Balzac, la « haute », la #valeur infinie (TM) … monologue

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Putain, je n’avais pas lu Balzac.

On commence à 15 piges par Dostoïevski en pensant qu’on cherchera toute la vie à atteindre un tel niveau, à comprendre d’où ça vient le génie, comment ça pousse… On se dit qu’il n’y a rien au-dessus du russkov… Que c’est ça un roman, que c’est cet objet-là qu’il faut créer, qu’on en tient-là la définition suprême… Et puis chemin faisant, 15 ans plus tard (!), parce qu’on n’avait été jusque-là qu’un putain de cancre, une grande flemme, on s’aperçoit que le maître de Dosto était en France, que le maître véritable c’était Balzac, et que Balzac était tellement plus humble, tellement profondément plus familier, tellement plus proche de soi, de race comme de cœur, et encore tellement plus profondément moral

/Absolument retrouver la citation de Céline ou ce satané couillon, en vrai prophète, annonce les temps stupides où des gens comme moi – mal culturés, poussés dans les décombres du XXe – liront les russkov – qui sont nos élèves, les élèves de la France – comme s’ils étaient nos maîtres./

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Il fait c**** ce mot interdit : la morale. On n’a plus le droit de parler de morale sans que les gauchos ne pensent aux curés auxquels ils veulent tordre le cou et sans que les culs-bénits ne se l’approprient, ne se croient concernés tout de suite par tout ce que vous placez sous le saint patronage de la Morale, et ne plaquent sur votre discours le contenu sordide, débilitant, stérile, (ou mal compris), de leurs missels.

Nos contemporains les plus éminents ont cru qu’il leur suffirait désormais de dire qu’ils ne jugeaient pas les gens pour que leur jugement sur les gens s’en trouve magiquement ennobli. Le jugement moral, rendu, par une sainte prévention contre l’idée de « jugement », ainsi que contre celle de « morale », rendu obligatoirement juste et équilibré ! – Cette dinguerie, quand on y pense… Les nordiques sont encore actuellement engagé corps et âme dans cette impasse… et on les dit intelligents !

Le problème avec la façon dont ceux qui employaient autrefois le mot « morale » sans rougir, faisaient la morale, c’est qu’ils la faisaient imparfaitement. J’aimerais bien à l’occasion développer cette idée. Une récente relecture des contes de Perrault m’en a donné le germe. (1)

Le problème avec ceux qui aujourd’hui rougiraient d’employer le mot « morale » et pour cause ne l’emploient jamais, c’est qu’ils nous font encore et toujours la morale. Ce qu’il ont en plus, c’est qu’ils pratiquent une morale qui ne veut pas dire son nom. Une morale malhonnête, c’est un comble, vous ne trouvez pas ?

L’homme nouveau démocratique ne doit plus prétendre faire de morale… cela, afin de devenir (secrètement, dans le plus grand des silences, parce que la pensée-même d’une telle chose est tabou) une personne plus parfaitement morale que jamais on n’a vu de personne morale sur la terre par le passé. C’est cela le mirifique projet des gens qui raisonnent comme les gauchistes suédois. [Dites-moi le tabou de votre idéologie, je vous dirai ce qu’elle est.] On cherche encore et toujours a engendrer le surhomme… Ce surhomme, c’est celui qui est incapable de supporter une tyrannie, c’est l’homme démocratique par excellence, c’est-à-dire celui qui est incapable de bâtir des camps de concentration – tout le monde aura compris. On est donc paradoxalement en train d’essayer de faire naître le Surhomme Moral … et on le fait en passant par des impasses, évidemment. Parce qu’au surhomme l’impossible est possible, – par définition. #foliefurieuse

Moi, je persiste à me définir comme une moraliste et j’emmerde le monde.

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J’ai tout de même fini, à la croisée de mes chemins, par rencontrer ce milieu qu’on appelle la Haute, ou ce qu’il en reste. [Des réflexions drôlatiques sont à suivre dans un prochain billet à ce sujet.] Même si ça n’a pas duré longtemps, j’ai tout de même pu voir ce que c’étaient que ces gens. Il fallait absolument que je touche du doigt les « maladies morales » particulières à ce milieu si je voulais ne serait-ce que comprendre le sens de ce qu’on disait d’eux. Et puis, comment voulez-vous écrire la société si vous n’avez jamais de votre vie ne serait-ce qu’approché les castes supérieures ? Elles sont hélas plus difficiles à fréquenter que jamais aujourd’hui. Avant les grandes maisons étaient des employeurs, par leur domesticité elles donnaient sur la rue. Aujourd’hui tout est plus cloisonné que jamais. On est fainéant partout au dernier degré. On se complait dans la soue de son héritage. Plus personne ne se mélange.

Débectant, tout-de-même, l’esprit Marie-Antoinette… vraiment débectant ! Comment ce monstre froid de D.K. a-t-il pu croire autrefois que je pouvais être monarchiste ? –  sachez qu’il a voulu un jour, on ne sait pourquoi, m’employer (moi qui ne suis pourtant pas historienne) à écrire un livre sur Louis XVI.  Oui, j’ai un côté vieille France, oui par comparaison à ce qu’on voit courir les rues d’aujourd’hui, oui quand on voit l’impudence et l’impuissance les gens qui se réclament aveuglément de tout et n’importe quoi, des petits marquis vulgaires à crever et banals plus encore, oui je comprends que des miteux aient pu me prendre pour la Marquise de Carrabas. Mais enfin, je sais tout de même d’où je viens ! Comme disent les Goncourt, je ne vais pas envier une autre identité que la mienne – j’ai quand même un peu d’orgueil de ce que je suis ! Il paraît que je suis fidéiste. Oh, c’est peut-être ça, je ne sais pas…

Oui, j’aime les histoires de chevaleries – et plus encore l’esprit chevaleresque quand il n’est pas que des histoires. Mais il y a un fossé entre l’esprit de la chevalerie idéale – qui est une chimère romantique, cela soit dit au moins une fois, et non quelque chose qu’il faille forcément considérer comme ayant eu lieu un jour – et ce qu’était réellement la vie de cour. Tous les déchets que j’ai pu croiser de cette galaxie-là des particules défuntes, m’ont tant révoltée au plus profond du cœur qu’elles m’ont permis, à rebours, de comprendre enfin ce que mes parents gauchistes n’avaient nullement réussi à me faire comprendre enfant : la nécessité absolue dans laquelle on a été à un moment donné de couper la tête à tous ces prétentieux et cruels imbéciles.

Je n’ai pas pu les souffrir, moi, ces grossiers hypocrites. Il n’y a rien de pire que cette engeance-là. Ils sont horriblement viciés et vicieux, c’est stricte la vérité. Il y a du sang d’assassins, de psycho’, qui circule dans cet univers consanguin de la haute. Ces gens sont désinhibés dans le cynisme et la méchanceté, que c’en fait peur. C’est cela qu’on appelait autrefois, sans doute, une race dégénérée. Ceux qui restent aujourd’hui ne sont pas le dessus du panier non plus. Il est certain que leurs glorieuses références ont connu un âge d’or, et que les salons des duchesses étaient fréquentées par un monde qui n’avait rien à voir avec celui que forment leurs piteuses émules éloignées. Là-aussi, on a étêté les cimes ! Les élites actuelles qui s’accaparent la France, bien qu’elles n’aient pas plus de titres de noblesse que moi, de par la façon quasi mafieuse dont elles s’entretiennent dans leur complaisance pour elles-mêmes et leur médiocrité consanguine, arrivent à ressembler comme deux gouttes d’eau à ces bas courtisans des rois dont ils prétendent qu’ils auraient en d’autres temps combattu la tyrannie oligarchique. Il y a une égale dégénérescence vicieuse fin-de-race chez les gauchistes parisiens – j’en conviens sans polémiquer.

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A présent, tournez-vous vers Balzac et Hugo. Voilà des hommes qui incarnent à mon sens l’idée de ce que doit être un homme. Étaient-ce des élus par héritage, que ces phénomènes-là ? Non bien sûr ! Les Grands véritables, les génies, n’ont de parenté avec personne – ou seulement des parentés intellectuelles qui sautent par-dessus les siècles -, et même s’ils honorent toujours secrètement leur devoir sacré de piété filiale, ils n’ont pas besoin de décliner leur identité civile jusqu’à la huitième génération pour être ce qu’ils sont. Ils viennent aux yeux du monde ex-nihilo comme notre Univers le fit à sa création, et c’est bien mieux comme ça.

En vrai, c’étaient des hommes d’extraction populaire que ces deux-là – certains de leurs égaux dans le ciel des belles lettres furent des nobles, bien sûr, mais parce que c’étaient des nobles qui tranchaient forcément tout-autant avec leur milieu, il faut bien vous dire qu’ils ne durent pas davantage leur génie à leur pedigree. Balzac et Hugo ont eu honte tous les deux en leur temps de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter – car une telle chose les aurait sans doute davantage autorisés au yeux de la société (ainsi qu’à leurs propres yeux) à être ce qu’ils étaient. Il n’en demeure pas moins qu’ils édictèrent eux-mêmes leurs propres critères d’élection – on n’eut point besoin de leur apprendre ce qui était « bien », ce qui était « vrai » et ce qui était de bon goût – ce n’étaient point des « suiveurs » – et qu’il n’y a très-certainement aucune autre façon d’être honnêtement « un élu » que cette façon prométhéenne-là. A mon avis, il faut laisser les autres « façons » – celles qui reposent sur des idées de castes – aux primitifs et aux sauvages. La prise en compte du milieu d’extraction d’un joyau est nécessaire, je n’en disconvient pas… Je ne suis pas comme Brassens l’ennemie de l’esprit de clocher, car il faut bien venir de quelque part – et si possible il faut revenir de loin – pour porter en soi une vraie différence qui tranche avec le « lieu commun » où grenouillent les autres… mais enfin, une fois pour toute, l’extraction n’est nécessaire que dans la mesure où l’on s’en extrait.

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Balzac était très humain, comme homme. Il était très français, et d’une façon qui aujourd’hui ne passerait plus, qui n’est plus du tout du tout à la mode. On se moquerait bien méchamment de nos jours de quelqu’un qui professerait l’idée toute pure, toute extrême, et toute courageuse, que cet homme avait de la grandeur d’âme. On ne le trouverait pas suffisamment « réaliste »! Ce qui est un paradoxe amusant.

