La suite du monologue et quelques aphorismes

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A l’époque où je travaillais comme serveuse (payée au noir à moins de 80% dans le meilleur des cas) dans les brasseries à Paris, il m’est arrivée d’être employée par un établissement possédé par un auvergnat très avare. Tout était automatisé dans les arrières-cuisines : pour tirer une simple bière à la pression, vous deviez taper sur un clavier numérique prévu à cet effet, le numéro personnel de serveur qui vous avait été assigné, ainsi que le code de la boisson augmenté de la quantité, de façon à ce que le prix de ce que vous aviez pris à la maison soit crédité sur votre compte. Si la boisson ne vous était pas payée – dans les cas où par exemple vous vous étiez trompé de bouton, où vous aviez été distrait au moment de poser le verre sous le robinet, où les clients étaient partis à force d’attendre car le système ne facilitait pas la tâche des employés quand la brasserie était pleine de monde, ou bien s’ils avaient renvoyé leur consommation parce qu’elle ne leur convenait pas (en effet, la radinerie du propriétaire impliquait que certaines consommations n’étaient pas de bonne qualité – notamment le jus d’oranges pressées avait toujours un goût de pourri) -, alors vous en étiez de votre poche !! Oui, nous nous comprenons bien : l’employé devait rembourser sur sa paye le montant des consommations qui n’avaient pas été dûment payées par les clients ! A la fin de mon premier jour de service, alors que je n’avais pas du tout réussi à me familiariser avec ce système automatique compliqué (je suis quelqu’un de très maladroit lorsqu’on me traite mal et qu’on me stresse), non seulement je n’ai rien gagné du tout, mais je me suis retrouvé en dette vis-à-vis de mon employeur. Le jour suivant j’ai juste rattrapé ma dette et bossé pour rien. Au terme de cette initiation coûteuse, la sous-chef qui m’avait prise sous son aile me confia que ce que je faisais convenait fort bien à la brasserie, mais que si je n’arrivais pas à gagner ma vie, il ne fallait pas que je continue à travailler pour rien. Comme cela se passait dans une saison assez creuse pour l’emploi dans la restauration et que c’était la seule place que j’avais trouvée dans ce domaine où l’on voulait bien me « déclarer », c’est-à-dire me fournir une fiche de paye, je décidais malgré tout de persévérer un peu ; je me disais que si j’acquérais beaucoup de skill, je pouvait finir par gagner ma vie. Or je me faisais des illusions : il était quasiment impossible pour une serveuse maladroite et douillette dans mon genre d’obtenir le paiement d’une journée normale.

A cette époque mon ex. et son frère m’hébergeaient gracieusement dans leur appartement commun. Eux non plus, au demeurant, ne payaient pas leur loyer (ou du moins, quand ils ne le faisaient pas, ils ne risquaient pas les huissiers), l’appartement appartenant à leur père. Ces deux personnes sont des caractères bien trop complexes pour que je vous les résume ici. Tout ce que vous devez savoir pour comprendre mon histoire, c’est que leur tempérament était suffisamment généreux et fiable (et idéaliste, et immature, et naïf), pour que je n’aie eu aucune crainte à l’époque d’être jetée « à la rue » par eux. Cependant il était clair que je n’habitais pas là-bas « pour la vie », ma situation sentimentale était par trop délicate et douloureuse pour durer, de plus je payais à ma façon un tribut pour ma dépendance financière : l’aîné me tourmentait beaucoup à l’époque avec ses idées ultra-libérales. Il m’avait même fait pleurer une fois durant des heures, en défendant âprement contre moi la logique inique de mon patron auvergnat (et partant, de tous les patrons ignobles de la terre).

Cependant, il y avait encore – en dépit des apparences – bien plus à plaindre que moi. Dans le pire des cas je serais retournée vivre chez mes parents. C’était ce que je faisais de toute façon, à l’époque, de temps en temps, pour me ressourcer : tant que mes séjours ici ou là ne duraient pas trop, cela restait encore vivable – c’est un peu plus tard que j’ai dû faire une croix aussi sur l’asile que mes parents m’offraient. Avec « mes » deux frères, je dois avouer aujourd’hui, au fond, qu’entre deux crises de larmes, je m’amusais bien – la grande jeunesse et la grande santé trouvent le moyen de s’exalter dans des situations profondément instables et périlleuses, qui feraient peut-être se suicider rapidement une vieille âme rabougrie, un pied moins alerte, ou n’importe quel homme prudent et sérieux. L’ironie de la chose est que mes parents, ainsi que les parents des garçons qui m’hébergeaient gracieusement, habitaient eux-mêmes l’Auvergne (nous étions tous les trois originaires de la même ville de province)… et que nous avions donc également du sang auvergnat. Si je vous confie tout cela, ça n’est que pour le côté anecdotique croustillant de la chose, pour complaire aux essentialistes, aux racialistes et aux tempéraments romanesques : le propriétaire de la brasserie (que je n’ai pas dû croiser plus de deux fois) était un fieffé enculé, et cela indépendamment de son origine. Je me défends bec et ongle d’être de la même espèce que les gens de cet acabit.

J’expliquais donc que je n’étais pas « à la rue », et que je n’étais pas tant à plaindre qu’on aurait pu le croire… C’était pour mettre en relief le sort véritablement cruel d’une autre serveuse, qui n’avait pas la chance d’avoir comme moi, (dans la région parisienne et dans sa famille), au moins deux solutions, même temporaires et inconfortables, de repli, et qui devait financer elle-même son logement. C’était une fille originaire de je ne sais plus quel pays de l’Est – une jeune et faible femme isolée dans la grande ville. J’ai aussi oublié son nom. Nous ne sommes pas devenues amies, n’avons pas parlé ensemble plus d’une seule fois à ce sujet, elle n’était pas très liante et moi non plus : c’est ainsi, hélas, le plus souvent, quand on a des ennuis par-dessus le cou et qu’on a ce que j’appelle « la tête dans le guidon ».

Je ne me suis de toute façon pas éternisée – contrairement à elle, la pauvre – dans ce lieu d’esclavage et de malheur. A sa place je ne sais pas si j’aurais pu faire ce qu’elle faisait : je ne sais pas si, même poussée aux extrémités de la misère, j’aurais trouvé les ressources physiques et mentales pour continuer là-dedans. Je me souviens juste qu’elle était constamment malade – bronchite, rhumes, maux de dos, courbatures – à force de travailler toujours dans les courants-d’air, jusqu’à point d’heure, et très tôt dès le matin, sans pouvoir jamais récupérer ses forces. Elle avait un teint d’une pâleur macabre, la vitalité de ses cheveux étaient tout-aussi épuisée qu’elle… Elle faisait ce qu’on appelait là-bas un « plein-temps », c’est-à-dire qu’elle avait, payée 35H/semaine, des matinées de cinq ou six heures de travail suivies du service de midi qui n’est pas le moins éprouvant, et qu’elle enchaînait sur des après-midi qui duraient couramment jusqu’à la fermeture la plus tardive. Moi-même, à cette époque, j’avais des bandages aux deux poignets à cause des élongations que me causait le port en équilibre du plateau couvert de verres pleins, d’assiettes remplies, de bouteilles, ainsi qu’aux deux chevilles à cause des demi-tours incessants sur des souliers à talons. Tout le monde ne rencontre pas ce problème dans pareil cas mais il se trouve que j’ai les articulations fragiles. Je n’étais pourtant déclarée qu’à mi-temps ! Et, en effet, je ne faisais que les huit ou neuf heures par jour du service midi-minuit. Je prends la peine de vous narrer tous ces petits détails, car, excusez-moi du peu, ils comptent si l’on veut se faire une juste vision du tableau d’ensemble.

Car, voilà où je voulais en venir… Un jour est venu travailler dans notre équipe un jeune homme avec des bonnes manières. A ses gestes larges de Narcisse, à son parler bien français, à sa confiance écrasante en lui-même, à sa stature d’enfant bien nourri, on voyait clairement qu’il était d’extraction bourgeoise, et d’ailleurs, sans doute pour augmenter son courage, il semblait mettre un petit point d’honneur à ce que cela se voie. C’était l’archétype du garçon dynamique, diplômé d’une école de commerce, plein d’avenir, soutenu par papa-maman, typé jeunesse UMP-Sarkoziste, à qui l’on avait dû répéter depuis l’enfance que les riches ne sont pas riches par héritage, mais parce qu’ils le méritent. Il est en effet nécessaire et bon que les lois sociales favorisent les plus forts et les plus courageux comme la nature le fait pour les lions dans la théorie darwinienne : il est difficile de contredire cela, et un cerveau d’enfant reçoit toujours favorablement les flatteries mêlées d’exhortations à la grandeur. C’est ainsi qu’il était parmi nous comme en formation pour toucher du doigt « le terrain » (et accessoirement se faire un peu d’argent de poche) avant de se lancer dans les plus hautes sphères. On a les services militaires qu’on peut.

Le plus troublant pour moi fut de l’entendre exprimer haut et fort son envie d’en découdre, sa joie de travailler, son plaisir à faire le ménage, à ranger à toute vitesse des tables en fer forgé et marbre, lourdes comme des hommes, au beau milieu de la nuit, et à me prendre ce travail des mains comme si de rien n’était. Il était bien sûr galant : des détails me reviennent quand j’y pense, à petites touches. Mais je ne suis pas partie pour écrire un roman, aussi je vous passe les descriptions de menus gestes significatifs. Surtout, il fallait voir la somme d’énergie monumentale qu’il parvenait à investir dans son boulot de serveur… et cette énergie, bien sûr, le rendait infiniment plus fort, plus habile, plus précis, plus rapide, que la fille de l’Est malade – qui bossait pourtant pour sa vie ! – et que moi-même (qui, mis à part l’absence totale de rouerie et le sourire aimable, étais sans doute la plus déplorable, la plus maladroite, la moins robuste physiquement des serveuses de toute la capitale).

Quand je le regardais travailler et agir – à l’entendre tout était simple, et bouffer le monde était une histoire d’appétit -, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était là non réellement pour de l’argent de poche, mais pour se prouver à ses propres yeux (ainsi sans doute qu’aux yeux de sa caste, si ce n’était plus précisément à ceux de sa mère) qu’il allait réussir non parce qu’il était riche et protégé, mais parce qu’il le méritait plus que n’importe qui. Sur le moment, je me suis bien posé quelques questions. J’ai pensé que ce qu’il se payait-là le luxe de faire, c’était de gagner encore un peu davantage de cette confiance-en-lui dont il avait déjà tellement plus que nous, et grâce à laquelle il trouvait déjà les ressources morales infinies qui lui permettaient de nous surpasser et de nous écraser… J’ai pensé qu’un vrai trésor sonnant et trébuchant résulterait peut-être entre ses pognes du sentiment profond de son bon-droit à gagner du pognon qu’il acquérerait au contact de pauvres aussi piteux que nous. Mais contrairement à d’autres qui auraient eu quelque mal à la vue d’un tel spectacle à sortir de certaines absurdités dans le style pyramidal indou/indien, j’ai eu tôt fait de réfugier ma petite douleur aigre dans le secret de moi-même que je ne pouvais alors encore montrer à personne, ni communiquer.

Ce qui en toi est beau et que tu n’as pas encore les moyens de comprendre et d’honorer, ne le saccage pas pour autant, protège-le. Cet animal effarouché qui se blottit dans les coins est peut-être bien ton âme, et même si un jour il est chétif et ne fait que te mordre au sein, un autre jour, quand il aura repris du poil de la bête, il peut aussi te donner le plus fameux des rires solaires.

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Lorsque vous admirez une personne riche, un enfant gâté, qui a toujours pour tout le monde des richesses de cœur insoupçonnées… une dégoulinante largesse… lorsque vous le voyez aller et venir, ébahi par tant d’énergie, en train de se mouvoir en toute circonstance, même lorsqu’il se livre aux tâches les plus ingrates qui soient, avec un mélange de grâce et d’aisance que vous n’avez pas… et lorsqu’il vous répond plus poliment que ne l’a jamais fait aucun de vos pauvres camarades de chagrin, n’oubliez jamais une chose. Dans son monde, une telle façon-d’être représente aussi un luxe – un luxe que tout homme d’esprit, à un certain niveau de standing, a non seulement les moyens, mais a tout intérêt à se payer.

Là où le riche, en se mettant à l’épreuve, se donne l’occasion de jouir encore mieux du confort qu’il retrouvera immanquablement au terme de cette expérience… là où en s’épuisant volontairement dans des travaux difficiles, il s’offre le plaisir d’utiliser pleinement sa santé et sa jeunesse et d’en sentir la toute-puissance… le pauvre, s’il adopte la même attitude, courre probablement au martyr. Car, faire contre mauvaise fortune bon cœur quand on en a gros sur la patate ou qu’on est malade, avec une certaine somme de souffrances immense à cacher, ça n’est pas la même chose ! Garder les moutons quand on est née fille de berger et qu’on n’a aucun moyen de faire autre chose de sa vie, ça n’est quand même pas la même chose que de jouer à la bergère quand on est Marie-Antoinette !

Je veux bien qu’il soit courtois et agréable à autrui que les gens qui souffrent sachent un peu se dominer, et cacher au monde les affres de leur condition, ne serait-ce que pour ne pas susciter constamment la pitié, et ainsi peut-être se donner les moyen de faire autre chose dans la vie que souffrir et penser à leur propre souffrance… si l’on donne beaucoup aux gens sur leur bonne-mine, alors pourquoi ne pas se maquiller un peu ? Mais le problème c’est que si l’on achetait argent comptant les simagrées de tous les gens qui se maquillent pour avoir l’air « propres », ça se saurait. Puis je n’aime pas le mensonge. C’est comme ça. Pas négociable. Ensuite, je vois un nombre incalculable de gens à qui souffrir en silence en faisant les mignons n’apporte strictement rien : ils crèvent simplement sans qu’on ne sache jamais qu’ils ont existé, ou bien ils finissent cancéreux sous antidépresseurs. D’autre part j’ai bien cru remarquer que l’un des ressors principaux des tragédies antiques (et moins antiques) consistait à exploiter à la défaveur des gens pudiques et dignes, les quiproquo engendrés par leur absence de communication ou leur communication défaillante entre eux.

