Les Elohims, les immigrés clandestins, les trisomiques, les escalopes de veau et moi

« Elémentaire, mon cher Watson. »

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S’il existait un « surhumain » qui niait et méprisait l’humain à cause de sa supposée imperfection, il ne serait pas supérieur à l’humain mais au contraire lui serait inférieur. Et malgré toute notre humaine imperfection, nous aurions encore les moyens de le lui expliquer et de lui philosophiquement prouver. Un surhumain qui serait inaccessible à la raison et à la philosophie n’en serait pas un. Si les supposés « surhumains » avaient les moyens militaires de nous détruire physiquement, cela ne changerait rien à l’affaire… Immortel ou pas, quand on est con, on est con. Quand à nous, si nous étions condamnés en tant qu’espèce par une autre espèce, ne serait-ce pas l’occasion ou jamais de nous battre ? Au risque même de nous sacrifier au nom de ce que nous avons de meilleur, de plus sublime ? Il y a en effet une supériorité morale ontologique de l’humain sur un hypothétique surhumain autoproclamé qui ne reconnaîtrait que la force  – lequel ne serait dès lors non plus réellement surhumain, mais à proprement parler inhumain – à tout le moins, barbare. Et, de même, le caractère universel de la notion d’humanité telle qu’employée ici – c’est-à-dire élargie aux capacités de coeur, à la sensibilité, au courage, à la générosité, bref à la morale – fait qu’elle dépasse évidemment le strict cadre de l’espèce. Etre « humain », dès lors, concerne aussi le surhumain. Le surhumain, s’il existe, ne peut qu’être plus humain encore – infiniment plus humain – que l’homme.

Des immortels voudraient nous priver de la vie ? Oh oh ! La bonne blague ! Mais de toute façon être en vie, c’est déjà être condamné à mort ! Etre condamné à mort, c’est le principe-même d’être mortel. Qu’un mortel meurre plus ou moins tôt ou tard, qu’importe pour un immortel ? Puisque pour un immortel, le temps ne compte pas ! Quand on sait ça, on sait déjà plus que tout ce qu’un immortel peut savoir. 

Vous qui craignez les « Elohim », ou qui voulez devenir comme eux, vous n’avez pas suffisamment confiance en l’homme.

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S’il existe des clandestins sur notre territoire qui viennent en France afin de décrocher la vie meilleure susceptible de les rendre meilleurs… Bon, à la rigueur, je suis d’accord. Régularisons leur situation. Que risquons-nous d’eux dans la mesure ou ce sont des frères humains qui ne demandent qu’à se civiliser ? Un homme désireux de se civiliser est un civilisé – c’est la seule définition qui vaille du civilisé, d’ailleurs. Or un homme civilisé n’empiète pas sur l’espace vital d’autrui, par définition… dans cette mesure, même en surnombre temporaire, de tels clandestins ne sont pas dangereux.

Mais s’ils viennent chez nous à seule fin de faire valoir – contre nous – le mépris atavique de l’humanité-qui-est-en-l’homme qu’ils ont hérité de la misère bête et méchante dans laquelle leurs ancêtres ont vécu – et mal vécu ? Mais s’ils ne viennent à la civilisation que mus par une vieille rancune homicide envers cette altérité radicale, trop altière, trop inaccessible, qu’est pour eux la civilisation ? S’ils sont orgueilleux de leur différence dans la seule mesure où cette différence est une barbarie ? – Ne devons-nous pas, dès lors, les traiter pour ce qu’ils sont – comme les romains traitaient les esclaves et les barbares -, c’est-à-dire des inférieurs ?

A partir du moment où l’on est humaniste, on admet qu’il existe des hiérarchies entre les hommes du point de vue de la qualité d’humanité qui est en eux. Logique. On l’admet indifféremment de leur origine, certes – car avec équité et désintéressement… Mais pas – si l’on est honnête – en feignant d’ignorer que les facteurs économiques, génétiques et sociaux ont une influence décisive dans ces hiérarchies.