Il faudra tout le même un jour révéler ceci à ceux qui ne trouvent pas les vertueux suffisamment réalistes :
La grandeur d’âme n’a pas à être « pragmatique » ou « adaptée », la grandeur d’âme c’est la fidélité de principe, à des principes que l’on ne peut contrarier sans se corrompre. Oublier que la vertu n’a pas à être « réaliste », – dans l’acception impropre qu’on les sots de ce terme -, c’est oublier qu’un principe moral est comparable à une graduation sur la grande échelle des valeurs morales, et qu’effacer les graduations n’a jamais été un bon moyen pour apprendre à compter. Oui, il faudrait toujours, pour tenir ses comptes proprement, compter la vraie valeur des choses sans faire abstraction de la valeur « infini » !…

#valeur infinie

Voici une illustration de ce difficile paradigme qu’il y a longtemps que je macère en moi-même, et dont je voudrais que vous n’ayez pas fini d’entendre parler :

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Si tu es mon ami et que je veux te faire un don, comme ma propre richesse n’est pas infinie, et comme aucun être dans le besoin n’est dénué d’orgueil, si je veux évaluer le prix de ce que je te donne, je ne peux ignorer par ailleurs de quelle ampleur est ton besoin, ce pourquoi il va falloir que je me demande si notre amitié est suffisamment forte pour impliquer que ce qui est à moi soit à toi (auquel cas le montant de ma propre richesse comme celui de ta pauvreté n’importe plus –> 1ère occurrence de la « valeur infini »), ou s’il y a un risque que nous nous brouillons un jour et qu’alors tu te rappelles ce que tu me dois avec amertume. Je peux aussi te faire comprendre clairement que quoi qu’il arrive j’aime offrir des choses à mes amis, et que ma bonté à ton égard sera toujours sans limite (2ème occurrence de la « valeur infini »), mais dans ce cas je dois tout de même me demander si tu mérites une telle confiance, car un méchant ou un imbécile en abuseraient forcément, cependant il est également possible que j’aie admis la possibilité que tu abuses de ma confiance et que je t’aie déjà pardonné par avance, car une parole donnée est une parole donnée et cochon qui s’en dédit (3ème occurrence de la « valeur infini »). Il se peut aussi qu’en abusant de générosité à ton égard, je te force à accepter sans conditions quelque chose que tu préfèrerais peut-être accepter sous conditions, car tu n’aimes pas être lié à moi par des liens aussi forts et intangibles. Il se peut que ma générosité débridée te fasse honte et t’angoisse, car tu aurais peut-être été incapable d’en faire autant pour autrui, auquel cas je dois aussi respecter ta sensibilité si je veux être réellement généreuse à ton égard, et non pas comme cela profiter de ta situation  pour t’aliéner à moi moralement. (Il y a là une 4ème occurrence de la « valeur infini » : une sorte de dette morale infinie, très difficile à solder, que la « belle âme » qui abuse de sa « belle âme » contracte à l’égard de ceux qui ne sont pas des « belles âmes », qu’elle choie contre leur volonté, car ils ne peuvent de toute façon pas lui rendre sa mansuétude).
Il va falloir donc, pour comprendre la nature de mon cadeau, que j’ajoute ou que je retranche à la valeur sonnante et trébuchante de mon cadeau, toutes sortes de valeurs d’un autre ordre : l’ordre moral. Il faut inclure un nombre très important de paramètres pour approcher, avec le regard perçant du romancier réaliste, la nature véritable de ce qu’un cadeau coûte à celui qui l’offre, ainsi qu’à celui qui le reçoit, de même que ce que le fait de l’offrir lui apporte éventuellement de valeur ajoutée – aux yeux de son bénéficiaire comme à celui de son auteur… et ainsi de suite.

Cachée derrière toute affaire un peu sérieuse qui concerne l’appauvrissement ou l’enrichissement des personnes sur les diverses échelles de valeur financières et sociales, il y a toujours une infinité de données invisibles, à minutieusement inscrire sur le grand tableau secret des gains-et-pertes de l’Idéal et de la grandeur d’âme, qui loin d’exister parallèlement à la soit-disant « valeur réelle » des choses et sans interagir avec, a pour vocation suprême de déterminer la valeur du réel, en déterminant les actions et les ressentis de ceux qui l’habitent… – Pour vous donner encore une image  : les sentiments, les passions, les aigreurs, les pudeurs, les rancœurs, les obsessions, les promesses, les choix, sont un peu comme le mouvement des fils de nylon qui sont attachés aux mains et aux pieds des pantins d’un théâtre de marionnettes : ils sont les seuls vecteurs possibles de toutes les actions vues par le public sur la scène.

Je dois dire que la lecture du Père Goriot a été une véritable révélation pour moi. C’est elle qui me permet sans doute de verbaliser aujourd’hui ces idées avec une telle assurance de mon bon droit et de mon utilité. Il s’agit d’ailleurs d’une œuvre qui illustre à merveille mon propos.

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Le romancier « réaliste » ne s’est jamais proposé, comme le croient les publiés de l’édition actuelle, de présenter à nos yeux un monde fruste, terrien, grinçant et décevant. Le romancier dit « réaliste », à la base, a juste pour passion d’observer avec réalisme comment le monde fonctionne. Il ne prive pas le réel de sa part d’idéal, il observe seulement avec exactitude ce que donne l’idéal, ce qu’il engendre, et en quels autres principes il se détériore, lorsqu’il est plongée dans le bain d’acide de la société. On ne peut comprendre les hommes – on ne peut comprendre le caractère décevant des hommes – lorsqu’on fait comme si l’idéal n’existait pas. C’est parce qu’il existe, parce qu’il est une donnée du réel qu’on ne peut pas impunément supprimer, que l’animal humain est un animal mélancolique, et que les négationnistes de la valeur : « grandeur d’âme », échafaudent des plans qui se révèlent toujours à terme 100% désastreux, quelles que soient les bonnes intentions qu’ils y infusent.

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Balzac me donne l’impression rassurante de quelqu’un qui ne parle pas aux instincts, aux mythomanie, à l’idée que les gens veulent se faire d’eux-mêmes, aux chimères et aux Ubris. Il me donne l’impression prégnante d’être un frère qui ne chante pas pour me faire danser, mais qui me parle simplement parce qu’il me connait bien, qui me regarde dans les yeux sans mépris mais sans faire de cérémonies non plus, qui me rappelle à ma matérialité au lieu de m’entretenir dangereusement, comme font ceux qui racolent, dans la stérile folie des grandeurs… Enfin, j’ai plaisir à ne le sentir pas si éloigné de moi.

Beaucoup de gens sont comme certains prophètes d’antan : il ne daignent écouter que ce qui leur parle d’en-haut. Moi je suis du parti de regarder tout le monde dans les yeux. Personne n’est assez bas pour qu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est. On ne demande pas à un pauvre hère d’être autre chose qu’un pauvre hère. Et d’ailleurs il y a des vertus accessibles aux pauvres hères, qu’on peut se proposer à croire digne d’eux si l’on a un peu de bienveillance à leur égard, et qui sont pas celles qu’on attend des richards ou des enfants gâtés. Plutôt, il faudrait dire que ces vertus sont les mêmes, mais que chez les uns et chez les autres, en fonction de leur condition, elles ne se présentent nullement sous la même forme. Par exemple, allez-vous demander à un pauvre homme qui n’a rien, de faire preuve de charité à la façon de Saint-Martin qui coupa sa chemise en deux avec une épée ? Non bien sûr. La charité chez le pauvre est encore possible, mais ce n’est pas la même. A lui, ce qu’on lui demande avant toute chose, ce n’est pas une charité d’argent.

(1) C’est sous cet aspect notamment que la morale chrétienne traditionnelle telle qu’on la lit dans les contes de Perrault est parfois un peu imparfaite : elle demande trop souvent aux uns et aux autres les mêmes choses, sans se soucier de ce qui est plus facile pour l’un que pour l’autre. Je ne légitime pas ici la « culture de l’excuse » des gauchistes – attention ! -, qui est une autre impasse. Ce que je dis, c’est que tant qu’à demander à tout le monde de faire des efforts, il faudrait parfois un peu mieux se renseigner sur ce qui pour chacun constitue précisément un effort. Il y a des gens, certes, qui ont bon cœur… mais je ne crois pas pour autant qu’il existe de vraie bonté qui soit simple ou facile.

Chacun a un certain nombre de devoirs à accomplir qui est en rapport avec la position qui l’occupe au moment de les accomplir. L’homme n’est pas sa propre position sociale, l’homme ne se résume pas à la nature des relations qu’il entretient avec les autres, mais s’il veut se montrer digne, il doit se montrer digne avant toute chose de lui-même, ce pourquoi il doit accepter les défis que sa vie lui proposent, ceux que sa position et ses relations lui demandent de relever chaque jour, et sans rechigner. Toute contrainte mérite un courage – ne serait-ce que celui, en dernier recours, de l’envoyer balader. La vie est un combat contre le mal dont on ne choisit pas les champs de bataille. On ne répond pas par de l’esprit à rebours à une offense mortelle, et cela par contre vaut pour n’importe qui.

On a tué le monde en tuant ces mots : noblesse de cœur, vertu, fidélité, largesse, gratitude, honneur, piété filiale.

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…La suite au prochain billet…

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L’arbitraire de l’usage m’a donné la vie

Ci-dessous vous lirez une réponse au billet d’humeur de Xix : / Prière pour la conservation du bobo / où il est question des expressions langagières : « Con » et « Bobo ». Ces deux insultes, selon l’auteur, sont menacées bientôt de ne plus rien signifier, en vertu de ce qu’elles étaient à l’origine-même dépourvues de sens profond. Il faut croire donc à le lire que ce n’était que justice.

Prière pour la conservation du bobo

[A lire en préambule sur le site où il se trouve, naturellement.]

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Je vais essayer de rendre le plus brièvement possible les scrupules qui m’assaillent à la lecture de cet article… Car je vois que personne d’autre n’en a à part moi. Il faut donc – au nom de je ne sais quelle idéal en lequel personne ne croit plus -, que je me dévoue. On pourrait composer là-dessus tout un traité, et cependant je ferai, rassurez-vous, le plus court possible, car je n’ai aucun intérêt personnel à éclairer le monde de mes lumières, dont au demeurant tout le monde se fout bien.

Sachez, chers camarades, qu’y a un problème de nature quasiment morale dans le fait-même que l’auteur de cet article suppose qu’un mot, et plus encore une insulte, telle que « con » ou « bobo », doive à tout prix comporter une signification absolue, constitutionnelle, à la manière d’un concept philosophique en langue allemande (ou d’un article de loi), pour toucher sa cible et valoir la peine d’exister.

Cela revient à considérer que les mots ne sont rien moins que des chiffres, et que les phrases sont en quelque sorte des équivalents de code-barre. Je vais essayer d’éclaircir ce point le plus simplement possible pour que cette assertion ne passe pas uniquement pour un mot d’esprit – ce qu’elle est aussi – mais soit comprise également dans toute son effrayante profondeur potentielle : au premier degré.

Un exemple seulement. (Car c’est le seul qui tout de suite me vienne à l’esprit, et aussi parce qu’il est aisé de le traduire en langage logique : en « chiffres »). Voyez à cet égard les double et même triple négations dont on usait et abusait dans l’ancien temps pour tenir des propos en apparence tout simples, des propos qui se seraient fort bien accommodés de la forme positive… La double négation, passe encore [« Je ne suis pas mécontent »] : elle équivaut bel et bien à la forme positive en ce qu’en mathématique /moins/ fois /moins/ égale /plus/. Mais la triple ? Dans le cadre notamment de ce qu’on appelle la prétérition, qui est /l’art de faire semblant de ne pas dire quelque chose que l’on exprime en fait/, il y a des cas ou des formes privatives sont employées comme à tort, alors que rien n’indiquait du point de vue de la signification brute de la phrase qu’elle fussent nécessaires. Il y a des fois où l’on trouve réellement des dénis, des défenses et des refus de dire les choses positivement, qui sont comme en trop dans le langage châtié de nos pères, et c’est à s’y casser la tête lorsqu’on est soi-même de cette race inférieure – sans tact et sans discrétion – des logiciens de nature.