Ceci dit j’aurais toute même l’air un peu putain si je m’en prenais exclusivement à la pudeur et à la dignité des êtres nobles : ce n’est pas tant la pudeur des gens qui souffrent qui est responsable de ce qu’on les voit pas, c’est l’insensibilité commune. Car ce que mon expérience de la brasserie me dit, c’est qu’il est en réalité impossible de cacher sa souffrance à quelqu’un de sensible rien qu’en se taisant et en paradant. Quand bien même la fille de l’Est malade aurait voulu essayer de jouer comme l’autre aux employés d’élite pour épater la galerie, elle n’aurait pas pu. D’ailleurs, il est certain qu’elle aurait voulu pouvoir faire cela ; ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Seulement la souffrance, comme la maladie, comme la tristesse, nous brûlent et nous dévorent dans un feu intérieur toute la bonne énergie dont nous aurions tant besoin précisément pour nous en sortir. On entre bien souvent dans les cercles vicieux comme dans les cercles vertueux sans avoir choisi.

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Une façon différente – mais pas moins parlante – d’illustrer un tel paradigme est d’observer quel rapport ont les hommes d’age mûr et fortunés aux très belles femmes : ils adoptent en les abordant un visage ouvert et souriant, n’hésitent pas à abuser auprès d’elles de la plus exquise galanterie, font preuve à l’égard de leurs petits défauts d’une exceptionnelle tolérance, ils écoutent leurs désirs et aiment leurs désirs… Jamais vous ne trouverez une telle attitude chez un jeune étudiant sans le sou ! Même et surtout en la présence d’une femme aimée. Or la dulcinée d’un pauvre étudiant, en la présence de laquelle celui-ci est constamment empêché par toutes sortes d’inhibitions et de complexes de se montrer à son avantage, est sans doute infiniment plus aimée que ne pourra jamais l’être une belle plante choyée par un représentant de commerce. (1)

Que l’homme qui est « à l’aise » financièrement, qui a les coudées franches, que l’homme qui a l’assurance de son autorité, et qui ne voit pas sur son avenir peser des nuages noir, soit dispos, patient et poli quand il en va de son intérêt le plus immédiat, ne me semble pas une chose si merveilleuse.

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A ceux qui pourraient me répondre sur l’air connu de la beauté des belles manières, je ne répondrai certainement pas contre les bonnes manières, car je n’ai rien contre dans l’absolu. Bien au contraire, j’aime tout ce qui est apte à fluidifier et rendre aimables les relations entre les êtres. Je ferai simplement remarquer que chez les gens de bonne éducation, la politesse, lorsqu’elle est excessive, n’est jamais totalement un signe de respect ou de confiance. Au contraire, à un certain degré, c’est leur façon de marquer la distance qui vous sépare d’eux, et de faire en sorte qu’elle ne s’atténue pas. En sorte que la politesse n’est pas exclusivement un moyen de facilitation des relations sociales comme certaines personnes gentilles aiment à le prétendre.

Dans le beau monde, les gens du même monde se tutoient, parfois même se rudoient un peu, enfin osent des familiarités. C’est d’ailleurs leur façon de se montrer qu’ils sont du même monde… et de le montrer au monde. En langue française, on parle alors de : « sans-façon ». Le « sans façon » est une certaine forme de relâchement contrôlé destiné notamment à honorer un hôte. Il est inutile de dire qu’il ne faut pas le confondre avec un véritable relâchement, et qu’il est susceptible d’être retiré à toute personne dont on estime qu’elle ne le mérite pas.

Attention à ne pas confondre le rudoiement léger (et bon enfant) qui détend l’ambiance et le bizutage dégradant. Même entre eux, les gens chics et de bon goût ont clairement du mal à mettre des limites entre ces deux choses. Moi je suis du parti de foutre un poing dans la gueule à celui qui se permet d’infliger constamment les pire blessures d’amour-propre à ses amis « parce que c’est sa façon d’aimer ». Mais comment juger sévèrement ceux qui se laissent faire ? C’est sans doute à cause d’une telle incorruptibilité foncière que j’ai si peu d’amis. Hum.

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(1) Il faut mettre un bémol toutefois à ce constat : il y a de pauvres gars exténués, de pauvres bêtes de somme, qui se saignent constamment aux quatre veines pour plaire à une femme. On leur a appris qu’il fallait être galant, alors ils le sont éperdument, même s’ils n’ont pas les moyens de se la jouer « grands princes »… il font cela davantage par habitude d’ailleurs, que par calcul ou à cause d’un véritable sentiment de supériorité. Mais ces gens-là sont toujours au final des idiots assez nuisibles : leur pauvre cœur se plaint constamment d’être lâchement maltraité par des femmes que pour ainsi dire ils ont « acheté aux enchères », en les encourageant à faire monter les prix. Leur façon-même de faire leur cour – qui tient du masochisme – est un appel tonitruant lancé à l’avidité, à la perversité et au sans-gêne. Ce sont en général des brutes qui manquent beaucoup de délicatesse et qui marchent sur les scrupules des femmes qui en ont : ils se mettraient en rage si par exemple une jeune fille leur disait que leur attitude est vulgaire et qu’il lui serait personnellement impossible d’accepter leurs cadeaux sans se sentir devenue une espèce de putain.

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Lorsque vous vous demanderez comment telle personne fait pour parvenir toujours à ses fins, même et surtout en prétendant servir les autres… même si vous n’arrivez pas toujours très bien à cerner ses plans, même si ses actions vous semblent suffisamment folles pour ressembler à des actions désintéressées de poète… ne vous creusez donc pas tant la tête ! Souvenez-vous seulement de ceci : la personne en question n’utilise pas tant son intelligence que vous. Pareille au prédateur qui s’oublie lui-même en reniflant des traces, elle suit avant-tout un instinct. Chez une personne de la sorte, l’instinct de survie est si prégnant qu’il peut l’entrainer à sauver la veuve et l’orphelin ou le cas échéant à se dévouer à Dieu – mais sans jamais perdre de vue son intérêt-propre… son intérêt le plus prosaïque et le mieux compris qui soit.

La difficulté consistera sans doute toujours à distinguer ceux chez lesquels l’art de parvenir à leurs fins est inné, de ceux chez qui il résulte d’un véritable travail contre le déclassement ou la misère. Les premiers ne sont pas sensibles à la raison, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout des interlocuteurs pour leurs victimes éventuelles (quoi qu’ils en disent), quand les seconds ont encore besoin d’avoir recours à des raisonnements pour avancer leurs pions, ce qui d’un côté les fragilise mais de l’autre les rend plus humains.

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La possibilité d’une rédemption, même chez les cruels et les égoïstes, n’est jamais totalement impossible, et il faudrait toujours agir dans l’espoir de cette possibilité. Ne serait-ce que pour se sauver soi. Mais gare aux espoirs fous des masochistes qui espèrent tout des êtres les plus désespérants ! Ils autorisent aux méchants toutes les impudences – et même, selon une logique perverse, il les justifient supérieurement !

En cela se trouve la grande limite de toute logique sadienne : ce n’est pas parce que certains masochistes parviennent à jouir de leurs humiliations qu’ils doivent par l’exercice honteux d’une telle jouissance faire les méchants se croire autorisés à le demeurer éternellement sans risque. D’une part, il est toujours moins dangereux d’être le complice d’un individu cruel qui a les moyens d’exercer sa cruauté que de se mettre en travers de son chemin. D’autre part celui qui fait se sentir confortable moralement un tel individu parce qu’il est parvenu à domestiquer son propre rapport à la douleur et à modifier son sens de la dignité, ne travaille pas pour le bien commun.

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La mentalité du phynancier résumée en un mot : capitaliser sur ce que les autres donnent gratis.

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Je suis une grenouille déjà de la taille d’un bœuf dans le cul de laquelle un démon souffle pour la faire exploser.

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Les avares ont ceci de commun avec les vaniteux qu’ils ne conçoivent pas de devoir quelque chose à autrui. Dépendre d’autrui les épouvante. En cela, il ne peuvent être amoureux.

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« Plutôt mourir que d’être débiteur… même et surtout de quelqu’un de plus généreux que moi » – c’est aussi la devise du kamikaze islamiste.

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Un bourgeois peut ignorer qu’il en est un. En revanche un anti-bourgeois ne peut pas ignorer la définition de ce qu’est la bourgeoisie.

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La famille n’est certes pas le lieu de toutes les libertés. C’est la Cité des hommes en petit. On y rencontre dès l’aube de la vie tous les maux qui procèdent du fait d’être soumis au bon-vouloir d’autrui, à l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique. Cependant, et pour cette raison-même, celui qui n’aime pas la famille est par excellence anti-social. Le noyau familial représente la forme la plus élémentaire de l’interaction sociale – mais pour cette raison c’est une interaction forte. Quoiqu’en disent les libéraux américains qui célèbrent les valeurs de la famille, celui qui voudrait les définir politiquement devrait admettre qu’elles sont celles du protectionnisme le plus poussé qui soit. Les idéologues libéraux ne se raccrocheraient pas ainsi éperdument aux valeurs de la famille, si elles n’étaient pas le dernier rempart un peu solide avant le chaos du chacun-pour-soi dont ils ont semé le mauvais grain. C’est eux qui nous font pendre au nez un retour de l’espèce humaine à l’état de nature, (avec tout ce que cet état suppose de violence relationnelle débridée), en détruisant toutes les systèmes sociaux fondés sur l’entraide et la protection du faible qui étaient plus évolués que la famille. Or qui dit plus évolué dit certes plus fragile, mais qui dit plus fragile suppose aussi moins contraignant.

Non, la protection sociale ne doit bien sûr pas remplacer les valeurs de la famille – c’est hélas la tendance contraire dans laquelle versent la plupart des idéologues gauchistes, qui sont de puérils égoïstes et ne s’occupent pas du devenir de leurs enfants. La solidarité aveugle d’une nation à l’égard de ses déshérités ne vaudra jamais un héritage financier et culturel en bonne et due forme – ce serait faire croire que l’assistance publique peut remplacer une mère et un père. Cependant, il faut bien voir aussi que la pérennisation de systèmes de protection sociale et d’ascenseurs sociaux étrangers aux liens internes à la famille est aussi le seul moyen de tempérer la tyrannie de celle-ci. En effet, un homme qui ne peut pas espérer trouver de soutien en cas de coup dur /pour réaliser ses projets / et pour financer son éducation, en-dehors de la smala au sein de laquelle il est né, est un homme qui encourt le danger de rester éternellement à la merci de ses parents, tel un indien aliéné à sa caste ou un éternel mineur.

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On n’est jamais libre dans l’absolu, mais libéré de quelque chose. L’intelligence-même est une chose infiniment structurée. Elle suppose d’avoir intériorisé la contrainte sociale au plus haut degré. Si je suis une personne intelligente, je ne suis pas autre chose moi-même qu’une cité morale constituée, avec ses tabous et ses institutions.

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L’esprit de tolérance est comme celui de liberté : s’il veut n’être pas qu’une abstraction, il doit cultiver ses propres limites.
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Il est extrêmement dangereux de se proclamer « tolérant ». Car alors les gens qui nous aiment ne peuvent pas ne pas nous demander l’impossible.
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Tout amour, comme toute générosité vraie, est par nature exigeant. Qui n’a pas d’exigence pour son prochain le méprise.
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L’avarice est une chose si mesquine qu’elle infuse par prédilection dans les actes de charité. Voyez à cet égard la condescendance extrême des dames patronnesses et des nordiques à l’égard de leurs petits protégés.

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Il est tellement « ridicule » d’expliquer pédagogiquement à ses contemporains ce que tout le monde est supposé déjà savoir… n’est-ce pas ?

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Il n’y aura bientôt plus en lieu et place de profs, que des gardiens empêchant les pauvres de cesser d’être niais, féroces et manipulables.

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On ne prête véritablement plus rien qu’à ceux qui ont déjà. Et ce dans des proportions jamais vues auparavant.

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Voulez-vous savoir ce que c’est que la définition de la faiblesse ? C’est avoir besoin d’autrui.

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Ceux qui n’ont pas besoin des autres, ce sont les riches et les morts. Voilà pourquoi la mort est à la mode aujourd’hui.

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La force de la laïcité, c’est d’établir des barrières entre les domaines du privé et du public. Point.

La laïcité est un système législatif à la romaine, ni + ni – .

Les barrières névrotiques sont des barrières arbitraires. Quand la loi des hommes ne se prend pas pour la loi divine, elle conçoit l’arbitraire. #desbarrièrescontrelapsychose

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Balzac, la « haute », la #valeur infinie (TM) … monologue

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Putain, je n’avais pas lu Balzac.