Tenant cela pour acquis, je n’ai jamais, de ma vie, rencontré un véritable humaniste qui soit de gauche. Ou alors seulement dans les livres – des humaniste de gauche morts : Jaurès, Hugo, Ferry.. etc.

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Un problème de même ordre se pose aux familles catholiques qui ne pratiquent pas l’eugénisme et donc accueillent régulièrement en leur sein des trisomiques. Il semble que ce soit une sorte de farce tragique, d’énigme perverse du Crétois, un vrai sale tour, que leur joue le Bon Dieu, en les confrontant ainsi, violemment, aux limites inhérentes à leur dogme. En effet, être catholique, c’est avoir conscience d’être un pécheur, c’est reconnaître le dogme du péché originel. Or s’il y a bien une catégorie d’êtres humains qui est absolument incapable d’éprouver de la culpabilité – en particulier relativement à l’acte sexuel et au plaisir -, ce sont les trisomiques. Les trisomiques ne sont pas seulement des « idiots », car l’idiot ordinaire, celui auquel les Evangiles donnent le joli nom de « Simple », est un être que l’imaginaire pieux nous fait nous représenter ainsi : infiniment faible, infiniment humble devant les forts, infiniment sous-estimé pour cela, souriant toujours à son incompréhensible malheur, et néanmoins infiniment malheureux… Le trisomique n’est pas de cette nature : lorsqu’on ne le complexe pas, lorsqu’on ne lui donne aucun problème intellectuel et qu’on ne l’expose pas à la frustration, il est heureux. C’est un être à peu près dépourvu d’empathie et désireux de jouir des jouissances terrestres les plus élémentaires (nourriture, sexe, chaleur humaine animale, sommeil), sans arrière-pensée aucune, ni conscience du mal. Or, qui n’a pas conscience du mal n’a pas conscience du bien non plus, hélas. Les catholiques protègent les trisomiques, mais le trisomique est l’être le plus rétif au catholicisme qui soit.

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« On attache au lien de la vache quelques poils coupés à la queue du veau qu’on lui enlève. Je trouve ça raisonnable. L’odeur la trompe, comme les vêtements d’un mort trompent la douleur de ceux qui restent. »

« Le veau qui a mangé de l’herbe ne vaut pas, pour le boucher, le veau qui n’a bu que du lait. »

Jules Renard – Deux passages de son Journal (1887 – 1910)

Ne nous trompons pas d’interlocuteur. Jules Renard était fils de paysans. Il fut même chasseur, un temps, en la mémoire de son père, avant  d’y renoncer. Il aurait pu égorger un cochon de ses mains, s’il l’avait fallu, sans demander à autrui de le faire à sa place. Non pas qu’il l’eût fait de gaîté de cœur, mais cela entrait dans ses capacités. Ce n’est pas mon cas. Il fut également martyrisé, enfant, par sa paysanne de mère. Le cou du cochon n’était pas si éloigné du sien. Jules Renard est l’homme par excellence de la connaissance et de la reconnaissance de la cruauté. Il sait repérer une victime passive, dans la foire aux vanités, mieux qu’un limier ne piste sa proie. C’est le « cœur gros » par excellence : une incapacité clinique à ne pas entrer en compassion. Il n’est pas dénué de bassesses, à ceci près qu’il en est le premier témoin accablé. Son journal est le premier que je lis qui desserve presque son auteur par excès de crudité dans le sincère. Jules Renard appelle Edmond Goncourt « son Maître ». Il est, comme son maître, un homme qui n’aspire qu’à être quelqu’un de bien. A ceci près qu’à ses propre yeux il semble parfois qu’il n’y parvienne pas.