Lorsque nous lisons des ouvrages écrits dans cette langue châtiée et scrupuleuse, à la fois clairement consciente d’elle-même, et légèrement enfloutée des circonvolutions nécessaires à la politesse et à la pudeur, que parlaient nos grands-parents, (cette langue qu’on appelle le Français, et avec laquelle Balzac a pourtant écrit ses romans dits « réalistes », qui sont le modèle du Roman pour la terre entière), on s’aperçoit d’une chose qui ne sautait nullement aux yeux de nos aînés, mais qui est susceptible de nous choquer nous (pauvres enfants déracinés que nous sommes de la niaiserie positiviste à l’américaine)… Cette langue, outil pourtant affuté (comme peu le sont) pour servir son objet (: dire l’âme humaine), utilisant non (comme aujourd’hui c’est de cas) des illusions et des pièges rhétoriques, mais réellement des /signifiants/, cette langue donc plus apte que, peut-être, jamais Verbe humain ne le fut, à traiter des choses terriennes les plus complexes, des vibrations les plus subtiles et profondes du sentiment, lorsque nous l’observons à la loupe du professeur Tournesol (comme nous savons si bien le faire aujourd’hui), lorsque nous disséquons le détail étonnant et comme pervers de ses expressions vivantes, nous nous apercevons alors qu’il s’agit d’une langue en apparence beaucoup plus approximative.

Le caractère vivant des vieilles expressions langagières conventionnelles, semble même tenir beaucoup à la qualité approximative en question de leur constitution. Ce qui relève de la convention est toujours un peu arbitraire, or qui dit arbitraire dit pas totalement logique.

*** Petit clin d’œil au lecteur. N’oubliez jamais qu’il y a des gens qui haissent l’ARBITRAIRE au point où ils s’en font les persécuteurs jusque dans les subtilités les plus cachées de la langue, et sachez qu’en France, ces gens-là, s’ils ne sont pas la majorité, sont au moins au pouvoir. Il y a de cette particularité intellectuelle, ardemment révolutionneuse, et par-là même coupeuse de tête, dans la définition-même de l’esprit français. ***

Ce caractère de légère imperfection dans la logique interne de la constitution des expression vivantes, qu’elles soient ramassées en un seul mot à la fois bien senti et bien pauvre et rendu par-là-même comme impossible à interroger (telle qu’est l’insulte de : « con »), ou composées d’une périphrase précieuse, à la fois alambiquée et débile, qui colle aux dents… ce caractère inattaquable, car piégeux, qui rend stupide celui qui pense pouvoir rendre l’expression stupide rien qu’en la désossant, justement parce qu’elle échappe à la raison… mais c’est à proprement parler : le triomphe de l’usage !

C’est parce qu’il heurte l’étymologique, la grammaire, la syntaxe, la naïveté des enfants, la morale des pudibonds ou tout simplement le bon-sens, que l’USAGE touche à son but comme une flèche experte.

Une fois que l’une de ces compositions langagières en apparence mal branlée – en réalité lourde de tout un poids de non-dits charriés dans sa course – est lancée dans le feu de l’usage, c’est son grain d’illogisme – son grain de folie – qui semble conférer au mot davantage de force de cohésion, et donc de réalité. Ainsi un train chargé à bloc lancé sur des rails tire de sa pesanteur-même une vitesse supplémentaire qu’on appelle la force d’inertie.

Le poids d’un non-dit – un non-dit est nécessaire en ce qu’il prouve l’indicible -, c’est le poids du sentiment et de la pudeur. C’est le poids du cœur, comme à la pesée des âmes égyptienne. Et ce poids de l’absence, du manquant, qui pourrait paraître infime à des infirmes du sentiment, à des moins-que-rien, qui engendre l’apparence d’imperfection de la surface visible du monde de la langue, mais qui est la seule vraie perfection à notre portée dans ce domaine lorsque nous en maîtrisons les effets, il faut peut-être y voir une analogie avec le poids de la matière noire dans l’univers, qui est dit-on le poids de ce qu’on ne voit pas, et qui paraît-il est bien supérieur au poids de ce que l’on voit. Celui-ci serait, à ce que certains scientifiques en disent, responsable de la force de gravité.

La gravité qui est contenue en creux dans l’impuissance constitutive des insultes, on ne la sent que si l’on a un cœur. Mais si l’on n’a pas de cœur, on ne comprend rien.

C’est la réalité-même que recouvre l’expression « avoir un cœur » (expression terriblement impuissante – comme c’est le cas de toutes les grandes et belles expressions – lorsqu’elle est regardée sans cœur, c’est-à-dire lorsqu’elle est disséquée à la loupe du professeur Tournesol et ainsi rendue à sa triste matérialité verbeuse) qui est en jeu ici.
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COMMENTAIRES :
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  • Notre bon Steppenwolf – bravo à lui car c’est lui qui a la plus longue ! – vient d’assommer le débat par la longueur de prose. Je propose au CGB d’adopter une résolution qu’on pourrait baptiser « Loi Steppenwolf » et qui limiterait à 20 lignes maximum en prose tout commentaire, ou alternativement 40 lignes mais en versification régulière, type sénaire iambique avec césure possible. Pour avis des mâles alpha du CGB…

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  • Plusieurs projets de loi ont été étudiés par le comité de rédaction. A vrai dire, la taille des commentaires est déjà limitée, mais nous ne pouvons rien contre la tactique employée ici du commentaire saucissonné et livré en plusieurs fois, entrecoupé de […]. Nous ne pouvons compter que sur la délation d’honnêtes et attentifs citoyens comme vous, Anonyme. Merci.

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  • Si tu as quelque chose à me dire, ou des coms à supprimer, tu n’as qu’à le faire franchement, au lieu de créer des commentateurs fantômes pour te donner la réplique.

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  • Ah ! Je reconnais Léstat sous cette paranoïa… Léstat, c’est toi ?
    Bon, un peu d’humour Steppenwolf. Moi, les commentaires longs ne me dérangent pas (j’ai une molette sur ma souris qui me permet de les faire défiler). J’avoue avoir essayé de vous répondre avant d’abandonner : non seulement je ne suis pas certain de vous avoir saisi, mais en plus je ne vois pas bien comment vous rattachez votre réflexion à ce que j’ai pu faire ou dire.

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  • Oui, bien sûr que je suis Lestat. Cela va de soi. ^o^

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    Pour ce qui est de comment ratacher ma réflexion à la vôtre (qui serait plutôt une cogitation : a.k.a l’art d’agiter des idées et de les frotter les unes aux autres en pensant produire de la lumière), je vais prendre la peine de vous aiguiller un peu.

    Tout votre article consiste à essayer d’établir des définitions correctes des mots « bobo » et « con » – des définitions susceptibles d’être universellement acceptés du type de celles qu’on écrirait dans un équivalent français de l’Urban Dictionnary. Le fait est que vous n’y parvenez pas. Mais qu’en déduisez-vous ?

    Pour ce qui est du mot « con », on sent bien que vous ne l’affectionnez pas, aussi s’il en vient à perdre toute saveur et toute férocité à l’emploi, ce n’est pas vous qui le pleurerez. La légende que vous inscrivez sous la photo de Guy Bedos, à cet égard, est claire. C’est elle d’ailleurs qui m’a fait tilter en premier. On sent là-dedans chez vous un certain esprit de caste à la Cabu, « anti-beauf », qui est plutôt disgracieux.

    En revanche, vous demandez à ce que, malgré son égale insignifiance (à vos yeux), le mot « bobo » soit : « sauvé ». En effet, un terme insignifiant pour pointer du doigt des gens insignifiants… c’est une chose qui a le mérite de faire ton sur ton. Pourquoi ne pas s’en satisfaire ?

    Sauvé de quoi, me demandais-je alors ? Sauvé de ce qu’à votre sensibilité émoussée, les termes « bourgeois » et « bohème » accolés ne représentent pas en soi une insulte ?

    […]

    Supprimer

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    […]

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    Je vous ferai remarquer que « Bohème » fut en soi d’abord une insulte, les Bohèmes étaient des gens de mauvaise vie, oscillant entre les bas-fond de Paris et le grand monde, des putains, des drogués, toutes sortes de gens qui vivaient en pique-assiette, qui s’enorgueillissaient d’avoir connu Untel, qui mouraient jeunes, ne laissant rien, perclus de maladies vénériennes et de mauvais alcool, et qui lorsqu’ils faisaient des enfants les laissaient pourrir dans le caniveau faute de famille et d’argent. Ces gens, qui n’eurent de postérité que celles que des auteurs qui ne vivaient nullement comme eux voulurent bien leur faire, reprirent nihilistement à leur compte le terme dont les bourgeois usaient pour les désigner. Le plus grand des « Bohèmes » à ce que relatent les mémoires de la vie parisienne du XIXe, fut un certain Murger, qui contrairement à bien des grands hommes véritables, eut un monde fou à son enterrement. Comme il avait été toute sa vie un parfait narcisse, cynique et égoïste, comme il avait mangé à tous les râteliers, tout le monde chanta sa gloire sur le moment mais il n’avait aucun ami véritable, aucun vrai familier. On s’amusa beaucoup à ses obsèques, et puis aussitôt enterré il fut oublié.

    C’est un manque de culture caractérisé que de ne pas comprendre la pique féroce cachée dans cette juxtaposition contre-nature : bourgeois et bohème. Posez-vous la question de ce qu’un Théophile Gautier, un Baudelaire, un Rimbaud (grands anti-bourgeois par excellence – et faux bohèmes) en auraient pensé, si vous ne me suivez pas…

    De même, on a l’impression de lire un Pierre Perret qui s’ignore, lorsque vous dites ne pas comprendre le caractère offensant en soi du mot « con ». J’entends d’ici le vieux féministe baveux s’écrier qu’une telle identification n’a pas lieu d’offenser qui que ce soit car le sexe féminin est une fleur de chair qui embaume (et tout le tintouin). Juste répugnant.

    Pour conclure, une petite histoire édifiante en guise d’illustration :

    Imaginez un cercle d’amis ancien et fraternel. Au milieu d’eux se trouve un tempérament faible et envieux, qui arrivé à un âge où il faut faire des choix, tourne le dos à ses idéaux de jeunesse pour suivre quelque bas intérêt. Il devient riche et refuse assistance et soutien au plus démuni de ses camarades. Quand celui-ci s’aperçoit de quelle genre de personne est devenu son vieux compagnon, faute de mieux, il lui lance cette impuissante injure : « Pauvre con ! ». Alors le traître fait la nique à son interlocuteur en tenant le raisonnement suivant :

    _ »Pauvre con », qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-on faire injure à quelqu’un en l’accusant d’être pauvre ? La pauvreté n’est pas une infamie en soi. D’ailleurs je ne suis pas pauvre, en quoi cela me concerne-t-il ? Mon offenseur est plus pauvre que moi ! … Quant à me traiter de con, j’en suis bien aise : j’aime beaucoup les cons, les chattes, les femmes et tous leurs attributs naturels. J’en aurai plus que celui qui m’insulte !

