu croiser de cette galaxie-là des particules défuntes, m’ont tant révoltée au plus profond du cœur qu’elles m’ont permis, à rebours, de comprendre enfin ce que mes parents gauchistes n’avaient nullement réussi à me faire comprendre enfant : la nécessité absolue dans laquelle on a été à un moment donné de couper la tête à tous ces prétentieux et cruels imbéciles.

Je n’ai pas pu les souffrir, moi, ces grossiers hypocrites. Il n’y a rien de pire que cette engeance-là. Ils sont horriblement viciés et vicieux, c’est stricte la vérité. Il y a du sang d’assassins, de psycho’, qui circule dans cet univers consanguin de la haute. Ces gens sont désinhibés dans le cynisme et la méchanceté, que c’en fait peur. C’est cela qu’on appelait autrefois, sans doute, une race dégénérée. Ceux qui restent aujourd’hui ne sont pas le dessus du panier non plus. Il est certain que leurs glorieuses références ont connu un âge d’or, et que les salons des duchesses étaient fréquentées par un monde qui n’avait rien à voir avec celui que forment leurs piteuses émules éloignées. Là-aussi, on a étêté les cimes ! Les élites actuelles qui s’accaparent la France, bien qu’elles n’aient pas plus de titres de noblesse que moi, de par la façon quasi mafieuse dont elles s’entretiennent dans leur complaisance pour elles-mêmes et leur médiocrité consanguine, arrivent à ressembler comme deux gouttes d’eau à ces bas courtisans des rois dont ils prétendent qu’ils auraient en d’autres temps combattu la tyrannie oligarchique. Il y a une égale dégénérescence vicieuse fin-de-race chez les gauchistes parisiens – j’en conviens sans polémiquer.

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A présent, tournez-vous vers Balzac et Hugo. Voilà des hommes qui incarnent à mon sens l’idée de ce que doit être un homme. Étaient-ce des élus par héritage, que ces phénomènes-là ? Non bien sûr ! Les Grands véritables, les génies, n’ont de parenté avec personne – ou seulement des parentés intellectuelles qui sautent par-dessus les siècles -, et même s’ils honorent toujours secrètement leur devoir sacré de piété filiale, ils n’ont pas besoin de décliner leur identité civile jusqu’à la huitième génération pour être ce qu’ils sont. Ils viennent aux yeux du monde ex-nihilo comme notre Univers le fit à sa création, et c’est bien mieux comme ça.

En vrai, c’étaient des hommes d’extraction populaire que ces deux-là – certains de leurs égaux dans le ciel des belles lettres furent des nobles, bien sûr, mais parce que c’étaient des nobles qui tranchaient forcément tout-autant avec leur milieu, il faut bien vous dire qu’ils ne durent pas davantage leur génie à leur pedigree. Balzac et Hugo ont eu honte tous les deux en leur temps de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter – car une telle chose les aurait sans doute davantage autorisés au yeux de la société (ainsi qu’à leurs propres yeux) à être ce qu’ils étaient. Il n’en demeure pas moins qu’ils édictèrent eux-mêmes leurs propres critères d’élection – on n’eut point besoin de leur apprendre ce qui était « bien », ce qui était « vrai » et ce qui était de bon goût – ce n’étaient point des « suiveurs » – et qu’il n’y a très-certainement aucune autre façon d’être honnêtement « un élu » que cette façon prométhéenne-là. A mon avis, il faut laisser les autres « façons » – celles qui reposent sur des idées de castes – aux primitifs et aux sauvages. La prise en compte du milieu d’extraction d’un joyau est nécessaire, je n’en disconvient pas… Je ne suis pas comme Brassens l’ennemie de l’esprit de clocher, car il faut bien venir de quelque part – et si possible il faut revenir de loin – pour porter en soi une vraie différence qui tranche avec le « lieu commun » où grenouillent les autres… mais enfin, une fois pour toute, l’extraction n’est nécessaire que dans la mesure où l’on s’en extrait.

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Balzac était très humain, comme homme. Il était très français, et d’une façon qui aujourd’hui ne passerait plus, qui n’est plus du tout du tout à la mode. On se moquerait bien méchamment de nos jours de quelqu’un qui professerait l’idée toute pure, toute extrême, et toute courageuse, que cet homme avait de la grandeur d’âme. On ne le trouverait pas suffisamment « réaliste »! Ce qui est un paradoxe amusant.

Il faudra tout le même un jour révéler ceci à ceux qui ne trouvent pas les vertueux suffisamment réalistes :
La grandeur d’âme n’a pas à être « pragmatique » ou « adaptée », la grandeur d’âme c’est la fidélité de principe, à des principes que l’on ne peut contrarier sans se corrompre. Oublier que la vertu n’a pas à être « réaliste », – dans l’acception impropre qu’on les sots de ce terme -, c’est oublier qu’un principe moral est comparable à une graduation sur la grande échelle des valeurs morales, et qu’effacer les graduations n’a jamais été un bon moyen pour apprendre à compter. Oui, il faudrait toujours, pour tenir ses comptes proprement, compter la vraie valeur des choses sans faire abstraction de la valeur « infini » !…

#valeur infinie

Voici une illustration de ce difficile paradigme qu’il y a longtemps que je macère en moi-même, et dont je voudrais que vous n’ayez pas fini d’entendre parler :

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Si tu es mon ami et que je veux te faire un don, comme ma propre richesse n’est pas infinie, et comme aucun être dans le besoin n’est dénué d’orgueil, si je veux évaluer le prix de ce que je te donne, je ne peux ignorer par ailleurs de quelle ampleur est ton besoin, ce pourquoi il va falloir que je me demande si notre amitié est suffisamment forte pour impliquer que ce qui est à moi soit à toi (auquel cas le montant de ma propre richesse comme celui de ta pauvreté n’importe plus –> 1ère occurrence de la « valeur infini »), ou s’il y a un risque que nous nous brouillons un jour et qu’alors tu te rappelles ce que tu me dois avec amertume. Je peux aussi te faire comprendre clairement que quoi qu’il arrive j’aime offrir des choses à mes amis, et que ma bonté à ton égard sera toujours sans limite (2ème occurrence de la « valeur infini »), mais dans ce cas je dois tout de même me demander si tu mérites une telle confiance, car un méchant ou un imbécile en abuseraient forcément, cependant il est également possible que j’aie admis la possibilité que tu abuses de ma confiance et que je t’aie déjà pardonné par avance, car une parole donnée est une parole donnée et cochon qui s’en dédit (3ème occurrence de la « valeur infini »). Il se peut aussi qu’en abusant de générosité à ton égard, je te force à accepter sans conditions quelque chose que tu préfèrerais peut-être accepter sous conditions, car tu n’aimes pas être lié à moi par des liens aussi forts et intangibles. Il se peut que ma générosité débridée te fasse honte et t’angoisse, car tu aurais peut-être été incapable d’en faire autant pour autrui, auquel cas je dois aussi respecter ta sensibilité si je veux être réellement généreuse à ton égard, et non pas comme cela profiter de ta situation  pour t’aliéner à moi moralement. (Il y a là une 4ème occurrence de la « valeur infini » : une sorte de dette morale infinie, très difficile à solder, que la « belle âme » qui abuse de sa « belle âme » contracte à l’égard de ceux qui ne sont pas des « belles âmes », qu’elle choie contre leur volonté, car ils ne peuvent de toute façon pas lui rendre sa mansuétude).
Il va falloir donc, pour comprendre la nature de mon cadeau, que j’ajoute ou que je retranche à la valeur sonnante et trébuchante de mon cadeau, toutes sortes de valeurs d’un autre ordre : l’ordre moral. Il faut inclure un nombre très important de paramètres pour approcher, avec le regard perçant du romancier réaliste, la nature véritable de ce qu’un cadeau coûte à celui qui l’offre, ainsi qu’à celui qui le reçoit, de même que ce que le fait de l’offrir lui apporte éventuellement de valeur ajoutée – aux yeux de son bénéficiaire comme à celui de son auteur… et ainsi de suite.