Seuls les hommes de sa trempe, à mon avis, ont le droit d’écrire des mots si graves. Pourquoi graves ? Parce qu’il a été dit dans les Évangiles que les animaux avaient été donnés aux hommes pour leur appartenir, selon la même loi qui veut que troupeau des hommes appartienne à Dieu. Cela n’a pas été dit en vain. Si cela avait été dit en vain, on serait forcé de comparer le sang des hommes à celui des bêtes, comme le font les anthropophages… Les végétariens n’ont jamais eu le sang d’une bête sur les mains, sans quoi ils seraient moins pressés de comparer le sang d’une bête avec celui d »un homme – à moins évidemment que le fait de se percevoir eux-mêmes comme des assassins lorsqu’ils ont simplement acheté une tranche de jambon au supermarché, ne les effraie pas plus que ça. Je parle ici aux gens qui sont capable de se représenter la chose au premier degré. C’est-à-dire qui sont capables de se représenter eux-mêmes dans la peau du personnage principal de La Condition Humaine de Malraux, qui débute le roman en assassinant un inconnu. Les végétariens n’ont aucune idée, en vérité, des tenants et aboutissants réels de leurs équations hâtives, sans quoi ils sauraient que leurs raisonnements fallacieux en font les alliés métaphysiques des anthropophages et des psychopathes.

J’ai une peur, comprenez-vous : qu’un jour un fanatique végétarien saisisse le fait que je mange de la viande animale comme alibi pour s’arroger le droit de me tuer. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », clamerait-il, un sourire satisfait scotché sur sa face d’abruti, le couteau du boucher Aztèque à la main.

Le psychopathe végétarien n’est en cela pas très différent du psychopathe chrétien : c’est un gars qui serait capable de tuer un autre gars parce qu’il serait porteur du péché originel. Et, en effet, si l’on veut, il a « raison » : le péché originel est bien une sorte de virus qu’on attrape avec la vie et qui s’expie lorsqu’on expire… Semblable au psychopathe chrétien, on trouve aussi – par extension – le psychopathe communiste : il désire tuer l’homme qui exploite l’homme, parce qu’il se figure que, par la faute de l’exploiteur, l’homme devient un loup pour l’homme. Parce qu’avant l’exploiteur, ce n’était pas encore le cas ? – « Avant l’exploiteur » ?! – Lol !

Le bourgeois, dans la vision communiste, est en somme la même personne que le « carnivore » aux yeux du végétarien : une sorte d’anthropophage qui s’ignore. Mais attention ! Cela proclamé froidement, sans aucun humour ni recul méditatif, comme une vérité positive : au premier degré.

Là-dessous, que sent-on ? Une soif sanguinaire qui se déguise, qui se cherche des excuses intellectuelles, l’homme du ressentiment qui tisse sa toile dialectique. Bien évidemment.

On a envie de faire remarquer au communiste que c’est le propre de l’homme (qui est un loup pour l’homme), que de tuer le loup – que le loup n’a pas d’autre prédateur – et que cela en fait un /super-prédateur/. Au psychopathe chrétien, que le péché originel étant, selon la théologie chrétienne, la condition de la vie, de même que la vie est la condition de la mort, à vouloir hâter le « sens unique » des choses, il se fatigue à nourrir de chair humaine un Dieu qui ne s’appelle non pas Jéhovah mais Absurde. Au végétarien enfin, on a envie de rappeler cette chose toute simple : sa vision de la nature est la plus anthropomorphisée qui soit – il n’y a point de rapport à la nature moins naturel que celui de l’animal omnivore qui décide du jour au lendemain de changer de statut. Quant à la pitié pour le pauvre veau de lait qu’on égorge, elle est bien humaine, elle est bien louable – d’ailleurs je ne suis pas certaine qu’il soit infondé, à ce titre, de préférer manger une bête qui a eu le temps de vivre, c’est-à-dire d’arriver à l’âge adulte, plutôt que son petit -, cependant il ne faut pas que l’homme oublie ce « point de détail » essentiel de son histoire : jamais la vache, toute herbivore qu’elle soit, n’est, ne fut, ni ne sera en mesure de pleurer la mort d’un enfant humain. Plus encore, il faut bien comprendre que si la vache ne mange pas de chair humaine, ce n’est pas par tendresse, humanisme, par mépris de l’esprit de vengeance ou parce qu’elle possède le pardon chrétien, mais parce qu’en tant qu’herbivore, la nature l’a créée ainsi : pour servir de garde-manger aux animaux situés plus haut dans la chaine alimentaire, c’est-à-dire la hiérarchie animale, et que le fait qu’elle ne soit qu’une bête l’empêche à tout jamais d’y avoir quelque chose à redire. Vous demandez pourquoi, la vache répond : « Meuh c’est ainsi ! ».