    L’autre s’avance d’un pas et lui met son poing dans la gueule. Qui a raison ?

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    C’est plus clair, et ça confirme la sensation de quiproquo que j’ai pu avoir. Il me semble que vous m’avez scrupuleusement compris à l’envers. Je n’ai justement pas l’impression de marteler une définition « correcte », absolue et universelle de ces noms d’oiseaux. Je procède au contraire par circonvolutions, façon d’admettre que ces notions sont changeantes avec le temps et que leur dénomination peut s’émousser. Comme vous dites, un « bohème » n’a pas la même connotation en 1800 qu’aujourd’hui, tout comme un « artiste », que l’on préférait éviter d’avoir dans sa famille à une époque alors qu’aujourd’hui c’est le must.
    Et c’est bien mon propos : le « con » dans un film des années 50 ou 60, ou le « con » de Coluche, me semblent plus précis et incisifs que « le con » d’un Bedos, d’un Christophe Alévêque ou d’un Guy Marchand (que j’ai déjà entendu employer le mot avec grande pédanterie lors d’une interview). Leur « con » à eux est un flou artistique derrière lequel ils hébergent leur propre connerie. La ficelle est usée. Celui qui continue à faire un sketch sur « les cons » aujourd’hui arrive trop tard, tout comme quelqu’un qui, en 2015, croirait blesser son ennemi en le traitant de « bohémien ! » viserait à côté et n’aurait pas saisi que la perception générale de ce terme s’est déplacée.

    Vous comprenez ensuite que « bobo » est insignifiant à mes yeux, alors même que mon article est une réhabilitation du terme. Titre : « Prière pour la conservation du bobo » ! et pourquoi donc demanderais-je à conserver le terme, sinon parce que je le trouve ENCORE signifiant dans un contexte où je crains qu’on l’évince, qu’on le remplace, qu’on le remise ? Comme le dit un commentateur, on entend désormais des choses comme « on est tous le bobo de quelqu’un d’autre », « on l’est tous un peu à un degré divers », façon de dire que la désignation ne vaut rien puisqu’elle s’applique à n’importe qui… Eh bien non, on n’est pas tous le bobo de quelqu’un d’autre ! Le bobo est une mentalité précise. Et si le terme ne résonne plus assez à vos sens, laissez-moi prendre ma machette pour le tailler et vous le planter à nouveau dans l’oreille. C’est tout. Et à vous lire, j’ai l’impression que vous plaidez exactement dans le même sens.

    « On sent là-dedans chez vous un certain esprit de caste à la Cabu, « anti-beauf », qui est plutôt disgracieux » => là je ne comprends plus ! Bedos n’est-il pas la parfaite version « one man show » de Cabu, ayant consacré sa carrière à épingler le même beauf, imaginaire à 80 %, raciste basique et si français ? A ce titre, égratigner Bedos devrait vous convenir. Zut à la fin ! Si votre ancien ami vous a mis son poing dans la gueule, ce n’est pas ma faute après tout.

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  • Oui, zut, messieurs ! En matière d’insulte, veuillez consulter cette référence universelle avant de prétendre ! (http://www.culturalgangbang.com/2014/12/lart-menace-de-linsulte.html )

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    _ « façon d’admettre que ces notions sont changeantes avec le temps et que leur dénomination peut s’émousser. »
    Ce qui s’émousse, ce ne sont pas les mots. Sans quoi il suffirait d’inventer novlangue pour rajeunir la langue. Or penser qu’il suffit de prendre des mots neufs pour dire des choses neuves, c’est un peu comme penser que la chirurgie esthétique rajeunit.

    Ce qui est émoussé c’est la vitalité du causeur, de celui qui écrit : c’est son envie de dire quelque chose de signifiant.

    _ « Comme vous dites, un « bohème » n’a pas la même connotation en 1800 qu’aujourd’hui »

    Et que veut-il dire, ce mot, aujourd’hui ? Veut-il dire quelque chose de nouveau ? Quelque chose qui soit totalement étranger au XIXe siècle et à ses conventions bourgeoises ? Mais le mot « bohème » suppose la convention bourgeoise, il en a besoin pour exister ! Comme l’ombre a besoin de la lumière.

    La raison pour laquelle on ne comprend plus le sens du mot bohème, la raison pour laquelle il a perdu de sa causticité, ce n’est pas parce qu’il est ancien, c’est parce qu’aujourd’hui les bourgeois ne veulent tellement plus être appelés des bourgeois, que le mot « bourgeois » en a été privé de sa signification. Plus exactement, ce mot est devenu inutilisable en la compagnie des bourgeois car il renvoie désormais chez eux à un véritable tabou.

    On prétend aujourd’hui chez les bourgeois que les conventions bourgeoises n’existent plus, qu’elles sont passées d’actualité (c’est cette prétention vaine à constamment « choquer les conventions bourgeoises » qui caractérise aujourd’hui la bourgeoisie). Mais en réalité, ces gens en sont tellement plein, de leurs « conventions », qu’ils ne connaissent plus que ça. J’en prends pour preuve que ces gens n’ont jamais d’idées à eux susceptibles d’être interrogées et discutées : essayez seulement de reformuler leurs propos politiques avec d’autre mots que les leurs, ils ne les reconnaissent jamais.

    Ils n’ont jamais en lieu et place d’opinions personnelles et de goûts, que des codes, des codes qu’il faut posséder pour demeurer en leur compagnie ou bien être regardé avec effroi et exclu. Or c’est cela la vraie définition profonde de la bourgeoisie : la culture du préjugé.

    Je pense qu’il faut voir dans ce phénomène que je vous explique, de la bourgeoisie post-moderne qui ne veut ni dire son nom, ni même le reconnaître, la plus grande source de maux intellectuels de la société française actuelle. Nous vivons sans doute dans la société la plus bourgeoise qui ait jamais existé, car la plus matérialiste, la plus près de ses sous, la moins idéaliste, la moins généreuse depuis la Création.

    La raison pour laquelle « Bohème » est un mot qui a perdu de sa force, ce n’est donc pas parce qu’il est démodé, c’est au contraire parce que l’univers de sens auquel il appartient est devenu tabou tant il juge notre monde d’un œil sévère.

    Si les bo-bo pouvaient se souvenir littérairement de ce que veut dire le mot Bohème, s’ils étaient capables d’aller voir ce que signifiait l’adjectif « bourgeois » pour un dandy comme Théophile Gautier, s’il avaient pour comprendre de telles choses l’honnêteté suffisante (« Comprendre c’est égaler » a paraît-il dit Raphaël), et s’ils avaient encore le brin de dignité, de sens de l’honneur nécessaire pour se juger eux-mêmes, leur cervelle se mettrait à bouillonner tant et si bien qu’ils devraient choisir entre perdre volontairement la raison ou cesser d’être ce qu’ils sont : d’immondes bourgeois égoïstes, valets du capital hypocrites, pas même protecteurs de leur propre famille (ce qu’était encore l’humble et borné patriarche de la famille bourgeoise traditionnelle).

    […]

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    […]

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    A ce propos, nos Bo-bo ont tout de même emprunté une part de leurs us et coutumes à la Bohème historique : la drogue, le laisser-aller général, la fainéantise, l’égoïsme prétentieux de se croire original, la recherche à tout prix du plaisir, même dégradant, et bien souvent aussi l’absence de piété filiale, l’abandon de l’éducation de leurs enfants aux bons soins de « l’égalité des chances républicaine » (autant dire du hasard du caniveau).

    Donc, pour bien enfoncer le clou, j’affirme en dépit de vous que sisi, « Bourgeoisie-Bohème » est forcément un terme à connotation dix-neuvièmiste, qui nous renvoie forcément aux intérieurs cul-cul la praloche des vaudeville de Feydeau, au poème de Rimbaud, aux rodomontades de Baudelaire contre les bourgeois, à la chanson mensongère d’Aznavour (.. etc.), ce qui fait que les termes qui la composent ne peuvent pas avoir changé de sens depuis 1800, puisqu’au contraire ils supposent une nostalgie un peu niaise de ceux qui l’emploient pour cette période de l’histoire. Ce dont témoignent d’ailleurs les prénoms dits « anciens » que les gens de cette génération donnent à leurs enfants.

    C’est juste la haine du sens, mêlée d’acculturation, qui caractérise notre époque, cette moutonnerie terrible des gens qui n’ont pas le temps de penser parce qu’ils bossent, conjuguée aux frileux efforts des « mentalités ârtistes » et des « modernoeuds » – qui ont toujours peur de dire quelque chose de sensé – pour se rendre spirituels en disant des énormités, c’est juste cette société pleine de lâcheté et de fainéantise intellectuelle, qui anesthésie le terrible potentiel de nuisance de cette expression à l’égard précisément de ces deux castes, masse finalement assez homogène de fades gens.

    _ « Et c’est bien mon propos : le « con » dans un film des années 50 ou 60, ou le « con » de Coluche, me semblent plus précis et incisifs que « le con » d’un Bedos, d’un Christophe Alévêque ou d’un Guy Marchand (que j’ai déjà entendu employer le mot avec grande pédanterie lors d’une interview). »

    Encore une fois, le mot lui-même n’est responsable de rien. C’est l’âme qui est malade.

    _ « Leur « con » à eux est un flou artistique derrière lequel ils hébergent leur propre connerie. La ficelle est usée. »

    Les plus beaux des hôtels peuvent héberger des cons finis. Faut-il pour autant démolir ces hôtels (autels) ?

    La ficelle est usée, dites-vous… Quelle ficelle ? Celle de l’humanité ? – Je n’achète pas cette conception.

    Encore une fois, ce n’est pas de créer de nouveaux mots cousus de ficelle neuve qui changera quelque chose à la bêtise de ceux qui ne les comprennent pas.

    _ « Celui qui continue à faire un sketch sur « les cons » aujourd’hui arrive trop tard, »

    En vertu de quoi dites-vous ça ? L’humour réside rarement dans le sujet lui-même… En général il doit tout à la façon dont il est traité.

    _ « tout comme quelqu’un qui, en 2015, croirait blesser son ennemi en le traitant de « bohémien ! » viserait à côté et n’aurait pas saisi que la perception générale de ce terme s’est déplacée. »

    Ha ha ! Que vous êtes donc superficiel ! Les vrais héros s’amusent tout seul ! Qu’importe la (supposée) « perception générale » quand on sait parfaitement bien soi-même ce que l’on dit ?

    […]

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    […]

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    Soit votre ennemi ne se sent jamais offensé par les insultes d’autrui que lorsque « la perception générale » a compris dans quelle mesure il était insulté, (que lorsque l’insulte a été entendue par des tierces personnes et reprise comme un bon mot) et alors votre ennemi est vraiment un moins-que-rien, il ne mérite même pas d’être votre ennemi, car il n’a aucun sentiment personnel de sa dignité, c’est une bite d’amarrage, une légumineuse : il indexe son honneur sur son niveau dans les sondages d’opinion.