On commence à 15 piges par Dostoïevski en pensant qu’on cherchera toute la vie à atteindre un tel niveau, à comprendre d’où ça vient le génie, comment ça pousse… On se dit qu’il n’y a rien au-dessus du russkov… Que c’est ça un roman, que c’est cet objet-là qu’il faut créer, qu’on en tient-là la définition suprême… Et puis chemin faisant, 15 ans plus tard (!), parce qu’on n’avait été jusque-là qu’un putain de cancre, une grande flemme, on s’aperçoit que le maître de Dosto était en France, que le maître véritable c’était Balzac, et que Balzac était tellement plus humble, tellement profondément plus familier, tellement plus proche de soi, de race comme de cœur, et encore tellement plus profondément moral

/Absolument retrouver la citation de Céline ou ce satané couillon, en vrai prophète, annonce les temps stupides où des gens comme moi – mal culturés, poussés dans les décombres du XXe – liront les russkov – qui sont nos élèves, les élèves de la France – comme s’ils étaient nos maîtres./

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Il fait c**** ce mot interdit : la morale. On n’a plus le droit de parler de morale sans que les gauchos ne pensent aux curés auxquels ils veulent tordre le cou et sans que les culs-bénits ne se l’approprient, ne se croient concernés tout de suite par tout ce que vous placez sous le saint patronage de la Morale, et ne plaquent sur votre discours le contenu sordide, débilitant, stérile, (ou mal compris), de leurs missels.

Nos contemporains les plus éminents ont cru qu’il leur suffirait désormais de dire qu’ils ne jugeaient pas les gens pour que leur jugement sur les gens s’en trouve magiquement ennobli. Le jugement moral, rendu, par une sainte prévention contre l’idée de « jugement », ainsi que contre celle de « morale », rendu obligatoirement juste et équilibré ! – Cette dinguerie, quand on y pense… Les nordiques sont encore actuellement engagé corps et âme dans cette impasse… et on les dit intelligents !

Le problème avec la façon dont ceux qui employaient autrefois le mot « morale » sans rougir, faisaient la morale, c’est qu’ils la faisaient imparfaitement. J’aimerais bien à l’occasion développer cette idée. Une récente relecture des contes de Perrault m’en a donné le germe. (1)

Le problème avec ceux qui aujourd’hui rougiraient d’employer le mot « morale » et pour cause ne l’emploient jamais, c’est qu’ils nous font encore et toujours la morale. Ce qu’il ont en plus, c’est qu’ils pratiquent une morale qui ne veut pas dire son nom. Une morale malhonnête, c’est un comble, vous ne trouvez pas ?

L’homme nouveau démocratique ne doit plus prétendre faire de morale… cela, afin de devenir (secrètement, dans le plus grand des silences, parce que la pensée-même d’une telle chose est tabou) une personne plus parfaitement morale que jamais on n’a vu de personne morale sur la terre par le passé. C’est cela le mirifique projet des gens qui raisonnent comme les gauchistes suédois. [Dites-moi le tabou de votre idéologie, je vous dirai ce qu’elle est.] On cherche encore et toujours a engendrer le surhomme… Ce surhomme, c’est celui qui est incapable de supporter une tyrannie, c’est l’homme démocratique par excellence, c’est-à-dire celui qui est incapable de bâtir des camps de concentration – tout le monde aura compris. On est donc paradoxalement en train d’essayer de faire naître le Surhomme Moral … et on le fait en passant par des impasses, évidemment. Parce qu’au surhomme l’impossible est possible, – par définition. #foliefurieuse

Moi, je persiste à me définir comme une moraliste et j’emmerde le monde.

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J’ai tout de même fini, à la croisée de mes chemins, par rencontrer ce milieu qu’on appelle la Haute, ou ce qu’il en reste. [Des réflexions drôlatiques sont à suivre dans un prochain billet à ce sujet.] Même si ça n’a pas duré longtemps, j’ai tout de même pu voir ce que c’étaient que ces gens. Il fallait absolument que je touche du doigt les « maladies morales » particulières à ce milieu si je voulais ne serait-ce que comprendre le sens de ce qu’on disait d’eux. Et puis, comment voulez-vous écrire la société si vous n’avez jamais de votre vie ne serait-ce qu’approché les castes supérieures ? Elles sont hélas plus difficiles à fréquenter que jamais aujourd’hui. Avant les grandes maisons étaient des employeurs, par leur domesticité elles donnaient sur la rue. Aujourd’hui tout est plus cloisonné que jamais. On est fainéant partout au dernier degré. On se complait dans la soue de son héritage. Plus personne ne se mélange.

Débectant, tout-de-même, l’esprit Marie-Antoinette… vraiment débectant ! Comment ce monstre froid de D.K. a-t-il pu croire autrefois que je pouvais être monarchiste ? –  sachez qu’il a voulu un jour, on ne sait pourquoi, m’employer (moi qui ne suis pourtant pas historienne) à écrire un livre sur Louis XVI.  Oui, j’ai un côté vieille France, oui par comparaison à ce qu’on voit courir les rues d’aujourd’hui, oui quand on voit l’impudence et l’impuissance les gens qui se réclament aveuglément de tout et n’importe quoi, des petits marquis vulgaires à crever et banals plus encore, oui je comprends que des miteux aient pu me prendre pour la Marquise de Carrabas. Mais enfin, je sais tout de même d’où je viens ! Comme disent les Goncourt, je ne vais pas envier une autre identité que la mienne – j’ai quand même un peu d’orgueil de ce que je suis ! Il paraît que je suis fidéiste. Oh, c’est peut-être ça, je ne sais pas…

Oui, j’aime les histoires de chevaleries – et plus encore l’esprit chevaleresque quand il n’est pas que des histoires. Mais il y a un fossé entre l’esprit de la chevalerie idéale – qui est une chimère romantique, cela soit dit au moins une fois, et non quelque chose qu’il faille forcément considérer comme ayant eu lieu un jour – et ce qu’était réellement la vie de cour. Tous les déchets que j’ai pu croiser de cette galaxie-là des particules défuntes, m’ont tant révoltée au plus profond du cœur qu’elles m’ont permis, à rebours, de comprendre enfin ce que mes parents gauchistes n’avaient nullement réussi à me faire comprendre enfant : la nécessité absolue dans laquelle on a été à un moment donné de couper la tête à tous ces prétentieux et cruels imbéciles.

Je n’ai pas pu les souffrir, moi, ces grossiers hypocrites. Il n’y a rien de pire que cette engeance-là. Ils sont horriblement viciés et vicieux, c’est stricte la vérité. Il y a du sang d’assassins, de psycho’, qui circule dans cet univers consanguin de la haute. Ces gens sont désinhibés dans le cynisme et la méchanceté, que c’en fait peur. C’est cela qu’on appelait autrefois, sans doute, une race dégénérée. Ceux qui restent aujourd’hui ne sont pas le dessus du panier non plus. Il est certain que leurs glorieuses références ont connu un âge d’or, et que les salons des duchesses étaient fréquentées par un monde qui n’avait rien à voir avec celui que forment leurs piteuses émules éloignées. Là-aussi, on a étêté les cimes ! Les élites actuelles qui s’accaparent la France, bien qu’elles n’aient pas plus de titres de noblesse que moi, de par la façon quasi mafieuse dont elles s’entretiennent dans leur complaisance pour elles-mêmes et leur médiocrité consanguine, arrivent à ressembler comme deux gouttes d’eau à ces bas courtisans des rois dont ils prétendent qu’ils auraient en d’autres temps combattu la tyrannie oligarchique. Il y a une égale dégénérescence vicieuse fin-de-race chez les gauchistes parisiens – j’en conviens sans polémiquer.

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A présent, tournez-vous vers Balzac et Hugo. Voilà des hommes qui incarnent à mon sens l’idée de ce que doit être un homme. Étaient-ce des élus par héritage, que ces phénomènes-là ? Non bien sûr ! Les Grands véritables, les génies, n’ont de parenté avec personne – ou seulement des parentés intellectuelles qui sautent par-dessus les siècles -, et même s’ils honorent toujours secrètement leur devoir sacré de piété filiale, ils n’ont pas besoin de décliner leur identité civile jusqu’à la huitième génération pour être ce qu’ils sont. Ils viennent aux yeux du monde ex-nihilo comme notre Univers le fit à sa création, et c’est bien mieux comme ça.

En vrai, c’étaient des hommes d’extraction populaire que ces deux-là – certains de leurs égaux dans le ciel des belles lettres furent des nobles, bien sûr, mais parce que c’étaient des nobles qui tranchaient forcément tout-autant avec leur milieu, il faut bien vous dire qu’ils ne durent pas davantage leur génie à leur pedigree. Balzac et Hugo ont eu honte tous les deux en leur temps de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter – car une telle chose les aurait sans doute davantage autorisés au yeux de la société (ainsi qu’à leurs propres yeux) à être ce qu’ils étaient. Il n’en demeure pas moins qu’ils édictèrent eux-mêmes leurs propres critères d’élection – on n’eut point besoin de leur apprendre ce qui était « bien », ce qui était « vrai » et ce qui était de bon goût – ce n’étaient point des « suiveurs » – et qu’il n’y a très-certainement aucune autre façon d’être honnêtement « un élu » que cette façon prométhéenne-là. A mon avis, il faut laisser les autres « façons » – celles qui reposent sur des idées de castes – aux primitifs et aux sauvages. La prise en compte du milieu d’extraction d’un joyau est nécessaire, je n’en disconvient pas… Je ne suis pas comme Brassens l’ennemie de l’esprit de clocher, car il faut bien venir de quelque part – et si possible il faut revenir de loin – pour porter en soi une vraie différence qui tranche avec le « lieu commun » où grenouillent les autres… mais enfin, une fois pour toute, l’extraction n’est nécessaire que dans la mesure où l’on s’en extrait.

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Balzac était très humain, comme homme. Il était très français, et d’une façon qui aujourd’hui ne passerait plus, qui n’est plus du tout du tout à la mode. On se moquerait bien méchamment de nos jours de quelqu’un qui professerait l’idée toute pure, toute extrême, et toute courageuse, que cet homme avait de la grandeur d’âme. On ne le trouverait pas suffisamment « réaliste »! Ce qui est un paradoxe amusant.

Il faudra tout le même un jour révéler ceci à ceux qui ne trouvent pas les vertueux suffisamment réalistes :
La grandeur d’âme n’a pas à être « pragmatique » ou « adaptée », la grandeur d’âme c’est la fidélité de principe, à des principes que l’on ne peut contrarier sans se corrompre. Oublier que la vertu n’a pas à être « réaliste », – dans l’acception impropre qu’on les sots de ce terme -, c’est oublier qu’un principe moral est comparable à une graduation sur la grande échelle des valeurs morales, et qu’effacer les graduations n’a jamais été un bon moyen pour apprendre à compter. Oui, il faudrait toujours, pour tenir ses comptes proprement, compter la vraie valeur des choses sans faire abstraction de la valeur « infini » !…

#valeur infinie

Voici une illustration de ce difficile paradigme qu’il y a longtemps que je macère en moi-même, et dont je voudrais que vous n’ayez pas fini d’entendre parler :

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Si tu es mon ami et que je veux te faire un don, comme ma propre richesse n’est pas infinie, et comme aucun être dans le besoin n’est dénué d’orgueil, si je veux évaluer le prix de ce que je te donne, je ne peux ignorer par ailleurs de quelle ampleur est ton besoin, ce pourquoi il va falloir que je me demande si notre amitié est suffisamment forte pour impliquer que ce qui est à moi soit à toi (auquel cas le montant de ma propre richesse comme celui de ta pauvreté n’importe plus –> 1ère occurrence de la « valeur infini »), ou s’il y a un risque que nous nous brouillons un jour et qu’alors tu te rappelles ce que tu me dois avec amertume. Je peux aussi te faire comprendre clairement que quoi qu’il arrive j’aime offrir des choses à mes amis, et que ma bonté à ton égard sera toujours sans limite (2ème occurrence de la « valeur infini »), mais dans ce cas je dois tout de même me demander si tu mérites une telle confiance, car un méchant ou un imbécile en abuseraient forcément, cependant il est également possible que j’aie admis la possibilité que tu abuses de ma confiance et que je t’aie déjà pardonné par avance, car une parole donnée est une parole donnée et cochon qui s’en dédit (3ème occurrence de la « valeur infini »). Il se peut aussi qu’en abusant de générosité à ton égard, je te force à accepter sans conditions quelque chose que tu préfèrerais peut-être accepter sous conditions, car tu n’aimes pas être lié à moi par des liens aussi forts et intangibles. Il se peut que ma générosité débridée te fasse honte et t’angoisse, car tu aurais peut-être été incapable d’en faire autant pour autrui, auquel cas je dois aussi respecter ta sensibilité si je veux être réellement généreuse à ton égard, et non pas comme cela profiter de ta situation  pour t’aliéner à moi moralement. (Il y a là une 4ème occurrence de la « valeur infini » : une sorte de dette morale infinie, très difficile à solder, que la « belle âme » qui abuse de sa « belle âme » contracte à l’égard de ceux qui ne sont pas des « belles âmes », qu’elle choie contre leur volonté, car ils ne peuvent de toute façon pas lui rendre sa mansuétude).
Il va falloir donc, pour comprendre la nature de mon cadeau, que j’ajoute ou que je retranche à la valeur sonnante et trébuchante de mon cadeau, toutes sortes de valeurs d’un autre ordre : l’ordre moral. Il faut inclure un nombre très important de paramètres pour approcher, avec le regard perçant du romancier réaliste, la nature véritable de ce qu’un cadeau coûte à celui qui l’offre, ainsi qu’à celui qui le reçoit, de même que ce que le fait de l’offrir lui apporte éventuellement de valeur ajoutée – aux yeux de son bénéficiaire comme à celui de son auteur… et ainsi de suite.