Tout comme le chrétien qui élève – fort louablement – des trisomiques qui ne seront jamais à même de relever le flambeau de la chrétienté, l’homme défenseur de la cause animale défend des animaux qui ne seront jamais en mesure de défendre la cause humaine. Pour autant, faut-il mettre les trisomiques et les animaux sur le même plan ? Si vous n’êtes pas un psychopathe, vous connaissez la réponse à cette question.

La devise de la nature, ce serait plutôt : « Vae Victis ». Loi du plus fort et barbarie. C’est donc la Cause Humaine – elle et rien qu’elle, dans ce qu’elle a précisément de plus antinaturel – qui s’exprime à travers la compassion-pour-le-faible qui caractérise la prétentieuse et auto-proclamée « cause animale » – et non pas, paradoxalement, la part animale de homme, ni le règne animal lui-même – qui est bien incapable, au demeurant, de s’exprimer.

Nous avons des responsabilités envers la nature dans la même exacte proportions où nous en sommes les maîtres actuels – c’est-à-dire dans la mesure où nous l’avons domestiquée. – Mais dans quelle exacte mesure, au juste, l’avons-nous domestiquée ? La nature humaine n’est-elle pas encore une chose naturelle ?

Cela veut dire que nous ne devrions probablement pas faire vivre les porcs en camp de concentration, ni créer des « vaches à hublots » – cela participe d’une cruauté inouïe, sans précédent dans la nature, et fait honte à l’homme en ce qu’il a de plus humain. Néanmoins, même bons et tendres, nous n’en demeurons pas moins des bêtes, avec ce que cela peut comporter de soumission à un arbitraire qui nous précède et nous survivra, sur lequel la raison n’a aucune prise. Ce pourquoi en matière de règles de vie, il vaudra toujours mieux s’en remettre à la parole de ceux qui nous ont précédé sur la terre, qu’à notre créativité.

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Moloch

Le paradoxe du Shabbat goy (ou du « bon esclave »)

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Quand j’étais petite j’étais comme une juive, je rêvais de Salomon. Le Roi juste. Je pensais que les bonnes personnes devaient régir les autres, et avaient le droit de posséder des esclaves. Je désirais secrètement, profondément, être une meilleure personne que les autres et posséder des esclaves. Je ne concevais pas qu’une personne issue de la base et accédée à la puissance rechigne à se créer une légende héroïque racontant que son accession à la puissance avait été écrite dans les étoiles et relevait du droit divin. Je concevais qu’on puisse créer des Dieux, pas que l’on ne veuille pas y croire. J’étais encore un enfant. Je possédais alors la mentalité antique. En sorte que j’ai aujourd’hui un souvenir de l’antiquité comme si j’y avais vécu.

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En grandissant dans cette volonté de devenir une personne meilleure que les autres, l’intelligence m’est venue d’une notion qui allait tout révolutionner mon monde antique, qui allait me faire accéder au monde moderne. Et si le Roi Juste avait des esclaves qui le servaient non uniquement par bêtise et par faiblesse, mais aussi et surtout pour la beauté de sa Juste cause ? [Comme c’est le cas notamment des Shabbat goy, qui servent les juifs par piété envers une religion qui, objectivement, ne peut les reconnaître que comme des inférieurs.] Dès lors, les esclaves de ce Roi ne vaudraient-ils pas mieux que ne vaut le Roi lui-même, qui, lorsqu’il défend son privilège d’exercer la Justice, continue de ne faire que défendre son intérêt-propre ? La servitude du « bon » esclave ne s’apparentait-elle pas, dès lors, à un sacrifice de son intérêt-propre sur l’autel de la Justice ? A partir de là, était-il encore dans le pouvoir du Roi de donner autant à la Justice – c’est-à-dire à Dieu – que son esclave ? Je ne crois pas.