    Ou bien votre ennemi a de la sensibilité, et il comprend fort bien tout de poids de pathos, tout le poids de « gravité », pour reprendre une expression précédente, que vous avez mis dans ce mot. Et alors vous partagez avec lui une certaine conscience supérieure de ses fautes, tel l’œil dans la tombe qui regardait Caïn.

    Mais soyons un peu pragmatiques, si vous avez un ennemi et qu’il vous prend l’envie de l’insulter en utilisant un mot que de sa vie il n’aurait jamais cru pouvoir être utilisé comme une insulte, si vous le faites bien, c’est-à-dire avec conviction, si le terme est bien choisi, qu’il renvoie à une certaine réalité sur lui que vous connaissez et qu’il sait que vous connaissez, il y a toutes les chances que l’effet de surprise – l’aspect « spirituel » de la chose – joue en votre faveur. C’est cela, (entre autre), qu’on appelle : « avoir de l’esprit ». Hum.

    Exemple : Vous êtes en rupture avec une petite amie. Vous cherchez à lui faire mal.
    Vous vous souvenez des nombreuses fois où il vous a été donné de la voir au réveil, dépeignée, habillée n’importe comment, avec ce qui lui avait passé par la main la veille au soir, et du mascara jusqu’au milieu des joues.
    Il vous suffit de faire une allusion (anodine pour quiconque d’autre qu’elle) à ces moments d’intimité partagée, et de la traiter de bohémienne (sous-entendu : prétendre avec un certain sérieux qu’elle est une personne sale, une « romano’), pour la blesser mortellement.

    Tout est dans la façon, le passif, et le contexte. Ce ne sont jamais les grossièretés qui blessent le plus.
    Imaginez que la fille soit d’origine roumaine… imaginez qu’elle soit d’origine roumaine par sa mère et que sa mère soit morte… Imaginez que sa mère ait réellement été une personne malpropre… Vous faites un strike. Si elle est dépressive, elle peut avoir envie de se suicider pour un « mot d’esprit » comme celui-là.

    Certes, il faut avoir un cœur pour comprendre toutes ces subtilités, je vous le concède.

    _ « Comme le dit un commentateur, on entend désormais des choses comme « on est tous le bobo de quelqu’un d’autre », « on l’est tous un peu à un degré divers » »

    En quoi est-ce faux ? Et en quoi ce fait dévalue-t-il l’expression ?

    Vous pouvez remplacer « bobo » par salaud. Ca reste vrai. Néanmoins, une telle chose, même dûment observée, ne justifie nullement qu’on ne comporte comme un salaud.

    Être un salaud serait-il la chose la plus banale au monde, cela ne retirerait pas son droit à la femme trompée de se plaindre de son « salaud », cela ne retirerait pas non plus au terme « salaud » son caractère insultant lorsqu’il est proféré à tort, et surtout, surtout, un salaud qui prétendrait avoir le droit de l’être parce que tout le monde en est plus ou moins un, serait doublement un salaud – ce serait la crème des ordures.

    […]

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    […]
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    « façon de dire que la désignation ne vaut rien puisqu’elle s’applique à n’importe qui… »

    Encore le même biais logique ! Ce qui s’applique à tout le monde lorsqu’on observe l’humanité dans son détail, avec philosophie, n’est pas pour autant dénué de valeur ou de sens. Par exemple, nous somme tous faillibles et mortels ; ça ne fait par pour autant de la mort et de la faillite des choses anodines.

    C’est seulement le monde est regardé par l’analyste d’un regard surplombant, en usant d’une grille abstraite, en cherchant à faire rentrer de force les gens dans des cases sans aucun égard pour les gens en question, qu’on peut dire que les « cases » en question sont surfaites. Mais c’est toujours l’âme de celui qui voit qui est jugée ici, non les dénominations qu’il emploie.

    _ »Le bobo est une mentalité précise. »

    Oui. Mais une mentalité qu’on est tous susceptibles d’avoir (en France du moins).

    _ »Et si le terme ne résonne plus assez à vos sens, laissez-moi prendre ma machette pour le tailler et vous le planter à nouveau dans l’oreille. »

    Vous n’y avez absolument pas réussi. Je ne sais pas plus ce que ce mot veut dire après vous avoir lu. Un seul passage est intéressant : c’est quand vous dites que le bobo est quelqu’un qui n’entretient aucune relation avec le matériel, ni avec le spirituel. C’est intéressant mais ce n’est absolument pas développé. On dirait que vous ne vous appropriez pas cette idée, que vous l’avez prise à quelqu’un d’autre.

    _ « là je ne comprends plus ! Bedos n’est-il pas la parfaite version « one man show » de Cabu, ayant consacré sa carrière à épingler le même beauf, imaginaire à 80 %, raciste basique et si français ? »

    Ce point est complexe à développer. Mais le fait est que vous dites exactement la même chose que Bedos en prétendant vous moquer de lui

    « Rien d’pu con qu’un con qui sait pas qu’y est con ! », on ne sait pas si c’est une phrase qui se moque des cons ou de ceux qui emploient le mot : « con ». Il semble que les deux soient réunis comme une seule et même entité dans son esprit, et qu’il joue à faire le con qui ne sait pas qu’il est con en disant que les cons sont ceux qui sont cons sans savoir qu’ils sont cons.

    C’est la vieille blague du Crétois dans laquelle vous nous piégez-là. ^^

    Sachez qu’elle est piégeuse, mais qu’elle ne résout rien.

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  • Pardon pour le « zut ». Je me suis emporté. Je… Je ne sais pas ce qui m’a pris…

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  • Angoissant, quand ça arrive sans crier gare.

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    Steppenwolfy a des tendances à la somme, il les reconnaît lui-même. Mais à tout prendre, je préfère un long solo plus ou moins free sur un thème, un solo qui pose ses couilles sur le comptoir, plutôt qu’un commentaire à la con, genre énigmatique et sous-entendu, posé comme une crotte sur le trottoir d’un article (sortirai-je entier de ces métaphores débiles ?).
    Moi, ce que j’aime bien dans son truc, c’est l’idée qu’une langue (que dis-je ? la plus belle langue du monde, la nôtre) ne doive pas rendre de compte à la sèche logique ni à la rationalité à verre doseur. J’aime qu’une lange soit capricieuse, comme la belle salope qu’elle est, toujours à te poser des pièges que toi, gros balourd, tu enquilles comme à la foire ! J’aime qu’elle exige de ses amants (nous) une attention totalitaire, absolue, permanente, sous peine de passer pour un inculte, c’est à dire un gros dégoutant. Se servir d’une langue, merde, ça doit être plus compliqué et délicat que conduire une bagnole, avec régulateur de vitesse, air bag, anti patinage et GPS branché dans le fion ! Avec le français, tu es distrait un quart de seconde, tu te ramasses : le cauchemar des modernes, on comprend pourquoi. S’agit pas d’avoir passé sa scolarité collé au radiateur de fond de classe, de n’avoir jamais ouvert un livre et de prétendre, en plus, causer Molière dans le texte : le baragouin et le salmigondis sont là pour te servir de bagage, hé cancre ! Et comme le dit je ne sais plus quel con : entre un chômeur de longue durée et un chômeur de très très longue durée, la différence, c’est la maîtrise de la langue !

    (Ceci dit, Steppy, aucune chance que Xix crée un faux commentaire anonyme pour te dire d’aller te faire foutre, si l’envie lui en prenait. Tu connais mal le mec…)

Liquider les fantômes

royau

A l’heure présente, le journal remue, il ne fait pas d’argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l’héritage des convictions littéraires de 1830. C’est dans ses colonnes l’ardeur et le beau feu d’une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l’abonnement et l’abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l’audace, de l’imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d’un peu de folie, d’un peu de ridicule… un journal, en un mot, dont la singularité, l’honneur, est de n’être point une affaire.

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A la tombée du jour, je regarde par la fenêtre et je vois. Le même arbre aux feuilles de sang, le même ciel aux couleurs vives, le même soleil qui descend, les nuages à la dérive, et ce qui me choque c’est que je ne les reconnais pas. Je me souviens un automne, je tirais le rêve par la queue. Je faisais semblant d’écrire un roman à la table d’un café vert, derrière les hautes vitres serties de fer, et je me prenais pour une perle enchâssée. Que de luxe de mépris n’ai-je pas rêvé ! Je voyais de là-haut un paysage sublime, et chaque côté du promontoire où je me tenais, il y avait un vrai fleuve qui abouchait une vraie ville. Ce paysage, je ne l’ai pas rêvé, ce paysage est celui de la ville de Lyon, qui est une grande cité double, rouge de tuiles romaines, baignée par deux fleuves, aux nombreux clochers.

***

La polémique a été pour moi un piège. J’ai pensé me purger, en quelque sorte, de tous les mots que je n’avais pas dits, et qui m’avaient brûlé les lèvres, quand on m’avait fait taire, quand on m’avait offensée, j’ai pensé me débarrasser de tout ce surplus d’idées comme on gratte la terre pour trouver le minerai, en faisant des exposés politiques… Mais j’ai toujours été si pressée d’en finir avec toutes ces idées pures, ces engagements, ces luttes, j’ai tant pensé en finir rapidement _ mon but originel était d’épuiser le fonds de ma colère ! _ que j’ai plutôt trouvé une source sans fin. De la terre, de la terre, et le minerai jamais. Mon but initial était de libérer de son carcan de révolte, de revendications, le créateur qui était en moi, le créateur d’imaginations pacifié… mais ce but, à mesure que je pensais expulser de moi tout ce qui relevait du parti-pris, dont je pensais que « le créateur » se trouvait étouffé, ce but je l’ai repoussé en avant… Je l’ai repoussé toujours davantage à mesure que je comprenais l’ampleur de la justesse de mes récriminations contre tout et tous. Figurez-vous que le jour on l’on ne fait plus seulement que se plaindre, mais où l’on découvre que l’on a toujours eu totalement raison de se plaindre, ce jour-là la colère ne décroît pas. Est-ce dans un pareil état que l’on peut enfin se mettre à contempler, à poétiser, à romancer, à enjoliver, à « écrire » ? Dans un pareil état, de chaleur dans le cœur, je vous le dis, la poésie et le roman paraissent des trahisons, des passivités viles. Pourtant, à l’origine, je ne voulais pas faire de politique ! Chez moi quand j’étais enfant, et c’est encore le cas aujourd’hui dans la maison de mes parents, tout était toujours ramené à la politique. J’ai été élevée pour penser en termes politiques. C’est mon logiciel, mais je n’ai jamais pour autant _ de toute ma vie _ pensé m’en servir pour faire de la politique. Non moi je n’aime pas ce qui est trop facile. La polémique est une chose facile. Vous prenez une lance, et vous foncez en avant, voilà tout. Moi ce que je voulais, c’était avoir du talent, c’était être libre. Une fibre en moi continue de ressentir, de jongler avec la totalité, de jongler avec les choses, sans se laisser happer par aucune intention, curieuse et libre. Mais l’esprit se refuse à lâcher prise, et abandonner la lance qui doit le venger de ses douleurs passées. Une conversation brillante, voilà ce que j’ai, et c’est bien. C’est mieux que ce qu’ont d’ors et déjà la plupart des femmes. Mais les grands auteurs sont rarement des artistes de la conversation. Excepté pour Proust peut-être, dont toute l’œuvre a débuté suite à une réponse qu’il voulait faire à Sainte-Beuve, il me semble que le créateur ne crée pas « en réponse à », dans le fil d’une discussion, mais ex-nihilo. C’est-à-dire qu’il embrasse tout. De l’immoralité d’embrasser tout : c’est cela qui me tracasse. On me dira que ma moralité m’assèche, qu’elle est trop susceptible, et c’est vrai. Cependant à quoi dois-je de ressentir les enjeux du monde avec une telle acuité, sinon à cette sensibilité morale aigüe, qui crie à l’injustice constamment, et qui saigne ? Comment serait-il un humain sensible, celui que tout le caractère blessant de ce monde-ci ne blesse pas à sa juste mesure, et comment un homme insensible pourrait-il être poète, faiseur de métaphores ? J’avais pensé, je m’en souviens, que mon « logiciel politique » pouvait servir à faire des romans, le jour où j’avais compris que Dostoïevski créait ses personnages comme des incarnations de ses plusieurs voix intérieures, et les faisaient se battre dans un tribunal qui n’était rien moins que celui de sa conscience morale. Ce paradigme m’avait intéressé, il m’avait apparu adapté à mon cas.