Cachée derrière toute affaire un peu sérieuse qui concerne l’appauvrissement ou l’enrichissement des personnes sur les diverses échelles de valeur financières et sociales, il y a toujours une infinité de données invisibles, à minutieusement inscrire sur le grand tableau secret des gains-et-pertes de l’Idéal et de la grandeur d’âme, qui loin d’exister parallèlement à la soit-disant « valeur réelle » des choses et sans interagir avec, a pour vocation suprême de déterminer la valeur du réel, en déterminant les actions et les ressentis de ceux qui l’habitent… – Pour vous donner encore une image  : les sentiments, les passions, les aigreurs, les pudeurs, les rancœurs, les obsessions, les promesses, les choix, sont un peu comme le mouvement des fils de nylon qui sont attachés aux mains et aux pieds des pantins d’un théâtre de marionnettes : ils sont les seuls vecteurs possibles de toutes les actions vues par le public sur la scène.

Je dois dire que la lecture du Père Goriot a été une véritable révélation pour moi. C’est elle qui me permet sans doute de verbaliser aujourd’hui ces idées avec une telle assurance de mon bon droit et de mon utilité. Il s’agit d’ailleurs d’une œuvre qui illustre à merveille mon propos.

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Le romancier « réaliste » ne s’est jamais proposé, comme le croient les publiés de l’édition actuelle, de présenter à nos yeux un monde fruste, terrien, grinçant et décevant. Le romancier dit « réaliste », à la base, a juste pour passion d’observer avec réalisme comment le monde fonctionne. Il ne prive pas le réel de sa part d’idéal, il observe seulement avec exactitude ce que donne l’idéal, ce qu’il engendre, et en quels autres principes il se détériore, lorsqu’il est plongée dans le bain d’acide de la société. On ne peut comprendre les hommes – on ne peut comprendre le caractère décevant des hommes – lorsqu’on fait comme si l’idéal n’existait pas. C’est parce qu’il existe, parce qu’il est une donnée du réel qu’on ne peut pas impunément supprimer, que l’animal humain est un animal mélancolique, et que les négationnistes de la valeur : « grandeur d’âme », échafaudent des plans qui se révèlent toujours à terme 100% désastreux, quelles que soient les bonnes intentions qu’ils y infusent.

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Balzac me donne l’impression rassurante de quelqu’un qui ne parle pas aux instincts, aux mythomanie, à l’idée que les gens veulent se faire d’eux-mêmes, aux chimères et aux Ubris. Il me donne l’impression prégnante d’être un frère qui ne chante pas pour me faire danser, mais qui me parle simplement parce qu’il me connait bien, qui me regarde dans les yeux sans mépris mais sans faire de cérémonies non plus, qui me rappelle à ma matérialité au lieu de m’entretenir dangereusement, comme font ceux qui racolent, dans la stérile folie des grandeurs… Enfin, j’ai plaisir à ne le sentir pas si éloigné de moi.

Beaucoup de gens sont comme certains prophètes d’antan : il ne daignent écouter que ce qui leur parle d’en-haut. Moi je suis du parti de regarder tout le monde dans les yeux. Personne n’est assez bas pour qu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est. On ne demande pas à un pauvre hère d’être autre chose qu’un pauvre hère. Et d’ailleurs il y a des vertus accessibles aux pauvres hères, qu’on peut se proposer à croire digne d’eux si l’on a un peu de bienveillance à leur égard, et qui sont pas celles qu’on attend des richards ou des enfants gâtés. Plutôt, il faudrait dire que ces vertus sont les mêmes, mais que chez les uns et chez les autres, en fonction de leur condition, elles ne se présentent nullement sous la même forme. Par exemple, allez-vous demander à un pauvre homme qui n’a rien, de faire preuve de charité à la façon de Saint-Martin qui coupa sa chemise en deux avec une épée ? Non bien sûr. La charité chez le pauvre est encore possible, mais ce n’est pas la même. A lui, ce qu’on lui demande avant toute chose, ce n’est pas une charité d’argent.

(1) C’est sous cet aspect notamment que la morale chrétienne traditionnelle telle qu’on la lit dans les contes de Perrault est parfois un peu imparfaite : elle demande trop souvent aux uns et aux autres les mêmes choses, sans se soucier de ce qui est plus facile pour l’un que pour l’autre. Je ne légitime pas ici la « culture de l’excuse » des gauchistes – attention ! -, qui est une autre impasse. Ce que je dis, c’est que tant qu’à demander à tout le monde de faire des efforts, il faudrait parfois un peu mieux se renseigner sur ce qui pour chacun constitue précisément un effort. Il y a des gens, certes, qui ont bon cœur… mais je ne crois pas pour autant qu’il existe de vraie bonté qui soit simple ou facile.

Chacun a un certain nombre de devoirs à accomplir qui est en rapport avec la position qui l’occupe au moment de les accomplir. L’homme n’est pas sa propre position sociale, l’homme ne se résume pas à la nature des relations qu’il entretient avec les autres, mais s’il veut se montrer digne, il doit se montrer digne avant toute chose de lui-même, ce pourquoi il doit accepter les défis que sa vie lui proposent, ceux que sa position et ses relations lui demandent de relever chaque jour, et sans rechigner. Toute contrainte mérite un courage – ne serait-ce que celui, en dernier recours, de l’envoyer balader. La vie est un combat contre le mal dont on ne choisit pas les champs de bataille. On ne répond pas par de l’esprit à rebours à une offense mortelle, et cela par contre vaut pour n’importe qui.

On a tué le monde en tuant ces mots : noblesse de cœur, vertu, fidélité, largesse, gratitude, honneur, piété filiale.

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…La suite au prochain billet…

Liquider les fantômes

royau

A l’heure présente, le journal remue, il ne fait pas d’argent, mais il fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l’héritage des convictions littéraires de 1830. C’est dans ses colonnes l’ardeur et le beau feu d’une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais tous pleins de mépris pour l’abonnement et l’abonné. Oui, oui, il y a là de la fougue, de l’audace, de l’imprudence, enfin du dévouement à un certain idéal mêlé d’un peu de folie, d’un peu de ridicule… un journal, en un mot, dont la singularité, l’honneur, est de n’être point une affaire.

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A la tombée du jour, je regarde par la fenêtre et je vois. Le même arbre aux feuilles de sang, le même ciel aux couleurs vives, le même soleil qui descend, les nuages à la dérive, et ce qui me choque c’est que je ne les reconnais pas. Je me souviens un automne, je tirais le rêve par la queue. Je faisais semblant d’écrire un roman à la table d’un café vert, derrière les hautes vitres serties de fer, et je me prenais pour une perle enchâssée. Que de luxe de mépris n’ai-je pas rêvé ! Je voyais de là-haut un paysage sublime, et chaque côté du promontoire où je me tenais, il y avait un vrai fleuve qui abouchait une vraie ville. Ce paysage, je ne l’ai pas rêvé, ce paysage est celui de la ville de Lyon, qui est une grande cité double, rouge de tuiles romaines, baignée par deux fleuves, aux nombreux clochers.

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La polémique a été pour moi un piège. J’ai pensé me purger, en quelque sorte, de tous les mots que je n’avais pas dits, et qui m’avaient brûlé les lèvres, quand on m’avait fait taire, quand on m’avait offensée, j’ai pensé me débarrasser de tout ce surplus d’idées comme on gratte la terre pour trouver le minerai, en faisant des exposés politiques… Mais j’ai toujours été si pressée d’en finir avec toutes ces idées pures, ces engagements, ces luttes, j’ai tant pensé en finir rapidement _ mon but originel était d’épuiser le fonds de ma colère ! _ que j’ai plutôt trouvé une source sans fin. De la terre, de la terre, et le minerai jamais. Mon but initial était de libérer de son carcan de révolte, de revendications, le créateur qui était en moi, le créateur d’imaginations pacifié… mais ce but, à mesure que je pensais expulser de moi tout ce qui relevait du parti-pris, dont je pensais que « le créateur » se trouvait étouffé, ce but je l’ai repoussé en avant… Je l’ai repoussé toujours davantage à mesure que je comprenais l’ampleur de la justesse de mes récriminations contre tout et tous. Figurez-vous que le jour on l’on ne fait plus seulement que se plaindre, mais où l’on découvre que l’on a toujours eu totalement raison de se plaindre, ce jour-là la colère ne décroît pas. Est-ce dans un pareil état que l’on peut enfin se mettre à contempler, à poétiser, à romancer, à enjoliver, à « écrire » ? Dans un pareil état, de chaleur dans le cœur, je vous le dis, la poésie et le roman paraissent des trahisons, des passivités viles. Pourtant, à l’origine, je ne voulais pas faire de politique ! Chez moi quand j’étais enfant, et c’est encore le cas aujourd’hui dans la maison de mes parents, tout était toujours ramené à la politique. J’ai été élevée pour penser en termes politiques. C’est mon logiciel, mais je n’ai jamais pour autant _ de toute ma vie _ pensé m’en servir pour faire de la politique. Non moi je n’aime pas ce qui est trop facile. La polémique est une chose facile. Vous prenez une lance, et vous foncez en avant, voilà tout. Moi ce que je voulais, c’était avoir du talent, c’était être libre. Une fibre en moi continue de ressentir, de jongler avec la totalité, de jongler avec les choses, sans se laisser happer par aucune intention, curieuse et libre. Mais l’esprit se refuse à lâcher prise, et abandonner la lance qui doit le venger de ses douleurs passées. Une conversation brillante, voilà ce que j’ai, et c’est bien. C’est mieux que ce qu’ont d’ors et déjà la plupart des femmes. Mais les grands auteurs sont rarement des artistes de la conversation. Excepté pour Proust peut-être, dont toute l’œuvre a débuté suite à une réponse qu’il voulait faire à Sainte-Beuve, il me semble que le créateur ne crée pas « en réponse à », dans le fil d’une discussion, mais ex-nihilo. C’est-à-dire qu’il embrasse tout. De l’immoralité d’embrasser tout : c’est cela qui me tracasse. On me dira que ma moralité m’assèche, qu’elle est trop susceptible, et c’est vrai. Cependant à quoi dois-je de ressentir les enjeux du monde avec une telle acuité, sinon à cette sensibilité morale aigüe, qui crie à l’injustice constamment, et qui saigne ? Comment serait-il un humain sensible, celui que tout le caractère blessant de ce monde-ci ne blesse pas à sa juste mesure, et comment un homme insensible pourrait-il être poète, faiseur de métaphores ? J’avais pensé, je m’en souviens, que mon « logiciel politique » pouvait servir à faire des romans, le jour où j’avais compris que Dostoïevski créait ses personnages comme des incarnations de ses plusieurs voix intérieures, et les faisaient se battre dans un tribunal qui n’était rien moins que celui de sa conscience morale. Ce paradigme m’avait intéressé, il m’avait apparu adapté à mon cas.

En dépit de tout cela me restera toujours un problème : je ne veux pas « réenchanter le monde » à seule fin de justifier un ordre où règnent seulement les bourreaux et les crétins – or l’ordre qui fait tenir debout notre monde, en dépit du bon sens, est de ce type. Je sais trop que ce n’est pas l’auteur qui possède son œuvre, mais son œuvre qui le possède, or je n’aimerais pas que, si je parvenais enfin à créer, comme je le désire, un roman épique, puissant et romantique, à partir de l’ignoble matière du réel (qui, tel qu’il est, à raison, me répugne), cela soit comme un vernis sucré lustré brillant répandu sur une puissante abjection (qui devrait plutôt être dénoncée comme telle), pour chanter la louange de cette abjection aux générations futures et la cautionner aux yeux de ceux qui la répandent. Je ne veux pas être le chantre d’un Occident matérialiste, dont la fibre de fraternité est nécrosée, dont l’âme profonde est muselée, contrainte au maximum, souffre… Je vois trop de femmes qui, parce qu’elle détestent les cyniques, s’attachent à trouver des bons côtés aux plus répulsives ordures, trouvent le moyen de « positiver » à tout propos, et en particulier dans des situations proprement honteuses où elles devraient plutôt chercher à fuir pour protéger leur âme, se récrier, tempêter, dire non, s’insurger. Je ne veux pas être de ceux qui enrayent la destruction de l’entreprise générale d’aliénation qui guette leur intelligence en n’utilisant jamais leur intelligence qu’à justifier l’injustifiable et à comprendre l’inadmissible… Je vois trop de « réenchanteurs du monde » qui sont des négateurs de la vérité et des écraseurs de dépressifs… Je hais trop ceux qui pensent qu’on peut agir positivement sur le réel rien qu’en le romançant, en le ré-écrivant.

Le roman doit définitivement s’exercer dans le domaine du : « dire la Vérité », et même lorsqu’il s’agit de roman fantastique ou surréaliste. Les cache-misère me font peur, surtout lorsqu’ils sont brodés avec talent. Je ne crois pas – et ne veux pas croire – qu’il suffise de creuser dans la surface de l’horreur pour lui trouver une profondeur de bien. Je ne suis pas une sadienne, je ne suis pas une gnostique. Je suis platonicienne, je suis de parti-pris chrétien.

Je brandirai toujours quoi qu’il arrive un fer de lance contre l’absurdité des relativistes, des scientistes, des ésotériciens, qui inscrivent toute logique dans un cercle. Dum Spiro Spero. En face de moi sont deux dragons brillants de mille strass, celui de l’Est et celui de l’Ouest, qui embarquent les populations en faisceaux dans l’urgence d’un grand sentiment de fatalité irrésistible, qui les empêche d’agir raisonnablement et de s’arrêter pour réfléchir : les populations en leur sein sont spectatrices de leur destin, se sentent impuissantes, et n’osent regarder la direction où le mouvement de foule les mène, qu’à travers le jeu pipé des prophéties eschatologiques. En le nom tautologique de la-Fatalité-qui-est-la-Fatalité, ces dragons veulent m’empêcher de croire que mon devenir est entre mes mains. Ceux-là même qui conduisent ces serpents, ou croient les conduire, être à leur tête, sont pris par le mouvement et ne dirigent rien, car les serpents sont sans queue ni tête, les serpents ne sont qu’un, le règne du serpent est celui de l’absurde, et ses rois sont les rois des lâches. Qui prétend toujours n’agir qu’en réaction et poussé par l’urgence de la nécessité n’est pas un Roi, mais seulement – et dans le meilleur des cas – une sorte de petit Proust sceptique. Qui est incapable de penser par soi-même, et se donne toujours l’excuse de penser « en-réaction à » ? La femme, par excellence, et tout ce qui est de caractère féminin : le causeur brillant, le mondain de compétition, le critique, l’observateur. Pas le Roi. Pas celui qui est doté du véritable pouvoir de création.