Cachée derrière toute affaire un peu sérieuse qui concerne l’appauvrissement ou l’enrichissement des personnes sur les diverses échelles de valeur financières et sociales, il y a toujours une infinité de données invisibles, à minutieusement inscrire sur le grand tableau secret des gains-et-pertes de l’Idéal et de la grandeur d’âme, qui loin d’exister parallèlement à la soit-disant « valeur réelle » des choses et sans interagir avec, a pour vocation suprême de déterminer la valeur du réel, en déterminant les actions et les ressentis de ceux qui l’habitent… – Pour vous donner encore une image  : les sentiments, les passions, les aigreurs, les pudeurs, les rancœurs, les obsessions, les promesses, les choix, sont un peu comme le mouvement des fils de nylon qui sont attachés aux mains et aux pieds des pantins d’un théâtre de marionnettes : ils sont les seuls vecteurs possibles de toutes les actions vues par le public sur la scène.

Je dois dire que la lecture du Père Goriot a été une véritable révélation pour moi. C’est elle qui me permet sans doute de verbaliser aujourd’hui ces idées avec une telle assurance de mon bon droit et de mon utilité. Il s’agit d’ailleurs d’une œuvre qui illustre à merveille mon propos.

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Le romancier « réaliste » ne s’est jamais proposé, comme le croient les publiés de l’édition actuelle, de présenter à nos yeux un monde fruste, terrien, grinçant et décevant. Le romancier dit « réaliste », à la base, a juste pour passion d’observer avec réalisme comment le monde fonctionne. Il ne prive pas le réel de sa part d’idéal, il observe seulement avec exactitude ce que donne l’idéal, ce qu’il engendre, et en quels autres principes il se détériore, lorsqu’il est plongée dans le bain d’acide de la société. On ne peut comprendre les hommes – on ne peut comprendre le caractère décevant des hommes – lorsqu’on fait comme si l’idéal n’existait pas. C’est parce qu’il existe, parce qu’il est une donnée du réel qu’on ne peut pas impunément supprimer, que l’animal humain est un animal mélancolique, et que les négationnistes de la valeur : « grandeur d’âme », échafaudent des plans qui se révèlent toujours à terme 100% désastreux, quelles que soient les bonnes intentions qu’ils y infusent.

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Balzac me donne l’impression rassurante de quelqu’un qui ne parle pas aux instincts, aux mythomanie, à l’idée que les gens veulent se faire d’eux-mêmes, aux chimères et aux Ubris. Il me donne l’impression prégnante d’être un frère qui ne chante pas pour me faire danser, mais qui me parle simplement parce qu’il me connait bien, qui me regarde dans les yeux sans mépris mais sans faire de cérémonies non plus, qui me rappelle à ma matérialité au lieu de m’entretenir dangereusement, comme font ceux qui racolent, dans la stérile folie des grandeurs… Enfin, j’ai plaisir à ne le sentir pas si éloigné de moi.

Beaucoup de gens sont comme certains prophètes d’antan : il ne daignent écouter que ce qui leur parle d’en-haut. Moi je suis du parti de regarder tout le monde dans les yeux. Personne n’est assez bas pour qu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est. On ne demande pas à un pauvre hère d’être autre chose qu’un pauvre hère. Et d’ailleurs il y a des vertus accessibles aux pauvres hères, qu’on peut se proposer à croire digne d’eux si l’on a un peu de bienveillance à leur égard, et qui sont pas celles qu’on attend des richards ou des enfants gâtés. Plutôt, il faudrait dire que ces vertus sont les mêmes, mais que chez les uns et chez les autres, en fonction de leur condition, elles ne se présentent nullement sous la même forme. Par exemple, allez-vous demander à un pauvre homme qui n’a rien, de faire preuve de charité à la façon de Saint-Martin qui coupa sa chemise en deux avec une épée ? Non bien sûr. La charité chez le pauvre est encore possible, mais ce n’est pas la même. A lui, ce qu’on lui demande avant toute chose, ce n’est pas une charité d’argent.

(1) C’est sous cet aspect notamment que la morale chrétienne traditionnelle telle qu’on la lit dans les contes de Perrault est parfois un peu imparfaite : elle demande trop souvent aux uns et aux autres les mêmes choses, sans se soucier de ce qui est plus facile pour l’un que pour l’autre. Je ne légitime pas ici la « culture de l’excuse » des gauchistes – attention ! -, qui est une autre impasse. Ce que je dis, c’est que tant qu’à demander à tout le monde de faire des efforts, il faudrait parfois un peu mieux se renseigner sur ce qui pour chacun constitue précisément un effort. Il y a des gens, certes, qui ont bon cœur… mais je ne crois pas pour autant qu’il existe de vraie bonté qui soit simple ou facile.

Chacun a un certain nombre de devoirs à accomplir qui est en rapport avec la position qui l’occupe au moment de les accomplir. L’homme n’est pas sa propre position sociale, l’homme ne se résume pas à la nature des relations qu’il entretient avec les autres, mais s’il veut se montrer digne, il doit se montrer digne avant toute chose de lui-même, ce pourquoi il doit accepter les défis que sa vie lui proposent, ceux que sa position et ses relations lui demandent de relever chaque jour, et sans rechigner. Toute contrainte mérite un courage – ne serait-ce que celui, en dernier recours, de l’envoyer balader. La vie est un combat contre le mal dont on ne choisit pas les champs de bataille. On ne répond pas par de l’esprit à rebours à une offense mortelle, et cela par contre vaut pour n’importe qui.

On a tué le monde en tuant ces mots : noblesse de cœur, vertu, fidélité, largesse, gratitude, honneur, piété filiale.

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…La suite au prochain billet…

Freud et la langue française : une rencontre tragique

Ceci est la suite et l’approfondissement promis du billet précédent (« Je pense donc mon moi est » _ La face eclairée de Narcisse).

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_Un exemple de « CAS DE CONSCIENCE » : dans le cadre du conflit israëlo-palestinien

Le premier champ de bataille à mes yeux sur lequel nous devons combattre, avant que de combattre sur aucun autre, est bien-évidemment le champ de bataille, la « Plaine Armageddon », de notre conscience. Nous devons savoir qui nous sommes et aimer ce que nous sommes en connaissance de cause, si nous voulons défendre notre cause, et par-delà notre cause nous défendre nous-mêmes… car s’il n’y avait rien de plus moral dans notre combat que le simple fait de vouloir sauver notre peau, alors nos ennemis désirant sauver leur peau également, rien ne pourrait plus nous distinguer d’eux du point de vue moral.

Or, qu’on ne puisse plus en derniers recours nous distinguer de nos ennemis sur le plan moral, signifierait que même si nous gagnions contre eux sur la terre, un hypothétique Jugement Dernier (pas forcément le Jugement Dernier religieux : pensez aussi à celui de l’Histoire, ou à celui des Sages de tous pays, des philosophes) ne pourrait que statuer ainsi :

« Vous qui étiez devenus les égaux en monstruosité de vos ennemis, vous craigniez qu’il ne vous supplantent et ne vous remplacent, mais il n’y avait finalement plus lieu de craindre qu’ils vous remplacent, puisque vous étiez leurs égaux en monstruosité. Si c’est par leur faute, et pour les vaincre, que vous êtes devenus leurs égaux en monstruosité, on peut même dire à juste titre que malgré votre victoire apparente, ils vous ont tout de même bel et bien remplacés. Amen. »

Tout ce que nous avons à craindre n’est donc non pas évidemment de voir trouées nos pauvres misérables peaux, mais d’assister à la fin tragique de toute Civilisation.

De toute éternité, quel que soit le diamètre de la poutre qui est dans l’œil du voisin, la solution ne consistera jamais à dire : « Il est bête et méchant, il mérite donc d’être puni avec la même bêtise, la même méchanceté ». La seule vraie question qui vaille d’être posée demeure : « En vertu de quelle loi ai-je le droit de dire : celui-là est méchant, celui-là est bête ? » – Car c’est cette loi qui mérite qu’on se sauve en son nom, pour la sauver elle-même.