En dépit de tout cela me restera toujours un problème : je ne veux pas « réenchanter le monde » à seule fin de justifier un ordre où règnent seulement les bourreaux et les crétins – or l’ordre qui fait tenir debout notre monde, en dépit du bon sens, est de ce type. Je sais trop que ce n’est pas l’auteur qui possède son œuvre, mais son œuvre qui le possède, or je n’aimerais pas que, si je parvenais enfin à créer, comme je le désire, un roman épique, puissant et romantique, à partir de l’ignoble matière du réel (qui, tel qu’il est, à raison, me répugne), cela soit comme un vernis sucré lustré brillant répandu sur une puissante abjection (qui devrait plutôt être dénoncée comme telle), pour chanter la louange de cette abjection aux générations futures et la cautionner aux yeux de ceux qui la répandent. Je ne veux pas être le chantre d’un Occident matérialiste, dont la fibre de fraternité est nécrosée, dont l’âme profonde est muselée, contrainte au maximum, souffre… Je vois trop de femmes qui, parce qu’elle détestent les cyniques, s’attachent à trouver des bons côtés aux plus répulsives ordures, trouvent le moyen de « positiver » à tout propos, et en particulier dans des situations proprement honteuses où elles devraient plutôt chercher à fuir pour protéger leur âme, se récrier, tempêter, dire non, s’insurger. Je ne veux pas être de ceux qui enrayent la destruction de l’entreprise générale d’aliénation qui guette leur intelligence en n’utilisant jamais leur intelligence qu’à justifier l’injustifiable et à comprendre l’inadmissible… Je vois trop de « réenchanteurs du monde » qui sont des négateurs de la vérité et des écraseurs de dépressifs… Je hais trop ceux qui pensent qu’on peut agir positivement sur le réel rien qu’en le romançant, en le ré-écrivant.

Le roman doit définitivement s’exercer dans le domaine du : « dire la Vérité », et même lorsqu’il s’agit de roman fantastique ou surréaliste. Les cache-misère me font peur, surtout lorsqu’ils sont brodés avec talent. Je ne crois pas – et ne veux pas croire – qu’il suffise de creuser dans la surface de l’horreur pour lui trouver une profondeur de bien. Je ne suis pas une sadienne, je ne suis pas une gnostique. Je suis platonicienne, je suis de parti-pris chrétien.

Je brandirai toujours quoi qu’il arrive un fer de lance contre l’absurdité des relativistes, des scientistes, des ésotériciens, qui inscrivent toute logique dans un cercle. Dum Spiro Spero. En face de moi sont deux dragons brillants de mille strass, celui de l’Est et celui de l’Ouest, qui embarquent les populations en faisceaux dans l’urgence d’un grand sentiment de fatalité irrésistible, qui les empêche d’agir raisonnablement et de s’arrêter pour réfléchir : les populations en leur sein sont spectatrices de leur destin, se sentent impuissantes, et n’osent regarder la direction où le mouvement de foule les mène, qu’à travers le jeu pipé des prophéties eschatologiques. En le nom tautologique de la-Fatalité-qui-est-la-Fatalité, ces dragons veulent m’empêcher de croire que mon devenir est entre mes mains. Ceux-là même qui conduisent ces serpents, ou croient les conduire, être à leur tête, sont pris par le mouvement et ne dirigent rien, car les serpents sont sans queue ni tête, les serpents ne sont qu’un, le règne du serpent est celui de l’absurde, et ses rois sont les rois des lâches. Qui prétend toujours n’agir qu’en réaction et poussé par l’urgence de la nécessité n’est pas un Roi, mais seulement – et dans le meilleur des cas – une sorte de petit Proust sceptique. Qui est incapable de penser par soi-même, et se donne toujours l’excuse de penser « en-réaction à » ? La femme, par excellence, et tout ce qui est de caractère féminin : le causeur brillant, le mondain de compétition, le critique, l’observateur. Pas le Roi. Pas celui qui est doté du véritable pouvoir de création.

« Rêve général ! » _ « L’imagination au pouvoir » _ Je ne demande que ça.
Oui, peut-être bien que l’on peut changer le monde avec des rêves, mais ces rêves je veux les choisir, ainsi que leur direction : il est hors de question que je rêve une utilité aux choses qu’elles n’ont pas. Lorsque je rêverai, ce sera pour engendrer un réel nouveau, selon mon goût et mon selon inclinaison naturelle, pour faire ressurgir des profondeurs un réel oublié, qu’on avait depuis longtemps rejeté dans les abysses de la virtualité par manque d’ambition, par petitesse et par désespoir, mais qui était bel et bien susceptible d’exister, car il était le réel dans lequel mon âme demandait à s’incarner et à vivre. Le réel à la mesure de mon âme : voilà ce que je voudrais engendrer.

[… à suivre]

Se figurer Chateaubriand heureux

Amyot, Chateaubriand, d’Ormesson, tous ces gens des belles lettres, ils dessinent des imparfaits du subjonctif sur leurs pages blanches pour signifier les dollars, le soleil, le hamac, la récompense, le bonheur, mais on ne voit jamais la rambarde, la souche du bonheur, son ADN, tandis qu’on la voit et qu’on la touche, la rambarde, dans Raymond Carver et dans Kafka… [XP]

Proust avait sa madeleine, vous avez votre rambarde…

« Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. »

François René de Chateaubriand
Extrait des Mémoires d’outre-tombe

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Qu’est-ce qui l’intéressait, dans la vie, Chateaubriand ? Le bonheur ? Je ne pense pas.

« Rendre les gens heureux », c’est une préoccupation de modernes, vous savez, une préoccupation de liseurs de journaux, d’hommes politiques au sens bas du terme, une préoccupation Voltairienne, quoi…

Vouloir faire le bonheur des autres… ça n’intéresse que ceux qui préfèrent s’abstenir de réfléchir au leur-propre, qu’ils n’atteindront évidemment pas, – par définition, faudrait-il ajouter. La définition du bonheur : ce qui ne s’atteint pas.

Chateaubriand, je vous explique, c’est le maître du maître des romantiques… Ce qui l’intéresse en premier lieu dans la vie ? L’honneur, sans doute. La reconquête de l’honneur perdu, plus précisément.

Ce qui intéressait le père de Chateaubriand, c’était son pedigree : la liste de ses titres de noblesse. Les Chateaubriand étaient apparentés aux comtes de Bretagne… ils avaient les ascendances les plus illustres… et cependant étaient désormais désargentés, quasi miséreux dans leur grand château déjà en ruines. Un patrimoine de pierres, mais pas de revenus. Il n’avait plus que le souvenir de la grandeur comme grandeur, le pauvre papa… Ca le rendait presque méchant.

Chateaubriand est donc à l’origine un pauvre petit cadet de la noblesse, – ce qui veut dire, historiquement, qu’il était destiné à la carrière chevaleresque. Ainsi que le voulait la tradition, pas d’héritage personnel pour le petit dernier, c’est-à-dire ni titre ni terre, pas de carrière sacerdotale non plus n’était prévue pour lui (apanage du puîné), mais seulement la perspective « dans les nuées » d’une croisade sacrificielle et l’éventuelle conquête à la pointe de l’épée d’un nouveau patrimoine pour la famille.

Chateaubriand, qui est toujours resté très attaché à toutes ces vieilles histoires, arrive en âge d’être adoubé à l’époque où, en France, c’est la Révolution. Anachronisme absurde. A la limite de l’humoristique. [« Du grandiose au ridicule il n’y a qu’un pas », disait Napoléon.] Comment, dès lors, jamais satisfaire « papa » ? – De toute façon, « papa » est bientôt mort, et ses idéaux seront enterrés avec lui par la société française toute entière, au demeurant il n’a jamais témoigné aucun intérêt pour le petit François-René et ses douces rêveries – il se moque de ce cadet qui ne portera pas son titre comme s’il était l’enfant d’un autre – et quoi qu’il en soit, de son vivant, homme dur et impitoyable, il est toujours resté absolument insatisfait de tout et de tout le monde. De quel or sera donc fait le Graal du jeune idéaliste au cœur tendre ? Il le lui faudra inventer.

Voilà pour la « rambarde ».

Tout est expliqué par Chateaubriand dans ses propres mémoires, je n’invente rien.. C’est un homme qui n’avait pas peur du genre autobiographique, et pour cause : sa vie était au service de son art, et non l’inverse, – il n’avait rien à cacher. Évidemment, quand on ne les a pas lues, on dégoise mieux à son aise…

Chateaubriand ne trouvant plus de quête IRL susceptible d’assouvir son irrésistible désir de Graal et de conquête, il en invente une pour lui-même et pour les autres (en particulier pour ceux qui n’ont même pas de quartiers de noblesse pour se consoler), un nouvel espace où rejoindre la terre sainte : la littérature. On pourrait dire des Mémoires d’Outre-Tombe, qu’il s’agit de littérature-chevalerie. D’ailleurs il les commence en nous y confiant que lorsqu’il était petit, à son grand désespoir, il n’était absolument pas doué pour monter à cheval. Il a donc bien fallu, le pauvre, qu’il se trouve un autre « Dada ».

Don Quichotte est son ancêtre, le Jack Kerouac de /Sur la Route/, l’un de ses derniers rejetons. Si l’on y réfléchit longuement, on s’aperçoit que Beckett, avec son « En attendant Godot », exploite un peu la même veine…

Quand Hugo dit : « Je serai Chateaubriand ou rien », ce qu’il brigue, c’est lui aussi un quartier de noblesse, mais pas un quartier de la noblesse ordinaire, non, de celle – d’un nouveau genre – qu’a inventé Chateaubriand. Il brigue un quartier de lune et, évidemment, l’obtient. Car n’a-t-il pas été dit : « Demandez et il vous sera donné ».

Ce qui intéresse Hugo, à son tour ? Mêmes choses. Mêmes motifs. Le courage, l' »enthousiasme » (à savoir : la sensation d’être en la présence de Dieu), la noblesse d’âme, la force de vivre en portant, sans trop la trahir, une fleur bleue qui vous ronge la poitrine, la mélancolie d’être humain… regarder la mer dans les yeux et y voir un abîme. Le romantique, il n’existe pas au présent, sa définition du bonheur ne peut qu’être la nostalgie du bonheur.