« Rêve général ! » _ « L’imagination au pouvoir » _ Je ne demande que ça.
Oui, peut-être bien que l’on peut changer le monde avec des rêves, mais ces rêves je veux les choisir, ainsi que leur direction : il est hors de question que je rêve une utilité aux choses qu’elles n’ont pas. Lorsque je rêverai, ce sera pour engendrer un réel nouveau, selon mon goût et mon selon inclinaison naturelle, pour faire ressurgir des profondeurs un réel oublié, qu’on avait depuis longtemps rejeté dans les abysses de la virtualité par manque d’ambition, par petitesse et par désespoir, mais qui était bel et bien susceptible d’exister, car il était le réel dans lequel mon âme demandait à s’incarner et à vivre. Le réel à la mesure de mon âme : voilà ce que je voudrais engendrer.

[… à suivre]

« C’est l’histoire d’un mec… » ou pourquoi les femmes sont aussi bavardes

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C’est l’histoire d’un petit jeune homme blanc très-énervé qui dit à une jeune fille qu’il ne croit plus à l’amour depuis qu’il a vu tant de jeunes filles pures craquer pour des salauds. Il dit que c’est toujours la même chose, que dans une soirée où il n’y a supposément que des jeunes filles modèles qui se présentent elles-mêmes comme des parangon de vertu, c’est toujours le plus salaud qui rafle la mise. Il dit que pour se taper les meufs les plus désirables et qui ont reçu la meilleure éducation, il suffirait finalement de se faire passer soi-même pour un salaud ou de se conduire comme un proxénète.

La jeune fille lui répond que c’est vrai, que c’est très-finement observé, mais que même si l’observation recouvre des faits impossibles à nier, elle sous-tend des réalités qui ne sont pas forcément visibles à première vue. Elle compare notamment cela avec la pyramide de Maslow, elle dit que la pyramide de Maslow recouvre une réalité sociale observable mais qu’elle ne permet nullement d’expliquer les ressors secrets qui la sous-tendent. Elle dit que la pyramide de Maslow ne fonctionne que si l’on admet paradoxalement que ce que l’homme va chercher tout-en-haut (à savoir un peu d’amour, la confiance en lui-même et le fait d’être épanoui), il en a d’ors et déjà besoin pour décrocher ce qui est tout-en-bas, à savoir un pauvre job. Le petit jeune homme dit à la fille de revenir au sujet, et que si elle se perd dans les digressions, on ne va jamais en finir. Elle demande : « Pourquoi en finir? » ; il réplique : « Revenons-en au fait, s’il te plait ! ». Elle s’exécute. Elle dit au petit jeune homme que même si ce sont effectivement les jeunes filles qui ont reçu la meilleure éducation ou qui ont la sensibilité la plus délicate qui vont vers les mecs qui ont une mentalité de proxénète, ce n’est pas pour autant pour les raisons que l’on croit. « Les raisons que l’on croit », dit la jeune fille, ce sont les raisons habituelles qu’invoquent les puritains, les Ayatollah ou les Rabbins pour rabaisser et moquer les femmes désirables, à savoir : « les jeunes filles belles et intelligentes sont vaniteuse et leur vanité les pousse à la luxure – elles doivent se prémunir de la luxure et de la vanité ».

A ce stade de sa démonstration, la jeune fille prévient le jeune homme que la suite de son discours va lui paraître extrêmement féministe, mais qu’elle ne se sent pas particulièrement féministe pour autant, bien au contraire même. Elle explique au jeune homme qu’elle est persuadée que ce vieux discours des puritains est un discours qui a été conçu en des temps archaïques par des hommes qui voyaient dans la femme une altérité absolue, et à cause de cela ne parvenaient pas à s’identifier aux femmes comme ils l’auraient fait vis-à-vis d’autres hommes, lorsqu’ils essayaient de dresser leur portrait psychologique. Ce pourquoi leurs analyses relatives aux motivations secrètes des femmes relèvent selon elle du pur et simple préjugé et sont à proprement parler des erreurs de psychologie. La jeune fille alors développe ainsi son argumentaire, elle dit que les femmes belles et désirables ne sont pas plus prompte à la vanité que la moyenne, car dans vanité il y a « vain », or celui qui est vain est celui qui se prend pour ce qu’il n’est pas. Celle qui se prend pour belle et qui est belle, ne ment pas, ni ne se trompe. Tout juste peut-on dire qu’elle est fière de sa beauté. Mais sa beauté n’est pas une vanité : c’est un fait. Les puritains sont bien placés pour le savoir, eux qui sont obsédés par ce fait-là.

Elle explique enfin que si les femmes hautement désirables, et donc qui sont désirées par un grand nombre d’hommes, vont plus souvent vers les hommes qui donnent l’impression de les respecter moins, c’est tout simplement parce que ces hommes qui ne respectent pas les femmes respectent encore moins celles qui sont laides. Ainsi, les laides n’ont aucune chance de les conquérir et de les faire changer d’avis relativement à leur valeur intrinsèque. Les laides ont toujours plus de chance auprès des hommes doux et civilisés. Tandis que les femmes belles se voient pour ainsi dire toutes désignées par la nature pour (en quelque sorte) « convertir » ces hommes qui méprisent les femmes et les rabaissent, à la cause qui leur est la plus chère, la Cause Féminine. C’est dans cette optique, dit-elle, que l’on pourrait expliquer le fait qu’Aphrodite se soit acharnée à faire tomber Phèdre amoureuse de son beau-fils, le fier, indompté Hippolyte, qui n’aimait pas les femmes. Aphrodite se sentait probablement offensée, à titre personnel, de l’air altier que ce jeune homme adoptait en présence de la beauté des femmes et du mépris qu’il en avait. Elle avait une revanche à prendre sur son mépris, en quelque sorte.

Le jeune homme écoutait la jeune fille et ne pipait mot. En effet, non seulement la jeune fille était belle, mais elle parlait d’amour et elle en parlait bien. Il lui proposa un autre verre de vin, qu’elle but. Elle était déjà à moitié grise, avec ce verre de plus elle le fut tout à fait.

La jeune fille voulait conclure sur quelque chose de très fort, sur quelque chose de très intelligent…

Elle aurait voulu conclure en disant que tout cela démontrait qu’à l’origine de la recherche du mal en amour, contrairement à ce que croyaient les puritains, il n’y avait non pas l’amour du mal, mais l’amour du bien. Elle aurait voulu faire comprendre cela au monde : que l’amour n’était rien d’autre qu’une quête du sublime, et que le sublime ne pouvait passer que par la conversion du mal en bien, ce pourquoi cette quête nécessitait un passage dangereux, le passage à travers le mal, qui était un peu comme l’épreuve du feu de l’amour, d’à travers laquelle on ne ressortait jamais que cramé ou grandi. Elle aurait voulu tenir un puritain, là, devant elle, en avoir un à sa portée, pour lui expliquer que le mal en tant que tel n’avait jamais eu et n’aurait jamais aucun attrait intrinsèque, et qu’il était donc inutile et malsain de se focaliser sur lui comme sur une entité distincte, possédant sa puissance propre, alors qu’en vérité il tirait toute sa puissance du bien. Mais elle ne put pas faire cela. Elle ne put pas expliquer tout cela au jeune homme. Et il ne le comprit jamais. Car elle était déjà embrassée.

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C’est l’histoire d’un écrivain réac qui pense qu’il lui suffit de jouer les salauds pour se faire plein d’admirateurs. Une fois qu’il y est parvenu, il tombe en dépression. Il pense que c’est la preuve de quelque chose de très grave : que le monde est injuste et que les salauds raflent toujours la mise, comme si la vie entière n’était qu’une vaste partie de poker pleine de brigands. Il n’a pas compris que cela pouvait potentiellement prouver l’inverse : que tous ses admirateurs étaient des gens qui étaient prêts, si nécessaire, à se rendre au plus profond du noir de l’enfer, pour embrasser le Malin sur la bouche, afin de le ramener dans l’humanité et de le rédimer. Hélas, comme il n’a pas compris cela, il s’est suicidé.

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C’est l’histoire d’un chef d’entreprise qui a toujours fait confiance au système dit de la « pyramide de Maslow ». Pour lui, il s’agit d’un système imparable. Dans ce système, il est admis qu’on doive d’abord se soucier de ses propres besoins élémentaires et que les besoins liés à l’estime de soi et à l’amour viennent ensuite. L’individu qui n’a pas de toit au-dessus de sa tête ou n’est pas indépendant du point de vue de ses besoins élémentaires, ne doit donc, selon cette hiérarchisation-là des besoins, pas espérer qu’en l’état, on l’aime et on le respecte. Il doit d’abord subvenir seul à ses besoins physiologiques avant de mériter davantage. Arbeit Macht Frei, ensuite on verra.

Exemple :

Monsieur C. Baudelaire, actuellement sans emploi, trouvé hier dégueulant le vin d’autrui dans le caniveau, a été mis sous tutelle : selon la pyramide de Maslow, il ne mérite pas d’être admiré et ne doit pas chercher à être admiré tant qu’il est à la charge d’autrui.

pyramideNotre chef d’entreprise rencontre une mère de famille. Cette dame, mère au foyer, lui fait remarquer la chose suivante :

Il faut bien commencer par aimer les enfants, car c’est cela qui leur donne de l’estime pour eux-mêmes. Or c’est à la condition seule qu’ils aient un peu d’estime pour eux-mêmes, qu’ils trouvent la force (et le plaisir!) de se rendre utile lorsqu’on le leur demande, de se défendre lorsqu’on les agresse et même de manger. Il arrive fréquemment que les enfants qui se sentent mal-aimés refusent de se nourrir, cela arrive notamment aux petits veaux lorsque leur mère ne s’occupe pas d’eux à la naissance. De même, les enfants qui n’ont pas suffisamment confiance en eux-mêmes ne se défendent pas bien, lorsqu’ils sont victimes de mauvais traitements de la part de leurs petits camarades. Cela, ce sont des faits. On ne peut paradoxalement pas élever des enfants en leur disant : « fais bien ton travail, ainsi je t’aimerai » ou encore « mange bien ta soupe, sinon je ne te donnerai plus à manger », cela reviendrait à les traumatiser définitivement, et serait totalement contre-productif.

A cela, le chef d’entreprise ne répond pas, ne répond rien, ou répond mal. Il demande bêtement : « Quel rapport avec la pyramide de Maslow ». La mère de famille reprend :

Cet exemple illustre bien qu’il faut parfois, en quelque sorte, « faire une avance » à l’homme sur l’amour et le respect qu’il mérite, avant qu’il ne le mérite, afin qu’effectivement il se donne la peine de le mériter. L’homme est ainsi fait qu’on doit le respecter « en tant qu’homme », même s’il n’est pas lui-même parfaitement humaniste, ou même parfaitement humain au sens élevé du terme, et cela non pas afin de saper les bases-mêmes de l’humanisme, mais par humanisme justement. Car l’humanisme, quoiqu’il consiste à penser qu’on ne nait pas homme mais qu’on le devient, ne peut se passer de considérer les hommes en tant qu’hommes, et cela même avant qu’ils aient donné des preuves de leur humanité. L’humanisme consiste ainsi à penser qu’on ne peut dire même du dernier des hommes qu’il n’est pas un être humain tant qu’on n’a jamais tenté de lui parler comme à un être humain. Or refuser tout amour et toute reconnaissance sociale à un individu tant qu’il n’a pas accédé à un certain niveau de richesse, c’est à proprement parler une attitude abjecte et inhumaine.

En réponse à cela, le chef d’entreprise, tenta d’émettre d’hypothèse que la mère de famille était communiste, mais elle ne lui laissa pas le temps de développer.

L’homme est un animal social ! Cela n’a en rien à voir avec le communisme. Le communisme revient à croire que le simple fait d’être un déshérité fait d’un homme un Saint. Moi je ne dis pas cela, je ne dis pas que tous les déshérités sont des gens bien qui méritent qu’on se batte en leur nom et qu’on les défende. Ce que je dis c’est tout simplement qu’on ne peut pas retirer à un déshérité son appartenance à la communauté humaine sous prétexte qui n’a pas de bien. Ce que je dis seulement c’est : ne pas avoir de bien (matériel) n’a rien à voir avec le fait d’être ou non quelqu’un de bien (moralement parlant). Celui qui n’a pas de bien (matériel) a besoin d’être intégré à une société et d’être respecté par les membres qui la composent avant-même que de participer activement à la croissance économique de cette société ! Où avez-vous vu que les animaux sociaux devaient justifier d’une quelconque manière leur appartenance à un groupe social ? Car ce que Maslow appelle amour et reconnaissance, ça n’est rien d’autre que la traduction en langage humain de ce que les animaux identifient à la chaleur du troupeau. Les animaux sociaux SONT sociaux, c’est-là chez eux, comme chez nous, un trait constitutif de leur caractère et nécessaire au bon fonctionnement de leur métabolisme (aussi bien physique que mental). Cela, dès leur naissance et jusqu’à leur mort. Et c’est dans le cadre de cette chaleur de la meute, qu’ils ne quitteront jamais, que s’élaborera leur vie d’adulte au cours de laquelle ils développeront éventuellement une certaine productivité au service de cette meute… cela, sans que leur sociabilité ne soit outre-mesure indexée sur leur productivité. Car l’homme, tout comme l’animal, a tout autant besoin d’être productif que d’avoir une vie sociale ! Pourquoi faudrait-il dès lors le mettre en demeure d’accomplir la satisfaction l’un de ses besoins en lui faisant miroiter la satisfaction de l’autre ? N’est-ce pas une mesure de rétorsion qui, en l’état, peut avoir sur les personnes délicates et sensibles un effet contre-productif ? Sommes-nous plus bêtes que les animaux, pour avoir besoin qu’on nous force méchamment, qu’on nous prive et qu’on nous appâte, pour nous rappeler ce dont nous avons besoin ?