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Dans une société où tous les esclaves n’aspireraient qu’à être des serviteurs de la Vérité, et se moqueraient bien, dès lors, d’en être les maîtres, aux yeux de Dieu chaque esclave vaudrait plus que le maître, et le maître serait le dernier des hommes et le moins aimé de Dieu. De quel droit, dès lors, un tel maître pourrait-il être appelé un Roi Juste ? De quel droit, dès lors, pourrait-il encore se réclamer de Salomon ?

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Un chaos bien ordonné

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Nous français, sommes – secrètement, profondément, amoureusement – grands amateurs de censure. Voyez ce qu’on étudie à l’école… Dès qu’il y a un grand homme de lettres, le professeur s’empresse de clamer : « A son époque, il a été censuré ! » – Et là, les cancres de relever la tête au fond de la classe, les bons élèves de pousser des aahh ! et des ooh !
Chez nous la légion d’honneur ne vaut rien, mais avoir été censuré par le pouvoir en place, ça c’est la gloire !

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« Dieudonné est-il une menace majeure à l’ordre public ? »

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Qu’est-ce que l’ordre public dans un pays de révolutions comme la France ?

En postulant (comme j’ai déjà fait par le passé) que du point de vue de la France, 1) la France soit le nombril du monde, 2) le monde soit comparable à un cyclone permanent,

–  La France vue par elle-même en termes symboliques, n’est-elle pas en quelque sorte le nombril ou l’œil d’un cyclone ? A quelle condition maintient-on la paix dans l’œil d’un cyclone ?

–  Si le bon-ordre de notre monde symbolique est un ordre mouvant (plus exactement, un ordre en révolution permanente), et que cet « ordre mouvant » est seul susceptible de garantir la paix sociale au sein du nombril du cyclone que notre communauté nationale constitue, comment fait-on chez nous pour garantir la paix sociale ? Des simples partisans de l’ordre le peuvent-ils seulement ?

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Notre peuple a pour tradition d’aimer tellement débattre, et refaire le monde, et ne rien prendre au sérieux, et se mettre sur la gueule, que lorsque surgit un vrai ennemi de ce peuple, il n’arrive pas toujours à s’unir contre lui. C’est déjà ce qu’il s’est passé avec les tribus gauloises lorsqu’elles n’ont pas réussi à s’unir contre Jules César. Si les plus romanisées d’entre elles étaient parvenues à identifier à l’époque qui était leur véritable ennemi, César aurait selon toute probabilité perdu la Gaule.

Aujourd’hui des gens qui n’ont objectivement aucune raison valable pour ne pas être dans le même camp, continuent de se lancer des injures – « fachos! », « idiots utiles! » – à la gueule, et ce pour des querelles idéologiques et philosophiques intestines, et des questions de fiertés, qui dépassent l’entendement.

Qui a réussi à fédérer une bonne partie de ces égarés – et notamment une bonne partie des plus égarés d’entre les égarés : les conspirationnistes -, et à les remettre dans la partie de jeu républicain ? Dieudonné avec son humour, figurez-vous !

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L’offre et la demande (air connu)

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« La parole publique est à l’antiracisme, le devoir de mémoire et tout et tout? On crée un effet ressort et on envoie des milliers d’antisémites dans des zénith. »

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C’est le principe-même de la création de l’offre et de la demande… C’est parce qu’on est sérieux avec l’antisémitisme dans notre pays (et qu’il semble même n’y avoir plus qu’avec ça qu’on le soit), que tout le monde a envie de rigoler avec. D’en faire un jouet pour l’esprit… un hochet.

Pour qu’il y ait demande, il faut encore qu’il y ait pénurie, n’est-ce pas ? C’est le manque de liberté en l’occurrence qui a engendré la demande de liberté. Non ?

Dans un monde où quand les gens parleraient, personne n’écouterait, parce qu’on mépriserait l’art du débat, effectivement la parole, parce qu’elle serait rare, retrouverait tout son prix. Mais ne serait-ce pas précisément parce qu’on ne serait pas libre de parler dans un monde comme celui-là, que la parole en aurait davantage de valeur ?