Bien sûr que le fait d’être du côté de la civilisation a un coût ! Bien sûr que c’est plus difficile ! Mais si ce n’était pas plus difficile d’être civilisé, il n’y aurait aucun mérite à être civilisé !

Il n’y a pas beaucoup de solidarité pour Gaza qui vienne du monde musulman, c’est un fait. Nous, en France, nous leur envoyons de l’aide, mais l’Arabie Saoudite s’en fout. Pourquoi ? Parce que nous sommes cons ? Oui et non.

Parce que nous sommes ci-vi-li-sés.

Etre chrétien, c’est ça : c’est être écartelé par sa propre bonté, c’est faire des choix difficile. Pourquoi être chrétien alors ? Mais parce que lorsqu’on parvient à bâtir quelque chose (une civilisation par exemple, ou même juste un bâtiment) en restant chrétien, ça a quand même plus de gueule que lorsqu’on a souillé son âme et qu’on a vendu père et mère pour parvenir au même but.

La question n’est pas de savoir ce que les autres font, et la solution n’est pas de clamer qu’il faut se calquer sur les barbares pour se venger d’eux. La seule question qui vaille est la suivante : pourquoi ne faisons-nous pas comme eux ? Quelles sont nos motivations et quelle est notre gloire ?

Car si nous restons concentrés sur nos propres systèmes de valeurs, sur les exigences que nous avons à notre propre endroit, et si nous les universalisons, nous restons dans le Juste.

On pourrait résumer ainsi le paradigme moral que j’ai développé dans mon exemple :

« Le champ de la conscience est le seul champ de bataille ; l’intériorité est donc la plaine Armageddon ultime, et la seule qui vaille. »

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_Le MOI est-il « LA CONSCIENCE » ?

Ce qu’on appelle aujourd’hui le moi est-il autre chose que ce que nos aïeux appelaient simplement la Conscience ? En quoi le moi des modernes inspirés par Freud et la Conscience de nos aïeux seraient-ils deux choses différentes, dans la mesure où Freud lui-même considère que le moi relève du conscient chez un individu (et s’oppose ainsi à tout ce qui dans le surmoi et le ça relève de l’inconscient) ?

On m’expliquera peut-être que dans l’univers langagier freudien, le surmoi remplit par-rapport au moi orgueilleux et désinhibé, un rôle de gardien des traditions et de garant de la pudeur, qui est le seul digne successeur de l’ancienne « Conscience morale« . Et là je rétorquerai à mon interlocuteur que ravaler la « Conscience morale » à une sorte de garde-chiourme des appétits du moi, à un garde-chiourme inintelligent, rempli de lois arbitraires qu’on n’interroge jamais, et qu’on a héritées sans choisir, rabaisser la « Conscience morale » à cette espèce d’intériorisation de la censure et du flic… je rétorquerai que pour faire cela, il faut y avoir au moins un avantage… Or qui a intérêt à la négation de la personne morale qui est à l’intérieur de l’homme, sinon le fraudeur, le voleur, le salaud ?

Il faut croire que si pour les freudiens la question de l’être moral se réduit à celle du surmoi, il faut croire alors que pour ces gens la morale est en quelque sorte quelque chose de stupide, de mécanique et de mort, à quoi l’on ne se conforme jamais que par souci d’auto-préservation mais sans bien savoir pourquoi. Il faut croire alors que pour les freudiens, l’homme, profondément, ne désire que jouir aux dépends d’autrui et faire le mal, que c’est-là le fond de tout ce que demande son moi. Voilà ce qu’on appelle de mon point de vue un parti-pris, et un méchant parti-pris.

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_ »AVOIR LE MORAL » & « LA VIE MORALE »

Ce qu’il faut bien voir ici et que je dénonce, c’est que Freud et la psychanalyse, en l’occurrence, refusent d’appeler « vie morale », comme le faisaient autrefois nos ancêtres qui parlaient français, la vie intérieure de l’homme. Or autrefois, en français, la « vie morale », signifiait tout-ensemble, la vie psychique de l’homme, composée de douleurs, de questionnements moraux, et ses désirs.

Hélas pour Freud, le vieux lien entre « mauvaise humeur » et « mauvais moral », dans la perspective sous-jacente, héritée des antiques, ou la qualité du moral (au sens de : l’humeur) serait d’une certaine manière liée à la Morale (au sens de : l’éthique d’un individu), ce vieux lien n’existe plus. Pour Freud, il n’y a plus que des désirs matériels, sensuels, bas et sordides : il ne conçoit jamais la possibilité d’un désir d’idéal, d’un désir de Bien-Faire, d’un désir de grandes et belles choses, qui ne soit pas souillé par je ne sais quel ressors vicieux.

Pour un français, être d’humeur triste, cela se disait pourtant : « n’avoir pas le moral ». Que reste-t-il de « moral » dans la tristesse, dans la mélancolie, après que celle-ci ait été analysée par Freud ? Rien.
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_ »RAISON » & « JUGEMENT » _ « ESPRIT » & « SPIRITUEL »

La raison et le jugement (c-à-d la faculté de juger), qui chez nous étaient une seule et même grande chose, pour Freud ne semblent plus avoir grand’chose en commun. Pourtant, autrefois, « perdre la raison » se disait aussi : « perdre le jugement ».

De la même manière, le jugement et l’esprit – au sens où tout ce qui relève de l’esprit est étymologiquement d’ordre spirituel – ne sont dorénavant plus, à cause de Freud, intriqués entre eux par des liens de sens poétiques et beaux. Fini tout cela. Place à la matière ! – place à nos matières.

Une telle novlangue nous mène tout droit à la négation de la possibilité-même d’un jugement objectif chez l’homme. C’est-à-dire que dans ce nouveau langage de Freud, qui a remplacé l’ancien, ou a barré l’accès à l’ancien, l’idée qu’un homme prétende que son esprit lui permet de juger librement le monde qui l’entoure et ses congénères, est devenue pour ainsi dire impossible à exprimer.

L’idée-même que l’esprit, quand il est de nature rationnelle, c’est-à-dire non vicié, soit en l’homme sa part la moins soumise à la matière, donc la moins dépendante de son passé, de ses sentiments, de son statut social et de ses désirs, donc la plus pure de toute influence sociobiologique, donc qu’on ne puisse pas systématiquement « psychologiser » toutes les productions de l’esprit, cette conception ancienne qui coulait pourtant de source, dans sa version classique, n’existe pour ainsi dire plus, ou n’a plus droit de cité.

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_Pourra-t-on jamais faire du MOI freudien un « ROSEAU PENSANT » ?

Il faut croire que le moi de Freud a perdu toute appétence pour le sublime et même, disons-le, pour la pensée. Car penser c’est peser ; or le moi de Freud ne pèse manifestement pas lui-même ses actions, ou du moins n’a plus aucune propension intrinsèque à faire cela. Puisque désormais ce moi qui n’est plus la Conscience délègue toute la « pesée du jugement » (cet office sacré, qui était auparavant considéré comme étant le plus noble qui soit) à un garde-chiourme stupide, qu’il a hérité de son père, le surmoi.

Le goût des choses intellectuelles, qui est le plaisir de penser, et le désir de la vérité, ne peuvent plus donc exister dans l’univers théorique freudien comme des plaisirs et des désirs à proprement parler, comme des forces primitives agissant à l’état pur à l’intérieur de l’homme : il ne peuvent plus que procéder d’autres désirs, souterrains ceux-là, inavouables, liés à la vie charnelles, à une mécanique des fluides honteuse, à des bassesses refoulées, qui sont les seuls désirs et plaisirs dont Freud veuille bien reconnaître l’existence.

C’est bien simple, il ne semble pas qu’il puisse y avoir pour Freud de vérité profonde des êtres qui ne soit pas de nature ontologiquement obscène ou honteuse : si quelqu’un vient au partisan de Freud pour lui dire : « toute ma vie j’ai cherché la Vérité », le partisan de Freud n’acceptera jamais de le croire, et continuera de creuser en cette personne jusqu’à trouver une cause première à sa quête de Vérité qui ne soit pas la quête de Vérité elle-même (mais en général un secret d’enfance à la fois grotesque, répugnant et comiquement dérisoire).