Le chef d’entreprise répondit : « Pourquoi donc s’acharner ainsi à vouloir convaincre les autres en discutant ? Comme vous le savez, je vais rester sur mes positions, et vous sur les vôtres… »

La mère de famille s’écria :

Mais si je parle, si je crois que je dois parler, ce n’est pas parce que je veux vous convaincre, vous en particulier, et ce n’est pas non plus parce que je veux de la reconnaissance. Qui sont donc les gens qui ne parlent que pour plaire à autrui et en fonction d’autrui ? Ce sont des gens qui n’ont pas d’opinion-propre ! Des girouettes ! Des opportunistes ! Si l’on doit parler, ce n’est pas pour plaire à autrui bien sûr, c’est d’abord pour se plaire à soi-même, parce qu’on a des valeurs ! Avoir des valeurs, c’est défendre une cause noble. Quelle cause est plus noble que celle de la Vérité ? Si je parle, c’est parce que je me sens obligée, au nom de mes valeurs, de défendre la Vérité. Si je parle, c’est parce que je suis bien persuadée d’avoir raison. D’ailleurs, persuadée n’est pas un bon mot. Je ne suis pas persuadée au sens où il s’agirait d’une croyance. J’ai raison : c’est un fait. Et c’est parce que c’est un fait que c’est démontrable, et c’est parce que c’est démontrable que je m’attache à le démontrer. Voilà, j’ose le dire : je parle parce que j’ai raison. Et si je croyais que j’avais tort, ou si vous parveniez à me prouver que j’ai tort, je ne parlerais plus.

Le chef d’entreprise se mit à rire et lança à la femme plusieurs propos blessants. Elle était selon lui hystérique, trop bavarde, et parlait comme une folle. Il acheva par ce qu’il crut être un mot d’esprit : « Pourquoi les gens cherchent-ils toujours à avoir raison ? Que m’importe à moi si j’ai tort ? Je m’en porte fort bien ! » La mère-au-foyer essaya d’expliquer à son interlocuteur que c’était faux, que personne ne parlait jamais pour avoir tort et que si les hommes n’avaient aucune prétention à la vérité, ils ne parleraient tout simplement pas, ils n’auraient même jamais développé l’usage de la parole… mais le chef d’entreprise n’était pas en mesure de comprendre intellectuellement cela. Il renvoya la dame à ses fourneaux et à sa vaisselle sans autre forme de procès.

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C’est l’histoire d’un scientifique qui fait une expérience en vue de prouver au monde quelque chose dont il a toujours été certain. L’expérience ne lui donne pas le résultat attendu. Il en déduit que « la vérité est ailleurs » (et il détruit tout en s’en allant). C’est l’histoire d’une mauvaise foi. Fin de l’histoire.

Weren’t we fighting for something new ?

Entraînez-vous à distinguer ce qui est juste, en tout et partout,

et non pas seulement là où vous l’attendez.

Précepte de Mimi

Ci-devant, le mec qui m’a inspirée (no shame) :

http://www.dailymotion.com/video/x21kbqe_martin-peltier-a-propos-de-son-livre-l-antichristianisme-juif_webcam?start=94

A partir de quand cela a-t-il commencé à débloquer ? Je l’ai souvent écrit : je n’ai pas été programmée pour cela… J’ai vu de mon vivant, dans la société qui m’entourait, l’absence de préméditation dans l’amour – cette souveraine, folle, spontanéité du sentiment qui est la définition-même de l’amour – progressivement discréditée, comme étant l’apanage des faibles… et finalement des peu-aimables… et la préméditation, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’amour des autres par ceux qui en étaient dépourvus, valorisée comme un signe de supériorité évidente, comme presque un signe de prédestination à la puissance et à la félicité.

Sitôt la puberté, et même avant, quand on me trouvait belle… que de violence n’ai-je pas essuyé ! Mais pourquoi donc ? N’étais-je donc pas belle ? Sans doute pas suffisamment encore pour pouvoir me permettre ce luxe suprême, qui est d’aimer à loisir, et sans préméditation. N’étais-je pas aimable ? Ne faisais-je pas de mon mieux pour l’être, du moins ? Si, justement ! C’était au contraire bel et bien cela, mon crime. Et c’était aussi cela mon cri. Oh bordel de bon dieu ! Ce manque d’égards général qui est le lot de celles qui précisément se donnent de la peine pour être aimées… de celles dont il faut croire que malgré tout elles ont l’humilité de croire que cela ne va pas de soi… de celles qui précisément mériteraient, au nom de tout cela, qu’on leur accorde tant de choses… qui le mériteraient ne serait-ce que parce qu’être aimées les aiderait à préserver leur beauté… La beauté des bonnes personnes, des personnes simples, procède de leur bonté-même et leur bonté procède elles-même de ce qu’on veuille bien les regarder pour ce qu’elles sont, à savoir des personnes belles, – il suffit ainsi de leur dire qu’elle sont laides pour les diminuer… pour les diminuer physiquement. Car il faut beaucoup d’égards, beaucoup de douceur et de tolérance, des privilèges même, des traitements de faveur, presque autant que pour faire le cœur d’un prince, pour faire celui d’une vraie femme… Le cœur d’une vraie femme se doit d’être tout-particulièrement grand. Aussi, je vous le demande, en voit-on encore de vraies femmes, de nos jours ? Je vous le demande à vous, car le ressentiment m’a ôté les yeux.

J’ai assisté de mon vivant à la disparition de toute galanterie vraie, de toute galanterie nécessaire, au profit de basses manifestations d’allégeance, au profit de la soumission aux plus fortes… Car la galanterie est nécessaire ! – mais pour préserver ce qu’il y a de faible et fragile dans la femme, pour ne pas le heurter… – ce qu’il y a de faible en la femme EST fragile, par définition – … et non pas pour rendre hommage aux forces primaires qui sont constitutive de l’éternel féminin, qui lorsqu’elles font surface, le font pour crier vengeance, et pour cela veulent écraser tout… – Or, ça on ne le sait plus… Ce n’est pas qu’un jeu, la séduction… c’est un moindre mal… Il s’agit de ne pas forcer la femme, pour son propre bien, et par-delà son bien, celui de l’homme, et celui de la société toute entière, il s’agit aussi de ne pas la forcer à se forcer… Car sinon ! Ah, malheur ! Que veut-on ? Veut-on, bordel de bon dieu, que la terre se couvre d’un noir manteau de fils de putes ?!… Car les femmes qui s’instrumentalisent elles-mêmes comme bon leur semble, car elles ont renoncé à être aimées, c’est-à-dire à avoir un maître, ces femmes sont leur propre entreteneur et leur propre fond de commerce, ces femmes ont perdu le sens de l’honneur si particulier qui est intrinsèque à la féminité.

Ah, ce respect avide et baveux que n’obtiennent plus aujourd’hui que les fausses pudeurs, les perfidies coquettes, les mesquineries fardées, ou bien encore même des crudités sans nom… Ces diamants du sang, ces joyaux des pulsions basses, qu’on n’offre jamais qu’aux simagrées les plus sordidement forcées, qu’aux mensonges qui se cachent le plus mal d’en être, qu’à ces maniaques de l’autorité – qui ne méritent plus le nom de femmes galantes – qui ont choisi l’outrance dans le mal, ces femmes qui arrachent leur cœur aux hommes non pas simplement par le bas-ventre mais par le trou du cul… Ce sont les diamants de l’humiliation… et ils redemandent pourtant à en offrir, les hommes ! Les hommes (occidentaux, faudrait-il peut-être ajouter), ces étranges petits personnages que l’on voit couramment de nos jours si faibles, si esclaves, si diminués, aux mentalités basses, serviles, d’intrigants, de courtisans, de sectateurs, de petits-joueurs, de soumis…

J’ai connu de timides clins d’œils qui brillaient, aussitôt ravalés – en cause : une sorte de lâcheté, de peur – « Oui, je sais qui tu es… Adieu »… – Ils sont désormais la seule rétribution sincère – et encore, dans le meilleur des cas – des vrais mots d’amour lorsqu’ils sont prononcés par une femme…
J’ai vu aussi de mes yeux ces déchaînements de professions de foi mystiques, ces foules masculines hystérisées en délire, qu’attisaient systématiquement les plus grossières mises-en-scènes reptiliennes… Je dois dire que je ne pensais pas réel qu’on pût charmer les hommes aussi aisément et de la même façon qu’on charme les serpents… L’enfant que je suis encore au fond de moi les estime trop pour croire qu’une telle chose soit possible… Et pourtant. Est-ce bien la peine d’avoir un gros néocortex lorsqu’on a par ailleurs une vulnérabilité de l’ampleur de celle-là ?

J’ai reçu de plein fouet enfin, il faut le dire et le répéter tout de même, les rires gras et gros, les offenses mortelles qu’on jette sur toute délicatesse vraie, sur le fragile et sur le beau, sur les pudeurs de celles qui ne sont plus vierges mais qui l’ont peut-être été… et qui ont peut-être souvenir de l’avoir été, et qui ont un cœur, et dont un peu de lumière hélas s’échappe… à travers les fentes pas vraiment secrètes qu’on y a percé, à travers l’imperfection sacrée de leur Graal…  toutes choses qui justifieraient peut-être au contraire qu’on les protège, qu’on ne les blesse pas davantage, du moins… qu’on cesse peut-être de les renvoyer mortellement, inexorablement, à leur propre inanité de femmes vaincues… Ah, cette protection vraie ! – et pas la protection des maquereaux – que l’on n’obtient jamais ! que l’on n’attend qu’en vain ! et qu’on ne voit jamais venir de nulle part ! Cette protection vraie en quête de laquelle on ne fait jamais que les plus mauvaises rencontres qui soient… Ce prix exorbitant de l’amour que l’on croit devoir payer – tant il est rare, et cher, l’amour – ces cadeaux d’amour que l’on croit devoir offrir… et qui ne rapportent jamais que les crachats, l’obscénité, les gros mots… Des gros mots, remarquez bien, qu’on ne réserve jamais qu’aux idiots utiles, à ceux et celles qui se sont fait avoir, aux imbéciles heureux – trop heureux – d’avoir cru pouvoir ignorer le mal… à ceux qui sont doués d’intentions pures… Ce prix exorbitant, notez, qu’on ne fait jamais payer à ceux qui en abusent… Comme s’il était légitime d’abuser de celles et ceux qui ignorent le mal, pour les en instruire…

Il faut aussi dire la misère affective enfin, pour toute rétribution, lorsqu’on aime encore aimer… et la misère très-réelle, financière, matérielle, professionnelle, de celles qui ne se trouvent réellement heureuses que lorsqu’elles aiment, pour qui rien n’a de saveur au-delà de ça, qui ne se connaissent pas de but supérieur dans la vie, et ne résistent que difficilement à se faire rétribuer en toute chose, pour tout ce qu’elles sont ou tout ce qu’elles tentent d’être, en monnaie d’amour… Le mépris souverain de tous, enfin, le bannissement social à la clef, lorsqu’au fond l’on n’a pas, pour excuser mille actions folles venues du cœur, d’explication maligne et supérieure à donner…

Tous m’ont méprisée, mais qui étaient-ils au juste, ce « tous » ? Des riens, des qui ne pensaient pas, des qui ne savaient rien, des qui répétaient une leçon. D’où ça venue, la leçon ? Je le leur ai pourtant demandé, moi. En toute intégrité, en prenant le même air que ce benêt souverain qui nous gouverne… je leur ai dit :  « Je l’ai bien compris et je l’ai bien vu ça.. » « Vous me méprisez, bon. Mais d’où prenez-vous vos ordres ? Qui vous commande ? Qui vous a dit : ceci est le bien, ceci est le mal ? » Pas un seul n’a jamais su me répondre correctement. Tous : des bénis-oui-oui d’une religion qui ne disait pas son nom. D’une religion, du moins, qui ne connaissait pas ses propres lois. Trois décennies à être jugée universellement par les autoproclamés « hommes qui doutent ». Comme c’est étrange ! Comme c’est fort !… Ils étaient si sûrs d’eux, vous comprenez… les hommes-qui-supposément-doutent…. Je n’ai jamais compris cela… Le pourquoi, l’origine, de toute cette violence à mon encontre… Pour me baiser non pas seulement physiquement mais moralement. Pour m’écarteler. Pour venir à bout de ce qui était perçu par autrui comme un trop-plein de certitudes… De certitudes ?! Foutaises ! De joie de vivre, oui. La haine et l’envie de ma joie, c’est cela en vérité que j’ai subi. On ne m’avait pas préparée à ça. Je ne m’y attendais pas, figurez-vous. Il y avait bien ces histoires aux murs des églises… Mais c’était le passé, nous n’en parlions plus. Nous n’étions pas censés, du moins, en entendre parler à nouveau…