Ou bien préférez-vous un monde où l’on serait tellement libre de parler que la parole n’en aurait plus aucune valeur ? – N’est-ce pas de cela que nous souffrons en France, quand la philosophie nous est servie avec le cornflakes, comme un consommable parmi les autres, au petit-déjeuner ?

Dans un monde où il n’y aurait plus d’interdits, y’aurait-t-il encore une demande de liberté ?

Pour qui la liberté compte-elle le plus, si ce n’est pour ceux qu’on en prive ?

« Etre libre », est-ce un état ou un droit, croyez-vous ? L’état de liberté, pensez-vous qu’il existe de façon inconditionnelle, à l’état stable, dans un Etat de Droit ? Qu’est-ce qu’un homme libre qui ne serait pas un homme libéré, d’après vous ? – c-à-d qui n’aurait pas été libéré de l’emprise de qqu’1 ou de qq-chose ? Cette question n’est pas une blague.

De mon pt de vue, la liberté n’est pas quelque chose qui se possède. Par définition. C’est quelque chose qui se vole, qui se prend, qui s’arrache, qui se dispute, qui s’acquière avec l’effort… – qui s’acquière en réaction à une tyrannie, en réaction à une aliénation – quelle qu’elle soit.

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Le Moloch d’Aldous Huxley

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Orwell

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A l’origine, l’éducation, c’est ce qui permet à un cerveau de continuer à traiter l’information, lorsqu’il en est surchargé. C’est une grille de lecture, un décodeur, (bon ou mauvais, finalement peu importe) fourni par des maîtres, destiné servir de pierre de fondation à un esprit critique. Quand les pieds sont sur la pierre (c’est une métaphore pour dire : sur du solide), alors seulement la tête peut fonctionner.

La fonction originelle du professeur, c’est d’offrir à l’élève un point de vue sur le savoir, et par-là même de lui apprendre à en avoir un à lui. Il est celui qui apprend à l’élève ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est l’histoire des idées, qu’elle ne s’est construite que par réactions successives, et que la politique est un débat, c’est-à-dire la contradiction des réactions entre elles, et que pour entrer dans ce débat (c’est-à-dire pour entrer dans la polis – dans la cité), il faut avoir un point de vue à soi.

Le professeur, c’est l’arbitraire social à visage humain. C’est l’information à visage humain.

Le cauchemar d’Huxley c’est l’information sans visage, c’est le monde de l’information qui se mue en moloch inhumain.

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Les professeurs devraient être là pour donner à leurs élèves les jalons (les repères) qui leur permettraient d’escalader la montagne de l’information (c’est-à-dire aussi celle de la connaissance).

Je constate hélas – comme tous les observateurs de bonne foi – le lent pourrissement de notre système éducatif. Nous ne pouvons que constater le fait qu’il ne fonctionne plus. J’ai pas mal écrit à ce sujet : pour certaines raisons personnelles, cela me déprime tout-particulièrement.

Je persiste à vouloir attribuer la responsabilité de cette déchéance à une certaine idéologie de l’égalité qui a tué tout élitisme dans l’enseignement. Tuer tout élitisme, c’est tuer toute exigence haute tant des profs vis-à-vis des élèves, que des profs vis-à-vis d’eux-mêmes.

Or éduquer, c’est élever, n’est-ce pas ? Elever est un synonyme de : tirer vers le haut. Celui qui n’est pas « élevé » lui-même, et n’a même pas la prétention de l’être, ne peut élever autrui. Cela coule de source.

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

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L’école de la République est en ruines, hélas. Il nous faut donc trouver des professeurs nouveaux, qui puissent nous préparer, comme de grands enfants que nous sommes, à affronter le monde sans repères vers lequel on va.