Votre /rambarde/ elle est là, elle vient de là. Tout comme le spleen… et même le blues. Voyez, elle existait déjà bien avant Proust !

En réalité, Proust et Baudelaire sont les rejetons immédiats, contemporains d’Hugo, de cette figure tutélaire de la « divine aventure » littéraire à la Française qu’est Chateaubriand… – Quand je dis à la Française, c’est aussi, bien évidemment, par extension, à l’américaine – mais passons car il faudrait développer et ça serait trop long…

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L’homme romantique, doué d’une sensibilité supérieure à la moyenne, constate en premier lieu – comme le fit sans doute Adam, le premier homme – son absence de place dédiée dans la Création… du moins, dans une acception de la Création qui serait simplement la coexistence des existences animale, végétale et minérale. Il n’est pas qu’une bête, et se refuse à n’être qu’une bête – et quand il veut ressembler à une plante ou à une pierre, il n’est guère davantage qu’une métaphore.

Cet homme, en cela, est donc semblable au cadet déshérité : sa place dans l’ordre naturel, il faut qu’il se la crée, il faut qu’il se la taille dans le vif d’un « corps englobant » aux buts supérieurs, dont la marche aveugle et pour le moins impitoyable, lui est de toute évidence contraire. Sa « fonction » – car il veut en avoir une ! – il faut qu’il se l’invente de toute pièce ! Mais curieusement, plutôt que de maudire son sort, et avec, la Création toute entière, l’homme en question ne les en aime que davantage ! Ce qui est inaccessible à sa raison [le fait que « ce qui est » soit, est, en soi, parfaitement déraisonnable, car nous ne pouvons que nous interroger sans fin sur le pourquoi du fait que ce qui est n’est pas autrement], cette nature à l’évidence impénétrable, qui pourtant le nie dans ce qu’il a de plus fragile et donc aussi plus cher, voilà qu’il n’y a plus rien de beau à ses yeux à part elle, et que tout dépérit, devient laid, si ses yeux ne parviennent plus à la voir belle ! Paradoxe tragique, désir fatal. Tout désir qui vaille devient inaccessible à l’homme romantique. Car il n’y a plus pour lui que l’Inaccessible-même, de par son caractère mystérieusement complémentaire de l’homme, donc Divin, qui lui paraisse désirable. – Logique implacable : on ne se désire pas soi-même, n’est-ce pas ?

L’homme romantique, Rome ne l’intéresse plus… il en a vu, de son vivant, la vanité et la chute. Les Lumières ont pâli, ont déclenché chez lui un rire cynique. En revanche il s’agenouille sur les vieilles pierres comme au pied du Divin. Mais uniquement sur les très vieilles pierres. Celles que le Temps a façonnées telles qu’elles doivent absolument être. Il n’y a plus pour lui de Rome qui vaille que la Rome au milieu des ruines… que la Rome-antique.

L’homme romantique, à cause de sa nostalgie-même, et de sa sensibilité, se sent donc, comme nous le disions, le grand déshérité de la nature… Mais cela-même ne lui confère-t-il pas justement une parenté évidente avec Dieu ? Oh, ce Dieu qui est comme lui : partout à force d’être nulle part ! Le romantique n’est pas un bigot : de même qu’il est incapable de dire ce qu’est le bonheur, il ne peut assurer vraiment savoir ce qu’est Dieu. Cependant il persiste à clamer, et d’autant plus fort : « Dieu nous manque ! ».

C’est un cri du cœur. Ce cœur qui par ailleurs n’est qu’une pompe à sang. Une simple viscère, n’est-ce pas ? Alors pourquoi Richard Coeur de Lion ? Pourquoi ce feu dans la poitrine ? Pourquoi l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? On ne sait pas. Mais le mot en lui-même est une fonction vitale. Pas plus qu’on ne sait ce que c’est que l’honneur. Mais on n’a pas besoin d’une définition de l’honneur, puisque celui qui a besoin qu’on lui explique ce que c’est que l’honneur, par définition n’en a pas.

Ils ont le cœur bien gros les romantiques. Hélas ce sont les bras qui ne suivent pas.

Il n’y aurait qu’un Dieu pour avoir les bras à la hauteur… Pour embrasser le monde du levant au couchant, et, rouge aussi, son cœur serait immense… Il se tiendrait debout sur la terre, et pour qu’il vive toujours, il suffirait de ne pas oublier : nous ferions une encoche sur la trame des jours, pour nous souvenir, et cette cicatrice sur la face de Chronos ressemblerait encore une fois à quelque chose comme une croix.

Il n’en fallut pas davantage pour que le Christ fut réinventé.

Moloch

Le paradoxe du Shabbat goy (ou du « bon esclave »)

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Quand j’étais petite j’étais comme une juive, je rêvais de Salomon. Le Roi juste. Je pensais que les bonnes personnes devaient régir les autres, et avaient le droit de posséder des esclaves. Je désirais secrètement, profondément, être une meilleure personne que les autres et posséder des esclaves. Je ne concevais pas qu’une personne issue de la base et accédée à la puissance rechigne à se créer une légende héroïque racontant que son accession à la puissance avait été écrite dans les étoiles et relevait du droit divin. Je concevais qu’on puisse créer des Dieux, pas que l’on ne veuille pas y croire. J’étais encore un enfant. Je possédais alors la mentalité antique. En sorte que j’ai aujourd’hui un souvenir de l’antiquité comme si j’y avais vécu.

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En grandissant dans cette volonté de devenir une personne meilleure que les autres, l’intelligence m’est venue d’une notion qui allait tout révolutionner mon monde antique, qui allait me faire accéder au monde moderne. Et si le Roi Juste avait des esclaves qui le servaient non uniquement par bêtise et par faiblesse, mais aussi et surtout pour la beauté de sa Juste cause ? [Comme c’est le cas notamment des Shabbat goy, qui servent les juifs par piété envers une religion qui, objectivement, ne peut les reconnaître que comme des inférieurs.] Dès lors, les esclaves de ce Roi ne vaudraient-ils pas mieux que ne vaut le Roi lui-même, qui, lorsqu’il défend son privilège d’exercer la Justice, continue de ne faire que défendre son intérêt-propre ? La servitude du « bon » esclave ne s’apparentait-elle pas, dès lors, à un sacrifice de son intérêt-propre sur l’autel de la Justice ? A partir de là, était-il encore dans le pouvoir du Roi de donner autant à la Justice – c’est-à-dire à Dieu – que son esclave ? Je ne crois pas.

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Dans une société où tous les esclaves n’aspireraient qu’à être des serviteurs de la Vérité, et se moqueraient bien, dès lors, d’en être les maîtres, aux yeux de Dieu chaque esclave vaudrait plus que le maître, et le maître serait le dernier des hommes et le moins aimé de Dieu. De quel droit, dès lors, un tel maître pourrait-il être appelé un Roi Juste ? De quel droit, dès lors, pourrait-il encore se réclamer de Salomon ?

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Un chaos bien ordonné

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Nous français, sommes – secrètement, profondément, amoureusement – grands amateurs de censure. Voyez ce qu’on étudie à l’école… Dès qu’il y a un grand homme de lettres, le professeur s’empresse de clamer : « A son époque, il a été censuré ! » – Et là, les cancres de relever la tête au fond de la classe, les bons élèves de pousser des aahh ! et des ooh !
Chez nous la légion d’honneur ne vaut rien, mais avoir été censuré par le pouvoir en place, ça c’est la gloire !

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« Dieudonné est-il une menace majeure à l’ordre public ? »

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Qu’est-ce que l’ordre public dans un pays de révolutions comme la France ?

En postulant (comme j’ai déjà fait par le passé) que du point de vue de la France, 1) la France soit le nombril du monde, 2) le monde soit comparable à un cyclone permanent,

–  La France vue par elle-même en termes symboliques, n’est-elle pas en quelque sorte le nombril ou l’œil d’un cyclone ? A quelle condition maintient-on la paix dans l’œil d’un cyclone ?

–  Si le bon-ordre de notre monde symbolique est un ordre mouvant (plus exactement, un ordre en révolution permanente), et que cet « ordre mouvant » est seul susceptible de garantir la paix sociale au sein du nombril du cyclone que notre communauté nationale constitue, comment fait-on chez nous pour garantir la paix sociale ? Des simples partisans de l’ordre le peuvent-ils seulement ?

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Notre peuple a pour tradition d’aimer tellement débattre, et refaire le monde, et ne rien prendre au sérieux, et se mettre sur la gueule, que lorsque surgit un vrai ennemi de ce peuple, il n’arrive pas toujours à s’unir contre lui. C’est déjà ce qu’il s’est passé avec les tribus gauloises lorsqu’elles n’ont pas réussi à s’unir contre Jules César. Si les plus romanisées d’entre elles étaient parvenues à identifier à l’époque qui était leur véritable ennemi, César aurait selon toute probabilité perdu la Gaule.

Aujourd’hui des gens qui n’ont objectivement aucune raison valable pour ne pas être dans le même camp, continuent de se lancer des injures – « fachos! », « idiots utiles! » – à la gueule, et ce pour des querelles idéologiques et philosophiques intestines, et des questions de fiertés, qui dépassent l’entendement.

Qui a réussi à fédérer une bonne partie de ces égarés – et notamment une bonne partie des plus égarés d’entre les égarés : les conspirationnistes -, et à les remettre dans la partie de jeu républicain ? Dieudonné avec son humour, figurez-vous !

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L’offre et la demande (air connu)

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« La parole publique est à l’antiracisme, le devoir de mémoire et tout et tout? On crée un effet ressort et on envoie des milliers d’antisémites dans des zénith. »

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C’est le principe-même de la création de l’offre et de la demande… C’est parce qu’on est sérieux avec l’antisémitisme dans notre pays (et qu’il semble même n’y avoir plus qu’avec ça qu’on le soit), que tout le monde a envie de rigoler avec. D’en faire un jouet pour l’esprit… un hochet.

Pour qu’il y ait demande, il faut encore qu’il y ait pénurie, n’est-ce pas ? C’est le manque de liberté en l’occurrence qui a engendré la demande de liberté. Non ?

Dans un monde où quand les gens parleraient, personne n’écouterait, parce qu’on mépriserait l’art du débat, effectivement la parole, parce qu’elle serait rare, retrouverait tout son prix. Mais ne serait-ce pas précisément parce qu’on ne serait pas libre de parler dans un monde comme celui-là, que la parole en aurait davantage de valeur ?

Ou bien préférez-vous un monde où l’on serait tellement libre de parler que la parole n’en aurait plus aucune valeur ? – N’est-ce pas de cela que nous souffrons en France, quand la philosophie nous est servie avec le cornflakes, comme un consommable parmi les autres, au petit-déjeuner ?

Dans un monde où il n’y aurait plus d’interdits, y’aurait-t-il encore une demande de liberté ?

Pour qui la liberté compte-elle le plus, si ce n’est pour ceux qu’on en prive ?