***

La première fois que j’ai lu des passages des Evangiles, j’étais encore une enfant, j’ai trouvé que tout cela partait sûrement d’une bonne intention, mais que le message du protagoniste principal était brouillé par le fait-même que sa sensibilité fût celle d’un homme archaïque, né en des temps archaïques, ayant affaire à des miséreux archaïques et à des méchants archaïques. Tout cela m’avait semblé très-bêtassement dépassé. Jésus était un être bien peu sensible, bien peu émotif et bien peu émouvant, par-rapport à nous autres les pauvres petites choses modernes… son empathie était pleine de dureté, sa charité pleine de mépris, sa compréhension pleine de limites… Il n’embrassait pas les miséreux à pleine bouche en leur disant : « Je t’aime, tout ira bien à présent, tu es avec moi, ne t’en fais pas, nous partons ». Non. Son message aux pauvres gens, aux idiots, aux boiteux – qui n’avaient pas eu l’heur de naître comme lui-même de la cuisse du Tout-Puissant – consistait davantage en quelque chose comme un coup de pied dans le cul un peu dédaigneux, suivi d’un hygiénique raclement de semelle et d’un soupir : « Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Allez, vous êtes guéri. » – Et, de même, au final, la gratitude du pauvre se manifestait toujours plus ou moins sous la forme suivante  : « Merci ô grand Seigneur de ne pas vouloir ma souffrance et ma mort et de me laisser une chance de me refaire dans le merveilleux monde qui vient ». Mais enfin, les Évangiles, c’était déjà mieux que rien, n’est-ce pas ? Un texte imparfait aurait-on pu penser à ma place, mais nourri par de bonnes intentions et suivant de bonnes intuitions. C’était déjà un pas en avant accompli pour l’humanité… A charge pour elle de faire le reste du chemin, après tout. Un Messie, il faut lui emboiter le pas, il ne marche pas à notre place… Un peu comme lorsque le premier homme marcha sur la lune… Un petit pas pour le gars, un très grand pour l’humanité. Du moins c’était ainsi qu’il fallait le voir à mon avis, le lire et le sentir. Je ne demandais qu’à comprendre les Évangiles, vous comprenez. J’avais simplement encore un peu de mal : une sensibilité extrême, qui faisait de moi un rejeton décadent du dérèglement moderne de tous les sens et un égo démesuré – démesuré à la mesure de l’absence de mesure de l’absurdité du monde qui éclatait à mes yeux – couplés à la naïveté fatale de l’enfant que j’étais et qui n’avait pas encore vécu, m’empêchaient encore de fouler du pied cette âpre terre des vache (ou plutôt des chèvres) sur laquelle marchait Jésus.

Prenez tout de même en compte que l’enfant que j’étais serait sans dégoût allé laver les pieds du premier mendiant venu avec ses propres larmes, si cela avait eu la moindre chance de le sortir de l’humiliation de la mendicité…. La seule raison pour laquelle je ne me livrais pas à de telles pratiques tenait toute entière à ce que cela n’eût servit à rien… et m’eût plutôt fait passer pour folle – ce qui eût réduit encore mes maigres chances de venir en aide à qui que ce soit. Comprenez bien que j’aurais fait cela sans exiger une seule seconde que le mendiant fût un brave homme – ou qu’il fût autre chose qu’un mendiant, caché sous les oripeaux du mendiant… Quel mépris pour le mendiant, que de ne pouvoir lui accorder la moindre attention qu’à la condition de rêver qu’il soit autre chose, ne trouvez-vous pas ? Et sur quel espèce de piédestal me serais-je donc haussée, si j’avais prétendu qu’il ne fallait sauver que les braves hommes ? Et qu’était-ce au juste qu’un brave homme ? Telle était ma question ! Etait-ce un homme qui gagnait son pain et travaillait ? Les enfants eux-mêmes, ne gagnaient pas leur pain et ne travaillaient pas !… Fallait-il pour autant les juger indignes du pain qu’ils mangeaient ? … – J’aurais demandé à secourir le pauvre si cela avait été en mon pouvoir, et j’aurais donné cher pour avoir un tel pouvoir, car j’aurais aimé avoir l’honneur de l’avoir… j’aurais donné cher si seulement j’avais possédé quoi que ce soit en mon nom qui eût la moindre valeur, et que j’eus pu donner… cela sans hésiter le moins du monde, figurez-vous… et cela non pour me faire du bien à moi, non pour m’en vanter, mais pour pouvoir agir au nom de ce qu’on appelait tout simplement de mon temps : le principe. C’eût été une question de principe, et je ne me serais pas posée davantage de questions… On ne se pose pas de questions lorsqu’on a un coeur et que le coeur parle…

A présent imaginez, si j’avais cru au Messie… s’il s’était agit dans ma pauvre petite tête d’enfant de bonne volonté, de venir en aide au Messie ! – Heureusement que je ne pensais jamais à des choses pareilles ! – pour la simple et bonne raison qu’on ne m’avait pas fourré de catéchismes de ce genre dans la tête… Au juste, où cela m’aurait-il donc menée ? Jusque où ne serais-je donc pas allée dans cette voie étrange ? Que Diable n’eut pas donné l’atypique enfant que j’étais, pour plaire à un hypothétique Messie ? … Cependant, vouloir plaire au Messie davantage qu’au reste des hommes – et davantage surtout qu’aux mendiants -, n’aurait-ce pas été par ailleurs la plus grande manifestation possible de vanité de la part d’une personne de mon espèce ? Vouloir faire le bien non plus simplement sans me poser de questions, parce que j’aimais le bien, mais parce que j’aurais voulu être aimée d’un grand Seigneur qui tenait tout dans sa pogne, n’aurait-ce pas relevé de la plus haute perversité possible, en ce qui me concernait ?  – Voilà pourquoi il m’eût paru impensable, en ayant un peu de pudeur et de dignité, et même et surtout si cela avait été mon dessein secret, et même et surtout en l’hypothétique présence du Messie (lui qui censément sait tout et nous juge !), de me vanter de vouloir lui plaire davantage que n’importe qui d’autre. Cela aurait équivalu à lui demander d’être sa petite chérie, en quelque sorte, ce qui aurait signifié de le prier par ailleurs de défavoriser les autres à mon avantage… Quant à désirer faire la rencontre inopinée du Seigneur Eternel en la personne d’un mendiant afin qu’il me soit donné l’exceptionnelle occasion de lui venir en aide… cela n’aurait-il pas furieusement ressemblé à un délire narcissique extrême où j’aurais voulu faire du Créateur de toute chose mon débiteur et mon client ? Ce délire narcissique extrême, comparable à ce qui peut s’imaginer de plus taré en matière de /phase maniaque/ (pour parler en psychologue), est pourtant l’apanage de la plupart, sinon de la totalité, des Justes, selon la Bible… – seul le fait que ces Justes du temps jadis n’aient été doués que d’une sensibilité morale pauvre et archaïque, peut expliquer leur absence de recul critique par rapport à un tel état de fait.

Tout ce que Jésus exigeait des siens, à l’époque où les Evangiles furent écrit, le voilà : qu’ils se montrassent à la hauteur de leurs propres principes. Mais, soyons intellectuellement intègres une seule petite seconde… qui au juste n’exigeait pas une telle chose de son prochain, à l’époque où je suis née ? Strictement tout le monde en France avait ce brave culot, je m’en souviens, et ç’y est encore le cas aujourd’hui de la plupart des gens simples, de vouloir que le moindre de ses interlocuteur – aussi stupide, fat et incohérent fut-il – donnât pour preuve de sa probité, lorsqu’il exposait un point de vue moral, un jugement sur autrui ou une opinion politique, qu’il fût en mesure de s’appliquer à lui-même ses propres préceptes… J’ai vu les êtres les plus sots et les plus primaires refuser à autrui le droit de juger son voisin, au prétexte que cet autrui n’eût pas apprécié lui-même d’être « jugé ». Bien peu de ces « sages » à la petite semaine, en vérité, étaient capables de s’appliquer à eux-mêmes – tel est le cercle vicieux éternel de ce genre de reproche – l’intransigeance qu’ils avaient pour autrui. Certains ont dit pour prendre la défense de ces « simples en jugement » qui exigeaient d’avantage d’autrui qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes, que cela en faisait des altruistes… Sophisme évidemment qu’un tel point de vue : la bêtise n’est et ne sera jamais un altruisme. En sorte que la seule véritable question qui restait à poser, quand je suis née, ne visait plus à savoir si un homme allait un jour se rendre capable de confronter systématiquement ses contemporains à leurs propres manquements et de prendre le risque terminal de renvoyer ironiquement le monde créé à sa propre absurdité intrinsèque (ou à l’existence Pascalienne de Dieu – quitte ou double) en l’interrogeant jusqu’à la moelle, mais bien plutôt à déterminer s’il existait encore quelqu’un au monde qui fût capable de résister – par altruisme véritable, cette fois-ci – à cette monstrueusement destructrice tentation-là… Car nous étions TOUS, absolument tous autant que nous étions, devenus pleinement capables d’une telle chose ! Il faut à présent nous en rendre compte !

[A SUIVRE]

Mots à placer

« On ne naît pas juif, on le devient ! » – voilà résumée en un paradoxe toute la doctrine de Jésus.

Les femmes ne devraient pas se croire dispensées, à cause de leur sexe, de devenir des Hommes. Les homosexuels non plus.

Naître, mourir, souffrir, baiser, manger, aller aux toilettes, appartenir à une espèce sexuée, être omnivore….
Ne dites pas : « Pourquoi serait-ce une fatalité? », mais : « Pourquoi en est-ce une ? »

Une végétarienne bête à manger du foin !

Un bouquet d’immortels était penché sur la tombe de l’homme.

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Si les multimilliardaires d’aujourd’hui sont les plus forts et les plus géniaux des hommes, qu’est-ce qui les empêche de relever la croissance mondiale en employant tout ce que l’Occident compte de gens d’esprit, d’artisans en puissance, de jeunesse de bonne volonté, à bâtir tous les ouvrages d’arts, tous les palais, toutes les cathédrales rêvées de leur fantaisie ?… qu’est-ce qui les retient de s’entourer de gens de valeur et de favoriser financièrement ce qu’on ne favorise pas ailleurs : l’audace des rêveurs, la hauteur de vue des gens qui n’ont pas le sens commun, l’indépendance d’esprit des belles âmes, et de décourager auprès d’eux la bassesse intéressée, la vile courtisanerie parasitaire, en ne les récompensant point ? Qu’est-ce qui les retient de, comme François 1er, tels des nouveaux Charlemagne, par des démonstrations réitérées de respect envers la grande culture, l’honneur des hommes et les bonnes manières, forcer le respect du génie et se l’associer ? Qu’est-ce qui retient les vrais puissants d’aujourd’hui, qui ont plus d’argent qu’ils n’en pourraient manger en mille vies, de fonder des écoles d’élitisme qui gouverneraient la conduite du reste du monde non par la menace, la contrainte matérielle, le chantage ou encore le mépris, mais par le brillant exemple ? Et pourquoi ne fonderaient-ils pas, si le cœur leur en disait, des lieux de vie et d’échange, où l’on cultiverait des plaisirs élevés, des jouissances difficiles, du divertissement qui transcende le divertissement, à la seule portée des hommes de goût et de devoir, et des femmes qui se respectent ? Cela pourtant changerait la face du monde esthétique de demain ! Cela rendrait un souffle de vie nouveau à bien des capitales célèbres aujourd’hui /muséifiées/ ! N’est-ce pas cela pourtant, la vraie grandeur : laisser sa marque ? Informer l’Histoire que l’on a véritablement, personnellement, existé ? Pourquoi la classe supérieure d’aujourd’hui n’éprouve-t-elle pas le besoin d’exister /dans le monde/ ? Pourquoi les /parvenus/ d’aujourd’hui n’ont-ils plus aucune aspiration à la noblesse, rompant radicalement avec la tradition des riches qui les ont précédés ? Qui est-ce qui empêche ceux qui ont toute la liberté du monde – et plus encore, qui la prennent à autrui – de faire preuve de la moindre fantaisie personnelle ? – Ont-il peur, à ce petit jeu, de perdre la majeure partie de leur patrimoine ? Et après ? Qu’est-ce que la richesse en dehors du monde ? – Ont-il peur que les Etats se mettent en travers de leur chemin ? Mais quel intérêt, pour un mécène richissime, de faire des économies de bouts de chandelle en fraudant le FISC ou en ne respectant pas le code du travail ? Un homme qui n’a pas l’intention de se mettre en travers de la loi pour faire davantage de profit – car son but n’est plus le profit – son but est supérieur -, ou par plaisir maniaque d’exercer une autorité indue sur autrui, de jouer avec l’intégrité physique et mentale d’êtres humains comme s’il s’agissait d’une glaise informe, qu’a-t-il encore à craindre des tribunaux ? Un homme qui n’empièterait pas sur l’honneur et la vertu de son prochain, mais qu’on empêcherait tout de même d’avancer et de conquérir le monde s’il le désire, m’est d’avis que ce serait plutôt à lui d’intenter des procès à ses ennemis ! Quant aux lois injustes qui voudraient empêcher le peuple de bénéficier de la générosité d’un bienfaiteur sans précédent, il me semble que ce bienfaiteur aurait les moyens de les faire ré-écrire et re-voter : rien qu’en retournant le peuple lui-même contre ses représentants. Ne vivons-nous pas en démocratie ? Bien sûr qu’il faudrait à un mécène d’une telle envergure, se confronter à la concurrence des états et souffrir de s’appuyer directement sur la souveraineté du peuple… Mais n’est-ce pas une chose formidable que d’être aimé du peuple ? Pourquoi ce désir charnel, primitif et touchant, ne vient-il jamais à aucun de ces anonymes comptables améliorés, que l’ironie du sort à juché la tête d’empires financiers abstraits ? Sans doute le banquet orgiaque du Lion, ce formidable monceau de charogne, ne convient-il pas à l’appétit du simple rat ou du moineau des villes, qui se contentent bien sagement, bien pusillanimement, de rogner des croûtes et de compter les miettes. Un simple accès de fantaisie créatrice – de fantaisie narcissique ! – une simple pulsion de noblesse – une aspiration subite à la grande souveraineté – l’homme riche s’emparant en premier lieu de lui-même – se produisant, en un éclair, dans le mystérieux cerveau reptilien de l’un des princes de ce triste monde, équivaudrait à une telle quantité astronomique de richesse redistribuée à la face éclairée de la terre… Les Grands d’aujourd’hui sont-ils si différents de nous autres, les braves consommateurs, les petits bourgeois, les « moyens » ? – Nous autres qui subissons un ordre des choses qui nous dépasse, nous sommes pourtant bien souvent aussi gourmands et dépensiers que des Princes de jadis, nous avons des inconséquences, des désirs impérieux d’enfants-roi… Nous nous égarons par excès de tout… – appétit ou générosité, à peu de chose près, sont la même chose -… nous jetons nos bonnets par-dessus les moulins – vanité ou amour, qu’importe ! -, nous allons à corps perdu dans la gueule de passions divertissantes prédatrices, de passions esthétiques qui sont comme des drogues, avec la ferveur des hommes d’antan lorsqu’ils ils se livraient aux sacrifices de la religion… Eux autres, qui ont tout en main, sont-ils donc finis, essorés, repus ? Ou bien n’ont-il jamais eu la jeunesse, cette folie généreuse ? Le flot des gros sous les a-t-il cuits à cœur dans le vinaigre comme des cornichons ? Ou bien est-ce de tout-pouvoir en potentiel, qui les rend ahuris et bête ? – Car il faut une certaine intelligence être vraiment riche : on n’est vraiment riche que lorsqu’on est conscient de sa propre richesse, c’est-à-dire que l’on connaît la vraie valeur des choses. Or on ne sait jamais exactement la vraie valeur des choses tant qu’on n’a pas évalué la valeur des hommes qui les rêvent, les font et en usent – ou pourraient en user. Il semble que lorsqu’on a oublié tout cela, hélas, ou jamais eu les capacités intellectuelles et sensibles de le comprendre, et que l’argent et le pouvoir sont devenues des valeurs abstraites, on ne sache plus aimer les hommes du tout.