Nous les blogueurs de la réacosphère, nous proposons humblement et gratuitement à cette tâche ingrate, à votre service – comme au nôtre, d’ailleurs. :)

Mavie-monoeuvre

Si je devais commencer une biographie, je le ferais peut-être contre XP – à la manière dont Proust écrivit sa Recherche contre Sainte-Beuve. En tout cas voilà sans doute l’épisode qui ouvrirait le ban :

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J’ai dit aujourd’hui que l’entregent, le clientélisme, les réseaux, étaient les moyens de parvenir les plus favorisés par la société française, au détriment du savoir-faire et de la bonne volonté.  Par « réseau »,  il ne fallait pas entendre quelque chose d’occulte, avec des ramifications façon toile d’araignée, et des rites de passages où l’on égorge des poulets dans des chambres rouges avec tentures en velours, lustres en cristal et symboles cabalistiques…

Prenons encore une fois mon exemple préféré (celui que je connais le mieux, et dont personne ne pourra jamais me disputer l’expertise) : moi.

Si j’avais suivi mon père dans le militantisme politique, aujourd’hui, même avec seulement une pauvre licence de socio’, de biolo ou de géographie en poche, j’aurais un taff’. Car j’aurais sans doute intégré une assoce humanitariste quelconque parasitaire du fric de l’état, ou bien j’aurais fait carrière dans la politique, ou bien les deux, et je passerais mes dimanches à refaire le monde avec des copines qui reviennent de stage photo en Afrique. Bon. Si j’avais été débile, avec un tempérament passif ou intéressé ou sans amour-propre, ç’aurait été la trajectoire logique. J’aurais alors intégré un « réseau », mais sans le savoir. J’aurais même pu me défendre avec acharnement d’appartenir à un réseau, puisque j’aurais pu attester sous serment n’être jamais passée par la case « égorgeons des poulets sous les lambris en toge cabalistique ! »

J’aurais vécu dans une bulle, totalement protégée comme un panda sans cervelle dans une cage dorée, et je ne l’aurais même jamais su ! Jamais je ne me serais rendue compte qu’il y avait un monde en-dehors du « réseau ». Et cela grâce à ma connerie. C’est énorme, quand on y pense…

Alors que s’est-il passé ? Eh bien il faut faire l’archéologie de la pensée républicaine pour le comprendre.

Mon père étant un vieux prof de la génération baby-boom, c’est l’Ecole Normale qui dans sa jeunesse lui a trouvé un emploi : il n’a donc jamais eu à se plaindre de l’Etat. Il a bénéficié en son temps d’un ascenseur social en état de marche. Cette trajectoire linéaire et aisée lui a permis de conserver une certaine naïveté vis-à-vis du fonctionnement du monde de l’emploi (pour ne pas dire une méconnaissance totale), ainsi que vis-à-vis des vertus de l’Educ Nat’.

Dans son esprit, toute personne ayant un talent quelconque, est amené par l’école à suivre la formation qui lui permet de développer son talent. Toutes les formations disponibles dans le pays étant égales en qualité par ailleurs, puisque les profs sont des gens intelligents, bien intentionnés, et qu’ils savent ce qu’ils font. « Toute formation a forcément une raison d’être, sinon elle n’existerait-pas, ne crois-tu pas mon petit Candide ? C’est pourquoi elle débouche /forcément/ sur un emploi qualifié. Cela va de soi, étant donné que nous vivons d’ors et déjà dans le meilleur des mondes possibles. » Ainsi parlait le Baron Thunder-ten-tronckh.

Le Baron Thunder-ten-tronckh pouvait-il faire comprendre à sa fille qu’elle aurait /intérêt/ à rester humaniste et à ne pas aller fricoter avec des fachos ? Non bien sûr, car l’on n’est pas républicain et humaniste par intérêt personnel ! On l’est dans l’intérêt général. Eh oui. D’ailleurs, être soucieux de l’intérêt général est foncièrement une bonne chose, qui coïncide avec l’esprit républicain et humaniste. Donc, qui a le cœur bon devrait normalement /forcément/ trouver un emploi dans le Saint Royaume de France. CQFD

Ce portait vous paraît peut-être outré, cependant il est représentatif de la mentalité de toute une classe moyenne française aujourd’hui retraitée, qui n’a jamais eu à souffrir ni de la faim, ni de la crise de l’emploi, ni du ridicule (malgré un idéalisme politique béat confinant à l’idiotie clinique).