Il ne faut donc pas s’étonner que désormais, pour les élèves de Freud, dire « Je » ne puisse plus être perçu (au mieux) que comme un acte égoïste, que comme un acte aussi vulgaire que n’importe quel autre, comparable à l’action de manger ou de déféquer. Dire « Je », ne peut plus être : réfléchir librement, ni prendre la responsabilité de ce que l’on affirme, ni penser.

Pourtant, il semble qu’autrefois en France un certain Descartes avait écrit : « Je pense, donc je suis. »

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_La « LIBERTE DE CONSCIENCE »

A l’origine, avoir une conscience, avoir sa conscience pour soi, était quelque chose qui était valorisé. Jamais on n’aurait osé attacher à cela de connotation négative. Alors où, dans l’œuvre Freudienne, place-t-on cette fonction intellectuelle vitale – qui est pourtant dans tous les textes législatifs  – de la « Conscience » au sens noble, moral, du terme ? Nulle part, il me semble.

Car la conscience suppose la liberté de conscience, qui suppose qu’il soit possible pour un homme de librement choisir sa façon de vivre, sa façon de penser, ce en quoi il croit.

Or la psychanalyse ne conçoit jamais réellement possible aucune liberté en la matière : du point de vue du psychanalyste, de tout ce qu’a vécu un « patient », de tout ce en quoi croit un « patient », au moment où celui-ci vient faire sa psychanalyse, rien de tout cela ne peut jamais sérieusement être considéré par le psychanalyse comme ayant été à un moment donné le résultat d’un libre-choix assumé, – car le « patient » vient à la psychanalyse pour remettre tout cela en cause, – ainsi toute croyance, toute certitude assumée de sa part, sera considéré a-priori comme de l’aliénation.

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_ »AVOIR LE COURAGE DE SES IDÉES« 

Tout ce que la vie apporte à un homme, en dehors de ce qu’il a réalisé et accompli grâce à la psychanalyse, pour faire court, aux yeux du psychanalyste – est suspect -, ne peut être perçu comme le fruit d’une liberté. La psychanalyse ne semble pas croire au courage, ni à l’erreur, ni à la malchance.

_Ou du moins elle ne semble croire encore au courage, curieusement, que lorsqu’il s’agit d’en demander aux hommes pour aller là où elle-même – la psychanalyse – les guide. En dehors de ce cadre-là du « courageux » travail-sur-soi psychanalytique, aucune action accomplie par l’homme ne pourra jamais relever jamais du pur et simple courage aux yeux de la psychanalyse, mais sera toujours suspecté de relever de la soumission à diverses pulsion. Intrigant, non ?

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_Pourquoi le SURMOI n’est pas non plus un équivalent langagier de la défunte « CONSCIENCE »

Voyez à présent avec quelle abrutissante fréquence aujourd’hui le « culte du moi » est décrié partout ! Pour autant, voit-on un hypothétique culte du « surmoi » surgir ? Non, bien sûr. Ce « surmoi » qui n’est pas le moi n’intéresse personne.

La conscience, si elle ne peut plus être l’expression libre, franche et fière, d’un moi moral, total, simple et beau, mais se retrouve réduite pour ainsi dire à une fonction d’auto-censure automatique inintelligente (ce qu’est à proprement-parler Surmoi), n’est plus vraiment la Conscience…

Le Surmoi n’a plus rien à voir avec la Conscience dans son sens antique – noble et beau – puisque la Conscience des anciens était une puissance telle qu’on la faisait parfois s’emparer tout-entière d’un être, du sol au plafond. Or le Surmoi ne sera jamais qu’une sorte de « plug-in » restrictif, un outil coupant rajouté au moi totalitaire, bref un morceau d’un être irrémédiablement morcelé… Qui plus est l’usage veut qu’on lui attribue (à lui aussi!) une connotation péjorative !

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_L’être freudien : un être morcelé dont tous les morceaux sont connotés péjorativement !

Aujourd’hui « le moi » est devenu un synonyme de : « l’égoïsme« . Le souci chez un homme de s’occuper de son moi est devenu dans le langage courant un souci égoïste. Et rien, rien, plus rien qui relève encore du souci de soi – le « souci de soi » qui autrefois aurait pu signifier bien autre chose ! – qui relève d’autre chose que d’un souci matérialiste…

Quant au rôle prétendûment civilisateur du « Surmoi« , il est désormais irrémédiablement attaché à la névrose et à la frustration. Pour faire court et parler en image, quand on pense au « Surmoi » d’un homme, on pense aujourd’hui à son balais dans le cul. Et rien, là encore, rien dans la novlangue freudienne telle qu’elle est employée tous les jours par les esprits serviles, matérialistes et bas des postmodernes, qui ne vienne plus désormais contrebalancer ce déplorable point de vue !

Quelle triste, triste langue !

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_La CONSCIENCE ? Une chose désuète.
_L’INCONSCIENT : voilà ce qui intéresse le freudien.

Résumons : dans la novlangue freudienne, le moi c’est le conscient (ou du moins une partie du conscient), mais ce n’est plus la Conscience.

Ainsi, le souci du moi est égoïste, quand le Surmoi est la source de toute frustration. Et ce dont il faudrait plutôt avoir souci, c’est de notre inconscient.

Le vieux souci philosophique – « Connais-toi toi-même » – qui consiste à étudier d’ors et déjà ce dont nous sommes conscient (ce en quoi nous croyons, le sens objectif de ce que nous disons), sans doute nos contemporains le trouvent-ils trop fruste ? pas suffisamment excitant ? pas suffisamment chic ?

Mais soyons malgré eux un peu philosophes une minute, à présent, voulez-vous ? Avez-vous jamais vu – sérieusement parlant – quelqu’un s’interroger sur autre chose que ce dont il était conscient ?

Croyez-vous réellement qu’il soit techniquement possible d’interroger ce qui relève de notre inconscient ? – Je vous demande ici de raisonner comme le ferait un enfant, un « Simple »… ou tout simplement un vrai philosophe.

Je vous demande de vous représenter l’irreprésentable : un homme s’interrogeant au sujet d’un sujet dont il serait inconscient, c’est-à-dire dont il ignorerait non seulement les enjeux, mais jusqu’à l’existence, puisqu’il relèverait d’un alter-monde des idées et même d’un alter-langage ignoré de lui, qui n’a jamais accédé à sa conscience, et n’y accèdera normalement jamais… – car l’inconscient est théoriquement tel que nous ne sommes pas conscients qu’il est, n’est-ce pas ?

Un tel paradigme n’est-il pas techniquement impossible ? Ne serait-il pas à proprement parler, si on devait le traduire en une image graphique, du même ordre que les dessins impossible d’Escher ?

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_ »Mon Dieu, mais alors… Depuis quand exactement le monde serait-il devenu fou ? »

Je vous demande ici de ne pas vous effrayer : il est tout-à-fait normal – oui, « normal », c’est le bon mot – qu’une part de cet univers-des-idées commun, habituel, rassurant, dans lequel notre société végète, comporte une part de concepts totalement délirants et même absurdes. Et que néanmoins « les_gens » (cette chienlit ^^) continuent en dépit du bon sens de s’appuyer sur de tels concepts, et les affectionnent. L’homme, de tout temps, a adoré les fables et les idées bancales, il les préfère à la réalité, c’est bien connu. D’ailleurs la Bruyère l’exprimait déjà très clairement dans ses Caractères (chapitre consacré aux Esprits Forts) :

22 (VII)

L’homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l’ornement. Elle n’est pas à lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l’homme n’aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable.

Pour corroborer cela, l’anthropologue cognitif Justin Barrett a récemment découvert avec son équipe de chercheurs ce qu’il a baptisé « les concepts modérément contre-intuitifs« . Leur travail est très utiles notamment aux mythologues (je viens d’apprendre l’existence de ces concepts dans le dernier Cahier Science&Vie sur L’Origine des Mythes). Ces scientifiques ont simplement démontré qu’au niveau neurologique, les mythes et les fables comportant une part (modérée) d’ « impossible » de « déraisonnable », présenté non comme étant impossible et déraisonnable mais au contraire comme coulant de source et allant de soi, avaient un pouvoir suggestif plus grand et imprimaient nos mémoires davantage que les autres.