« Gnostiques qui s’ignorent » – suite & fin

« Ne pas rendre justice aux vivants ! Écrivait Hello. On se dit : Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.
« Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie. Il n’aura ni faim ni soif, au moins de votre pain et de votre vin, quand il sera mort.
« Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de vous, et que, quand il se sera envolé vers sa patrie, les choses que vous lui refusez aujourd’hui et que vous lui accorderez alors lui seront inutiles désormais, à jamais inutiles.
« Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans le seul moment où vous soyez chargés de lui !
« Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez sa gloire, à l’époque où il ne sera plus au milieu de vous.
« Vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos coups.
« Vous remettez la justice à l’époque où lui-même ne pourra la recevoir de vos mains.
« Car il s’agit ici de la justice des hommes, et la justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui promettez.
« A l’époque où vous lui promettez la rémunération et la vengeance, les hommes ne pourront plus être pour le Grand Homme ni rémunérateurs ni vengeurs.
« Et vous oubliez que celui-là, avant d’être un homme de génie, est d’abord principalement un homme.
« Plus il est homme de génie, plus il est homme.
« En tant qu’homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de génie il est, mille fois plus que les autres hommes, sujet à la souffrance…
« Et le fer dont sont armés vos petits bras fait des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et vos coups redoublés sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il coule, ne coule pas comme le sang d’un autre.
« Il coule avec des douleurs, des amertumes, des déchirements, singuliers. Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas…
« Quand nous étudions ce crime, vis-à-vis du ciel et de la terre, nous sommes en face de l’incommensurable… »
 
– Léon Bloy, La femme pauvre
 

Moloch

Le paradoxe du Shabbat goy (ou du « bon esclave »)

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Quand j’étais petite j’étais comme une juive, je rêvais de Salomon. Le Roi juste. Je pensais que les bonnes personnes devaient régir les autres, et avaient le droit de posséder des esclaves. Je désirais secrètement, profondément, être une meilleure personne que les autres et posséder des esclaves. Je ne concevais pas qu’une personne issue de la base et accédée à la puissance rechigne à se créer une légende héroïque racontant que son accession à la puissance avait été écrite dans les étoiles et relevait du droit divin. Je concevais qu’on puisse créer des Dieux, pas que l’on ne veuille pas y croire. J’étais encore un enfant. Je possédais alors la mentalité antique. En sorte que j’ai aujourd’hui un souvenir de l’antiquité comme si j’y avais vécu.

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En grandissant dans cette volonté de devenir une personne meilleure que les autres, l’intelligence m’est venue d’une notion qui allait tout révolutionner mon monde antique, qui allait me faire accéder au monde moderne. Et si le Roi Juste avait des esclaves qui le servaient non uniquement par bêtise et par faiblesse, mais aussi et surtout pour la beauté de sa Juste cause ? [Comme c’est le cas notamment des Shabbat goy, qui servent les juifs par piété envers une religion qui, objectivement, ne peut les reconnaître que comme des inférieurs.] Dès lors, les esclaves de ce Roi ne vaudraient-ils pas mieux que ne vaut le Roi lui-même, qui, lorsqu’il défend son privilège d’exercer la Justice, continue de ne faire que défendre son intérêt-propre ? La servitude du « bon » esclave ne s’apparentait-elle pas, dès lors, à un sacrifice de son intérêt-propre sur l’autel de la Justice ? A partir de là, était-il encore dans le pouvoir du Roi de donner autant à la Justice – c’est-à-dire à Dieu – que son esclave ? Je ne crois pas.

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Dans une société où tous les esclaves n’aspireraient qu’à être des serviteurs de la Vérité, et se moqueraient bien, dès lors, d’en être les maîtres, aux yeux de Dieu chaque esclave vaudrait plus que le maître, et le maître serait le dernier des hommes et le moins aimé de Dieu. De quel droit, dès lors, un tel maître pourrait-il être appelé un Roi Juste ? De quel droit, dès lors, pourrait-il encore se réclamer de Salomon ?

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Un chaos bien ordonné

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Nous français, sommes – secrètement, profondément, amoureusement – grands amateurs de censure. Voyez ce qu’on étudie à l’école… Dès qu’il y a un grand homme de lettres, le professeur s’empresse de clamer : « A son époque, il a été censuré ! » – Et là, les cancres de relever la tête au fond de la classe, les bons élèves de pousser des aahh ! et des ooh !
Chez nous la légion d’honneur ne vaut rien, mais avoir été censuré par le pouvoir en place, ça c’est la gloire !

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« Dieudonné est-il une menace majeure à l’ordre public ? »

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Qu’est-ce que l’ordre public dans un pays de révolutions comme la France ?

En postulant (comme j’ai déjà fait par le passé) que du point de vue de la France, 1) la France soit le nombril du monde, 2) le monde soit comparable à un cyclone permanent,

–  La France vue par elle-même en termes symboliques, n’est-elle pas en quelque sorte le nombril ou l’œil d’un cyclone ? A quelle condition maintient-on la paix dans l’œil d’un cyclone ?

–  Si le bon-ordre de notre monde symbolique est un ordre mouvant (plus exactement, un ordre en révolution permanente), et que cet « ordre mouvant » est seul susceptible de garantir la paix sociale au sein du nombril du cyclone que notre communauté nationale constitue, comment fait-on chez nous pour garantir la paix sociale ? Des simples partisans de l’ordre le peuvent-ils seulement ?

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Notre peuple a pour tradition d’aimer tellement débattre, et refaire le monde, et ne rien prendre au sérieux, et se mettre sur la gueule, que lorsque surgit un vrai ennemi de ce peuple, il n’arrive pas toujours à s’unir contre lui. C’est déjà ce qu’il s’est passé avec les tribus gauloises lorsqu’elles n’ont pas réussi à s’unir contre Jules César. Si les plus romanisées d’entre elles étaient parvenues à identifier à l’époque qui était leur véritable ennemi, César aurait selon toute probabilité perdu la Gaule.

Aujourd’hui des gens qui n’ont objectivement aucune raison valable pour ne pas être dans le même camp, continuent de se lancer des injures – « fachos! », « idiots utiles! » – à la gueule, et ce pour des querelles idéologiques et philosophiques intestines, et des questions de fiertés, qui dépassent l’entendement.

Qui a réussi à fédérer une bonne partie de ces égarés – et notamment une bonne partie des plus égarés d’entre les égarés : les conspirationnistes -, et à les remettre dans la partie de jeu républicain ? Dieudonné avec son humour, figurez-vous !

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L’offre et la demande (air connu)

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« La parole publique est à l’antiracisme, le devoir de mémoire et tout et tout? On crée un effet ressort et on envoie des milliers d’antisémites dans des zénith. »

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C’est le principe-même de la création de l’offre et de la demande… C’est parce qu’on est sérieux avec l’antisémitisme dans notre pays (et qu’il semble même n’y avoir plus qu’avec ça qu’on le soit), que tout le monde a envie de rigoler avec. D’en faire un jouet pour l’esprit… un hochet.

Pour qu’il y ait demande, il faut encore qu’il y ait pénurie, n’est-ce pas ? C’est le manque de liberté en l’occurrence qui a engendré la demande de liberté. Non ?

Dans un monde où quand les gens parleraient, personne n’écouterait, parce qu’on mépriserait l’art du débat, effectivement la parole, parce qu’elle serait rare, retrouverait tout son prix. Mais ne serait-ce pas précisément parce qu’on ne serait pas libre de parler dans un monde comme celui-là, que la parole en aurait davantage de valeur ?

Ou bien préférez-vous un monde où l’on serait tellement libre de parler que la parole n’en aurait plus aucune valeur ? – N’est-ce pas de cela que nous souffrons en France, quand la philosophie nous est servie avec le cornflakes, comme un consommable parmi les autres, au petit-déjeuner ?

Dans un monde où il n’y aurait plus d’interdits, y’aurait-t-il encore une demande de liberté ?

Pour qui la liberté compte-elle le plus, si ce n’est pour ceux qu’on en prive ?

« Etre libre », est-ce un état ou un droit, croyez-vous ? L’état de liberté, pensez-vous qu’il existe de façon inconditionnelle, à l’état stable, dans un Etat de Droit ? Qu’est-ce qu’un homme libre qui ne serait pas un homme libéré, d’après vous ? – c-à-d qui n’aurait pas été libéré de l’emprise de qqu’1 ou de qq-chose ? Cette question n’est pas une blague.

De mon pt de vue, la liberté n’est pas quelque chose qui se possède. Par définition. C’est quelque chose qui se vole, qui se prend, qui s’arrache, qui se dispute, qui s’acquière avec l’effort… – qui s’acquière en réaction à une tyrannie, en réaction à une aliénation – quelle qu’elle soit.

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Le Moloch d’Aldous Huxley

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Orwell

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A l’origine, l’éducation, c’est ce qui permet à un cerveau de continuer à traiter l’information, lorsqu’il en est surchargé. C’est une grille de lecture, un décodeur, (bon ou mauvais, finalement peu importe) fourni par des maîtres, destiné servir de pierre de fondation à un esprit critique. Quand les pieds sont sur la pierre (c’est une métaphore pour dire : sur du solide), alors seulement la tête peut fonctionner.

La fonction originelle du professeur, c’est d’offrir à l’élève un point de vue sur le savoir, et par-là même de lui apprendre à en avoir un à lui. Il est celui qui apprend à l’élève ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est l’histoire des idées, qu’elle ne s’est construite que par réactions successives, et que la politique est un débat, c’est-à-dire la contradiction des réactions entre elles, et que pour entrer dans ce débat (c’est-à-dire pour entrer dans la polis – dans la cité), il faut avoir un point de vue à soi.

Le professeur, c’est l’arbitraire social à visage humain. C’est l’information à visage humain.

Le cauchemar d’Huxley c’est l’information sans visage, c’est le monde de l’information qui se mue en moloch inhumain.

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Les professeurs devraient être là pour donner à leurs élèves les jalons (les repères) qui leur permettraient d’escalader la montagne de l’information (c’est-à-dire aussi celle de la connaissance).

Je constate hélas – comme tous les observateurs de bonne foi – le lent pourrissement de notre système éducatif. Nous ne pouvons que constater le fait qu’il ne fonctionne plus. J’ai pas mal écrit à ce sujet : pour certaines raisons personnelles, cela me déprime tout-particulièrement.

Je persiste à vouloir attribuer la responsabilité de cette déchéance à une certaine idéologie de l’égalité qui a tué tout élitisme dans l’enseignement. Tuer tout élitisme, c’est tuer toute exigence haute tant des profs vis-à-vis des élèves, que des profs vis-à-vis d’eux-mêmes.

Or éduquer, c’est élever, n’est-ce pas ? Elever est un synonyme de : tirer vers le haut. Celui qui n’est pas « élevé » lui-même, et n’a même pas la prétention de l’être, ne peut élever autrui. Cela coule de source.

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

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L’école de la République est en ruines, hélas. Il nous faut donc trouver des professeurs nouveaux, qui puissent nous préparer, comme de grands enfants que nous sommes, à affronter le monde sans repères vers lequel on va.

Nous les blogueurs de la réacosphère, nous proposons humblement et gratuitement à cette tâche ingrate, à votre service – comme au nôtre, d’ailleurs. :)