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A 15 ans, en entrant au lycée, à la fin du premier trimestre, j’étais l’un des deux délégués des délégués d’élèves des classes de seconde. J’avais pris contact avec le petit noyau dur militant de gauche, j’appelais avec eux à la grève. J’étais le bon petit cheval blanc, rempli de bonne volonté. Il y a eu une réunion avec le proviseur, le conseiller d’éducation et tutti quanti. A un moment, je ne sais plus à quel sujet, j’ai pris la parole au nom de tous les élèves que je représentais… Alors, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je pense que je suis tombée sur un paradoxe amusant… Je suis partie dans un laïus incompréhensible, interminable, qui a viré à l’absurde comico-pataphysique. A la fin, rougissante comme une tomate épluchée, je me suis rendue compte que je ne me souvenais plus quelle était la question et quel point-de-vue j’étais venue défendre. Quand je suis sortie de la salle (je fuyais, le front brûlant), un prof d’histoire guilleret, d’au moins 20 ans mon aîné, sur un ton complètement enfantin, m’a arrêtée dans le couloir pour me dire : « Woah, c’était vraiment très intéressant, ce que vous avez dit, j’ai bien aimé ce passage… si vous voulez en parler, vous pouvez venir me voir ! » – Je l’ai dévisagé avec un mélange de dégoût et de mépris immense, de l’air de dire : « Tu veux pas venir écrire le journal du lycée avec moi, aussi, vieux débris ? ».

Mon co-délégué, lui, d’un air las et surbooké (le genre qui n’a jamais été jeune), s’est empressé de me snober, pensant sans doute que j’étais à moitié folle – ce en quoi il n’avait pas tort.

Quand j’ai rejoint mes camarades de lutte d’extrême gauche, leur chef d’obédience communiste (qui était une ravissante brune, très charismatique, en rébellion contre son propre père qui votait FN) m’a dit : « Ouais, je suis d’accord avec toi, tu vois… Mais au fond, tu te contentes de répéter ce que dit ton père. » J’ai réalisé qu’elle avait raison, j’en ai alors conçu une honte immense, je l’ai immédiatement détestée pour cela, et j’ai fait en sorte de lui prouver par la suite que je détestais les communistes (ce qui était vrai) et que je n’avais jamais eu l’intention rester dans l’ombre de mon paternel.

Quand, dans le sillage de cette fille, je suis « montée à Paris » pour participer aux grandes manifestations contre Chevènement qui animaient cette époque, j’ai fait la connaissance dans le train de l’un de ses sbires… C’était un idiot – encore plus idiot que les autres, ce qui n’est pas peu dire – totalement a-politique, qui surfait sur le vaste chahut général pour s’offrir une petite virée gratos. Il était complètement con mais il est d’office tombé irrémédiablement amoureux de moi. J’ai passé toute la grande manifestation avec lui, qui essayait de me peloter sur les ponts, quand nous traversions la Seine… Durant notre gentille échappée sauvage, il me parla de deux de ses amis : deux frères, fils de mormons paraissait-il extraordinairement intelligents, à moitié autistes, dont l’aîné ressemblait à David Bowie et le cadet à un übermensch nazi ; il m’a dit qu’ils se conduisaient comme s’ils appartenaient à une race supérieure et qu’ils adoraient Dostoïevski et tout un tas de littérature hardcore. Oh mein gott ! J’ai trouvé tout cela tellement romantiiiiiîîîque ! Au retour, je lui ai dit que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, mais que je voulais bien que nous restions amis. Pour qu’il me présente à ses amis.

C’est ainsi que je n’ai pas pu rester de gauche.

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Je ne comprends pas comment on devient comme le fils Klarsfeld. C’est juste pas possible, de ne pas tuer-le-père, quand on a un brin d’amour-propre !