Nous les êtres humains, avons donc de tous temps aimé croire passionnément en des histoires qui comportaient précisément une part non négligeable d’incroyable et d’invraisemblable. Et toutes les société humaines se sont toujours fédérées autour de ce type de constructions mythiques, car c’était précisément parce qu’elles choquaient un peu l’esprit qu’elles appelaient un acte de foi.

Le mythe du Dahu (en plus d’être déjà en soi un mythe) nous parle donc peut-être de la définition-même de ce qu’est un mythe : un animal bancal aux pattes inégales, qui ne tient debout que par la grâce du saint-esprit (c’est-à-dire de la foi).

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_Le MYTHE de l’INCONSCIENT freudien

Pour en revenir à la psychanalyse, il me semble donc à moi que cette idée selon laquelle le psychanalyse emmènerait son patient à la rencontre de son inconscient, est à proprement-parler un mythe. Et je l’explique très-aisément en ce que pour peu que ce qui à un moment donné nous était inconscient se mette à nous susciter une interrogation, alors ce qui était effectivement inconscient jusque-là cesse instantanément de l’être !

Je ne vois pas comment il pourrait en aller autrement qu’à mesure que nous cherchions à fouiller notre inconscient et que nous y découvrions des choses… je ne vois pas comment les fameuses choses en question ne seraient pas précisément condamnées par cette fouille indiscrète à sortir de l’inconscient pour apparaître au grand jour, et ne seraient pas – de fait – immédiatement remplacées par d’autre dans ce grand réservoir d’images qu’est la moite intimité de notre inconscient.

Selon le même principe, une forêt vierge qu’on arpente de long en large, n’est précisément plus une forêt vierge… Car l’esprit comme la nature ne peut qu’avoir horreur du vide. Aussi, il ne peut – heureusement – suffire de nous creuser la tête pour la vider, comme il en irait d’un simple sac à patates (dont on consommerait les patates) !

Il est absolument nécessaire que l’inconscient se reconstitue à mesure qu’on cherche à le défricher, sans quoi le résultat logique d’une psychanalyse devrait être la destruction pur et simple dudit inconscient. Or, avez-vous déjà vu un homme dépourvu d’inconscient ? Cet homme au juste, existe-t-il ? – Peut-être les psychotiques, qui vivent dit-on « consciemment » dans leur inconscient, répondent-ils effectivement à ce critère… (mon Dieu ! pourquoi chercher à leur ressembler ? leur sort n’est pas enviable) – et encore j’en doute.

L’esprit, s’il était un objet, devrait être comparé à une corne d’abondance ou à un Graal, car il est évident qu’on ne le « vide » pas à mesure qu’on en sort des fruits – des fruits, c’est-à-dire des idées nouvelles.

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ADDENDUM DÉDICACÉ À MA HAINE

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 _A QUOI SERT LA PSYCHANALYSE? _ Autrement dit : A QUI PROFITE LE CRIME ?

Comme le soulignait récemment Mémento sur son propre blog, Freud a bel et bien professé, n’en déplaise aux petits comiques festivoïdes, qu’il fallait que nous refrénions nos pulsions.

Petit rappel :

La première des pulsion contre laquelle s’acharne Freud est par ailleurs sa création originale, il s’agit bien-entendu de la pulsion Œdipienne. Mais on ne peut néanmoins supposer que la pulsion Œdipienne serait « meilleure » ou « pire » qu’une autre pulsion du point de vue de Freud, puisqu’on s’aperçoit assez vite que toute les pulsions selon lui sont égales en nuisance comme en nécessité par ailleurs, et pour ainsi dire de même nature.

A cet égard, la pulsion Œdipienne remplit chez Freud en quelque sorte un rôle d’étalon pour les autres pulsions… un peu comme dans les 11 Commandements donnés à Moïse, l’interdiction du vol engendre et suppose tout-à-la-fois l’interdiction de l’adultère, de laquelle découle l’interdiction du meurtre, par une sorte d’enchaînement supposément logique, qui paraît évident aux religieux, et qui peut-être l’est moins aux yeux des incrédules.

Refréner les pulsions – toutes les pulsions étant donc supposées intestinement liées entre elles – professe ainsi «le maître », est la tâche du Surmoi. Surmoi qui, s’il n’agit pas ou pas suffisamment dans un individu – s’il a été par exemple endommagé pendant l’enfance – fait de lui un psychotique, souvenez-vous.

Un excès d’action/d’influence du Surmoi, en revanche, transforme – toujours selon la psychanalyse – l’individu en cet être coincé, étroit d’esprit, avec un balais dans le cul, que Freud appelle l’individu névrosé. Aussi, selon Freud, il n’y a pas d’alternative : ou bien vous êtes psychotique, ou bien vous êtes névrosé.

Il n’y a pas d’homme sain pour Freud car il n’a pas conçu entre ces deux paradigmes la possibilité d’un équilibre. Il n’y a pas d’homme sain du point de vue de la psychanalyse, et cela rejoint exactement la conception qu’avait l’avide Dr. Knock de la médecine : « Un homme sain est un malade qui s’ignore. »

De leur passion indécrottable pour tous ces subtiles concepts auxquels nous venons de faire une brève allusion, les lecteurs de Femme Actuelle et assimilés ont trouvé le moyen de déduire qu’il fallait absolument que nous – comprendre : « nous les névrosés » – n’ayons de cesse de parcourir le monde et de gâcher du matériau humain et de nous heurter à répétition à notre propre tragique constitutif et au souverain mur du ridicule, en vue de trouver le moyen d’enfin nous « épanouir », en jouissant comme des soleils et en baisant comme des taureaux. – Cela si nécessaire au mépris du bien-être des autres – car la santé n’a pas de prix. Je suppose donc que les névrosés lecteurs de psychanalyse, de magazines féminins et de littérature niaise, désirent profondément devenir des psychotiques pour se soigner de leur névrose. En-dehors de ça je ne vois pas où ils vont.

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_IL-FAUT-REFRENER-VOS-PULSION-MAIS-LES PULSIONS-C’EST-QUAMMÊME-BIEN-JE-JUGE-PAS

Freud a donc dit (entre autre) que nous devions refréner nos pulsions – ce qui n’était pas, vous en conviendrez, une idée neuve. Les 3 religions du Livre l’avaient dit avant lui. Alors moi j’ai demandé naïvement : « Quelles pulsions ? »

Que Freud appelle-t-il exactement « les pulsions », en dehors du cas particulier d’Oedipe ? Parle-t-il uniquement de pulsions qui seraient négatives ? Auquel cas il n’avait qu’à clairement définir ses « mauvaises pulsions » comme un avatar maquillé des 7 péchés capitaux !

Si, en revanche, du point de vue de Freud, (contrairement au point de vue de la religion, pour laquelle existent 3 vertus théologales et 4 vertus cardinales qui compensent les 7 péchés capitaux), si du pt de vue de Freud disais-je, il ne peut y avoir de bonnes pulsions, mais uniquement des pulsions mauvaise, cela explique au moins pourquoi le terme de « pulsion », tel qu’employé par Freud, ne supporte jamais aucun adjectif qualificatif.

Pour Freud, il faut se résoudre à croire que même lorsqu’elles sont bonnes, les pulsions sont mauvaises, et inversement.

Ainsi – illustrons son génial paradigme –, le suicidaire doit réfréner sa pulsion de vie car c’est sa pulsion de vie qui d’après la psychanalyse lui donne envie de mourir. Mais pour le « viveur », en revanche, pour celui dont on dit qu ‘il « brûle la chandelle par les deux bouts », bien qu’il croie naïvement souffrir de « trop » aimer la vie, la psychanalyse lui apprend qu’en réalité il se trompe en prenant pour une pulsion de vie ce qui n’est en réalité qu’une pulsion de mort.