« Etre libre », est-ce un état ou un droit, croyez-vous ? L’état de liberté, pensez-vous qu’il existe de façon inconditionnelle, à l’état stable, dans un Etat de Droit ? Qu’est-ce qu’un homme libre qui ne serait pas un homme libéré, d’après vous ? – c-à-d qui n’aurait pas été libéré de l’emprise de qqu’1 ou de qq-chose ? Cette question n’est pas une blague.

De mon pt de vue, la liberté n’est pas quelque chose qui se possède. Par définition. C’est quelque chose qui se vole, qui se prend, qui s’arrache, qui se dispute, qui s’acquière avec l’effort… – qui s’acquière en réaction à une tyrannie, en réaction à une aliénation – quelle qu’elle soit.

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Le Moloch d’Aldous Huxley

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Orwell

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A l’origine, l’éducation, c’est ce qui permet à un cerveau de continuer à traiter l’information, lorsqu’il en est surchargé. C’est une grille de lecture, un décodeur, (bon ou mauvais, finalement peu importe) fourni par des maîtres, destiné servir de pierre de fondation à un esprit critique. Quand les pieds sont sur la pierre (c’est une métaphore pour dire : sur du solide), alors seulement la tête peut fonctionner.

La fonction originelle du professeur, c’est d’offrir à l’élève un point de vue sur le savoir, et par-là même de lui apprendre à en avoir un à lui. Il est celui qui apprend à l’élève ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est l’histoire des idées, qu’elle ne s’est construite que par réactions successives, et que la politique est un débat, c’est-à-dire la contradiction des réactions entre elles, et que pour entrer dans ce débat (c’est-à-dire pour entrer dans la polis – dans la cité), il faut avoir un point de vue à soi.

Le professeur, c’est l’arbitraire social à visage humain. C’est l’information à visage humain.

Le cauchemar d’Huxley c’est l’information sans visage, c’est le monde de l’information qui se mue en moloch inhumain.

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Les professeurs devraient être là pour donner à leurs élèves les jalons (les repères) qui leur permettraient d’escalader la montagne de l’information (c’est-à-dire aussi celle de la connaissance).

Je constate hélas – comme tous les observateurs de bonne foi – le lent pourrissement de notre système éducatif. Nous ne pouvons que constater le fait qu’il ne fonctionne plus. J’ai pas mal écrit à ce sujet : pour certaines raisons personnelles, cela me déprime tout-particulièrement.

Je persiste à vouloir attribuer la responsabilité de cette déchéance à une certaine idéologie de l’égalité qui a tué tout élitisme dans l’enseignement. Tuer tout élitisme, c’est tuer toute exigence haute tant des profs vis-à-vis des élèves, que des profs vis-à-vis d’eux-mêmes.

Or éduquer, c’est élever, n’est-ce pas ? Elever est un synonyme de : tirer vers le haut. Celui qui n’est pas « élevé » lui-même, et n’a même pas la prétention de l’être, ne peut élever autrui. Cela coule de source.

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

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L’école de la République est en ruines, hélas. Il nous faut donc trouver des professeurs nouveaux, qui puissent nous préparer, comme de grands enfants que nous sommes, à affronter le monde sans repères vers lequel on va.

Nous les blogueurs de la réacosphère, nous proposons humblement et gratuitement à cette tâche ingrate, à votre service – comme au nôtre, d’ailleurs. :)

Mavie-monoeuvre

Si je devais commencer une biographie, je le ferais peut-être contre XP – à la manière dont Proust écrivit sa Recherche contre Sainte-Beuve. En tout cas voilà sans doute l’épisode qui ouvrirait le ban :

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J’ai dit aujourd’hui que l’entregent, le clientélisme, les réseaux, étaient les moyens de parvenir les plus favorisés par la société française, au détriment du savoir-faire et de la bonne volonté.  Par « réseau »,  il ne fallait pas entendre quelque chose d’occulte, avec des ramifications façon toile d’araignée, et des rites de passages où l’on égorge des poulets dans des chambres rouges avec tentures en velours, lustres en cristal et symboles cabalistiques…

Prenons encore une fois mon exemple préféré (celui que je connais le mieux, et dont personne ne pourra jamais me disputer l’expertise) : moi.

Si j’avais suivi mon père dans le militantisme politique, aujourd’hui, même avec seulement une pauvre licence de socio’, de biolo ou de géographie en poche, j’aurais un taff’. Car j’aurais sans doute intégré une assoce humanitariste quelconque parasitaire du fric de l’état, ou bien j’aurais fait carrière dans la politique, ou bien les deux, et je passerais mes dimanches à refaire le monde avec des copines qui reviennent de stage photo en Afrique. Bon. Si j’avais été débile, avec un tempérament passif ou intéressé ou sans amour-propre, ç’aurait été la trajectoire logique. J’aurais alors intégré un « réseau », mais sans le savoir. J’aurais même pu me défendre avec acharnement d’appartenir à un réseau, puisque j’aurais pu attester sous serment n’être jamais passée par la case « égorgeons des poulets sous les lambris en toge cabalistique ! »

J’aurais vécu dans une bulle, totalement protégée comme un panda sans cervelle dans une cage dorée, et je ne l’aurais même jamais su ! Jamais je ne me serais rendue compte qu’il y avait un monde en-dehors du « réseau ». Et cela grâce à ma connerie. C’est énorme, quand on y pense…

Alors que s’est-il passé ? Eh bien il faut faire l’archéologie de la pensée républicaine pour le comprendre.

Mon père étant un vieux prof de la génération baby-boom, c’est l’Ecole Normale qui dans sa jeunesse lui a trouvé un emploi : il n’a donc jamais eu à se plaindre de l’Etat. Il a bénéficié en son temps d’un ascenseur social en état de marche. Cette trajectoire linéaire et aisée lui a permis de conserver une certaine naïveté vis-à-vis du fonctionnement du monde de l’emploi (pour ne pas dire une méconnaissance totale), ainsi que vis-à-vis des vertus de l’Educ Nat’.

Dans son esprit, toute personne ayant un talent quelconque, est amené par l’école à suivre la formation qui lui permet de développer son talent. Toutes les formations disponibles dans le pays étant égales en qualité par ailleurs, puisque les profs sont des gens intelligents, bien intentionnés, et qu’ils savent ce qu’ils font. « Toute formation a forcément une raison d’être, sinon elle n’existerait-pas, ne crois-tu pas mon petit Candide ? C’est pourquoi elle débouche /forcément/ sur un emploi qualifié. Cela va de soi, étant donné que nous vivons d’ors et déjà dans le meilleur des mondes possibles. » Ainsi parlait le Baron Thunder-ten-tronckh.

Le Baron Thunder-ten-tronckh pouvait-il faire comprendre à sa fille qu’elle aurait /intérêt/ à rester humaniste et à ne pas aller fricoter avec des fachos ? Non bien sûr, car l’on n’est pas républicain et humaniste par intérêt personnel ! On l’est dans l’intérêt général. Eh oui. D’ailleurs, être soucieux de l’intérêt général est foncièrement une bonne chose, qui coïncide avec l’esprit républicain et humaniste. Donc, qui a le cœur bon devrait normalement /forcément/ trouver un emploi dans le Saint Royaume de France. CQFD

Ce portait vous paraît peut-être outré, cependant il est représentatif de la mentalité de toute une classe moyenne française aujourd’hui retraitée, qui n’a jamais eu à souffrir ni de la faim, ni de la crise de l’emploi, ni du ridicule (malgré un idéalisme politique béat confinant à l’idiotie clinique).

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A 15 ans, en entrant au lycée, à la fin du premier trimestre, j’étais l’un des deux délégués des délégués d’élèves des classes de seconde. J’avais pris contact avec le petit noyau dur militant de gauche, j’appelais avec eux à la grève. J’étais le bon petit cheval blanc, rempli de bonne volonté. Il y a eu une réunion avec le proviseur, le conseiller d’éducation et tutti quanti. A un moment, je ne sais plus à quel sujet, j’ai pris la parole au nom de tous les élèves que je représentais… Alors, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je pense que je suis tombée sur un paradoxe amusant… Je suis partie dans un laïus incompréhensible, interminable, qui a viré à l’absurde comico-pataphysique. A la fin, rougissante comme une tomate épluchée, je me suis rendue compte que je ne me souvenais plus quelle était la question et quel point-de-vue j’étais venue défendre. Quand je suis sortie de la salle (je fuyais, le front brûlant), un prof d’histoire guilleret, d’au moins 20 ans mon aîné, sur un ton complètement enfantin, m’a arrêtée dans le couloir pour me dire : « Woah, c’était vraiment très intéressant, ce que vous avez dit, j’ai bien aimé ce passage… si vous voulez en parler, vous pouvez venir me voir ! » – Je l’ai dévisagé avec un mélange de dégoût et de mépris immense, de l’air de dire : « Tu veux pas venir écrire le journal du lycée avec moi, aussi, vieux débris ? ».

Mon co-délégué, lui, d’un air las et surbooké (le genre qui n’a jamais été jeune), s’est empressé de me snober, pensant sans doute que j’étais à moitié folle – ce en quoi il n’avait pas tort.

Quand j’ai rejoint mes camarades de lutte d’extrême gauche, leur chef d’obédience communiste (qui était une ravissante brune, très charismatique, en rébellion contre son propre père qui votait FN) m’a dit : « Ouais, je suis d’accord avec toi, tu vois… Mais au fond, tu te contentes de répéter ce que dit ton père. » J’ai réalisé qu’elle avait raison, j’en ai alors conçu une honte immense, je l’ai immédiatement détestée pour cela, et j’ai fait en sorte de lui prouver par la suite que je détestais les communistes (ce qui était vrai) et que je n’avais jamais eu l’intention rester dans l’ombre de mon paternel.

Quand, dans le sillage de cette fille, je suis « montée à Paris » pour participer aux grandes manifestations contre Chevènement qui animaient cette époque, j’ai fait la connaissance dans le train de l’un de ses sbires… C’était un idiot – encore plus idiot que les autres, ce qui n’est pas peu dire – totalement a-politique, qui surfait sur le vaste chahut général pour s’offrir une petite virée gratos. Il était complètement con mais il est d’office tombé irrémédiablement amoureux de moi. J’ai passé toute la grande manifestation avec lui, qui essayait de me peloter sur les ponts, quand nous traversions la Seine… Durant notre gentille échappée sauvage, il me parla de deux de ses amis : deux frères, fils de mormons paraissait-il extraordinairement intelligents, à moitié autistes, dont l’aîné ressemblait à David Bowie et le cadet à un übermensch nazi ; il m’a dit qu’ils se conduisaient comme s’ils appartenaient à une race supérieure et qu’ils adoraient Dostoïevski et tout un tas de littérature hardcore. Oh mein gott ! J’ai trouvé tout cela tellement romantiiiiiîîîque ! Au retour, je lui ai dit que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, mais que je voulais bien que nous restions amis. Pour qu’il me présente à ses amis.

C’est ainsi que je n’ai pas pu rester de gauche.

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Je ne comprends pas comment on devient comme le fils Klarsfeld. C’est juste pas possible, de ne pas tuer-le-père, quand on a un brin d’amour-propre !