Ainsi, désormais, grâce à Freud, quand quelqu’un dont vous désapprouvez la conduite vous dira : « j’adore faire cela, quand je fais cela je me sens vivre », vous pourrez lui donner l’exemple du « Viveur » et lui expliquer sereinement que tout ce qui lui procure du plaisir est en réalité ce qui en lui désire secrètement la mort.

Si au contraire vous approuvez la conduite de la personne, vous pourrez lui servir allègrement une théorie contraire tout aussi compatible avec Freud, en opposant par exemple à ses détracteurs l’exemple déplorable du suicidaire qui était allé jusqu’au bout de sa pulsion de vie et qui avait trouvé la mort. Vous déduirez habilement de ce triste cas de figure, que celui ou celle qui veut simplement jouir et être heureux au jour le jour dans cette chienne de vie a ontologiquement raison, du fait que l’individu jouisseur, précisément, jouisse, signifie que, contrairement au suicidaire, il se situe dans l’équilibre, c’est-à-dire dans la « santé ».

Tous les chemins conduisent le Dr Freud à avoir toujours raison ! C’est bien pratique !
Moi je dis bravo à ce docteur ! Car une telle méthode, comme vous le voyez, résout tout : elle permet en toute circonstance au psychologue amateur comme au praticien chevronné, et quel que soit au final son diagnostic, de justifier celui-ci supérieurement, et sans controverse possible ! Car la pulsion de mort c’est la pulsion de vie et la pulsion de vie c’est la pulsion de mort . Hare Krishna.

C’est ainsi, disait Vialatte, qu’Allah est grand.

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_« Vous avez un style sadique, vous ! »

Enfin, et j’y vois là un paradoxe, votre prose survoltée a quelque chose de… sadique ! Et qui dévoile toujours un peu plus des aspects obscurs de votre nevrose. […]

Ceci est un exemple-type de critique littéraire assassine à la sauce freudienne.

On psychologise le style, on psychologise l’art, et qu’est-ce qu’il en reste ? Il en reste des questionnements relatifs à la petite culotte de l’auteur. C’est quand même terrible d’avoir vécu quatre mille années de civilisation, peut-être six-mille, pour en arriver à un peuple de gens perdus dans l’obscurité des signes kabbalistiques qui à travers l’Art et les choses de l’Esprit, les ramènent dans la fascination hébétée de la moite intimité gastrique.

Avoir hérité de la civilisation humaine qui est monté le plus haut qui soit, pour en finir, seulement un siècle ou deux après la mort des plus grands de nos maîtres, à désapprendre cette chose toute simple que l’Esprit est certes susceptible d’incarnation, mais que néanmoins il transcende la matière. Quelle honte pour ces maîtres, nos pères ! Avoir marché sur la lune, avoir maîtrisé l’atome (ou à peu près), pour finalement se retrouver à désapprendre cette chose que l’homme de Cro-Magnon a dû découvrir, que l’Esprit s’élève au-dessus de la matière mais n’y demeure pas, en analogie avec l’arbre qui s’élève au-dessus de la terre en y plongeant ses racines, mais n’y demeure pas.

Le travail d’un artiste, d’un auteur, est un arbre qui s’élève vers le ciel et désigne la lune. Or tout ce qui intéresse toujours le freudien, c’est de découvrir ce qu’il se passe du côté des racines de cet arbre. Ce qui l’intéresse n’est jamais ce que l’artiste lui montre, mais ce qu’il lui a supposément caché. Je demande : à quoi bon l’art, dans pareil cas ?

La société de la transparence, cette société qui précisément est ennemie du désir, en ce qu’elle prétend montrer-tout, et donc ne respecter aucun tabou, est une société ennemie de l’art, en ce que l’art n’est qu’un travail sur l’illusion, ne consiste qu’à montrer certaines choses et à en cacher d’autres, et qu’il faut se prendre au jeu de l’art pour comprendre l’art ; l’art ne supporte pas que le public refuse son rôle de public et se mêle de soulever les masques et les rideaux. L’esprit, l’imagination, la création humaine, n’ont pas à montrer leur origine et à expliquer leur source ! La création, sans ça, ne serait pas la création.

Le blabla du Freudien à l’égard de l’artiste est toujours blessant, tantôt il attribue tout son génie à de très anciennes souffrances supposées, tantôt il invoque les mêmes supposées souffrances qui ressurgiraient là dans son travail, comme des preuves à charge contre son œuvre. L’un ou l’autre procédé étant pareillement emprunt d’une vision-du-monde toute matérialiste, où la création est impossible car elle n’est jamais ex-nihilo, mais toujours  « ex-pulsion », « ex-douleur », « ex-intimité-gastrique ».

Le psychologue freudien procède au final en utilisant les mêmes éternelles ficelles qu’utilisèrent toujours toutes les « voyantes-mentalistes » de par le monde, dans les roulottes des fêtes foraines : il tâte le terrain en vue de saisir quelque chose à propos du pigeon qui vient le consulter au sujet de lui-même, puis il se bricole une opinion qu’il assoie sur un quelconque verbiage théorique rempli de symboles.

Toute personne qui emploie la psychanalyse pour émettre un jugement, le fait toujours au final pour asseoir ses a-apriori au sujet d’autrui sur un socle théorique « magique » rempli de symboles. A ceci près que ce qui autorise le psychanalyste « diplômé » (si tant est qu’en la matière il y ait des diplômes) à agir ainsi, tient à ce qu’il a été consulté au préalable, et sera dûment payé pour ses services, par une personne qui s’est elle-même déclarée malade…  Alors que le psychologue amateur qui se mêle d’employer la même méthode à l’égard de n’importe quel interlocuteur qui ne lui a rien demandé, s’érige d’office en spécialiste-clinicien de l’âme, et ce qui est plus grave traite l’objet de son analyse comme s’il était victime de je ne sais quelle maladie honteuse, comme on ferait d’un rat galeux sur une table de dissection, ce qui est tout de même pour le moins irrespectueux envers la personne, pour ne pas dire impoli.

La psychanalysation de l’esprit critique, qui consiste le plus souvent à renvoyer l’individu à son complexe d’Oedipe, permet en effet une chose unique à ma connaissance dans l’histoire des relations humaines : tout un chacun peut désormais, dans n’importe quel salon où l’on prend l’apéritif sous les lumières tamisées des halogènes, dire en substance à son voisin de canapé qu’il *NIKE SA MERE* sans susciter le moindre haussement de sourcil de sa part, et enchaîner sans transition sur la salaison des cacahuètes sans que personne ne s’en émeuve, pas même le principal intéressé.

Autres temps, autre mœurs, un siècle auparavant au même endroit, en recevant la même injure le même type aurait jeté froidement son gant au visage de l’importun et lui aurait fait dire qu’il lui envoyait ses témoins à proximité d’un quelconque bois obscur, dès l’aube. Fut un temps où les honnêtes personnes ne croyaient pas qu’il leur fallait forcément survivre à leur honneur.

Sad Sade

Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Eh, que m’importe! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie; elle allège toutes mes peines en prison et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres.

A. F. de Sade (Novembre 1783)

Marrant. Ces propos de Sade me rappellent ceux de ce bouffon et faire-valoir que j’ai créé tantôt dans l’un de mes articles… Vous savez, celui qui disait :

« Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »
« Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien !« 

A ce faire-valoir, on répondait la chose suivante :

« Personne ne parle jamais pour avoir tort et si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole. »
« Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Quelle cause plus ignoble que celle du mensonge ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligé, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadé d’avoir raison. D’ailleurs, persuadé n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadé au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Quand on a raison, c’est toujours un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.« 

Sade reproche-t-il à autrui de lui faire des reproches, parce qu’il est heureux en ayant tort ? C’est absurde ! Rien que faire reproche à autrui de faire des reproches à autrui, est déjà stupide et contre-productif… [« Il est interdit d’interdire », belle morale, ô combien enrichissante !] Quant à se plaindre de ce qu’on lui dise qu’il ait tort… – comment peut-il s’en plaindre s’il l’admet déjà tacitement lui-même ? On ne peut se plaindre des accusations d’autrui, lorsqu’ils nous disent que nous avons tort, que lorsqu’on est persuadé soi-même d’avoir raison. Si l’on a renoncé à avoir raison, on n’a normalement plus à se soucier ni à se plaindre de ceux qui y prétendent encore… les sages ne nous font plus aucune ombre, quand on a renoncé à toute sagesse, me semble-t-il…. Enfin, ce que je dis est tellement évident,… crève tant et tant les yeux… c’est bien à cause de cela qu’on n’y vient jamais. Les plus grandes évidences sont – d’après mon expérience – les plus difficiles à faire admettre. Les gens aiment les paradoxes boiteux, ça les amuse… Mais 1+1=2, ça les angoisse, ça leur donne la nausée.

Un homme qui n’est heureux que dans la transgression, doit bénir chaque jour que Dieu fait les flics de la pensée qui lui permettent de penser. N’était-ce pas d’ailleurs-là tout ce qu’essayait de nous transmettre Sade ? Alors mon vieux, quoi, l’on flanche ? l’on en a assez des réprimandes, des reproches et des coups ? l’on n’est plus à la hauteur de sa propre posture existentielle ?

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Quelle est-elle, pour schématiser, l’alter-morale du marquis de Sade ?

En quoi consiste-t-elle, sinon à donner une explication simple du monde, et plus encore manichéenne (en tout point comparable à celle des hérésies gnostiques) fondée sur le principe suivant :

« TOUT DESIR PROCEDE D’UNE TRANSGRESSION, AINSI TOUTE LOI N’EXISTE QUE POUR APPELER LE DESIR, EN APPELANT LA TRANSGRESSION. »

Je comprends qu’une telle morale binaire rassure. Elle est rassurante comme un texte de loi coranique. Une fois qu’on possède cette loi en tout point comparable à la loi d’Archimède, on peut vivre à l’intérieur sans être troublé. Qui désire vivre sans être intellectuellement troublé ? Celui qui est fainéant du point de vue intellectuel. Celui aussi qui n’est pas vraiment chrétien, car l’esprit chrétien peut se résumer à l’écartèlement moral permanent.

A présent, sous vos yeux ébahis, je vais invalider la loi ci-dessus énoncée.

Comment prouverai-je que tout désir, tout amour, ne procède pas systématiquement d’un désir de transgression et d’un amour de la loi à travers la transgression de la loi ?

Eh bien prenons comme support à notre analyse l’acte sexuel transgressif par excellence, celui qui ne peut exister que dans le cadre de la pré-existence d’un « non », d’un refus catégorique, d’une absence d’assentiment. Quel est cet acte sexuel qui n’a jamais lieu qu’après un « NON! » ? C’est le viol bien sûr.

Celui qui prend plaisir à violer les femmes, est celui qui n’a du plaisir que lorsque les femmes elles-même n’en ont pas. Son plaisir à lui procède du déplaisir de l’autre.

Nous sommes-là au-delà du champ des rapports Sado-maso, qui supposent chez celui ou celle qui adopte le rôle de la victime un assentiment préalable, et même une forme de jouissance à jouer ce rôle-là. Ce qui sous-tend que dans les rapports sado-maso, les victimes n’en sont pas vraiment : il s’agit d’un mensonge, d’une dramaturgie, visant à reproduire les conditions d’un rapport sexuel transgressif, mais qui n’est pas réellement transgressif puisqu’à la base le rapport sado-maso repose sur un contrat.

Qui dit contrat dit non-viol.

Le viol, la torture au premier degré, avec une victime non-consentante, est donc le seul type de rapport ontologiquement transgressif. Le reste n’est que comédie.

Dès lors, une fois ceci posé, peut-on encore faire valoir la loi sadienne primordiale selon laquelle il ne pourrait y avoir de désir et de plaisir véritable que dans la cadre d’une transgression ?

Si c’était le cas, le rapport sexuel où l’une des deux parties n’a pas donné son consentement devrait être le rapport sexuel le plus jouissif possible.

Or ce n’est pas le cas. Techniquement, un rapport sexuel où l’un des deux partenaires n’a pas de plaisir sera toujours moins fort, plus décevant, qu’un rapport sexuel où les deux parties y trouvent leur compte.

Il faut donc déduire de cela que le fait que l’action sexuelle se déroule dans un cadre transgressif rend souvent la chose excitante non pas parce qu’elle sépare les deux amoureux, mais au contraire parce qu’elle les sépare du monde, parce qu’elle les isole ensemble, contre le reste du monde et contre la loi, dans une intimité totale et compréhensible d’eux seuls.

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Il faut donc en déduire que les amours transgressives qui plaisent aux gens qui ne sont pas des pervers – des pervers, c’est-à-dire des jouisseurs solitaires -, ne leur sont non pas plaisantes uniquement parce qu’elles vont à la rencontre d’un interdit préalable – comme par exemple un rapport adultérin va à l’encontre de la loi bourgeoise -, et ne nourrissent pas leur désir exclusivement de la posture transgressive en elle-même et pour elle-même, mais ont besoin que se développe en parallèle à ce premier mécanisme, un second mécanisme qui l’invalide partiellement pour que le plaisir soit complet. Ce second mécanisme consiste pour les amoureux isolés dans une attitude transgressive commune, à systématiquement créer une nouvelle loi valable pour eux-seuls, ou plutôt valable universellement (car toutes les lois du monde se désirent universelles) mais obéie et correctement appliquée d’eux-seuls, contre le reste du monde. Cette seconde loi est bien-évidemment la loi de l’amour. Les couples d’amoureux emblématiques que sont Tristan et Iseult ou encore mieux, Héloïse et Abélard, sont des illustrations archétypiques de ce phénomène.

Ce second mécanisme, parallèle au premier évoqué par De Sade, et qui le complète tout en invalidant son omnipotence, c’est un mécanisme paradoxal, car il suppose que tout couple tenté d’enfreindre les lois pour satisfaire son amour, ne pourra se contenter seulement de le vivre « hors-la-loi », ou du moins s’il acceptera volontiers de vivre « hors-la-loi » aux yeux du monde, ce ne sera jamais que dans la certitude secrète que lui-seul, le couple de l’amour, a raison contre la terre entière. Et c’est cette certitude-là, d’avoir secrètement « raison » d’aimer, (au nom du Dieu d’amour, au nom de l’Esthétique, au nom de la haine de l’hypocrisie, au nom du bonheur, que sais-je) contre les raisons raisonnantes de la bourgeoisie ou des prêtres ou des bien-pensants, qui cimentera l’amour des hors-la-loi. De sorte que ce n’est pas la transgression pure que désire jamais le plus profondément l’amoureux, mais au contraire la re-création et la re-lecture de la Loi Eternelle, c’est-à-dire la re-fondation d’une sorte de Temple Véritable du Dieu de l’Amour, plus légitime et plus philosophique, que celui des bourgeois.

Conclusion : l’Amoureux ne veut pas supprimer la fonction de prêtre, il ne lutte pas vraiment contre les « Gentils » non plus, il se prétend juste meilleur prêtre que les prêtres et posséder mieux l’ « esprit » de la gentillesse que les supposés « gens gentils ». Dès lors, c’est une lutte d’influence, une rivalité autour du même enjeu – à savoir le droit de dicter la loi -, dont il est question entre lui et les « bourgeois ». Car ne peut y avoir pour celui qui est seulement coupable d’aimer, de plaisir à être puni pour cela. Il ne peut que trouver cela injuste.

Celui qui en revanche prônera la supériorité en toute chose du plaisir purement transgressif, c’est-à-dire du plaisir volé, du plaisir du viol, qui est un plaisir pris au mal d’autrui, non-amoureux, solitaire, celui-là ne peut que se féliciter d’être haï et maltraité : celui-là est un pervers, c’est donc à la fois tout ce qu’il mérite et tout ce qu’il recherche. Les pervers gagnent à être persécutés. Ce pourrait être la seconde loi cachée dans l’œuvre de De Sade.

Raiponce à Marylin

—> Lettre de Marylin Monroe a son psychiatre Ralph Greenson : « Il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici ! » [A lire]

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Elle était intelligente, mais pas encore assez pour s’en sortir…

Je ne parle pas de la dépression, mais de l’emprisonnement.

La dépression dans son cas était un état de tristesse qui avait largement assez de causes objectives extérieures pour qu’on la considérât simplement comme une preuve de sensibilité et de délicatesse morale :

– divorces à répétition, relations « faussées » (faussées à la base par son statut de star et de sex-symbol) avec beaucoup trop de gens, trahisons répétées dans un milieu du cinéma évidemment rempli de maquereaux et de mentalités de putes, recherche de l’amour se soldant systématiquement par de la baise sordide, pervers visqueux à tous les étages usant et abusant d’elle, qui plus est avec mépris, absence d’empathie totale de la société toute entière, toutes classes sociales confondues, vis-à-vis de sa personne une fois qu’on l’eût mise sans recours possible sur un piédestal (partout l’Envie et la pudibonderie hypocrite se mêlant irrésistiblement à l’admiration), cela engendrant chez elle une solitude métaphysique qu’auraient sans difficulté pu expliquer n’importe quel citoyen grec antique se rendant régulièrement au théâtre, mais que refusaient d’admettre les psy (pour des raisons de nature purement idéologique), un statut de « monstre sacré », enfin, qui aurait été proprement déroutant pour n’importe quelle personne normalement constituée, sachant que lorsqu’on la traitait comme une malade, on la traitait à proprement parler comme si elle avait été un monstre, et que lorsqu’on s’adressait à elle comme à l’actice et au sex-symbol, on lui laissait accroire qu’elle était une déesse.

Enfin bref. Il était finalement assez facile de voir, à l’aune de tout cela, que les psy qui la soit-disant soignaient n’étaient que de sales types (je dirais même plus : de sales bourgeois visqueux) entièrement façonnés par une culture et des croyances (aka principalement le puritanisme américain) qui les rendaient délibérément aveugles à quelque chose qui aurait crevé les yeux de n’importe quelle personne honnête. Ce pourquoi, en attendant de rencontrer cette hypothétique personne honnête, au lieu de se poser des questions métaphysiques sur l’expression d’inquiétude – lisible ou non, qu’importe ! – sur la vilaine face de bourgeois et de névrosé de Freud, Marylin aurait dû admettre une bonne fois pour toute que là où elle était personne ne lui voulait de bien, et que l’heure était venue non pas de réagir en humaniste outragée mais d’échafauder un plan d’évasion. En effet, là où elle était, il était facile de voir qu’il ne servait à rien de crier à l’aide, de chercher de la compréhension du côté de ses maquereaux, ou encore de crier haut-et-fort « J’ai des droits ! » à des gens qui allaient simplement réagir à ses cris en l’enfermant, en la ligotant, en la droguant, voire – allons-z-y ! -, si elle insistait de trop, en lui cramant le cerveau aux électrochocs… Quant à vouloir de toute force, dans sa situation, continuer de trouver des circonstances atténuantes à ses geôliers et ses bourreaux… cela, de la part d’une personne intelligente, est une chose que je ne comprendrai jamais ! Que ses psy aient eu des bonnes intentions à la base (mais l’enfer est pavé des bonnes intentions ! – les médecins de l’époque de Molière ne croyaient-ils pas aux vertus de leur médecine?) ou encore qu’ils aient soigné d’autres personnes qu’elle (mais qu’importe le bonheur des autres dans une telle situation ?), franchement que cela pouvait-il bien faire dans la mesure où elle jouait sa vie ? On juge un arbre à ses fruits. Dans certains cas, la compréhension à l’égard du mec qui vous surveille depuis un mirador ne peut avoir qu’une seule utilité : endormir sa surveillance, lui être sympathique et le convaincre que vous êtes digne de réintégrer l’humanité. Y’a un moment où il ne s’agit plus de jouer les divas, mais de fermer sa gueule, de sourire d’un sourire triste et charmant, de remettre les questions métaphysiques à plus tard et de préparer en secret un kit de secours (c’est-à-dire comme dans la jungle, une bite et un couteau). Rien que pour se dégager le plus rapidement possible des griffes de ces espèces de nazis auxquels elle avait affaire et de la chausse-trappe labyrinthique qu’on lui tendait, elle aurait dû jouer le rôle de sa vie : c’est-à-dire le rôle de celle qui pleurniche pour des choses pas si importantes que ça en fait, qui va se remettre doucement, qui est en train de se « reconstruire », bref, de celle qui : « se sent déjà beaucoup mieux, merci! ».

A présent, une petite réflexion de fond, si vous le voulez bien :

Est-il « normal » ou non d’être triste à cause d’une peine de coeur ? Réponse : non ce n’est pas « normal », dans le sens où l’amour est un genre de folie – mais nos existences procédant elles-même d’actes d’amours entre des hommes et des femmes, l’existence n’est-elle pas une folie ? – Ceci, on l’apprend non pas en lisant Freud mais en lisant l’Eloge de la Folie d’Erasme.

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« Ouin ouin ouin, sauvez-moi, je suis trop triste d’être une esclave sexuelle, c’est pas normal d’être triste comme ça d’être une esclave sexuelle…ouin-oui-ouin faut qu’on me soigne, c’est pas normal, je devrais pas pleurer tout le temps ! »

Ben… si, en fait.

Pleurer comme une Madeleine

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Ce sont les autres, là, celles qui se prostituent, qu’on traite comme de la merde, et à qui ça ne fait rien, et qu’en redemandent… ce sont celles-là qui ne sont pas normales.

Ces autres, là, à qui ça ne fait ni chaud ni froid de baiser sans amour et qui ne se sentent jamais trahies parce qu’elles ne savent même pas ce que c’est que de s’attacher à quelqu’un, ces autres-là ce sont des psychopathes. Mais des vraies, hein. Au sens psychanalytique du terme, elles en ont tous les traits. Elles ont le même profil psy qu’un tueur en série : absence d’empathie et cet espèce de narcissisme reptilien très-caractéristique des personnes qui adorent se regarder dans la glace mais qui n’ont absolument aucun sentiment de leur dignité par ailleurs. Elles font partie de cette catégorie d’individus louches qui ordinairement font tout pour soigner et bichonner leur petite personne et lui réserver la meilleure place dans le monde, et cependant qui, s’ils se retrouvent hors du cadre mondain, en piteuse position, humiliés ou coupables de quelque chose, tant que personne ne les a vus faire, tant que personne ne les pointe du doigt ou ne le leur fait remarquer, ne ressentent ni honte ni remords, – comme si dans ce cadre-là, leur moi, c’est-à-dire, leur conscience d’être des personnes à part entière, avec des droits, une dignité et une sensibilité, avait totalement disparu.

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Regarder un arbre tout déplumé et penser à soi, et penser qu’on se dirige comme lui doucement vers la mort, et sentir couler une larme à cause de ça, c’est exactement l’inverse. C’est exactement l’inverse de la psychopathie.

Alors, je pose la question, que demandent-ils, les psy, à leurs patients « dépressifs » qui ont toutes les raisons dans leur vie de merde d’être tristes à pleurer ? Que leur demandent-ils sinon, en tuant le Spleen, de tuer leur sensibilité et le sentiment de leur dignité ? Que leur demandent-ils, sinon de ne plus se souvenir qu’être quelqu’un de bien, c’est être quelqu’un qui souffre de la condition humaine ?

La seule vision d’un Christ peut vous aider à vous rappeler de ça quand les psy tentent de vous le faire oublier…. hum.

Trouvez-vous étonnant que notre société crée des psychopathes ? Moi non.

Je sais comment on s’y prend pour persuader les gens qu’ils ne doivent plus être empathiques ni non plus s’attacher aux êtres qui les entourent.

Le pire c’est que c’est contagieux : allez vivre, lorsque vous avez un petit cœur tout bleu, au milieu de ces gens endurcis par la méfiance et même l’agressivité larvée que notre société commande à l’égard du prochain… Allez-donc vous attacher à ces êtres qui sont des crocodiles !